Vingtième Siècle. Revue d'histoire
Presses de Sc. Po.

I.S.B.N.2724629183
212 pages

p. 153 à 162
doi: en cours

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Avis de recherches

no 74 2002/2

André Malraux

Vingt-cinq ans après la mort de Malraux, Plantu proposerait-il à nouveau le dessin paru dans Le Monde représentant deux tombes juxtaposées, « André Malraux 1901-1945 », « André Malraux 1945-1976 » ? Le colloque des 21-23 novembre 2001, « André Malraux et le rayonnement culturel de la France », organisé par le Centre d’histoire culturelle des sociétés contemporaines de l’université de Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines, a mis à mal cette image de deux Malraux successifs. Les études sur la Bulgarie (Svetla Moussakova) et la Russie (Eugène Kouchkine) nous ramenèrent vers des décennies qui ont semblé bien lointaines. Les passions de la guerre froide et des Trente Glorieuses, l’antigaullisme notamment (François Chaubet), sont retombées et la panthéonisation, en 1996, a été un succès grâce à l’habileté de ses concepteurs qui ont su créer un cérémonial moderne et adapté (Patrick Garcia), mais aussi, comme l’a souligné Jean-Yves Mollier après 40 contributions et l’intervention de Mme Tasca, ministre de la Culture et de la Communication, parce qu’aujourd’hui le parcours de Malraux apparaît avec davantage de cohérence.
Malraux, à la recherche permanente d’une communion avec l’absolu (Brian Thompson), hanté jusqu’au soir de sa vie (Claude Tannery, Jean-Claude Larrat) par le vide laissé par la mort de Dieu, s’interrogea sur toutes les formes de la création. Dans ses combats, un élément d’unité se fait jour : la volonté d’un destin choisi. Cette exigence absolue de liberté se retrouve aussi bien dans sa pensée esthétique, par le refus de tout déterminisme (François de Saint-Chéron), que dans ses romans (étude linguistique de Francesca Cabasino). Le cheminement malrucien n’alla pourtant pas sans de terribles doutes sur la possibilité d’allier éthique et politique. L’influence de Dostoïevski est sensible dans l’œuvre romanesque de Malraux ; elle a un rapport étroit avec la fascination qu’exerça sur lui le colonel Lawrence (Sylvie Fowlett), elle-même liée à la mystique moderne de l’aventure, nostalgie d’un espace perdu (Sylvain Venayre). Quand il tente de faire dialoguer l’héritage de la Grèce classique et le modernisme, il dépeint des héros transcendant leur époque, refusant les contingences, luttant contre la mort, l’humiliation et la souffrance (Domnica Radulescu). De nature différente de celui de François Mauriac (Gérard Chalaye), l’engagement aux côtés du général de Gaulle, dont les raisons se dessinent dans Les Noyers de l’Altenburg après le traumatisme de la défaite de 1940 et l’écroulement des espoirs internationalistes (Peter Tame), peut lui aussi se lire à cette aune, comme le confirme l’interview imaginaire que sont en réalité Les Chênes qu’on abat : de Gaulle est cet homme de l’anti-destin que Malraux a toujours rêvé d’être (Aziz Bennis). Cette admiration n’empêcha pas le ministre d’État de prendre discrètement quelques distances par rapport à la politique québécoise du Président (Frédéric Bastien) ou de ne pas suivre la mythologie officielle qui masquait le caractère minoritaire de la Résistance.
Le colloque a d’ailleurs permis de faire d’appréciables avancées sur la compréhension de l’attitude de Malraux en 1939-1945. En effet que n’a-t-on lu à ce sujet ? Non contents d’avoir campé cet ennemi des totalitarismes en stalinien en Espagne, des biographes le font encore pétainiste ou maréchaliste en 1940 ! Certes, les historiens prennent avec beaucoup de précautions les relations que Malraux a faites de sa propre action, ainsi que ses discours qui réduisent la Résistance à son aspect strictement militaire, comme d’ailleurs elle fut présentée, pendant la guerre même, par toute la presse américaine (John F. Sweets). Cependant, le courage physique de Malraux pendant la campagne de la brigade Alsace-Lorraine ne fait aucun doute (Christine Lévisse-Touzé). L’analyse du caractère tardif de son entrée dans la Résistance, qui, pour ne pas effacer certaines interrogations se rapportant à sa vie privée, a paru convaincante : les romans, La Condition humaine principalement, ne permettent-ils pas de décrypter les raisons du non-engagement ? Les organisations non militaires lui semblent inefficaces et les assassinats font courir, pour leurs auteurs, le risque de ne plus pouvoir incarner le Bien. Malraux comprend donc mal les objectifs et les actes des mouvements résistants (Olivier Wieviorka). Et pourtant, n’a-t-il pas réussi à transmettre l’expérience de la Résistance, « arracher quelque chose à la mort, à la barbarie », en la transformant en récit légendaire vivant, en conscience, persuadé qu’il était que l’histoire, elle, est inadaptée à cette mission (Pierre Laborie) ?
