Vingtième Siècle. Revue d'histoire
Presses de Sc. Po.

I.S.B.N.2724629175
244 pages

p. 5 à 13
doi: en cours

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no 73 2002/1

2002 Vingtième siècle

Croisade américaine en 1950

La délivrance des « nations captives » d’Europe de l’Est

Justine Faure  [*]
Si la guerre froide se déroula sur le terrain militaire, diplomatique ou encore idéologique, elle fut aussi une guerre des mots. Pour les Américains, elle prit la forme d’une lutte entre le Bien et le Mal, entre le monde libre et le monde captif, la démocratie et la dictature. Ce combat se cristallisa en 1950 autour d’un appel à la croisade lancé par le général Eisenhower en faveur des populations est-européennes et leurs « nations captives ». Cette campagne nationale fut un grand moment de la rhétorique de guerre froide et révéla l’existence aux États-Unis d’une véritable culture de guerre à fondement religieux et moral. The cold war was fought on the military, diplomatic and ideological terrain, but it was also a war of words. For the Americans, it was a fight between good and evil, between the free world and the captive one, democracy and dictatorship. This fight took form in 1950 over General Eisenhower’s call for a crusade for East-European populations and their “captive nations”. This national campaign was a great moment in the rhetoric of the cold war, clearly pointing to the real American war culture based on religion and morals.
Depuis les attentats du 11 septembre 2001 aux États-Unis, le président George W. Bush a souvent fait référence à la « lutte entre le Bien et le Mal » et même appelé les pays démocratiques à une « croisade » contre le terrorisme. Cette expression a été jugée malheureuse, par l’opposition qu’elle implique entre chrétiens et musulmans. Néanmoins il faut rappeler que la croisade est constitutive de l’approche américaine de la guerre. Cette désignation découle de la certitude d’œuvrer pour la défense de la liberté et de la démocratie contre des forces hostiles à ces valeurs. Avant de s’appliquer aux terroristes, l’idée de croisade avait longtemps désigné le combat contre le communisme et l’URSS. Elle mobilisa les Américains et fut engagée au début des années 1950 pour libérer les populations est-européennes.
Avant la guerre froide, les Américains ignoraient dans une très large mesure l’Europe de l’Est. Le conflit Est-Ouest remit en cause cette méconnaissance traditionnelle dès que la question est-européenne fut d’actualité. Le sort de ces pays soumis à la dictature soviétique éveilla même la sympathie des Américains. Très rapidement, l’administration Truman perçut donc la forte charge émotionnelle de la question des « nations captives », selon l’expression en vogue à l’époque, et l’exploita à des fins de politique intérieure. Le grand défi des dirigeants américains au début de la guerre froide était en effet de construire un consensus national qui permette de faire accepter aux Américains le coût du leadership et d’obtenir leur adhésion à la politique d’endiguement. En 1947, le président Truman avait argué de la situation en Turquie et en Grèce pour officialiser sa rupture avec l’URSS. En 1950, alors que la guerre froide venait de franchir un nouveau degré dans l’escalade, il fallait à nouveau motiver les Américains. Le sort de l’Europe centrale offrait un vecteur à cette mobilisation, en montrant combien le combat mené par les États-Unis était juste. En combattant la domination soviétique sur l’Europe centrale, les États-Unis participaient à une lutte entre des petits pays et une grande puissance agressive, entre la démocratie et le totalitarisme, entre la liberté et l’esclavage. Ce combat résumait parfaitement les attentes des Américains en guerre froide, flattait le sens missionnaire de l’Amérique et réaffirmait son exceptionnalisme.
 
â—¦ Chaque américain en croisé
 
 
En 1950, on le sait, la guerre froide entra dans une phase de graves tensions. Les Américains, bouleversés en 1949 par la « perte » de la Chine et par le premier essai nucléaire réussi de l’URSS, perçurent la guerre de Corée comme une nouvelle manifestation de l’expansionnisme soviétique. Le président Truman entérina cette nouvelle donne internationale en adoptant en juin 1950 la directive NSC 68 [1]. L’application de ce texte élaboré par le Conseil national de sécurité se traduisit par une augmentation importante du budget militaire américain et par l’affirmation d’une politique d’endiguement mondiale et non plus européenne : « Dans le contexte de l’actuelle polarisation du pouvoir, la défaite d’institutions libres quelque part est une défaite partout. » [2] Mais le Conseil national de sécurité, dès son premier examen de la directive en avril 1950, avait également souligné l’absolue nécessité de faire participer l’opinion publique au combat contre l’URSS, pour guérir les Américains de leur inhibition [3].
