Vingtième Siècle. Revue d'histoire
Presses de Sc. Po.

I.S.B.N.2724629736
210 pages

p. 97 à 108
doi: en cours

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Histoire des femmes, histoire des genres

no 75 2002/3

2002 Vingtième siècle Histoire des femmes, histoire des genres

L’identité masculine et les fatigues de la guerre (1914-1945)

Luc Capdevila  [*]
Les identités sexuelles, durant les guerres, ont souvent été abordées du seul côté féminin, laissant dans l’ombre l’autre sexe. Les identités masculines, trop souvent réduites à l’expression de la virilité, ont pourtant été malmenées durant les guerres, fonctionnant au demeurant différemment pendant le premier et le second conflit mondial. Ce qui amène à s’interroger sur les paramètres qui construisent, dans les temps de violence, les identités de genre. Sexual identities during war have often been looked at from the women’s side, leaving the other sex in the shadows. But masculine identities, too often reduced to the expression of virility, were treated roughly and moreover differently during the first and second world wars. Which leads to a questioning of the parameters that build, in times of violence, gender identities.
Les identités sexuelles, durant les guerres, ont souvent été abordées du seul côté féminin, laissant dans l’ombre l’autre sexe. Les identités masculines, trop souvent réduites à l’expression de la virilité, ont pourtant été malmenées durant les guerres, fonctionnant au demeurant différemment pendant le premier et le second conflit mondial. Ce qui amène à s’interroger sur les paramètres qui construisent, dans les temps de violence, les identités de genre…
Hommes et femmes ont changé entre 1914 et 1945. Si cette question a été abondamment posée en ce qui concerne les dynamiques sociales et politiques impulsées par les guerres, elle est moins avancée quant à l’histoire des identités sexuelles. Or, leur historicisation est essentielle pour comprendre les mutations qu’ont connues au cours du 20e siècle les relations entre les hommes et les femmes. Les guerres totales ont été des moments de remises en cause, d’ajustements, voire de nouveaux équilibres pour les identités de genre. Ces changements ont jusqu’à présent été davantage étudiés du côté des femmes, les deux conflits mondiaux ayant renforcé leur présence sur l’espace public, les ayant conjointement endurcies, autonomisées [1]. Qu’en a-t-il été de la moitié masculine de la population ?
 
â—¦ Identités sexuelles et guerres
 
 
Dans Mademoiselle Docteur, un film réalisé par Georg-Wilhelm Pabst en 1936, Pierre Fresnay, officier français sur le front balkanique, s’explique sur sa propre identité devant Dita Parlo, sans savoir qu’elle est une espionne allemande : « Tantôt maître [il était avocat avant guerre] tantôt capitaine, vous avez de la chance vous, que ce soit la paix ou la guerre vous êtes toujours Lilian Stanley du New York Star. » La réplique est pleine de sens et d’ambiguïté. Elle souligne que la guerre considérée comme le lieu par excellence de la division sexuelle fut d’abord le théâtre de la souffrance masculine. Quant au personnage équivoque de Dita Parlo, il rappelle que des femmes étaient aussi au feu ; d’ailleurs, à l’heure de la démobilisation, elle sombre dans la névrose de guerre… comme un soldat.
Isoler un seul élément de ce qui forme une personnalité pourrait sembler artificiel. Certains considéreront l’identité masculine comme une abstraction, car les hommes se construisent à partir de références sociales, culturelles, spatiales, générationnelles, la référence sexuelle n’étant qu’une composante parmi d’autres. Les identités de genre varient fortement selon les groupes sociaux. Faut-il pour autant utiliser systématiquement une grille multicritère pour engager une histoire des identités sexuelles ? Cette lecture est indispensable pour des sociétés clivées, ou pour des populations d’expression multiculturelle. Elle est moins opérante à d’autres moments, notamment les temps de guerre, même si les écarts demeurent selon les groupes socioculturels dans les périodes de conflit. Surtout, elle risque d’obscurcir les dynamiques culturelles spécifiques à ces moments d’intense agression. En effet, les guerres totales ont conduit, par les discours de mobilisation et par les dispositifs d’affectation des individus, à mettre en valeur un modèle sexuel simplifié qui forme la référence identitaire. Pour les hommes, c’est le combattant ; pour les femmes il s’agit d’une figure polymorphe de soutien féminin à ce dernier. Ainsi, au cours du déroulement des conflits, les identités sexuelles sont retramées sur le métier patriotique et conduisent à réorganiser les outils référentiels des individus en fonction de l’assignation essentielle : je suis père de famille, viticulteur, occitan, républicain, non croyant, mais pour quelque temps, je dois d’abord être soldat et combattre pour la France. Or, la guerre, lieu de très fortes contraintes, conduit à mettre les identités en péril en imposant aux individus de vivre des situations problématiques voire conflictuelles avec leur image de soi.
L’intériorisation par les hommes de la fonction combattante est une évidence en France pour les différentes générations du feu. En 1914 comme en 1939, le contingent répondit unanimement à l’appel, en dehors de quelques cas infinitésimaux d’insoumission. Les ressorts de la mobilisation étaient tendus par de multiples réflexes culturels, le patriotisme, l’obéissance, le conformisme, la peur du gendarme, l’incapacité à imaginer l’exil ; mais, fondamentalement, ces foules d’hommes se sont conformées à leur condition masculine : adhésion et consentement pour les uns, soumission pour d’autres, résignation pour beaucoup. Néanmoins, l’état d’esprit avec lequel ces masses d’appelés se sont rendus à leur casernement a changé d’une génération à une autre. Chaque promotion du feu a transmis son expérience et ses traumatismes à la génération suivante : en 1914 les soldats avaient en tête « les glorieux vaincus de 1870-1871 » et les « atrocités de l’invasion » ; en 1939 ils pensaient aux poilus, aux trous d’obus, aux tranchées, à la boue ; de même, en 1956 ils imaginaient l’Occupation, les résistants. Cette transmission des expériences a influé sur la construction des identités sexuelles d’une guerre à l’autre.
En France, au moment de la guerre de 1914-1918 la population masculine s’était pleinement approprié la fonction combattante et l’avait élevée sur l’autel de l’excellence de la virilité. C’était le résultat d’un processus long, amorcé depuis la période des guerres révolutionnaires, au cours desquelles la citoyenneté masculine avait été rendue indissociable du service armé. Cette intériorisation progressive des codes virils a été jalonnée par l’organisation de la société masculine selon les besoins militaires et par l’acceptation par les jeunes hommes du principe du service armé comme une initiation, dès les années 1830-1840 [2]. La défaite de 1870, la réforme du service national qui l’a suivie et l’enseignement républicain ont achevé à la veille de 1914 la construction d’un référent masculin citoyen soldat, père de famille et patriote étendu à l’ensemble des hommes ; conjointement, l’accès à la sphère publique était dénié aux femmes, ce qui les a progressivement également chassées de l’Armée.
Si la mobilisation générale, le 1er août 1914, fut accueillie dans l’opinion publique par une grande variété d’attitudes et de sentiments, c’est « résolus » que généralement les hommes partirent au front, alors que les visages et les gestes des femmes étaient davantage réservés, plus fermés [3]. L’insoumission fut faible à l’inverse des départs volontaires nombreux : devancements d’appel, engagements spontanés des plus anciens, notamment dans les grandes villes du Nord et de l’Est [4]. L’état d’esprit des conscrits, tel qu’on peut l’appréhender dans la phase de mobilisation, semble confirmer la prégnance des mythologies de la guerre et de la virilité qui avaient été renforcées lors du processus de militarisation des nations européennes à la fin du 19e siècle. De nombreux témoignages disent l’exaltation de ces générations d’hommes dans l’attente du feu, expriment les frustrations de ceux qui furent orientés vers les unités non combattantes, affirment leurs certitudes dans l’accomplissement de la tâche guerrière en réponse à « l’agression » allemande, les imaginaires singuliers mêlant confusément la défense du territoire à la protection du foyer et à celle de la compagne. Au Royaune-Uni, les discours de mobilisation ont actionné tout particulièrement les ressorts de la culpabilité masculine pour contraindre des masses de jeunes Britanniques à se porter volontaires : les affiches interpellant directement les hommes disaient : « Women of Britain say Go ! », ou « Daddy, what did You do in the Great War ? » [5].
Mais l’expérience du feu, la brutalité du champ de bataille, la mort de masse ont profondément altéré les mythologies héroïques de la guerre et celles de la virilité. Cette expérience aurait conduit à durcir les stéréotypes du masculin guerrier, notamment au sein des courants politiques issus de la défaite, ou de ceux frustrés par une victoire « mutilée ». La tranchée y était célébrée tel le creuset où aurait été fondu l’homme nouveau, la violence brute combattante étant devenue l’essence même de la virilité chez les Nazis [6] et pour les autres extrêmes droites européennes [7]. À l’opposé, surtout au sein des milieux vétérans des nations victorieuses, la guerre perçue comme un lieu d’anéantissement avait amené à réviser les stéréotypes du masculin en les dissociant de l’idéal combattant : le champ de bataille n’était plus l’espace de l’accomplissement du moi masculin mais un lieu de déshumanisation, où le guerrier n’était plus un héros mais un homme ordinaire avec ses faiblesses, ses doutes, ses lâchetés [8].
 
