2002
Vingtième siècle
Les 25 ans de l’Espagne démocratique
L’économie espagnole depuis la transition
Une trajectoire européenne et méditerranéenne
Gérard Chastagnaret
[*]
Volontiers présentée comme un nouveau miracle, l’histoire économique de l’Espagne fait face sur la période démocratique à plusieurs défis. Sortir de la logique franquiste de développement sans démocratie dans un contexte de crise économique, au moment même où la priorité est politique : telle a été l’équation des gouvernements centristes d’Adolfo Suárez. L’ambition et l’action des socialistes de Felipe González a été de s’attaquer aux réformes structurelles pour pouvoir revendiquer pleinement une place en Europe. Le gouvernement Aznar, fort de résultats statistiques flatteurs, propose aujourd’hui un « modèle espagnol ». Gérard Chastagnaret repasse dans cet article les tendances lourdes de l’évolution espagnole qui loin d’entrer aisément dans une chronologie strictement politique méritent d’être mises en relation avec un cadre d’analyse trop souvent oublié : la Méditerranée.
Often presented as a new miracle, Spain’s economic history has to come to grips with several challenges during the democratic period. Getting out of the Franquist logic of development without democracy in an economic crisis, in a period in which politics is the priority : that was the equation of Suarez’ centrist governments. The ambition and action of Felipe Gonzalez’ socialists meant dealing with the structural reforms to be able to claim a full-fledged place in Europe. Aznar’s government with its flattering economic statistics is offering a “Spanish model” today. Gérard Chastagnaret goes over the major tendencies of the Spanish situation that, far from entering easily into a strictly chronological policy, deserve to be linked up with a too-often neglected framework : the Mediterranean.
Volontiers présentée comme un nouveau miracle, l’histoire économique de l’Espagne fait face sur la période démocratique à plusieurs défis. Sortir de la logique franquiste de développement sans démocratie dans un contexte de crise économique, au moment même où la priorité est politique : telle a été l’équation des gouvernements centristes d’Adolfo Suárez. L’ambition et l’action des socialistes de Felipe González a été de s’attaquer aux réformes structurelles pour pouvoir revendiquer pleinement une place en Europe. Le gouvernement Aznar, fort de résultats statistiques flatteurs, propose aujourd’hui un « modèle espagnol ». Gérard Chastagnaret repasse dans cet article les tendances lourdes de l’évolution espagnole qui loin d’entrer aisément dans une chronologie strictement politique méritent d’être mises en relation avec un cadre d’analyse trop souvent oublié : la Méditerranée.
En janvier 2002, l’Espagne a pris la présidence de l’Union avec une réelle volonté de servir la construction européenne, mais aussi avec l’assurance d’un pays qui ne doute ni de sa force, ni de la pertinence de ses choix. L’observation s’applique tout particulièrement à l’économie. Le temps est loin – il y a pourtant moins de vingt ans – où l’Espagne devait, pour entrer dans la Communauté, convaincre certains futurs partenaires réticents. Il lui avait fallu alors démontrer que la Péninsule – car les deux pays ibériques faisaient l’objet d’un traitement conjoint – était déjà assez industrielle et riche de potentialités pour avoir pleinement le droit de participer à un club de démocraties développées et que, en dépit de problèmes régionaux analogues à ceux du Sud italien, elle ne serait nullement un gouffre à subventions. Le temps n’est même plus où nous pouvions présenter, il y a tout juste dix ans, l’évolution économique espagnole comme un modèle, séduisant bien que fallacieux, pour « sortir du Sud »
[1]. Ce n’est plus au Sud que s’adresse le nouveau modèle espagnol, mais aux pays développés eux-mêmes. En 1998, le secrétaire d’État à l’Économie signait un éditorial affirmant que « l’Espagne a étrenné un nouveau modèle de croissance économique, dans lequel on a réussi à rendre compatible un net redressement économique avec des gains substantiels dans le contrôle des grands équilibres »
[2]. L’ambiguïté de l’application de l’adjectif « nouveau » (concernait-il le modèle lui-même ou son usage en Espagne ?) pouvait alors nuancer l’audace du propos, mais en trois ans, l’évolution économique du pays a contribué à fortifier les dirigeants et nombre d’Espagnols dans l’idée que l’Espagne s’inscrivait dans une dynamique pratiquement sans égale parmi les pays industriels européens : le pays subit moins que d’autres les effets de la récession et devrait même surmonter sans grand dommage le choc de la crise argentine.
Cette représentation, largement partagée à l’étranger, d’un second « miracle espagnol », après celui de la croissance des années 1960, pose trois séries de problèmes. La première concerne la réalité même des performances affichées : l’évolution de l’économie espagnole au cours des dernières décennies se distingue-t-elle vraiment aussi bien par rapport au propre passé national comme par rapport aux autres pays européens ? La seconde série d’interrogations porte sur les racines du mouvement. Faut-il, notamment au nom du poids de l’environnement international, marginaliser le rôle des politiques prompts à revendiquer les mérites de toute évolution positive ? Restent enfin les points incertains, sinon négatifs, occultés consciemment ou non par les protagonistes ou thuriféraires du nouveau miracle espagnol. À la charnière des 19
e et 20
e siècles, l’Espagne donnait l’image même d’un pays affecté par une crise profonde, pour laquelle la perte de Cuba avait joué un rôle de révélateur
[3]. L’Espagne de ce nouveau tournant de siècle fait au contraire figure de modèle positif. Les études récentes ont invité à nuancer les appréciations sur les années 1900. Ne faudrait-il pas en faire autant pour la période actuelle, c’est-à-dire sortir enfin de ces clichés en noir et blanc qui ont si longtemps tenu lieu de grilles de lecture d’un pays qui participe non seulement de la complexité de tous les pays développés, mais aussi peut-être de celle dérivée de son appartenance à plusieurs espaces ?
â—¦ Une transition dans la tourmente économique
L’économie mondiale entre en crise à partir de 1974, mais jusqu’à la fin de la décennie, l’Espagne accordera au politique une priorité explicable par les conditions de sortie de dictature, mais qui ne se justifie nullement par la situation économique du pays à la fin du franquisme et devient source de problèmes spécifiques de sortie de crise.