Truman lança donc dès le printemps 1950 la Campaign of Truth. Celle-ci se déroula selon deux axes. Il s’agit de démontrer aux Américains la nécessité de lancer un programme de guerre psychologique destiné à contrer la propagande soviétique. Il fut indispensable aussi de faire connaître à la presse et à l’opinion publique les nouveaux développements internationaux et à les mobiliser contre la menace soviétique car « la guerre froide est avant tout une bataille pour l’esprit des hommes » [4]. Mais, pour sensibiliser l’opinion au sort de l’Europe de l’Est, les discours ne suffisaient pas. C’est pourquoi le gouvernement agit dans le secret en animant la nébuleuse des organisations anticommunistes non radicales apparues à la fin des années 1940. Il s’attacha en particulier à soutenir les groupes qui œuvraient pour faire connaître aux Américains la triste situation des populations est-européennes.
Ces organisations avaient deux caractéristiques majeures. D’une part, elles étaient très souvent liées à la CIA qui soit les finançait, soit participait à l’élaboration de leurs programmes en direction du bloc soviétique. D’autre part, elles étaient ouvertes à la mixité politique. Certaines étaient à dominante progressiste, d’autres à dominante conservatrice, mais souvent leurs idéaux s’enchevêtraient et elles rassemblaient des anticommunistes de gauche comme de droite dans le combat contre l’URSS et pour la démocratie. Un des phénomènes majeurs du début de la guerre froide fut en effet le ralliement des progressistes au combat contre l’Union soviétique, comme l’exprima le livre manifeste du journaliste historien Arthur Schlesinger, The Vital Center [5].
Parmi ces organisations, le fer de lance au service du gouvernement américain était le National Committee for a Free Europe (NCFE). Créé en 1949, ce comité était chargé de gérer les relations avec les organisations exilées est-européennes, d’organiser la propagande américaine derrière le rideau de fer grâce à Radio Free Europe [6] et de sensibiliser les Américains à la question des « nations captives ». Ce dernier objectif était prioritaire dans les années 1949-1950. Le NCFE regroupait des personnalités éminentes de tous bords politiques, capables de mobiliser l’opinion publique. On y retrouvait des progressistes comme l’ancien conseiller du président Roosevelt, Adolf Berle, le sénateur démocrate Herbert H. Lehman ou le représentant du syndicat AFL en Europe, Irving Brown, personnage proche de la CIA et membre fondateur du Congrès pour la Liberté de la Cultur [7]. À leurs côtés militaient des personnalités conservatrices, comme le général Eisenhower ou Arthur Bliss Lane, ancien ambassadeur en Pologne et partisan depuis 1945 d’une politique américaine sans concession à l’égard de l’URSS. C.D. Jackson, futur conseiller du président Eisenhower pour les questions de guerre psychologique, était un des principaux animateurs du comité. Le NCFE était officiellement un organisme indépendant. En réalité, il dépendait intellectuellement des directives du département d’État et financièrement des subsides de la CIA. Des membres des services secrets figuraient donc parmi les fondateurs du comité, comme le général William Donovan, ancien directeur de l’OSS, ou encore comme Allen W. Dulles, futur directeur de la CIA. Ce dernier fut même en 1950 le deuxième président de l’organisation.
Autour du NCFE gravitaient d’autres organisations favorables aux « nations captives ». Toutes partageaient les mêmes membres fondateurs et organisaient régulièrement des opérations communes. Le NCFE soutenait tout particulièrement les organisations qui se battaient pour l’accueil aux États-Unis des réfugiés européens. Depuis la fin des années 1940, le gouvernement luttait contre un Congrès hostile à tout assouplissement de la législation américaine sur l’immigration. Le président Truman et ses conseillers considéraient, à l’inverse, qu’il était du devoir et de l’intérêt des États-Unis d’ouvrir leurs portes aux victimes du nazisme puis du communisme. Le département d’État voyait au moins deux avantages majeurs à la présence sur le sol américain des principaux exilés politiques est-européens. D’une part, ils étaient pour les décideurs américains une source d’informations précieuses sur le système soviétique et ses méthodes de subversion [8]. D’autre part, ils étaient les seuls capables de faire connaître au public américain les pratiques des communistes et à pouvoir leur faire partager l’expérience de la vie derrière le rideau de fer [9].
