Vingtième Siècle. Revue d'histoire
Presses de Sc. Po.

I.S.B.N.2724629736
210 pages

p. 15 à 20
doi: en cours

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Histoire des femmes, histoire des genres

no 75 2002/3

2002 Vingtième siècle Histoire des femmes, histoire des genres

Women’s studies, gender studies. Le contexte américain

Paula Schwartz  [*]
Aux États-Unis, l’histoire des femmes et du genre a suivi un itinéraire parallèle à celui du champ pluridisciplinaire dont elle fait partie intégrante, les women’s and gender studies. Bien que ce type de recherche n’ait pas toujours été accueilli à bras ouverts, son implantation au sein du paysage universitaire américain a commencé dès les années 1970, si bien que l’on peut aujourd’hui parler d’un véritable univers professionnel ayant ses programmes d’études, ses publications, ses associations. Le développement inégal de ce domaine en France et aux États-Unis provient des différences à la fois structurelles, idéologiques, et culturelles des deux pays. Les particularités de son système éducatif, le rôle prépondérant du privé, la prééminence d’un féminisme libéral pour n’en citer que quelques-unes, ont rendu l’université américaine moins résistante que son homologue française à l’intégration, même imparfaite, de ces nouvelles approches et méthodes. In the USA, the history of women and gender has paralleled the multidisciplinary approach of women’s and gender studies, to which it definitely belongs. Although this type of research was not always welcomed with open arms, it began to be part of the American university scene in the early 1970s. It can be discussed today as a regular professional universe with its syllabuses, programs of courses, publications, and associations. The fact that this field in France is so much less developed comes from structural, ideological and cultural differences between the two countries. The specificities of its educational system, the dominant role of the private system, the importance of liberal feminism are just some of the differences, and they made the American university less resistant than its French counterpart to incorporating, albeit imperfectly, these new approaches and methods.
On dit volontiers qu’en matière d’histoire des femmes, la France est à la traîne des États-Unis à qui elle a même emprunté la notion de genre. En contrepoint de l’article de Fabrice Virgili, Paula Schwartz dresse un tableau de la situation outre-Atlantique où, par des voies parfois détournées, discussions théoriques et institutionnalisation sont allées de pair.
Des différences structurelles, idéologiques, et culturelles expliquent le développement inégal de l’histoire des femmes et du genre en France et aux États-Unis. Si dans ce dernier pays, l’histoire des femmes et du genre n’a pas toujours été accueillie à bras ouverts, du moins a-t-elle pu bénéficier d’un certain ancrage institutionnel et scientifique dès les années 1970. À la différence de la France, son implantation à l’université commence dès cette époque. Le premier cours est proposé par l’université de San Diego (Californie) en 1967, rapidement suivi ailleurs par toute une série de cours et de programmes d’études de women’s studies [1]. Cette histoire n’a cessé de s’amplifier et de se diversifier depuis, à tel point que l’on peut aujourd’hui parler d’un véritable milieu professionnel, ayant son réseau et ses revues, ses centres de recherches et ses associations, ses diplômes et ses diplômées, ses bourses d’études et ses colloques.
Dans les années 1980, les études sur les femmes (women’s studies) ont été marquées par une évolution en faveur des études de genre (gender studies). Reste à saisir la différence entre les deux approches. Dans bien des intitulés de travaux, de programmes d’études, de revues ou de centres de recherches, on pourrait substituer genre à femmes sans qu’une modification du contenu soit nécessaire, tant la terminologie semble floue. Femmes et genre se succèdent et s’entremêlent, même si le passage de l’une à l’autre n’a pas toujours été obtenu sans discussion. Pour les partisanes du genre, traiter les femmes seules ne tiendrait pas compte de leur insertion dans un univers sexué plus large. Mais se référer au genre sans mettre en avant les femmes risquerait de les occulter de nouveau dans une histoire globalisante, les refondre dans une humanité indifférenciée à dominante masculine. Revenir à la case de départ, en somme. Pour certaines, l’abandon de la rubrique « femmes » équivaudrait à une quête de respectabilité où le mot ne viendrait plus discréditer la recherche aux yeux de ses détracteurs. Pire encore, il creuserait la tombe du projet féministe au profit de ceux qui investiraient les études de genre pour mieux en exclure les femmes. Comme pour réaliser ces craintes, le domaine appelé men’s studies – redondance aux yeux des tenantes de cette tendance – a bien vu le jour dans les années 1990, même s’il reste très marginal. En dépit de ces considérations dont la signification varie selon les situations locales, l’étude des femmes et celle du genre ne s’excluent pas, bien au contraire. Comment réconcilier les deux, du moins sur le plan sémantique ? La solution pour certains programmes d’études et centres de recherches a été l’adoption de women’s and gender studies. D’autres ont fermement maintenu leur nomenclature originale.
 