Certes les années du
desarrollo, contrôlé par l’Opus Dei depuis sa mise en place au début des années 1960, se sont caractérisées par une croissance spectaculaire ainsi que par un réel mouvement de modernisation des structures. Le PIB progresse à un rythme annuel de 6,5 % de 1965 à 1973
[4]. L’impulsion vient en particulier de l’industrie : de 1961 à 1973, le taux de croissance moyen annuel de la production industrielle dépasse 10 %, atteignant même 15 % certaines années
[5]. L’agriculture participe cependant aussi à la modernisation, par une concentration des exploitations et une évolution profonde des méthodes, au détriment d’un facteur travail que l’émigration vers les villes ou l’étranger, rend de plus en plus coûteux et au profit de l’investissement dont la progression du nombre des tracteurs (57 000 en 1960, 260 000 en 1970)
[6] constitue un bon indicateur. Conséquence : la productivité du travail agricole a doublé en dix ans et, sans être aussi spectaculaire, l’augmentation de la production crée des difficultés sectorielles de débouchés.
L’ouverture de l’économie espagnole, recommandée par tous les experts internationaux à la charnière des années 1950-1960, a elle aussi considérablement progressé : en 1974, les exportations représentent 10,7 % du PNB, deux fois plus que dix ans plus tôt
[7]. La signature, en 1970, au terme de huit années de tribulations dues à la situation politique de l’Espagne, d’un accord d’association avec la CEE, a constitué une étape importante dans l’ouverture économique du pays, d’autant plus que la double dissymétrie des réductions tarifaires, au profit de l’Espagne et des produits industriels, sert le dynamisme de l’économie nationale.
L’ouverture économique de l’Espagne n’a pas été seulement commerciale. Elle a porté aussi sur le tourisme : les dizaines de millions d’Européens viennent chaque année chercher dans la Péninsule mer, soleil et exotisme de pacotille, faisant des services, au côté des remises des émigrants, l’un des postes fondamentaux de l’équilibre d’une balance des paiements courants toujours confrontée à un lourd déficit commercial. Enfin, renouant avec un mouvement ancré dans le 19e siècle, l’économie espagnole est redevenue très attractive pour les capitaux étrangers. À la faveur de diverses mesures d’abolition de la réglementation nationaliste, plusieurs firmes multinationales se sont implantées ou ont développé leur présence en Espagne, dans une double optique, de base de production européenne et de conquête d’un marché intérieur espagnol prometteur : l’automobile en offre les cas les plus emblématiques, avec Renault à Valladolid et Ford à Valence.
Ce tableau flatteur sert l’Opus Dei habile à utiliser le
desarrollo comme « marchandise politique »
[8], mais il ne saurait masquer les faiblesses et les fragilités, aussi bien internes qu’externes, de l’économie du franquisme finissant. À l’intérieur, avec les conflits sociaux dont la dictature n’empêche pas l’émergence, se posent plusieurs problèmes majeurs.
Le premier est celui du maintien et même du renouvellement de l’intervention étatique. Les mesures de libéralisation de l’économie, prônées depuis la fin des années 1950, un temps mises en œuvre, ont vite tourné court dès le milieu des années 1960 : c’était, pour les nouveaux maîtres de la politique économique, se priver d’un précieux outil de contrôle politique. Les plans de développement, démarqués de la planification indicative à la française, la loi sur les industries «
de interés preferente », les pôles de développement, les actions concertées en faveur de certains secteurs, sont autant d’outils de pouvoir d’utilisation souvent peu productive : peu de pôles – Huelva, La Corogne et Valladolid
[9] – sont de vrais succès, surtout à côté de la croissance industrielle de Barcelone et Madrid. Les initiatives sectorielles sont souvent à courte vue, par exemple dans le domaine sidérurgique.
À cela s’ajoute une politique structurelle marquée par la réorientation de l’Institut national de l’industrie (INI), non plus vers le service d’une politique autarcique, mais vers une subordination aux intérêts privés, par « incorporation » à l’organisme public d’entreprises en difficultés structurelles graves dans plusieurs secteurs : chantiers navals, sidérurgie, extraction houillère. Hunosa, créée en 1967 par rachat d’entreprises asturiennes est emblématique d’une démarche, à la fois coûteuse et dépourvue de possibilités de modernisation, faute de moyens.
Les problèmes de structure ne concernent pas seulement les entreprises publiques ni même la seule industrie : ils touchent aussi la banque. Les années 1960 sont pourtant un âge d’or, en termes de pouvoir et de rentabilité. Sa fragilité n’est guère liée à la législation de 1962 : celle-ci introduit à contretemps une spécialisation bancaire alors abandonnée, même en France, mais elle est appliquée sans changement profond des structures et des pratiques. Elle est due surtout à l’exiguïté relative des entreprises à l’échelle internationale ainsi qu’aux modalités et coûts de fonctionnement d’un secteur engourdi dans les facilités du monopole national et des liens avec le pouvoir.
Enfin, l’Espagne de la dictature laisse un héritage particulièrement négatif dans le domaine des finances publiques. L’interventionnisme étatique va de pair avec une grande faiblesse des prélèvements, la nature du système fiscal, le niveau des impôts et taxes et les pratiques de calcul et de perception cumulant leurs effets pour priver l’État des moyens d’une politique économique ambitieuse et pour empêcher la mise en œuvre de l’État Providence – Estado de bienestar – alors généralisé en Europe occidentale. La réponse aux attentes sociales implique une forte progression des dépenses sociales, pour les écoles, la santé, les retraites… et donc une véritable reconstruction fiscale du pays.
Les fragilités externes du pays se lisent en termes de dépendance, à l’égard de centres de décision extérieurs pour les investissements et surtout, plus généralement, à l’égard de la conjoncture internationale : pour les flux de capitaux, pour le tourisme, sensible à toute évolution des capacités de consommation, pour les migrants, menacés par la récession, pour l’énergie enfin. Malgré une politique de construction de barrages aux résultats non négligeables, l’Espagne a fondé sa croissance industrielle sur une énergie pétrolière à bon marché et se trouve donc touchée de plein fouet par les chocs pétroliers successifs des années 1970.
Certes, tout n’était pas négatif dans la situation de l’économie espagnole de la fin de la dictature. Le mouvement de modernisation, les niveaux de production et de productivité atteints, la pleine intégration de la population aux exigences productives et aux standards de consommation occidentaux constituaient des différences majeures avec la situation qui serait celle des pays de l’Est quinze ans plus tard, et l’Espagne possédait déjà l’économie de marché. Cependant, compte tenu de ses faiblesses et de ses fragilités, plus grandes que dans n’importe quel pays occidental, la situation effective du pays aurait dû être un sujet majeur de préoccupations. La situation appelait une réponse vigoureuse à la crise. Or le processus initial de la transition va différer de plusieurs années l’affrontement des difficultés.
