2002
Vingtième siècle
Vingtième siècle signale
Vingtième siècle signale
Si la consultation de ses archives par les lecteurs a été interrompue durant quelques mois, le temps de recruter et de former le personnel civil qui devait remplacer les derniers appelés – espérons que ce personnel sera désormais assez nombreux et stable pour permettre la nécessaire continuité du service public –, le Service historique de l’armée de terre montre le souci qui est le sien de favoriser la recherche en publiant trois précieux instruments de travail. Le conservateur Thierry Sarmant en est le maître d’œuvre. Les deux premiers sont des inventaires : Inventaire des archives de la guerre. Sous-série Xg. Suisses au service de la France (xvii
e-xix
e siècles) et Inventaire de la série I. Circonscriptions militaires (1790-1914), qui présente en particulier les archives du Ier corps d’armée entre 1873 et 1914. Le troisième est un Guide des sources de l’histoire de la justice militaire pendant la première guerre mondiale. Plus qu’un inventaire, il mêle notices précises sur certains fonds et indications sommaires sur des fonds non inventoriés ou à la communication particulièrement restreinte. Il témoigne de la variété des biais possibles pour saisir un objet historique : même si les archives des conseils de guerre restent soumises à dérogation, l’histoire de la justice militaire peut être écrite. Des travaux existent déjà et sont d’ailleurs mentionnés dans l’ouvrage. Ils sont peu nombreux. Ce guide devrait contribuer à en susciter de nouveaux.
Judaïsme et science en Allemagne
La Revue germanique internationale publie une riche livraison consacrée au « moment juif » dans l’histoire des sciences humaines en Allemagne. Les auteurs qu’elle réunit se sont proposés d’étudier un discours sur la science qui, pour être vecteur et même fondateur de modernité, n’en mêle pas moins inextricablement discrimination, stigmatisation des Juifs (comme le rappelle dans son introduction Céline Trautmann-Waller, la « science juive » est vue comme perversion de la « science allemande ») et aussi auto-affirmation juive. L’ensemble est d’autant plus neuf que les auteurs ont pris le parti de laisser de côté la psychanalyse, souvent étudiée, et se sont tournés vers la linguistique et les sciences sociales. Sans négliger l’intérêt des autres contributions, on signalera particulièrement celles de Dirk Kaesler, « La sociologie : une secte juive ? Le judaïsme comme milieu d’émergence de la sociologie allemande », d’Olivier Agard sur les « Contributions juives à l’ethnographie urbaine : Simmel, Kracauer et l’École de Chicago », de Norbert Waszek sur « Judaïsme et histoire comparée du droit chez Edouard Gans » ou encore de Perrine Simon-Nahum sur « L’histoire des religions en France autour de 1880 » (Revue germanique internationale, « Références juives et identités scientifiques en Allemagne », 17, 2002, 236 p., 30 €).
Karl et Friedrich ou comment s’en débarrasser
Les praticiens ou les amateurs d’histoire des signes et des symboles apprécieront, dans la dernière livraison du Journal of contemporary history, l’étude de Brian Ladd sur la place à réserver aux monuments en l’honneur de Marx et Engels, mais aussi de Lénine et de Thälmann dans le nouveau Berlin (« East Berlin Political Monuments in the Late German Democratic Republic : Finding a Place for Marx and Engels », p. 91-104). Parmi les « review articles » de ce même numéro, on signalera ceux de Kevin Kuane sur quelques ouvrages récents relatifs aux guerres d’Indochine et du Vietnam, puis de Richard J. Evans, « New Perspectives on Hitler » (Journal of contemporary history, 37(1), janvier 2002).
Le CNRS naissant, de l’Orient à l’Allemagne
Le dernier numéro de La Revue pour l’histoire du CNRS réunit deux articles éclairants sur les rapports entre missions scientifiques et impératifs diplomatiques après la seconde guerre mondiale. En suivant le développement des activités du Centre de recherche français de Jérusalem, Catherine Nicault replace « le CNRS dans l’“Orient compliqué” » des conflits à répétition entre Israël et ses voisins (p. 24-35). De son côté Corinne Defrance retrace « la mission du CNRS en Allemagne (1945-1950), entre exploitation et contrôle du potentiel scientifique allemand » (p. 54-65) (La Revue pour l’histoire du CNRS, 5, novembre 2001, 15 €).
