Vingtième Siècle. Revue d'histoire
Presses de Sc. Po.

I.S.B.N.2724629736
210 pages

p. 61 à 73
doi: en cours

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Histoire des femmes, histoire des genres

no 75 2002/3

2002 Vingtième siècle Histoire des femmes, histoire des genres

Genre et homosexualité

De l’influence des stéréotypes homophobes sur les représentations de l’homosexualité

Florence Tamagne  [*]
Depuis le milieu du 20e siècle, le discours homophobe, influencé en cela par les théories médicales, a façonné les représentations de l’homosexualité autour de la notion de genre, en diffusant les stéréotypes de l’homosexuel efféminé et de la lesbienne masculine. Constitué-e-s en contretypes à l’idéal de virilité ou de féminité, les homosexuel-le-s se voient rejetés hors de la communauté nationale, assimilés à des étrangers, et soupçonnés, dans les périodes de crise, de corruption et de trahison. L’identité homosexuelle se construit alors en réaction aux discours et aux pratiques homophobes : les stratégies élaborées par les homosexuel-le-s vont ainsi de la revendication d’une différence assumée au rejet de stéréotypes contraignants, en passant par la subversion des catégories du langage, par le biais de la confusion des genres et de l’esthétique camp. Since the middle of the 19th s. homophobic discourse, influenced by medical theories, has shaped the representations of homosexuality around the notion of gender by diffusing the stereotypes of the effeminate homosexual and the masculine lesbian. Set up as countertypes to the virile or feminine ideal, homosexuals are seen as rejected from national community, likened to foreigners, and held in suspicion during crises of corruption and treason. The homosexual identity is thus constructed in reaction to homophobic discourse and practices : the strategies worked out by homosexuals go from claiming an acknowledged difference to the rejection of constraining stereotypes to the subversion of language categories through gender confusion and the aesthetics of camp.
« [Ma grand-mère] trouvait à M. de Charlus des délicatesses, une sensibilité féminine. Nous nous dîmes plus tard quand nous fûmes seuls et parlâmes tous les deux de lui, qu’il avait dû subir l’influence profonde d’une femme, sa mère, ou plus tard sa fille s’il avait des enfants [1]. »
L’abondance et la variété des stéréotypes homophobes n’ont d’égales que la peur et le danger que l’homosexualité fait peser sur les valeurs des sociétés qui produisent ces images. Florence Tamagne s’attache à en repérer les spécificités émergeant dans les pays occidentaux depuis le 19e siècle. Elle révèle un jeu de miroirs multiples entre représentations homophobes et constructions de soi assumées voire mises en scène ; un jeu sur les notions de « féminin » et de « masculin », qui fonctionne différemment selon qu’il est joué par des femmes ou par des hommes.
L’homophobie, que nous définirons, à la suite de Daniel Borillo, comme « l’attitude d’hostilité à l’égard des homosexuels, hommes ou femmes », est un terme récent pour désigner une attitude fort ancienne [2]. Si des arguments religieux, médicaux, anthropologiques, sociologiques ou politiques ont été mis en avant pour tenter de justifier le rejet de l’homosexuel-le, ils ont en commun de défendre une conception hiérarchisée et sexiste de la sexualité : « Dans cet ordre sexuel, le sexe biologique (mâle, femelle) détermine un désir sexuel univoque (hétéro), ainsi qu’un comportement social spécifique (masculin/féminin) (…) L’homophobie devient ainsi la gardienne des frontières sexuelles (hétéro/homo) et celles du genre (masculin/féminin) » [3]. Les représentations homophobes tendent dès lors à fixer les limites de la « normalité » : la stigmatisation des comportements « déviants » implique la dénonciation d’une « confusion des genres », incarnée à des degrés différents par l’homosexuel « efféminé » et la lesbienne « masculine », mais aussi par le bisexuel, l’androgyne, le travesti, le transsexuel, ou le « transgenre », en général.
De fait, toutes les cultures n’ont pas disposé d’un concept spécifique identifiant « l’homosexualité » (qui s’opposerait donc à « l’hétérosexualité »), ni envisagé l’existence d’une catégorie distincte d’« homosexuels ». La question du genre ne se pose pas non plus toujours dans les mêmes termes. Il convient en effet de distinguer d’une part, la différence de représentations entre homosexualité masculine et féminine, et d’autre part, la valeur attribuée au caractère supposé « masculin » ou « féminin » de ces pratiques, par exemple en termes de rôle « passif » ou « actif ». L’imprécision des définitions explique que, jusqu’au 18e siècle, les représentations de l’homosexualité, dans l’Europe occidentale, recoupent celles de la bisexualité et du travestissement, sans qu’il soit toujours possible de les distinguer [4]. Là encore la question du genre était déterminante : alors même que les pratiques contre nature étaient l’objet d’une condamnation religieuse et sociale, les relations homosexuelles étaient tolérées lorsqu’elles s’inscrivaient dans le cadre spécifique d’une sexualité agressive (virile) et hiérarchisée. Ainsi dans l’aristocratie, le maître choisit l’objet de son plaisir sans discrimination de sexe, à condition que son partenaire soit considéré comme de genre « féminin », c’est-à-dire passif, dominé, physiquement ou socialement, tels le jeune page ou le domestique. On constate d’ailleurs qu’au 17e siècle, les représentations homophobes, par exemple par le biais de la satire, insistent sur la figure du roué, l’aristocrate libertin, également sensible aux charmes masculins et féminins, et pour qui la sodomie représentait l’ultime défi lancé à la norme sociale. Aussi était-il craint plutôt que méprisé, d’autant que sa licence sexuelle était perçue comme une affirmation de sa supériorité masculine et de ses privilèges d’aristocrate. En revanche, « l’anandryne » s’affirme à travers la littérature pornographique et la peinture libertine comme une figure essentiellement érotique, largement mythifiée par les fantasmes d’un public masculin [5].
Il faut attendre le 18e siècle pour voir émerger une conception différenciée de l’homosexualité, parallèlement à la constitution, dans certaines capitales européennes, comme Paris ou Londres, « d’assemblées de sodomites » et de « molly houses », qui rassemblent des hommes, souvent issus des classes populaires, unis par une culture originale, des codes et des rituels. Dans le même temps, alors que la morale bourgeoise mettait en avant l’amour au sein du mariage et l’éducation des enfants, la bisexualité commença à être considérée comme une menace pour la cellule familiale. Il est difficile de démêler les liens existant entre la mise en place d’une culture homosexuelle et l’évolution des stéréotypes : la visibilité accrue des pratiques homosexuelles alimenta les peurs, et donna l’impression d’une augmentation des pratiques. De même, il est certain que les « chevaliers de la manchette » cherchèrent à se regrouper de manière à faire face à la réprobation sociale et trouvèrent dans la marginalité les fondements d’une identité spécifique. L’émergence des stéréotypes participe dès lors d’une volonté de repérage des déviances, offrant des clés pour l’identification des sodomites et libérant le reste de la société du danger de contagion, en niant l’existence en son cœur de liens homoérotiques. De 1869, date à laquelle serait pour la première fois employé le terme homosexuel [6], à 1969, qui voit s’affirmer la fierté gay (gay pride) [7], et qui marque un tournant dans les représentations, ces stéréotypes vont se cristalliser autour des figures de l’homosexuel et de la lesbienne, désormais définis par leurs seules pratiques sexuelles, et constitués comme un groupe à part, en marge de la société. L’homophobie joue alors sur l’opposition masculin/féminin pour susciter la fascination, le ridicule, la peur ou la haine, imposant des modèles de l’homosexualité qui imprègnent les mentalités, tant des homosexuels que des hétérosexuels. En effet, la période voit se mettre en place un triple système de contrôle : celui des médecins, chargés de classer les déviances, voire de les « guérir », celui des juges, chargés de les réprimer et de les circonscrire, enfin celui de la société, qui, selon les périodes, tolère ou exclut les comportements jugés « hors normes ».
 
