2002
Vingtième siècle
Les 25 ans de l’Espagne démocratique
Postfranquisme ou société démocratique
Retour sur une interprétation
Juliá Santos
[*]
Santos Juliá propose un réexamen de l’entrée de la société espagnole dans la démocratie depuis 1977. Dans cet article, il s’oppose aux interprétations qui présentent la démocratie espagnole comme le résultat d’un « pacte oubli » dans lequel les Espagnols auraient communié plutôt passivement. Il s’attache aux quinze années qui ont précédé la chute du franquisme dans lesquelles il voit l’émergence d’une nouvelle génération, née après la guerre civile et construisant une relation nouvelle au passé et au présent de l’Espagne qui, bien qu’imprégnée des valeurs traditionnelles d’ordre, permet de comprendre le choix de la démocratie et ses modalités depuis la fin des années 1970.
Santos Julia is proposing a reexamination of Spanish society’s entry into democracy since 1977. In this article he does not agree with the interpretations that present Spanish democracy as the result of a “forgetfulness pact” in which the Spaniards were in passive sympathy. He focuses on the 15 years before the fall of Franquism in which he sees the emergence of a new generation, born after the civil war and building a new relation to past and present Spain, which remained deeply impregnated with the traditional values of order. This phenomenon makes it possible to understand the choice and ways of democracy since the late 1970s.
Santos Juliá examine ici la thèse selon laquelle la démocratie espagnole serait née d’un processus paradoxal. Loin d’être une conquête des Espagnols, elle ne serait que le résultat d’un « pacte d’oubli » consensuel qui aurait permis que le passage d’un régime autoritaire à la démocratie soit conduit par les propres dirigeants du franquisme. Que vaut cette interprétation ? Santos Juliá, en historien et en sociologue, la réfute et propose une autre vision de la transition. Celle-ci serait l’aboutissement d’une profonde modernisation de la société espagnole, amorcée au début du 20
e siècle, brisée sur le plan politique par la dictature, mais continuée dans les structures socio-économiques. En revanche, la coexistence de valeurs contradictoires explique le fonctionnement de la vie politique depuis 1977.
Le mythe persistant des deux Espagne, enclines de façon séculaire et presque métaphysique à l’anéantissement mutuel, avait nourri de sombres pressentiments chez les observateurs de la scène espagnole qui s’interrogeaient, au milieu des années 1960, sur les probables conséquences de la disparition, alors imminente, du dictateur. Quelques mois seulement après la mort de Franco, Giovanni Sartori se faisait l’écho de la peur de voir l’Espagne revenir tôt ou tard à la voie qu’elle avait empruntée dans les années 1930 : un pluralisme démesuré de partis ne conduisant qu’à une expérience brève et chaotique de la vie démocratique. De manière générale, ces mêmes observateurs continuaient à concevoir l’Espagne comme une société traversée par de profonds conflits et nombreux étaient, et sont encore aujourd’hui, les auteurs voyant l’Espagne de 1975 comme un pays préindustriel, prédémocratique et prémoderne. La dramatique expérience de la guerre civile, que Bartolomé Benassar avait présentée au public français à l’occasion de son soixantième anniversaire, comme « un règlement de comptes entre les deux Espagne », avait aidé à figer une image de pays arriéré en proie à l’extrémisme, à la passion et à la cruauté, autant de valeurs incompatibles avec la construction d’un système politique démocratique et d’une culture civique moderne.