â—¦ 1914-1918, les étreintes du feu
 
 
Comment, à l’échelle de l’individu, cet ajustement du masculin a-t-il été amorcé ? Quels nouveaux équilibres auraient été recherchés dans la formation des identités ? Les carnets ou les courriers des combattants témoignent de l’impact de la guerre sur leur personnalité, ils signalent le dégoût du champ de bataille et la dépression qui les a gagnés plus ou moins vite au cours du conflit. Ils explicitent l’affrontement intérieur qui les a déchirés. Leur identité masculine était d’abord articulée sur la communauté nationale. En se pensant par rapport au collectif, les conscrits devaient à ce titre accepter tous les sacrifices pour le préserver. Le sens du devoir, le devoir d’obéissance, leur personnalité confrontée à une réalité qui les dépassait, qui leur en demandait trop, les ont amenés à haïr ce que la guerre avait fait d’eux, en tant que personne de leur sexe. « Ô ma Georgette, je devrais te parler d’amour, et je te parle de ça ! Ah ! Dans ces moments-là, titubant, ivre, abandonné, frissonnant, naufragé, je tends les bras vers toi, je t’implore, je te supplie. Je suis un homme pourtant, et des fois je grince des dents pour ne pas pleurer [9]. » « Enfin ! nous nous devons tout entier à la patrie en danger (juillet 1916) […] Après ces quatre années, l’abrutissement nous gagne. On sent cette fatigue nerveuse en remarquant les camarades s’énerver, s’emporter pour un rien : en s’étudiant bien, on constate que l’on fait exactement la même chose. Ô guerre ! (septembre 1918) [10]. » L’auteur de la première citation est un intellectuel ; le second un jeune paysan de l’Avesnois mobilisé en juillet 1914, qui ne revint à son village qu’en janvier 1919. Pour bien saisir cet immense désarroi masculin et les conséquences identitaires entraînées par l’expérience de la guerre, parcourons la correspondance intime d’un ouvrier viticole occitan appelé sous les drapeaux, lui aussi, de l’été 1914 à la fin du conflit.
Cette correspondance, provenant d’une collection particulière, réunit 137 cartes postales écrites entre le 3 septembre 1914 et le 23 août 1918. 106 ont été rédigées par Ulysse, combattant, né en 1882 ; 84 sont adressées à son épouse Eugénie, 22 à son petit garçon Léandre, né en 1909. Il reste 12 cartes d’Eugénie destinées à Ulysse, et 20 de Léandre à son père. L’origine du corpus est la collection de cartes postales entreprise par le petit Léandre au début de la guerre. Ainsi manquent toutes les lettres écrites sur des feuilles de papier, notamment celles de l’épouse, et la correspondance que le père n’aura pas remise à son fils en raison des pertes occasionnées par ses nombreux déplacements. C’est une source rare, émanant de ce « plus grand nombre » qui n’a pas la culture d’un écrit que l’on conserve. Ulysse et Eugénie ne parlaient pas le français, mais le patois languedocien. Issus tous les deux du prolétariat rural du sud du Massif central et de la plaine de l’Hérault, ils participent des premières générations scolarisées par la Troisième République. Ils ont appris à écrire en français, la guerre les a amenés à faire de l’écriture une pratique quotidienne, exercice laborieux pour Eugénie. Au fil du conflit, la capacité d’Ulysse, en particulier, à s’approprier l’écrit en développant des stratégies pour occuper au maximum l’espace réduit de la carte postale, et son aptitude à traduire avec de plus en plus d’habileté ses sentiments sont remarquables.
Comme les autres, avec ses mots, Ulysse faisait état de ses fatigues de la guerre et de son écœurement masculin. C’est en effet à son petit garçon qu’il a essayé de transmettre ses sentiments. Fin 1915, de la Marne, il écrit à Léandre alors âgé de 6 ans : « Mon cher petit Léandre […] je t’envoit cette carte je nait pas trouvé dautre plus jolie pour tenvoyer card nous somme pas comme a Lézignan nous somme comme les bêtes féroces plus d’une fois il me faut demandé le jour que nous somme… [11]. » En 1917, le petit Léandre a grandi ; Ulysse désormais mobilisé dans l’armée d’Orient lui écrit de Grèce, le 15 juin : « Cher Léandre […] je voudrais bien que tu et quelque année de plus pour pouvoir te parle un peut des misères quil faut suporté de cette vie militaire tu et trop jeune pour t’expliqué cela mais je crois que a mon avenir tu prendra toujours les conseil de ton papa… ».
L’évolution du courrier intime d’Ulysse témoigne de ses négociations avec son identité de genre mise à mal par la guerre. On retiendra deux points particulièrement sensibles. Le premier est celui des hiérarchies implicites organisant les relations familiales. Pendant les quatre années de mobilisation, Ulysse n’a de cesse de rappeler qu’il reste le chef de famille. Il le signale par l’évocation de son autorité. En bon père, il n’adresse pas une seule carte au petit Léandre sans lui demander d’être sage et de ne pas faire inquiéter sa maman, « soit toujours obeissant et de pensé que ton papa nait pas la pour pouvoir te corriger ». S’essayant à le protéger à distance et à le suivre dans le déroulement de sa scolarité, il lui écrit : « Je t’envoit une petite bague pour toi au moin ne la perd pas et fait attention que les petit ne te la prêne pas a l’école apprend bien a lire et écrire… (30 novembre 1915) ». À son épouse, il fournit des conseils, la questionne, l’encourage, lui confirmant qu’elle a bien agi en taillant la vigne, c’était la bonne saison, il la réconforte, il sait qu’elle a beaucoup de travail. « … tu me parle jamais si le plansou d’oignons est bien réussi (3 février 1918) » ; « tu fais bien de les taillé l’an prochain ils seront plus jolie (3 mars 1918) », « tu me did que la vigne sont bien travaillé cela me fait plaisir (6 mars 1918) ». Parallèlement Ulysse vit une situation d’inversion des rôles avec Eugénie. Tandis qu’elle lui adresse des colis, du linge, de la nourriture, de l’argent, il cherche à garder l’initiative : « Envoie moi plus souvent des colis card je crois quil faudra crevé de faim toujours du riz (4 juillet 1917) » ; « ci tu veut envoie moi quelque sou mais pas beaucoup il ne faut pas que le mandat dépasse 20 francs (17 septembre 1917) ».
