Vingtième Siècle. Revue d'histoire
Presses de Sc. Po.

I.S.B.N.2724629183
212 pages

p. 13 à 29
doi: en cours

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Les 25 ans de l'Espagne démocratique

no 74 2002/2

2002 Vingtième siècle Les 25 ans de l’Espagne démocratique

La transition une histoire politique à renouveler

Javier Tusell  [*]
Javier Tusell rappelle que l’histoire politique de la transition démocratique reste encore en chantier. Il revendique aussi une application pleine et entière de l’histoire politique à cette période. Il convient, en effet, pour en rendre la réalité de respecter les incertitudes de l’avenir qui commandaient en partie l’action des responsables. Javier Tusell propose à partir de quelques exemples – le rôle effectif de Franco entre 1974 et 1975, l’action du roi, les projets de Suárez, la légalisation du PCE, le rôle des Etats-Unis, la question militaire – les pistes de recherche qui offrent encore bien des questions à résoudre. Et il rappelle que le sens du temps qui commande l’opération historique doit être privilégié pour éviter toutes lectures anachroniques ou approximatives. Javier Tusell points out that the democratic transition’s political history remains to be written. He also calls for a full and complete application of political history for this period. In order to restitute the reality, it is necessary to acknowledge the unknowns that were partially responsible for the leaders’ actions. Javier Tusell deals with issues such as Franco’s real role between 1974 and 1975, the king’s role, Suarez’ projects, the legalization of the Spanish Communist Party, the role of the United States, and military questions as so many questions that have yet to be answered. He feels that the sense of time that presided over the historical operation must be emphasized to avoid anachronistic or approximate readings.
La transition démocratique espagnole est un modèle. Elle représente une réussite politique que les observateurs ont analysée et ont vantée. Pour les Espagnols, elle constitue un succès collectif qui illumine leur histoire d’une lumière nouvelle, après tant de nuits obscures. L’historien peut-il pour autant se contenter de cette version communément admise ? Ne lui incombe-t-il pas de relire le processus en insistant sur son déroulement, c’est-à-dire sa temporalité ? Javier Tusell revendique ici une application pleine et entière de l’histoire politique à cette période. Car il ne s’agit pas de redire le caractère éminemment positif de la transition, sinon son fonctionnement, ses enjeux, ses silences et sa consolidation.
L’année 2000 a offert l’occasion de commémorer en Espagne le premier quart de siècle de la transition à la démocratie, événement auquel les principaux quotidiens ont consacré des suppléments. En revanche, les autorités politiques n’ont pas pris l’initiative de créer une institution qui puisse servir à se doter des moyens nécessaires à reconstruire son histoire. Lacune d’autant plus regrettable que la transition peut être considérée comme cette part du passé collectif des Espagnols la plus à même de définir les principes sur lesquels se fonde la coexistence démocratique, phénomène somme toute comparable à ce que fut, pour la plus grande partie des Européens la résistance contre le fascisme entre 1939 et 1945. Le Parlement espagnol a décidé d’attribuer quelques centaines de millions de pesetas [1] à cette intention commémorative mais, jusqu’à présent, on ignore à quoi ils ont servi et même à quoi ils pourraient servir dans le futur. La commémoration, par conséquent, n’a donné lieu à aucune initiative scientifique véritablement importante. On ne peut s’étonner, donc, que quelques voix critiques se soient opposées à la version traditionnelle de la transition. L’insistance à exalter ce qui est supposé déjà connu ne pouvait aboutir à un autre résultat.
L’immense majorité de ceux qui ont traité de la transition espagnole à la démocratie non seulement la considère comme un événement dont le dénouement fut nettement positif mais la propose comme modèle. Pour comprendre cette conception, il faut se rappeler en premier lieu que l’Espagne semblait aller vers la démocratie dans des conditions qui pouvaient susciter sinon le pessimisme, du moins le scepticisme. Bien qu’elle eût connu une croissance économique importante, elle avait été victime d’une affreuse guerre civile – la plus cruelle du 20e siècle. L’Espagne connaissait par surcroît des problèmes conflictuels d’identité collective et des mouvements terroristes. Pourtant, la transition démocratique a été menée à bien sans traumatismes sociaux majeurs, en une période de temps relativement courte, l’ensemble débouchant sur une démocratie stable et enracinée dans la société de manière irréversible. Le souvenir des conflits historiques espagnols antérieurs contribua à ce dénouement de façon décisive, tout comme les attitudes de la classe dirigeante, bien décidée à réaliser le « consensus ». Grâce à celle-ci, l’Espagne réussit non seulement à passer de la dictature à la démocratie mais également à évoluer d’un État fortement centralisé à un État considérablement décentralisé. Comme la transition espagnole a eu lieu au début de ce que l’on dénomme communément la « troisième vague » de démocratisation, elle a pu servir d’exemple, de manière plus ou moins générique, pour les pays qui l’ont suivie tant en Amérique qu’en Europe de l’Est. Il est également clair que la transition a laissé un héritage moins positif en ce qui concerne la « banalisation » [2] des habitudes démocratiques, mais cette lacune, logique, trouvera seulement une réponse dans le temps [3].
 
â—¦ Critique et révision
 
 
Depuis quelque temps, surtout en Espagne, les attitudes critiques déjà mentionnées à l’encontre de l’interprétation officielle de la transition se multiplient. Elles caractérisent quelques ouvrages écrits par des auteurs qu’on ne saurait qualifier de scientifiques mais comme des protagonistes marginalisés par le développement des événements. Menée principalement à partir de positions de « gauche », cette critique consiste surtout à regretter d’une part, le maintien de la monarchie, de l’autre à déplorer le degré insuffisant de rupture dans les institutions, voire le trop rapide et puissant oubli du passé dictatorial [4]. Mais, les articles qui paraissent dans la presse de grande audience – et qui sont accueillis dans celle-ci tout simplement parce qu’ils s’opposent à l’opinion majoritaire – obtiennent peut-être plus de succès que les livres. À titre d’exemple, je citerai seulement deux cas. José Vidal-Beneyto a accusé tous ceux qui ont prétendu aborder la question de faire une histoire strictement partisane [5]. De plus, il a déploré que certains aient la prétention d’affirmer que la transition espagnole à la démocratie s’est uniquement faite « depuis le haut et au fil de l’évolution économique et sociale » tandis que « les forces populaires ont seulement eu une participation conjoncturelle et secondaire ». En outre, elle aurait été menée à bien sous le contrôle et avec le consentement des États-Unis et grâce à l’action de personnes placées dans une position influente par l’autocratie. Pour sa part, Vicenç Navarro a considéré que la transition n’a pas proposé une véritable confrontation avec le passé, raison pour laquelle des institutions, comme la monarchie établie par Franco, et des intérêts – le système de la presse capable d’influencer de manière décisive l’opinion publique – n’ont guère été atteints.
Ce type de critiques part d’une volonté de révision sans véritablement convaincre, notamment parce que ces critiques sont liées à des informations insuffisantes sur l’état actuel des recherches. Le dernier auteur cité, par exemple, revendique la nécessité de se rappeler du passé mais commet des erreurs comme celle d’attribuer à la répression franquiste, une fois la guerre civile conclue, quelques 200 000 exécutions, chiffre très exagéré que les spécialistes ne soutiendraient plus aujourd’hui, du moins en l’état actuel de nos connaissances. Un de ceux qui a réalisé les études monographiques les plus approfondies sur le sujet affirme que le chiffre correct tourne autour de 50 000 [6].
De plus, les supposés partisans de la révision attribuent aux thèses couramment admises des jugements qui ne correspondent pas à la réalité. On prendra, par exemple, le cas de l’absence de mobilisation populaire. Certes, quelques interprétations soulignent que les pactes noués par la classe politique ont joué un rôle décisif dans le processus. Il est cependant évident que la mobilisation populaire a compté durant toute la transition. Une étude monographique montre ainsi qu’entre 1976 et 1987, 36 manifestations ont, pour la seule Madrid, rassemblé plus de 100 000 personnes [7]. La participation populaire est perçue également au travers du rôle joué par l’évolution de l’opinion publique. On ne comprendrait rien à la légalisation du Parti communiste d’Espagne (PCE), moment décisif dans la transition à la démocratie, sans comprendre que l’attitude des Espagnols sur ce point a évolué au cours de la période. En octobre 1976, seulement 25 % d’entre eux étaient favorables à la légalisation ; les positions s’équilibrent en décembre de cette année-là. Mais à cette date encore, 36 % des sondés restent sans opinion. En revanche, dès avril 1977, 55 % des Espagnols se prononcent pour la légalisation du PCE contre seulement 12 % qui s’y opposent, le reste de la population demeurant indécis (33 %) [8].
Les partisans d’une relecture critique de la transition ont quelques raisons de maintenir leur attitude à l’encontre du « consensus » communément admis, parce que cette attitude est toujours intellectuellement saine. Mais ils agissent comme si leurs propres approches devraient être acceptées sans examen. Surtout, ils ne les argumentent pas suffisamment. Un autre exemple le montrera. On pourrait à bon droit considérer que la transition fut le produit de l’oubli du passé si, en plus d’éviter la mise en accusation de ceux qui avaient pratiqué la torture durant le franquisme, il n’y avait pas eu d’élargissement de détenus de l’ETA avant les élections de juin 1977 ou si ne s’était pas produite la reconnaissance des droits pour les militaires qui avaient combattu avec la République. Comme ces deux faits ont existé – bien que nous ne disposions d’aucune donnée concrète sur ces deux points – l’interprétation la plus honnête est qu’il n’y a pas eu amnésie mais une amnistie mutuelle, fondée sur un acte conscient, même s’il fut en partie souterrain ou implicite.
 
