Vingtième Siècle. Revue d'histoire
Presses de Sc. Po.

I.S.B.N.2724629736
210 pages

p. 85 à 96
doi: en cours

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Histoire des femmes, histoire des genres

no 75 2002/3

2002 Vingtième siècle Histoire des femmes, histoire des genres

La construction du masculin

De la fin du 19e siècle aux années 1930

Odile Roynette  [*]
Pour comprendre les contours d’une identité masculine construite, consolidée mais aussi fissurée de la fin du 19e siècle aux années 1930, cet article propose d’être attentif aux discours normatifs sur les hommes et leurs spécificités. Il étudie aussi le poids des guerres qui constituent, dans ces décennies, un nœud où se concentrent de nombreuses caractéristiques masculines et mêle à ces objets une observation de l’incorporation des normes dans la sphère privée permettant de compléter les aspects de cette construction du masculin. This article examines the shape of the constructed – consolidated but also cracked – masculine identity, from the end of the 19th c to the 1930s, by looking at the normative discourse on men and its specificities. It studies the weight of wars during these decades that form a knot in which many masculine characteristics are concentrated. It adds an observation of the incorporation of private sphere norms to these objects which completes the aspects of this construction of the masculine.
Comment tant d’hommes ont-ils pu consentir aux épreuves qui leur furent imposées entre 1914 et 1918 ? En interrogeant tour à tour les différentes composantes d’une identité masculine en construction depuis la fin du 19e siècle, Odile Roynette offre des pistes stimulantes à ceux qui tentent de répondre à cette question.
« Pour moi, anthropologue, une de mes toutes premières interrogations […] a porté sur l’absence d’étude systématique de l’âge d’homme et de la masculinité proprement dite, dans les travaux historiques, sociologiques, anthropologiques. Il va tellement de soi que c’est le référent ultime qu’il est inutile d’en parler » [1]. Cette lacune qui, sur un sujet aussi essentiel se mue en invite, commence d’être partiellement comblée par les historiens, notamment par ceux de la période contemporaine. Toutefois, force est de reconnaître qu’ils y ont souvent consacré quelques chapitres au sein de leurs ouvrages plutôt qu’une étude spécifique [2]. Si, nous le verrons, l’ampleur et la variété des domaines de recherche concernés par cette quête restent dissuasives, c’est aussi la nature de l’objet qui a sans doute longtemps tenu à l’écart une communauté historienne dominée par des hommes peu soucieux, en conformité avec les modèles dominants, d’examiner les fondements de leur propre identité. Pudeur ou crainte de laisser entrevoir les inévitables écarts entre les stéréotypes et la condition masculine vécue au quotidien ? Ces deux sentiments forment un entrelacs subtil qui explique que ce soit plutôt du côté de l’histoire des femmes qu’émerge au cours des années 1980, grâce à la catégorie du genre [3], une approche soucieuse de lier la construction sociale des rôles féminin et masculin pensés symétriquement.
Ce courant, au demeurant fécond, a néanmoins conduit, comme le remarquait déjà Gianna Pomata, à forger dans ce domaine de recherche « une asymétrie (au bénéfice de la femme) qui est l’inversion même de la déformation masculine de l’historiographie traditionnelle » [4]. Également sensible pour l’époque contemporaine, ce traitement différencié ne doit pas masquer la pluralité des tentatives menées pour mieux appréhender le masculin au 19e et au 20e siècles. Nous voudrions dresser ici le bilan critique des questions soulevées par cette histoire de la masculinité en cours d’élaboration. Plusieurs points ont plus particulièrement retenu notre attention. Tout d’abord celui de la fabrication et du réaménagement permanent des stéréotypes masculins. L’époque contemporaine reste, plus qu’on ne le dit, influencée par des systèmes de représentations qui forgent la différence des sexes et dont les origines puisent aux sources de la lointaine Antiquité grecque, très éloignée à première vue du 20e siècle. Tout aussi essentielle apparaît la saisie des modalités grâce auxquelles les acteurs sociaux reconstruisent ces modèles et se les réapproprient. La mesure des écarts entre les idéaux masculins et leur mise en pratique, la mise en valeur des divergences et des comportements déviants par rapport aux normes imposées, les stratégies de ruse déployées par les hommes pour conquérir, au sein d’un univers régi par les contraintes, des espaces de liberté sont autant d’objets à explorer pour l’historien de la masculinité. La période retenue ici – des années 1870 aux années 1930 – constitue un moment d’observation privilégié pour au moins deux raisons. Elle confronte les hommes de ce temps à l’affirmation, du moins au sein de la sphère privée, d’une étonnante liberté féminine [5] dont il faudrait mieux saisir les effets sur l’évolution de l’identité masculine. Par ailleurs, elle constitue un moment crucial au sein du processus d’intensification et de généralisation du phénomène guerrier, sans lequel toute étude du masculin serait nécessairement fragmentaire.
 