L’action au ministère des Affaires culturelles fut replacée dans une perspective historique (Philippe Poirrier, Emmanuelle Picard), disséquée suivant l’angle de l’exercice du pouvoir (Charles-Louis Foulon), illustrée par les exemples de la direction de l’Architecture (Éric Lengereau), des Maisons de la Culture (empirisme et pragmatisme caractérisant leur fondation, Émile Biasini) et de l’opération spectaculairement réussie du transfert de la Joconde aux États-Unis, en 1963 (Herman Lebovics). Furent ainsi analysés et débattus de multiples conflits, les coups reçus et donnés, les insuffisances manifestes, voire les erreurs de jugement du ministre : l’accueil presque unanimement défavorable réservé au son et lumière du Parthénon, en mai 1959, traduit une méconnaissance de l’état d’esprit des Grecs, alors en pleine crise d’identité (Lambros Flitouris). Mais de l’ensemble des communications ressortit l’idée que l’impulsion donnée par Malraux fut fondamentale.
Dans les études consacrées à sa réflexion sur l’art, l’accent a été mis sur la conviction malrucienne que la création, intemporelle, est une manifestation de l’irréel (Évelyne Lantonnet, Edson Rosa da Silva, Marie-Sophie Doudet, Joël Loehr), conviction qui n’exclut pas les correspondances historiques : si Goya a tant intéressé Malraux, n’est-ce pas parce qu’il vécut lui aussi une époque de crise de l’individu (Julien Dieudonné) ? L’art, indissolublement lié chez Malraux au concept de métamorphose (Moncef Khemiri, Marcelo Jacques de Moraes), constitue aussi un vibrant appel au dialogue entre les civilisations (Masaharu Nakamura), thème d’une grande actualité…
Denis Saillard

Haine et séduction dans l’image politique au 20e siècle

En 1513, Machiavel observait qu’intrinsèques au discours politique, la haine et la séduction jouaient un rôle essentiel dans l’exercice du pouvoir. Explorer ce rapport à la lumière de l’iconographie contemporaine, tel fut l’objectif du colloque international organisé à Chaumont, les 16 et 17 novembre, par Philippe Buton (université de Reims), Christian Delporte (université de Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines) et Laurent Gervereau (musée du Cinéma). Sur le thème « Haine et séduction dans l’image politique au 20e siècle », la rencontre entendait honorer la diversité des supports visuels (affiche, photographie, caricature, film) et des espaces géographiques (France, Italie, Russie, Espagne, etc.). Si le respect chronologique permettait d’observer les singularités des discours selon la nature des régimes politiques qui les produit (totalitaire, démocratique) et le contexte (guerre, paix, élections), des éléments transversaux émergent du tableau.
Pourquoi, d’abord, s’intéresser spécifiquement à l’image politique ? Le statut qui auréole cette dernière à la fin du 19e siècle en fournit la réponse. À la faveur du processus d’internationalisation, l’image politique acquiert son indépendance vis-à-vis du texte dont elle n’était bien souvent que l’illustration. Langage à part entière, elle obéit à des codes et procédés graphiques progressivement uniformisés. Les autorités politiques, en institutionnalisant l’image, cherchent à réduire l’ardeur contestataire autant que construire – contexte d’ouverture mondiale oblige – leur propre vitrine étatique. Mais la maîtrise des techniques cache mal une volonté hégémonique. Entre haine et séduction, donc, l’image devient un produit d’échange, une arme diplomatique dont l’enjeu s’avère fondamental (Fabienne Dumont). De sa conception à sa réception, elle constitue une partition savamment orchestrée par des structures conscientes que le message visuel dépasse le simple cadre de l’affiche. Convaincre, c’est aussi, avant de séduire par une idée, savoir capter le regard. L’économe citoyen sera donc d’autant plus massivement prêt à soutenir l’effort de guerre que l’acte visuel suggéré occupera stratégiquement son environnement quotidien (Joëlle Beurier).