â—¦ L’état de la question
 
 
La révision historique de la transition doit partir de l’état de nos connaissances. Celui-ci offre, à l’heure actuelle, un panorama perfectible. La transition a, en premier lieu, été abordée par des politistes qui sont le plus souvent des spécialistes du droit. Leurs travaux, fort intéressants, accordent cependant une importance, excessive à mes yeux, aux élections ou au texte constitutionnel qui furent la conséquence ou le résultat de la transition et non l’ensemble de celle-ci [9]. Par ailleurs, les auteurs de formation anglo-saxonne ont l’habitude de partir de données qui proviennent de la presse politique du moment ou de l’élaboration journalistique postérieure et l’interprètent en fonction de modèles par trop schématiques ou rationnels. Colomer, par exemple, a étudié la transition espagnole du point de vue des stratégies de décision rationnelle des acteurs politiques. Mais le jeu rationnel des attentes n’explique pas tout en politique. Il est inexact, par exemple, de présumer qu’il n’y a pas eu, lors de la première phase de la transition, une coopération réelle entre ceux qui étaient au pouvoir et ceux qui demeuraient dans l’opposition : elle a existé même si elle n’était pas publique. Affirmer que la première préférence des militaires était un coup de force avec le roi et la seconde préférence de ne pas faire un coup d’État contre le roi constitue une simplification. Il faudrait, en effet, distinguer entre les secteurs de l’armée [10]. Mais ce travail de sciences politiques et de sociologie permet – c’est son apport le plus fructueux – d’établir des comparaisons entre des processus similaires se déroulant sur des périodes proches. Si la comparaison permet, par contraste, d’apprécier similitudes et différences, elle a en revanche pour inconvénient de provoquer des erreurs lorsque ce qui est comparé n’est pas suffisamment connu. Une étude, par ailleurs très précieuse, sur les militaires dans la transition démocratique espagnole signale, par exemple, que dans les pays qui connurent au préalable une débâcle militaire, la position de l’armée était faible (cas des transitions d’Argentine ou de Grèce) alors qu’elle serait forte dans le cas de réforme négociée comme au Chili et au Brésil. Comme, pour l’auteur, le cas espagnol ne cadre pas avec son schéma, il en vient à considérer que le régime dictatorial espagnol s’est converti en régime civil dans sa phase finale, une affirmation pour le moins discutable [11].
L’approche journalistique, qui a fourni la plus grande part des informations pour les comparaisons postérieures des politologues et des sociologues, présente, cependant, de graves inconvénients. Le journaliste traite de l’immédiat ce qui l’empêche d’utiliser toutes les sources ; de plus, il ne les soumet pas toujours à la critique et souvent les accumule en ne choisissant aucune option précise ou en spéculant sur le sensationnel. La fameuse série télévisée de Victoria Prego est une grande réussite, difficile à surpasser lorsqu’elle est diffusée, mais lorsqu’elle se convertit en livre, ses insuffisances analytiques deviennent nettement perceptibles [12]. À plusieurs reprises apparaissent dans ce livre des affirmations sensationnelles. Ainsi, par exemple, la tentative de quelques généraux, en janvier 1974, de remplacer Franco à la tête de l’État. Mais avant tout, ce qui fait défaut, c’est l’indispensable travail de critique qui permet de distinguer pour chaque témoin la véracité du témoignage et l’affabulation. Le système qui consiste à s’interroger sur le passé est très différent entre un journaliste et un historien. Le premier fournit l’image d’un instant et, comme tel, ne prétend offrir qu’une connaissance partielle qui, elle-même, pourra être expliquée d’un point de vue historique par la suite [13].
En bonne logique, les historiens ont offert eux aussi des interprétations de la transition et ce qu’ils ont écrit doit être critiqué. Il faudrait se concentrer non tant sur le mode concret selon lequel s’est déroulé le processus, mais sur le mode selon lequel nous l’avons historisé jusqu’à aujourd’hui. Sans doute l’avons-nous considéré très tôt comme un objet de connaissance historique – ce qui est plutôt positif. Mais cela ne représente qu’une part de ce que l’historien peut et doit faire. Les historiens se sont surtout contentés d’écrire des livres résumant et articulant ce que d’autres spécialistes en sciences humaines avaient écrit. Ce travail a produit des synthèses intelligentes qui démontrent que l’histoire ne se limite pas à une connaissance du passé lointain mais qu’elle peut écrire sur un passé plus récent. Manque pourtant ce que peuvent apporter les historiens plus spécifiquement. Un maître, considéré comme un classique, Leopold von Ranke, a écrit que le caractère distinctif de notre science est de narrer les événements « wie es eigentilich geschehen », c’est-à-dire, « comme ils se sont passés réellement ». Cette reconstruction, détaillée et minutieuse, s’appuyant sur des sources de tout type, publiques et privées, orales et écrites, s’avère indispensable, surtout dans le cas d’un processus d’« ingénierie » politique comme l’est tout processus de transition et surtout l’espagnol, dans lequel l’imagination a joué un rôle essentiel parce qu’il n’existait aucune référence mobilisable. La réalité est qu’à ce jour, l’histoire de la transition n’est pas faite et celle du dernier franquisme, qui en grande partie l’explique, peut devenir impossible si l’on dédaigne la publication des mémoires et des témoignages oraux de ses dirigeants politiques ou si l’on ne recourt pas aux sources d’archives privées, outre les archives publiques. Ces dernières, pour la première fois, commencent à être accessibles et elles vont devenir indispensables pour reconstruire une histoire objective.
 