« La plus grande démocratie du monde », « Une société traversée par de multiples tensions », « Un pôle de stabilité en Asie du Sud » : tels sont les trois axes qui ont commandé l’organisation du dossier constitué pour la Documentation française par Arundhati Virmani. La qualité, la densité de l’information sont exemplaires. Même les conséquences prévisibles pour l’Inde des attentats du 11 septembre ont pu être évoquées. Pour quiconque s’intéresse au monde indien, ce n° 866 de la série des « Problèmes politiques et sociaux » est une lecture obligée (Arundhati Virmani, L’Inde, une puissance en mutation. La Documentation française, 23 novembre 2001, 82 p., 7 €).
… et retour de l’Indochine
La belle collection « Textes à l’appui » des éditions de La Découverte comptait, parmi ses meilleurs titres, le livre de Pierre Brocheux et Daniel Hémery, Indochine, la colonisation ambiguë. Cet ouvrage de référence, paru en 1994, était de ces classiques vite devenus rares, puis introuvables. La Découverte, grâces lui en soient rendues, en donne aujourd’hui une édition augmentée et mise à jour – ce qui n’est pas un vain mot lorsqu’on consulte les six pages de bibliographie supplémentaires (Pierre Brocheux, Daniel Hémery, Indochine, la colonisation ambiguë (1858-1954), Paris, La Découverte, coll. « Textes à l’appui », série « Histoire contemporaine », 2001, 451 p., 38 €).
La démocratie serait-elle paritaire ?
Le volume 10, n° 1, février 2002 de Modern and contemporary France propose un dossier sur la parité politique des sexes (six articles de Sandrine Dauphin, Jocelyne Praud, François Picq, Marie-Blanche Tahon, Manon Tremblay et Audrey Ducoulombier) après la révision constitutionnelle du 28 juin 1999 et la nouvelle loi électorale du 6 juin 2000. Ses conclusions, très mitigées, restent au niveau d’une science politique améliorée et ne font pas assez référence à l’histoire. La parité l’a enfin emporté, mais au nom d’un universalisme « concret » qui définit l’humanité en deux moitiés complémentaires et non plus de l’universalisme des Droits de l’homme indifférent aux sexes. Le second est désormais résorbé dans le premier. Mais n’est-ce pas une victoire de cette « égalité dans la différence » contre laquelle s’étaient révoltés les mouvements féministes ? Nous tenterons, pour notre part, de démêler plus historiquement ces interrogations dans un numéro spécial à paraître en juillet 2002.
Au même numéro, une précieuse introspection de Patrick Cabanel sur la trace religieuse dans l’histoire contemporaine de la France, un essai de Julien Dieudonné sur Roland Barthes lecteur de Malraux et de nombreuses recensions d’ouvrages (le cinéma, les intellectuels).
À l’initiative de Jo Burr Margadant et Ted W. Margadant, le dernier numéro de French Historical Studies accueille un forum sur la comparaison des violences et de la terreur dans les révolutions française et russe. Le thème, dira-t-on, n’est guère neuf ; mais il vient d’être renouvelé par l’ouvrage d’Arno Mayer, The Furies : Violence and Terror in the French and Russian Revolutions (Princeton, 2000), qui est ici discuté par quatre historiens puis défendu par son auteur. Historienne de l’Allemagne, Mary Nolan porte son attention sur l’analyse par Arno Mayer des violences révolutionnaire et contre-révolutionnaire dans l’Europe du 20e siècle. David A. Bell et Timothy Tackett se concentrent sur la Révolution française. De ce dernier, on retiendra l’accent mis sur la dette intellectuelle d’Arno Mayer à l’égard de François Furet, la fin de non-recevoir opposée aux tenants du mot « génocide » pour désigner la guerre civile de Vendée, le reproche enfin de s’en tenir à une histoire plus intellectuelle que sociale et de ne pas se risquer à conclure. Sheila Fitzpatrick s’attache, quant à elle, à la question de la vengeance et du ressentiment dans la révolution russe. Avec la réponse substantielle de l’auteur se termine un débat exemplaire : la revue, en le publiant, était pleinement dans son rôle, tout comme l’American Historical Review en confrontant les points de vue de David A. Bell, Dror Wahrman, Andrew W. Robertson et Benedict Anderson sur le thème de « la création des identités nationales dans un temps de révolution » (French Historical Studies, 24(4), automne 2001, p. 549-600, et American Historical Review, 106(4), octobre 2001, p. 1214-1289).