Évidemment, il s’agit là de mobiliser. Malgré les deuils quotidiens, le pouvoir politique persiste à entretenir un visuel consensuel nourri de valeurs positives. Élaborée dans les organes de propagande et de censure, indispensables alliés des gouvernements, l’image y est déréalisée, vidée de ce qu’elle contient de plus haineux afin de contenir l’opinion publique. Le registre du langage renvoie donc avant tout à la fonction de l’image et la figure de l’Ennemi dans le cinéma de la Grande Guerre illustre exemplairement cette soumission du visuel au rôle que lui assigne le pouvoir. D’abord maintenu invisible pour ne pas générer d’émeutes, l’Allemand réapparaît après 1916. Le représenter, c’est le tuer symboliquement, conjurer la peur qu’il inspire (Laurent Veray). La propagande sait aussi enrober son message d’une enveloppe esthétique. Justifiant la politique antisémite de Mussolini, La Difesa della Razza porte en effet le discours de haine dans le registre artistique au point que fusionnent de façon troublante finalités esthétiques et politiques. Œuvre d’art ou de haine (Marie-Anne Matard-Bonucci) ?
Mais représenter la haine ne signifie pas nécessairement l’attiser. Au contraire. La rhétorique visuelle se prêtant aisément au renversement, « la haine de la haine » devient alors l’expression la plus convaincante du discours pacifiste. Réactualisant le thème de la danse macabre, les artistes du cercle genevois provoquèrent ainsi sans relâche la Camarde au crayon afin de mieux substituer à la violence des combats de la Grande Guerre, la violence de leur condamnation, à l’illusion d’une neutralité politique, l’affirmation d’une participation discursive (Philippe Kaenel). Un contre-exemple ? La haine raciale du Front national n’est-elle pas bien plus sûrement évoquée par une image épurée de toute hostilité mais qui appelle à un vote fondé sur le rejet (Alexandre Deze) ? Si les règles du jeu démocratique déterminent sans doute ici l’usage du discours implicite, les régimes ignorants de la pluralité des voix ne s’embarrassent pas d’une telle rhétorique de contournement. Et les partis politiques de la jeune démocratie italienne peinent encore, après 1945, à sortir de ce discours manichéen, répétitif et infantilisant, comme si, trop fragiles, ils n’avaient de construction identitaire possible que par la discréditation de l’adversaire (Stefano Cavazza).
Suffirait-il qu’une guerre refroidisse pour que s’éloigne le discours de haine ? Avec la raréfaction des grandes luttes frontales, le discours iconographique semble effectivement pacifier son contenu. L’image devient un précieux outil dont l’immédiateté de lecture aide à redéfinir les valeurs jusqu’alors défendues : au poing menaçant succède ainsi une main bienveillante, elle-même progressivement éclipsée par la rose qu’elle tend et qui, désormais, suffit à incarner le socialisme fin de siècle (Frédéric Cepede). En rupture avec un passé contesté, fragilisé par un avenir non moins incertain, l’imagerie stalinienne s’enracine elle aussi dans un présent plus rassurant fait de symboles puisés dans le quotidien et où domine la figure de l’anti-sujet (Christophe Barthelemy et Philippe Buton).
À l’ère naissante de la communication politique, on accepte mal, désormais, l’image entachée. Mais séduire pacifiquement, c’est encore et toujours mentir politiquement, au point de tenir parfois un langage visuel parfaitement contre-productif : cherchant à prouver sa fréquentabilité, l’Espagne franquiste d’après-guerre réaffirme ses valeurs chrétiennes et démocrates au moyen d’une argumentation photographique paradoxalement glaciale, vide de toute humanité. L’« amitié franco-espagnole » ne concernerait-elle donc pas les peuples (Eliseo Trenc) ? De plus en plus compliquée, la séduction politique devient affaire de professionnels. Aussi, renouant avec les origines de l’affiche, le discours modernise sa stratégie en huilant de plus en plus – et non sans velléités – les rouages du pouvoir de procédés publicitaires. L’autorité change alors de visage, ose l’éclatant sourire symbole d’une prospérité trompeuse sinon mensongère. La candidature de Jean Lecanuet en 1965 marque, pour le cas hexagonal, l’inauguration timide de cette évolution. L’homme politique est d’autant plus séduisant qu’il s’écarte du politique pour être surtout homme, un homme parmi les autres dont le regard reste tourné vers le ciel (Christian Delporte). Et l’on connaît, ici, le rôle déterminant joué par le petit écran, véritable tremplin élevant l’homme politique au rang de star. Pour mieux comprendre ces évolutions et maîtriser les nouveaux critères de séduction, rien de tel qu’un entourage sensibilisé, un brain-trust rajeuni. N’est-ce pas sur cette nouvelle génération de « communicants » qu’entend s’appuyer Siméon II afin de dépoussiérer son image d’homme du passé et reconquérir le cœur des bulgares ? (Svetla Moussakova).