C’est pourquoi le NCFE noua des liens, par l’intermédiaire d’Adolf Berle, d’Arthur Bliss Lane et du général Donovan, avec l’International Rescue Committee [10]. L’IRC, fondé en 1942 par Jay Lovestone, ancien secrétaire général du Parti communiste américain, rassembla dans un premier temps des personnalités éminentes du milieu libéral, comme Eleanor Roosevelt et le sénateur démocrate Hubert Humphrey. Son objectif était alors d’aider les victimes du fascisme. Après la guerre, des conservateurs anticommunistes se rallièrent à l’IRC et le général Donovan assura les contacts avec la CIA. C’est ainsi qu’au début de la guerre froide, l’IRC prolongea son action en œuvrant à la défense des victimes du communisme. En mai 1949, il lança une campagne nationale baptisée Iron Curtain Refugee Campaign, destinée à envoyer des dons aux réfugiés d’Europe de l’Est. Cette campagne insistait sur le devoir de chaque Américain d’aider les victimes du communisme, reprenant le thème populaire d’une Amérique refuge des persécutés et pays de la « deuxième chance ». Elle insista aussi sur les circonstances dramatiques de la fuite de ces réfugiés, faisant ainsi la promotion des « nations captives ». Le NCFE travaillait en outre, par l’intermédiaire d’Eleanor Roosevelt et Herbert Lehman, avec le Citizens Committee for Displaced Persons créé en 1946. Le sénateur Lehman était par ailleurs membre de l’Institut Masaryk, organisme américain qui se battait depuis New York pour attribuer des visas et des bourses universitaires à de jeunes étudiants exilés.
Les efforts de l’Administration Truman en faveur des exilés politiques est-européens furent largement récompensés et nombreux furent ceux qui choisirent les États-Unis comme terre d’accueil. Les espoirs du NCFE de voir ces derniers populariser la lutte contre l’URSS furent exaucés puisque les médias américains s’ouvrirent largement à leurs témoignages. Rares étaient au début des années 1950 les experts américains spécialistes de l’Europe centrale car les départements spécialisés dans l’étude de cette région étaient peu nombreux dans les universités américaines [11]. De plus, les journalistes occidentaux non-communistes étaient depuis 1950 bannis du bloc soviétique. Ainsi les exilés est-européens représentaient une source d’informations unique. Ils parlaient les langues des pays satellites, suivaient de près les événements qui s’y déroulaient et possédaient une connaissance globale de la zone qui faisait défaut à la plupart des Américains.
Ils furent donc sollicités par les médias américains dès qu’il fallait informer des événements du bloc soviétique. Par exemple, presque tous les articles de fond consacrés à la Tchécoslovaquie dans des périodiques importants comme Foreign Affairs, Journal of Central European Affairs, Current History, Annals of American Academy, furent écrits par des exilés politiques. Henry Luce, magnat de la presse et fervent anticommuniste, offrit aussi un espace d’expression aux exilés dans ses journaux Time, Life, Newsweek, US News and World Reports, Harper’s et Collier’s. Les exilés étaient de plus pratiquement les seuls à écrire aux États-Unis des livres sur l’histoire contemporaine de leur pays. Pour reprendre l’exemple tchécoslovaque, Edvard Táborsky, ancien secrétaire particulier du président Benes, Jozef Lettrich, ancien ministre du président Masaryk ou encore Josef Korbel, ancien ambassadeur et père de la future secrétaire d’État Madeleine Albright, dominaient les activités éditoriales consacrées à leur ancienne patrie. Les exilés politiques devinrent alors aux États-Unis une source essentielle d’informations sur le bloc soviétique. Ils devinrent des médiateurs incontournables sur des questions est-européennes et s’employèrent par leurs écrits à susciter l’intérêt et la compassion pour leurs anciennes patries.
Le Congrès était le dernier vecteur de sensibilisation de l’opinion publique au sort des « nations captives ». Au début des années 1950, rares étaient les membres du Congrès issus des communautés originaires d’Europe de l’Est. En revanche, ces communautés, fortement concentrées dans des États comme l’Illinois, le Michigan, l’Ohio et la Pennsylvanie, faisaient pression sur leurs représentants pour qu’ils s’illustrent dans le combat en faveur de l’Europe de l’Est. C’est ainsi qu’en 1951 fut créé le Select Committee on Communist Aggressions chargé d’enquêter sur les violations en Europe de l’Est des droits de l’homme. Puis en 1953, les deux chambres du Congrès adoptèrent une déclaration solennelle évoquant l’espoir des représentants du peuple américain de voir l’Europe de l’Est recouvrer la liberté et l’indépendance.