â—¦ La construction des stéréotypes homophobes à travers le discours médical
 
 
Les théories médicales et psychiatriques, ont, plus que d’autres, contribué, à la fin du 19e siècle, à la constitution des stéréotypes de l’homosexualité. Des travaux, comme ceux de Richard von Krafft-Ebing (Psychopathia Sexualis, 1885) ou Havelock Ellis (Sexual Inversion, 1897) permirent la diffusion d’un certain nombre de clichés, désormais maquillés de scientificité. Désireux d’élaborer une nosologie de l’homosexualité, ils se mirent en quête de « preuves » physiologiques, supposées établir l’orientation sexuelle du sujet. Dans son ouvrage précurseur, La Pédérastie (1857) Ambroise Tardieu, médecin conseil auprès des tribunaux, avait déjà dressé une liste des « signes de la pédérastie », qui insistait sur l’apparence physique du sujet (maquillage, vêtements clinquants, malpropreté) et distinguait homosexualité active et passive (repérable selon lui à la « déformation infundibuliforme de l’anus »). Pendant longtemps, la littérature médicale sur l’homosexualité fut marquée par la confrontation des définitions contradictoires, et par la multiplication de vocables concurrents, supposés cerner au plus près la réalité homosexuelle (inversion, uranisme, unisexualité, travestissement, bisexualité, hermaphrodisme psychique, sentiment sexuel contraire…).
La plupart des travaux s’appuyaient sur des études de cas, et étaient parfois accompagnés de photographies, qui devinrent des instruments du savoir scientifique. L’Institut pour la Connaissance Sexuelle de Magnus Hirschfeld, fondé à Berlin en 1919, disposait ainsi d’un musée et d’une galerie de portraits. De manière générale, si certains psychiatres, comme J. Martin Charcot et Victor Magnan dans leur article Inversion du sens génital et autres perversions sexuelles (1882) cherchèrent à réviser le stéréotype de l’homosexuel efféminé, incapable de courage et d’action virile – leur sujet d’étude est ainsi décrit comme « grand, bien charpenté » et cultivant « une certaine allure martiale » –, la plupart des médecins s’accordaient au contraire à relever des signes indiscutables de féminité chez l’homosexuel. Angelo Hesnard insistait sur le fait que tous les homosexuels possèdent, de manière plus ou moins dissimulée, certains « aspects intersexuels psychiques ». [8] De même la lesbienne était présentée par Krafft-Ebing en fonction de quatre degrés de masculinité : les femmes qui ne trahissent pas leur anormalité dans leur apparence extérieure ou par leurs caractéristiques mentales, mais qui répondent néanmoins aux approches des femmes d’apparence masculine ; les femmes qui préfèrent porter des vêtements masculins ; les femmes qui prétendent être des hommes ; et enfin « le dernier stade de l’homosexualité dégénérée. La femme de ce type possède comme seul attribut féminin ses organes génitaux : la pensée, les sentiments, l’action, l’apparence extérieure sont ceux d’un homme » [9]. Selon cette analyse, les « vraies » lesbiennes sont celles qui ressemblent le plus à des hommes, et toute aspiration masculine dans le vêtement ou dans le comportement est un symptôme de lesbianisme. La lesbienne est ainsi décrite : « Des traits masculins, une voix grave, une démarche masculine, une petite poitrine, elle coupe ses cheveux court et donne l’impression d’un homme dans des vêtements féminins » [10]. Havelock Ellis, pour sa part, distinguait les « vraies » homosexuelles, masculines, des « pseudo-homosexuelles », féminines, qui ont été séduites. Ce type de formulation fut reproduit, de manière souvent caricaturale, par certains médecins et vulgarisateurs ; pour le docteur Albert Chapotin « l’examen médical des tribades révèle ordinairement ceci : traits du visage accentués, mamelles du type viril mais bouts de seins très allongés et érectiles, cuisses du type masculin, voix de contralto » [11]. Hesnard soulignait pour sa part que les lesbiennes aiment fréquenter les hommes, qu’elles traitent d’égal à égal, mais qu’elles recherchent les femmes comme occasion de conquête ou de volupté ; elles sont, d’après lui, rarement soumises à l’instinct maternel et méprisent l’enfantement [12].
Il convient cependant de noter la relative pauvreté des travaux sur l’homosexualité féminine : les cas recensés sont rares, et il s’agit fréquemment de jeunes filles conduites chez le médecin par leur famille, parfois en raison de troubles psychiques graves, ou plus simplement parce qu’elles s’opposent à leurs projets de mariage. On remarque aussi un certain scepticisme à l’égard de l’homosexualité féminine, qui témoigne d’une incapacité à envisager la possibilité d’une sexualité féminine autonome. Ainsi, en 1919, Mathilde von Kemnitz dans Erotische Wiedergeburt (Renaissance érotique) soutenait que la femme est protégée de la séduction homosexuelle par son développement sexuel plus tardif et sa frigidité naturelle. En 1920, Erich Stern, en 1921, Julie Bender, et en 1929, le docteur James Brock, jugeaient encore utile de publier dans le Zeitschrift für Sexualwissenschaft (Journal pour la connaissance sexuelle) des articles tendant à prouver que l’homosexualité féminine existe.