Cependant, en très peu de temps, les Espagnols ont défait les institutions et ont abrogé les lois fondamentales d’une dictature centraliste qui avait perduré près de quarante années. Ils édifièrent en leur lieu et place des institutions et une constitution démocratique de type fédéral, et ce par un processus qui provoqua la surprise générale et donna lieu à de multiples interprétations. Ces dernières années, les analyses d’auteurs qui, frustrés d’une révolution accomplie tranquillement et du règlement de comptes tant redouté entre les deux Espagne, ont vu dans l’ensemble du processus le résultat d’un rejet, d’une peur du passé, d’une amnésie collective qui aurait mené les citoyens à la passivité, n’ont pas manqué. De ce fait, la démocratie espagnole serait tombée du ciel telle une sorte de commandement. Ce serait donc une « démocratie octroyée » comme le dit Guy Hermet quand il en définit les premières phases. Si bien que durant deux décennies nous aurions vécu davantage dans une Espagne postfranquiste que démocratique. On a dit à cette même époque que le franquisme et ses valeurs autoritaires, dénuées de solidarité, antipolitiques et de parti unique étaient si profondément ancrés dans la société et la culture des Espagnols que ceux-ci, finalement, préférèrent cyniquement un moindre mal, celui d’être conduit à la démocratie par cette même classe politique qui avait géré la dictature.
Aucune de ces visions contradictoires, qui définissent pêle-mêle inclination à la violence et mépris ou abstention cynique, avec pour attitude dominante à la fois l’intolérance et l’individualisme, comme les traits d’un supposé caractère espagnol, n’avait pris en compte la profonde transformation non seulement de la société mais également celle de la culture politique des Espagnols. En 1956 était entrée dans la sphère publique la première génération d’étudiants n’ayant pas participé à la guerre civile et à partir de 1962 avait commencé la mobilisation d’une nouvelle génération d’ouvriers industriels. Ceux-là même continuaient à croire que le futur verrait ressurgir à la moindre occasion les fantômes du passé et ne saisissaient donc pas la profondeur et l’extension des changements socioculturels, conséquence des plans de développement économique intervenus au cours des années 1960. En réalité, les années entre la crise du régime franquiste qui suivit l’assassinat du président du Gouvernement, Luís Carrero Blanco, en décembre 1973 et le référendum constitutionnel de décembre 1978 constituèrent l’apogée du changement social et culturel le plus important qu’ait jamais connu l’Espagne dans toute son histoire moderne. La société espagnole actuelle ne peut se comprendre si l’on ne prend auparavant la mesure des changements sociaux en cours durant les quinze années précédant la mort de Franco.
â—¦ Le réveil social et politique des années 1960
La décennie 1960 fut en effet une période cruciale de l’histoire espagnole car un processus de changement social initié vers 1910 et brusquement interrompu par la guerre civile reprit alors de façon accélérée. La dictature instaurée en 1939, après une guerre civile sanglante de trois ans, se présenta comme la négation du libéralisme du 19
e siècle et des mouvements ouvriers et de la démocratie républicaine du 20
e siècle. Elle fut comme une tentative d’arrêter l’histoire et de revenir à l’origine mythique de la nation espagnole, celle des Rois Catholiques, de l’Empire et du Siècle d’or. Le pouvoir étatique issu de la guerre civile, après avoir annihilé l’important legs de la période la plus riche en changement social et en densité culturelle de l’histoire récente d’Espagne, après avoir liquidé les organisations ouvrières et les partis républicains, prétendit créer une société uniformément catholique, encadrée par une bureaucratie fasciste contrôlant syndicats et corporations locales, enrégimentée et surveillée par l’armée, fermée à toute influence extérieure, corporative, autarcique et tout à son rêve de retrouver son passé impérial. Le regard toujours tourné en arrière, en quête d’inspiration et de modèle, la dictature de Franco eut pour dessein de combiner des institutions d’origine médiévale, nourries de la nostalgie de l’Empire, avec des prétentions coloniales, le tout reposant pendant les premières années sur une rhétorique fasciste, puis sur une idéologie nationale-catholique tout aussi totalitaire.