Quelle fut l’influence du mouvement maccarthyste ? Il modela évidemment la culture de guerre froide des Américains en exacerbant leur rejet de l’URSS et leur anticommunisme. Cependant, il ne joua qu’un rôle négligeable dans la promotion de la cause des « nations captives » car il s’associa à des personnalités extrémistes rejetées par tous les démocrates. Par exemple, les maccarthystes considérèrent avec bienveillance les activités des exilés séparatistes slovaques nostalgiques du régime fasciste de Mgr Tiso car ils apparaissaient bien plus antisoviétiques que les exilés de 1948, dont beaucoup avaient coopéré, dans le Front national, avec le Parti communiste. Ce faisant, les anticommunistes extrémistes discréditèrent leur combat.
Au début des années 1950, l’opinion publique américaine fut donc informée comme jamais sur la situation en Europe de l’Est. Le gouvernement était au cœur de cette opération de sensibilisation dont le point fort fut l’organisation à partir de 1950 d’une grande campagne nationale destinée à manifester l’engagement de chaque Américain en faveur des peuples d’Europe de l’Est : la Crusade for Freedom.
 
â—¦ Liberté pour l’Europe de l’Est
 
 
Lancée par le NCFE en septembre 1950, la Crusade for Freedom était destinée à récolter des fonds pour Radio Free Europe. Structurée selon les mêmes principes qu’une campagne électorale, elle s’organisait au niveau des États américains autour de comités relais et au niveau national autour de grandes cérémonies publiques. Cette croisade était dirigée par le général Lucius Clay, ancien responsable de la zone d’occupation américaine en Allemagne et à ce titre grand vainqueur du blocus de Berlin. Il était entouré des personnalités éminentes du NCFE, comme Allen Dulles ou Dwight Eisenhower. Cette campagne eut trois thèmes fondamentaux : la dénonciation du danger communiste, la prise de conscience qu’un danger mortel menaçait les États-Unis et enfin la célébration des valeurs américaines.
Elle fut naturellement placée dès son origine sous le signe d’un anticommunisme virulent. Le 4 septembre 1950, le général Eisenhower lança la croisade par un discours prononcé depuis Denver et relayé par toutes des radios américaines. Il expliqua que l’URSS cherchait à « contrôler le monde » et à « détruire la liberté humaine » par des « diffamations démoniaques » contre les États-Unis. Cet ennemi menait des « campagnes agressives pour détruire notre système » en utilisant « la subversion et la corruption ». « Les camps d’esclaves » dans le bloc soviétique étaient quant à eux le résultat d’une « doctrine vicieuse » établie par des « hommes sans pitié » afin « d’assouvir leur soif de pouvoir ». Cette vision apocalyptique du système soviétique fut reprise dans tous les tracts et dans toutes les brochures diffusées à l’occasion. Le NCFE distribua par exemple un livret conçu par les exilés tchécoslovaques et dédié à Milada Horáková. Cette grande démocrate de la république masarykienne venait d’être exécutée à Prague en juin 1950 au cours du premier grand procès spectacle tchécoslovaque. Dire son destin tragique permettait d’exposer la barbarie des communistes, qui n’avaient pas hésité à exécuter une femme, qui plus est innocente des charges de trahison pesant contre elle. L’exemple de Milada Horáková permettait aussi bien la mise en parallèle du communisme et du nazisme puisque, avant d’être persécutée et exécutée par le régime communiste, elle avait été pendant la seconde guerre mondiale torturée par la Gestapo puis envoyée en camp de concentration. Cette brochure renvoyait donc à l’expression en vogue aux États-Unis de « fascisme rouge ».
Ainsi, se dressait face aux États-Unis un adversaire redoutable, nouvelle incarnation de forces maléfiques. Cette menace justifiait pleinement le terme de croisade car la guerre froide était perçue comme une « guerre de religion », expression qui avait déjà été en usage à propos de la Grande Guerre de 1914-1918. En effet, « l’adversaire n’incarnait pas seulement une menace contre une ou plusieurs nations, mais une menace contre une certaine conception de l’homme et de la civilisation. Les enjeux étaient posés en termes de vie ou de mort, celle de l’individu, de la famille, de la patrie dans son essence même, de la nation et de la liberté » [12]. L’historien américain Martin Medhurst parle quant à lui de « culture de la peur » : les Américains devaient prendre conscience de la fragilité de leur bien-être [13].