L’investissement dans l’affectif forme le deuxième point. Au fil de la correspondance, Ulysse trouve des mots doux, des paroles tendres, des formules de plus en plus affectueuses pour dire à son épouse et à son fils qu’il les aime : il adresse des « caresses », des « meilleurs baisers », des « dévoué époux », des « pour la vie » ; il leur dit qu’il « les languis » c’est-à-dire qu’ils lui manquent ; souvent, il leur confie sa nostalgie en les embrassant de « loing ». À Léandre, il évoque les moments qu’il aurait aimé vivre avec lui, par exemple lorsqu’il voit des aéroplanes. Il lui achète des souvenirs, fait des cadeaux aux petits garçons de son âge qu’il lui arrive de croiser. À son épouse, il envoie des baisers … sur « ta bouche ». Il semble qu’il lui écrivait tous les jours, parfois deux fois par jour, vraisemblablement jusqu’en 1916 ; par la suite, le départ en Orient a réduit la correspondance. Lorsque les lettres manquent, il est triste et s’épanche : « Depuis 3 jours sang nouvelles de toi tu peut croire que sat me fait languir tu pourait tout de même mécrire tout les jours comme tu fessait avant que je vienne en permision je pense que tu a du travail mais moi je técrit tout les jours can même que je soit sout le feu des obus (31 mai 1916) ». Le 10 juillet 1917, en Grèce, le courrier tarde à venir : « Je suit toujous sang nouvelles de toit je ne sait quoi me pensé de toit tu peut croire que cela me donne le cafard de n’avoir jamais de tes lettres ». Dans quelques rares cartes, impudique, il explicite son désir et ses frustrations. De Grèce il lui envoie des photographies de femmes. « …regarde ci les femmes grecque s’ont jolie je ne l’ait toucheré pas avec mes doigt » lui écrit-il le 4 juillet 1917. Le 15 septembre, cette fois, il lui réserve la photographie d’un harem : « Regarde ci je t’envoit des jolies femme il lui en faut rien que 4 a celui la et nous autres il faut ceux contenté de rien ». Mais à Eugénie, il lui confie aussi ses maladies, ses douleurs, ses blessures, sa dépression : « La guerre n’est pas encore fini rien ne fait prévoir sat fin pour moi elle et interminable […] sait tout de même bien terrible passé sont temps dans une vie ci cruelle (15 octobre 1917) ».
Au fil des années de guerre, l’homme fort, le père de famille, a révélé sa tendresse, sa fragilité, sa nostalgie du foyer. Il a vécu aussi dans une certaine dépendance de son épouse, elle l’a entretenu alors qu’elle dirigeait les affaires du ménage. Plus encore, tandis qu’Ulysse parcourait les lignes de front et qu’Eugénie restait au village, ils ont appris l’un comme l’autre à voir le monde à travers les yeux du conjoint ; Ulysse lisait la presse et informait Eugénie sur sa vie ennuyeuse et répétitive, Eugénie informait Ulysse sur les choses de la vie au pays ; « écrit moi des lettres que tu me donnera plus de détail que sur une carte » lui disait-il dès le 3 septembre 1914. Ce croisement des médiations dans le rapport au monde, plus que les vécus séparés, a pu conduire au rapprochement des identités masculine et féminine au cours du premier conflit mondial. Posons l’hypothèse que cet échange des regards aurait pu amorcer des rapports de couple plus équilibrés et impulser chez les hommes l’aspiration à un investissement de la sphère domestique.
Ce rapprochement des identités a d’abord provoqué une crise dans les relations entre les sexes des années 1920 à la seconde guerre mondiale. Tandis que la société débattait sur l’égalité des droits civils et politiques pour les femmes, au moment où les jeunes filles commençaient à s’émanciper par les études, le sport, les loisirs, alors que l’activité économique nécessitait la liberté juridique des femmes mariées, l’idéologie familialiste occupa une position dominante transcendant les courants politiques, de l’extrême droite à la gauche communiste. Les années de l’entre-deux-guerres et de l’Occupation furent parcourues par cette crispation masculine sur l’autorité domestique. Dès lors que les hommes se rapprochaient des femmes, le besoin de penser la différence des sexes trouva une réponse historique dans la réduction idéologique des femmes à la maternité. À l’échelle de la société française, cette réaction masculine eut pour conséquences le durcissement des lois sur la contraception et l’avortement, le refus répété du vote féminin, la lenteur des débats sur l’égalité civile des femmes mariées. À l’échelle des individus, tout en vérifiant chez les hommes cette prise de distance avec les modèles de la virilité guerrière – mis à part certains milieux conservateurs et d’extrême droite, et sous d’autres formes certaines sensibilités révolutionnaires à gauche [12] –, on remarque une intériorisation du modèle patriarcal qui les a amenés à développer une identité masculine tendue sur l’autorité paternelle et sur la virilité du travailleur. Reconstruction identitaire décalée par rapport à une société où la population masculine était sortie amoindrie de la guerre, où des générations d’enfants avaient été élevées sans les pères et où nombre de femmes actives n’étaient pas mariées. La seconde guerre mondiale et l’Occupation tout en mettant à nouveau à mal l’identité masculine ont poursuivi ce rapprochement chaotique des identités de genre.
 