Histoire des médias (suite)
Née en octobre 2000, la Société pour l’histoire des médias (SPHM) œuvre très activement : rencontres scientifiques, échanges d’informations, reconnaissance des sources. Elle vient de publier un précieux Annuaire des chercheurs en France. Pour tous contacts avec cette association :
sphm@ wanadoo. fr
.
Association Vingt-Cinquante
Créée au printemps 2001, Vingt-Cinquante regroupe des jeunes chercheurs issus de différents centres de recherche (Paris I, Paris X, IEP de Paris, EHESS, etc.) s’intéressant à l’histoire politique des années 1920 aux années 1950. Son but est de constituer un réseau de chercheurs. Elle a créé, en septembre 2001, une liste de diffusion sur Internet en histoire politique, avec échange d’informations et débats. Elle organise des groupes de travail dont l’un est consacré aux problèmes méthodologiques. Enfin, elle mettra sur pied des journées d’études (Renseignements :
vingtcinquante@ yahoo. fr
ou Vingt-Cinquante, 53 rue de Varenne 75007 Paris).
Les trois révolutions du livre
Sous ce titre, Frédéric Barbier réunit, dans la Revue française d’histoire du livre, les actes du colloque international de Lyon-Villeurbanne de 1998. On saluera comme il convient ce qu’il appelle lui-même « l’ouverture d’une nouvelle phase dans l’histoire de la Revue française d’histoire du livre ». Et on se réjouira que ce soit, en ce tournant de siècle, une manifestation destinée à embrasser l’histoire la plus longue du livre, celle qui va du temps des manuscrits à celui du « livre électronique » étudié par Georges Vignaux, qui ait créé l’occasion de cette renaissance (Revue française d’histoire du livre, 106-109, 2000, Société des bibliophiles de Guyenne, Librairie Droz, Genève, 2001, 343 p.).
Dominique Barjot dirige et introduit, dans le dernier numéro de la revue Histoire, Économie et Société, un dossier sur « L’histoire des entreprises aujourd’hui ». Nous ne pouvons qu’être sensibles ici au voisinage des questionnements proposés par le médiéviste Mathieu Arnoux, « Innovation technique et genèse de l’entreprise. Quelques réflexions à partir de l’exemple de la métallurgie européenne (xiii
e-xvi
e siècles) » (p. 447-454) et des réflexions de Sylvie Schweitzer sur l’emploi et ses représentations depuis deux siècles, « Gestions de salariés : métiers et flexibilités (Lyon, xix
e-xx
e siècles) » (p. 455-470). Sans omettre les contributions de Gil Montant sur le cartel charbonnier du Nord-Pas-de-Calais et de Muriel Le Roux sur la « recherche-développement » chez Péchiney, puis les quelques « aperçus sur les recherches étrangères », où voisinent l’Argentine des années 1880-1914 (Andrès Regalsky), le Japon contemporain (Akira Kudo) et la Grande-Bretagne du second 20e siècle (Jonathan Zeitlin) (Histoire, Économie et Société, « L’histoire des entreprises aujourd’hui », 4, 2001).
Après Pierre Nora, François Furet, Jacques Le Goff et Régis Debray, c’est à François Loyer qu’est revenue la présidence des cinquièmes Entretiens du Patrimoine, dont les actes viennent de paraître. Dans cet ensemble, on pourra, selon l’humeur, louer le foisonnement pluridisciplinaire ou regretter la part faite aux bavardages qui, pour être appelés débats, ne gagnent pas à être lus. Les historiens se tourneront d’abord vers les contributions de Jean-Yves Mollier, « L’historien et la ville » (p. 49-62) – où l’ego-histoire se mêle au bilan historiographique –, de John Merriman, « Le rôle de l’histoire dans la fabrication du patrimoine » (p. 85-93), et surtout d’Antoine Picon, « Entre historicisme et modernité : la conception de la ville au 19e siècle » (p. 343-355) (Ville d’hier, ville d’aujourd’hui en Europe, actes des Entretiens du Patrimoine, sous la présidence de François Loyer, Paris, Monum, Éditions du Patrimoine/Fayard, 2001, 506 p., 37 €).