La deuxième caractéristique de cette croisade fut en effet l’accent mis sur la menace qui pesait sur les États-Unis. L’utilisation d’une rhétorique alarmiste et offensive était un moyen de souder la société américaine et de l’aguerrir en suscitant la crainte d’un ennemi implacable. Eisenhower expliqua que le pays était engagé dans une bataille aux « conséquences mortelles », menaçant « l’existence même des États-Unis ». Les tracts diffusés au cours de la campagne reprirent ce message. Celui intitulé To Halt Communism and Save Freedom affirmait : « À ce moment précis se décide le monde dans lequel vos enfants et vos petits-enfants vivront. Ce n’est pas une question de nationaliser un peu plus ou un peu moins tel type d’industrie. Non, ce n’est rien d’aussi léger : l’alternative qui se présente à nous est extrême et peut être révoltante. L’âme de nos enfants va-t-elle être broyée par la tyrannie du totalitarisme communiste ? Ou pourrons-nous leur transmettre l’héritage américain de la liberté ? » [14]
Ce sentiment d’un danger mortel était à cette époque relayé auprès de l’opinion publique par de très nombreux films, séries télévisées et livres qui mettaient en scène l’apocalypse nucléaire. Il n’est d’ailleurs pas anodin que Lucius Clay et Dwight Eisenhower, deux grands chefs militaires de la seconde guerre mondiale, aient été choisis pour incarner la Crusade for Freedom, afin de mieux signaler combien la guerre froide pouvait dégénérer dans un nouveau conflit mondial. Ainsi, même si la guerre froide resta froide, elle généra des représentations typiques d’une culture de guerre.
La Crusade for Freedom fut enfin un grand moment de célébration des États-Unis et de leurs valeurs. Le panthéon national américain fut largement exploité. Le symbole de la Crusade for Freedom était par exemple inspiré de la cloche de la liberté [15]. Cette réplique était décorée d’hommes tenant un flambeau, symbole de liberté, et qui se donnaient la main, symbole de solidarité. La devise du NCFE inscrite sur cette cloche était la phrase célèbre prononcée par Lincoln sur le champ de bataille de Gettysburg le 19 novembre 1863 : « Que cette nation, sous la direction de Dieu, naisse une nouvelle fois à la liberté. » Le NCFE avait cependant transformé la phrase en : « Que ce monde, sous la direction de Dieu, naisse une nouvelle fois à la liberté. » [« That this world under God, shall have a new birth of freedom. »] Ainsi sur l’emblème de la Crusade se trouvaient réunies la mémoire de l’Indépendance américaine et celle d’un des présidents les plus populaires des États-Unis, celui de la réconciliation nationale et de l’abolition de l’esclavage.
Cette cloche fut montrée aux Américains au cours de l’année 1950 lors d’une grande tournée nationale (Freedom Train Tour). Chaque étape était l’occasion de populariser le message de la Crusade for Freedom et de faire signer les registres de la Liberté (Freedom Scroll), sorte de pétitions en faveur du retour des libertés en Europe de l’Est. Le 24 octobre 1950, jour international des Nations Unies, la cloche de la liberté fut installée par Lucius Clay dans l’hôtel de ville du lieu le plus symbolique de la guerre froide, Berlin, où quelques mois auparavant les Occidentaux avaient remporté sur les Soviétiques le bras de fer du blocus. Plus de 400 000 personnes se pressèrent pour écouter le général Clay qui déclara que la cloche « sonnerait la liberté désormais et pour toujours, transmettant la leçon que vous avez apprise : tant que les hommes ont la volonté d’être libres, ils sont libres ».
La Crusade for Freedom permit aussi une exaltation intensive des grandes valeurs américaines. Le principe de l’autodétermination cher aux Américains était évidemment au cœur, puisqu’il s’agissait d’œuvrer à la libération des « nations captives ». La Crusade for Freedom reposait aussi sur le principe de liberté articulé sur celui de vérité. Les slogans affirmaient la victoire de la liberté sur le communisme si et seulement si elle était nourrie par la vérité, « la plus puissante arme du monde libre », qui seule saurait maintenir l’espoir et le souvenir de la liberté dans le cœur des peuples captifs. Tels les murs de Jéricho, le rideau de fer devait s’effondrer non sous les coups de canon mais au son des trompettes de la liberté de Radio Free Europe ! La dimension religieuse de l’expérience américaine fut enfin particulièrement valorisée car l’Union soviétique apparaissait pour beaucoup comme l’incarnation de l’Antéchrist [16]. La devise du NCFE, ainsi que la plupart des discours accompagnant la Crusade for Freedom, faisaient explicitement appel à l’intervention divine. Le 8 octobre, le jour où la cloche de la liberté revint à New York, le gouverneur de l’État, Thomas Dewey, proclama cette journée le « dimanche de la liberté ». Dans toutes les églises de l’État, le sermon porta sur la valeur morale de la liberté et des « registres de la liberté » furent mis à la disposition des fidèles.