L’ambiguïté de ces représentations tient au fait qu’elles ont pu être reprises par les homosexuels eux-mêmes, soit parce qu’ils s’y identifiaient pleinement, soit parce qu’ils trouvaient, dans ce déterminisme biologique, une justification à leur condition et un argument susceptible de conduire à la dépénalisation de l’homosexualité. Ainsi, c’est sans doute le militant homosexuel et sexologue Magnus Hirschfeld qui contribua le plus à populariser le stéréotype de l’inverti efféminé en définissant l’homosexuel, dans la lignée de K.H. Ulrichs, comme appartenant à un « troisième sexe », et possédant « une âme de femme dans un corps d’homme ». Cette théorie rencontra un écho considérable en Allemagne, du fait de la visibilité de son mouvement, le WhK (Wissenschaftlich-humanitäres Komittee, Comité scientifique humanitaire), à l’origine d’une pétition pour l’abolition du paragraphe 175 du code pénal du Reich, qui condamnait l’homosexualité masculine d’une peine de prison, mais aussi en Angleterre et en France. En évoquant l’existence de « degrés sexuels intermédiaires » (sexuelle Zwischenstufen) qu’il résume par la formule « des hommes à dispositions féminines, des femmes à dispositions masculines », Hirschfeld fut l’un des premiers à poser de manière explicite la question du genre : « Mais qu’est-ce qui est féminin, qu’est-ce qui est masculin ? » [13] Sa réponse prenait en compte quatre critères : les organes sexuels, les caractères physiques, l’instinct sexuel et les caractères moraux. La variation de chacun des critères détermine l’appartenance à une catégorie d’« intermédiaire sexuel » : les hermaphrodites pour la première catégorie, les femmes masculines et les hommes efféminés pour la seconde, les femmes agressives sexuellement et les hommes passifs, les bisexuel-le-s et les homosexuel-le-s pour la troisième, et enfin, les hommes d’intelligence et de sensibilité féminines, les femmes de caractère viril pour la quatrième, auxquels il associe les travestis. Il en déduisait au total « 81 types fondamentaux de sexuelle Zwischenstufen » tout en précisant : « Le nombre des variétés sexuelles imaginables ou réelles est ainsi presque infini. »
Par ses conclusions, Hirschfeld n’était donc pas si éloigné des analyses freudiennes. En effet, si Freud réfutait l’idée de dégénérescence, comme celle d’un hermaphrodisme psychique, soulignant que « la virilité psychique la plus complète est compatible avec l’inversion » [14], il refusait de considérer l’homosexualité comme une maladie et soutenait l’hypothèse de la bisexualité originelle de l’être humain. Néanmoins, la théorie de la « séduction dans l’enfance » et l’« angoisse de la castration », tout comme la définition de l’homosexualité comme « blocage au stade infantile » pouvaient difficilement être perçues comme valorisantes et maintenaient les homosexuels dans une situation d’infériorité. Les vulgarisateurs et les disciples de Freud réduisirent davantage encore le caractère progressiste de ses analyses : Sandor Rado affirma ainsi qu’il n’existait qu’une seule orientation sexuelle, l’hétérosexualité, et que la psychanalyse pouvait guérir les homosexuels. Cette opinion s’imposa, dans les années 1950, aux États-Unis, auprès de psychiatres comme Irving Bieber, qui analysa l’homosexualité comme le produit d’un contexte familial spécifique, avec un père hostile et une mère séductrice, alors que le lesbianisme s’expliquait, selon Cornelia B. Wilbur, par une mère dominatrice et un père soumis. Charles W. Socarides, était pour sa part convaincu du caractère pathologique de l’homosexualité, qu’il associait à la schizophrénie et à la paranoïa. En 1952, l’homosexualité fut ainsi classée par l’American Psychiatric Association parmi les « troubles de la personnalité sociopathiques », puis affectée, en 1968, à la catégorie des « autres désordres mentaux non psychotiques » aux côtés du fétichisme, de la pédophilie, du travestissement, de l’exhibitionnisme, du voyeurisme et du sado-masochisme [15].
L’hypothèse d’une bisexualité originelle fut cependant relancée par la publication, en 1948 et 1953, des rapports Kinsey, du nom d’un chercheur de l’université d’Indiana, qui avait interviewé plus de dix mille Américains, hommes et femmes, sur leurs habitudes sexuelles. Il y affirmait notamment que 37 % des hommes interrogés avaient eu au moins une expérience homosexuelle, contre 13 % des femmes [16]. Kinsey établissait, en outre, une échelle, allant de l’hétérosexualité exclusive à l’homosexualité exclusive, qui contredisait la théorie selon laquelle les homosexuels constitueraient un groupe à part à l’intérieur de la population, et remettait en cause l’assimilation de l’homosexualité à une pathologie. Ces conclusions allaient, de plus, à l’encontre des stéréotypes qui tendaient à associer homosexualité masculine et féminité, lesbianisme et masculinité, offrant une grille de lecture beaucoup plus complexe des relations entre genre et homosexualité. Cependant, en entretenant la peur de l’indifférenciation, en rendant d’une certaine manière l’homosexualité « invisible », car potentiellement présente en chacun, le rapport Kinsey donnait prise à un autre type d’argumentation homophobe, qui insistait sur l’existence de solidarités homosexuelles parallèles, exerçant une influence occulte au cœur de l’État.
De fait, si un certain nombre de médecins, depuis la fin du 19e siècle jusqu’aux années 1950 s’étaient affirmés en faveur de la dépénalisation de l’homosexualité, leurs travaux avaient été davantage utilisés comme supports d’une argumentation homophobe. Les stéréotypes médicaux qui se mirent en place à la fin du 19e siècle furent en effet abondamment relayés par les différents médias, contribuant à renforcer les préjugés de l’opinion publique, voire à entretenir un sentiment de panique et d’hostilité, dans les périodes de crises, politique, économique et sociale.
 