Si pacification des images il y a, par quoi sont donc remplacées les figures négatives ? Jusqu’alors souvent convoquée à travers l’allégorie, telle la Vérité instrumentalisée pendant les déchirements de l’affaire Dreyfus (Bertrand Tillier), la femme, figure par excellence de la séduction, ne pouvait rester cette vision désincarnée et désexualisée au moment où son émancipation la politisait. Souriante et maquillée, on la voit alors s’intégrer, consciente que la séduction politique est une question de rapport de force entre acteurs sociaux, chacun jouant avec les armes dont il dispose habilement. Ce qui ne saurait se faire sans jeter sur sa capacité un réel discrédit par le biais de mythes négatifs – et néanmoins populaires – cantonnant sa participation à la figuration politique (Fabrice d’Almeida).
Mais plus puissant que le sourire est le rire. Et lorsqu’il s’agit d’affronter un passé douloureux, celui-ci révèle toutes ses vertus exutoires. À cet égard, le cinéma espagnol semble avoir enfin trouvé, dans les années 1980, le moyen d’affronter la haine longtemps inspirée par la figure du Caudillo et ce, à l’aide d’un simple simulacre : la convocation d’un double – le Paolino d’Esperar el cielo – jeté dans un univers fictionnel et malmené par des renversements carnavalesques (Nancy Berthier). S’il fallait trouver un pivot entre haine et séduction, c’est bien dans ce registre que l’on devait chercher.
Reste finalement une considération de taille qui concerne moins l’image dont parle le chercheur que le chercheur même. Comment, en effet, aborder ce matériau dont le niveau de langage se révèle bien plus complexe que ne le suppose l’instantanéité de sa portée ? Le malaise méthodologique est réel, pris entre deux écueils : le postulat, tenant l’adoption de la méthode comme une évidence qui ne nécessite aucun préambule, et la plaidoirie qui, pour n’être que justification, risque paradoxalement de faire passer le chercheur à côté de son objet, l’image. Afin de s’accorder devant cette véritable tour de Babel disciplinaire, peut-être faudrait-il enfin, comme en a été plusieurs fois exprimé le souhait durant ce riche colloque, soulever ouvertement une question dont ne saurait se passer plus longtemps le champ de l’image et des représentations.
Claire Sécail-Traques

« La nouvelle vague, un demi-siècle de cinéma »

Ce colloque, organisé par Michel Marie à l’université de Paris III le 19 janvier dernier, avait pour objet de retracer l’histoire de la Nouvelle Vague et d’en explorer les sources d’inspiration, mais aussi de comprendre les influences qu’il pouvait encore exercer aujourd’hui. Pour saisir ces enjeux avaient été rassemblés des historiens du cinéma et des critiques venus d’horizons divers, certains même considérés comme opposés dans leur manière de juger et d’aimer le cinéma. Ainsi ont pris la parole notamment le rédacteur en chef des Cahiers du cinéma, Charles Tesson, et Claire Vassé, de Positif. Si la lecture de ces revues suffit à montrer que les tensions ouvertes au cours des années 1950 ne se sont pas résorbées, le colloque a montré que la divergence de points de vue et la remise en cause d’un unanimisme consensuel permettaient de nourrir et d’enrichir les débats.
Il apparaissait nécessaire d’adopter une distance objective et de se donner un droit d’inventaire face à l’histoire de la Nouvelle Vague, loin des visions manichéennes qui avaient pu en être offertes : d’un côté, une indifférence teintée de mépris et d’opposition politique, de l’autre, une histoire trop hagiographique. C’est à cette rupture avec la mythologie et la légende qu’avait déjà invité un numéro spécial des Cahiers du cinéma en 1998. On sait que cette revue a enfanté, dans les années 1950, les critiques qui allaient composer le fer de lance de la Nouvelle Vague : Godard, Chabrol, Rivette, Rohmer et Truffaut. Les Cahiers en furent donc le berceau, puis en gardèrent la mémoire toujours vive et l’admiration en héritage. Les concepteurs du numéro spécial, Antoine de Baecque et Charles Tesson, avaient choisi de prendre du recul par rapport au mouvement et de le soumettre à un regard plus neutre. C’est également cette optique que proposait le colloque, en offrant de réinterroger les clichés et de présenter des perspectives neuves à la recherche.