Vingt ans après la victoire de Franco et de la coalition des forces sociales et institutionnelles qui représentèrent son meilleur soutien et face à une structure apparemment immuable du pouvoir, comme en état d’hibernation, une société commença à se mettre en mouvement, physiquement avant tout, mais aussi, de façon inévitable, moralement et culturellement. C’était comme si une histoire, cassée par la guerre civile, reprenait sa marche au point même où elle avait été brisée mais avec un élan renforcé après deux décennies de fermeture et de stagnation. Le processus se manifesta d’abord par la reprise du grand mouvement d’exode rural et la gigantesque redistribution territoriale de la population qui en résultait. Il se poursuivit par la fin de l’autarcie et de l’agriculture traditionnelle, l’ouverture sur le monde extérieur, une scolarisation plus systématique et l’élévation du niveau d’éducation, les études de milliers de jeunes dans des universités étrangères, l’entrée des femmes dans le monde du travail, la rapide sécularisation de la vie, l’intégration des entreprises dans les marchés internationaux, les flux de capitaux et les transferts de devises. Ce profond changement de société modifia la composition, le discours et l’attitude de la classe ouvrière et des classes moyennes. La classe ouvrière entrait massivement dans les usines et se fit présente dans les ceintures des principales villes espagnoles, tandis que les classes moyennes s’intégraient, soit comme employés, soit comme techniciens, soit comme cadres, à une économie de marché en pleine croissance.
Mais ce serait une erreur que de faire découler de ce type de développement capitaliste mis en place par le plan de stabilisation de 1959, de l’expansion d’une classe ouvrière de « cols bleus » et d’une classe moyenne professionnelle et technique, le principe démocratisateur de la société. Dans le langage des gestionnaires de ce développement économique, changement social ne signifia jamais expansion de la société civile ni ouverture d’espaces publics pour le débat et encore moins pluralisme politique qui impliquerait la légalisation des partis et des syndicats. Le développement économique ne fut pas accompagné par l’émergence d’une sphère publique, autonome du pouvoir politique et l’État n’emprunta aucun chemin d’évolution vers la démocratie. Lorsque l’on évoquait le problème de l’ajustement nécessaire des institutions politiques aux mutations de la société, les promoteurs du changement postulaient celui-ci en termes de rationalisation bureaucratique, de représentation organique, de même qu’ils pariaient pour un capitalisme fortement corporatiste, peu ou pas compétitif et avec des marchés très régulés. L’organisation de l’État ne permettait pas la concurrence entre les entrepreneurs. Tout au contraire, l’entrepreneur agissait dans le cadre d’une planification étatique indicative. Il était couvert vis-à-vis des risques, il profitait des incitations et des cadeaux fiscaux, obtenant des licences ou des protections face à la concurrence de ses pairs d’un côté, de la classe ouvrière de l’autre, une classe ouvrière sur laquelle la police politique du régime ne baissa jamais la garde.
â—¦ Aux origines de la démocratisation
Pour rechercher les racines sociales de la démocratisation de la société espagnole, il faut porter ses regards vers les nouvelles classes ouvrière et moyenne nées du processus d’industrialisation à l’Å“uvre au sein des principales villes espagnoles, vers la nouvelle culture politique émergeant de ses élites et vers la rencontre entre les petits groupes dissidents du régime et les partis et groupes d’opposition qui agissaient en exil ou à l’intérieur même du pays. Le changement social des quinze dernières années de la dictature, qui marque en réalité l’achèvement de celui amorcé au cours du premier tiers du 20e siècle, a été accompagné d’un apprentissage, par les couches les plus actives et dynamiques de la nouvelle société espagnole, d’une culture politique qui faisait de la démocratie sa principale valeur. On peut affirmer, sans craindre de se tromper, qu’au moins un tiers des Espagnols était démocrate avant même l’avènement de la démocratie et que ce tiers était formé par les éléments les plus dynamiques, les plus qualifiés, les plus instruits des classes sociales issues de l’industrialisation.
