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Vingtième Siècle. Revue d'histoire

2002/4 (no 76)


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Comment les États-Unis, a priori hostiles à toute forme de propagande, prirent-ils la tête de la guerre des ondes pour les pays alliés ? Et comment des intellectuels réfugiés contribuèrent-ils à cette guerre radiophonique ? La « Voix de l’Amérique », bureau français de la radio Voice of America, fut non seulement un relais efficace pour ce combat mais aussi un vrai lieu de résistance intellectuelle.

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Lorsque l’Amérique entra en guerre, la vocation libérale du pays dut subir quelques entorses. Face à l’appareil de propagande des régimes totalitaires et leur capacité à mobiliser les éléments les plus tourmentés de la psyché collective, les démocraties anglo-saxonnes, bientôt alliées dans le combat contre le nazisme, se trouvèrent démunies. La répugnance que Roosevelt lui-même avait exprimée face à toute ingérence gouvernementale dans le contrôle de l’information n’était plus d’actualité. En quelques mois, de la fin 1941 au printemps 1942, l’Office of Strategic Services (services secrets, opérations clandestines, gestion des renseignements) et l’Office of War Information (sorte de ministère de l’Information et de la Propagande) furent créés. Pièce majeure de ce dernier, la nouvelle radio gouvernementale Voice of America lança ses premières émissions à destination de l’Europe occupée en février 1942. Émettant d’abord en allemand, en italien, en anglais et en français, la Voix de l’Amérique devint rapidement polyglotte, diffusant des programmes en 27 langues (y compris le swahili !) et apparut, au cœur de New York, où elle avait ses bureaux, comme une immense tour de Babel employant les nombreux émigrés intellectuels que Hitler avait refoulés sur les rives de l’Amérique.

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Plus que jamais, ceux-ci tenaient à s’associer à l’effort de guerre américain. Ils surent contrer l’influence que Hitler et Mussolini avaient espéré susciter chez les communautés allemande et italienne, en combattant efficacement et loyalement avec les Américains, mais aussi en forçant ceux-ci à préciser leurs buts de guerre [1][1] En fait, comme l’observe ironiquement Raoul Roussy.... C’est du micro de Voice of America que Paul Tillich diffusa ses célèbres discours politiques en direction de l’Allemagne [2][2] Paul Tillich, émigré politique et théologien allemand... et Jacques Maritain ses Messages aux Français.

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À l’instar des autres émigrés, les Français participèrent, sous la direction de Pierre Lazareff et Lewis Galantière, à cette nouvelle guerre des ondes. Le Bureau français de la Voix de l’Amérique reflétait assez bien la composition de la migration française aux États-Unis des années 1940-1941 : de nombreux opposants politiques, des Juifs, venant de professions intellectuelles et artistiques constituèrent une section bourdonnante et dynamique dont la place était exceptionnellement malaisée, en raison des incertitudes de la politique américaine vis-à-vis de la France de Vichy et de la France Libre ainsi que de la concurrence des représentations officielles de la légitimité française sur le sol américain. Dans quelle mesure purent-ils, tout en traduisant dans leur langue la « Voix de l’Amérique », apparaître comme les protagonistes d’un combat proprement national ? Quelle fut la spécificité de cette « Résistance intellectuelle de l’extérieur » malgré les contraintes des consignes américaines qui, de plus, se révélaient parfois contradictoires ? Comment l’usage de ce média de masse fut-il renouvelé par cet épisode propagandiste où s’investirent un certain nombre d’innovations radiophoniques des années 1930 ?

? La guerre des ondes

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Parce que la deuxième guerre mondiale fut pendant quatre années une guerre idéologique et totale, la radio fut non seulement un efficace instrument de transmission mais un outil de persuasion et donc de combat. Présente sur tous les fronts, elle participa également à la guerre psychologico-politique de manipulation des opinions. Dans la guerre franco-française, la promptitude des réponses, des démentis, la vigueur des slogans et la rapidité dans leur application témoignaient de la place inédite de la radio dont l’écoute pouvait constituer le premier acte d’une prise de conscience résistante [3][3] Jean-Noël Jeanneney rappelle opportunément dans sa.... C’est ainsi qu’elle fut plus qu’un amplificateur du politique : un « véritable acteur [4][4]  Ibid.  ».

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Face au souci très précoce et très averti des totalitarismes fascistes en matière de manipulation de masse, certains craignaient la faiblesse quasi consubstantielle de démocraties apaisées, qui maniaient le verbe là où d’autres invoquaient les cieux. Que fallait-il opposer à la logorrhée passionnelle des nazis sinon la fade défense de vieilles demoiselles, la démocratie et la liberté ? Vue de l’autre côté de l’Atlantique par les réfugiés européens encore charnellement reliés à l’ancien monde, cette question fut, d’emblée, une question de fond, tant l’Amérique, même lorsqu’elle opéra la gigantesque mise en branle consécutive à l’entrée en guerre, leur semblait manquer l’aspect tragique du conflit. Denis de Rougemont, écrivain suisse et professeur de sociologie à l’École libre des hautes études de New York (ELHE) [5][5] Voir sur cette institution de l’exil intellectuel français,..., commença à travailler dès mai 1942 au Bureau français de la Voix de l’Amérique. Tout en poursuivant, par cette activité de journaliste radiophonique, ce qu’il considérait être sa résistance intellectuelle, il ne s’en indignait pas moins, in petto :

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« Ce n’est pas sans écœurement que je me vois contraint de transmettre à l’Europe occupée et torturée, les plates déclarations d’un ministre allié, de tel leader d’un des grands syndicats américains, de tel chef militaire – des chefs d’État eux-mêmes. […] De fait, qu’opposons-nous à l’exaltation totalitaire ? Pas une idée ni même un rêve. Pas une violence de l’esprit, et pas une vision de grandeur. Même pas un sens critique aigu. Rien qu’une grande masse de machines. Et beaucoup de préjugés aussi. Et parfois la crainte vague de perdre une liberté dont nous ne savons plus formuler les conditions… [6][6] Denis de Rougemont, Journal d’une époque, 1926-1946,... ».