â—¦ De l’usage des stéréotypes : instrumentaliser la peur de l’autre
 
 
Le stéréotype fige l’individu dans un ensemble de référents qui déterminent sa situation dans la société. S’il est possible, comme nous le verrons, de les contourner ou de les détourner, leur influence n’en est pas moins prégnante dans les mentalités. La force du stéréotype trouve dès lors son point d’ancrage dans les situations de crise, où l’unité sociale est réaffirmée par le biais d’une définition plus stricte des frontières de la « normalité » et l’exclusion des groupes qui sont supposés porter atteinte à la cohésion nationale. Les homosexuels en font partie, notamment parce qu’ils sont constitués en « contre-type » aux idéaux de virilité et de féminité qui ont été construits comme supports de l’identité nationale [17].
Ainsi, l’assimilation des homosexuels à des traîtres à la nation est-elle un thème récurrent du discours homophobe. L’homosexuel est en effet pensé comme « l’autre », celui qui s’est placé volontairement en marge de la communauté. Il vit dans un « ghetto », se complaît dans le secret et le double jeu, il tisse, on l’a vu, des liens privilégiés, mais invisibles aux non-initiés, avec d’autres homosexuels : c’est le thème de la « franc-maçonnerie du vice », évoqué par François Carlier [18], et abondamment repris depuis la fin du 19e siècle, parfois par les homosexuels eux-mêmes, comme Proust, qui dans La Recherche, joue sur l’invisibilité homosexuelle pour reconstruire un monde parallèle peuplé d’« invertis ». L’homosexuel, en outre, est un « asocial » : sa sexualité n’est pas « reproductive » (certains médecins se plaisent d’ailleurs à associer masturbation et homosexualité, assimilant celle-ci à une activité narcissique et antisociale), il ne fonde pas de famille, il n’a pas d’enfant, il brise les barrières d’âge (notamment à l’ère victorienne, où les relations pédérastiques sont valorisées, sur le modèle antique), voire les barrières sociales (l’homosexuel recherche ses amants dans une classe sociale étrangère à la sienne, c’est le fameux « feasting with panthers » d’Oscar Wilde), il ne défend pas (du moins le croit-on) les valeurs dominantes. En démontrant qu’un mode de vie différent est possible, il met en péril les fondements de la nation, sa survie démographique, son unité fantasmée. Rejeté en dehors de la communauté nationale, l’homosexuel devient alors un étranger : au 11e siècle déjà, on considérait que l’homosexualité était un « goût arabe ». Au 13e siècle, elle devint un « vice français », avant de se faire connaître comme le « vice italien », du 14e au 16e siècle. Au début du 20e siècle, on parle désormais de « vice allemand », suite à l’affaire Eulenburg (1907-1909), un scandale politique et homosexuel qui mettait en cause des proches de Guillaume II. Durant la première guerre mondiale, ces stéréotypes trouvèrent un terrain privilégié pour s’épanouir. Les homosexuels furent parfois désignés comme des traîtres potentiels, d’autant plus que, représentés comme efféminés, ils étaient souvent accablés des tares supposées inhérentes à l’autre sexe : les homosexuels seraient ainsi versatiles, lâches et bavards, donc des dangers pour la sécurité et la défense nationale. Dans Le Temps retrouvé, Marcel Proust souligne ce changement de perspective : « Depuis la guerre le ton avait changé. L’inversion du baron n’était pas seule dénoncée, mais aussi sa prétendue nationalité germanique : “Frau Bosch”, “Frau van den Bosch” étaient les surnoms habituels de M. de Charlus » [19]. En Angleterre, alors que le journaliste Arnold White affirmait que l’Allemagne entendait « abolir la civilisation telle que nous la connaissons, substituer Sodome et Gomorrhe à la Nouvelle Jérusalem, et infecter les nations saines avec l’érotomanie boche (Hunnish) », le député Noël Pemberton Billing affirmait que les services secrets allemands détenaient un Livre Noir, comprenant les noms de quarante-sept mille homosexuels haut placés, qu’ils faisaient chanter. Dans un article intitulé « Le Culte du clitoris », il s’en prenait de même à la danseuse Maud Allan, interprète de Salomé dans la pièce d’Oscar Wilde, qu’il accusait de propagande pro-lesbienne [20].
Cette dénonciation des lesbiennes trouvera cependant de plus amples répercussions dans l’après-guerre : alors que la situation démographique traduit un excédent féminin, et que la remise en cause des rôles « féminins » et « masculins » pendant la guerre entraîne une volonté de « retour à l’ordre », les femmes célibataires sont l’objet d’une nouvelle suspicion. Parce qu’on la confond parfois avec la garçonne, avec laquelle elle partage l’image d’une femme libre et émancipée, à la silhouette androgyne, au costume et aux attributs « masculins » (les cheveux courts, le monocle, le fume-cigarette), la lesbienne bénéficie d’une nouvelle visibilité qui fait parfois croire à un phénomène de contagion, et conduit à des manifestations de rejet plus marquées qu’auparavant. Dans les années 1920 est ainsi discuté un projet de loi criminalisant le lesbianisme, tandis qu’en 1928, la romancière lesbienne Radclyffe Hall est l’objet d’une condamnation pour son livre Le Puits de solitude qui osait proposer une vision positive de l’homosexualité féminine [21]. En fait, la principale accusation qui est alors portée contre les lesbiennes est leur collusion supposée avec les mouvements féministes. Bien que ces derniers se refusent à reprendre à leur compte les revendications lesbiennes, de peur de discréditer leur action, les lesbiennes sont présentées, dans des pamphlets souvent haineux, comme le cheval de Troie des féministes, qui cherchent par ce biais, à séduire de nouvelles jeunes filles. On retiendra l’ouvrage de Charles-Noël Renard, Les Androphobes (1930) qui propose toute la gamme des stéréotypes lesbophobes. Ne désignant ces femmes que comme des « garces », « drôlesses », « catins » ou « pécores », il s’emploie à démontrer que la racine du lesbianisme est l’intellectualisme : « Dans toute bégueule, il y a une lesbienne, comme dans toute émancipée » [22]. Ainsi, un vaste complot lesbien est en marche, que la première guerre mondiale a encore accéléré : « On verra que notre civilisation est entièrement, dans ses moindres détails, le résultat d’une interprétation biologique particulière aux eunuques, aux cacochymes et aux unisexuelles » [23].
De fait l’entre-deux-guerres vit s’enfler les rumeurs de complot homosexuel, alors que se mettait en place, dans certaines capitales européennes, comme Berlin, Londres ou Paris, une scène homosexuelle beaucoup plus visible, soit du fait de l’existence de mouvements militants, comme en Allemagne, soit du fait de la multiplication des lieux de rencontre, tels que les bars, les dancings ou les bals, ouverts à un public varié. Ces rumeurs prirent une tournure résolument politique, comme l’atteste l’association récurrente, qui est faite alors entre homosexualité et communisme. Elle s’expliquait par la tolérance relative affichée par l’URSS en matière d’homosexualité (les lois homophobes avaient été supprimées de la nouvelle constitution), ainsi que par le soutien apporté par le KPD, le parti communiste allemand, au combat des mouvements homosexuels en faveur de la suppression du paragraphe 175. Ainsi, en Angleterre, le groupe d’intellectuels britanniques, réunissant des poètes et écrivains, comme W. H. Auden, Christopher Isherwood, ou Stephen Spender, reçut le surnom d’Homintern, moyen de révéler au public à la fois leurs sympathies communistes et leur appartenance à un réseau homosexuel, constitué depuis l’université. En France également, la menace d’une alliance entre communistes et homosexuels fut prise suffisamment au sérieux pour que des dossiers de surveillance fussent établis, dans certains ports militaires, comme Toulon ou Brest, où la prostitution occasionnelle de marins était chose courante, afin d’établir la liste des « établissements publics fréquentés par des marins communistes et des marins homosexuels » [24].