â—¦ Pour une nouvelle révision
 
 
Il semble improbable que ce que nous savons jusqu’à présent de la transition soit remis en cause par cette tâche à accomplir – le bilan globalement positif du processus par exemple. Sans doute sera-t-il possible, en revanche, de préciser quelques points. Notre connaissance actuelle de ce passé ne vise pas à exalter un bilan positif – et peut-être trop complaisant. Elle entend connaître ce passé de manière plus détaillée, approfondie, rigoureuse et cohérente. Il est très probable que nous péchions par excès de simplifications et par l’inclination à accepter des mythifications personnelles ou collectives. Sans doute, nous manque-t-il aussi de la justesse sur de nombreux points.
On a l’habitude, par exemple, de dire que la transition fut un processus de réforme. Mais il ne faut pas oublier que sous certains aspects, ce processus entraîna des ruptures – par exemple, le rétablissement de la Generalitat de Catalogne, malgré ses pouvoirs limités. Parfois, la réforme s’est prolongée jusqu’à la moitié des années 1980 (comme la réforme militaire proprement dite). Chacun des protagonistes, quels que soient son importance et son rôle, a construit des mythifications individuelles et collectives. Ceux qui étaient des cadres du régime affirment que dès qu’ils appartinrent à la hiérarchie de second ordre, ils furent animés par une volonté de réforme démocratique semblable au résultat final de la transition ; nombreux sont ceux, par ailleurs, qui s’autoproclament opposants à la dictature quand en réalité ils ne l’ont pas été avant sa phase finale. Quant à l’imprécision, elle est, sans doute, le plus grand péché de notre connaissance historique sur la transition. On estime que la transition se résume dans une large mesure à un oubli radical du passé. Affirmation insoutenable : la gauche communiste n’a jamais cessé de conserver en mémoire le passé de Fraga et ceux qui ont donné leur voix à Alianza Popular, le parti de Fraga, n’avaient pas oublié le rôle de Carrillo durant la guerre civile. Il n’y a pas eu d’amnésie mais un pardon mutuel par volonté de réconciliation. Quelques questions très précises demeurent : combien et quels terroristes de l’ETA ont été amnistiés ? à combien de militaires ayant combattu dans l’armée républicaine l’État a-t-il octroyé une pension et dans quels cas a-t-il refusé d’accorder cette pension ? Jusqu’à quel point des individus et des groupes qui avaient été poursuivis durant le franquisme ont-ils obtenu des compensations matérielles pour la saisie de leurs biens et à quel rythme ?
Il faudrait ajouter qu’à notre connaissance de l’époque de la transition, un élément absolument essentiel à la science de l’histoire fait défaut. Un élément que celle-ci apporte et que ne peuvent fournir, habituellement, la science politique ou la sociologie : le sens du temps. Dans toute crise historique, brève ou plus longue, la succession des événements obéit à une logique interne que l’historien doit découvrir. Ce dernier ne peut réussir à le faire s’il n’intègre pas le fait qu’une grande partie des clés, aujourd’hui encore, reste, volontairement ou non cachée, car le processus ne fut que partiellement public. Un maître de l’histoire politique française, René Rémond, a écrit, dans un excellent ouvrage consacré au retour au pouvoir du général de Gaulle en 1958, que la crise de ces jours-là en France constitue un problème typiquement historique qui ne peut que recevoir une explication méritant ce qualificatif de sorte qu’il « est nécessaire de suivre la succession des jours et le déclenchement des circonstances » pour l’expliquer [14].
Un exemple français
Voyons brièvement comment procède Rémond. Il part, bien sûr, des structures politiques en vigueur dans la France de cette époque. Celles-ci n’étaient pas exclusivement françaises : l’Italie connaissait un nombre similaire de crises gouvernementales. Mais en France, les limites du supportable étaient atteintes : jusqu’à treize tours de scrutin ont été nécessaires pour arriver à élire René Coty à la présidence de la République. Au Parlement siégeaient six groupes dont aucun n’atteignait les 30 %, la somme des élus, pour les deux plus importants, n’atteignant pas 50 %. Cette situation rendait le pays ingouvernable : même la France échappait à la confrontation radicale des démocrates-chrétiens et des communistes qui faisait de l’Italie un régime sans alternative. Ce qui a rendu possible le changement en France, c’est un problème insoluble – l’Algérie – cumulé au manque d’imagination et à l’imprévision de la classe politique sur les conséquences ultimes du statu quo.
Ces éléments expliquent la gravité de la crise mais non le fait qu’on ait fini par trouver une solution, soutenue seulement par la droite, solution qui parut au départ autoritaire mais apporta finalement à la France la stabilité, la croissance économique et le consensus qu’elle n’avait jamais connus, y compris sur la politique étrangère. Pour expliquer ce résultat, force est de prendre en compte les attitudes personnelles des protagonistes politiques et de considérer à quels moments et selon quelles modalités elles ont été explicitées. Rémond part de « l’impasse » opposant les militaires qui, en Algérie, s’installèrent dans la subversion aux autorités politiques qui, en métropole, paraissaient paralysées. La déclaration de De Gaulle, qui était resté en retrait avant de se transformer par la suite en espérance et comme possible candidat prêt à assumer le pouvoir, a rendu illusoire la possibilité que les généraux d’Alger parviennent à gouverner.
Cette alternative a également ouvert un chemin pour éviter l’affrontement entre pouvoirs militaire et civil. Par la suite, de Gaulle a obtenu des soutiens à sa proposition, mais ceux-ci ne lui ont pas suffi. En revanche, la sensation qu’il donnait d’avoir le pouvoir en main, comme s’il détenait l’autorité légale et était disposé à l’exercer lui a permis de s’imposer de façon définitive. Par la suite, il n’a pas négocié avec les partis mais a observé formellement les usages habituels concernant le dosage des portefeuilles au moment de nommer un gouvernement provisoire. Curieux mélange d’une France du passé et d’une France qui commençait à changer comme jamais elle ne l’avait fait durant toute l’époque contemporaine : De Gaulle est arrivé au pouvoir comme syndic de la faillite institutionnelle – une situation qu’avait auparavant expérimentée Pierre Mendès France. Une fois au pouvoir, il contribua de manière décisive à ce que l’insoluble problème algérien trouvât son issue inévitable. Il affirma qu’il « avait compris » les colons mais ne fit pas autre chose que de battre en retraite, rendant possible la négociation avec le FLN en s’adaptant, en même temps, aux fluctuations de l’opinion publique. Cette dernière fut également une composante essentielle des événements, bien que le sens de son évolution puisse seulement être compris à partir de ses écrits. Dès l’accès au pouvoir du général de Gaulle, on mesure l’intérêt de l’opinion publique pour ce qui se déroule dans la colonie et en métropole au nombre de transistors achetés lors de ces moments décisifs.
L’explication de René Rémond sur ces journées décisives se fonde donc sur la découverte du sens des événements à mesure qu’ils se produisent, sur la connaissance des structures politiques, sur l’interprétation des actes concrets des principaux protagonistes politiques. N’omettons pas non plus le rôle déterminant de l’opinion publique, tantôt reflet, tantôt moteur. Pour la transition démocratique espagnole, un travail identique devrait être réalisé.
Lors du retour au pouvoir du général de Gaulle, le processus s’accomplit à la lumière du jour dans un régime démocratique. Les archives du général ne sont pas encore consultables mais il ne semble pas qu’elles puissent livrer de révélations fracassantes. Aujourd’hui, nous disposons d’une bonne bibliographie, bien qu’elle ait été rédigée par quelqu’un qui n’est pas exactement un historien professionnel [15]. Mais les sources d’archives sont accessibles y compris pour des sujets aussi épineux que la politique étrangère [16]. Au fond, le temps qui s’est écoulé depuis 1958 contribue à expliquer que l’accès aux sources et la bibliographie aient de telles caractéristiques.
La transition espagnole se place en revanche sous de tout autre auspices. Ainsi, nous venons tout juste d’atteindre la fin du délai que fixe la législation pour ouvrir les archives. Malgré cela, l’élaboration d’une histoire objective de la transition – révision de l’histoire si l’on préfère puisqu’elle rompra certaines des conventions établies – doit se fonder sur l’utilisation de nouvelles sources, privées ou publiques. Ces dernières ont déjà donné lieu à de bonnes monographies, comme celles qui ont utilisé les données des sous-délégations du gouvernement. Celles-ci montrent, par exemple, que les services de police ont continué leur travail d’enquête sur le fonctionnement des partis de gauche, y compris lorsque ces organisations avaient été légalisées, au moins jusqu’en 1979 ou 1980 [17]. Il est fort probable que ces enquêtes découlent non d’une méfiance envers ces formations mais de la simple volonté de disposer d’une plus grande information dans un moment politique pour le moins complexe. Bien entendu, cette utilisation, totalement injustifiable du point de vue moral, jette une ombre sur les gouvernements de la transition. C’est ce genre d’amendements – partiels et non d’ensemble – qu’il faut concevoir pour reconstruire l’histoire politique de la transition espagnole à la démocratie.
 