Il s’agissait tout d’abord de définir le mouvement lui-même et d’en déterminer les bornes chronologiques. On a coutume de parler de Nouvelle Vague pour les années 1958-1963, date à laquelle le courant semble s’essouffler et où les destinées se séparent. Toutefois, cette délimitation temporelle est elle-même objet de divergences. Elle nécessitait de cerner au plus près ce que l’on pouvait classer sous le terme générique de « Nouvelle Vague ». Jean-Michel Frodon a ainsi pu différencier, à la charnière des années 1950-1960, trois phénomènes d’ordre différent, apparus par cercles concentriques. En premier lieu, un cinéma de « la jeunesse », caractérisé par l’irruption massive de jeunes réalisateurs. Pierre Billard, en février 1958, avait parlé de « Nouvelle Vague » en transposant à cette levée en masse d’une génération de cinéastes l’expression forgée par Françoise Giroud. Mais ces nouveaux venus étaient, par leur style et leur technique cinématographiques, proches encore du cinéma classique, ce que leur carrière allait confirmer. Parmi eux, Édouard Molinaro, Claude Lelouch, Philippe de Broca, Gérard Oury et d’autres. Cette vague-là doit être distinguée d’un « cinéma de la modernité » animé par le désir de filmer d’autres objets avec un esprit et un regard différents : ce cinéma moderne s’est incarné dans quelques figures, Alain Resnais, Agnès Varda ou Chris Marker. Enfin, on peut suivre Jean-Michel Frodon lorsqu’il propose de réserver l’appellation de « Nouvelle Vague » au « club des cinq » précédemment cités, venus des Cahiers du cinéma. Or, pour Jean-Michel Frodon, il n’y aucune raison de décider d’une fin de la Nouvelle Vague : ces cinéastes ont continué à filmer sans renier leurs principes, et ont trouvé des héritiers, porteurs de ce rapport à la modernité.
Pour le comprendre, il fallait saisir les nouveautés esthétiques que la Nouvelle Vague engendra. Maxime Scheinfeigel a évoqué le voisinage de ces films avec le « cinéma direct », tentant de déchiffrer les passages du cinéma ethnographique illustré par Jean Rouch au film documentaire puis au film de fiction. La Nouvelle Vague était mue par la volonté de filmer la vie, de l’explorer dans la rue, en décor naturel, dans son mouvement et son flux perpétuels. Il s’agissait là d’une méthode, venue du néoréalisme italien, fondée sur un appareillage léger pour conquérir une forme de spontanéité. Jean Gili a rappelé l’influence décisive de Rossellini et la force des liens qui unissaient le réalisateur de Voyage en Italie au petit groupe des Cahiers. Cela permet de réfléchir au tissage de réseaux, aux courants d’appartenance, aux liens interpersonnels pouvant expliquer des choix esthétiques. Tout en gardant le souci d’un esprit fictionnel dans leurs films, les cinéastes de la Nouvelle Vague ont eu, à l’égard du monde qui les entourait, une attention documentaire, en quête d’une certaine vérité. Les producteurs ayant pris le risque de soutenir cette avant-garde l’ont aidée à défendre ces choix : Frédérique Berthet a relaté l’importance du trio composé d’Anatole Dauman, Pierre Braunberger et Georges de Beauregard.
Le cinéma pose également la question de son approche par l’histoire socio-culturelle : c’est cette voie qu’a suivie Geneviève Sellier en tentant de comprendre la représentation des identités sexuées dans les films de la Nouvelle Vague. Son travail permit d’abord de reprendre contact avec les films eux-mêmes, par la projection de séquences et l’analyse d’extraits : ce fut bienvenu car, paradoxalement, ce colloque a manqué d’images. On a ainsi pu voir éclore de nouvelles normes du masculin et du féminin, des comportements juvéniles que ce cinéma contribua à mettre au jour et, en les révélant, à diffuser. Les modèles d’identification de la jeunesse à cette époque, en effet, étaient pour beaucoup cinématographiques. Toutefois, il faut à l’historien remettre ce constat en perspective selon un ancrage plus social : ces films mettent en scène une jeunesse parisienne, d’un statut social et culturel élevé. Les valeurs qu’ils exposent – perte de valeur de la virginité, de la fidélité, remise en cause du mariage – ne paraissaient pas encore en phase avec l’état d’esprit de la majorité des jeunes, à cette époque.