Après la seconde guerre mondiale, cette rhétorique homophobe trouva un écho aux États-Unis : la chasse aux sorcières lancée par McCarthy contre les « rouges » se doubla d’une campagne contre les homosexuels orchestrée par le sénateur du Nebraska, Kenneth Wherry, qui prétendait notamment que, alors que pendant la guerre les Affaires étrangères auraient été dominées par une élite homosexuelle, offerte au chantage, près de « 6 000 pervers » seraient maintenant infiltrés à tous les niveaux de l’État. Ironie de la situation : plusieurs proches de McCarthy, comme son conseiller Roy M. Cohn ou le chef du FBI, J. Edgar Hoover, étaient eux-mêmes des homosexuels « honteux ». Cette croisade homophobe, qui entraîna le renvoi de milliers de fonctionnaires, ne fut pas sans répercussions à l’étranger, notamment en Grande-Bretagne, où l’affaire des « espions de Cambridge », Guy Burgess et Donald Maclean, passés à l’Est, constitua l’apogée de la paranoïa anti-homosexuelle, dans un contexte mêlant une fois de plus communisme, trahison et atteintes à la sûreté de l’État. Il est frappant de constater que le gouvernement américain encouragea alors les Britanniques à mettre en œuvre une campagne permettant d’identifier les homosexuels dans les services gouvernementaux. Un responsable de Scotland Yard fut même envoyé auprès du FBI afin d’observer les méthodes d’investigation en cette matière [25].
Cette instrumentalisation des stéréotypes trouva un écho privilégié dans la production cinématographique [26]. La figure de l’homosexuel efféminé, la « tapette » ou « sissy » est ainsi couramment mise en avant dans le film noir, où elle constitue le pendant négatif au personnage du détective viril. Élément révélateur, elle est en revanche fréquemment associée à la figure de la femme fatale : toutes deux partagent une attirance suspecte pour les tenues sophistiquées, le luxe et la décoration. Dans Le Faucon maltais de John Huston (1941), la présence de Peter Lorre, criminel homosexuel aux manières doucereuses, est ainsi anticipée par l’odeur de gardénia. D’autres films, comme La Corde d’Alfred Hitchcock (1948), en jouant sur l’invisibilité des « signes » homosexuels, entretiennent davantage le sentiment d’une élite cultivée et psychopathe. De même, la problématique du genre est particulièrement bien posée dans Soudain, l’été dernier de Joseph Mankiewicz (1959), adapté d’une pièce de Tennessee Williams, lui-même homosexuel, où le héros – homosexuel – du film, Sebastian Venable, demeure invisible jusqu’à son martyre final [27]. Le souvenir de Sebastian va dès lors être ressuscité par deux personnages : sa cousine Catherine (jouée par Elizabeth Taylor) et le psychiatre de cette dernière, le Dr Cukrowicz (joué par Montgomery Clift). Il est frappant de constater que si le thème de l’homosexualité n’est jamais évoqué directement, il est en fait constamment activé par une série de référents lisibles par le spectateur averti. Certains éléments relèvent de la désignation (le prénom symbolique, Sebastian, le saint martyr étant une figure homoérotique fréquemment revendiquée par les homosexuels [28]), d’autres de l’association (les livres qu’il lit, les œuvres d’art dont il s’entoure), d’autres enfin, de manière plus originale, du transfert et du déplacement : Catherine est en effet présentée comme folle, elle qui a participé de cette confusion des genres, en servant d’appât « féminin » aux entreprises de séduction de son cousin, incapable d’assumer ses désirs. Il n’est pas anodin que ce rôle soit dévolu à une actrice fantasmatique, dont le sex-appeal et la vie tumultueuse, ont pu être des éléments d’identification pour un public gay [29]. De même, il est symbolique que le psychiatre chargé de sortir la jeune femme de sa « folie », en lui faisant retrouver ses souvenirs (et donc reconnaître le rôle qu’elle a joué dans cette mise en scène des désirs) soit incarné par Montgomery Clift, icône gay, à l’instar de James Dean ou de Rock Hudson, et dont l’homosexualité était connue d’un certain public. Le dépeçage de Sebastian, sa mise en pièces par une foule de jeunes hommes anonymes, a dès lors valeur exemplaire : c’est le retour à l’invisibilité, imposé par une société homophobe, qui se refuse à admettre le désir homosexuel ; en même temps, la déconstruction de ce désir, jamais nommé, mais évoqué en creux, par les figures-relais que constituent l’homosexuel « dans le placard » (Clift, Williams) et la star camp [30] (Taylor), en renforce la portée, en imposant au spectateur captif, sa reconnaissance implicite.
Cette peur de l’invisibilité, de la « dilution » du désir homosexuel dans la société a trouvé un écho majeur dans l’Allemagne nazie. La propagande communiste a diffusé, à partir de 1934, dans la lignée de l’URSS qui criminalise alors l’homosexualité, l’assimilation de l’homosexualité à une « perversion fasciste ». Renversement de stéréotypes particulièrement malheureux, car, en dépit de l’imagerie homoérotique entretenue par certains groupes nazis, comme la SA, l’arrivée au pouvoir de Hitler coïncida avec la destruction de la scène homosexuelle allemande, qui s’accéléra après la « nuit des longs couteaux », et l’élimination de Röhm. Un certain nombre de dirigeants ou de théoriciens nazis développèrent des arguments, qui visaient autant à justifier l’élimination des homosexuels, qu’à définir, une nouvelle fois, les « signes » de l’homosexualité. Heinrich Himmler, dans son discours adressé aux généraux SS du 18 février 1937 [31], caractérise ainsi l’homosexualité comme la conséquence du mélange des races, et il établit un lien direct entre les homosexuels et les Juifs, les deux groupes étant rejetés du côté du « féminin ». L’homosexuel est lâche, menteur, irresponsable, déloyal. C’est un « objet idéal de pression », possédé par un « insatiable besoin de confidence ». D’où son inquiétude particulière pour les manifestations homosexuelles dans la SS, élite de la nation allemande, destinée à régénérer le pays, et qui ne peut donc être un repaire de « pervers ».
Pour lutter contre ces influences, il entend procéder à une remise en ordre des rôles sexuels : il s’agit de stopper la « masculinisation » des jeunes filles, et de valoriser à nouveau les amours hétérosexuelles, au lieu de mettre l’accent sur la noblesse des amitiés masculines. Les jeunes Allemands doivent se faire « les champions des femmes ». Il est cependant notable de constater que ce discours homophobe ne trouve pas véritablement son pendant lesbophobe. Si, dans Le Mythe du 20e siècle (1930), Alfred Rosenberg s’en prend indifféremment à « l’homme efféminé » et à « la femme émancipée », l’homosexualité féminine ne fut pas criminalisée, alors que le paragraphe 175 fut renforcé en 1935, prenant en compte non seulement les relations homosexuelles, mais les caresses, les marques d’affection, les regards, voire le simple désir homosexuel. Une fois de plus, le désintérêt à l’égard du lesbianisme s’expliquait par la position inférieure dans laquelle étaient tenues les femmes dans le système nazi. La sexualité féminine était perçue comme uniquement passive et le rôle de la femme devait se résumer à celui d’épouse et de mère. L’hypothèse lesbienne n’était tout simplement pas envisagée, tandis que les frontières de la « normalité » étaient réaffirmées : « Les gens cherchent à nouveau des formes féminines puissantes, épanouies, pleines d’une naturelle santé, un type de femme allemande dont la fière beauté mentale et physique incarne la sainte fertilité et la volonté de vivre du peuple allemand » [32].
Le caractère contraignant de tels stéréotypes est évident : pour échapper aux persécutions, ou même à la simple suspicion, homosexuels et lesbiennes se devaient de rallier la norme, d’arborer les « signes » préfabriqués d’une hétérosexualité de commande. Ces questions, si elles se posaient de façon particulièrement dramatique sous le Troisième Reich, interviennent de manière récurrente dans l’histoire homosexuelle depuis la fin du 19e siècle : l’invisibilité est-elle la condition de l’acceptation ou faut-il au contraire affirmer un droit à la différence ? Doit-on rejeter les stéréotypes ou plutôt en faire une arme ? En quoi les identités homosexuelles se façonnent-elles, plus ou moins consciemment, en réponse au discours homophobe ?
 