â—¦ 1939-1945, le miroir brisé
 
 
En France, au cours de la seconde guerre mondiale, quelques hommes et femmes ont vécu des expériences proches. À partir de l’été 1940, la stabilisation de la ligne de front sur le littoral atlantique, l’Occupation, les formes prises par la mobilisation impulsée par la Résistance et la France libre, par Vichy et par l’Allemagne nazie ont amené les individus à subir l’événement ou à s’engager dans le conflit selon des trajectoires qui questionnaient leur appartenance de genre.
De 1939 à 1945, en France, des femmes connurent des situations inédites. La loi du 11 juillet 1938 sur l’organisation de la nation en temps de guerre, puis les décrets de janvier et de mai 1940 ont institué la présence des femmes dans l’Armée en les dotant d’un statut d’auxiliaires. Par la suite, la reconstitution des forces militaires au sein de la France libre institutionnalisa la présence des femmes dans les trois armes, le service militaire féminin obligatoire étant décrété en janvier 1944. Ce dernier ne fut pas appliqué, mais à la fin du conflit l’armée nouvelle issue de l’amalgame regroupait entre 15 000 et 20 000 femmes soldats. C’était une révolution imposée par les conditions de la réorganisation politique de la France outre-mer : le manque de combattants, la concurrence des Alliés – eux-mêmes enrôlant des soldates –, la demande de femmes à servir. De même, les conditions propres au recrutement dans la Résistance : stimulation des liens interpersonnels, besoin de compétences précises, absence de hiérarchies institutionnelles, instrumentalisation du genre comme couverture, firent que la part de la population féminine identifiée dans les mouvements et les réseaux oscilla entre 10 et 20 % du total des effectifs. Ces chiffres demeurent considérables au regard de ce qu’était un acte volontaire, dans un contexte à très hauts risques, de la part d’individus jusqu’alors exclus des affaires de la cité. Ainsi, les forces de la France libre et celles de la Résistance s’adressèrent progressivement spécifiquement aux « Françaises » pour les faire participer à des actions, pour les organiser dans des mouvements, pour rallier leur opinion. Le 16 décembre 1943 Maurice Schumann affirmait à la BBC : « Si, comme dans la dernière guerre la femme a donné des centaines d’héroïnes à la liberté, pour la première fois dans cette guerre elle lui a donné des centaines de milliers de combattantes [13] » ; cette fois, l’exagération propre au mobilisateur signalait qu’au sein de la société française en résistance les représentations des femmes avaient changé. Elles étaient désormais perçues comme des individus dont l’essence était voisine de celle des hommes [14]. Aussi, André Le Trocquer, commissaire à la guerre du CFLN, déclara le 20 janvier 1944 en annonçant le service militaire obligatoire féminin : « Les femmes de France sont les égales de l’homme, il leur appartient à ce titre, si elles ont les mêmes droits, d’avoir les mêmes devoirs [15]. » Du côté de la collaboration avec le nazisme, l’engagement politique des Françaises n’a pas non plus été négligeable. Elles auraient représenté le quart des adhésions dans les partis collaborationnistes et auraient formé 15 % des effectifs de la Milice [16].
L’Occupation a accentué ce rapprochement des vécus. La pénurie d’hommes, la précarité des conditions de vie amplifièrent le travail féminin ; Vichy institua la priorité à l’emploi aux épouses de prisonniers. Quant aux Allemands, ils multiplièrent les appels au travail volontaire sans marquer la différence entre les sexes, plusieurs dizaines de milliers de Françaises s’expatrièrent outre-Rhin. Surtout, les conditions de la guerre ont fait voler en éclats l’organisation sexuée des fronts : l’invasion de mai-juin 1940, l’Occupation, les réquisitions de main-d’œuvre [17], les bombardements, la déportation (10 000 Françaises environ furent déportées), les formes de combat de la Libération en 1944 n’établissaient plus de clivage absolu entre les hommes et les femmes, réunis dans une expérience commune du feu.
 