Ainsi, la Crusade for Freedom fut-elle un appel au réveil des traditions messianiques du peuple américain. Elle renvoyait à la mission originelle des États-Unis définie dans la déclaration d’Indépendance : défendre les principes universels du droit à l’autodétermination et à la liberté. Elle appelait chaque Américain à revivifier les idéaux de son pays : « Cette croisade est menée pour permettre aux millions d’Américains qui désirent par leurs mots et leurs actes se réapproprier notre foi traditionnelle dans la puissance dynamique de nos idéaux » [17]. Cette campagne fut donc fondée sur une habile utilisation de la culture politique américaine, utilisation rendue possible par la parenté de ses attendus avec la cause des « nations captives ». Elle dessinait un monde simple et manichéen, qui ne laissait plus de place à la nuance, au compromis ou simplement à la neutralité. Son succès fut à la hauteur des espoirs du gouvernement américain. Plus de 25 millions d’Américains signèrent les « registres de la liberté » en 1950 et en 1951.
Cette audience explique qu’en 1952 le général Eisenhower, candidat à la présidence des États-Unis, fit de la libération des « nations captives » un de ses grands thèmes de campagne. La plate-forme du Parti républicain, adoptée le 10 juillet 1952, qualifia le containment de politique « négative, futile et immorale qui a abandonné tant d’êtres humains au despotisme et au terrorisme impie ». Eisenhower s’engagea donc à « réveiller les influences contagieuses et libératrices inhérentes à la liberté afin d’exercer des tensions et des contraintes sur le monde captif et de rendre les dirigeants communistes impuissants à continuer leur monstrueux travail », car la mission des États-Unis est d’être « le désespoir de l’oppresseur, l’espoir de l’oppressé » [18]. Ces promesses de roll back, c’est-à-dire de refoulement de la domination soviétique hors de l’Europe de l’Est, participèrent à la victoire d’Ike. Lequel, une fois président, relégua la question de l’Europe de l’Est, on le sait, au rang de préoccupation mineure.
 
â—¦ De la croisade à l’indifférence
 
 
La croisade en faveur des peuples est-européens était devenue au début des années 1950 l’une des figures clés de la rhétorique politique américaine. Elle fonctionnait avant tout à usage interne, mais remplissait aussi un rôle non négligeable dans le domaine de la politique étrangère. L’important pour les dirigeants américains au début des années 1950 était de rester crédibles aux yeux de leurs citoyens, mais aussi à ceux de leurs alliés et de leurs adversaires. Les États-Unis devaient donc désormais assumer leur rôle de grande puissance et se comporter comme tel. Puisque les Soviétiques cherchaient à déstabiliser le « monde libre », il s’agissait pour les Américains de faire de même à l’intérieur du « monde captif ». C’est pourquoi les appels à la croisade se traduisirent aussi en actes concrets qui visaient à déstabiliser la puissance soviétique en Europe de l’Est. Les experts américains s’accordaient en effet à considérer les pays satellites de l’URSS comme l’unique point vulnérable de la cuirasse soviétique. Si les États-Unis parvenaient à accroître cette vulnérabilité ponctuelle, ils pourraient affaiblir le totalitarisme soviétique et peut-être même le remettre en cause.
La CIA mit donc en place toute une série d’actions clandestines visant à déstabiliser en Europe de l’Est l’adversaire communiste. Elle organisa par exemple au tout début des années 1950 des opérations paramilitaires derrière le rideau de fer. En Albanie, en Estonie, en Ukraine et en Pologne, les services secrets américains tentèrent d’infiltrer des groupes armés anticommunistes et d’aider les groupes locaux de résistance. Toutes ces tentatives aboutirent à des échecs car les autorités soviétiques furent systématiquement prévenues des projets américains par le célèbre Kim Philby, agent de liaison à Washington de 1949 à 1951 entre la CIA et les services de renseignements britanniques et en réalité espion à la solde de l’URSS [19]. Devant ces échecs, le gouvernement américain préféra rapidement concentrer ses efforts sur la guerre psychologique, portée par Radio Free Europe [20].