â—¦ Les stéréotypes de la masculinité
 
 
L’étude de la condition masculine suppose de détecter les systèmes de représentations qui ordonnent le langage et les comportements masculins. Or, en ce domaine, il faut souligner l’extrême prégnance dans l’imaginaire le plus contemporain d’un faisceau de représentations fort anciennes qui fondent la différence sexuée. Françoise Héritier débusque ainsi dans le discours scientifique récent la mise en exergue de la puissance vitalisante et active du sperme dans le processus resté pour partie mystérieux de la fécondation [6]. Ce faisant, les médecins de la fin du 20e siècle se font l’écho d’un mode aristotélicien de pensée qui domine l’imaginaire de la différence sexuée depuis l’Antiquité et dont l’influence reste encore forte à la fin du 19e siècle. Alors que le féminin dans la théorie des tempéraments héritée d’Aristote puis d’Hippocrate se caractérise par le froid, l’humide, le passif et la matière, le masculin est à l’opposé défini par le chaud, le sec, l’actif et la puissance [7]. La faiblesse constitutive de la nature féminine tient ainsi à sa médiocre aptitude à la coction du sang qui provoque l’apparition régulière des règles, tandis qu’il existe chez l’homme une plus grande capacité à « cuire le sang », le sperme étant une humeur transformée par la moelle épinière. Dès lors toute perte de sang devient chez l’homme un acte intentionnel qui résulte de sa participation délibérée à la chasse, à la compétition ou à la guerre et fonde une partie de son pouvoir. Cette théorie des humeurs permet en outre de caractériser la masculinité dans l’ordre physique et moral. Les garçons, lorsqu’ils grandissent, se masculinisent sous l’effet de la chaleur qui provoque la croissance. Les médecins de l’époque moderne, Ambroise Paré et David Laigneau notamment [8], attribuent à la jeunesse le maximum de la chaleur et de la sécheresse qui déclinent toutes deux avec l’âge viril situé entre vingt-cinq et cinquante ans et auquel ils associent un élément (la terre), une saison (l’automne) et un tempérament (la mélancolie). C’est encore la théorie des humeurs qui explique le développement physiologique de l’homme qui se différencie de la femme sous l’effet de la chaleur et de la sécheresse qui augmentent la taille, la dureté du poil, la noirceur de la peau ou bien encore la pilosité.
Cette visibilité des humeurs fonde des critères de définition du masculin qui sont toujours opératoires à la fin du 19e siècle. Les catégories retenues par le ministère de la Guerre pour la définition de l’aptitude physique des conscrits ressemblent en effet à s’y méprendre à celles qu’un médecin comme Cureau de La Chambre relevait dans L’art de connaître les hommes publié au milieu du 17e siècle [9]. Une haute taille, des yeux vifs, une voix forte, des épaules larges, une taille dégagée, des mains et des pieds nerveux constituent des indices de masculinité encore utilisés, même s’ils sont croisés, en raison de l’anxiété biologique croissante qui caractérise ce temps, avec des critères arithmétiques censés présenter davantage de scientificité [10]. L’allure générale et l’harmonie de la silhouette sont réputées traduire le sens de la mesure et du contrôle de soi qui caractérise l’homme véritable [11]. La transition du physique au moral, inscrite dans la logique de la médecine néo-hippocratique, permet la mise en valeur par opposition à la passivité de la femme des attributs masculins. L’activité, la vigueur, la force, la résistance à la fatigue et à la souffrance ainsi que le courage définissent des normes de virilité qui se concentrent sur le visage, miroir des émotions, et tout particulièrement sur le regard qui doit exprimer la force de caractère comme sur les yeux qui doivent refréner les larmes, surtout si elles apparaissent en public [12]. À ce titre, les rares témoignages dont nous disposons à la fin du 19e siècle sur la honte liée aux larmes que laissent échapper de jeunes soldats nostalgiques ou en proie à l’hostilité de leurs camarades de chambrée [13] dit bien l’extrême poids de ces normes notamment en milieu populaire pendant ce siècle où triomphe l’autocontention [14].
Ce discours philosophique et médical, qui met en valeur la faculté propre à l’homme de faire couler son sang par décision de son libre arbitre, fonde et renforce la barrière anthropologique du genre qui sépare hommes et femmes à propos du port des armes [15] et fait de l’activité guerrière l’accomplissement viril par excellence. À ce titre, le 19e siècle voit s’affirmer le processus de retrait progressif des femmes de l’univers des combattants alors que celles-ci étaient encore présentes à l’époque moderne, même sous le couvert d’un déguisement qui les travestissait [16]. Lorsque le 15 août 1851, le prince-président remet pour la première fois la Légion d’honneur à une femme, Marie-Angélique Brulon [17], ce geste honore le vétéran des guerres révolutionnaires en même temps qu’il sanctionne l’éloignement des femmes de la sphère du combat proprement dit [18]. La guerre de 1870 puis la première guerre mondiale accentuent cette évolution [19] en universalisant progressivement l’expérience du feu à l’ensemble des hommes en âge de combattre [20], au détriment des femmes qui sont progressivement écartées des rôles qui leur étaient autrefois dévolus au sein des troupes. La disparition en 1914 de la figure de la cantinière, si présente pendant la guerre de 1870, est à ce titre significative. Avant le second conflit mondial, les exemples de femmes combattantes évoqués par Stéphane Audoin-Rouzeau renvoient tous à un engagement guerrier de substitution qui les tient à l’écart du champ de bataille proprement dit [21], alors que le franchissement de la frontière du genre s’effectue avec moins de difficultés lors des guerres civiles, la guerre d’Espagne notamment [22]. La participation directe à la violence de guerre (donner ou recevoir la mort) dans un cadre étatique devient au début du 20e siècle, un critère qui distingue de manière plus nette que naguère hommes et femmes.
 