L’adhésion de la classe ouvrière aux valeurs démocratiques constitue un tournant à mettre au crédit de la nouvelle action syndicale qui conjuguait négociation des conventions collectives et résolution négociée des conflits sociaux avec la convocation de grèves à l’appel d’organisations clandestines qui agissaient cependant à l’intérieur des syndicats officiels. Les syndicats illégaux devinrent ainsi l’instrument de la revendication sociale et politique de nouvelles libertés. On faisait grève en réclamant des améliorations salariales, mais la grève elle-même était une revendication en faveur de la liberté d’expression et d’association. Pour sa part, la classe moyenne fut confrontée au cours des années 1950 et 1960 à un changement moral. En vaudra pour illustration le fait que bon nombre des fils des vainqueurs de la guerre prirent publiquement parti pour la démocratie et contre la dictature, se plaçant ainsi sur le même terrain que beaucoup d’enfants de vaincus. Les réunions entre militants d’associations catholiques et membres du parti ou du syndicat communistes devinrent courantes et il n’était pas rare de voir des prêtres ou des religieux céder locaux paroissiaux, couvents et monastères pour des réunions de syndicats illégaux. Les dialogues et pactes entre groupes issus de l’opposition socialiste, communiste et nationaliste et groupes dissidents du régime – monarchistes, libéraux, chrétiens-démocrates, antiphalangistes – furent nombreux. Ils se faisaient avec l’idée que, la guerre civile ayant été une catastrophe, une amnistie mutuelle était le préalable nécessaire à un processus constituant et que le seul horizon possible pour reconstruire une entente politique entre Espagnols était une démocratie qui placerait l’Espagne sur un pied d’égalité avec les États d’Europe occidentale.
Instaurer en Espagne une démocratie pour l’inclure dans la Communauté européenne n’était pas l’ambition des seuls petits groupes de l’opposition. L’intensité du changement social et moral était telle dans les dernières années du régime franquiste qu’interrogés sur le futur social et politique de leur pays, la majorité des Espagnols le voyaient de façon certaine à l’image de l’Europe actuelle. La propriété privée, sur le plan économique, l’économie et la démocratie, dans le système politique, deviendraient les pierres angulaires du nouveau régime. Alors que son chef était au soir de sa vie, le régime franquiste, que ne reconnaissaient pas les institutions politiques européennes, fut ainsi confronté à une érosion rapide de sa légitimité, moins à cause de son passé que par l’incertitude même de son avenir. Comme le démontrèrent par la suite des études, près de la moitié des Espagnols croyait que le régime de Franco contenait des aspects positifs, même très positifs ; cependant, comme le soulignaient les enquêtes d’opinion, le nombre de ceux qui désiraient conserver un système politique dont les gouvernants n’étaient pas élus par les citoyens était faible. Cette désaffection patente s’accentua avec les divergences et luttes intestines du régime, qui éclatèrent en plein jour lors de la crise gouvernementale de 1969 et qui s’aggravèrent après l’assassinat du président du Gouvernement, Luís Carrero Blanco, par l’ETA en décembre 1973.
L’acceptation de valeurs démocratiques par les secteurs sociaux les plus actifs, les plus cultivés, les plus jeunes s’accomplit ainsi dans le cadre d’une dictature en perte progressive de légitimité pour son avenir, et ce en dépit du fait que près de la moitié des Espagnols regardaient le passé récent en termes plutôt positifs. Cette vision ambiguë tant du passé que du futur, soutenue par le développement économique et la transformation des cadres de la vie quotidienne, s’accordait parfaitement avec le choix de valeurs libérales tout en gardant des valeurs conservatrices. La plupart des Espagnols s’avouaient partisans de la démocratie et de la liberté mais n’étaient pas disposés à sacrifier la paix et l’ordre. Dans une enquête publiée par El País en décembre 1976, un an après la mort de Franco et quelques jours avant le référendum sur la loi de Réforme politique, les seules affirmations qui obtinrent plus de 90 % d’adhésions étaient : « Les Espagnols désirent une situation de concorde générale » et « le plus souhaitable serait d’obtenir la liberté d’expression dans l’ordre ».