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Pourtant, dès janvier 1941, le président Roosevelt formulait solennellement les Quatre libertés [7][7] Dans son message annuel au Congrès le 6 janvier 1941,.... La Charte de l’Atlantique (août 1941) en renouvelait la promesse. La brutale croisade nazie aboutit à ce que l’Amérique, par réaction, s’identifiât à la défense d’un patrimoine de valeurs qui était finalement le meilleur de ce que la modernité européenne avait produit. Les réfugiés européens et en particulier les Français, dont le pays, était, aux yeux du monde, le symbole de cet héritage piétiné, participèrent activement à ce processus : leur présence sur la terre d’Amérique en était, pour ainsi dire, le gage, dans la mesure où ils étaient pratiquement tous représentants de professions intellectuelles, tous, à des titres divers, émanations et transmetteurs de cet humanisme européen honni par Hitler. Chez les Français installés aux États-Unis depuis la guerre, deux voix, inégales par leur ampleur et leur reconnaissance, eurent cette capacité de galvaniser les énergies et de donner du sens aux événements. Chacune, à sa manière, sut décliner les thèmes de la propagande alliée tout en creusant le sillon de ses propres convictions : Jacques Maritain, celle d’un peuple de France infiniment meurtri et profondément sourd aux séductions du nazisme ; Paul Vignaux, celle d’un syndicalisme français relevant la tête, âme d’un monde ouvrier dont la longue histoire révolutionnaire garantissait l’insolente indépendance.

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Jacques Maritain est aux États-Unis une personnalité respectée. Président de l’École libre des hautes études depuis la mort de Henri Focillon, il a déjà, et aura par la suite, une influence notable sur les milieux catholiques nord-américains au sein desquels il compte de nombreux disciples. C’est en janvier 1941 que les éditions de la Maison française publient, à New York, À travers le désastre, un livre composé au lendemain de la défaite par Jacques Maritain, dont la mission en Amérique était en train de se transformer en exil [8][8] Apprécié par les milieux universitaires américains,.... Premier manifeste du refus de l’endoctrinement masochiste de Vichy, À travers le désastre fut rapidement lu dans les milieux de la Résistance naissante et connut plusieurs éditions clandestines ; c’est le deuxième titre du catalogue des éditions de Minuit après Le silence de la mer de Vercors. Le parfum de la catastrophe et de l’humiliation qu’exhalent les premières pages cède rapidement le pas à la recherche des causes et l’encouragement à l’espoir.

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En effet, de 1941 à 1944, Jacques Maritain, qu’on imagine pourtant peu familier de ce média, prit une part active à la guerre des ondes. Sept premiers messages, du 6 mars 1941 au 8 septembre 1942, furent transmis sur ondes courtes par la BBC (British Broadcast Corporation), la NBC (National Broadcast Corporation, New York) ou la World Wide Broadcast Corporation. À partir du 2 septembre 1943 jusqu’au 23 août 1944, date à laquelle il annonce, dans un extraordinaire message, la libération de Paris avec deux jours d’avance [9][9] Jacques Maritain, Messages 1941-1944, rééd., Paris,... !, Maritain parle chaque semaine sur les ondes de la Voix de l’Amérique. Sa voix, sans être aussi connue et aussi entendue que celle du gaulliste Maurice Schumann, n’en est pas moins une des plus vibrantes du conflit. Que dit-il alors ?

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D’abord, il définit en termes que sa foi rend souvent déchirants, sa mission de porte-parole au service et en communion avec les foules françaises désormais bâillonnées, étouffées, opprimées par le joug nazi : « L’immense douleur de tout un peuple, et son indestructible espérance, c’est à quelques voix, par-delà l’océan, de la crier au monde ». Que cette radio soit une immense chambre d’écho de la souffrance mais aussi de la résistance des Français : telle est la fonction qu’il se donne ainsi qu’à tous ceux qui ont eu l’opportunité de partir en exil. Car il importe à Maritain de montrer, aux autres comme à ses concitoyens, que la France n’a pas démérité, qu’elle est provisoirement réduite à quia par l’imposition d’une violence pure mais que le peuple français est profondément hostile aux nazis comme au régime de Vichy : « Les hommes de la capitulation ne sont pas le peuple de France, voilà ce que le monde doit savoir et ce que nous devons crier sur les toits [10][10] Jacques Maritain, op. cit., Message IV, « Le peuple... ». Cette affirmation repose sur une distinction fondamentale chez Maritain, mais aussi dans la plupart des écrits résistants, entre des élites qui auraient failli et un peuple trahi [11][11] De ce point de vue, la comparaison avec le testament.... Cette opposition sociologique est exaltée par l’emploi d’un vocabulaire historique et messianique qui plonge ses racines dans le patriotisme chrétien et combatif d’un Péguy : la France est la garante universelle des grandes valeurs civilisatrices, la France est une « idée nécessaire au monde [12][12] Jacques Maritain, op. cit., « Le peuple abandonné »,... ».