â—¦ L’histoire et la compréhension de la transition
 
 
Quelques exemples illustrent la façon dont on peut reconstruire cette transition, en recourant à de nouvelles sources et aux techniques classiques de l’histoire politique, chemin suivi en son temps par René Rémond. Ces exemples, ponctuels, n’en sont pas moins cruciaux. Ils font partie de recherches en cours que nous publierons prochainement dans un livre. Les questions que nous aborderons apparaîtront sous une forme interrogative comme titre des paragraphes suivants. En effet, ces questions sont trop importantes pour que l’on puisse y répondre à l’aide des seules argumentations et sources utilisées, bien que les unes et les autres offrent des clés pour la réponse.
Franco était-il encore vivant en 1974 ?
Sur ce point, les témoignages des principaux protagonistes politiques du franquisme tardif se contredisent, certains se demandant si l’homme qui avait donné son nom au régime disposait encore de ses pleines conditions mentales et politiques durant les derniers mois de son existence.
Le récit inédit de l’un des collaborateurs « techniques » à la fin du régime – devenu par la suite un acteur important de la transition – donne quelques éléments de réponse. Francisco Fernández Ordóñez [18], à sa mort, n’a pas laissé de mémoires mais le récit d’une partie de sa vie dans laquelle figure son unique entrevue avec Franco. Lorsque le directeur de l’Institut national de l’Industrie arrive à au Pardo, la résidence de Franco, le chef de la Maison civile « lui indiqua que le général commençait la conversation mais que s’il n’en était pas ainsi, je devais l’entamer moi-même parce que parfois il était fatigué et distrait ». Ce jour-là, Franco devait être dans de bonnes conditions, mais Fernández Ordóñez, dans un premier temps, impressionné malgré tout de le voir à une extrémité de son bureau, a pu percevoir, lorsqu’il s’est assis, l’autre face du dictateur : « De manière surprenante, au moment de s’asseoir, sa présence physique avait changé : c’était un banal vieillard, enfoncé dans son fauteuil duquel probablement il ne se lèverait jamais ». Le président de l’INI crut alors, un temps, qu’il allait devoir prendre lui-même la parole, mais le général « après un long silence, formula la question : Comment va cet Institut si complexe ? ». Fernández Ordóñez, alors, put lui expliquer ce qu’il avait prévu. « Je suis sûr que vous travaillez pour grandir l’Espagne », fut l’unique commentaire de Franco qui, bien que cela parût impossible, finit par se redresser afin de prendre congé de lui. « Je n’oublierai pas ses yeux », commente Fernández Ordóñez. « Il avait un œil absent, comme dirigé dans le vide et déjà usé. Mais il concentrait dans l’autre œil un regard pénétrant et profond, un regard intelligent, ferme et puissant ». « Je crois sincèrement que cet homme n’était déjà plus maître de la situation » [19], conclut le futur ministre centriste et socialiste.
Il avait probablement raison. Une personne ainsi décrite ne pouvait exercer, du moins de façon continue et cohérente, le pouvoir politique dans les mêmes conditions que jadis. En maintes occasions, celui qui était le plus proche de lui, le président du Gouvernement, Carlos Arias Navarro, s’est vu obligé de prendre la parole lors de ses entretiens avec le général, tout en ne trouvant parfois pas de réponse, y compris quand il s’agissait de nommer des hauts responsables. Un jour qu’il était avec ses collaborateurs, désespéré, il prépara une disposition destinée à ce que Franco renonçât à ses pouvoirs politiques. Mais il fit plus encore : ses papiers les plus intimes contiennent le brouillon d’une intervention télévisée de démission, Franco renonçant à ses pouvoirs au bénéfice du prince d’Espagne, Juan Carlos. « Ce n’est pas une improvisation, aurait dit le général. Depuis le jour même où l’unification a été atteinte, assurer le futur de l’Espagne a été ma plus grande préoccupation pour que cette patrie sauvée du chaos et de l’anarchie trouve le cours adéquat pour revenir aux jours de sa grandeur passée. » Il aurait employé une grande partie de son intervention à encenser son successeur, le pouvoir de ce dernier, et non celui de Franco, devant être selon lui justifié : « Vous connaissez tous le Prince qui durant des années a témoigné des vertus nécessaires pour accomplir sa mission : jour après jour il a manifesté un dévouement appliqué à l’éducation qui lui a été dispensée ». Durant celle-ci, il aurait démontré « intelligence et intégrité forgée par son éducation dans les trois armées » et, fait digne d’être retenu, « [il aurait démontré qu’il devait être] accrédité en maintenant, face à l’attitude de son père, sa ferme décision d’accomplir les devoirs que l’Histoire lui avait attribués ».
La vision du second président du Gouvernement de Franco était, en effet, particulièrement négative sur le comte de Barcelone : « Son père est quelqu’un de bien, mais sans aucune volonté ; c’est le dernier de la liste : jamais il ne s’est identifié avec nos lois et jamais il n’a voulu les comprendre » [20]. Cela avait beau sembler évident, Arias ne pouvait aucunement penser qu’il existerait une identité fondamentale entre le comte de Barcelone et son fils.
La question décisive que ces textes posent est celle de l’étape finale du franquisme et du commencement de la transition, celle du leadership des secteurs les plus opposés à un quelconque changement. Dans les derniers mois de sa vie, Franco exerça à peine une direction politique. Son incapacité physique était telle que ceux qui étaient sentimentalement les plus liés à sa personne ont songé à la nécessité d’une relève en faveur d’un homme, le futur roi, qui, pour eux, était fort loin de revêtir la même signification politique que le Caudillo. Mais, en même temps, la vie même de Franco rendait impossible le surgissement d’un leadership alternatif. Lorsque survint sa mort, il était déjà trop tard pour que celui-ci puisse apparaître.
Le roi, ses succès, ses maladresses
Le roi, malgré son manque apparent d’influence et le rôle mineur qu’il a exercé à la fin du franquisme avait des plans concernant l’avenir de l’Espagne. Il les a mis à exécution dès la prise du pouvoir. Deux décisions fondamentales de la transition, la nomination de Fernández Miranda et celle de Suárez, ont été exclusivement siennes et ont porté leurs fruits. L’important est que ces plans, certes très vagues, avaient été prévus et qu’il les avait présentés à tous ceux à qui il pouvait décemment le faire, notamment aux représentants diplomatiques des pays européens, et en particulier au représentant de la France qui avait maintenu des relations plus étroites avec l’Espagne durant le régime de Franco. Dès les dernières années du franquisme, Juan Carlos exprima aux représentants de la France une volonté manifeste de libéralisation et de prise de distance à l’égard du régime franquiste. Il a montré qu’il souhaitait une certaine coopération de la part de la France et a prouvé qu’il possédait une connaissance profonde des arcanes de la politique intérieure du régime.
En automne 1972, la longue conversation qu’il eut avec l’ambassadeur confirme ce schéma. « J’ai une profonde estime pour le général Franco, une grande reconnaissance pour ce qu’il a fait pour mon pays, commença-t-il par affirmer, mais je dois reconnaître qu’aujourd’hui il représente un obstacle au rapprochement entre l’Espagne et les autres pays de l’Europe occidentale. » Lorsque le diplomate français l’a interrogé sur ses intentions politiques, le prince lui a affirmé que « [s]es idées sont, en effet, libérales. Malheureusement, bien que je ne cesse de demander au général Franco qu’il procède dès maintenant à certaines réformes, je n’ai pu obtenir satisfaction d’aucune façon. J’ai attiré l’attention du chef de l’État sur le fait que lorsque j’accéderai au pouvoir, je serai obligé de réaliser tout ce qu’il se refuse à initier et que ma tâche sera, de ce fait, considérablement plus difficile. C’est pour moi un motif d’inquiétude mais, une fois encore, je n’ai pu faire prévaloir mon point de vue ». Au même moment, Juan Carlos était très attentif aux mouvements de l’opposition. Il espérait que les chrétiens-démocrates et les socialistes lui accorderaient un temps d’expectative bienveillante ; sans doute avait-il déjà évoqué cette question avec certains de ses dirigeants. Quant aux communistes, il affirma : « Je ne pense pas qu’ils puissent exercer une action déterminante et une grande partie d’entre eux, pour le moins, désirera ne pas encourager une atmosphère de désordre. » Ainsi s’explique l’initiative qu’il prit, au moment opportun, lorsque Franco agonisait déjà, afin d’obtenir qu’ils conservent cette attitude. Il attendait son heure avec patience et dans cette perspective, il déclarait avoir besoin d’une aide extérieure : « J’espère que l’on comprendra alors que je ne peux libéraliser le régime sans prendre de nombreuses précautions et que je recevrai, en particulier, l’appui de la France. » Il contrôlait, en outre, les arcanes de la politique intérieure du régime. Lorsque l’ambassadeur de France releva que la future nomination de l’amiral Carrero Blanco comme président du Gouvernement marquerait « un pas en arrière », il s’attira une réponse ferme : « En aucune façon. » Si le président devait être une autre personne au moment de la mort de Franco, il était possible que les trois noms issus du Conseil du Royaume – qui lui seraient soumis – comprendraient « deux imbéciles et une personne valable » ; il aurait dû alors obligatoirement choisir cette dernière. En revanche, avec Carrero Blanco comme président, le futur roi était sûr d’obtenir en « quelques semaines » sa démission. Il pourrait alors entreprendre la libéralisation avec les rênes bien en main [21].