â—¦ Guerres et réaménagement des idéaux masculins
 
 
La guerre de 1870 comme le premier conflit mondial infléchissent selon des logiques parfois contradictoires les modèles précédemment esquissés. En 1870, la défaite fulgurante consommée aux premiers jours de septembre, et contre laquelle les tentatives ultérieures de redressement restent vaines, laisse entrevoir un intense désarroi. L’ensemble du discours élaboré au lendemain des combats peut certes être lu comme une recherche inquiète des causes du désastre. Mais il est aussi une tentative pour conserver la mémoire du courage et de la combativité des unités les mieux entraînées décimées sur les champs de bataille de la frontière de l’Est. Les combats de Reichshoffen ou mieux encore ceux de Bazeilles [23], qui mêlent aux affrontements entre soldats la question des violences infligées aux civils, font l’objet d’une intense idéalisation dont témoigne, dans l’exemple de Bazeilles, le célèbre tableau d’Alphonse de Neuville, Les Dernières Cartouches, présenté au salon de 1873. Le succès de ce tableau, et plus généralement l’intense activité picturale qui cherche alors à représenter la guerre selon des modalités qui mêlent à l’héroïsation des combattants une représentation plus réaliste de la blessure et de la souffrance [24], pose la question de la diffusion après 1870 dans l’imaginaire collectif de cet idéal masculin virilisé.
Simultanément le discours sur la défaite réinvestit la thématique de la dégénérescence qui triomphe à la fin du 19e siècle. L’insistance avec laquelle hommes politiques et chefs militaires soulignent après la fin des combats la pugnacité manifestée par une grande partie des soldats est un indice du soupçon porté sur les qualités morales et physiques de la jeunesse. Les peurs liées à la dégénérescence de la race [25] et à la croyance en l’hérédité morbide encore très vivace au début du 20e siècle [26] font peser un doute sur la virilité et nourrissent une crise de l’identité masculine où se mêlent à la fois un sentiment de vulnérabilité dû aux progrès de l’individuation et une crainte à l’égard des femmes [27] qui conquièrent par ailleurs dans la sphère privée une liberté sexuelle plus grande [28]. La guerre de 1870 intervient dans ce contexte comme un révélateur et comme un catalyseur des inquiétudes liées à la définition des identités sexuées. La place occupée après 1870 par le service militaire dans l’imaginaire de la régénération ne peut se comprendre qu’en fonction de ces peurs qu’il est censé combattre en revirilisant la jeunesse et qui sont au moins aussi importantes que les craintes suscitées par l’ascension de la puissance allemande.
La première guerre mondiale joue de manière plus contradictoire encore sur l’évolution de l’idéal masculin. La victoire si chèrement acquise donne lieu à une exaltation de la figure du héros de la patrie dont le courage et l’esprit de sacrifice sont magnifiés au frontispice des monuments aux morts qui couvrent progressivement le territoire. Par ailleurs le mouvement ancien combattant né dans l’entre-deux-guerres donne naissance à une sociabilité exclusivement masculine où se reconstruit un idéal viril qui exalte le réalisme, le dévouement, la résolution et la solidarité du soldat-citoyen, qualités dont le langage militaire, la langue du poilu, constituerait la quintessence [29]. Toutefois, l’étude attentive des monuments aux morts révèle aussi l’effritement des idéaux anciens. L’image du poilu triomphant et dominateur cède bien souvent le pas devant celle du soldat agonisant ou mort ou encore de la femme plongée dans un deuil infini [30]. S’il y a exaltation de la virilité des combattants dans ces hommages inscrits dans la pierre, celle-ci est devenue fragile et souffrante. C’est un homme diminué, en proie à des troubles psychologiques graves nés de la confrontation avec des seuils de violence encore jamais atteints, qui revient du front. George L. Mosse souligne à juste titre que la perception par les médecins psychiatres du choc traumatique mettait en jeu l’ensemble des stéréotypes de la virilité et a conduit globalement au rejet du côté de l’anormalité des hommes souffrant de névroses dues au combat. De surcroît la notion de choc traumatique permettait de conforter dans le discours médical la représentation de l’hystérie masculine comme le produit d’un traumatisme violent et de la différencier ainsi de l’hystérie féminine restée plus mystérieuse donc plus inquiétante [31]. Ce faisant, les idéaux masculins qui dominaient l’imaginaire de l’avant-guerre ont été confortés par le conflit moderne et même consolidés par les crises de l’après-guerre [32]. S’il n’est guère surprenant que le monde médical, principal producteur de normes dans le domaine de l’identité sexuée, ait voulu conserver après guerre l’image d’une virilité intacte, le retour des invalides et des mutilés de guerre dans la vie civile a néanmoins confronté les contemporains au spectacle d’hommes affaiblis physiquement, vulnérabilisés sur le plan psychologique [33] et atteints parfois au plus profond de leur identité [34]. Il faudrait à l’évidence mieux connaître les modalités concrètes de la réappropriation dans l’entre-deux-guerres des modèles de la masculinité, ce qui suppose de s’interroger sur les lieux où elle se construit.
 