â—¦ La quête du masculin
 
 
Les hommes traversèrent cette période en subissant un double traumatisme affectant les composantes nationale et virile de leur identité. La défaite, l’Occupation stigmatisaient d’abord une faillite masculine, accentuée au quotidien par la présence des centaines de milliers de soldats allemands, par l’exil de centaines de milliers de soldats et de travailleurs français, en raison du transfert des 1 700 000 prisonniers de guerre en Allemagne, puis de l’expatriation des travailleurs volontaires ou contraints pour la plupart (240 000 étaient dénombrés en janvier 1943), puis de celle des 650 000 requis du STO. De ce fait, cette période a été marquée par la convergence des messages politiques associant la renaissance française à la reconstruction de la virilité. Les modèles ont varié selon les sensibilités. Le discours pétainiste de la révolution nationale a célébré la virilité du travailleur, celle du père de famille et celle de l’ancien combattant. Cette idéologie de la contrition dans la défaite assimilait la souffrance de la captivité des prisonniers de 1940 à celle des vétérans des tranchées [18]. Les fascistes mêlaient le redressement national à la formation d’une virilité guerrière : pour sauver une France efféminée par la démocratie, les hommes devaient recouvrer leur masculinité dans le rétablissement de leur autorité, par la culture physique et dans l’inspiration des expériences combattantes [19]. La France libre et la Résistance scandaient la participation à la guerre et à la victoire comme le préalable à la renaissance française, la reconstruction nationale et la virilité des Français se nourrissant de la dynamique engendrée par l’engagement dans le conflit. Ces incantations sur le masculin viril ont participé des discours de mobilisation, habituels en temps de guerre, mais elles ont témoigné aussi du profond traumatisme d’une génération qui avait échoué dans son rôle essentiel : défendre la nation et son territoire [20].
Ainsi, les hommes ont traversé la guerre comme un lieu de souffrance et de frustration induites par leur conscience de genre, leurs conditions d’existence les mettant en contradiction avec les exigences culturelles de leur sexe. Un raisonnement global permettra d’appréhender ces conflits identitaires d’une population masculine dont les expériences et les choix personnels furent extrêmement variés.
La mobilisation en 1939 se serait déroulée « sans enthousiasme, mais sans réticences, avec confiance et bonne volonté » [21]. Des témoignages, certes souvent postérieurs, montrent une combinaison subtile chez les conscrits entre l’intériorisation complète de la fonction combattante et son altération par la transmission des traumatismes de 14-18 : la peur du champ de bataille mêlée à la nostalgie du pays et des proches, dès la montée au front. Au début d’octobre 1939, le réserviste Gustave Folcher récemment arrivé sur la ligne Maginot écoute le discours d’un officier les préparant au feu : « Le commandant […] déclare que nos pères […] montaient aux tranchées en chantant, ce qui amène la réponse d’un zouave, qui lui dit que le peu qui revenait descendait en pleurant [22]. » En plus de l’angoisse du feu, l’anticipation de la nostalgie pesait sur les mobilisés. Au début de l’Occupation, Ahetze, un officier de réserve rappelé sous les drapeaux, témoigna sur cette lassitude qui l’avait gagné en septembre 1939. Il insistait sur les fragrances du bonheur ordinaire des jours de paix à la veille du conflit. « En 1917 je n’avais pas la même âme. Je suis allé à la guerre de mon plein gré m’engager. Jeunesse, lendemains improbables et sans soucis. Là, c’est tout différent. Je suis trop vieux […] les heures passent entre camarades car, à nouveau, voici des hommes venus de tous les coins de France […] À tous je leur demanderai des nouvelles des perdreaux car c’est la belle saison où, théoriquement, nous devrions les chasser. Très vite, je me lie d’amitié avec un autre caporal, Jean Lantz. La guerre l’a surpris en plein camping avec sa femme et son fils [23]. »
Une nostalgie accentuée par le syndrome de l’absence hanta par la suite les prisonniers. Certains, en relation avec l’idéologie de la Révolution nationale, pensèrent leur captivité comme une expérience de guerre les dotant de l’autorité morale nécessaire pour diriger le redressement national [24]. D’autres, plus modestement, faisaient part de leurs craintes du retour : la peur d’avoir perdu leur place dans la société ou au foyer. Dans un texte, qu’il aurait écrit en Allemagne en novembre 1940, Guy Deschaumes parle d’une manière originale de son expérience du stalag. « Quand nous rentrerons, un jour, dans nos foyers, Mesdames, vous ne pourrez plus vous targuer d’imaginaires supériorités, sous lesquelles, naguère, vous nous écrasiez […] Nous avons essayé balayage, lavage de vaisselle, lessive, ravaudage, couture, cuisine, et la vérité m’oblige à confesser, qu’en toutes ces activités, nous avons dépassé les plus optimistes prévisions […] la cuisine ! C’est par là que vous nous teniez […] Mais les rôles vont être changés ! Nous pourrons, désormais vous fournir des recettes qui vous seront précieuses pendant ces temps de restrictions […] Mais non ! N’ayez, Mesdames, aucune terreur vaine ! Malgré la supériorité que nous avons acquise, nous ne prétendons point vous ravir le sceptre ménager… [25] » Par la métaphore et l’humour, Guy Deschaumes confiait sa nostalgie, son ennui, son sentiment aussi de vivre une expérience d’inversion des genres, et son aspiration au retour à l’ordre des choses dès son rapatriement.