Que Juan Carlos ait eut des plans ne veut cependant pas dire que ceux-ci furent précis ni qu’il n’hésita pas à plusieurs reprises au moment de les appliquer. Durant les premiers mois de son règne, il obtint une grande popularité, par des gestes ou des discours exprimant de bonnes intentions plus que par des contenus politiques proprement dits. En réalité, ceux-ci vinrent par la suite. Le premier, sans doute le plus spectaculaire, fut le renoncement au privilège de présentation lors de la nomination des évêques. Cette initiative postulait l’amorce d’une séparation sinon entre l’Église et l’État, du moins entre l’Église et le gouvernement. Cela dit, cette mesure, adoptée au début du gouvernement Suárez, a été préparée en réalité durant l’étape Arias Navarro à l’initiative des ministres Areilza et Oreja. Elle se heurta toujours à la réticence du président Arias Navarro ; mais il semble également qu’elle ait du faire face à l’opposition du roi lui-même. Celui-ci, selon les mémoires d’Areilza, aurait été « entouré d’intégristes » et « travaillé par ceux de toujours » (les membres de l’Opus Dei ?) sur le sujet sensible des relations entre l’Église et l’État [22]. Mais ce que probablement Areilza ne parvint pas à savoir c’est que le roi lui-même, peut-être comme conséquence de ces pressions, se résolut, sur le moment, à ne pas aborder cet aspect de la politique internationale espagnole. Il écrivit à Arias Navarro de renoncer à ce projet, considérant que ce privilège avait « une importance historique incalculable pour avoir appartenu pendant des siècles à la couronne d’Espagne ». De plus, « que l’on démantèle peu à peu le concordat déplairait à une partie importante des catholiques espagnols » et, en même temps, « il ne semble pas qu’il y ait urgence » pour prendre une décision à ce sujet [23]. Finalement, en juillet 1976, Suárez étant déjà président, le renoncement au privilège fut annoncé et reçu avec enthousiasme comme une décision propre du monarque. Ce dernier n’avait pourtant fait que profiter de ce que d’autres avaient préparé ; ce ne fut pas la seule fois qu’un tel événement survint pendant la transition et il semble logique qu’il en fut ainsi.
Suárez avait-il un projet ?
Nul doute que l’on doive reconnaître à Adolfo Suárez un mérite particulier quant à l’ingénierie politique de la transition. Mais si l’on observe attentivement l’évolution des événements, rien ne suggère que ses plans furent précis, ni même qu’une fois établie la monarchie, il fut disposé à prendre sans hésitation le chemin de la démocratie. Cependant, selon un livre rédigé par une personne de son entourage, Suárez, durant son ultime entretien avec Franco, au moment d’abandonner le poste de sous-secrétaire général du Mouvement qu’il a occupé sous la direction de Herrero Tejedor, aurait assuré au dictateur que l’avenir de l’Espagne était inévitablement démocratique [24]. Qu’une telle affirmation fut écoutée de manière imperturbable par Franco ou qu’elle fut émise par celui qui l’aurait prononcée sont deux hypothèses hautement improbables.
Nous disposons, au contraire, d’un témoignage écrit au sujet de la position de Suárez alors que la mort de Franco était imminente et que la formation du premier gouvernement de la monarchie était attendue. La présidence des Cortes et celle du gouvernement étaient alors en suspens. Devant des émissaires des services secrets militaires, Suárez, alors président de l’Union du peuple espagnol (UDPE), l’une des rares formations politiques fondées sous couvert d’une disposition adoptée pendant la présidence de Arias, a reconnu que Girón lui avait rendu visite pour lui proposer d’appuyer Rodríguez de Valcárcel à la présidence des Cortes. Dès cette époque, Girón était le grand adversaire de Arias Navarro comme représentant de l’aile la plus dure du régime. « Ils ne veulent pas abandonner le rôle qu’ils ont depuis 30 ans » assura Suárez à ses auditeurs dont il savait qu’ils iraient rapporter ses propos au président Arias Navarro. « Ils feront savoir que Franco désirait la réélection. Ils sont en train de jouer avec la famille au Pardo, surtout avec le Marquis de Villaverde » ajouta-t-il ; pour lui, Valcárcel n’était qu’une « marionnette de Girón ». Au moment de faire allusion à ceux qui pouvaient être désignés, il cita en premier lieu Fernández Miranda, preuve qu’il était bien informé, mais ajouta une phrase qui préludait des affrontements ultérieurs : « Il [Fernández Miranda] croit qu’il ne devrait pas être choisi parce qu’il a très mauvais caractère et ne cède jamais sur ses propres opinions. » Pour sa part, il s’est converti en défenseur, devant ses interlocuteurs, du candidat d’Arias, affirmant qu’il avait donné à Son Altesse Royale le nom de García Hernández, la personne de confiance la plus proche du président actuel. Il n’a pas tari d’éloges sur sa personne : ce n’était pas un homme du Mouvement, avec lequel Suárez s’identifiait complètement, mais au sein de celui-ci, « on l’estimait et on le respectait » ; l’UDPE l’appuierait également. « Il est impossible de trouver une personne plus indiquée en Espagne pour occuper un tel poste », ajouta-t-il. Comme président du Gouvernement, « il croit qu’Arias continuera ; il l’a ainsi recommandé il y a peu à Son Altesse Royale ». Selon ce qu’assura alors son futur successeur, « il jouit d’un appui populaire croissant en province » et son image est celle d’une personne très travailleuse et au dessus des partis. Face à cette image positive, Suárez n’a pas lésiné sur les invectives à l’encontre des tierces personnes, également annonçant ainsi de futurs affrontements : Areilza serait « un comédien » qui s’est attribué « la rédaction du discours de la Couronne » ; Pérez Escolar, un « traître ». De toute façon, Suárez, à ce moment là, était surtout et avant tout l’homme du Mouvement. Pour cela, l’une de ses préoccupations fondamentales était que « le gouvernement continue de ne pas appuyer économiquement les associations (il faut comprendre, surtout, celle qu’il préside lui même) » [25]. Cet épisode montre bien que Suárez, connaissant parfaitement l’intérieur du régime, y a joué ses propres cartes. Cette posture au moment précis de la crise lui a valu un poste ministériel et sa manière de s’en acquitter lui a ouvert par la suite le chemin de la présidence.
Huit mois après cette conversation, ce que disait Suárez en privé avait substantiellement changé. La première entrevue qu’il eut avec les dirigeants socialistes le démontre bien. « Il est clair que le roi avait contribué à décider de cette rencontre », peut-on lire dans le récit que ces derniers réalisèrent pour leur direction. Jusqu’à quel point Suárez n’était-il qu’un instrument du roi ? La question reste posée si l’on tient compte de la différence entre les deux déclarations successives et de sa « disponibilité », condition que Fernández Miranda attribua comme motif principal de la promotion de Suárez. Quoi qu’il en soit, le gouvernement présidé par Suárez « s’est auto-défini – lors de la conversation – comme provisoire et n’est légitimé par aucun pouvoir qui ne soit un pouvoir de fait » ; « son but était de réussir la transformation de l’État espagnol en État démocratique » et « il n’avait pas complètement prédéterminé les moyens pour atteindre cette fin ; par conséquent, ces rencontres avaient l’intérêt d’influencer la définition du processus de démocratisation d’une façon qui puisse intéresser les groupes démocratiques ». Ces intentions devinrent encore plus claires pour ses interlocuteurs lorsqu’il affirma ne pas pouvoir faire sienne l’expression de « rupture négociée », mais qu’il comprenait que l’opposition le fasse. La proposition de « référendum prospectif » dont la gauche modérée parlait, ne lui paraissait pas viable. Au contraire, un référendum lors duquel on ne remettrait pas en cause la forme du gouvernement, mais où l’on tracerait le chemin vers la démocratie lui paraissait possible. Ses plans paraissaient, à ce moment-là encore, très imprécis : il a admis qu’à « court terme », il n’avait pas de plan concret, mais qu’il pensait se passer de vacances afin de l’élaborer. De même, il assura qu’il pensait « utiliser le projet qu’avait déjà presque adopté le Conseil national du Mouvement » [26]. Par la suite il n’en a rien fait. Il a au contraire sollicité l’élaboration d’un nouveau projet, différent, qui fut approuvé et a permis le passage à la réforme politique.
Comme ce cas concret le démontre, un examen attentif de ce qui s’est réellement passé pendant la transition, en fonction de sources inédites permet non seulement de dissiper les mythifications personnelles mais aussi de vraiment se rendre compte que les personnages représentent des réalités différentes, au fur et à mesure des événements. D’une certaine manière, la transition peut se comparer à une course dans laquelle existent des athlètes qui n’ont d’autre fonction que d’augmenter le rythme initial pour atteindre ensuite le record bien que certains aient abandonné très tôt la compétition. Image valable pour Suárez comme pour Fernández Miranda.
Quand fut décidée la légalisation du PCE ?