â—¦ L’apprentissage des rôles masculins
 
 
Il convient en premier lieu d’insister sur la précocité des partages qui séparent dès l’enfance garçons et filles, tout en restant attentif aux différences sociales qui génèrent en ce domaine des expériences dissemblables. En milieu populaire et rural, Yvonne Verdier a naguère montré comment dès l’âge de six-sept ans l’expérience du « champ-les-vaches », c’est-à-dire de la surveillance du troupeau, confronte les enfants des deux sexes à l’apprentissage de rôles différents. Alors que les filles pendant les longues heures de garde qui ne monopolisent pas totalement leur attention sont initiées au tricot, à la dentelle ou au raccommodage et habituent ainsi leur corps à une immobilité qui renvoie aux stéréotypes sur une nature féminine perçue comme passive et modeste, les garçons sont en revanche autorisés à capturer les merles, à attraper les vipères, à pêcher aux vairons sur la rivière ou à construire des cabanes [35]. Cette culture du mouvement et de l’action les confronte ainsi plus rapidement au danger, sollicite leur force physique et les habitue à l’autonomie et à la débrouillardise. L’école primaire conforte ces différences en accentuant la séparation des sexes et en instituant, même au sein de l’école gratuite, laïque et obligatoire de Jules Ferry, des divergences parmi les contenus enseignés. Alors que les filles conservent un enseignement pratique tourné vers la couture, les soins du ménage et l’hygiène [36], les garçons en sont dispensés et préparent, sans ménagements d’ailleurs [37], le certificat d’aptitude aux études primaires qui leur ouvre la voie du monde du travail. Cette place précocement faite à l’apprentissage du métier constitue une spécificité du parcours masculin à la fin du 19e siècle comme dans l’entre-deux-guerres, même si la démocratisation de l’enseignement prolonge alors plus fréquemment la durée des études jusqu’aux années de collège. C’est seulement à partir des années 1960, selon Anne-Marie Sohn, que s’opère au profit des filles un début de rééquilibrage visant à contester leur assignation traditionnelle aux tâches domestiques. La mixité aurait favorisé un réaménagement des identités sexuées en limitant le temps et les lieux où se forgeaient les codes de la masculinité ancienne et en multipliant les occasions de comparaisons entre les sexes [38]. Toutefois avant cette période, le travail et la qualification professionnelle restent des éléments déterminants pour la construction de l’identité masculine.
À la fin du 19e siècle, la plupart des garçons des milieux populaires découvrent le monde du travail dès l’âge de douze-treize ans, après le certificat d’études et la première communion dont la fonction de rite de passage demeure vivace en dépit des progrès de la déchristianisation [39]. En milieu ouvrier, la crise de l’apprentissage déjà sensible avant 1870 [40] et renforcée pendant les années 1880 par la conjoncture économique difficile porteuse de chômage, modifie les modalités de transmission du savoir-faire ouvrier [41]. Néanmoins le placement en atelier ou l’arrivée dans une équipe en usine conserve une dimension initiatique forte. Les anciens, détenteurs des tours de main et des savoir-faire, sont investis d’un prestige qui les autorise à user de leur autorité pour « faire rentrer le métier ». L’obéissance et la soumission s’obtiennent par l’usage de la violence physique et verbale selon un processus ancien de transmission des privilèges paternels au maître ou aux ouvriers qualifiés [42]. Placé dans une situation d’infériorité, le jeune apprenti se voit d’abord contraint d’accepter des tâches indifférenciées qui le transforment en domestique. « L’arpète », qui en apparence n’apprend rien, acquiert en réalité par ce biais l’humilité considérée comme indispensable pour gravir les échelons de la hiérarchie ouvrière [43]. Certains métiers, comme la verrerie ou la mine, autorisent une réelle ascension professionnelle basée sur une forte hiérarchisation. Dans le monde de la mine par exemple, l’abatteur qui est le mineur-roi, le père dans la force de l’âge, domine le monde des traîneurs et des herscheurs qui lui sont subordonnés [44].
Au sein du monde ouvrier de surcroît, le mineur constitue une figure dominante. Sa force physique, sa résistance à la fatigue et sa confrontation quotidienne avec le danger font de ce personnage un paradigme de la virilité qui impose le respect. À Saint-Étienne dans l’entre-deux-guerres, l’intériorisation de cette hiérarchie entre les ouvriers de la passementerie, économes et malthusiens, et les mineurs qui aiment la dépense facile et fondent des familles nombreuses, est encore forte [45]. On retrouve dans cet exemple les caractères principaux de la masculinité – courage, force physique et puissance sexuelle – confortés par une forte consommation alcoolique censée révéler la virilité. La fierté d’être mineur et d’appartenir à une élite ouvrière repose sur l’acceptation du risque, la familiarité avec la souffrance des corps et la proximité avec la mort, autant de réalités que l’alcool permet aussi de surmonter au quotidien. Le rapprochement avec la condition du soldat est ici frappant et la catastrophe de Courrières en mars 1906 qui fait 1 100 victimes chez les mineurs renforce le mimétisme puisque la Légion d’honneur est remise aux mineurs qui sont sortis seuls du puits de mine alors que les honneurs militaires sont rendus aux morts [46].
Au sein de l’atelier ou de l’usine, la différenciation des tâches conforte bien souvent la différence sexuée. Ainsi dans la rubanerie stéphanoise, la conception du ruban ainsi que la maîtrise de la mécanique restent jusque dans l’entre-deux-guerres l’apanage des hommes tandis que les femmes sont vouées aux tâches supposées passives de l’approvisionnement, de la surveillance du métier et du pliage [47]. À cet égard, la Grande Guerre, qui a accéléré l’entrée des femmes dans le monde du travail, n’a pas permis un rééquilibrage des tâches que seul un accès plus large à l’enseignement primaire supérieur et à l’enseignement secondaire permettra de réaliser. En milieu rural, la force physique, compte tenu de la dureté des travaux des champs, mais aussi l’endurance nécessaire pour supporter de longues marches constituent les principaux critères d’une virilité qui s’exhibe bruyamment, grâce au développement des loisirs, au sein des cabarets et des cafés qui deviennent les lieux privilégiés des prouesses masculines. La diffusion principalement en milieu urbain de la boxe à partir de la Belle Époque illustre bien ce prestige de la force physique qui ne se tarit qu’au cours des années cinquante lorsque le catch impose l’évidement de la force physique au profit de ses simulacres [48].