L’Occupation mettait les hommes dans une situation de déni de leur virilité. Après avoir été désarmés, dominés, ils se trouvaient sur leur propre territoire en concurrence directe avec l’ennemi. Cette compétition dans la séduction donna lieu à des scènes de boulevard qui dans ce contexte prirent un sens politique. Un mari éconduit, par exemple, décrivait le bouleversement des hiérarchies que l’Occupation avait provoqué dans son foyer, son épouse ayant eu une liaison avec l’un des soldats allemands qu’ils avaient dû loger. Au début de 1945, il déclarait à la police : « À partir de mars 1944, […] ce soldat allemand est devenu le chef de la maison. D’après mes enfants […] celle-ci partageait le lit avec ce soldat. Personnellement je ne les ai jamais surpris. […] Dès que je voulais faire une réflexion à ma femme sur la présence dans notre famille de ce boche, je trouvais toujours, comme fait exprès, celui-ci qui me présentait aussitôt son revolver et m’ordonnait de me taire… [26] »
Tout en étant hantée par des stéréotypes guerriers, cette génération d’hommes a cherché à concilier son appartenance de genre selon la situation, subie ou négociée. Dans la logique d’une trajectoire politique menée à l’extrême droite, en se mettant du côté des vainqueurs de 1940, les fascistes ont adhéré aussi à un modèle de virilité [27]. En s’engageant dans la formation SS des collaborationnistes bretons en avril 1944, un militant de 24 ans écrivait à son fils âgé de deux ans : « Mon fils, un mot de papa que tu liras quand tu seras grand. Car tu penseras toujours à ce papa inconnu de tes yeux mais qui battra dans ton cœur et que tu retrouveras un jour – non pas au ciel, je n’y crois pas – mais au tréfonds de toi-même, là au fond de ton âme, voix de tes ancêtres. Je t’aime mon fils. Deviens un homme, grand et fort : seule ici la force compte, sois donc grand, fort et pur. Aime maman, ta petite maman, entoure-la de tes soins et d’amour, veille sur elle plus tard lorsqu’elle sera vieille et jure-moi de ne pas la sacrifier à une autre femme – car elle t’a donné tout – à toi comme à ce papa que tu n’as pas connu. Aime-la et garde-la toujours près de toi, mon fils chéri, paie-lui cette dette d’amour et de reconnaissance que tu as contractée avec elle en naissant et paie aussi la grosse dette que ton papa avait contractée envers elle […] Bons baisers, Heil Hitler, Papa. Ps : deviens maître de ton corps et de ton âme alors tu seras un homme mon fils [28]. » Déchiré par ses pulsions masculines contradictoires, celles de l’idéal guerrier nazi et celles d’un père de famille tendre et amoureux, il décida d’un enrôlement qui l’a mené au sacrifice tout en réservant à son fils un testament tragique.
Les grandes figures combattantes du passé (soldats de l’An II, chouans dans l’Ouest, poilus, image du peuple en armes, des corps francs) inspirèrent aussi les résistants. Jean Dombras, résistant déporté, rapporte que parmi les ressources lui ayant permis de tenir, alors qu’il était torturé par des agents du SD à Montpellier, il entendait « cette petite voix […] j’écoutais mon grand-père me parler de la Grande Guerre » [29]. La mémoire des vainqueurs de 1918 n’a eu de cesse de hanter les hommes de la deuxième génération du feu. On le note dans la formulation des avis de décès des « tués à l’ennemi » dès la campagne de France en mai-juin 1940 (« mort sur la Somme », « mort sur la Marne ») autant que dans la symbolique des manifestations de résistance. Néanmoins, seule une minorité de volontaires a suivi les voies multiples de la France combattante, jusque dans la phase de mobilisation spontanée au cours de la Libération : au maximum 500 000 hommes furent regroupés sous le commandement FFI, dont près de la moitié n’était pas armée [30]. Ils étaient dix fois moins nombreux que lors de la dernière mobilisation générale organisée en 1939.
Dès lors, quel impact sur une identité masculine construite à partir des référents élémentaires du citoyen-soldat, du père protecteur-nourricier, de l’homme actif-vecteur d’autorité, quand le plus grand nombre a vécu en retrait de l’épisode guerrier ? Quelles que soient les sources qui permettent de saisir la parole des contemporains (témoignages, courrier, récits, archives judiciaires …), on observe des hommes en train de bricoler, de rafistoler leur identité selon leurs représentations du masculin tendues sur le libre arbitre, l’engagement, l’activité, la mise en danger. Le « je » masculin les amène à se doter d’un itinéraire ourlé par des petits faits de résistance : sabotage au quotidien pour les requis, impertinence, tromperie, raillerie de l’Occupant ; lui avoir tenu tête, avoir pris des risques. On pense également aux récits des prisonniers qui, en Allemagne, se seraient libérés eux-mêmes avant de remettre leurs gardes aux Alliés [31]. L’aspiration à l’engagement est ainsi maintes fois répétée, les formulations du locuteur tendant à faire entendre qu’engagement il y avait eu. Dans une lettre au préfet adressée en août 1945, un médecin intercédait pour des amis de son fils. Ces derniers, ex-FFI, venaient d’être condamnés pour avoir brutalisé un fermier accusé par la rumeur de collaboration. Dans ce courrier, l’auteur livre une identité sexuelle, la sienne et celle de son fils, ajustée par la captation et l’appropriation du libre arbitre, de l’action et du risque pris par un Autre-masculin :