Moins visible, sans doute, mais plus substantielle, on signalera la livraison récente du tome II des « Paysages urbains (xvi
e-xx
e siècles) », que publient les Cahiers de la Méditerranée. À la suite des propositions épistémologiques de Frédéric Pousin défilent des images proches ou lointaines, qui ne proviennent pas toutes de l’aire méditerranéenne, puisqu’à celles de « Madrid dans le cinéma de Pedro Almodovar » (Alet Valero) succèdent celles du Havre (Guillaume Jacono et Paul Arnould), de Firminy (V. Veschambre) ou de Hanoi (Michel Pouyllau) (Cahiers de la Méditerranée, « Paysages urbains (xvi
e-xx
e siècles) », tome II, 60, juin 2000, 307 p., 120 F.).
Heureuse initiative que celle des Cahiers nantais de réunir les communications présentées au séminaire « Approches géographiques des châteaux dans les campagnes françaises », tenu à Angers en mars 2001. Cette localisation incitait à mettre l’accent sur le château en son vignoble, ce qui a été fait sur le mode comparatif, du Biterrois (François Michaud) au Val de Loire (Raphaël Schirmer). Les nouvelles formes de valorisation patrimoniale de la propriété châtelaine constituent l’autre fils conducteur, qu’il s’agisse d’études de cas (Midi toulousain avec Vincent Thébault, Sologne bourbonnaise avec Jean-Louis Érien, Ouest ligérien avec Olivier Rialland) ou de recherches sur les problèmes posés par l’ouverture au public et l’exploitation touristique (Éric Mension-Rigau, Jean-René Morice). On ne peut que s’associer au vœu de la préfacière Nicole Croix de voir se développer, en la matière, les comparaisons européennes (Cahiers nantais, « Nouvelles vies des châteaux », 54, 2000, 106 p., 18 €).
Les méthodes des bons pères
Philippe Rocher livre, dans la Revue d’histoire ecclésiastique, l’instructive « histoire d’un projet franco-belge », celui d’un Dictionnaire de pédagogie catholique. Lancé en 1933, sous l’impulsion de trois jésuites, les Français François Charmot et Jules de La Vaissière et le Belge Valère Fallon, dans un contexte de remobilisation catholique face aux pédagogies concurrentes, il fut finalement abandonné, signe parmi d’autres du déclin de l’apostolat scolaire dans la Compagnie après la seconde guerre mondiale (Revue d’histoire ecclésiastique, « Un dictionnaire de pédagogie catholique pour le 20e siècle ? Histoire d’un projet franco-belge », 96(3-4), 2001, p. 391-426).
« Progrès, retard, arriération. Les représentations de l’Histoire (xix
e-xx
e siècles) » : sur ce thème s’est tenu en mars 2000 à la Maison méditerranéenne des sciences de l’homme d’Aix-en-Provence un colloque dont les actes sont aujourd’hui édités par Le monde alpin et rhodanien. La qualité de cette édition et de l’iconographie qui l’accompagne sort de l’ordinaire et on doit en féliciter les responsables du numéro, Jean-Noël Pelen et Anne-Marie Granet-Abisset. Il y a beaucoup de miel à prendre dans les communications ; on mentionnera, parmi d’autres, celles de Pascal Cordereix, « Ferdinand Brunot, le phonographe et les “patois” », d’Anne-Marie Granet-Abisset, « “Retard et enfermement”. Érudits et historiens face aux sociétés alpines (xix
e-xx
e siècles) », de Dominique Séréna-Allier et Estelle Rouquette sur le Museon Arlaten, et la balade d’Éric Vial entre « Histoire future [et] histoire passée : la science fiction entre hymne au progrès et nostalgie » (Le monde alpin et rhodanien, « Le temps bricolé. Les représentations du Progrès (xix
e-xx
e siècles) », 3, 2001, 231 p., 23,60 €).