Au sein des élites, l’enfermement des jeunes garçons dans les internats des collèges et des lycées repose sur la conviction d’une nécessaire séparation du milieu familial et constitue une épreuve sur laquelle nos sources sont plus volontiers disertes que sur l’expérience de l’usine ou du travail au champ. Ce modèle, qui à la fin du 19e siècle s’est imposé dans l’ensemble de l’Europe, repose sur une rigoureuse réclusion mêlée au respect du silence, à des horaires écrasants, à une discipline de fer – la prison et les arrêts ne sont supprimés dans l’enseignement secondaire français qu’en 1863 [49] – et aux exercices physiques qui se généralisent à partir des années 1880. L’apprentissage de la contention et l’intériorisation du sens du devoir constituent les objectifs d’un parcours qui vise à former ces jeunes gens à l’exercice des responsabilités, à les habituer à la compétition et à l’intériorisation de l’exigence de réussite sociale qui caractérise l’idéal masculin bourgeois [50].
Si l’étau se desserre quelque peu avant 1914 avec la diffusion de l’externat qui se poursuit pendant l’entre-deux-guerres et avec la disqualification de la violence physique comme méthode d’éducation, les valeurs qui sous-tendent cette rude initiation continuent d’être promues et ce avec d’autant plus d’insistance que l’enseignement secondaire reste largement dominé par la présence masculine [51]. Nulle part mieux que dans les public schools anglaises qui restent, même dans l’entre-deux-guerres, la chasse gardée de l’élite sociale britannique, le poids des contraintes et le culte de la compétition entretenu par la pratique sportive n’atteignent un niveau aussi élevé. À tel point que pendant la Grande Guerre les médecins militaires ont attribué à l’éducation reçue par ces hommes leur bonne résistance au choc traumatique [52].
Ce culte de la virilité se traduit au sein des cercles masculins prénuptiaux par une misogynie ostentatoire et par une grivoiserie qui s’expriment notamment au sein des sociétés chantantes qui connaissent à partir des années 1870 un déclin qui profite au café-concert [53]. En milieu bourgeois, l’évocation des prouesses sexuelles réalisées au bordel, objet d’une comptabilité plus ou moins fantasmatique, cache mal une peur grandissante des femmes qui s’affirme à la Belle Époque [54]. Toutefois cette période se caractérise aussi par une banalisation de la séduction et des relations amoureuses prénuptiales qui traduisent une plus grande liberté à l’égard des interdits moraux [55]. Le mariage, lorsqu’il intervient, se situe généralement à l’issue du service militaire qui complète et achève le processus de construction de l’identité masculine. Le séjour à la caserne, qui se généralise à la fin du 19e siècle, repose sur une mise à l’épreuve physique et morale d’autant plus rigoureuse qu’elle s’efforce de préparer les jeunes conscrits aux réalités d’un affrontement guerrier dont le risque est alors omniprésent. Le parcours initiatique de la jeune recrue plongée dans un univers exclusivement masculin est fondé sur l’apprentissage de l’humilité, des règles de la vie en commun et des gestes spécifiques du métier de soldat transmis par les anciens avec une brutalité intentionnelle qui renvoie aux modèles pédagogiques précédemment évoqués. Il n’est guère étonnant dès lors que les brimades, officiellement interdites dans l’armée française dès 1886, résistent avant 1914 à toutes les tentatives de contrôle émanant de la hiérarchie militaire parce qu’elles sont perçues par les soldats comme un test de virilité dont la réussite autorise l’intégration au groupe [56]. Après la première guerre mondiale, loin d’être disqualifié, ce modèle continue de nourrir la fonction du service militaire comme rite de passage entre l’adolescence et l’âge adulte, jusqu’à ce que celle-ci tombe en désuétude pendant les années 1960 lorsque la guerre s’efface de l’horizon d’attente masculin [57].
Le couple et la famille sont l’ultime théâtre de l’accomplissement masculin et à ce titre méritent une observation attentive. Les travaux des historiens de la famille ont souligné l’ambivalence qui caractérise l’évolution de la condition masculine entre la fin du 19e siècle et la première moitié du 20e siècle. Alors que la puissance paternelle comme attribut viril est affirmée par le Code civil qui restaure le père dans la plénitude de ses pouvoirs et tandis que celui-ci conserve un rôle essentiel dans la transmission du métier, la fin du 19e siècle voit s’affirmer une réduction progressive de ses prérogatives en matière d’éducation. De la loi de 1889 sur la déchéance paternelle jusqu’à celle de 1935 qui supprime la correction paternelle, une série d’empiètements mettent à mal l’image de la toute puissance masculine [58]. La Grande Guerre qui confronte de si nombreuses familles à l’absence du père accentue par ailleurs la fragilisation d’une image que la disparition ou la mutilation ne permettent pas toujours de restaurer [59]. Le retour à la vie civile et la réinsertion des hommes dans le couple et dans la famille sont des processus complexes qu’il faudrait mieux connaître. On peut néanmoins s’interroger sur les effets produits par l’affirmation au sein du couple d’une liberté féminine que la maîtrise de la fécondité et la liberté procurée par le rétablissement en 1884 du divorce permettent d’affirmer davantage encore. Entre la fin du 19e siècle et les années 1930 s’opère en effet, au moins au sein des couples populaires et petit-bourgeois qui forment une large majorité, une redistribution du pouvoir qui s’établit de moins en moins en fonction du sexe [60]. Si bien que, dans la sphère privée, l’image d’un homme viril et dominateur connaît en ces années un net recul.
 