â—¦ 1974-1982 : La crise, entre négation et traitement conjoncturel
[10]
Comme au début des années 1930, la crise économique internationale coïncide en Espagne avec une fin de dictature. La similitude alimente alors des oracles pessimistes, en attente d’un été 1936, qui oublient les différences profondes de situation : l’environnement international, la modernisation en cours du pays comme sa situation politique. Ce n’est pas une démocratie retrouvée, mais une dictature à bout de souffle qui subit le premier choc de la crise. Les responsables du régime en font une lecture minimale, en termes de durée et de profondeur : les réserves du pays doivent permettre de passer sans mesure spécifique le cap d’une crise courte. Derrière cette assurance et ces illusions, s’esquisse au moins une volonté : celle d’éviter le « front social » que ne manqueraient pas d’ouvrir des mesures impopulaires. D’où une « politique compensatoire » qualifiée de « délirante » par l’économiste Enrique Fuentes Quintana, qui sera lui-même plus tard ministre des finances
[11]. Cette politique consiste à maintenir, à coups de subventions, le prix de l’énergie ainsi que celui de certains articles. Elle s’accompagne aussi, à la demande des syndicats franquistes, du maintien de l’indexation des salaires. Les résultats ne se font pas attendre : aggravation, pour l’Espagne, du choc pétrolier sur la balance commerciale, creusement du déficit budgétaire, création d’une véritable distorsion de l’offre, au détriment de l’Espagne, sur des marchés internationaux déjà en récession. De nombreuses entreprises, notamment petites et moyennes, ne peuvent résister et disparaissent. De 1974 à 1980, plus de deux millions d’emplois disparaissent. D’où une envolée du chômage, aggravé de surcroît par des retours de migrants : de 3 % en 1974, le taux de chômage passe à plus de 20 % au début des années 1980
[12].
Il faut attendre le second semestre 1977 pour que l’évolution politique permette enfin d’apporter une première série de réponses à la crise. Le second gouvernement d’Adolfo Suárez, désormais mieux assuré après l’élection, en juin dans un cadre démocratique, d’une assemblée constituante. Les pactes de la Moncloa, négociés par Fuentes Quintana, devenu ministre de l’Économie et vice-président du Gouvernement, constituent un ensemble complexe de décisions et de propositions
[13]. Les premières sont des mesures conjoncturelles, répondant à des nécessités urgentes d’assainissement : contrôle de la progression de la masse monétaire (alors que l’inflation dépasse 25 %), politique budgétaire de contrôle des dépenses publiques et de limitation du déficit, dévaluation de la peseta et flottaison du taux de change pour relancer les exportations, politique des revenus fondée sur l’inflation prévue et non sur celle de l’année écoulée. Les réformes projetées concernaient d’abord les finances publiques. Était affirmée notamment la nécessité d’une convergence vers un modèle européen fondé sur trois piliers fiscaux : la TVA, l’impôt sur les sociétés et celui sur les personnes physiques, ce qui impliquait une refonte complète de l’administration fiscale. D’autres volets portaient sur le système financier, qui devait être à la fois libéralisé et mieux contrôlé, sur la rénovation de la gestion des entreprises publiques et enfin sur les relations de travail, pour assouplir le cadre franquiste et limiter les charges d’embauche. Enfin, étaient esquissées les lignes directrices de réformes structurelles dans les secteurs de l’énergie, de l’industrie et de l’agriculture.
La mise en œuvre immédiate des mesures conjoncturelles apporte une réponse aux urgences les plus pressantes et permet aux acteurs politiques de se consacrer pleinement à la priorité du moment, l’élaboration de la Constitution. Cependant, les réformes de fond ne sont pas entreprises et la dynamique issue des pactes de la Moncloa s’essouffle au bout de quelques mois. L’inertie domine à nouveau lorsqu’intervient, en 1979, le second choc pétrolier et elle participe à la grave détérioration du climat politique, à cette montée des inquiétudes et même de la crainte face aux menaces de déstabilisation qui se concrétisent le 23 février 1981, avec la tentative de coup d’État aux Cortes. Les raisons de cette dégradation ne sauraient désormais résider dans la seule priorité du politique, d’autant plus que l’Espagne est, depuis décembre 1978, dotée d’une constitution démocratique. Parmi les éléments déterminants, il convient, une nouvelle fois, de souligner la nature même de l’UCD, parti d’Adolfo Suárez, encore vainqueur des élections de 1979. On a souvent mis en avant l’effet paralysant du caractère hétérogène de ce conglomérat. En fait, il faut aussi prendre en compte la culture politique et l’enracinement socio-économique de la plupart de ses responsables. La mise en œuvre des réformes de fond heurtait tout à la fois leur culture et leurs intérêts. La modernisation économique du pays appelait l’arrivée au pouvoir d’une nouvelle élite, dont la culture marquerait enfin une rupture avec la période de la dictature, moins en termes de savoir ou d’idéologie partisane que de conception des missions de l’État à l’égard de l’économie et des responsabilités citoyennes à l’égard de la collectivité publique.
â—¦ 1982-1993 : Le temps des réformes
Lorsque les socialistes arrivent au pouvoir, en 1982, tous les pays européens ont engagé des politiques d’assainissement économique. Tout, ou presque, reste à faire en Espagne. Cette situation permet de comprendre tout à la fois l’ampleur de la nouvelle majorité et la nature des enjeux : en Espagne, il s’agit beaucoup moins de mettre en œuvre une politique socialiste à la française que de moderniser l’État, notamment dans ses missions et son fonctionnement économiques. D’ailleurs, au-delà des solidarités politiques, les premières années du gouvernement Mauroy en France serviront plutôt de contre-modèle à la jeune équipe de dirigeants espagnols, moins du fait des nationalisations, hors de propos en Espagne, que des avatars de la politique anticyclique de relance de la consommation des ménages
[14]. Toutes les conditions sont désormais réunies pour la mise en œuvre d’une politique de modernisation différée depuis trop d’années.
Outre sa propre majorité, le pouvoir socialiste bénéficie, pendant plusieurs années et, dans certains cas, tout au long de la décennie, de plusieurs atouts. L’un des plus précieux est l’attitude des salariés devant les implications sociales de la nouvelle politique gouvernementale. Les syndicats font preuve d’une grande modération dans les revendications salariales, concentrant leur vigilance sur l’emploi lui-même. Les mesures de restructuration industrielle suscitent localement des mouvements qui peuvent acquérir une grande vigueur, mais ne débouchent jamais sur une contestation nationale. En dépit de son caractère drastique, la réforme, en 1985, du calcul des pensions de la Sécurité sociale engendre certes des amertumes, mais pas de véritable mouvement social
[15]. Il faut attendre la fin de 1988, avec la grève générale du 14 décembre et la manifestation du 16, pour qu’éclate enfin un mouvement social de grande ampleur, qui est l’expression d’un mécontentement différé et surtout la revendication que les travailleurs soient enfin associés aux fruits de la croissance retrouvée. La traduction électorale de cette déception sociale sera encore plus différée par glissement partiel de l’électorat socialiste vers des milieux non salariés, en particulier les retraités.