â—¦ Intériorisation, contestation et subversion du discours homophobe
 
 
Dans son livre, Réflexions sur la question gay (1999), Didier Eribon a montré comment l’injure fonctionnait comme un « énoncé performatif » : la « nomination produit une prise de conscience de soi-même comme un “autre” que les autres transforment en “objet” » [33]. Rejetés en dehors de la communauté « normative », stigmatisés comme « différents », l’homosexuel ou la lesbienne vont alors chercher à se positionner face à l’image que la société leur renvoie d’eux-mêmes : ils peuvent l’intérioriser, ils peuvent la contester, ils peuvent également la subvertir. Au cœur de cette image, on retrouve, comme on l’a vu, la question du genre : « pédé », « tapette », « gouine » renvoient tout autant à une « inversion » des rôles sexuels, qu’à un abandon de l’idéal féminin ou viril. Ces stéréotypes fonctionnent sur un principe de généralisation, auquel personne n’est supposé échapper. Réagir au discours sur soi, élaborer des stratégies, jouer sur les représentations : ces problématiques sont au cœur du processus identitaire ; il s’agit de « recréer son identité personnelle à partir de l’identité assignée » [34]. Cette identité se construit ainsi par strates, par un processus de renvoi à d’autres modèles (le modèle antique de la pédérastie, le modèle esthétique du dandy à la Oscar Wilde…), qui eux-mêmes se sont construits autour, ou contre, des impératifs sociaux.
Si l’on prend le cas de la lesbienne « masculine », la butch, on constate que ce modèle, tout en s’inscrivant dans une définition très restrictive de l’identité lesbienne, offre en même temps des possibilités de contestation et de subversion. Dans les années 1920, la romancière britannique Radclyffe Hall, déjà mentionnée, mettait en scène, dans son livre Le Puits de solitude (1928), sous les traits de Stephen Gordon, le stéréotype de « l’invertie congénitale » tel qu’il avait été élaboré par Havelock Ellis. Elle proposait ainsi à plusieurs générations de lesbiennes l’image d’une homosexualité assumée, qu’elle-même incarnait aux yeux du public ; car même si le couple qu’elle formait avec la sculptrice Una Troubridge était extrêmement conventionnel, à l’instar de celui formé par Gertrude Stein et Alice B. Tocklas, et reposait sur une distribution très traditionnelle des rôles « féminin » et « masculin », il s’inscrivait comme une alternative possible à la dissimulation, aux mariages « de façade » ou à la solitude. Certes, il s’agit alors de relatives exceptions protégées par leur milieu et leur notoriété. Néanmoins, l’existence, par exemple à Paris, de clubs lesbiens, où les femmes pouvaient se retrouver entre elles, pour danser et draguer, témoigne des possibilités d’affirmation qui s’offraient alors [35]. Dans les années 1950, aux États-Unis, on vit de même se développer, par exemple à Buffalo, ville qui a été bien étudiée, une culture lesbienne spécifique, propre au milieu ouvrier, et réglée par des codes vestimentaires et comportementaux, qui distinguait les butches masculines, aux cheveux coupés court, portant des pantalons et des chemises d’hommes, des femmes féminines, qui suivaient la mode et arboraient cheveux longs et maquillage [36]. Par sa visibilité, cette scène homosexuelle était cependant plus sensible aux manifestations homophobes et les lesbiennes étaient souvent prises à partie dans la rue, autour des bars.
Ainsi, la reproduction du stéréotype n’induit en rien la soumission à l’ordre dominant ; au contraire, la force de provocation sous-jacente à la revendication d’un modèle tenu pour méprisable par la majorité de l’opinion ne doit pas être sous-estimée. Elle pose d’ailleurs problème dans la communauté homosexuelle elle-même. Dans les années 1920, Colette s’insurgeait ainsi contre ce qu’elle considérait comme une « masculinisation » de la femme, et donc un abandon de l’identité féminine pour celle d’un « homme simulé » [37]. La poétesse Natalie Barney, quant à elle, revendiquait l’héritage saphique et entretenait, avec son amie Renée Vivien, « la muse aux violettes », l’image d’une féminité éthérée et aristocratique. Avait-elle une plus grande force contestatrice que celle de Radclyffe Hall ? On peut en douter, tant l’image de la lesbienne érotique, femme fatale ou « femme damnée », hantait l’imaginaire masculin depuis le milieu du 19e siècle (ainsi La fille aux yeux d’or de Balzac) jusqu’à devenir un poncif de la littérature décadente, entretenant la fascination des hommes pour une sexualité pensée comme évanescente et inaccessible. On retrouve de la même manière cette opposition dans la communauté gay. Ainsi André Gide, dans Corydon (1924) précise qu’il ne s’adresse qu’aux « pédérastes normaux » et non aux « uranistes honteux ». De la même manière en Allemagne, Adolf Brand, fondateur en 1903 du mouvement homosexuel de la Gemeinschaft der Eigenen (la Communauté des spéciaux), s’opposait vigoureusement à Magnus Hirschfeld, qu’il accusait de diffuser une image de l’homosexualité préjudiciable et mensongère. Pour sa part, il défendait l’idéal du Männerbund, l’état viril, célébrait la pédérastie comme la plus haute forme d’amour et entendait réaliser la synthèse entre le modèle guerrier de la Sparte antique et l’exaltation romantique du culte de l’amitié, tel qu’exprimé par Goethe ou Nietzsche. Antiféministe, Brand défendait une conception « masculine » de l’homosexualité, qui s’incarnerait par exemple dans le sport ou les mouvements de jeunesse.