â—¦ Des revues spécialisées
 
 
Les toutes premières revues spécialisées de langue anglaise paraissent rapidement et perdurent jusqu’à présent : Women’s Studies et Feminist Studies voient le jour aux États-Unis dès 1972, la prestigieuse Signs : Journal of Women in Culture and Society en 1975. En Grande-Bretagne, les premiers numéros de Women’s Studies International Forum et de m/f datent de 1978, la Feminist Review de l’année suivante [2]. Que l’étude des femmes consiste en une démarche résolument militante se lit aisément dans les titres ; de l’étude des femmes au féminisme, du féminisme à l’étude des femmes, les préoccupations des comités éditoriaux et des contributeurs se ressemblent et se chevauchent, si bien que la différence d’approche n’est pas toujours facile à cerner. Une décennie plus tard, on assiste à une évolution marquée en faveur du genre (Gender and Society, 1987 ; Genders, 1988) qui recouvre et dépasse la seule désignation « femmes ». Ces changements n’empêchent pas la naissance de nouvelles revues qui n’abandonnent pas pour autant leurs étiquettes féministes. International Feminist Journal of Politics paraît en Grande-Bretagne en 1999, Feminist Theory sort son premier numéro aux États-Unis en 2000. Même si la dimension nettement pluridisciplinaire domine dans cet ensemble, vers la fin des années 1980, des revues plus spécialisées viennent s’ajouter à la liste. Ainsi, en ce qui concerne l’histoire, paraissent en 1989 le Journal of Women’s History (États-Unis) ou encore Gender and History (Grande-Bretagne), issue d’une collaboration anglo-américaine et éditée par Oxford. Enfin, signe des temps et reconnaissance supplémentaire d’une légitimité déjà en grande partie acquise, des revues généralistes telles French Historical Studies (États-Unis), Modern and Contemporary France (Grande-Bretagne), ou Contemporary European History (Grande-Bretagne) consacrent des numéros spéciaux à l’histoire des femmes et du genre [3]. L’expansion de l’édition témoigne aussi de l’importance accrue de la demande. Paru ces vingt dernières années, une multitude d’ouvrages consacrés aux femmes et au genre orne les rayons des bibliothèques. Enfin, les librairies grand public ont toutes leurs sections « women’s studies » même s’il arrive encore aujourd’hui de trouver de tels ouvrages classés parmi les guides pratiques destinés à un public exclusivement féminin, tel « comment-mincir-en-30-jours ».
À côté de ce foisonnement éditorial existe toute une infrastructure de centres, d’associations, de rencontres périodiques. Les premiers centres de recherches sur les femmes sont fondés au sein de quelques grandes universités publiques et privées dans les années 1970. Ils mettent à la disposition de leurs chercheuses « un endroit à soi » (a room of one’s own), indispensable à l’épanouissement intellectuel et artistique des femmes, pour reprendre la célèbre formule de Virginia Woolf. Le premier centre de recherches qui se consacre aux femmes, devenu par la suite le célèbre Mary Ingram Bunting Institute en 1978, est fondé dès 1960 à Radcliffe College, la section féminine de Harvard University [4]. À l’origine, le but de cet institut était de promouvoir l’éducation des femmes ; sa mission s’élargit par la suite à la promotion de la recherche sur les femmes et de leur production créative. Parmi les écrivains et penseurs éminents qui ont séjourné à Bunting figurent la romancière Alice Walker, la psychologue Carol Gilligan, et la poétesse Ann Sexton. À la même époque, l’actuel Institute for Research on Women and Gender (1974) s’implante sur le campus de Stanford University, suivi de près par l’Institute for Research on Women à Rutgers University en 1976. D’autres centres de recherche, à Mount-Holyoke, à l’université de Rochester, à l’université de Michigan pour n’en citer que quelques-uns, viennent grossir les rangs des pionniers dans les années 1990.
 