L’environnement international constitue une autre chance de l’Espagne, à deux titres différents. D’une part, même si le tourisme avait été relativement peu affecté par la crise, le redressement de la conjoncture internationale atténue les difficultés d’une économie particulièrement ouverte sur l’étranger. D’autre part, l’adhésion à l’Europe, sollicitée dès juillet 1977, longtemps bloquée par les exigences françaises, en particulier sur les produits agricoles méditerranéens, reçoit une impulsion décisive du Conseil européen de Stuttgart, en juin 1983
[16]. Le traité d’adhésion est signé deux ans plus tard, le 12 juin 1985, avec entrée en vigueur au 1
er janvier 1986.
Prévoyant une phase de transition relativement courte, assortie de mesures spécifiques pour certaines productions, surtout agricoles, l’adhésion à la CEE impose des contraintes parfois sévères, mais elle présente surtout le double avantage de consolider l’ouverture extérieure du pays et de favoriser l’entreprise de modernisation. Elle constitue, en effet, pour les dirigeants espagnols, soit une incitation, soit une caution à l’égard de l’opinion publique : le gouvernement pourra arguer des contraintes européennes aussi bien pour l’introduction de la TVA (IVA) que pour certaines politiques sectorielles particulièrement rigoureuses.
Les mesures d’assainissement
Ces atouts, intérieurs et extérieurs, se révèlent fondamentaux pour un gouvernement confronté à une situation profondément dégradée. La politique d’assainissement enfin engagée, radicalement nouvelle par rapport aux années précédentes et conduite dans la durée de manière cohérente, est avant tout une politique monétaire. Inaugurée par une forte dévaluation de la peseta à la fin de 1982, elle se complète, en 1983, d’un accord, débattu au Parlement, avec les entités bancaires, qui permet de modifier les règles de la régulation monétaire et du financement du déficit de l’État
[17]. Les effets de ces mesures se trouvent largement annulés, en 1985, par le coût budgétaire des transferts sociaux, en progression dès l’arrivée au pouvoir des socialistes : le ratio déficit budgétaire/PIB passe de 3 % en 1981 et 1982 à 5,4 % en 1983 et 1984 et même 6,2 % en 1985.
Les résultats de ces mesures sur les grands indicateurs économiques sont très inégaux. Les comptes extérieurs, très dégradés en 1982, surtout du fait du déficit commercial, commencent à se redresser à partir de 1983, la dévaluation favorisant la reprise du tourisme et la compétitivité des produits espagnols. L’inflation régresse, mais avec un décalage : le taux moyen d’inflation des années 1980-1984 reste supérieur à 13 % et il faut attendre 1985 pour que l’Espagne entre, avec 8,8 %, parmi les pays à inflation « à un chiffre »
[18]. Après plusieurs années de stagnation, voire de récession (en 1979 et 1981), le PIB retrouve peu à peu une croissance soutenue : sa progression annuelle dépasse à nouveau 2 % en 1985 (2,3 %) pour atteindre 3,3 % en 1986
[19]. L’emploi reste la variable la plus résistante à la reprise. Même si le taux annuel des destructions a baissé, passant de 2,37 % entre 1977 et 1981 à 1,28 % entre 1981 et 1985, l’économie espagnole ne cesse de perdre des emplois : les suppressions affectent toujours l’industrie, qui aura perdu 21 % de ses emplois entre 1978 et 1984, avec de forts impacts régionaux, notamment dans les régions cantabriques. La banque est désormais concernée : 58 établissements sont touchés sur les 110 du pays et nombre d’entre eux disparaissent
[20]. A ce mouvement s’ajoutent les effets du
baby boom des années 1960 ainsi que la volonté croissante des femmes de s’insérer durablement sur le marché du travail. De ce fait, le taux de chômage officiel culmine à 21,4 % en 1985
[21]. Cette année-là constitue pourtant une date charnière : avant l’entrée du pays dans la CEE, alors même que le chômage augmente, l’économie est redevenue créatrice nette d’emplois, avec un solde positif de 45 000 postes, dû au secteur des services
[22].
L’engagement d’une politique de réformes
Celles-ci touchent à la fois l’économique et le social. En ce dernier domaine, les socialistes étaient confrontés à une situation très délicate, du fait d’un héritage franquiste marqué notamment par de grandes rigidités des cadres juridiques d’emploi et la faiblesse des transferts sociaux
[23]. Il était hors de question de renouveler les accords de la Moncloa, conclus dans une conjoncture politique exceptionnelle et qui avaient épuisé leurs effets. Les accords conclus entre 1982 et 1985 n’impliquent d’ailleurs pas toujours le gouvernement, mais parfois seulement les partenaires sociaux. Ils comprennent en général deux volets, l’un sur les salaires, l’autre sur la protection sociale, et parfois des dispositions sur d’autres domaines, sur les conditions de travail et les relations sociales. L’accord économique et social de 1985 (AES) est sans nul doute le plus important, par ses dispositions sur les salaires et par l’assouplissement des conditions du recours à des contrats de travail temporaires. Le contenu général de ces accords témoigne moins d’un volontarisme social que du souci du gouvernement de concilier la lutte contre la spirale inflationniste et une certaine flexibilité de l’emploi avec certaines avancées sociales. Plus généralement, les négociations sociales restent marquées, jusqu’au milieu des années 1980, par un certain manque d’autonomie de la revendication sociale encore quelque peu seconde par rapport aux priorités de la construction de la démocratie
[24].
Parmi les mesures de caractère structurel prises à partir de 1982, l’une des plus importantes est la cessation d’une pratique, héritée du franquisme, d’incorporation à l’INI d’entreprises en difficulté : cette politique de socialisation des pertes avait connu un regain considérable sous les gouvernements UCD, au point que ces incorporations sont à l’origine de 70 % des pertes du secteur en 1983. À la seule exception, de fait très particulière pour des raisons politico-financières, du groupe RUMASA, non seulement aucune entreprise n’est plus intégrée à l’INI, mais l’institution s’engage dans une sévère cure d’amaigrissement : ses effectifs diminuent de 40 000 emplois entre 1983 et 1985
[25].