Ce « machisme » d’un certain nombre de mouvements homosexuels n’est pas spécifique à l’entre-deux-guerres. L’idéal viril du jeune gay sportif et dynamique, qui s’inscrit totalement à contre-courant du stéréotype de l’inverti efféminé a par exemple été diffusé, après la seconde guerre mondiale, aux États-Unis, par l’intermédiaire des magazines dits « physiques », qui occupaient le créneau de l’érotisme, en associant des photographies attrayantes de corps nus et musclés à des illustrations plus ou moins explicites. De nouveaux stéréotypes se constituent alors, par exemple autour des œuvres de George Quaintance, « Blade » (Neel Blade) ou Tom of Finland (Touko Laaksonen) qui élaborent toute une galerie de héros homosexuels : cow-boys, policiers, marins, bikers, évoluant dans les lieux symboliques de la scène gay, saunas, bars, discothèques. Là encore l’ambiguïté de cette représentation tient dans son caractère discriminant : la jeunesse, la beauté, la force physique, la virilité deviennent les déterminants de l’intégration à la scène gay. Ceux qui ne peuvent, ou ne veulent pas se conformer à ce modèle, sont exclus. Les « folles » en particulier, sont regardées avec suspicion, si ce n’est parfois avec mépris, par certains gays qui entendent justement bâtir leur identité sur le rejet de la féminité. Déjà dans les années 1930, Quentin Crisp, « folle » flamboyante, remarquait : « Découvrir que les homosexuels ne m’aimaient pas fut plus difficile à supporter que l’hostilité des gens normaux » [38]. De même, la misogynie affichée par certains groupes homosexuels les éloigne des lesbiennes, dont les revendications spécifiques ne sont pas prises en compte.
La problématique du genre et de l’homosexualité ne peut cependant être pensée uniquement en termes d’efféminement et de masculinisation. D’abord, parce que les images que les homosexuel-le-s donnent d’eux-mêmes ne sont pas uniques et intangibles. Jusque dans les années 1960, beaucoup de gays et de lesbiennes ont mené des « vies dissociées » [39], offrant un visage différent, une image différente, s’exprimant parfois de manière différente (par exemple en se désignant sous le genre féminin), selon qu’ils évoluaient dans le monde « normal », celui du travail, de la famille, de la société hétérosexuelle en général ou dans le monde de la drague, des bars, de la subculture homosexuelle. Cette culture du « placard », ce repli sur le ghetto, rendus nécessaires, par exemple dans les années 1950, par le retour à l’ordre moral et le poids de la répression, expliquent que les homosexuel-le-s aient appris à élaborer des stratégies de contournement et de subversion des stéréotypes, les rendant parfois simplement inopérants. De fait, dans certains cas, c’est justement la rigidité même des stéréotypes qui permettait aux homosexuels de trouver leur place dans la société : ainsi durant la seconde guerre mondiale [40], dans l’armée américaine, les nouvelles recrues étaient soumises à un questionnaire sur leurs préférences sexuelles, tandis que les recruteurs étaient munis d’indications supposées leur permettre de repérer les homosexuels. Leur caractère caricatural (l’homosexualité étant réduite à l’efféminement) explique que nombreux furent les homosexuels à pouvoir s’engager. En revanche, aucun descriptif ne fut établi, jusqu’en 1944, de manière à identifier les lesbiennes. Au contraire, les officiers furent officiellement engagés à ne pas y prÊ´er attention « sauf si cela entame l’efficacité des individus concernés et la stabilité du groupe » [41]. Il est clair ici que la problématique du genre joue à plein : la lesbienne est investie de qualités « masculines », qui trouveront idéalement à s’exprimer dans le cadre de l’armée.
De manière très différente, le transgenre a offert une échappatoire aux catégories imposées du langage, qui opposait schématiquement homosexualité et hétérosexualité, masculin et féminin, et enfermait les individus dans des identités pré-formatées [42]. L’influence de l’esthétique camp [43], qui déborde largement la subculture gay, a notamment permis une relecture ironique et décapante de la société hétérosexuelle : cette forme d’humour, qui repose à la fois sur le travestissement, la parodie, la théâtralité, la pose et l’artificialité permet de faire converger l’esthétisme décadent à la Oscar Wilde, la pop culture de Andy Warhol, le culte des actrices, comme Judy Garland ou Joan Crawford, avec les prestations flamboyantes du travesti José Sarria qui, dans les années 1950, encourageait les consommateurs du bar gay, The Black Cat, à reprendre en chœur, pour faire face au harcèlement policier : « God save us Nelly Queens » [44]. Comme le remarque Christopher Isherwood, dans The World in the Evening (1954) : « On ne peut pas faire du camp à partir de quelque chose que l’on ne prend pas au sérieux. On ne s’en moque pas, on se moque grâce à lui » [45]. Imposer le doute, brouiller les pistes, effacer les frontières, rendre le stéréotype illisible, à force de s’y conformer : ultime stratégie de subversion d’un monde normé.
« Chaque objet de votre monde a pour moi un autre sens que pour vous. Je rapporte tout à mon système où les choses ont une signification infernale et, même lorsque je lis un roman, sans se déformer, les faits perdent le sens que leur donna l’auteur et qu’ils ont pour vous, se chargent d’un autre, afin d’entrer sans heurts dans cet univers d’au-delà où je vis » [46].
â–¡
 