â—¦ Centres de recherches et rencontres périodiques
 
 
Ces centres de recherches américains sur les femmes et le genre ont vu le jour grâce aux initiatives, à la persistance, à la vision de leurs fondatrices. Mais leur développement a été grandement facilité par les moyens matériels qu’ils ont obtenus. Si les universités ont souvent fourni les implantations nécessaires, elles sont loin d’avoir été la source unique, ni même majoritaire, du soutien moral et financier de ces centres de recherches. À titre d’exemple, actuellement l’université privée de Stanford ne finance qu’à moitié l’Institute for Research on Women and Gender. L’autre moitié provient de dons et de souscriptions de sources privées, le Centre ne recevant aucune aide financière publique. Alors que les universités publiques dépendent en grande partie du budget voté par leur État, dans le privé chacune est maîtresse de ses choix d’enseignement et de recherche. Ainsi, les fondatrices des centres de recherches sur les femmes, situés pour la plupart dans des grandes universités privées, n’avaient pas à chercher la bénédiction de l’État ni à subir les aléas du régime politique du moment. Tout en surmontant des résistances, ces centres ont récolté des financements, d’abord de la part d’anciennes élèves devenues bienfaitrices, mais surtout d’entreprises et de fondations privées animées d’esprit philanthropique et des avantages fiscaux y afférant. Bien des centres doivent leur existence à l’intérêt qu’ils ont suscité en dehors des seules institutions universitaires. La décentralisation, voire l’émiettement, de l’enseignement supérieur aux États-Unis, l’indépendance des universités privées par rapport à l’État local et l’État fédéral, le rôle prépondérant du capital privé sont autant de circonstances ignorées en France [5]. Elles influent, pour le meilleur comme pour le pire, sur la production des connaissances.
Une autre institution qui distingue le milieu professionnel de l’histoire des femmes aux États-Unis est le Berkshire Conference on the History of Women (ou tout simplement les « Berks »). Ce grand colloque-cum-festival dure plusieurs jours et réunit tous les trois ans des historiens venus de multiples pays. Les Berks doivent leur création à la marginalisation des historiennes par rapport à leur association professionnelle, le AHA (American Historical Association), au début du siècle. À la recherche d’un réseau et d’une collégialité professionnels dont elles se sentaient exclues par leurs collègues masculins, un groupe d’historiennes, professeurs représentantes de quelques petites universités privées pour femmes situées dans le nord-est des États-Unis, se sont réunies entre elles pour la première fois en 1930. De leurs rencontres devenues régulières est né quarante-trois ans plus tard le premier colloque du Berkshire Conference on the History of Women, qui s’est tenu à Douglass College, la section féminine de l’université de Rutgers. Selon une tradition voulue dès l’origine, ces petites universités, fondées pour des jeunes femmes, devaient accueillir les conférenciers chaque année et à tour de rôle. Mais très vite le colloque a fait tâche d’huile et n’a cessé de s’élargir. Depuis 1996 seuls les grands campus universitaires sont à même de gérer la réception des quelques milliers de participants qui affluent à ces rencontres. Comme pour souligner la place que l’histoire des femmes – et ses historiennes – ont acquise au sein de la discipline, en 2000, lors du soixante-dixième anniversaire de sa fondation, la Berkshire Conference a annoncé qu’elle fêtait ses premiers 70 ans, qui seraient suivis de beaucoup d’autres, tout aussi riches et prometteurs.
 