Par ailleurs, le gouvernement s’engage enfin dans une politique d’ajustement énergétique et surtout de soutien à la reconversion industrielle. La première, visant à l’économie d’énergie et à la diversification des sources, ne donne que des résultats limités, parce qu’elle intervient tard, à contresens de prix désormais orientés à la baisse, et parce qu’elle doit composer avec des intérêts privés très puissants dans le secteur électrique. La reconversion industrielle touche plusieurs secteurs associant excès de capacités productives et retards de modernisation : sidérurgie, constructions navales, électroménager. Assorties notamment de la mise en place d’un système de préretraites, de la création de fonds d’emplois et d’un étalement dans le temps, ces opérations ont pu faire l’objet de critiques, sur leur coût pour les finances publiques, sur leur durée excessive et sur les illusions qu’elles ont entretenu localement
[26]. Les critiques s’adressent aussi à l’appui des finances publiques au sauvetage du secteur bancaire : les opérations se révèlent très coûteuses pour le budget, sans effet probant sur la compétitivité externe des entreprises
[27]. Cependant, cette politique d’ensemble, combinant volontarisme économique, préoccupation sociale et habileté politique, constitue la rupture, attendue et non dénuée de courage, avec les facilités antérieures ainsi qu’une forme efficace de convergence avec l’Europe avant même l’entrée dans la CEE
[28].
L’Espagne dans l’Europe
Dès avant son entrée dans la Communauté européenne et depuis plusieurs années déjà, le pays avait donc commencé à affronter la crise et certains de ses problèmes structurels majeurs. Les acquis sont particulièrement patents dans le domaine de l’industrie, même si les « secteurs en reconversion » font encore apparaître un excédent de 70 000 employés à la fin de 1987
[29]. La deuxième moitié des années 1980 apporte cependant une double impulsion aux réformes et à la croissance économique. La première impulsion est liée à l’entrée dans l’Europe. L’Espagne obtient ainsi accès aux divers fonds structurels européens, qui vont jouer un rôle de complément des financements nationaux
[30]. Les instructions européennes donnent aussi une forte légitimité aux restructurations sectorielles, qui sont accentuées, notamment dans la sidérurgie et qui gagnent peu à peu l’ensemble des branches, y compris, en 1993, l’extraction houillère aux structures totalement obsolètes, dans un bassin asturien qui constituait jusque là un bastion socialiste. La privatisation des entreprises publiques, la vente des participations d’État, la fin de plusieurs monopoles publics constituent d’autres axes d’une politique résolue de convergence européenne, dont témoigne aussi la modernisation boursière, à partir de 1990. La seconde impulsion de la période est liée au redressement de la conjoncture internationale à partir de 1985, sauf courte alerte boursière en 1987. Plus que sur les flux touristiques, déjà rétablis, l’effet en est sensible sur les investissements étrangers, au rôle actif dans la modernisation de l’appareil productif.
Au début des années 1990, l’Espagne a fait plusieurs pas importants sur la voie de la convergence européenne : en dépit de certaines inégalités sectorielles, les structures économiques ont été largement rénovées ; la peseta est intégrée au SME en 1989 ; la stagnation démographique aidant, le revenu par habitant a fortement progressé, et la population bénéficie d’un système de protection sociale généralisé. Ce panorama flatteur présente cependant plusieurs zones d’ombre. Avec l’arrivée sur le marché du travail de la génération du baby boom des années 1960, avec aussi la volonté de plus en plus marquée des femmes de s’insérer durablement dans la vie active, le chômage reste encore à un niveau très élevé, supérieur à 16 % de la population active à la fin des années 1980. Les limites de la protection sociale, surtout en matière de retraites, ainsi que les inégalités d’accès aux fruits de la croissance, après avoir provoqué un mouvement social d’ampleur exceptionnelle, du 14 au 16 décembre 1988, entretiennent une certaine déception devant la politique sociale. Par ailleurs, malgré sa réduction, le déficit budgétaire demeure élevé, aggravé par celui de collectivités territoriales soucieuses d’asseoir leur visibilité par la rénovation ou la création d’équipements. Enfin, les hausses de coûts de production, notamment salariaux, minent de plus en plus la compétitivité internationale d’entreprises insuffisamment modernisées, difficulté soulignée par la rigidité de change de la peseta au sein du SME. Dans ces conditions, les deux grandes manifestations internationales organisées par l’Espagne en 1992, l’exposition universelle de Séville et les Jeux olympiques de Barcelone, sont à la fois la reconnaissance d’un redressement spectaculaire et le masque de difficultés persistantes ou émergentes.
L’année 1992 illustre en effet déjà la fragilité des résultats et la dépendance extérieure de l’économie espagnole. La crise du SME et la mauvaise conjoncture internationale rendent intenable la politique monétaire de maintien de la parité de la peseta. Cette stratégie, liée notamment au rôle du capital international dans le financement extérieur de l’endettement, s’accompagne de taux d’intérêt très élevés pour maintenir le caractère attractif d’une monnaie « faible », et devient doublement pénalisante pour l’économie, parce qu’elle renchérit l’accès au crédit et pénalise les exportations. Or le chômage atteint de nouveaux sommets. Dès le deuxième semestre de 1992, le pays s’engage dans une série de dévaluations – quatre au total en 1992 et 1993. Celles-ci relancent les exportations et apportent donc un bol d’air aux entreprises, sans empêcher toutefois un coup d’arrêt à la croissance ni une forte reprise du chômage. Ces interventions sur la monnaie témoignent aussi que l’Espagne est encore loin de pouvoir s’inscrire pleinement dans la démarche de convergence européenne : elles ne sont pas seulement le résultat d’une marche trop forcée, elles résultent aussi du maintien de facilités ou de laxismes, en matière fiscale et budgétaire notamment, incompatibles avec les objectifs fixés par les critères de Maastricht
[31].
â—¦ Depuis 1994 : Le paradigme européen
Une croissance forte et équilibrée
La mise en place d’une politique économique renonçant aux facilités des déficits publics et de l’inflation précède le changement de majorité politique de 1996 avec l’arrivée au pouvoir du Parti populaire. Cette nouvelle orientation, qui répond d’abord à la volonté de satisfaire aux critères de convergence de Maastricht, est prise déjà par les socialistes, après leur difficile victoire électorale de 1993, sous l’impulsion du ministre de l’Économie – et futur commissaire européen – Pedro Solbes ; elle se traduit en particulier par la loi de 1994, conférant une pleine autonomie à la Banque d’Espagne. Cette décision, sans originalité à l’échelle européenne, revêt un caractère particulier en Espagne où la banque centrale a toujours été un instrument privilégié de gestion des déséquilibres. Par ailleurs, les déficits publics et l’inflation commencent à être contenus. Le Parti populaire poursuit et accentue cette politique, avec des résultats incontestables, favorisés par l’environnement international : une conjoncture forte et une confiance dans l’Europe partagée par la population espagnole. La privatisation d’entreprises publiques et les réformes introduites sur l’encadrement du marché du travail, en particulier en 1997, témoignent d’une volonté d’asseoir la croissance économique sur des bases nouvelles, associant libéralisme et partenariat social. Les réponses des entreprises, nationales et étrangères, ainsi que celles des syndicats donnent une large assise à la démarche, en particulier en termes de consensus social.