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Tout en contribuant à créer, avec d’autres, le mythe d’un peuple précocement résistant, Maritain nie vigoureusement l’analyse vichyste de la défaite : « Le peuple français a été vaincu, il n’était pas en décadence. Ce n’est pas son amour du plaisir et de la vie facile qui a causé la catastrophe, comme certaines déclarations officielles à la radio, à l’instant même de la demande d’armistice, l’ont cruellement suggéré [13][13]  Ibid., Message I, « À travers le désastre », 6 mars... ». Nier les causes de la débâcle, c’est nécessairement en repousser les solutions : le prétendu réalisme de la collaboration et le faux renouveau de la Révolution nationale. Ainsi, Jacques Maritain distille, message après message, une contre-interprétation du discours officiel de Vichy et dénonce la confusion intellectuelle dont se rend coupable le régime qui confond la « fuite dans la morale » et l’analyse des causalités. Il stimule la lutte en exaltant l’esprit de résistance qu’il voit profondément ancré dans la jeunesse chrétienne, chez les ouvriers et les humbles prêtres « écoutant chaque jour la radio anglaise » [14][14]  Ibid., Message IV, « Le peuple abandonné », p. 25.

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Avant même l’intervention américaine et dans son premier message, Jacques Maritain avait précisément défini les termes du conflit : « Non une simple guerre nationale, ni une simple guerre de police, ni une guerre sainte, ni une guerre idéologique, mais une guerre de civilisation [15][15]  Ibid., Message I, p. 15. ». Ce thème essentiel de la propagande alliée est inauguré ici par Maritain qui y voit le sens d’un combat inédit, bien différent de la première guerre mondiale, qui fut essentiellement le déchaînement d’énergies nationales capitalisées depuis des décennies et déguisées par les propagandes en un combat pour des valeurs. Pour Maritain, l’espèce du conflit en cours relève bien du combat pour la défense de la civilisation. En effet, il mentionne très vite et très précisément – c’est suffisamment rare pour être relevé – le sort des juifs dans l’Europe nazifiée, « les juifs inlassablement persécutés, transportés comme un bétail d’un pays à l’autre, tués par dizaines de milliers en Europe centrale et maintenant en Ukraine, les camps de concentration, les prisons, les dénonciations, les trahisons [16][16]  Ibid., Message VIII, « La jeunesse française », 10... », mais aussi dans la France de Vichy – c’est l’objet de son septième message « La persécution raciste en France ». Depuis longtemps sensibilisé à la question juive par sa femme Raïssa, Maritain diffuse l’information en des termes seuls à même d’en percer la signification profonde : une vision d’apocalypse. Jean-Louis Crémieux-Brilhac dans son ouvrage sur La France Libre souligne qu’à Londres, la question des juifs et de leur sort n’est pas débattue au comité exécutif de la propagande. Tout se passe comme si personne n’avait conscience du caractère unique, systématique des crimes nazis. Les nombreux juifs présents au sein des Français libres réagissent en patriotes et n’envisagent jamais la spécificité du malheur juif. En Amérique, l’existence d’un lobby juif absent de Londres, la façon différente d’y vivre sa judaïté, créent peut-être un environnement plus favorable sans pour autant que les autorités américaines se démarquent du silence général [17][17] Jean-Louis Crémieux-Brilhac, La France Libre, Paris,.... Face à la discrétion aussi bien de la résistance intérieure que de la France Libre en la matière, un tel cri d’horreur surgit aussi puissant qu’isolé.

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À partir d’août 1943, les messages radiodiffusés de Maritain traduisent un changement de thématique lié à l’évolution de la situation française et internationale : le Comité français de Libération nationale est à Alger et devient bientôt Gouvernement provisoire, les Américains ont débarqué en Afrique du Nord, libéré une partie de l’Italie et la victoire se campe résolument dans le camp des Alliés auxquels les Français libres s’intègrent vaille que vaille. Les messages sont désormais projetés vers l’avenir de la France, la libération, la reconstruction et l’infinité des problèmes qui vont se poser, les institutions, l’épuration, le renouvellement nécessaire des élites, la nouvelle démocratie et le rôle que sont appelés à y jouer les chrétiens… C’est également à ceux-ci que s’adresse en priorité Paul Vignaux, autre voix de l’Amérique qui porte loin le message de solidarité et d’intelligence des exilés.

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Paul Vignaux repéré par la Gestapo en 1940 s’est replié à Toulouse où, très vite, les militants de la CGT et la CFTC luttent la main dans la main [18][18] Cette union syndicale dans la résistance dure pendant.... Puis Vignaux part à l’été 1941 vers les États-Unis, muni d’une lettre de recommandation de Léon Jouhaux pour les dirigeants de l’American Federation of Labor. En Amérique, il multiplie les contacts avec les milieux syndicaux américains et poursuit son œuvre de résistance à Vichy en utilisant lui aussi la voie des ondes. Ses messages enregistrés à New York sont retransmis par la BBC sur ondes courtes [19][19] Une trentaine de messages sont conservés aux archives....

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Paul Vignaux est un intellectuel dans le siècle spécialiste de la philosophie du Moyen Âge. Proche du courant spirituel du Sillon, il a fréquenté les cercles d’Esprit et de la JOC qui, dans les années 1930, choisirent clairement la démocratie contre la préférence confessionnelle. Professeur à l’École pratique des hautes études (section des sciences religieuses) de la Sorbonne mais s’adressant aussi bien à des militants de la métallurgie au cours de séances d’éducation populaire, Paul Vignaux acquiert ainsi une position clé à la confluence du catholicisme et de la tradition laïque de l’Université. C’est cet étonnant « catholicisme républicain » [20][20] Titre d’un article de Vignaux dans Esprit, avril-mai... si étranger à la tradition française, qui est le terreau politique et spirituel de la création du SGEN en 1937, canal par lequel la laïcité républicaine va pénétrer la CFTC et aboutir quelque trente ans plus tard à la déconfessionnalisation de la confédération [21][21] Voir Franck Georgi, L’invention de la CFDT, 1957-1970,.... Vignaux, figure discrète de la France contemporaine, en est, de bout en bout, l’âme pensante et l’infatigable promoteur. Il est donc pour Philippe Hamon et Patrick Rotman, un des maillons intellectuels, fondateur de ce qu’on appellera plus tard la deuxième gauche [22][22] Patrick Rotman et Philippe Hamon, La Deuxième gauche,....