â—¦ Universités pour femmes
 
 
Une autre particularité américaine est pour beaucoup dans l’histoire de l’histoire des femmes : l’existence des petites universités pour femmes fondées tout au long du 19e siècle et qui ont initié des études sur les femmes avant la lettre. Les « sept sœurs », toutes situées au nord-est, sont les plus prestigieuses [6]. Il en existe bien d’autres, dans le sud et ailleurs, dont Barber-Scotia College (Caroline du Nord) fondé en 1867 pour des jeunes femmes noires. On a déjà cité Radcliffe College et Douglass College jumelées aux universités pour jeunes gens de la même région (Radcliffe-Harvard, Smith-Amherst, Pembroke-Brown). Ces petites universités spécifiques sont situées soit à proximité des établissements généraux, soit sur le campus même mais dans des bâtiments séparés (Douglass-Rutgers, Barnard-Columbia). Ces établissements pour jeunes filles de l’élite sociale et intellectuelle du pays ont été et restent des pépinières de futures dirigeantes. Lors de sa visite aux États-Unis au printemps 1947, Simone de Beauvoir fut émerveillée par les étudiantes de Vassar, qu’elle trouvait plus sérieuses, plus posées, plus assurées que leurs consœurs des universités mixtes [7]. Certains de ces établissements comme Smith College ont résisté à la grande vague de mixité qui a déferlé sur le pays dans les années 1970 et 1980. Fortes de leurs identités et de leurs images, ces petites universités sont devenues des sites privilégiés pour les women’s studies, qu’elles admettent ou non des hommes. On ne saurait négliger le rôle de ces institutions dans l’émergence de ce domaine. Elles en ont été ensuite les garantes tant sur le plan de la production que sur celui d’un public. Quoi de plus étranger à la tradition française qu’un tel modèle d’enseignement supérieur, et ceci jusqu’au 20e siècle ?
Une véritable explosion de programmes pluridisciplinaires a conquis les campus américains ces vingt dernières années alors que les disciplines semblent restées beaucoup plus cloisonnées en France. L’histoire des femmes et du genre, qui fait désormais partie de l’enseignement proposé par la plupart des départements d’histoire aux États-Unis, participe à ce phénomène autant qu’elle en bénéficie. Femmes et genre ne sont pas conçus comme des objets de recherche, mais bien en premier lieu comme une démarche critique et méthodologique. Conception que l’on retrouve autant parmi les historiens que les littéraires, les anthropologues ou les sociologues. Plus récemment ce fut également le cas dans le secteur des sciences de la vie, alors que l’objectivité scientifique dont se targue cette profession pouvait sembler la laisser étrangère à de telles démarches. Seule exception notable, les politologues encore rétifs au women and gender studies. L’ampleur de cette production, dont les auteurs restaient parfois marginalisés au sein de leurs disciplines d’origine, s’est néanmoins traduite par la multiplication des rencontres et des collaborations pour finalement favoriser une réelle institutionnalisation des women’s and gender studies. Le phénomène de studies diverses et variées, qui n’existe guère en tant que tel au sein de son homologue français, a acquis droit de cité dans l’université américaine : international studies, regional studies (dont French, European, Asian, Latin-American), environmental studies, African-American studies, cultural studies, et la liste n’est pas close. Dilettantisme pour certains, innovation pour d’autres : toujours est-il que ni la relative étanchéité des disciplines en France ni le rejet républicain du multiculturalisme ne les prêtaient à ce genre de diversification, voire d’éclatement. Il serait toutefois erroné de confondre implantation et légitimation. Les spécialistes de women’s and gender studies pourraient en effet être considérées comme des collègues de deuxième rang sur le marché du travail universitaire si elles n’avaient pas une formation de base solide dans une discipline traditionnelle.
L’université américaine se prête plus aisément à la pluridisciplinarité grâce aussi aux structures et au fonctionnement d’un système éducatif particulier. À la différence de l’étudiant européen, l’étudiant américain ne s’inscrit pas directement au département où il compte préparer son diplôme mais à l’université (lettres et sciences confondues) au sens large. Faute d’un système centralisé sur le plan national, les étudiants américains arrivent en première année avec des formations très inégales. Ils sont donc encouragés (voire obligés) à diversifier leurs programmes afin d’acquérir une culture générale que leurs homologues européens sont censés avoir acquise au niveau secondaire. Le choix définitif d’une spécialisation ne vient en général qu’à la fin de la deuxième année, ce qui permet à l’étudiant d’expérimenter un éventail large des cours proposés dans toute l’université. C’est dans cette population dite undergraduate (un an après l’équivalent de la licence) que les programmes d’études pluridisciplinaires puisent le gros de leurs effectifs. Cela permet aux programmes comme les études sur les femmes et le genre non seulement de s’implanter là où se situe la masse des effectifs, c’est-à-dire en premier cycle, mais aussi de recruter de futurs spécialistes, bien moins nombreux, au niveau des maîtrises et des doctorats.
 