Un des moments culminants de la transition fut la légalisation du PCE car, avec elle, il était clair, désormais, qu’aucune force politique importante ne serait écartée de la consultation électorale. À son tour, la légalisation du PCE montra un début de rupture avec l’ancien régime dictatorial. Quand cette décision a-t-elle été prise ? Il existe, au sujet des contacts entre Juan Carlos et Santiago Carrillo, quelques dissonances significatives tant sur la chronologie que sur le contenu données par ceux-ci [27]. Dans un cas, on laisse penser qu’ils eurent lieu alors que Franco était encore vivant et en promettant une légalisation à court ou moyen terme ; dans le second, on affirme que ce ne fut qu’un contact sans aucune promesse et qu’il eut lieu alors que l’année 1976 était déjà entamée.
Nous pouvons recourir à une source inédite indiscutable : les notes prises par les dirigeants socialistes au cours des premiers contacts avec Juan Carlos et Suárez. Cette source démontre que lorsque ce dernier parvient à la présidence du gouvernement, aucun des deux ne considérait possible la légalisation du PCE. « Le numéro 1 – assurait la transcription d’une des ces conversations en parlant du roi – a précisé qu’il s’efforcera d’éviter qu’il y ait des condamnations explicites du PC aux Cortès afin de laisser une certaine élasticité lors de futures négociations. On lui a signalé que, d’une certaine manière, il faut corriger l’avantage que le franquisme a donné au PC sur les autres organisations de classe » [28]. On peut faire remarquer que les socialistes eux-mêmes, au moment de l’été 1976, ne considéraient même pas que l’absence des communistes lors de la compétition électorale puisse invalider cette dernière.
Avec Suárez, la conversation fut plus poussée ce qui offre des indications plus profondes. « Nous insistons – ont écrit les deux représentants socialistes présents – sur le fait que la stabilité politique du pays et la viabilité de la démocratie passe par la légalisation de tous les partis, y compris du PC. En résumé, A [dolfo] S [uárez] a été d’accord mais a fait part des grandes difficultés que l’Armée oppose à son introduction au sein du jeu politique dans un futur proche, laissant ouverte la possibilité que par la suite, après les élections générales, la question puisse à nouveau être posée. Il a accepté notre suggestion de négociation en escalier et que nous soyons chargé de négocier avec le PC afin de préparer un pacte à signer dans le futur » [29]. La légalisation du PCE était donc reportée à un moment ultérieur, voire éloigné et les socialistes paraissaient plus intéressés à l’idée de s’attribuer le rôle de médiateurs entre le gouvernement et les communistes que par la légalisation immédiate de ce parti.
Le contenu de ces deux conversations nous conduit à souligner le rôle décisif joué par le temps dans cette affaire. Ce fut le passage des mois qui fit qu’un événement souhaitable mais semblant au début impossible a fini par devenir une réalité. L’opinion publique avait changé. Mais dans le même temps, l’attitude de l’administration elle-même avait changé elle aussi. Lorsque des dirigeants socialistes européens demandèrent à Arias Navarro qu’il autorise la remise d’un passeport à Felipe González, le président du Gouvernement de l’époque reçut un rapport sur son futur successeur, le présentant comme une sorte d’activiste violent depuis son époque universitaire, partisan de l’affrontement avec les forces de l’ordre par tous les moyens. En revanche, lorsqu’au mois de mars 1977 eut lieu à Madrid une réunion eurocommuniste, la police fit un rapport professionnel et objectif. « À la suite des résultats rendus publics de la réunion – assurait le rapport que reçut Suárez – on peut conclure que celle-ci a fondamentalement visé un appui international destiné à légaliser le Parti communiste d’Espagne, mais on peut difficilement en conclure que le sommet de Madrid ait permis la configuration d’un bloc eurocommuniste clairement identifié qui puisse marquer le commencement d’une nouvelle stratégie européenne commune aux partis communistes du sud de l’Europe » [30]. Cette interprétation somme toute juste révélait qu’au fond, on avait déjà initié le chemin vers la reconnaissance du PCE, tenue pourtant quelques mois auparavant pour impossible.
Le rôle des États-Unis
Les critiques de la transition démocratique affirment volontiers que celle-ci a été réalisée grâce à une forme d’appui tutélaire des États-Unis. Or, les informations révélées comme les sources – publiées ou inédites – démentent totalement cette interprétation.
En lisant les mémoires d’Areilza, (premier ministre des Affaires Étrangères de la monarchie), on comprend aisément qu’il n’y a pas plus éloignée de la réalité que cette thèse. Dès le mois de décembre 1975, il décrit l’attitude de la diplomatie nord-américaine comme soucieuse de l’évolution de l’Espagne « mais sans trop d’ardeur, d’exigences ni de hâte ». Kissinger lui-même, lors de sa visite en Espagne le mois suivant, se borne à rappeler que les annonces de réformes sont toujours meilleures que les réformes elles-mêmes et se montre favorable à un changement lent sans prêter trop d’attention aux Européens, beaucoup plus exigeants quant à son contenu et à son rythme [31]. Dans le dernier tome de ses mémoires, Kissinger donne une autre interprétation qui n’admet pas la moindre critique interne (celle-ci, curieusement, coïncide avec celle de ceux qui insistent sur l’importance du rôle joué par son pays). Il considère le changement survenu en Espagne comme un exemple de politique pertinente entreprise par les Américains et se fait l’écho, par exemple, des préparatifs bien pensés – thoughtful – qu’aurait réalisé Franco pour mener à bien la transition après sa mort « grâce au rétablissement de la monarchie et au début des procédés démocratiques ». Malgré cela, toujours selon lui, les alliés européens ne se sont guère montrés satisfaits de l’évolution de la politique intérieure espagnole. Les gouvernements européens, à l’époque tous de centre gauche – France exceptée –, s’accordaient à trouver de bonnes raisons, d’un point de vue militaire, pour freiner la coopération avec l’Espagne alors que Franco restait au pouvoir. Le 29 mai 1975, lors d’une réunion de l’OTAN, le Président Ford exprima la position nord-américaine, favorable à la souscription d’un nouvel accord avec l’Espagne. Il dut affronter la réplique de Johannes de Uyl, le Premier ministre hollandais, qui mentionna « le manque de crédibilité politique auquel s’exposerait l’OTAN » si elle négociait avec l’Espagne franquiste. Plus strict, le Chancelier allemand Schmidt affirmait que « nous devons appuyer ceux que nous désirons voir gouverner après Franco » et « cela signifie que nous ne devons pas négocier seulement avec ceux qui sont aujourd’hui au pouvoir ». Il a même osé conseiller aux Américains de ne pas rester dans une situation à cause de laquelle « certains pourraient affirmer que les États-Unis appuient ce régime fallacieux » [32]. Ce sont donc les pays européens – et non les États-Unis – qui ont contribué à créer un environnement international propice à la transition. Pour les Américains, l’Espagne avait un intérêt essentiellement militaire. La stabilité du régime espagnol, quel qu’il soit, les préoccupait beaucoup plus que la liberté des habitants de ce pays, quelque peu lointain pour eux.
Cette impression est confirmée par le contenu de l’entrevue que le président du Gouvernement espagnol, Carlos Arias, a accordé à l’ambassadeur américain vers la mi-octobre 1975. Il est inutile de rappeler qu’à cette époque l’Espagne de Franco semblait être revenue à l’isolement caractéristique des années d’après-guerre : blocage des négociations sur le Marché Commun et absence à Madrid de la plupart des ambassadeurs européens. Dans ces circonstances, l’ambassadeur américain se limita à souligner que « les procédés utilisés lors des jugements » qui avaient mené à l’exécution de terroristes de l’ETA et du GRAPO le « préoccupaient ». Il s’est également montré « sceptique sur l’actualité de l’esprit du 12 février, surtout à la suite de l’entrée de Solis au gouvernement » et laissa échapper que la transformation politique se produisait « à un rythme peut-être trop lent » [33]. Dans ses paroles, rien n’évoque une pression insistante et rien ne laisse penser que cette attitude ait changé lors de l’étape suivante.
Les militaires et la transition
L’aspect de la transition qui, peut-être, est le plus difficile à étudier historiquement concerne l’attitude de l’Armée et en particulier du haut commandement. Les archives restent encore inaccessibles ; de plus, nous savons aujourd’hui que l’hypothèse générale de départ est erronée, même si elle s’est révélée fonctionnelle d’un point de vue politique durant la transition. Au cours de celle-ci, en effet, les principaux protagonistes politiques ont répété à plusieurs reprises que l’immense majorité de la hiérarchie militaire ne partageait pas les attitudes réactionnaires. Ce n’était pas exact comme l’admettent aujourd’hui en privé ces mêmes protagonistes. Dans le haut commandement, une attitude de claire opposition au processus démocratique se manifesta mais ne se traduisit pas en acte. En partie parce que le roi était l’héritier de Franco ; en raison ensuite de l’absence d’un leadership propre et viable. La tension entre les dirigeants militaires et les politiques a duré tout au long de la transition. Mais s’agissant d’une lutte psychologique au premier chef, elle n’a pas laissé de traces écrites et reste donc difficile à reconstruire et à étudier historiquement.