Ce mélange de valeurs libérales sur fond conservateur – ou, si l’on préfère, de démocratie et d’ordre – explique pourquoi ceux qui prétendaient poursuivre le régime sous des apparences renouvelées, comme ceux qui annonçaient une rupture et un nouveau commencement ne purent obtenir l’adhésion de la majorité à leurs stratégies. Les partisans de la continuité prirent l’adaptation passive à la dictature pour un soutien actif du régime en raison de son efficacité économique et de l’accès durable à la consommation d’une nombreuse classe moyenne et travailleuse. Ils crurent qu’en procédant à une ouverture limitée et en instaurant une sorte de démocratie octroyée, ils pourraient se maintenir indéfiniment au pouvoir grâce à ce qu’ils appelaient le « franquisme sociologique » ou une supposée adhésion des bénéficiaires du développement, laquelle se volatilisa aussitôt. Pour leur part, les tenants de la rupture ne prirent pas en compte le fait que si, pour une partie croissante de la population — celle disposant du meilleur niveau d’études et de revenus -, la démocratie et l’Europe représentaient son horizon politique, la voie qui y mènerait devrait inclure ordre et stabilité, deux valeurs qui restaient prioritaires dans les choix des Espagnols. L’émergence de ces nouvelles valeurs démocratiques et le lent apprentissage du langage de la démocratie se sont produits dans le cadre d’une très longue dictature établie à la suite d’une guerre civile et dans celui d’une transformation sociale qui avait arraché des millions d’Espagnols à leurs lieux de naissance et leur avait fait subir une période de doute et de déracinement. Ce double phénomène a naturellement marqué de son empreinte le processus d’acculturation de ces nouvelles valeurs politiques et le résultat tient dans cette nette prédilection des Espagnols pour la paix et l’ordre.
Cet éventail de valeurs et d’attitudes explique que, depuis 1977, les Espagnols ont, majoritairement, réparti leurs préférences politiques à égalité entre droite et gauche et que, dans ces deux options, leur vote est allé vers les partis situés le plus au centre, ceux-là même qui promettaient le changement dans l’ordre. Cela explique aussi pourquoi les ambitions formulées par les dirigeants de tous les partis au début de la transition convergeaient. Ces dirigeants réclamaient un élargissement de l’amnistie, une volonté de dépassement de la guerre civile, l’élaboration d’une Constitution par tous les partis représentés au Parlement et enfin la reconnaissance de la personnalité des régions et des nationalités. La première proposition à être débattue fut le projet de loi sur l’amnistie présenté conjointement par les groupes centriste, socialiste, communiste et les représentants des minorités basque, catalane, ainsi que les groupes « mixte »
[1] et socialistes de Catalogne. Lors du débat sur ce projet de loi, on parla beaucoup du passé, de la guerre et de la dictature, des proscrits. Mais on en parla en termes d’oubli, de page à tourner et de dépassement.
â—¦ Pacte d’oubli, mémoire et démocratie
Effacer le passé pour rendre possible une démocratie fondée sur le plus large consensus social : telle a été l’ambition de ce débat. Elle a alimenté la thèse selon laquelle la démocratie espagnole se serait édifiée sur un « pacte d’oubli », signé sur fond d’amnésie collective. Le simple argument qui signale qu’amnistie et amnésie procèdent de la même racine a suffit pour faire accroire l’idée que ce pacte a été un renoncement et que c’est de lui que viennent tous les défauts et les insuffisances de la naissance de la nouvelle démocratie espagnole. La modération n’aurait ainsi pas été l’expression d’une culture civique forgée dans la dure expérience d’une dictature née de la guerre, sinon la preuve d’un désistement, d’une passivité et d’une absence d’implication des citoyens dans ce processus de démocratisation. Cependant, le pacte d’oubli ne fut pas une invention de la transition, pas plus que l’amnistie alors votée ne fut un quelconque abandon ou refus de mémoire. Dès les années 1940, tant en exil qu’en Espagne, la décision d’oublier la guerre et de proclamer une amnistie générale comme premier pas d’un processus de transition à la démocratie était tenue pour acquise par de nombreux Espagnols.