Restait à cerner le rôle que joue aujourd’hui la Nouvelle Vague auprès des cinéastes et créateurs contemporains. Claire Vassé a eu la tâche délicate de dresser un panorama du cinéma actuel afin d’y déceler d’éventuels héritages, ou au contraire des rejets. La Nouvelle Vague a ainsi pu être analysée comme la « part inconsciente du cinéma français » car elle a posé des questions demeurées fondamentales dans les approches cinématographiques présentes : le renouvellement des supports (qui se joue aujourd’hui dans les innovations technologiques), la maîtrise de l’argent et des petits budgets, le goût de l’intime et de l’autobiographie, les échappées hors du scénario, enfin l’amour d’un cinéma d’auteurs. Pourtant, si la Nouvelle Vague peut apparaître comme une matrice originelle dans le « jeune cinéma » actuel, elle y est également mise à distance. Olivier Assayas, avec le choix récent d’un film en costumes, Les Destinées sentimentales, se décale par rapport à l’image d’un cinéma français intimiste, tout comme Patricia Mazuy dans Saint-Cyr. Bruno Dumont, dans La Vie de Jésus, s’approche davantage de la radicalité épurée de Bresson. François Ozon, enfin, pour ne citer que quelques exemples, opère une synthèse des diverses influences qui traversent le cinéma français, et s’empare d’une théâtralité que la Nouvelle Vague avait repoussée. Bref, ces jeunes auteurs ont su mettre à profit le legs esthétique de la Nouvelle Vague, tout en n’éprouvant plus le besoin, comme la génération précédente des Eustache, Garrel ou Doillon, de s’inscrire dans une filiation parfois douloureuse et pesante. Charles Tesson a observé que certains films récents opéraient un retour au cinéma « de la qualité française », comme si la Nouvelle Vague n’avait jamais existé pour eux, ainsi du film de Patrice Leconte, La Fille sur le pont, qui replonge le spectateur dans le réalisme poétique des années 1930-1940, ou encore Laissez-passer de Bertrand Tavernier, visitant le cinéma de l’Occupation.
Restent à l’historien quelques chemins de réflexion. Qu’est-ce qui, aujourd’hui, mobilise des revues dans leur rapport à l’art contemporain et en quoi leur propre passé peut-il encore déterminer leurs préférences actuelles ? L’étude des réseaux, des cercles d’influence, des conditions de production peut-elle permettre de saisir des logiques artistiques et le regard qu’elles portent sur la société, invitant à réfléchir sur des phénomènes de circulation, de diffusion et d’imprégnation ? Il est important enfin de redire que, certes, la Nouvelle Vague a été en harmonie avec son temps et ses mutations naissantes, qu’elle a certainement permis de répercuter et de faire rayonner, en saisissant des bribes de modernité qu’elle voyait poindre dans certaines franges de la société française. Mais ce que les historiens ont peut-être à dire aux théoriciens du cinéma, dans un dialogue qui pourrait être vraiment fructueux s’il était plus amplement développé, c’est qu’une approche sociale et politique permettrait de mesurer plus finement l’adéquation d’un type de cinéma avec son époque, afin d’éviter toute théorie trop englobante de la « représentation » ou du « reflet ».
Ludivine Bantigny

« La main-d’œuvre française exploitée par le troisième Reich »

Comme l’a précisé Jean-Pierre Azéma dans son introduction générale, le colloque des 13, 14 et 15 décembre derniers au Mémorial de Caen, consacré à « la main-d’œuvre française exploitée par le Troisième Reich » se devait de s’intéresser à « l’une des niches encore peu visitées par les historiens ». Témoins de « la bataille du statut » selon l’expression utilisée par Annette Wieviorka, les historiens devaient réfléchir à « l’identité introuvable » des requis du STO. Aux lendemains de la guerre se met en place ce que François Cochet a appelé une « problématique unitaire », visant à maintenir la cohésion entre déportés, prisonniers de guerre, et ceux que l’on appelle alors les « déportés du travail » : à la suite d’une « hiérarchisation des souffrances », les requis du STO, représentés par la Fédération des rescapés et victimes des camps nazis du travail forcé, peinent à faire reconnaître les souffrances subies dans le cadre de la politique du travail forcé imposée par Vichy. Pourtant, comme l’ont souligné Jean-Pierre Azéma et Stefan Martens, cette réunion d’historiens a eu le mérite d’élargir le sujet dans deux directions : en soulignant dans un premier temps que la main-d’œuvre française au service de l’Allemagne dépasse de très loin la seule question du STO. Ensuite, en échappant au tropisme franco-français, les réflexions s’orientent vers une approche européenne de la question.