Quelques informations significatives subsistent cependant. Autour de l’été 1975, un rapport sur l’attitude de la hiérarchie militaire circula dans les milieux monarchiques proches du Comte de Barcelone. Il signalait que « la politique concernant l’Armée suivie par le Prince a été habile », de façon que l’on puisse dire qu’il bénéficie de l’appui de celle-là au moins avant la crise qu’elle pourrait connaître au cours des années 1978-1979. Cette date n’est pas donnée au hasard : alors que les hauts commandements étaient franquistes et continueraient à l’être au cours des années suivantes, l’attitude politique des officiers subalternes changeait progressivement et leur avancement les placerait progressivement à des responsabilités croissantes. Juan Carlos lui-même « était l’objet de critiques et celles-ci augmentent parce que la figure du Prince se détériore politiquement avec le temps, en s’identifiant de plus en plus à la figure de Franco et à son régime, déjà en indubitable décadence ». Le rapport concluait, par conséquent, à l’existence « d’une marge de plus ou moins trois ans durant lesquels l’accession au Trône du Prince Juan Carlos serait après le décès de Franco assurée », pour l’Armée tout au moins. Mais une fois passée cette limite chronologique, les problèmes du Roi seraient graves [34]. Par conséquent, si le changement politique avait été lent – ou si simplement les conseils donnés par Kissinger avaient été suivis –, le résultat aurait pu être catastrophique.
Une frange étroite de la hiérarchie ne partageait cependant pas cette position majoritaire. Des généraux, professionnellement prestigieux et clairement monarchistes – ils figuraient comme tels dans le rapport cité – eurent leurs meilleures chances dans les premiers gouvernements de la monarchie. Mais le résultat a parfois déjoué les pronostics. Ainsi des généraux Ibáñez Freire ou De Santiago. Même celui qui symbolise l’exemple même du militaire démocrate, le général Gutiérrez Mellado, doit surtout être considéré comme un modéré ou un réaliste, conscient des mauvais objectifs de l’institution militaire, désireux de les dévoiler et surtout décidé à résister à l’influence débordante de l’extrême droite dans les milieux militaires au cours des derniers mois du franquisme. Dans sa correspondance, Gutiérrez Mellado assure que l’armée espagnole est « la plus arriérée du monde », qu’elle fonctionne avec un « cumul d’emplois autorisé » et souffre d’une « frustration consécutive à l’inefficacité de ses unités ». Sa position au moment de l’été 1975, lorsqu’on avait déjà découvert l’existence de l’Union militaire démocratique, consistait à traiter cette question « d’un point de vue politique sans la laisser au gré (sic) du Code de Justice Militaire ». Mais il ne s’identifiait en rien ni avec cette organisation ni avec la démocratie politique. « On ne doit pas ennuyer les jeunes officiers, assurait-il, en leur parlant d’une guerre qui est en ce moment plus loin de nous que celle de Cuba l’était lorsque j’étais lieutenant ». Il affirmait pourtant qu’il referait ce qu’il fit le 18 juillet [1936], à savoir se soulever contre la République. Son principal motif de préoccupation était la division de l’armée et l’influence qu’y exerçait l’extrême droite. « Si maintenant on découvre un groupe d’officiers qui croient aux idées et aux méthodes que prêche Fuerza Nueva », affirmait-il, « nous sommes une immense majorité (d’officiers) à refuser totalement tout ce que prêche » Blas Piñar (le dirigeant politique de cette formation d’extrême droite). Même ainsi, le groupe radical condamnait « tout général, chef ou officier qui simplement ne pensait pas comme eux ou désirait une ouverture comme celle exprimée par le gouvernement dans le discours du 12 février » [35]. De telle phrases suggèrent que la propre attitude de l’extrême droite militaire a contribué de manière décisive à faire pencher les modérés du côté de la démocratie, option qui n’avait pas de raison, au début, d’être leur. En même temps, ces affirmations incitent à penser que la politique suivie par Juan Carlos et Suárez concernant le commandement militaire fut avant tout prudente.
L’attitude des hommes proches de l’extrême droite est connue grâce à un rapport de police relatif à une réunion tenue au domicile du général de corps d’armée Pérez Viñeta, le 8 mars 1976, soit à peine plus de trois mois après la mort de Franco et à trois mois, également, de l’arrivée au pouvoir de Suárez. Le général Iniesta, ancien directeur général de la Guardia civil y assista, bien que pour quelques instants seulement. D’autres généraux connus pour leur appartenance à l’extrême droite comme Cano, Liniers et d’autres étaient présents. Le général Milans del Bosch, un des protagonistes essentiels, par la suite, du 23 février 1981 a failli être présent. « Les sujets traités, décrit le rapport de police, ont porté sur la situation actuelle du pays, sur la nécessité de mettre un terme à la subversion et sur la nécessité d’un gouvernement fort ». Ce qui attire l’attention, c’est la façon d’agir alors envisagée par les personnes réunies : Iniesta assura qu’il avait confiance dans le général de Santiago (alors vice-président du Gouvernement pour les affaires de la Défense) et dans le roi. Cependant, Cano, qui « dirigea le débat », affirma du premier que, « bien qu’il soit une excellente personne et un militaire honorable, c’est un homme faible, incapable de prendre des décisions et attaché à des fidélités que lui-même s’était cherché en partie (se référant sans doute à son attitude monarchique). Ils ont souligné – ajoute le compte rendu – la nécessité de rédiger un rapport approfondi sur la situation et les désirs des forces armées afin de les présenter au roi avec le général de Santiago si celui-ci pouvait le faire ou sinon sans lui ». En somme, il s’agissait sans faire « un coup d’État d’obliger à un remaniement ministériel intégrant des personnes ayant plus de relations avec le franquisme et possédant un sens plus affirmé de l’autorité ». Les présents ont déploré « l’absence d’un civil de rang indiscutable ou d’un militaire de prestige pour le commandement [caudillaje]. Blas Piñar éveillait le plus de sympathie mais tous ont reconnu qu’il était difficile d’unir l’ensemble de l’armée autour de sa personne. Pérez Viñeta s’est érigé en dirigeant du groupe et le lieutenant colonel López Anglada s’est présenté comme coordinateur de celui-ci » [36]. Tout laisse à penser que la gestion décrite s’est en effet réalisée sans que les prétentions de ce groupe d’extrême droite ait reçu l’indispensable acquiescement du successeur de Franco. Le rôle du roi dans la transition fut beaucoup plus celui de gardien face à une intrusion militaire que celui de véritable pilote du changement.
De nombreuses réunions de ce genre ont dû avoir lieu. L’attitude des plus hauts responsables de la transition politique face à cet esprit conspirateur latent a été d’essayer d’éviter tout faux pas qui aurait pu finir par provoquer l’intervention des militaires. Les conversations maintenues avec les socialistes lors de l’été 1976, suite à la nomination de Suárez, le démontrent : « Le n° 1 – c’est-à-dire le Roi – s’est montré préoccupé par l’attitude des forces armées. Concrètement, il a affirmé que le tableau d’avancement est négatif au cours des prochaines années » [37]. Il faut noter que le monarque semble avoir été très conscient du délai limité dont il disposait pour pouvoir agir. Comme à l’accoutumée, le contact avec le président du Gouvernement se révèle plus explicite et plus concret. Selon les socialistes, « A [dolfo] S [uárez] a affirmé que [l’armée] est aujourd’hui l’institution de base pour fixer les limites par lesquelles la réforme peut passer. Il a expliqué, en particulier qu’à partir des commandants, il existe au sein des Forces Armées une profonde sensibilité de droite qu’il ne faut pas provoquer et avec laquelle il faut compter systématiquement. Il s’est montré confiant sur le fait qu’on pourra également amener cette institution à accepter, petit à petit, de nouveaux modèles de vie en commun. Il affirma aussi, qu’à court terme, l’institution militaire n’accepterait pas la légalisation du PC » [38].
Il est probable qu’en plus d’une occasion Suárez a utilisé, dans ses conversations avec l’opposition, cette attitude du commandement militaire pour opposer sinon un refus, du moins des réserves, à ses demandes. Mais face aux militaires, sa stratégie justifiée par des raisons objectives, a fini par donner des résultats. Nous ne connaissons pas, cependant, du moins de manière détaillée, l’évolution pas à pas des relations entre la hiérarchie militaire et les dirigeants politiques.
Dans ce cas comme dans les autres, l’aspect intéressant réside dans la possibilité, grâce à des sources inédites, de reconstruire une histoire de la transition espagnole qui, jusqu’à présent, est très loin d’avoir été élaborée. Réviser en fonction de facteurs idéologiques ou pour des raisons personnelles sans faire le moindre appel aux sources représente une démarche sans objet. Mais cette impasse ne saurait dissimuler l’ampleur du chantier qui s’ouvre aux historiens soucieux de reconstruire l’histoire de la transition démocratique espagnole.
â–¡
 