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La guerre est une période décisive dans cette évolution car elle fait surgir de nouveaux syndicalistes chrétiens proches du monde ouvrier et de la CGT, favorables à une émancipation de la tutelle compromettante de l’épiscopat français souvent fidèle à Vichy. Dans son livre Traditionalisme et syndicalisme publié à New York, aux éditions de la Maison française en 1943, Paul Vignaux, qui assure un cours sur le sujet à l’ELHE, voit dans l’Occupation un filtre de vérité qui a révélé le monde chrétien à lui-même : pour certains, la foi exige un retour aux sources clandestines du christianisme et la résistance est pour eux une nouvelle version des catacombes ; pour d’autres, la vie chrétienne s’accommode bien du conformisme moral de Vichy et de la recherche du pouvoir institutionnel. Chacun sait désormais où il en est.

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L’ambiguïté initiale du régime et le malaise du monde chrétien transparaissent dans les messages de Vignaux : ils martèlent un vigoureux « non » à l’opportunisme de Vichy qui revêt des oripeaux chrétiens tout en dissolvant les syndicats libres et en mettant en place la Charte du Travail. C’est que le thème du corporatisme sonnait familièrement aux oreilles des syndicats chrétiens et certains, que Vignaux ne cesse de dénoncer (sans toutefois les nommer), tel Jean Pérès, secrétaire délégué de la Fédération des métallurgistes de la CFTC, se laissent manipuler. La véhémence des nombreux « non, vous ne ferez pas ça » laisse augurer la conscience d’un véritable danger de récupération du mouvement syndical : « Depuis l’avènement du régime de Vichy et sans se laisser abuser par les formules d’apparence chrétienne, ils [les travailleurs chrétiens], dénoncent et combattent par tous les moyens en leur pouvoir, le totalitarisme qui veut priver les consciences, spécialement les consciences chrétiennes, de toute liberté d’expression efficace [23][23] « Déclaration des dirigeants syndicalistes chrétiens... ». De New York, Vignaux tente donc de conserver un contrôle et de diffuser des consignes : « Comme vos camarades de Hollande et de Belgique, vous vous passerez ce mot d’ordre : pas de collaboration ». Il alerte ses auditeurs contre les propositions que font miroiter aux dirigeants syndicaux les organisations corporatives et dénonce la manœuvre hitlérienne consistant à utiliser la caution de syndicalistes respectés pour camoufler l’appareil d’exploitation allemand [24][24] « Ayant reçu des informations précises sur les tentatives....

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Outre les mises en garde et les consignes qu’il a l’intelligence – c’est le B.A. BA de la morale de l’exilé – de présenter comme émanant des intéressés eux-mêmes, ces messages radiophoniques opèrent comme ceux de Maritain, comme ceux de la BBC, un travail de décryptage et d’interprétation des événements qui permet à ses auditeurs français de rompre avec l’univers carcéral de la propagande vichyste. Ainsi, Vignaux insiste sur la signification sociale de la défaite de 1940 qui en fait la face noire et revancharde de 1936 : « Dans l’esprit des capitulards de Bordeaux, généraux, politiciens, agents des trusts, l’armistice avec le nazisme était l’occasion, le moyen, longtemps attendu de vous soumettre, de vous asservir en détruisant le syndicalisme libre [25][25] Message du 31 décembre 1941. ». Le retour de Laval en avril 1942 est interprété comme le signe et le moyen d’une nazification toujours plus poussée du régime. Désormais, le compromis conservateur des débuts n’est plus d’actualité – « Vichy, c’est Laval ; Laval, c’est Hitler [26][26] Message du 20 avril 1942. » – et la Relève, contre laquelle Voice of America comme la BBC vont livrer une véritable bataille, est ici aussi stigmatisée comme une basse manœuvre pseudo-patriotique pour intégrer à bon compte les travailleurs français à la machine de guerre allemande. Paul Vignaux prend acte du cœur pourri d’un régime qui ne tient plus que par la délation et le mouchardage : « C’est une loi de l’histoire : tout pouvoir autoritaire, tout régime totalitaire a besoin de délateurs. […] Les républicains d’autrefois, nos grands-pères gardaient le souvenir des “mouchards” largement utilisés sous le Second Empire [27][27] Message du 20 août 1942. ». Par une sorte de pédagogie politique, il inscrit là encore les événements contemporains dans la trame d’une histoire compréhensible par le partage d’une mémoire commune, celle de la mémoire révolutionnaire du 19e siècle, qu’il présente comme indissociablement républicaine et ouvrière.

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Outre l’interprétation, les messages radiophoniques de Vignaux révèlent également la volonté de diffusion et d’amplification des nouvelles de la résistance. Dans son message du 1er mai 1942, il en résume la courte mais déjà dense histoire : union syndicale CGT-CFTC dans les cérémonies du 1er mai 1940 ; unité d’action durant l’automne révélée par le Manifeste des 12 (signé par 9 militants de la CGT et 3 de la CFTC), refus de la manipulation du 1er mai 1941, formation progressive d’une résistance syndicale fondée sur l’équation entre syndicalisme, indépendance nationale et démocratie [28][28] Notamment avec la formation du Mouvement ouvrier français.... Il cite le Manifeste des 12 qui, dès le 15 novembre 1940, refusait l’interprétation idéologique que Vichy donnait de la défaite : « Dès novembre 1940, des syndicalistes ont écrit : “Il est faux de prétendre aujourd’hui que la défaite de notre pays est due à l’exercice de la liberté des citoyens, alors que l’incompétence de notre État-Major, la mollesse de nos institutions et la gabegie industrielle en sont les causes intérieures” [29][29] Message du 10 juillet 1942. ».