Les résultats sont impressionnants : de 1997 à 2000, le PIB progresse en moyenne de plus de 3,5 % par an, avec même un taux de 4,1 % en 2000. La croissance devient forte créatrice d’emplois, signe que les retards de productivité de l’économie espagnole sont enfin résorbés : de 1996 à 1999, les créations nettes d’emplois atteignent 1,5 million. Enfin, tous les indicateurs témoignent d’une convergence européenne inespérée au début de la décennie : la comparaison de l’année 1998 avec celle de 1993 est particulièrement significative : l’inflation est passée de 5,6 à 2,2 %, les taux d’intérêt à long terme de 10,1 à 4,5 %, le déficit public de 6,9 à 2,2 % du PIB. Le seul îlot de résistance, qui ne peut se résorber que sur la longue durée, demeure le ratio entre la dette publique et le PIB : de 60 % en 1993, il est même passé à 67,4 % en 1998
[32].
D’autres ombres au tableau sont connues. Il ne faut pas surévaluer les problèmes de comportements frauduleux fondés sur les connivences avec les pouvoirs ou le dévoiement d’aides publiques, y compris européennes, dans l’affaire du lin par exemple : l’Espagne n’est pas confrontée à des problèmes spécifiques de liens entre pouvoirs et milieux d’affaires. Plus sérieux sont le maintien d’un niveau de chômage important et l’ampleur de l’économie souterraine, qui non seulement relativise la crédibilité des statistiques, celles du chômage en particulier, mais témoigne aussi du maintien de pratiques de dissidence économique à l’égard du pouvoir. Jusqu’à ces derniers mois, la stagnation démographique liée à l’effondrement de la natalité constituait une difficulté bien plus grande encore, puisqu’elle menaçait l’avenir même de l’économie et de la société espagnoles. Les statistiques du début de l’année 2002, révélant un spectaculaire redressement des chiffres de population, ont été l’objet de commentaires de soulagement sinon de triomphe
[33]. Grâce notamment à la communauté linguistique ibéro-américaine, l’Espagne a trouvé une force de travail immédiatement disponible, en particulier comme personnel de service, et peut se poser, y compris en ce domaine, en pays modèle : une politique d’appel et surtout de régularisation contrôlée permettent d’ajuster de manière satisfaisante la variable travail aux nécessités de l’économie. Dans cette perspective, les problèmes de l’immigration africaine, sur les côtes andalouses ou canariennes, ne constituent pas un problème espagnol, mais simplement une difficulté liée à la position géographique du pays, de contact entre le Sud et une Europe développée, dont l’Espagne est désormais l’un des membres les plus affirmés et revendique d’être l’un des tout premiers acteurs.
Les non dits du modèle espagnol
Le renversement de la conjoncture internationale au cours de l’année 2001 n’a pas apporté de véritable remise en cause des options espagnoles en matière de politique économique. Au contraire, le pays peut se flatter de résister à la récession nettement mieux que la plupart des autres pays européens : le taux de croissance de 2001 a certes fléchi, mais il se situe encore à 2,8 % alors que le taux moyen de l’Union européenne est seulement de 1,7 %. Situé à 13 % de la population active à la fin de 2001, le taux de chômage est certes le plus élevé de l’Union européenne et a retrouvé un niveau inconnu depuis 1993, mais il reste loin des sommets des décennies précédentes.
Les signes inquiétants ne manquent cependant pas : à l’intérieur, c’est la faible progression de la demande interne, qui augmente seulement de 2,9 %, freinée par la décélération de la consommation des ménages (+ 2,7 % contre + 4 % en 2000) et surtout par la récession des biens d’équipement (– 2,2 % en 2001) ; c’est aussi la retombée des exportations de biens et services à des niveaux de croissance plus modestes (3,4 % contre 9,6 % en 2000), des chiffres qui illustrent une dépendance extérieure banale au sein des économies développées, mais qui montrent surtout ce que pouvaient avoir d’atypique les performances antérieures fondées sur des progressions exceptionnelles des exportations. La place de l’Amérique latine, et en particulier de l’Argentine, dans les stratégies de plusieurs des grandes entreprises des secteurs de la banque, de l’énergie ou des services, a récemment affecté de manière spécifique les résultats de ces sociétés et le mouvement de la Bourse espagnole
[34].
Par ailleurs, la conjugaison, financièrement réussie, d’une marche vers l’équilibre budgétaire avec une modération croissante de la pression fiscale, maintient ou aggrave la compression de certains postes de dépenses. Ainsi, sans être nullement une nouveauté, la faiblesse de l’effort public en matière de recherche développement reste toujours mise en lumière par les analystes de la situation économique espagnole. Depuis des décennies aussi, la dénatalité souligne durement les carences de la politique familiale. Une volonté politique nouvelle s’affiche en ce domaine. Il reste à vérifier si, au-delà des effets d’annonce, une politique d’envergure sera relancée – ou lancée – pour la réalisation d’équipements (crèches par exemple) ou le soutien financier aux familles.
La situation démographique du pays constitue à la fois l’un des présupposés du modèle espagnol et l’un des sujets de préoccupation majeurs pour les prochaines années. Jusqu’à présent, la chute de la natalité a constitué plus un atout qu’un handicap pour l’économie et les finances publiques espagnoles : elle a limité les coûts du renouvellement des générations dans tous les domaines, en particulier dans celui de l’éducation. Le recours, accentué depuis quelques années, à la main d’œuvre immigrée, permet d’avoir une force de travail directement productive, avec transfert des coûts antérieurs sur les pays d’origine. Au-delà de ses commodités, cette solution est porteuse de difficultés liées notamment au sous-emploi de toute la chaîne de formation. Le fait est particulièrement sensible au niveau universitaire. La chute des effectifs étudiants, déjà fortement engagée sans être encore à son terme, provoque un sous-emploi de l’encadrement alors même que l’âge de la retraite a été porté à 70 ans pour les professeurs, pour limiter l’effet de la faiblesse du niveau des pensions. Le résultat en est un engorgement de tous les niveaux de statuts universitaires, avec des répercussions sur le recrutement de jeunes chercheurs et donc un risque sérieux d’affaiblissement d’un potentiel national qui a témoigné, dans un environnement économique contraignant, d’un dynamisme et d’une inventivité de tout premier ordre au cours des dernières décennies.