Le débat parlementaire sur l’amnistie permit au contraire de mieux comprendre la guerre civile comme une catastrophe nationale, une tragédie, une guerre fratricide stérile et une inutile tuerie dont la responsabilité était partagée. Cette vision était déjà défendue dans les cercles de l’opposition au franquisme dès 1940. Quels qu’aient été les sous-entendus stratégiques du recours à ce lexique au moment du débat, il n’aura pas fallu attendre les premiers pas de la démocratie pour que cette thèse émerge dans l’opinion. De même, ce ne fut pas une invention de la transition que d’oublier le passé. Ceux qui prirent cette décision, non seulement se souvenaient de ce passé, mais en portaient la trace dans leurs mémoires, quand ce n’est pas dans leurs corps. Ce n’est pas aux protagonistes de la transition, qui n’avaient pas participé à la guerre civile en raison de leur date de naissance, mais à ceux qui en avaient souffert que l’on doit l’accent mis sur le besoin et la volonté d’oublier. Cette volonté d’oubli n’est pas oublier. Oublier n’est pas non plus ne pas se souvenir. Le choix a été fait d’oublier volontairement et par là d’affronter le passé en décidant qu’il ne déterminera pas l’avenir.
Pendant les premières années de la nouvelle démocratie, on ne rechercha pas l’amnésie de la conscience collective : plus que jamais, on parla et l’on écrivit sur la guerre. L’exigence énoncée de longue date d’une amnistie générale et du renoncement à des représailles comme condition préalable au processus constituant eut une conséquence imprévue. Cette amnistie réclamée tant par la gauche que par les nationalistes fut également étendue à toutes les bureaucraties civiles et aux forces de police de la dictature. L’apprentissage de la démocratie fait par l’opposition dans le cadre de sa lutte contre la dictature depuis les années 1940 et continué par la nouvelle génération depuis les années 1950 fut complété vingt ans plus tard avec cette dernière leçon à travers laquelle on a vite perçu les limites du pouvoir de chacun. À côté de cette décision s’ajouta la nécessité de conduire le processus de manière à ce que tous ceux qui étaient disposés à accepter les nouvelles règles ne puissent en être exclu. Pour obtenir ce résultat, il a fallu, de façon paradoxale, évoquer la guerre civile. En ce sens, ce fut la mémoire et le souvenir de ce que presque tous considéraient comme une tragique rupture politique et sociale, qui consolidèrent un consensus, revendiqué comme tel par les opposants à la dictature.
â—¦ Des valeurs contradictoires ?
Le changement social au cours des années 1960, l’esprit de modération et le consensus politique à la fin des années 1970 constituèrent de solides bases pour la construction de la démocratie en Espagne. Cela revenait-il à barrer d’un trait l’héritage culturel du franquisme ? Nullement. Car si les valeurs démocratiques voyaient croître leur légitimité, certaines des valeurs les plus répandues pendant la dictature ont perduré, en particulier le cynisme politique chargé de mépris pour la chose publique en tant que sphère autonome de l’État. Comme on l’a déjà relevé, la société espagnole avait entamé avant la guerre civile une profonde mutation, bouleversant des structures fortement marquées par le poids du monde rural, le retard économique, la faible densité du tissu social, la présence de l’Église dans l’enseignement et la vie civile, la prégnance du clientélisme, l’importance de la famille traditionnelle et une présence encore timide de la femme dans la vie publique. Si la République marqua un pic dans cette mutation, le poids des traditions restait patent. Lorsque la dictature de Franco s’imposa dans une répression brutale, la sphère du public, dont les contours avaient été difficilement élargis au cours des décennies précédentes, se trouva réduite à sa plus simple expression, réduisant les préoccupations de la majorité des Espagnols à des problèmes d’ordre personnel : trouver un logement, s’assurer un travail stable, s’en sortir malgré l’appauvrissement général et l’insécurité. Dans cet état de fait, seule une minorité pouvait se soucier des problèmes publics tandis que la sourde hostilité au régime se traduisait par une apathie et un désintérêt pour la politique. Les aspects les plus traditionnels de la vie politique espagnole, tout spécialement le clientélisme, furent alors renforcés. L’expression si éloquente « chercher un pistonÛ ou « être pistonné » traduisait bien le type de relation que l’Espagnol moyen croyait devoir établir avec l’administration étatique pour régler n’importe quelle question le concernant.