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Exaltant l’esprit de résistance conforme à la tradition d’autonomie du syndicalisme français, confédéré et chrétien, Vignaux lance de roboratifs messages d’espoir en présentant le syndicalisme américain complètement associé à l’effort de guerre, dans une lutte contre le nazisme et pour la démocratie ouvrière. La fausse contre-révolution de Hitler y apparaît démasquée par l’esprit des révolutions (française et américaine) qui se perpétue dans le combat des démocraties. Ainsi, il rejoint, en lui donnant sa coloration spécifique, syndicaliste et ouvrière, le grand thème de la propagande alliée.

? L’OWI : une agence de propagande américaine

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En Europe, le régime hitlérien avait très tôt mis en place une propagande tous azimuts conçue comme outil psychologique d’asservissement des peuples occupés. Aux États-Unis, l’idée même de propagande rencontrait une sourde hostilité et si finalement, en raison de l’inéluctable marche vers la guerre, Roosevelt se résolut à en accepter le principe, l’Office of War Information fut une institution constamment critiquée. Affaiblie par des conflits internes, elle révélait la diversité des acteurs de la politique américaine autant que les contradictions possibles de sa stratégie. Les réfugiés intellectuels furent associés à part entière au travail de recherche, d’analyse et de diffusion de l’information. Leurs capacités linguistiques les rendaient alors précieux. Travaillant au cœur de la machine de guerre américaine, ils en subirent les contraintes, ils en infléchirent également parfois le cours.

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Deux journalistes américains remarquaient en 1943 : « Aucun mot ne sonne de façon plus sinistre à l’oreille du public américain et des hommes politiques américains que celui de propagande [30][30] Michael Darrock et Joseph P. Dorn, « David and Goliath.... ». C’était autant la culture politique libérale américaine que les excès de la première guerre mondiale qui soulevaient ces peurs rémanentes. En effet, l’Amérique avait connu pendant le premier conflit une centralisation très poussée de la propagande interne et externe sous l’égide d’un Committee of Public Information de George Creel qui s’était fait l’instrument de propagation d’une hystérie antiallemande d’autant plus injustifiable qu’intérieurement, les rapports montraient la très grande loyauté des groupes d’origine germanique vis-à-vis de leur pays d’adoption.

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Roosevelt, déjà conscient que son pays ne saurait échapper au conflit en cours, demeura longtemps influencé par cet héritage et sourd aux appels de certains de ses proches. C’est finalement durant l’été 1941 que Robert E. Sherwood, dramaturge reconnu, directeur du magazine Life et un des principaux rédacteurs des discours de Roosevelt, réunit un groupe de journalistes, écrivains et hommes politiques pour réfléchir aux modalités d’une guerre des ondes contre les puissances de l’Axe. Le Président confirma l’action entreprise en entérinant par un décret du 11 juillet 1941 la création du Foreign Information Service, sous la direction de Sherwood. Le FIS dépendait de l’autorité du Coordinator of Information (COI créé en novembre 1940), dirigé par le colonel William Donavan [31][31] William Donavan était un avocat new-yorkais distingué...., et avait pour objectifs de « produire de l’information, par l’intermédiaire de radios privées, à l’intention du peuple américain et des nations occupées, et d’aider à une meilleure compréhension des événements [32][32] « History of the radio program bureau for the Overseas... ». Aux côtés de Sherwood, James P. Warburg, Joseph Barnes et Edd Johnson étaient tous des démocrates fermement interventionnistes. Ces premiers acteurs de la propagande concevaient donc bien la guerre comme une action nécessaire, une guerre du peuple – du common man[33][33] Pour reprendre l’expression fameuse du vice-président... à mener contre l’hydre nazie au nom des valeurs libérales et humanistes qui devraient fonder le monde d’après-guerre.

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À l’automne 1941, on recruta des spécialistes pouvant rédiger des scripts radio en langue étrangère dans le service de traduction (Foreign Language Section). Des bureaux de traduction (Language desks) furent créés au sein desquels chaque membre devait « maintenir le contact avec son groupe linguistique dans le but d’obtenir des informations, des idées, etc. », « être disponible pour une traduction en urgence, comme un discours de dernière minute du Président », « écouter les émissions des différentes stations de son langage respectif afin d’exercer une critique de celles-ci [34][34] « History of the radio program bureau for the Overseas... ». C’est évidemment dans ces bureaux que de nombreux réfugiés européens purent trouver à s’employer. Les scripts originaux en langue étrangère étaient traduits et contrôlés par Barnes avant d’être distribués aux radios privées.