â—¦ Un a priori féministe
 
 
À la différence de ces disciplines, le domaine de l’histoire des femmes et du genre est caractérisé par un a priori féministe, qu’il soit explicite ou implicite. Mais être féministe n’a pas toujours la même signification de part et d’autre de l’Atlantique. Alors que pour les Français, le féminisme évoque généralement une position extrémiste vis-à-vis des hommes, la version américaine la plus répandue est beaucoup plus modérée. C’est un féminisme « libéral » qui prône surtout l’indépendance (women’s lib) et l’égalité des hommes et des femmes devant la loi, dans la cité et sur le lieu de travail. Alors que ces principes relèvent en fait des droits humains, se dire féministe est considéré en France comme avoir une position très engagée, au point que celles qui seraient considérées comme féministes au sens large dans le contexte américain, s’en défendent âprement. Bien qu’il soit toujours et partout question de féminismes au pluriel, bien que l’on soit dans le domaine glissant des mentalités, il n’est pas impossible que l’histoire des femmes et du genre doive sa réception inégale dans les deux pays, du moins en partie, à la résonance menaçante de la notion en France par rapport à celle plutôt « démocratique » et humaniste aux États-Unis.
Finissons sur un constat, qu’avait déjà avancé Siân Reynolds dans les conclusions de son ouvrage sur le genre et la politique en France dans l’entre-deux-guerres [8]. La culture politique du républicanisme, mentionnée plus haut à propos du multiculturalisme et qui prône l’universalisme envers et contre tout, ne fait guère de place aux particularismes de culture, de religion, de genre. Ce républicanisme universaliste qui revendique les droits de l’Homme, le suffrage dit universel – à l’exception des femmes – est aussi un cadre de pensée qui a dominé l’historiographie politique en France. L’occultation des femmes dans l’histoire ne serait pas tant une question de mauvaise foi, de misogynie, ou d’antiféminisme vulgaire, qu’une incapacité à rompre avec le scénario d’une histoire au-dessus des particularismes. Si le partage des valeurs républicaines a permis à la gauche et la droite de surmonter au long du 20e siècle, des crises telles que les deux guerres mondiales, la mise à mort de la République en 1940, les conflits coloniaux, des affrontements sociaux innombrables, il s’est imposé aussi comme le modèle dominant de l’écriture de cette histoire.
L’histoire des femmes et du genre s’intègre aux cursus non historiques dans la mesure où elle partage grosso modo le même itinéraire pour les mêmes raisons. Issue de la confluence de tendances diverses et complémentaires – le mouvement des femmes, la démocratisation de l’enseignement supérieur et du corps enseignant, l’arrivée à l’université des femmes en plus grand nombre, les questionnements théoriques nouveaux comme la déconstruction et le postmodernisme – l’histoire des femmes et du genre accompagne pleinement les études générales dans leur trajectoire, si bien que le glissement de l’une à l’autre s’opère facilement. Mais l’histoire des femmes a parfois même devancé son partenaire pluridisciplinaire. Dans la création de women’s studies, les historiennes ont fait partie de l’avant-garde. Elles ont été parmi les premières à proposer des cours. Elles ont publié des travaux de référence voire fondateurs. Est-ce un hasard que bon nombre d’entre elles soient spécialistes de l’histoire européenne, et plus précisément de la France ? On pense avant tout à Joan Scott, spécialiste de l’histoire sociale dont la thèse et le premier livre portent sur les verriers de Carmaux. Son Gender and the Politics of History [9] est toujours un ouvrage de référence pour les professeurs et les étudiantes en women’s studies, quelle que soit leur discipline d’origine. D’autres spécialistes qui pratiquent l’histoire des femmes et du genre ont laissé leur empreinte sur la profession : elles ont fini par présider l’American Historical Association, cette même organisation dont leurs devancières du début du siècle étaient officieusement exclues. Depuis 1980, l’AHA a connu cinq présidentes ; Joyce Appleby (1997) est la seule américaniste du groupe. Les quatre autres, Natalie Zemon Davis (1987), Louise Tilly (1993), la médiéviste Carolyn Walker Bynum (1996), et Lynn Hunt (2002) travaillent toutes ou ont travaillé sur la France. Bon augure pour l’avenir de l’histoire des femmes et du genre de part et d’autre de l’Atlantique.
â–¡
 