« Mon cher ami,
Te serait-il possible d’intervenir en faveur de quatre amis de maquis de mon fils […]
Ce sont des types qui ont fait des choses remarquables dans les FFI. Deux d’entre eux faisaient partie du groupe de 30 hommes qui firent prisonniers 300 SS à Beuzec dans le Finistère, après avoir donné l’assaut le 26 août à une position fortifiée […] Bref ils étaient toujours volontaires […] (suit le récit du délit et de la condamnation). Je plaide d’autant plus volontiers leur cause que mon fils m’a dit froidement : “j’aurais été sûrement avec eux si tu m’avais laissé aller aux FFI après la libération de Guingamp” [32]. »
Le père comme le fils éprouvaient de l’admiration pour ces jeunes gens en raison de leurs faits d’armes. Mais, par l’expression de « quatre amis de maquis de mon fils », le père donne une identité de combattant héroïque (celle des maquisards des Glières ou du Vercors) à son fils, à lui-même et à ces quatre jeunes gens qui, a priori, ont rejoint les FFI dans la phase des combats de la Libération. Un « je » masculin, donc, tendu sur l’action, l’autorité, le libre arbitre ; alors que la plupart des femmes avaient conservé une identité plus passive et moins égocentrée organisée en relation avec la trajectoire de l’homme à travers lequel elles pensaient leur rapport au monde. Dans une chanson écrite à la Libération par une Vannetaise, à l’identique de la plupart des femmes de sa génération, l’auteure dévoile, par sa manière de penser l’épopée guerrière, un rapport au monde public médiatisé par la population masculine, en leur déléguant la décision, l’action, la défense des femmes. Sur l’air de Auprès de ma blonde :
Refrain :
C’est le patriote
qui nous a sauvés, sauvés
C’est le patriote qui nous a sauvés.
1re strophe :
Cher petit gâs de France, tu nous as tous sauvés (bis).
Et grâce à ta vaillance, nous voici libérés.
6e strophe :
Quittant femmes et mères, et vos petits-enfants (bis).
Pour la plus triste guerre, ah ! que vous étiez grands !… [33].
La Libération fut un moment tourné vers l’avenir où les espérances réformistes furent intenses et partagées. Les réformes qui en sont issues entraînèrent une extension sans précédent des droits politiques et sociaux aux femmes, par la reconnaissance du droit de vote et de l’accès aux magistratures électives le 21 avril 1944, par la précision officielle que les droits de l’homme valaient pour les femmes dans le préambule de la Constitution de 1946, par la fermeture des maisons closes en 1946. Comme en 1914-1918, au fil de la guerre de 1939-1945 la présence des femmes sur l’espace public et dans la société civile a été renforcée. Pourtant, comme au lendemain de la première guerre mondiale, cette période a été marquée par un temps de crispation des identités sexuelles. La réduction politique des femmes à la fonction maternelle renforcée dans les années 1920 a été maintenue à la Libération, tandis que les stéréotypes de la domination masculine étaient accentués : la renaissance française était bien associée au recouvrement de la virilité [34]. La conséquence de ce mouvement contradictoire mêlant les aspirations égalitaristes avec celles du familialisme fut le faible investissement des Françaises dans les instances politiques et l’absence de réformes dans le domaine matrimonial : jusqu’en 1965 les femmes mariées sont restées sous l’autorité de leur époux pour accomplir certaines démarches administratives, et même pour décider dans certains cas de travailler. Quant à la maîtrise légale de leur corps il fallut attendre la loi Neuwirth (1972 pour les décrets d’application) et celle de Simone Weil, votée en 1974 pour une période d’essai de quatre ans. Ainsi, à la Libération, la tonte massive de plusieurs milliers de femmes accusées de collaboration, et la répression de la « collaboration horizontale » sous d’autres formes affirmaient que les hommes conservaient l’autorité de décider de la sexualité des femmes et donc de la procréation [35]. La résonance publique, sans précédent, de cette réaction masculine exprimait à quel point les hommes avaient été affectés dans leur virilité, le recouvrement de la souveraineté politique ayant pour corollaire le recouvrement de l’autorité masculine sur le corps des femmes comme territoire.
Ainsi, les après-guerres, en mêlant désirs de réformes et aspirations au retour à l’ordre, furent des temps d’ajustements à la suite des écarts favorisés par les conflits. Réactions masculines ? Le repli identitaire valait aussi pour les femmes. Mais le rapprochement des identités sexuelles n’a-t-il pas été l’élément majeur de la dynamique du genre impulsée par ces conflits ?
â–¡
 