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Avec l’attaque de Pearl Harbor, l’organisation de la propagande radiophonique passa à la vitesse supérieure. Jusque-là, le gouvernement n’avait encore qu’un contrôle restreint sur ce qui se diffusait sur les ondes privées comme CBS ou NBC qui, de plus, résistaient à l’interférence gouvernementale. Il devenait nécessaire de créer un instrument radiophonique public au service de la politique de propagande américaine. Pour ce faire, le Président nomma à la tête du FIS John Houseman, un homme réputé du show-business, producteur talentueux à la Paramount et propagandiste né. C’était lui qui, avec son complice du Mercury Theater, Orson Welles, conçut la dramatique radiophonique adaptée d’un roman de science-fiction de H. G. Wells, La guerre des mondes ; utilisant intelligemment toutes les ressources d’un média qu’on découvrait encore, Welles et Houseman mirent l’Amérique en état de choc en faisant croire à de nombreux auditeurs à la réalité de l’invasion de la planète par des Martiens ! C’était magistralement démontrer la capacité de la radio à organiser une propagande à grande échelle [35][35] Voir Holly Cowan Shulman, Voice of America, propaganda.... Pendant ce temps, le déblocage de certains problèmes techniques et politiques permit à Houseman de créer une nouvelle radio gouvernementale que Sherwood baptisa en février 1942 Voice of America. Dès lors les émissions diffusées par la radio nationale furent musicalement ouvertes par le « Yankee Doodle Dandee » et introduites par le bientôt célèbre : « This is Voice of America ». Houseman avait vécu et travaillé en Europe et il sut placer à la tête des bureaux régionaux des hommes compétents. Le bureau français fut par exemple concédé à Lewis Galantière, un Américain ayant fait ses études en France, connu comme le traducteur de Saint-Exupéry avec Pierre Lazareff comme adjoint [36][36] Pour l’Italie, Carlo a Prato, connu aux États-Unis....

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Lorsque finalement l’Office of War Information naquit par un décret présidentiel du 13 juin 1942, la réorganisation, qui résultait de conflits politiques et personnels inextricablement liés [37][37] La nécessité d’une réorganisation provenait aussi d’une..., ne modifia pas grand-chose pour Voice of America. Elmer Davis, journaliste américain éminent analyste international, était nommé à la direction de l’OWI qui se divisait en deux branches : la Branche intérieure (Domestic Branch) consacrée à la propagande destinée aux États-Unis, et la Branche d’outre-mer (Overseas Branch) aux pays occupés d’Europe et d’Asie. Voice of America dépendait de l’O. B. et Sherwood la dirigeait de New York où déjà, près d’un an auparavant, il avait installé les bureaux du FIS afin d’être proche des associations internationales de presse, des maisons d’édition et des radios privées qui lui fournissaient le matériau intellectuel nécessaire à sa mission. En fait, le choix du site new-yorkais traduisait également d’autres impératifs – rester à bonne distance de Washington afin de conserver un semblant d’autonomie – signe que les Américains ne parlaient pas d’une seule voix.

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En effet, des conflits surgirent sur la définition stratégique de la propagande. Le Colonel Donavan, devenu grâce à la réorganisation de juin 1942, directeur de l’Office of Strategic Services (Services secrets américains), la concevait comme une arme de guerre, un instrument de pénétration du territoire ennemi, de couverture des opérations secrètes, qui devait donc être entièrement assujetti aux impératifs militaires [38][38] Voir Thomas F. Troy, Donavan and the CIA : a History.... Contre cette appréhension offensive et peu discriminante par rapport à l’usage nazi de la « stratégie de la terreur », nombreux parmi les premiers acteurs interventionnistes de la propagande étaient ceux qui prônaient la « stratégie de la vérité ». Archibald Mac Leish, un poète renommé, partisan précoce de l’engagement contre Hitler, directeur de la Bibliothèque du Congrès et chef de l’Office of Facts and Figures avait, le premier, plaidé qu’un gouvernement démocratique doit donner des informations vraies à ses concitoyens afin qu’ils puissent librement se forger leur propre jugement [39][39] Archibald Mac Leish était à la fois une personnalité.... Le Président Roosevelt avait semblé surenchérir en reconnaissant dans un décret « le droit au peuple américain et à tous les autres peuples s’opposant aux agresseurs de l’Axe de bénéficier d’informations véridiques sur l’effort de guerre commun [40][40] « Consolidating Certain War Information Functions into... ». Les réfugiés européens étaient généralement de tout cœur avec cette idée et s’efforçaient d’en être les plus diligents acteurs. Denis de Rougemont, employé depuis le printemps 1942 comme journaliste et commentateur pour le Bureau français, note dans son journal : « Leur dire là-bas, dire à la Résistance que la situation se redresse lentement dans le Pacifique […] que la production de guerre américaine peut leur sembler une tartarinade mais que lorsqu’on la voit de ses yeux […]. Mais dire aussi les revers et les défaites : notre consigne de véracité est absolue. Washington part de l’idée juste qu’il n’est pas de mensonge, si pieux mensonge soit-il, qui ne serve Hitler en fin de compte [41][41] Denis de Rougemont, Journal d’une époque, 2 septembre... ».

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C’est ainsi que beaucoup des dirigeants de l’Overseas Branch étaient à New York non seulement pour des raisons pratiques mais aussi politiques. La distance permettait une certaine indépendance par rapport au contrôle exercé par les différents ministères des Affaires étrangères, de l’Armée et de la Marine qui avaient tendance à voir dans les personnalités de l’O. B. de dangereux agitateurs à la tête d’un potentiel propagandiste énorme. Il est vrai qu’elle devint rapidement une grosse machine exerçant de nombreuses activités en utilisant différents supports (brochures parachutées, magazines – notamment Victory –, films, bandes dessinées, posters) et différents langages. La radio demeurait prédominante car la mieux à même d’atteindre les populations occupées. Au début, une douzaine de transmetteurs diffusaient sur ondes courtes ; par la suite, les programmes américains purent également être retransmis d’Alger, de Tunis et de Palerme puis, au printemps 1944, l’American Broadcast Station in Europe (ABSIE) installa une partie de ses bureaux à Londres afin d’accompagner le débarquement des troupes alliées. À l’automne 1944, Voice of America diffusait de son poste parisien.