Puis, au milieu des années 1950, les fondements de la croisade en faveur de l’Europe de l’Est disparurent sous l’effet de la coexistence pacifique. Le gouvernement américain commença à s’interroger sur la politique soviétique de détente des tensions internationales. Fallait-il s’obstiner à douter des ouvertures soviétiques ou bien s’y adapter ? Peu à peu convaincu de l’intérêt de saisir les opportunités ainsi offertes, le président Eisenhower infléchit sa politique en direction du bloc soviétique. En juillet 1955, pour la première fois depuis la rupture de la Grande Alliance, les dirigeants américains et soviétiques se rencontrèrent lors de la conférence de Genève. L’atmosphère de relative bonne entente entre les deux Grands persuada progressivement les conseillers du président Eisenhower qu’il était désormais préférable de rechercher sur la scène internationale la négociation plutôt que la confrontation. Les projets américains de déstabilisation de la domination soviétique en Europe de l’Est disparurent avant même que l’échec de la révolution hongroise n’en montre le caractère illusoire et dangereux. Désormais, il importait aux dirigeants américains de rechercher avec l’Union soviétique, dans la mesure du possible, des solutions acceptables pour les deux superpuissances. L’idée de libération des « nations captives » fut donc abandonnée au profit du slogan de libéralisation des régimes en place. Les armes de la guerre froide, comme la propagande, la subversion et les opérations paramilitaires clandestines, disparurent de la politique est européenne des États-Unis. Elles furent remplacées par l’encouragement aux relations commerciales et culturelles, domaine dans lequel l’Administration Eisenhower fut pionnière dès la fin des années 1950. L’atmosphère de la guerre froide se dissipait donc en Europe de l’Est pour laisser place à la coexistence pacifique.
Dans ce contexte, la mobilisation des Américains sur la question des « nations captives » n’était plus d’actualité et ne présentait plus d’intérêt pour le gouvernement. Il abandonna donc son soutien aux croisés de la guerre froide. Les exilés est-européens furent les premières victimes de ce désengagement. Campant sur des positions radicalement anticommunistes, la plupart des organisations exilées est-européennes refusaient la nouvelle politique gradualiste des États-Unis à l’égard du bloc soviétique. Elle représentait à leurs yeux une série de compromis inacceptables avec la puissance ennemie et à terme l’acceptation du statu quo en Europe. Le département d’État décida alors de se débarrasser de ses anciens alliés devenus encombrants. Le Conseil national de sécurité prit acte de la situation et demanda « l’abandon progressif de l’aide [américaine] aux organisations exilées les moins utiles » [21]. Alors qu’au début des années 1950, la principale organisation des exilés tchécoslovaques, le Conseil de la Tchécoslovaquie Libre, recevait du gouvernement américain environ 18 000 dollars par mois, il n’en reçut plus que 40 000 pour l’année 1958 et 23 000 en 1961 [22]. Le désengagement américain affecta plus ou moins sévèrement tous les exilés est-européens. Au milieu des années 1960, la plupart de leurs organisations durent se dissoudre faute de moyens. Parallèlement, les exilés perdirent après 1955 leur place dans les médias américains et furent remplacés par les journalistes désormais autorisés derrière le rideau de fer. Le NCFE, rebaptisé depuis 1953 Free Europe Committee, consacra l’essentiel de son budget à Radio Free Europe, transformée après la révolution hongroise de 1956 en une radio d’information où la propagande antisoviétique se fit plus discrète.
Quelques nostalgiques des « nations captives » tentèrent bien de faire entendre leurs voix, mais désormais le gouvernement Eisenhower conservait ses distances. Les archives de C.D. Jackson, très proche conseiller d’Eisenhower au cours de son premier mandat et fervent partisan de la politique de libération, montrent après 1956 l’amertume d’un homme marginalisé. Il tenta de ressusciter l’intérêt pour l’Europe de l’Est, envoyant régulièrement à la Maison Blanche des rapports exhortant à l’action et au refus du statu quo. Ses efforts restèrent vains, tout comme ceux des membres du Congrès hostiles à la coexistence pacifique. Ils se manifestèrent par exemple en 1959 en proposant de proclamer la troisième semaine du mois de juillet « Semaine des nations captives ». Eisenhower accéda au désir du Congrès mais refusa de participer personnellement aux cérémonies. Puis en 1960, il tenta d’empêcher le renouvellement de cette semaine des nations captives, ce qui en dit long sur les réticences du gouvernement à appuyer désormais des actions, même verbales, qui attaquaient la domination soviétique en Europe de l’Est. Le sous-secrétaire d’État Livingstone Merchant déclara en mars 1960 que l’idée d’une semaine des nations captives était « inappropriée et indigne ». Puis le 10 juin 1960, le président Eisenhower demanda à son nouveau secrétaire d’État, Christian Herter, s’il n’était pas possible d’« échapper à cette proclamation [23] ». Cette résolution, condamnée à demi-mot par l’administration, ne reçut aucun écho dans l’opinion publique américaine. Les défenseurs des « nations captives » apparaissaient désormais comme les vestiges d’un monde disparu.