Ainsi, la consolidation des valeurs démocratiques a-t-il été compatible avec la persistance du désintérêt pour la politique et avec une culture politique clientéliste et individualiste. C’est dans cette contradiction que semble s’être déroulée la vie politique des Espagnols depuis vingt ans. Les raisons de cette apparente contradiction sont à chercher dans le legs du franquisme qui, plus que ses valeurs d’autoritarisme, d’intransigeance ou d’intolérance, est à considérer dans cet intérêt prioritaire pour le privé, la consommation et la dépense individuelle. Les valeurs matérielles ont été privilégiées face aux autres valeurs, celles qui ont trait à la qualité de la vie sociale, à la participation à des mouvements collectifs. Cette combinaison entre une faible société civile et un État omniprésent a permis aux gouvernements de la démocratie, socialistes ou conservateurs, d’étendre les réseaux de clientèles à tout un pan des activités économiques et culturelles. Cela explique aussi pourquoi une grande majorité d’Espagnols estime que c’est à l’État que revient le soin de régler tous les problèmes alors même que leur méfiance vis-à-vis de la puissance publique, des hommes politiques et de la politique demeure forte. On serait ainsi en présence d’une claire manifestation de cynisme politique : la démocratie est légitime, estime-t-on ; on rejette toute responsabilité sur l’État, mais en même temps on est sûr que les hommes politiques font passer leurs intérêts partisans et clientélistes avant les intérêts collectifs et que, somme toute, tout cela est normal vu que le système, dans son ensemble, fonctionne efficacement et de manière légitime.
â—¦ La consolidation des valeurs démocratiques
Il existe une autre explication. Que 80 % des Espagnols préfèrent positivement la démocratie à toute autre forme de gouvernement et qu’un pourcentage sensiblement égal affirme s’intéresser peu ou pas du tout à la chose publique ou que le gouvernement est une chose trop compliquée pour prétendre y comprendre quelque chose, peut être interprété comme le fait que les Espagnols ne sont plus désormais différents de leurs voisins européens, étant donné que ce type de réponse est similaire à celui des enquêtes faites dans d’autres pays. En effet, si l’on tient pour secondaire la tendance qui consiste à rendre l’État responsable de tout ce qui est collectif et donc à le tenir pour responsable de tout ce qui ne fonctionne pas, et si l’on ne souligne pas le refus des Espagnols à adhérer à un parti politique ou à s’affilier à un syndicat, les composantes de la culture politique des Espagnols se rapprochent du modèle de l’Union européenne : légitimité de la démocratie, relative satisfaction quant à son fonctionnement, préférence partisane pour le centre, choix des réformes plutôt que de la révolution, désintérêt pour la politique et pour les problèmes de gouvernement. Autant de paramètres et de valeurs qui forment la culture politique des démocraties occidentales d’aujourd’hui. En cela, comme en ce qui concerne le nombre d’enfants par femme ou de mariage ou bien d’autres points encore, les Espagnols, avec la démocratie, ont cessé d’être différents.
â–¡
[1]
Le groupe mixte au Parlement espagnol correspondrait,
mutatis mutandis, au groupe des non-inscrits. Il rassemble des députés de plusieurs partis qui, ainsi constitués en groupe, bénéficient des avantages de la représentation parlementaire.
[*]
Santos Juliá
est directeur du Département d’histoire sociale et de la pensée politique de l’université nationale d’enseignement à distance (UNED, Madrid). Parmi ses ouvrages récents, on compte Manuel Azaña. Una biografía política
(Madrid, 1990), Los socialistas en la política española, 1879-1982
(Madrid, 1997), Un siglo de España. Política y Sociedad
(Madrid, 1999) et sous sa direction Violencia política en la España del siglo XX
(Madrid, 2000). Par ailleurs, il est un collaborateur régulier du quotidien El País.