Une livraison après l’autre, Les Cahiers de médiologie s’imposent comme l’une des vraies et fécondes revues de sciences sociales françaises. Ce douzième cahier, coordonné par Régis Debray et Marc Guillaume, tourne autour de l’« Automobile ». Ouvert par Jean-Claude Gayssot, il s’achève sur une « Libido » opportune et bien sentie. On voit par là qu’il est plein de surprises. Ce qui rend plus difficile ou plus arbitraire de citer tel ou tel des auteurs mis à contribution. Une mention spéciale, tout de même, pour l’un des derniers textes du regretté Michel Lagrée, « Dieu et l’automobile » (p. 111-119). Et puis un autre et minuscule regret : comme sur d’autres sujets, Clemenceau s’est trompé sur l’automobile, soit ; mais était-ce une raison pour ajouter à son nom un accent aigu qu’il n’a jamais porté ? (Les Cahiers de médiologie, « Automobile », 12, 2e semestre 2001, 319 p.).
L’ampleur et l’ambition du Guide du chercheur en histoire de l’électricité qui vient de paraître en font un outil utile pour des usages très variés. Il est en fait composé de trois livres auxquels s’ajoute un cédérom. Un tableau synchronique de l’histoire de l’électricité fixe pour commencer les principaux événements de cette découverte et de son utilisation scientifique, technique et industrielle. Sont ensuite inventoriés les différents centres d’archives permettant d’écrire cette histoire avec présentation précise de leurs fonds ainsi que des conditions d’accès et de consultation. Enfin, la dernière partie propose une bibliographie centrée sur l’histoire de l’électricité en France, dans ses aspects économiques, sociaux et culturels. Aux livres et revues, l’auteur a ajouté des travaux universitaires (maîtrises, DEA, DESS, thèses) et indiqué des bases de données consultables en cédéroms (Guide du chercheur en histoire de l’électricité, sous la direction d’Arnaud Berthonnet, Éditions La Mandragore/Fondation Électricité de France, 2001, 352 p., 22 €).
Le succès de « l’édition de pays » a déjà été souligné ici-même et les historiens du contemporain ont plus de raisons de s’y intéresser que de s’en détourner. Pourvu qu’à côté de l’attrait de l’objet-livre et du soin apporté au choix de l’iconographie, la sûreté et l’écriture des textes ne soient pas reléguées au rang des moindres exigences. Un parcours dans le catalogue 2001 des Éditions Alan Sutton, installées à Joué-les-Tours (37300), confirme que la première de ces deux attentes est aujourd’hui la plus facile à satisfaire. Le souci de restituer l’air du temps par la carte postale ne devrait pas s’accompagner de l’approximation dans la dénomination : n’est-ce pas, par exemple, céder à la facilité que de donner pour sous-titre « La résistance rhône-alpine » à une rapide « évocation » de la Résistance dans les Alpes ? Il n’empêche : il n’y a pas que des anecdotes à glâner dans les livres édités par cette maison, et, eût-elle pour objectif de favoriser la diffusion de l’érudition locale, elle n’en mériterait que plus d’encouragements (Éditions Alan Sutton, 21, avenue de la République, 37300 Joué-les-Tours. Tél. : 02 47 73 78 00, site Web :
http:// www. editions-sutton. com
).
À l’occasion de son trentenaire, l’université Paris VII-Denis Diderot a choisi de réfléchir sur « les responsabilités de l’université » à travers l’exemple de trois objets historiques : le nazisme, Vichy et les conflits coloniaux. La majeure partie des communications rappellent les enjeux politiques qui ont souvent accompagné des disciplines comme la géographie, la démographie ou encore l’histoire. La dernière partie du livre, plus originale, esquisse une réflexion sur les modalités de l’enseignement de ces périodes et offre aussi des éclairages sur la personnalité universitaire si spécifique de celle qui s’appelait alors « Jussieu » (Marie-Claire Hoock-Demarle et Claude Liauzu (dir.), Transmettre les passés. Les responsabilités de l’Université, Paris, Syllepse, 2001, 322 p., 20 €).
La guerre d’Algérie en magazine
On salue la naissance de Guerre d’Algérie magazine (1, janvier-février 2002, 5,34 €, en kiosque) qui veut « évoquer avec un esprit d’ouverture et sans positionnement partisan une période essentielle de l’histoire contemporaine de notre pays », guerre d’indépendance et guerre civile mêlées. On y trouve des témoignages, des rétrospectives, des informations et, surtout, des articles d’universitaires et historiens de la période, avec promesse de rameuter bientôt des chercheurs algériens. Le premier numéro s’ouvre d’ailleurs sur une interrogation commune de Jacques Frémeaux, Jean-Charles Jauffret et Benjamin Stora : le temps des historiens est-il venu ? On souhaite à ce magazine bien conçu, bien illustré et bien maquetté de contribuer à lever ce point d’interrogation.