â—¦ Identifications et contestations
 
 
La question du rapport entretenu par les hommes de ce temps aux modèles qui leur étaient imposés mérite d’être élargie au-delà des interrogations qui portent sur la seule vie privée. Trois pistes, nous semble-t-il, peuvent être suivies avec profit. La première concerne deux symptômes de la souffrance masculine : la nostalgie et le suicide. Le départ pour le service militaire, comme le départ en mer, ont confronté les hommes du 19e siècle à une expérience du déracinement vécue d’autant plus douloureusement que les liens tissés avec l’environnement physique et affectif qui les entourait depuis l’enfance sont restés longtemps très forts. Les médecins militaires qui observent au cours du siècle les troubles comportementaux dont souffrent les soldats nostalgiques attribuent à la perte brutale des repères sensoriels et affectifs antérieurs l’état de prostration dans lequel sont plongés ces hommes. Perte d’appétit, apathie générale, refus ou impossibilité d’établir une communication orale sont les principaux symptômes d’un état dépressif qui toucherait en outre davantage les hommes que les femmes pourtant confrontées, lorsqu’elles sont domestiques, à la brutalité des départs [61]. La divulgation de cette fragilité masculine dans un milieu, l’armée, qui exalte la virilité, s’accompagne de la description des multiples stratégies utilisées par les soldats pour dissimuler leur souffrance au regard d’autrui. Ce faisant, les médecins militaires qui enregistrent au début du 20e siècle la quasi-disparition des décès pour cause de nostalgie, soulignent le rôle joué par l’adoucissement de l’épreuve militaire. Le raccourcissement de la durée du service, la vigilance accrue concernant l’hygiène et la santé des soldats, l’octroi plus aisé de permissions et la généralisation du recrutement régional facilitent en effet le séjour sous les drapeaux. Mais sont aussi divulgués les progrès de l’autocontention qui favorise l’intériorisation des modèles de la masculinité diffusés à la caserne. Par ailleurs, la résistance du suicide, qui affecte prioritairement avant 1914 non les jeunes soldats soumis aux duretés de l’initiation mais les militaires de carrière pétris de discipline et habitués à taire leurs émotions, peut être interprétée comme un signe de la profondeur de l’assentiment masculin [62]. Le choix de se donner la mort intervient souvent à la suite d’une blessure d’amour-propre ou d’un doute porté sur l’honnêteté ou sur l’honorabilité de la personne. Si la susceptibilité masculine est particulièrement vive chez les militaires qui disposent en outre d’armes susceptibles de faciliter le passage à l’acte, il convient de souligner l’ampleur du sentiment de l’honneur personnel qui traduit bien une intériorisation poussée des idéaux de courage et de dignité.
Dans cette perspective, la question du duel mériterait une étude approfondie [63]. À la fin du 19e siècle ce mode de règlement des conflits, même s’il est particulièrement prisé entre militaires, demeure en usage parmi les civils. Entre 1875 et 1890, les Annales d’hygiène publique et de médecine légale font état de 832 combats civils qui ont donné lieu à une instruction judiciaire, ce qui permet d’estimer le nombre réel de ces rencontres à un chiffre deux ou trois fois supérieur [64]. Ces affrontements singuliers restent néanmoins l’apanage d’une élite sociale, les membres de l’aristocratie et de la haute bourgeoisie préférant l’épée, tandis que les représentants du monde politique et journalistique privilégient le pistolet. En milieu populaire en revanche, on connaît mal les formes que revêt la résolution des conflits liés à l’honneur au début du 20e siècle. La première guerre mondiale toutefois, en raison de la saignée qu’elle opère, semble disqualifier une pratique qui tombe progressivement en désuétude comme en témoigne la quasi-parodie de duel qui oppose le maire de Marseille, Gaston Defferre, au député René Ribière le 20 avril 1967. Provoqué lors d’une séance de l’Assemblée nationale, ce dernier exige une rencontre qui ne dure que quelques minutes, le temps pour Gaston Defferre, qui sait manier une arme, d’effleurer son adversaire à la pointe de son épée.
La question de l’identification aux modèles masculins dominants et celle de leur contestation se posent avec une particulière acuité dès lors que l’on observe le comportement des hommes placés dans des situations de contrainte extrême. En temps de paix, le service militaire qui au début du 20e siècle soumet pendant plusieurs années des jeunes hommes à une série d’exigences contrôlées par une rigoureuse discipline constitue un observatoire privilégié [65]. Or, force est de reconnaître que la progression du consentement qui constitue au cours du 19e siècle le mouvement dominant et qui se traduit dès la monarchie de Juillet par un niveau, certes variable selon les régions, mais néanmoins très faible de l’insoumission et de la désertion – de l’ordre de 2 à 3 % du contingent – a jusqu’à présent beaucoup moins attiré l’attention des historiens que les formes du refus ou de la contestation. L’antimilitarisme qui se développe à la fin du 19e siècle est un objet qui s’inscrivait en parfaite adéquation avec les préoccupations d’une histoire du mouvement ouvrier qui a longtemps dominé l’historiographie du 19e siècle et qui devait être étudiée. Mais pour autant doit-on négliger le travail d’intériorisation du devoir patriotique qui s’opère alors et qui ne saurait se réduire à la seule peur du gendarme ? Une étude menée sur les formes revêtues par le « piston » révèle notamment qu’au début du 20e siècle, dans le département de la Marne, les conscrits qui font jouer leurs relations demandent à effectuer leur service mais veulent rester à proximité de leur domicile ou pouvoir choisir une arme de leur choix, autant de signes de l’intériorisation de l’échéance, voire de l’intérêt que celle-ci peut revêtir à leurs yeux [66]. Pendant le service militaire en outre, les très faibles proportions de punitions graves encourues avant guerre par les simples soldats [67] dit certes l’influence d’une discipline hautement dissuasive, mais elle témoigne d’autres sentiments plus complexes et surtout davantage dissimulés qui doivent être questionnés car ils sont au cœur de la question du consentement au sacrifice. Pendant le premier conflit mondial sur le front occidental, la rareté des cas de désertion et de mutineries renvoie à de multiples facteurs [68] parmi lesquels la crainte des représailles ne saurait être entièrement négligée, mais elle révèle aussi l’empreinte profonde laissée par un travail souterrain d’identification aux valeurs masculines inscrit dans la longue durée. C’est elle qui jette un grave discrédit sur toutes les formes de déviance ou de contestation comme le révèle, à notre sens, l’histoire du deuil de Blanche Maupas [69]. Cette femme, qui se bat pendant près de vingt ans pour obtenir la réhabilitation de son mari exécuté pour refus d’obéissance en 1915, ne réclame pas vengeance. Elle cherche avant toute chose à défendre l’honneur de cet homme, révélant ainsi, mieux qu’en de longs développements, le poids des injonctions qui pesaient sur les hommes de ce temps et avec lesquels ils ont pris si peu de liberté.
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NOTES
 