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L’OWI, et particulièrement l’Overseas Branch, fut donc une institution constamment critiquée. La nature des émissions de propagande, leurs objets ainsi que leur efficacité furent régulièrement mis en cause jusqu’au débarquement où une partie de la presse incrimina encore la timidité de la contre-propagande américaine alors même que l’O. B. recevait 55 millions de dollars par an [42][42] « Davis denies OWI muffed Job ; will Congress believe ? »,.... En réalité, ces attaques étaient largement politiques. Pendant toute la guerre, la coalition de Républicains et de Démocrates du Sud formait un bloc conservateur considérant avec une suspicion aiguë l’OWI qu’ils prenaient pour une agence de propagande à la solde de Roosevelt et du New Deal[43][43] John Houseman, op. cit., p. 69 : « Parfois, on avait.... Les scripts radio de l’OWI étaient vus comme autant de manifestes anti-Congrès voire comme des tracts « communistes [44][44] Voir John Morton Blum, V was for Victory, Politics... ». Les conservateurs stigmatisaient particulièrement une brochure rendant compte de la loyauté des Noirs et de leur engagement massif dans les armées américaines qui, de fait, faisait la louange de la Works Progress Administration et de la National Youth Administration mises en place par le New Deal. C’est ainsi qu’en juin 1943, le Congrès vota la suppression de la branche intérieure de l’OWI qui ne conservait désormais que l’Overseas Branch dont le budget était néanmoins allégé de 3 millions de dollars.

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Les ambiguïtés, les contradictions ou les compromis de la politique américaine rendirent la tâche difficile aux propagandistes de l’OWI – américains et réfugiés – qui faisaient passer les buts politiques de l’entrée en guerre des États-Unis avant la stratégie militaire. Roosevelt lui-même se retrouva en porte-à-faux puisqu’il affirma très clairement, au moment de l’épisode Darlan, qu’il se méfiait des engagements trop idéalistes. Pour lui, la priorité était de gagner la guerre, quitte à compromettre les buts de guerre démocratiques. Le maintien, qui en scandalisa plus d’un, des relations américaines avec la France de Vichy jusqu’en novembre 1942 et l’ignorance politique de la France Libre transformèrent la diffusion des informations en une tâche acrobatique où néanmoins les libéraux de l’OWI (de New York ainsi que leurs agents en France) devaient s’aligner : « Jusqu’à ce que nous recevions d’autres instructions du Département d’État, nous devrons autant que possible ignorer à la fois Vichy et les Français Libres dans nos émissions [45][45] Directive citée par Allan M. Winkler, Politics of propaganda,... ». Plus tard, aucune mention de « gouvernement provisoire » ne sera permise. L’ellipse, la litote et la périphrase régnèrent alors sur les ondes de l’OWI, reflétant la politique embarrassée de Washington. De même, l’appel jugé cynique à l’Amiral Darlan, ex-vichyste soudainement rallié aux Américains, afin de minimiser les pertes des Alliés en Afrique du Nord, produisit fureur et amertume notamment chez les représentants de l’OWI en Afrique du Nord. À cette occasion, Warburg exprima ouvertement des doutes quant à l’efficacité d’une telle stratégie dont le caractère tortueux pourrait « détruire la croyance des peuples d’Europe, de Russie et de Chine en la bonne foi des USA et en la sincérité de leurs buts de guerre et de paix [46][46] Warburg cité par Allan M. Winkler, op. cit., p. 86 ». C’est, du reste, Robert Sherwood et Archibald Mac Leish qui poussèrent Roosevelt à présenter l’arrangement avec Darlan comme purement militaire et en tout cas tout à fait provisoire : « l’expédient temporaire » fut donc issu des cerveaux de quelques personnalités de l’OWI et le Président, cette fois-ci, suivit leurs suggestions ; il demanda même le relâchement des prisonniers politiques en Afrique du Nord et l’abrogation des décrets contre les Juifs afin que la libération du nord de l’Afrique pût signifier, de façon indissociable, le rétablissement des libertés civiles et politiques [47][47] Roosevelt, à l’instar du Département d’État, pensait....

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Avec le départ en 1943 de John Houseman puis de Warburg, de Barnes et Sherwood, la croyance entamée en la capacité de la propagande à générer l’action, la certitude croissante de la victoire alliée et la relative obscurité de la politique de Roosevelt concernant le sort des pays libérés firent que la Voix de l’Amérique perdit progressivement son ton d’exhortation pour adopter celui, plus neutre, de l’information militaire.

? « Des français, d’Amérique, vous parlent… »

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Les émissions françaises de Voice of America ou certains programmes français enregistrés en Amérique et retransmis par la BBC (comme ceux de Joseph Botton et Paul Vignaux) apparaissaient singuliers et spécifiques parce qu’ils opéraient au croisement des directives de la politique générale de la propagande américaine, avec les fluctuations qu’on a pu voir, et d’un milieu d’exilés français principalement basés à New York, qui se caractérisait, comparativement à d’autres communautés françaises réfugiées dans le monde, par une réticence forte vis-à-vis de la France Libre, que celle-ci prenne le visage d’un simple attentisme ou d’un anti-gaullisme offensif.

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Outre l’analyse de la situation politique française, les Français, comme les autres bureaux régionaux, durent illustrer ce que les propagandistes nommaient Projection of America : la force militaire américaine, les caractères de la nation et les buts de l’après-guerre des États-Unis d’Amérique. Ils en firent le bastion de la démocratie, la liberté, l’efficacité, le volontarisme et l’unité en exaltant notamment l’effort de guerre prométhéen dont ils étaient les témoins. De fait, il fut impressionnant et Denis de Rougemont en fit l’étalon de cette démesure, pour lui comme pour beaucoup d’autres Européens, si proprement américaine : « On dirait du Disney pour le rythme [48][48] Denis de Rougemont, op. cit., p. 531. ».