NOTES
 
[1] Françoise Thébaud, La femme au temps de la guerre de 14, Paris, Stock, 1986 ; Sylvie Chaperon, Les années Beauvoir 1945-1970, Paris, Fayard, 2000.
[2] Odile Roynette, « Bons pour le service ». L’expérience de la caserne en France à la fin du xix e siècle, Paris, Belin, 2000, p. 172.
[3] Jean-Jacques Becker, 1914 : Comment les Français sont entrés dans la guerre, Paris, PFNSP, 1977.
[4] Philippe Boulanger, Géographie historique de la conscription et des conscrits en France de 1914 à 1922, Thèse, université Paris IV, 1998.
[5] Suzan K. Kent, Making Peace. The Reconstruction of Gender in Interwar Britain, Princeton, Princeton University Press, 1993.
[6] George L. Mosse, L’image de l’homme. L’invention de la virilité moderne, Paris, Éditions Abbeville, 1997 ; Suzanne Horvath, « Philosophie au masculin ? Georg Simmel et les images de la virilité à l’aube de l’ère nazie », The European Legacy, vol. 2, n° 6, p. 1027.
[7] Michael Richards, Un tiempo de silencio. La guerra civil y la cultura de la represión en la España de Franco, 1936-1945, Barcelona, Crítica, 1999 ; Mary Vincent, « The martyrs and the Saints : Masculinity and the Construction of the Francoist Crusade », History Workshop Journal, n° 47, 1999, p. 69-98.
[8] Antoine Prost, « Les représentations de la guerre dans la culture française de l’entre-deux-guerres », dans Jean-Jacques Becker (e.a.), Guerre et cultures 1914-1918, Paris, Armand Colin, 1994, p. 22.
[9] Lettre de Maurice Drans à sa fiancée, le 17 mai 1917, publiée dans Paroles de Poilus. Lettres et carnets du front 1914-1918, Paris, Librio, 1998, p. 81-82.
[10] « Les carnets de guerre de Victor Christophe 1914-1919 », publiés par Annette Becker, Journaux de combattants & civils dans la Grande Guerre, Lille, Presses Universitaires Septentrion, 1998, p. 58 et 96.
[11] Collection particulière, Ulysse à Léandre, Epense le 25 novembre 1915 (sic).
[12] Ils se sont manifestés notamment au moment de la guerre d’Espagne. Cf. Maryse Bertrand de Munoz, La guerre civile espagnole et la littérature française, Ottawa, Didier, 1972 ; Maurice Rieuneau, Guerre et révolution dans le roman français, 1919-1939, Lille, Service de reproduction des thèses, 1975.
[13] « Honneur et Patrie », dans Jean-Louis Crémieux Brilhac (e.a.), Ici Londres. Les voix de la liberté, Paris, La Documentation française, 1975, tome IV, p. 131.
[14] Luc Capdevila, « La mobilisation des femmes dans la France combattante (1940-1945) », CLIO. Histoire, Femmes et Sociétés, n° 12, 2000, p. 57-80 ; Claire Andrieu, « Les résistantes perspectives de recherche », Le Mouvement social, La Résistance une perspective sociale, 1997, p. 69-96 ; Paula Schwartz, « Partisanes and Gender Politics in Vichy France », French Historical Studies, vol. 16, n° 1, 1989, p. 126-151.
[15] Cité dans Hélène Martin, Les volontaires françaises pendant la seconde guerre mondiale. L’exemple des Merlinettes, mémoire de maîtrise, Rennes2, 2001, p. 24.
[16] Christine Bard, Les femmes dans la société française au xx e siècle, Paris, Armand Colin, 2001, p. 132.
[17] Des femmes ont été requises pour travailler outre-Rhin en particulier dans la zone interdite et en Alsace.
[18] Miranda Pollard, Reign of Virtue. Mobilizing Gender in Vichy France, Chicago, The University of Chicago Press, 1998.
[19] Joan Tumblety, « Revenge of the fascist knights : masculine identities in Je suis partout, 1940-1944 », Modern & Contemporary France, 1999, vol. 7, n° 1, p. 11-20.
[20] Luc Capdevila, « The Quest for masculinity in a Defeated France 1940-1945 », Contemporary European History, n° 10, 2001, p. 421-445.
[21] Jean-Louis Crémieux-Brilhac, Les Français de l’an 40, tome II, Paris, Gallimard, 1990, p. 425 et suivantes.
[22] Les carnets de guerre de Gustave Folcher, paysan languedocien 1939-1945, publiés par Rémy Cazals, Paris, La Découverte, 2000, p. 43.
[23] J.-C. d’Ahetze, … et Sous-Off’ en 40, Nice, Éditions des douze, 1942, p. 177-178.
[24] Cf., par exemple, Pierre Caraminot et André Masson, Deux messages des camps. Pour une mystique française – Vous et nous, Paris, Plon, 1942.
[25] Guy Deschaumes, Derrière les barbelés de Nuremberg, Paris, Flammarion, 1942, p. 175-180.
[26] Archives départementales d’Ille-et-Vilaine, 213 W 122 n° 9, chambre civique, procès-verbal du 28 mai 1945 ; cité dans Catherine Offredic, L’épuration des femmes accusées de travail volontaire avec l’Allemagne (Finistère et Côtes-d’Armor), mémoire de maîtrise, Rennes2, 2000, p. 83.
[27] Luc Capdevila (2001), art. cité ; cf. à titre d’exemple, Christian de la Mazière, Le rêveur casqué, Paris, Robert Laffont, 1972.
[28] Archives départementales d’Ille-et-Vilaine, procédures de la Cour de justice, 213W52 n° 239. Cité dans Nicolas Blottière, Trajectoires de la collaboration radicale en Bretagne, mémoire de maîtrise, Rennes2-CRHISCO, 2001, p. 106-107.
[29] Jean Dombras, L’odyssée du 31127, Pézenas, Domens, 1999, p. 21.
[30] Philippe Buton, « La France atomisée », dans Jean-Pierre Azéma et François Bédarida, La France des années noires, tome II, Seuil, 1993, p. 385.
[31] À titre d’exemple, cf. Vent d’Ouest, 21 avril 1945, p. 1.
[32] Archives départementales des Côtes-d’Armor, 2 W 96, lettre du 20 août 1945 au préfet.
[33] Archives départementales du Morbihan, M. 13 224, chanson patriotique écrite par Mme Le Cavez de Vannes, adressée au préfet le 16 août 1944.
[34] Luc Capdevila, « Le mythe du guerrier et la construction sociale d’un “éternel masculin” après la guerre », Revue Française de Psychanalyse, n° 2, 1998, p. 607-623 ; Michael Kelly, « The Reconstruction of Masculinity at the Liberation », in. H. R. Kedward and N. Wood (dir.), The Liberation of France. Image and Event, Oxford, Berg, 1995, p. 117-128.
[35] Fabrice Virgili, La France « virile ». Des femmes tondues à la Libération, Paris, Payot, 2000.
[*] Luc Capdevila est maître de conférences à l’université de Rennes2 et membre du CRISCO. Il vient de publier en collaboration avec Danièle Voldman Nos morts. Les sociétés occidentales face aux tués de la guerre, xix e-xx e siècles, Paris, Payot, 2002.
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