La Grande Guerre à la marge
Numéro très hardi de 14-18. Aujourd’hui. Today. heute (4, 2001, Noesis, 256 p., 140 F) sur « Marginaux, marginalité et marginalisation en Grande Guerre » ! Il s’agit de faire une nouvelle lecture, européenne, de la guerre en repérant la présence de ceux qui sont restés, physiquement ou moralement, en dehors des hostilités : prisonniers, déserteurs, blessés, opposants, populations occupées, veuves et orphelins. Mais l’addition de catégories ne fait pas une typologie. Tous les articles (Nicolas Beaupré sur les espions et francs-tireurs en littérature, Annette Becker sur les prisonniers civils et militaires, Christoph Jahr sur les déserteurs, Belnar Delpal sur les prisonniers allemands en France après 1918, Georg Wurzer sur les prisonniers en Russie, Sabine Kienitz sur les invalides et mutilés, Stéphane Audoin-Rouzeau sur l’honneur d’un fusillé) sont prometteurs et neufs. Mais Jean-Jacques Becker a raison de rappeler combien la norme sociale a, dans l’ensemble, si bien triomphé au combat. Les seuls marginaux vrais n’auraient-ils pas été les Russes en révolution ?
Au-delà de ce dossier, ce numéro honore l’historien Fritz Fischer et propose d’étonnantes photographies de Bernard Bardach sur le front de l’Est. Marc Michel s’interroge sur les représailles et Bruno Cabanes nous révèle que le plus jeune conjuré de l’attentat de Sarajevo, Vasa Cubrilovic, devenu héros national, célébra par deux fois, en 1937 et 1944, les joies de l’épuration ethnique et fut donc un bon ancêtre de M. Milosevic. La formule « de Sarajevo à Sarajevo » n’est donc pas tout à fait vaine.
La Caisse des dépôts des années noires
« Devoir de mémoire » et « devoir de vérité » : la Caisse des dépôts, mise en cause dès 1995 sur sa part de responsabilité dans la spoliation des Juifs sous l’Occupation (à Drancy, notamment), a aussitôt ouvert ses archives à la commission Mattéoli, commandité ses propres recherches et même tenu colloque en novembre dernier. Elle participe aux dispositifs d’indemnisation des victimes et de leurs ayants droit. « On ne dira pas, conclut Jean-Pierre Azéma, qui supervisa ses groupes de travail, que globalement sa conduite durant la guerre a été infamante » : comme tant d’autres administrations, la Caisse a « surfé » en fonction de la conjoncture, mais sans collaborationnisme. Pour tous détails sur cette enquête et ses conclusions, voir le dossier publié au n° 207, janvier 2002, de CDScope, son magazine d’information (contacts :
jean-françois. reuze@ caissedesdepots. fr
).
« Un intellectuel en son siècle. Gabriel Marcel » : Présence de Gabriel Marcel, 11, 2001, 117 p. (
gmarcel@ edirom. fr
) publie sous la direction d’Étienne Fouilloux les actes d’une journée d’études qui a précisé la nature singulière des engagements du philosophe-dramaturge, converti au catholicisme en 1929. Les meilleurs spécialistes y détaillent sa Grande Guerre, ses rapports aux revues, ses amitiés philosophiques et sa stature de « grand veilleur », du temps de la NRF à celui de Vatican II. Ce recueil, fort bien édité, confirme la profondeur du renouveau historiographique en cours sur l’histoire intellectuelle des années 1930 à 1960.