Le dernier sujet d’interrogation évoqué ici concerne les inégalités des dynamiques spatiales sur l’ensemble de l’espace national et leurs conséquences en termes d’aménagement du territoire et de bon fonctionnement de l’Espagne des autonomies. La pluralité et l’autonomie des lieux de décision sur l’ensemble du territoire espagnol paraissent consubstantielles à un système de communautés disposant de très larges prérogatives dans le domaine économique comme dans celui de la fiscalité. La capacité d’impulsion économique fait partie des stratégies, de terrain et d’image, de tous les pouvoirs territoriaux. Or, deux phénomènes, de nature différente et à l’impact encore difficilement mesurable, viennent apporter des limites aux dynamiques territoriales. Le premier est le contrôle européen sur les aides aux entreprises, de plus en plus vigilant à l’égard des subventions des communautés autonomes : l’application rigoureuse des dispositions européennes aurait une incidence toute particulière au Pays basque, alors même que le pouvoir régional revendique un lien direct avec l’Union.
Le second phénomène, sans nul doute plus profond, fait l’objet d’une inquiétude certaine en Catalogne mais n’est pas propre à Barcelone puisqu’il touche aussi Séville et Bilbao. Il s’agit de l’affirmation, déjà forte, d’un nouveau mouvement de centralisation du pouvoir économique sur Madrid, dont la manifestation la plus visible est la fixation ou même le déplacement à Madrid de sièges sociaux d’entreprises. Pour l’historien économiste catalan Antón Costas, les racines du mouvement ne sont pas à rechercher uniquement, ni même principalement, dans un déphasage entre les cultures économiques régionales et les exigences de la nouvelle économie, mais dans la mise en œuvre en Espagne des logiques actuelles du libéralisme
[35]. Les nouvelles technologies et la libéralisation de pans entiers de l’économie ont entraîné, en Espagne comme dans les autres pays développés, l’apparition d’organismes régulateurs, en charge de l’attribution de concessions ou du respect des règles de la concurrence, pour la Bourse, l’énergie ou les télécommunications. À la différence de l’Allemagne ou de l’Italie, l’Espagne a situé dans sa capitale toutes ces nouvelles instances. La concentration en un même lieu du pouvoir politique et des instances de régulation économique aurait donc eu un effet de noyau pour des entreprises qui font reposer leur importance et leurs perspectives, certes sur leurs moyens, financiers, humains ou technologiques, mais aussi sur leur capacité de lobbying. De manière encore feutrée, mais assez nettement pour que le gouvernement ait pris conscience de l’enjeu, la géographie du pouvoir et des dynamiques économiques redevient un thème d’actualité, y compris politique. La référence négative n’est plus la centralisation franquiste, désormais largement oubliée, mais la macrocéphalie des pays d’Amérique latine, opposée à un modèle européen identifié au polycentrisme allemand.
â—¦ Un modèle méditerranéen au sein de l’Europe ?
Que l’Espagne en revendique la représentation ou aspire à l’obtenir, le modèle européen est au cœur des discours sur l’économie du pays. On voit aisément tout ce que le maniement de ce concept comporte d’instrumentalisation, y compris dans son contenu. La mise en œuvre de la convergence a facilité des lectures unificatrices, d’ailleurs différentes selon les auteurs et toujours simplificatrices : la géographie des instances de contrôle économique relève bien d’un autre « modèle européen », bien que non allemand, celui de la France.
Ce maniement, parfois risqué, de l’Europe s’accompagne de la plus grande discrétion, de la part des observateurs économistes, sur un autre vocable, celui de la Méditerranée, discrétion d’autant plus remarquable que les thèmes méditerranéens ont acquis, depuis une décennie, une force croissante dans les discours et les préoccupations politiques. Certes, pas plus que celui d’Europe, le mot ne saurait être considéré comme un concept scientifique, tant il véhicule de contenus différents et peut être le paravent de paresses d’analyse. On ne saurait cependant esquiver l’appartenance de l’Espagne à une aire, l’Europe méditerranéenne, dont l’histoire économique des deux derniers siècles présente de profondes originalités par rapport à celle de l’Europe nord-occidentale. Cette histoire ne peut s’analyser seulement en termes de retards, tant elle comporte aussi de rythmes et de dynamiques propres, en termes d’insertions sectorielles et de mobilisation des facteurs de production
[36].
L’histoire économique de l’Espagne des dernières décennies est bien
une histoire européenne, mais n’est-elle pas aussi
une histoire méditerranéenne ? Rapidité de réaction des années 1980 une fois surmontés les blocages politiques, des réponses à la crise fondées sur la combinaison de la rigueur de modèles politiques étrangers et la flexibilité des pratiques économiques et sociales, mobilisation de ressources extérieures pour faire face aux carences ou déséquilibres dans les facteurs de production, agilité de l’initiative privée, poids de la consommation dans le comportement des agents économiques, croissance spectaculaire sur une durée décennale : tous ces aspects montrent une insertion originale dans l’Europe comme dans la mondialisation. La discordance tenace des statistiques, de taux de croissance comme de chômage, constitue l’expression la plus visible de cette originalité
[37]. Dans cette perspective, l’Espagne ne peut prétendre au statut de modèle européen, ne serait-ce d’ailleurs que parce que celui-ci n’existe pas, mais elle est en revanche l’un des modèles européens, avec ses faiblesses, notamment démographiques, mais aussi toutes les ressources de ses dynamiques internes et de ses ouvertures.
â–¡
[1]
Gérard Chastagnaret, « Sortir du Sud : le modèle espagnol »,
Vingtième siècle. Revue d’histoire, 32, octobre-décembre 1991, p. 33-41.
[2]
Cristóbal Montoro, « Un nuevo modelo de crecimiento económico »,
Anuario El País, 1998, p. 336.
[3]
Gérard Chastagneret (dir.),
Crise espagnole et nouveau siècle en Méditerranée. Politiques publiques et mutations structurelles des économies dans l’Europe méditerranéenne (fin xix
e-début xx
e), actes du colloque de la Casa de Velázquez, Madrid, 25-25 mai 1998, Aix-en-Provence-Madrid, Publications de l’université de Provence-Publications de la Casa de Velázquez, 2000.
[4]
Albert Broder,
Histoire économique de l’Espagne contemporaine, Paris, Économica, 1998, p. 248.
[5]
Albert Carreras, « La industria : atraso y modernización », dans Jordi Nadal, Albert Carreras, Carles Sudrià (dir.),
La economía española en el siglo XX. Una perspectiva histórica, Barcelone, Ariel, 1987, p. 280-312 (réf. p. 308-309).
[6]
Gabriel Tortella,
El desarrollo de la España contemporánea. Historia económica de los siglos XIX y XX, Madrid, Alianza Editorial, 1994, p. 244.
[7]
Albert Broder,
op. cit., p. 224.
[8]
Jesús González,
La economía política del franquismo. Dirigismo, mercado y planificación, Madrid, Tecnos, 1979.