[1] Françoise Héritier, « Du pouvoir improbable des femmes », dans Georges Duby et Michelle Perrot, Femmes et histoire, Paris, Plon, 1993, p. 113-125, article repris dans Masculin/féminin. La pensée de la différence, Paris, Odile Jacob, 1996, p. 303.
[2] Il y a toutefois quelques notables exceptions, notamment du côté anglo-saxon, en particulier Robert A. Nye, Masculinity and Male Codes of Honour in Modern France, New York-Oxford, Oxford University Press, 1993 ; David Gilmore, Manhood in the Making. Cultural Concepts of Masculinity, New Haven, Yale University Press, 1990 ; George L. Mosse, The Image of Man, traduit en français sous le titre L’image de l’homme. L’invention de la virilité moderne, Paris, Éditions Abbeville, 1997 ; André Rauch, Le premier sexe. Mutations et crise de l’identité masculine, Paris, Hachette Littératures, 2000.
[3] Sur le concept de genre, cf. Joan Scott, « Gender : a Useful Category of Historical Analysis », American Historical Review, 91(5), décembre 1986.
[4] Gianna Pomata, « Histoire des femmes, histoire du genre, observations sur le Moyen-Âge et l’époque moderne », dans Femmes et histoire, op. cit., p. 30.
[5] Cf. à ce propos l’apport de la thèse d’Anne-Marie Sohn publiée sous le titre Chrysalides. Femmes dans la vie privée (xix e-xx e siècles), Paris, Publications de la Sorbonne, 1996, 2 vol.
[6] Il s’agit de l’article « Fécondation » de l’Encyclopaedia universalis, édition de 1984 cité par Françoise Héritier, « D’Aristote aux Inuit : la détermination du sexe et le sens de l’ambiguïté », article repris dans Masculin/féminin, op. cit., p. 204.
[7] Ibid., p. 203.
[8] Sylvie Steinberg, La confusion des sexes. Le travestissement de la Renaissance à la Révolution, Paris, Fayard, 2001, passim.
[9] Ibid., p. 181.
[10] Odile Roynette, « L’âge d’homme. Les représentations de la masculinité chez les médecins militaires au xix e siècle », Jean-Pierre Baudet e.a. (dir.), Lorsque l’enfant grandit entre dépendance et autonomie, Paris, PUPS, 2002.
[11] George L. Mosse, L’image de l’homme, op. cit., p. 33 et suiv.
[12] Claudine Haroche et Jean-Jacques Courtine, Exprimer et taire ses émotions, xvi e-début xix e siècle, Paris-Marseille, Rivages, 1988 et Anne Vincent-Buffault, Histoire des larmes xviii e-xix e siècles, Paris-Marseille, Rivages, 1986.
[13] Odile Roynette, « Bons pour le service ». L’expérience de la caserne en France à la fin du xix e siècle, Paris, Belin, 2000, passim.
[14] Sur ce processus voir les remarques d’Alain Corbin, « “Le sexe en deuil” et l’histoire des femmes au xix e siècle », Le temps, le désir et l’horreur. Essais sur l’histoire du xix e siècle, Paris, Aubier, 1991, p. 91-105.
[15] Sur cette question essentielle voir les remarques de Stéphane Audoin-Rouzeau au séminaire « Pour une anthropologie historique du combat xix e-xx e siècles » tenu à l’EHESS lors de la séance consacrée le 27 novembre 2000 à une réflexion sur les liens entre le temps de paix et le temps de guerre.
[16] Sylvie Steinberg (La confusion des sexes, op. cit., p. 76) relève l’existence de 44 femmes engagées comme soldats sous l’Ancien Régime et de 33 femmes combattantes dans les armées révolutionnaires. Leur présence, il est vrai, s’explique la plupart du temps davantage par la nécessité de survivre dans des régions dévastées par la guerre ou d’échapper à la misère, que par un choix librement consenti.
[17] Cette femme avait été admise le 14 décembre 1798 aux Invalides avec sept ans de service, sept campagnes et trois blessures. Cf. Claude Ducourtial d’après le texte de Louis de Bonneville de Marsangy, La Légion d’honneur, Paris-Limoges, Charles-Lavauzelle, 1992, p. 217-218.
[18] Il permet également à Louis-Napoléon Bonaparte de rappeler la filiation qu’il veut entretenir entre le régime qu’il s’apprête à fonder et les souvenirs glorieux des guerres révolutionnaires, cherchant à légitimer ce régime avant même le coup d’État du 2 décembre.
[19] Sur ce point, Gil Mihaely, De l’aigle au coq : militaires, civils et masculinité en France au xix e siècle, mémoire de DEA soutenu à l’EHESS sous la direction de Christophe Prochasson, septembre 2000.
[20] Le pourcentage d’hommes déclarés : « bons pour le service », et à ce titre incorporés à divers niveaux pendant le conflit atteint alors des proportions considérables (de 92 % de la classe 1914 à 95 % en 1917). Philippe Boulanger, La France devant la conscription. Géographie historique d’une institution républicaine 1914-1922, Paris, Economica, 2001.
[21] Vera Brittain et Madeleine Pelletier deviennent infirmières pendant la première guerre mondiale, alors qu’Anaïs Nin, frappée par la barrière d’âge – elle a onze ans en 1914 –, se réfère à Jeanne d’Arc pour exprimer son désir de combat. Cf. Stéphane Audoin-Rouzeau, « Les femmes combattantes du xx e siècle », communication au séminaire « Identités de genre et guerres au xx e siècle » organisé par l’IHTP le 29 septembre 2000.
[22] Voir à ce propos les travaux de Yannick Ripa et notamment « Armes d’hommes contre femmes désarmées : de la dimension sexuée de la violence dans la guerre civile espagnole », dans Cécile Dauphin et Arlette Farge (dir.), De la violence et des femmes, Paris, Albin Michel, 1997, p. 131-145.
[23] La bataille de Reichshoffen (Woerth) se déroule le 6 août et celle de Bazeilles le 1er septembre 1870. Les combats de Bazeilles et leur mémoire sont au cœur d’un projet personnel en cours d’élaboration.
[24] Ce souci est frappant lorsque l’on observe les tableaux d’Édouard Detaille ou d’Ernest Meissonnier. Sur la peinture militaire de cette époque, cf. François Robichon, L’armée française vue par les peintres 1870-1914, Paris, Herscher/ Ministère de la Défense, 1998.
[25] Anne Carol, « Médecine et eugénisme en France ou le rêve d’une prophylaxie parfaite (xix e-première moitié du xx e siècle) », Revue d’histoire moderne et contemporaine, 43(4), octobre-décembre 1996, p. 619-631.
[26] Bénédict-Auguste Morel, Traité des dégénérescences physiques, intellectuelles et morales de l’espèce humaine, Paris, J.-B. Baillière, 1857. L’héréditarisme triomphe jusqu’au début du 20e siècle pour être ensuite combattu par les médecins contagionnistes, fils de Pasteur. Sur l’importance de l’hérédosyphilis voir Alain Corbin, « L’hérédosyphilis ou l’impossible rédemption. Contribution à l’histoire de l’hérédité morbide », Le Temps, le Désir et l’Horreur, op. cit., p. 141-169.
[27] Voir à ce propos les remarques d’Alain Corbin, « Coulisses » dans Georges Duby et Michelle Perrot (dir.), Histoire de la vie privée, tome 4, Paris, Seuil, 1987, passim.
[28] Anne-Marie Sohn (Chrysalides, op. cit., p. 1009) parle, pour cette période, du triomphe de l’individu-femme.
[29] Antoine Prost, Les Anciens Combattants (1914-1939), Paris, Gallimard/Julliard, 1977, p. 172-175.
[30] Antoine Prost, Les Anciens Combattants et la société française, 1914-1939, tome 3 : Mentalités et idéologies, Paris, Presses de la fondation nationale des sciences politiques, 1977, p. 42 et suiv.
[31] Paul Lerner, « Psychiatrie allemande », 14-18 Aujourd’hui-Today-Heute, vol. 3 : Choc traumatique et histoire culturelle, Paris, Noêsis, 2000, p. 69-87. Sur l’hystérie plus généralement voir les travaux de Nicole Edelman et notamment « Représentation de la maladie et construction de la différence des sexes. Des maladies de femmes aux maladies du système nerveux, l’hystérie comme exemple », Romantisme, 100, 4e trimestre 2000, p. 73-89.
[32] George L. Mosse, « Le choc traumatique comme mal social », 14-18 Aujourd’hui-Today-Heute, déjà cité p. 27-35.
[33] Sabine Kienitz, « Quelle place pour les héros mutilés ? Les invalides de guerre entre intégration et exclusion », 14-18 Aujourd’hui-Today-Heute, vol 4 : Marginaux, marginalité, marginalisation, Paris, Noêsis, 2001, p. 151-165.
[34] Sophie Delaporte, Les gueules cassées. Les blessés de la face de la Grande Guerre, Paris, Noêsis, 1996.
[35] Yvonne Verdier, Façons de dire, façons de faire. La laveuse, la couturière, la cuisinière, Paris, Gallimard, 1977, p. 170-171. L’enquête ethnologique menée par l’auteur porte sur le village de Minot dans le Châtillonnais observé de 1968 à 1975.