Il est tout d’abord apparu que la question de la main-d’œuvre en et pour l’Allemagne représente, à l’échelle de l’Europe, une expérience collective : ce sont en effet les populations de toute l’Europe occupée qui sont mobilisées pour l’économie allemande. Manfred Grieger souligne qu’on ne dénombre pas moins de seize nationalités différentes parmi les ouvriers mobilisés au sein de Volkswagen. Hervé Joly estime à 29 % la part des étrangers travaillant pour l’I. G. Farben. Au total, le chiffre de 10 à 13 millions d’étrangers travaillant pour l’économie du Troisième Reich a été avancé. Au-delà de l’internationalité de la question, c’est aussi la diversité des statuts qui a été mise en avant par les interventions : prisonniers de guerre, requis au titre du travail obligatoire, travailleurs volontaires, malgré eux ou malgré elles dans le cadre du ReichArbeitsdienst (Jean-Noël Grandhomme) – autant de statuts qui viennent complexifier l’étude de la question.
Corollaire de cette diversité, plusieurs intervenants ont souligné la multiplicité des conditions de vie. Manfred Grieger insiste sur les finalités différentes des autorités allemandes concernant les populations orientale et occidentale de l’Europe : si les secondes entrent dans le cadre d’une vassalisation de l’Europe de l’Ouest, les premières sont vouées à l’extermination. Pour le cas des seuls Français, selon Patrice Arnaud et Helga Bories-Sawala, si « le statut juridique et la réalité vécue ne furent pas fondamentalement différents entre les ouvriers volontaires et les requis », les conditions de vie et de travail changent, notamment selon que l’on est forcé à travailler dans un milieu rural ou urbain.
Les débats font en outre valoir que certains des chiffres traditionnellement admis seraient sans doute à revoir. Si Jean Quellien maintient le chiffre de 650 000 requis, Patrice Arnaud et Helga Bories-Sawala proposent, à partir de recherches dans les archives allemandes, le chiffre de 260 000 travailleurs volontaires – et non 200 000 comme généralement admis. Michel Boivin penche pour une réévaluation du nombre des réfractaires à la hausse. Le chiffre de 60 000 requis morts en Allemagne, généralement retenu par la Fédération nationale des rescapés et victimes des camps nazis du travail forcé serait, en revanche, à revoir nettement à la baisse.
En ce qui concerne la chronologie, la plupart des interventions soulignent l’importance souvent négligée de la loi du 4 septembre 1942, instituant le « premier STO ». Jean Quellien souligne que « plus de la moitié des travailleurs envoyés en Allemagne l’ont été […] en vertu de la seule loi du 4 septembre 1942 ». Les intervenants ont démontré que 1942 est un tournant dans la question de la main-d’œuvre : aux contraintes de la guerre répond une réaction à court terme, qui se traduit par la brutalisation des réquisitions, doublée d’une contradiction permanente entre la politique de Sauckel et de Speer (Jean-Claude Daumas).
Quant à la question de la résistance des requis ou des réfractaires, il apparaît que de nombreux mythes s’effondrent. Patrice Arnaud affirme que les actes de résistance ne concerneraient qu’une « proportion infime des STO » ; le freinage, quand il existe, serait réflexe d’ouvrier plus qu’acte de résistance. Quant au réfractaire-résistant, Michel Boivin, Michel Gratier de Saint Louis et Jacqueline Sainclivier s’accordent pour conclure qu’il reste un phénomène très minoritaire.
Plusieurs intervenants soulignent le rôle réel de Vichy : Bernd Zielinski souligne que sa collaboration dépasse les cadres fixés par l’armistice. Christian Bougeard, Hervé Joly, Jean-Pierre Harbulot ou encore Jean-Bernard Moreau s’entendent pour reconnaître l’importance de la participation de Vichy aux réquisitions, aspect confirmé par les études locales menées par Françoise Passera et Bernard Lachaise.