NOTES
 
[1] Marilyn Jacoby Boxer, When Women Ask the Questions : Creating Women’s Studies in America, Johns-Hopkins University Press, 1998. C’est dans cette même université que le premier ensemble de cours a commencé en 1969.
[2] Seule exception, la revue m/f cesse de paraître en 1986.
[3] Par exemple pour Contemporary European History, le récent « Gender and War in Europe c. 1918-1949 », 10 (3), novembre 2001.
[4] L’ancien Radcliffe Institute for Independent Study (1960) est rebaptisé le Bunting Institute en 1978 (son nom le plus connu). En 1999 il devient le Radcliffe Institute for Advanced Study.
[5] En France, l’incitation publique a joué un rôle impensable aux États-Unis. De 1983 à 1989, le CNRS a examiné plus de 300 projets sur les femmes et en a financé près du quart ; Christine Delphy, « The Invention of French Feminism : An Essential Move ? », Yale French Sudies, 87, 1995, p. 190-221.
[6] Les sept sœurs sont Mount Holyoke (1837), Vassar (1865), Smith (1875), Wellesley (1875), Bryn Mawr (1885), Barnard (1889), Radcliffe (1894), Mary Dockray-Miller ; « Seven Sisters », dans Linda Eisenmann (dir.), Historical Dictionary of Women’s Education in the United States, Greenwood Press, 1998, p. 364-366.
[7] Simone de Beauvoir, L’Amérique au jour le jour (1947), Paris, Gallimard, 1954 (réédité en 1997).
[8] Siân Reynolds, France Between the Wars : Gender and Politics, Londres, Routledge, 1996, p. 222-226.
[9] Joan Wallach Scott, Gender and the Politics of History, New York et Oxford, Columbia University Press, 1988. Les chapitres qui composent cet ouvrage sont d’abord parus sous forme d’articles. Le plus ancien date de 1981. Le chapitre « Gender : A Useful Category of Analysis » figure dans les anthologies couramment utilisées dans toutes les universités.
[*] Spécialiste de l’histoire des femmes et de la Résistance, chercheuse associée à l’Institut d’histoire de temps présent (CNRS), Paula Schwartz est professeur d’Études françaises à Middlebury College (Vermont, USA) où elle donne des cours pluridisciplinaires sur la France du 20e siècle ainsi que des women’s and gender studies.
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[1]
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Seule exception, la revue m/f cesse de paraître en 1986. Suite de la note...
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Par exemple pour Contemporary European History, le récent «...
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En France, l’incitation publique a joué un rôle impensable ...
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Les sept sœurs sont Mount Holyoke (1837), Vassar (1865), Sm...
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[7]
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[8]
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Joan Wallach Scott, Gender and the Politics of History, New...
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