[36] Louis-Henri Parias (dir.), Histoire générale de l’enseignement et de l’éducation en France, tome 3 : De la Révolution à l’école républicaine par Françoise Mayeur, Paris, Nouvelle librairie de France, 1981, p. 132.
[37] Yvonne Verdier (op. cit, p. 177) remarque que les coups pleuvent facilement lorsque la leçon n’est pas sue.
[38] Anne-Marie Sohn, Âge tendre et têtes de bois. Histoire des jeunes des années 1960, Paris, Hachette littératures, 2001, p. 252.
[39] Jean Delumeau (dir.), La Première Communion. Quatre siècles d’histoire, Paris, Desclée de Brouwer, 1987 et Pierre Pierrard, Enfants et jeunes ouvriers en France xix e-xx e siècles, Paris, les Éditions ouvrières, 1987.
[40] Antoine Prost, Histoire de l’enseignement en France 1800-1967, Paris, A. Colin, 1968, p. 306.
[41] À propos du BTP, Dominique Barjot, « Apprentissage et transmission du savoir-faire ouvrier dans le BTP aux xix e et xx e siècles », Revue d’histoire moderne et contemporaine, numéro spécial « Apprentissages xvi e-xx e siècles », juillet-septembre 1993, p. 487.
[42] Michelle Perrot, « La jeunesse ouvrière : de l’atelier à l’usine », Histoire des jeunes en Occident, tome 2 : L’époque contemporaine, Paris, Seuil, 1996, p. 106 et suiv.
[43] Nicole Pellegrin, « L’apprentissage ou l’écriture de l’oralité. Quelques remarques introductives », Revue d’histoire moderne et contemporaine, numéro déjà cité, p. 378.
[44] Michelle Perrot, article cité, p. 116.
[45] Mathilde Dubesset et Michelle Zancarini-Fournel, Parcours de femmes. Réalités et représentations, Saint-Étienne 1880-1950, Lyon, Presses universitaires de Lyon, 1993, p. 140.
[46] Bénédicte Grailles, De la défaite à l’Union sacrée ou les chemins du consentement. Hommage public et commémoration de 1870 à 1914 : l’exemple du Nord de la France, thèse soutenue en septembre 2000 sous la direction d’Annette Becker à l’université de Lille III.
[47] Mathilde Dubesset et Michelle Zancarini-Fournel, Parcours de femmes, op. cit., passim.
[48] André Rauch, Boxe, violence du xx e siècle, Paris, Aubier, 1992, passim.
[49] Jean–Claude Caron, « Les jeunes à l’école. Collégiens et lycéens en France et en Europe (fin xviii e-fin xix e siècle) », Histoire des jeunes en Occident, op. cit., p. 173 et du même auteur : À l’école de la violence : châtiments et sévices dans l’institution scolaire au xix e siècle, Paris, Aubier, 1999.
[50] Voir les remarques de David Tjeder sur l’ascension pendant le troisième quart du 19e siècle de la figure du self-made man dans « One Hundred Years of Uncertainty : Changing Conceptions of the Ideal Man, 1800-1900 », dans Arne Jarrick (ed.), Only Human. Studies in the History of Conceptions of Man, Almqvist & Wiksell International, Stockholm, 2000, p. 153-190.
[51] Pour les effectifs, le rapport est en effet de un à trois en faveur des garçons dans l’enseignement secondaire public à la fin des années 1930 : Louis-Henri Parias (dir.), op. cit., tome 4 : L’école et la famille dans une société en mutation par Antoine Prost, Paris, Nouvelle librairie de France, 1981, p. 220.
[52] Ted Bogacz, « War Neurosis and Cultural Change in England 1914-1922 ; the Work of the War Office Committee of Enquire into “Shell Shock” », Journal of Contemporary History, vol. 24, 1989, p. 231.
[53] Marie-Véronique Gauthier, Chanson, sociabilité et grivoiserie au xix e siècle, Paris, Aubier, 1992.
[54] Alain Corbin, « Coulisses », contribution déjà citée, p. 569.
[55] Anne-Marie Sohn, Chrysalides, op. cit.
[56] Odile Roynette, « Bons pour le service », op. cit., 3e partie.
[57] Marc Bessin, Autopsie du service militaire 1965-2001, Paris, les Éditions Autrement, 2002.
[58] Jean Delumeau et Daniel Roche (dir.), Histoire des pères et de la paternité, Paris, Larousse, 1990, p. 338.
[59] Olivier Faron, Les enfants du deuil. Orphelins et pupilles de la nation de la première guerre mondiale (1914-1941), Paris, La Découverte, 2001.
[60] Anne-Marie Sohn, Chrysalides, op. cit., p. 1013.
[61] Sur ce point voir notre thèse Les années de service. La découverte de la caserne (1873-1889), soutenue à l’université de Paris I en 1999, tome 1, p. 50.
[62] Odile Roynette, « Signes et traces de la souffrance masculine pendant le service militaire au xix e siècle », dans Anne-Marie Sohn et Françoise Thélamon (dir.), L’Histoire sans les femmes est-elle possible ?, Paris, Perrin, 1999, p. 278 et suiv.
[63] Robert A. Nye, Masculinity and Male Codes of Honour, op. cit. et Ute Frevert, Ehrenmänner : das Duel in der Bürgerlichen Gesellschaft, Munich, C. H. Beck, 1991.
[64] Martin Monestier, Duels. Les combats singuliers des origines à nos jours, Paris, Sand, 1991, p. 258.
[65] La durée du service est de deux ans pour tous avec la loi du 21 mars 1905 puis elle passe à trois ans en 1913.
[66] Odile Roynette, « Les préfets, régulateurs et arbitres. Pratiques et enjeux du “piston” face au recrutement militaire au xix e siècle », dans Maurice Vaïsse (dir.), Les préfets, leur rôle, leur action dans le domaine de la défense de 1800 à nos jours, Bruxelles, Bruylant, 2001, p. 69-100.
[67] Elles concernent en effet au début du 20e siècle 0,5 % de l’effectif concerné. Odile Roynette, « Bons pour le service », op. cit., p. 367-368.
[68] Stéphane Audoin-Rouzeau et Annette Becker, 14-18, retrouver la guerre, Paris, Gallimard, 2000, p. 119 et suiv.
[69] Sur ce deuil, Stéphane Audoin-Rouzeau, Cinq deuils de guerre 1914-1918, Paris, Noêsis, 2000, passim.
[*] Odile Roynette est maître de conférences en histoire contemporaine à l’université de Franche-Comté. Auteur de « Bons pour le service ». L’expérience de la caserne en France à la fin du xix e siècle (Belin, 2000), elle poursuit ses travaux sur l’expérience militaire et plus particulièrement sur la guerre de 1870.
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Pour les effectifs, le rapport est en effet de un à trois e...
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[52]
Ted Bogacz, « War Neurosis and Cultural Change in England 1...
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[53]
Marie-Véronique Gauthier, Chanson, sociabilité et grivoiser...
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[54]
Alain Corbin, « Coulisses », contribution déjà citée, p. 56...
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[55]
Anne-Marie Sohn, Chrysalides, op. cit. Suite de la note...
[56]
Odile Roynette, « Bons pour le service », op. cit., 3e part...
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[57]
Marc Bessin, Autopsie du service militaire 1965-2001, Paris...
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[58]
Jean Delumeau et Daniel Roche (dir.), Histoire des pères et...
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[59]
Olivier Faron, Les enfants du deuil. Orphelins et pupilles ...
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[60]
Anne-Marie Sohn, Chrysalides, op. cit., p. 1013. Suite de la note...
[61]
Sur ce point voir notre thèse Les années de service. La déc...
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[62]
Odile Roynette, « Signes et traces de la souffrance masculi...
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[63]
Robert A. Nye, Masculinity and Male Codes of Honour, op. ci...
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[64]
Martin Monestier, Duels. Les combats singuliers des origine...
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[65]
La durée du service est de deux ans pour tous avec la loi d...
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[66]
Odile Roynette, « Les préfets, régulateurs et arbitres. Pra...
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[67]
Elles concernent en effet au début du 20e siècle 0,5 % de l...
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[68]
Stéphane Audoin-Rouzeau et Annette Becker, 14-18, retrouver...
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[69]
Sur ce deuil, Stéphane Audoin-Rouzeau, Cinq deuils de guerr...
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