L’Europe de l’Est s’effaça alors de la scène américaine, pour resurgir brièvement lors des campagnes électorales ou lors des crises qui secouèrent le bloc soviétique. La croisade en faveur des « nations captives » n’avait eu sur le terrain qu’une conséquence, celle de soulever vainement les espoirs des populations. Elle fut remplacée à partir des années 1960 par une nouvelle croisade en faveur des pays du Tiers Monde qui luttaient contre « la menace communiste ». Rapidement, la guerre du Viet Nam révéla à nouveau toute l’ambiguïté de cette rhétorique américaine de la croisade.
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NOTES
 
[1] Cette directive est disponible et commentée dans l’ouvrage d’Ernest May, American Cold War Strategy. Interpreting NSC 68, New York, St Martin’s Press, 1993.
[2] Foreign Relations of the US, 1950, vol. 1, p. 240
[3] Ibid., p. 254-255.
[4] Discours de Truman devant l’American Society of Newspaper Editors, 20 avril 1950.
[5] Arthur Schlesinger, The Vital Center : The Politics of Freedom, New Jersey, Transaction Publishers, 1998 (1re éd. 1949). En anglais, ce groupe est qualifié de « libéral ».
[6] Voir Anne-Chantal Lepeuple, « Radio Free Europe et Radio Liberty (1950-1994) », Vingtième Siècle. Revue d’histoire, 48, octobre-décembre 1995, p. 31-45.
[7] Pour une étude de cette organisation financée secrètement par la CIA afin de mobiliser la gauche européenne non communiste dans le combat contre l’URSS, voir Pierre Grémion, L’intelligence de l’anticommunisme, Paris, Fayard, 1995.
[8] Archives nationales américaines (NARA), Washington DC, Policy Planning Staff Records 1947-1953, carton 9, dossier « DP » : rapport secret, juin 1949.
[9] Archives du Conseil de la Tchécoslovaquie libre (New York) : minutes d’une rencontre entre les représentants des exilés tchécoslovaques et les responsables du département d’Etat chargés de la questions des réfugiés, juin 1950.
[10] Eric Thomas Chester, Progressives, the IRC, and the CIA, Armonk, M.E. Shape, 1995.
[11] Clarence Manning, History of Slavic Studies, Milwaukee, The Marquette UP, 1957, p. 80.
[12] Annette Becker et Stéphane Audoin-Rouzeau, « Vers une histoire culturelle de la première guerre mondiale », Vingtième Siècle, Revue d’histoire, 41, janvier-mars 1994, p. 6.
[13] Martin Medhurst (éd.), Eisenhower’s War of Words, East Lansing, Michigan UP, 1994, p. 15.
[14] Bibliothèque Eisenhower (Abilene, Kansas), C.D. Jackson Papers.
[15] Cette cloche, installée au siège de l’Assemblée de Philadelphie, aurait annoncé par son carillon la signature de la déclaration d’Indépendance. Elle demeure de nos jours l’un des symboles les plus vénérés de l’histoire américaine.
[16] L’évangéliste Billy Graham, qui commença ses émissions télévisuelles à succès en 1952, comparait systématiquement l’Union soviétique à l’Antéchrist.
[17] Bibliothèque Eisenhower, C.D. Jackson Papers, tract du NCFE : « To halt communism ».
[18] American Foreign Policy 1952, New York, Harper, 1953, p. 83 et suiv.
[19] John Prados, President’s Secret Wars, Chicago, Elephant Paperbacks, éd. de 1996, p. 45-52.
[20] Voir la thèse d’Anne-Chantal Lepeuple, RFE – RL, Paris, IEP, 1996.
[21] FRUS, 1958-1960, vol. X, p. 27 : directive NSC 5811/1 (24 mai 1958) sur la politique américaine à l’égard des nations est-européennes dominées par l’URSS.
[22] Bibliothèque Eisenhower, C.D. Jackson Papers, carton 53, dossier « FEC 1960 (2) ».
[23] BDIC (Nanterre), microfilm « Chronological Correspondence Serie Dulles/Herter », bobine 24.
[*] Agrégée d’histoire et maître de conférence à l’Institut d’études politique de Paris, Justine Faure a reçu le prix Jean-Baptiste Duroselle 2001 pour son travail de doctorat sur les relations entre les États-Unis et la Tchécoslovaquie durant la guerre froide (Paris-III).
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