Importante livraison de Mil neuf cent. Revue d’histoire intellectuelle (19, 2001, 207 p., 17 €) consacré à « Y a-t-il des tournants historiques ? 1905 et le nationalisme » ! Partant de l’acceptation de l’idée, historiographiquement si bien établie, que le premier gros conflit entre la France et l’Allemagne aurait lancé la course à la Grande Guerre, elle invalide cette fausse évidence et ouvre toute discussion utile – notamment depuis le 11 septembre 2001 – sur le couple continuité-discontinuité en histoire des idées et en histoire tout court. Toutes les études des meilleurs spécialistes (Jean-Jacques Becker, Anne Rasmussen, Patrick Cabanel, Eric Thiers, Vincent Duclert, Gilles Heuré, Gilles Candar, Bertrand Joly, Jacques Prévotat, Jean-François Chanet, Christophe Prochasson) montrent empiriquement qu’à l’exception de Péguy, Hervé, Déroulède, Jaurès, les instituteurs, les socialistes ou les ligueurs d’Action française n’ont guère tenu pour décisif le « coup de Tanger ». Jacques Julliard donne, en préface, une importante réflexion sur la causalité en histoire des idées. En prime, dans le même numéro : un remarquable inédit de Georges Sorel en 1917 sur Prouhon, bien présenté par Michel Prat et Michel Rolland.
Pour une Europe comparatiste
Dirigée par Laurent Gervereau, publiée par l’Association internationale des musées d’histoire, forte des soutiens de la Commission européenne et d’Euroclio, imprimée en Grèce et préméditée à Paris, Comparare. Revue d’histoire comparatiste européenne a fière allure dès son premier numéro (2001, 230 p., 30 €, e-mail :
contact@ aimh. org
). Articles dans la langue de l’auteur et traduits en anglais, internationalisme sans cosmopolitisme, maquette piquante, un comité d’experts de haute volée (Ahrweiler, Frank, Geremek, Ginzburg, Le Goff, Hobsbawm, Thadden, entre autres) : tout séduit de prime abord. Le contenu, tout de promotion de l’histoire comparée des pays d’Europe, est déjà remarquable (Le Goff sur la ville médiévale, Trausch sur les relations transatlantiques, Macé sur la culture européenne contemporaine, notamment). À suivre très attentivement.
Les Cahiers de la Fondation Charles de Gaulle (9, 2001, 183 p., 15,24 €) publient un témoignage inédit de Maurice Patin sur le temps de la Libération en France. Ce grand magistrat fut d’août 1944 à août 1946 à la tête de la direction des affaires criminelles et des grâces au ministère de la Justice. À ce titre, c’est lui qui voyait tous les dossiers de grâce, après les procès d’épuration, en tête à tête avec le général de Gaulle, chef du gouvernement provisoire. Il confirme, dans ces souvenirs superbes de retenue et de droiture, l’attention avec laquelle de Gaulle examinait tous les cas qui lui étaient soumis. On trouve en outre dans cette publication de nombreux aperçus sur le débat constitutionnel, la réforme pénale, le ravitaillement, les prix, l’avortement et l’infanticide, la protection de l’enfance et même de droit de chasse, à l’heure où tout fut reconstruit. Les éditeurs confirment au passage qu’hélas Maurice Patin n’a pas laissé d’archives sur le temps de la guerre d’Algérie, quand il présida une Commission de sauvegarde des droits et liberté individuels et un Haut tribunal militaire.
Sur les quais de Marseille
Jean Domenichino et Jean-Marie Guillon, tous deux de l’université de Provence et de l’UMR TELEMME, publient un beau recueil d’images et de textes sur l’histoire des dockers marseillais. De la sueur humaine sur fonds de palanquées, une évolution lente des camballeurs dociles du 19e siècle aux cégétistes farouches qui bloquèrent les chargements pour l’Indochine ou l’Algérie face aux CRS, le ballet des ro-ro succédant au débardage à dos d’homme, cette rage à mieux vivre devenue si conflictuelle au 20e siècle : tout est dit intelligemment. On lit Marseille au passage, ouverte au monde et si provençale, retrouvant à grand’peine aujourd’hui sa vocation maritime. Deux volumes sont annoncés, qui complèteront ce tableau portuaire fouillé et bien informé, sur la réparation navale puis le transport maritime (Le port autonome de Marseille. Histoire des hommes. Les dockers, Marseille, Editions Jeanne Laffitte, 2001, 159 p., ill., 37 €).
Autre Marseille : celui de Varian Fry, cet Américain au courage tranquille qui, pendant la seconde guerre mondiale, vint si bien en aide aux intellectuels et artistes réfugiés au pied de la Bonne Mère. Acte Sud publie les actes d’un colloque qui lui a été consacré, toujours sous l’autorité de Jean-Marie Guillon (Varian Fry, du refuge à l’exil, Arles, Actes Sud, 2 vol., 2000, 28,81 €).