NOTES
 
[1] Marcel Proust, À la recherche du temps perdu, Paris, Gallimard, coll. « La Pléiade », 1988, t. II, p. 121.
[2] Daniel Borrillo, L’homophobie, Paris, PUF, coll. « Que sais-je », 2000, p. 3. L’auteur précise que « le terme semble avoir été utilisé pour la première fois aux États-Unis en 1971, mais ce n’est qu’à la fin des années 1990 qu’il apparaît dans les dictionnaires de langue française ».
[3] Ibid., p. 6.
[4] Sylvie Steinberg, La confusion des sexes. Le travestissement de la Renaissance à la Révolution, Paris, Fayard, 2001.
[5] Anne Richardot, « La secte des anandrynes : un difficile embarquement pour Lesbos », Tangence, 57, mai 1998, p. 40-52.
[6] Le terme semble avoir été employé pour la première fois par l’écrivain hongrois Karoly Maria Kertbeny, dans un mémoire adressé, en 1869, au ministre de la Justice de la Prusse, et réclamant l’abolition des lois pénales sur les « actes contre nature ».
[7] Dans la nuit du 27 juin 1969, le Stonewall, un bar gay de Greenwich Village à New York, fut victime d’une rafle policière. Les habitués, au lieu de rentrer chez eux, se rassemblèrent et affrontèrent la police, à coups de briques et de bouteilles de bière. Le lendemain, les affrontements recommencèrent, mais cette fois-ci, au cri de « Gay power ». Cet événement marqua la naissance du mouvement de libération gay et lesbien qui s’épanouit aux États-Unis, puis en Europe, dans les années 1970. Depuis 1970, les émeutes de Stonewall sont, chaque année, l’objet d’une commémoration par le biais de la Lesbian and gay pride. Il va de soi ici que les dates 1869 et 1969 ont un caractère symbolique, et ne peuvent être considérées comme des bornes chronologiques au sens strict.
[8] Dr Angelo Hesnard, Traité de sexologie normale et pathologique, Paris, Payot, 1933.
[9] Richard von Krafft-Ebing, cité par Esther Newton, « The Mythic Mannish Lesbian : Radlyffe Hall and The New Woman », dans Martin Duberman, Martha Vicinus, George Chauncey Jr. (dir.), Hidden from History, Londres, Penguin Books, 1989, p. 287.
[10] Ibid.
[11] Dr Albert Chapotin, Les défaitistes de l’amour, Paris, A. Quignon, 1927, p. 18.
[12] Dr Angelo Hesnard, Traité de sexologie normale et pathologique, op. cit.
[13] « Les types sexuels intermédiaires » (1910), reproduit dans Magnus Hirschfeld, Les homosexuels de Berlin, Lille, GayKitschCamp, 2001, p. 91-108.
[14] Sigmund Freud, Trois essais sur la théorie sexuelle, Paris, Gallimard, [1905], 1987, p. 47.
[15] Cité par Neil Miller, Out of the Past, Gay and Lesbian History from 1869 to the Present, New York, Vintage Books, 1995, p. 249. Il faudra attendre 1973 pour que l’APA retire l’homosexualité de cette liste.
[16] Sexual Behaviour in the Human Male (1948) fut vendu à plus de 200 000 exemplaires en six mois. La scientificité des données rassemblées par Kinsey fut par la suite contestée.
[17] George L. Mosse, L’image de l’homme. L’invention de la virilité moderne, Paris, Abbeville, 1997.
[18] François Carlier, La prostitution antiphysique, [1887], Paris, Le Sycomore, 1981.
[19] Marcel Proust, À la recherche du temps perdu, Paris, Gallimard, coll. « La Pléiade », 1989, t. IV, p. 347.
[20] Samuel Hynes, A War Imagined. The First World War and English Culture, New York, Atheneum, 1991.
[21] Si Radclyffe Hall entendait justifier l’homosexualité féminine, en montrant notamment son caractère inné, sa vision dramatique du destin de la lesbienne, vouée à la solitude et au rejet, témoigne cependant d’une certaine « haine de soi ».
[22] Charles-Noël Renard, Les Androphobes, Saint-Étienne, Imprimerie spéciale d’édition, 1930, p. 589.
[23] Ibid., p. 59.
[24] AN, F7 13960 (2).
[25] Richard Davenport-Hines, Sex, Death and Punishment, Londres, Collins, 1990, p. 301.
[26] Robert J. Corber, Homosexuality in Cold War America. Resistance and the Crisis of Masculinity, Durham-Londres, Duke University Press, 1997.
[27] Sur la place de l’homosexualité dans le cinéma hollywoodien, voir Vito Russo, The Celluloid Closet. Homosexuality in the Movies, New York, Harper et Row, 1987.
[28] Dominique Fernandez, L’amour qui ose dire son nom : Art et homosexualité, Paris, Stock, 2001.
[29] On peut penser aux sérigraphies d’Andy Warhol.
[30] Voir plus loin pour une discussion sur l’esthétique camp. Il est très difficile de définir ce qui participe du camp, qui repose avant tout sur l’excès et le style. Comme le remarque Jean Cocteau : « Un peu trop, pour moi c’est assez ».
[31] Heinrich Himmler, Discours secrets, Paris, Gallimard, 1978.
[32] Frank Kade, Die Wende der Mädchenerziehung [Le tournant de l’éducation féminine], 1937, cité par M. Duberman, M. Vicinus, G. Chauncey Jr. (dir.), Hidden from history, op. cit., p. 74.
[33] Didier Eribon, Réflexions sur la question gay, Paris, Fayard, 1999, p. 30-31.
[34] Ibid., p. 18.
[35] Brassaï, Le Paris secret des années trente, Paris, Gallimard, 1976.
[36] Sur cette question voir Elizabeth Lapovsky Kennedy, Madeleine D. Davis, Boots of Leather, Slippers of Gold : The History of a Lesbian Community, New York, Penguin, 1993.
[37] Colette, Le Pur et l’impur, [1941], Paris, Hachette, 1971.
[38] Quentin Crisp, The Naked Civil-Servant, Londres, Fontana, [1968], 1986, p. 84.
[39] Cité par Didier Eribon, reprenant les analyses de Erving Goffman, dans Réflexions sur la question gay, op. cit., p. 14.
[40] Allan Bérubé, Coming Out Under Fire, New York, The Free Press, 1990.
[41] Cité par Joshua S. Goldstein, War and gender, Cambridge, Cambridge University Press, 2001, p. 379.
[42] Cette réévaluation du transgenre a notamment été menée par la critique queer, qui s’est développée, depuis une vingtaine d’années, aux États-Unis, dans la lignée des travaux de Michel Foucault et de Monique Wittig. Voir, par exemple, Judith Butler, Bodies that Matter. On the Discursive Limits of “Sex”, Londres, New York, Routledge, 1993.
[43] Fabio Cleto (dir.), Camp. Queer Aesthetics and the Performing Subject : A Reader, Ann Arbor, University of Michigan Press, 1999.
[44] Neil Miller, Out of the Past, op. cit., p. 347. Le bar n’en fut pas moins fermé en 1963.
[45] Christopher Isherwood, The World in the Evening, cité dans Camp, op. cit., p. 51.
[46] Jean Genet, Miracle de la rose, Paris, Gallimard, coll. « Folio », 1988, p. 103.
[*] Florence Tamagne est maîtresse de conférences à l’université de Lille III. Elle a publié Histoire de l’homosexualité en Europe. Berlin, Londres, Paris, 1919-1939, Paris, Seuil, 2000 et Mauvais genre ? Une histoire des représentations de l’homosexualité, Paris, EDLM, 2001.
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On peut penser aux sérigraphies d’Andy Warhol. Suite de la note...
[30]
Voir plus loin pour une discussion sur l’esthétique camp. I...
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[31]
Heinrich Himmler, Discours secrets, Paris, Gallimard, 1978. Suite de la note...
[32]
Frank Kade, Die Wende der Mädchenerziehung [Le tournant de ...
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[33]
Didier Eribon, Réflexions sur la question gay, Paris, Fayar...
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[34]
Ibid., p. 18. Suite de la note...
[35]
Brassaï, Le Paris secret des années trente, Paris, Gallimar...
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[36]
Sur cette question voir Elizabeth Lapovsky Kennedy, Madelei...
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[37]
Colette, Le Pur et l’impur, [1941], Paris, Hachette, 1971. Suite de la note...
[38]
Quentin Crisp, The Naked Civil-Servant, Londres, Fontana, [...
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[39]
Cité par Didier Eribon, reprenant les analyses de Erving Go...
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[40]
Allan Bérubé, Coming Out Under Fire, New York, The Free Pre...
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[41]
Cité par Joshua S. Goldstein, War and gender, Cambridge, Ca...
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[42]
Cette réévaluation du transgenre a notamment été menée par ...
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[43]
Fabio Cleto (dir.), Camp. Queer Aesthetics and the Performi...
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[44]
Neil Miller, Out of the Past, op. cit., p. 347. Le bar n’en...
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[45]
Christopher Isherwood, The World in the Evening, cité dans ...
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[46]
Jean Genet, Miracle de la rose, Paris, Gallimard, coll. « F...
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[*]
Florence Tamagne est maîtresse de conférences à l’universit...
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