[9]
Albert Broder,
op. cit., p. 216.
[10]
Sur cette période, voir notamment José Luis García Delgado (dir.),
Economía española de la transición y de la democracia, Madrid, 1990.
[11]
Enrique Fuentes Quintana, « Tres decenios de la economía española en perspectiva », dans José Luis García Delgado (dir.),
España, t. 2 :
Economía, Madrid, Espasa-calpe, 1988, p. 3-75 (cit. p. 35).
[12]
José Luis García Delgado,
Un siglo de España. La economía, Marcial Pons, Madrid, 1999, p. 176.
[13]
Sur les accords de la Moncloa, voir Enrique Fuentes Quintana, « De los pactos de la Moncloa a la Constitución (julio 1977-diciembre 1978) » dans José Luis García Delgado (dir.),
Economía española de la transición y de la democracia,
op. cit., p. 23-34.
[14]
José Luis García Delgado,
Un siglo de España. La economía,
op. cit., p. 182-183.
[15]
Sur cette réforme des retraites, parfois omise par les études sur la période, voir Julio Segura, « Algunos problemas de la protección social : el caso de las pensiones »,
Papeles de Economía española, 37, 1988, p. 186-193, et Josep Gonzales y Calvet, « Transformación del sector público e intervención en la economía » dans Miren Etxezarreta (coord.)
, La reestructuración del capitalismo en España, 1970-1990, Barcelone, Fundación Hogar del Empleado-Icaria Editorial, 1991, p. 177-237.
[16]
Cf. Pedro Solbes Mira, « La economía española ante la CEE : el proceso de negociación » dans José Luis García Delgado (dir.),
Economía española de la transición y de la democracia,
op. cit., p. 486-500.
[17]
Francisco Javier Aristegui, « La política monetaria : un período crucial », dans José Luis García Delgado (dir.),
Economía española de la transición y de la democracia,
op. cit., p. 307-341 (réf. p. 331).
[18]
Cf. Rafael Myro Sánchez, « La evolución de las principales magnitudes : una presentación de conjunto », dans José Luis García Delgado,
Economía española de la transición y de la democracia, op. cit., p. 527-558 (réf. p. 553), et Juergen B. Donges, « Similitudes y diferencias con el entorno europeo »,
ibid., p. 559-580 (réf. p. 566).
[19]
Rafael Myro Sánchez, art. cité, p. 530.
[20]
Cf. Eduardo Bandrès Moliné, « Dimensión y costes de la crisis bancaria en España » dans José Luis García Delgado (dir.),
Economía española de la transición y de la democracia,
op. cit., p. 356-360.
[21]
Andrés Pedreño Muños, « Desempleo, fuerza de trabajo y mercado laboral », dans José Luis García Delgado,
Economía española de la transición y de la democracia,
op. cit., p. 395-419 (cf. p. 396-405).
[22]
Cf. Julio Segura, « Del primer gobierno socialista a la integración en la CEE : 1983-1985 », dans José Luis García Delgado,
Economía española de la transición y de la democracia,
op. cit., p. 59-77 (cf. p. 67).
[23]
Sur la politique sociale de la transition et des années 1980, voir Juan Ignacio Palacio Morena, « Relaciones laborales y tendencias organizativas de los trabajadores y de los empresarios », dans José Luis Garcia Delgado (dir.),
España, t. 2 :
Economía,
op. cit., p. 561-594 et Andrés Pedreño, art. cité.
[24]
Sur le lien entre le marché du travail et l’ouverture internationale du pays, voir notamment les contributions d’Andrés Pedreño et Eloisa Norman « Datos para el estudio de la internacionalización del capital humano en la economía española », ainsi que celle de Juan I. Palacio, « Una nota sobre movilidad de la mano de obra y determinación de salarios » dans Juan Velarde, José Luis García Delgado et Andrés Pedreño (dir),
Apertura e internacionalización de la economía española, Madrid, Ed. Colegio de Economistas de Madrid, 1991, p. 279-305 et 329-334. Voir aussi, dans Miren Etxezarreta (coord.),
La reestructuración del capitalismo en España, 1970-1990,
op. cit., la troisième partie, « Trabajo y capital » (p. 313-462), avec les contributions de Jesús Albarracín, Francisco Martínez De Pablos et José Luis Herrero.
[26]
Pour une lecture assez critique de la politique suivie, voir Julio Segura, art. cité.
[27]
Cf. Albert Broder,
op. cit., p. 255-257.
[28]
Pour un bilan d’ensemble des réformes, voir José María Serrano Sanz et Antón Costas, « La reforma del marco institucional », dans José Luis García Delgado (dir.),
Economía española de la transición y de la democracia,
op. cit., p. 505-525.
[29]
Cf. Juan Antonio Vázquez, « Crisis, cambio y recuperación industrial » dans José Luis García Delgado (dir.),
Economía española de la transición y de la democracia,
op. cit., p. 81-117 (tableau p. 104).
[30]
Cf. Albert Broder,
op. cit., p. 251-258.
[31]
Sur l’importance de la fraude à l’impôt sur le revenu (IRPF), notamment pour certains types de revenus, et la faiblesse de la répression au début des années 1990, voir Josep González y Calvet, art. cité, p. 195-200.
[32]
Cf. José Luis García Delgado,
Un siglo de España. La economía,
op. cit., p. 192.
[33]
En 2001, l’Espagne a connu sa croissance démographique la plus forte des trois dernières décennies, passant de 40,50 à 41,12 millions d’habitants. Plus d’un quart de la progression de 620 000 habitants a concerné la province de Madrid, qui en a gagné 167 000 (
El País, 10 janvier 2002, p. 23).
[34]
Cf., par exemple,
El País, 8 janvier 2002, p. 38.
[35]
Antón Costas, « Dinero o poder »,
El País, 31 décembre 2001 (article écrit à la suite d’un document du très influent « Círculo de Economía » soulignant la perte d’influence de la Catalogne en Espagne. Voir aussi, du même auteur, avec une argumentation plus développée, « Privatizaciones, liberalización y geografía del poder económico en España »
, El País, 10 janvier 2002, p. 12.
[36]
Cf., par exemple, Gérard Chastagnaret, « L’industrie en Méditerranée : une histoire en construction »,
Méditerranée, 3-4, 1997, p. 5-22.
[37]
Cf. Juergen B. Donges, « Similitudes y diferencias con el entorno europeo », art. cité.
[*]
Gérard Chastagnaret,
professeur d’histoire contemporaine à l’université de Provence, est actuellement directeur de la Casa de Velázquez, à Madrid. Spécialiste de l’histoire économique de l’Espagne, il oriente actuellement ses travaux sur le comportement des acteurs économiques en Méditerranée.