Malgré ce que l’on pourrait appeler, selon l’intervention d’Étienne Fouilloux, une neutralité bienveillante de l’Église, il faut conclure de la plupart des participations que le STO fut une erreur fondamentale de Vichy. François Marcot souligne que ce fut à la suite de la loi du 16 février 1943 que le monde rural bascula définitivement ; Bernard Mouraz met en avant les « lenteurs » de la gendarmerie dans la recherche de réfractaires. Et si, à la Libération, les Chambres civiques, tant dans la Seine que dans le Calvados, se montrent d’une grande indulgence envers le travailleur volontaire, celui-ci fait figure de collaborateur aux yeux de la population (Julie Chassin et Anne Simonin).
En conclusion, il apparaît, comme l’a souligné Stefan Martens, qu’il est encore impossible d’apporter des « réponses unanimes et simples ». Les lendemains de guerre ont vu se construire des mémoires qui viennent compliquer le travail de l’historien. Les retours furent pour beaucoup douloureux et épineux, notamment pour les Soviétiques que Irina Scherbakowa a présentés comme étant « victimes de deux dictatures ». Confronté à la demande de mémoire de tous ceux qui ont subi le traumatisme de la seconde guerre mondiale, il reste à l’historien de nombreux champs à défricher. Nous sommes encore loin d’un bilan définitif sur la question, et Paule René-Bazin rejoint Stefan Martens en souhaitant une exploitation rapide des « sources très nombreuses encore vierges et peu utilisées » sur ce sujet.
Julie Chassin

Servir l’État les pratiques administratives en Union Soviétique

Réunir des chercheurs internationaux et des archivistes russes autour de la question des pratiques administratives en Union soviétique était l’objectif des deux journées d’études organisées par Sabine Dullin et Catherine Klein-Gousseff et placées sous l’égide du Centre d’études du monde russe, soviétique et post-soviétique (EHESS) et de l’université de Paris I les 14 et 15 décembre 2001. Toutes les communications ont répondu à la triple approche, institutionnelle, sociale et politique. Les institutions évoquées furent l’administration statistique (Alain Blum et Martine Mespoulet), l’inspection ouvrière et paysanne (François-Xavier Nérard), le Metrostroj, chargé de la maîtrise d’œuvre du métro de Moscou (Josette Bouvard), l’appareil du MGB, le ministère de la Sécurité d’État (Nikita Petrov) et enfin le Commissariat du peuple aux Affaires étrangères (Sabine Dullin et Marie-Pierre Rey). Le choix chronologique a été de considérer la longue durée, de la révolution russe à la Perestroïka, même si la majorité des interventions étaient consacrées aux trente premières années du régime – selon un tableau fidèle des travaux actuels – pour mieux cerner les phénomènes de rupture et de continuité. Le personnel administratif, étudié sous l’angle du profil social, de la formation, des réseaux professionnels et politiques, des transformations générationnelles, a été une des approches retenues pour analyser ces processus. Celle-ci a mis notamment en lumière les logiques des purges et leurs conséquences dans la gestion des administrations : volonté réitérée du pouvoir de briser les réseaux de solidarités professionnelles (Alain Blum et Martine Mespoulet) ; méfiance vis-à-vis de la compétence des administrateurs. Le renouvellement presque complet du corps diplomatique à la suite des grandes purges – celles-ci ont provoqué la disparition d’au moins 34 % du personnel – a nécessité la modification des critères de sélection, supprimant celui de la connaissance des langues étrangères, marquage social et politique (Sabine Dullin). Le nouveau profil du diplomate type sous Khrouchtchev, présenté par Marie-Pierre Rey, est désormais un jeune, provincial, ingénieur de formation et passé par l’école de la diplomatie, le MGIMO. Ces politiques ont conduit à un déficit de personnels compétents et à la promotion de nouvelles élites sur des critères de loyauté, mais n’ont pu empêcher la résurgence des logiques professionnelles et des réflexes de castes. Ces évolutions ont été soulignées par Moshe Lewin dans son intervention sur la nomenklatura et par Oleg Khlevniouk sur les dirigeants régionaux.
Si « servir l’État » est un questionnement aujourd’hui bien présent dans les sciences politiques et historiques, il a révélé sa richesse pour l’appréhension de l’Union soviétique. En s’interrogeant sur ce que signifie « servir » – servir comment, servir quoi –, sur ce que représente l’État, assimilé au Comité central et au Parti, ce sont les mécanismes décisionnels, dans un système totalitaire, avec ses fluctuations, qui se trouvent éclairés et qui ont fait de ces deux journées d’études un fructueux lieu d’échanges.
Olivia Gomolinski
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