NOTES
 
[1] Soit entre 1,5 et 2 millions d’euros.
[2] L’auteur dans la version espagnole parle de « routinisation ».
[3] Voir principalement Juan J. Linz, Alfred Stepan, Problems of Democratic Transition and Consolidation, Baltimore et Londres, The John Hopkins University Press, 1996 ; Samuel P. Huntington, The Third Wawe Democratization in the Late Twentieth Century, Norman et Londres, The University of Oklahoma Press, 1991.
[4] À ce jour, le dernier de ces livres est celui de Pablo Castellano, Por Dios, por la Patria y el Rey. Una visión crítica de la transición española, Madrid, Temas de Hoy, 2001.
[5] El País, 22 février 2001.
[6] Voir principalement, El País, 16 juin 2001, pour la position de Navarro. Cf. avec Josep Maria Solé Sabaté, « Las represiones » dans Stanley Payne et Javier Tusell (eds), La guerra civil, Madrid, Temas de Hoy, 1996, p. 585-607.
[7] Ramón Adell, La transición política en la calle. Manifestaciones políticas de grupos y masas : Madrid 1976-1987, Madrid, Editorial Complutense, 1989.
[8] Helena Varela Guinot, La legalización del Partido Comunista de España : élites, opinión pública y símbolos en la transición española, Madrid, Institut Juan March, 1990.
[9] Voir, par exemple, Ramón Cotarelo (ed.), Transición política y consolidación democrática. España (1975-1986), Madrid, CIS, 1992.
[10] Joseph M. Colomer, La transición a la democracia : el modelo español, Barcelone, Anagrama, 1998.
[11] Felipe Agüero, Militares, civiles y democracia, Madrid, Alianza, 1995.
[12] Victoria Prego, Así se hizo la transición, Barcelone, Plaza et Janés, 1995.
[13] José Oneto, Arias entre dos crisis, 1973-1975, Madrid, Información y Publicaciones, 1975, est un bon exemple de narration journalistique sur la période.
[14] René Rémond, Le retour du général de Gaulle, Bruxelles, Complexe, 1983, p. 82.
[15] Jean Lacouture, De Gaulle, Paris, Seuil, 1984.
[16] Maurice Vaïsse, La grandeur : la politique extérieure du général de Gaulle. 1958-1969, Paris, Fayard, 1998.
[17] Carmen R. García Ruiz, Franquismo y transición en Málaga, 1962-1979, Malaga, Servicios de Publicaciones de la Universidad de Málaga, 1999.
[18] Francisco Fernández Ordóñez (1930-1992) a commencé sa carrière au ministère des Finances. Directeur de l’INI en 1974, il en démissionne pour divergences avec le gouvernement Arias. Fondateur d’une plate-forme politique social-démocrate, il est élu député en 1977 sous l’étiquette UCD. Nommé ministre des Finances du gouvernement Suárez (juillet 1977), il abandonne ce poste en 1979, mais revient au gouvernement en novembre 1980 comme ministre de la Justice. Avec quinze autres parlementaires, il abandonne l’UCD en novembre 1981 et apporte son soutien au gouvernement de Felipe González, dont il deviendra le ministre des Affaires étrangères de 1985 à sa mort.
[19] Papiers de Francisco Fernández Ordóñez.
[20] Archives de Arias Navarro, leg. 2/2 ; témoignage de Gabriel Cisneros.
[21] Conversation avec M. Gillet, 19 octobre 1972, Archives nationales, Archives Pompidou, carton 5AG 2 (107).
[22] José María de Areilza, Diario de un ministro de la Monarquía, Barcelone, Planeta, 1977, p. 117 et p. 133-134.
[23] AAN, leg. 57/1.
[24] Luis Herrero, El ocaso del régimen, Madrid, Temas de Hoy, 1995.
[25] Entretiens du SECED avec Suárez, 13 novembre 1975 (AAN leg. 58/5).
[26] Assistants A. S., L. G. LL., L. S., 14 juillet 1976. Papiers Solana.
[27] Confrontez dans ce sens José Luis Vilallonga, El Rey, Barcelone, Plaza y Janés, 1993 et Santiago Carrillo, Memorias, Barcelone, Planeta, 1993.
[28] Entretien entre le n° 1 et L. S., 21 juillet 1976, Papiers Solana.
[29] Assistants A. S., L. G. LL., L. S., 14 juillet 1976. Papiers Solana.
[30] Présidence du Gouvernement, administration institutionnelle, secrétaire du cabinet du président, leg. 430, numéro 207.
[31] José María de Areilza, Diario., op. cit., p. 14 et p. 65.
[32] Henry Kissinger, Years of renewal, New York, Simon et Schuster, 1999, p. 632-633.
[33] Conversation avec l’ambassadeur des États-Unis, 14 octobre 1975, dans AAG, leg. 56/9.
[34] Note d’information sur l’armée de Terre. Archives Pedro Sainz Rodríguez, leg. 41.
[35] AAN, 7 et 31 août 1975, leg. 37/31.
[36] Réunion de militaires, 8 mars 1976, AAN leg. 58/5.
[37] Entretien entre le n° 1 et L. S., 21 juillet 1976, Papiers Solana.
[38] Assistants A. S., L. G. LL., L. S., 14 juillet 1976. Papiers Solana.
[*] Javier Tusell est professeur d’histoire contemporaine à l’Université nationale d’enseignement à distance (UNED, Madrid). Parmi ses ouvrages récents, on compte, en collaboration avec Genoveva Queipo de Llaño, une biographie d’Alphonse XIII (Alfonso XIII, 2001). Il achève un ouvrage sur le dernier chef de Gouvernement de Franco : Entre el franquismo y la transición : Carlos Arias Navarro. Par ailleurs, il collabore régulièrement au quotidien El País. [Traduction de Gwenaël Le Brazidec]
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Soit entre 1,5 et 2 millions d’euros. Suite de la note...
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L’auteur dans la version espagnole parle de « routinisation...
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Voir principalement Juan J. Linz, Alfred Stepan, Problems o...
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À ce jour, le dernier de ces livres est celui de Pablo Cast...
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El País, 22 février 2001. Suite de la note...
[6]
Voir principalement, El País, 16 juin 2001, pour la positio...
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[7]
Ramón Adell, La transición política en la calle. Manifestac...
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[8]
Helena Varela Guinot, La legalización del Partido Comunista...
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[9]
Voir, par exemple, Ramón Cotarelo (ed.), Transición polític...
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Joseph M. Colomer, La transición a la democracia : el model...
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[11]
Felipe Agüero, Militares, civiles y democracia, Madrid, Ali...
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Victoria Prego, Así se hizo la transición, Barcelone, Plaza...
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José Oneto, Arias entre dos crisis, 1973-1975, Madrid, Info...
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[14]
René Rémond, Le retour du général de Gaulle, Bruxelles, Com...
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Jean Lacouture, De Gaulle, Paris, Seuil, 1984. Suite de la note...
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Maurice Vaïsse, La grandeur : la politique extérieure du gé...
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Carmen R. García Ruiz, Franquismo y transición en Málaga, 1...
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