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Paul Vignaux se fit l’apôtre du thème de l’arsenal des démocraties mais parce qu’il s’adressait à des travailleurs français menant une résistance ouvrière et nationale – même les communistes semblaient s’aligner sur cette position –, il choisit un angle d’attaque plus précis, en accord avec Joseph Barnes de l’OWI : « Une propagande qui, partant du New Deal et du rôle du Labor dans la guerre, serait par le fait une propagande syndicaliste et de démocratie industrielle [49][49] Lettre de Vignaux à Wiley concernant la propagande... ». C’est ainsi qu’en juin 1942, Paul Vignaux enregistra plusieurs messages brossant avec vivacité et admiration les portraits de quelques leaders syndicalistes dont il fit ainsi connaître la détermination au monde ouvrier français. Le premier d’entre eux était John Greene, président de la Fédération ouvrière de la construction navale affiliée au CIO (Comité de l’organisation industrielle). John Greene, apprenait-on, avait créé en 1934 le premier syndicat de sa fédération qui se réclamait de « la solidarité de tous les travailleurs quelles que soient leur race, leur croyance ou leur origine nationale ». Ce nouveau syndicalisme plus offensif qui naquit dans les années 1930, au moment où le droit syndical était enfin légalisé par la loi Wagner (1935), s’opposait à celui, conservateur et encore ségrégatif de l’American Federation of Labor. Vignaux évoquait les 70 000 travailleurs dans les chantiers navals de Camden, près de Philadelphie, pour aussitôt ajouter que ce prodigieux effort de guerre ne se faisait pas au prix des droits et garanties des travailleurs. Au contraire, « l’effort guerrier développe, dans les chantiers navals, la démocratie industrielle », par une organisation souple du travail pilotée par des comités mixtes de salariés et de patrons. Lutter en syndicaliste, c’était accroître la productivité sans rien lâcher sur les niveaux de salaires et les conditions de travail. John Greene appelait d’ailleurs les ouvriers à investir leurs augmentations de salaires en bons de la Défense nationale. La conclusion s’imposait : la politique syndicale de Greene était en harmonie avec celle de Roosevelt [50][50] « Travailleurs de France et de l’Empire, un syndicaliste.... Autre exemple : Louis Antonini, responsable de section du syndicat du vêtement pour dames de New York qui rassemblait 40 000 ouvriers et ouvrières tous d’origine italienne et parfaitement loyaux vis-à-vis de l’Amérique. Leur slogan : « La victoire de l’Amérique, c’est la liberté de l’Italie ». Le commentateur soulignait combien l’Amérique en guerre signifiait en réalité l’engagement du monde du côté des Alliés car les États-Unis étaient une mosaïque formée de tous les peuples européens, également fidèles à leur pays d’adoption et aux valeurs qui le fondaient. Cette catégorie de messages finissait invariablement avec le panégyrique de Roosevelt et d’une organisation du travail héritée du New Deal[51][51] « Travailleurs de la France et de l’Empire, de New.... La figure de Roosevelt était en effet sincèrement exaltée par nombre d’émigrés qui le magnifiaient en sauveur [52][52] Jean-Michel Palmier observe le même phénomène de vénération.... Chacun déclinait son admiration pour la personne présidentielle selon ses affinités. Peu importe de savoir si Roosevelt se conformait vraiment à cette image, on pouvait suspecter qu’elle fût d’Épinal, l’essentiel était que l’exaltation de la personne présidentielle (sans pour autant atteindre le culte de la personnalité) fût pour les émigrés employés par la propagande américaine, une figure de style obligée, mais sans doute aussi l’expression d’une admiration souvent sincère, même si elle souffrit quelques contusions au cours des années.

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Voice of America et ses bureaux régionaux, notamment le bureau français, traduisaient donc bien la voix de l’Amérique, du moins celle de son gouvernement, et ceci ne fut jamais plus patent que lorsque se posa le problème du sort qui serait réservé aux pays libérés. De Gaulle fut une épine constamment plantée dans le corps des Alliés et Roosevelt, en dépit des adjurations de ses alliés anglais, se refusa jusqu’en août 1944, à reconnaître le Comité français de Libération nationale comme gouvernement provisoire. Le refus constant du gaullisme politique par le gouvernement américain, les méandres de la politique rooseveltienne pour tenter de trouver des alternatives, mais aussi les divisions internes au milieu français en exil expliquent le malaise croissant pour traiter de la France Libre sur la radio française d’Amérique.

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D’une part, les rédacteurs du Bureau français formaient un ensemble hétéroclite composé de certains rares gaullistes convaincus comme Philippe Barrès, auteur d’un ouvrage favorable au général de Gaulle [53][53] Philippe Barrès, De Gaulle, Paris, Plon, 1941., mais surtout de personnalités au gaullisme beaucoup plus tiède, à commencer par Pierre Lazareff [54][54] Il avait refusé de rejoindre de Gaulle à Londres en..., et d’antigaullistes avérés tel André Labarthe qui les rejoignit à partir de 1943 aux États-Unis où il lança une édition américaine de sa revue, La France libre. La section française n’était pas la seule à connaître de fortes tensions. Là où la guerre mondiale s’était transformée en une guerre civile larvée, les réfugiés animant les bureaux régionaux reflétaient les attitudes contradictoires prises dans leurs pays d’origine. La passion politique pouvait alors envenimer les relations professionnelles et entraver l’action de propagande telle que les États-Unis entendaient la mener. Elmer Davis, chef de l’OWI, évoqua cet aspect de la vie des language desks : « Les réfugiés politiques ont tendance à être des personnages aux convictions politiques passionnées, surtout en ce qui concerne la politique des pays dont ils avaient été chassés. Nos sections ont souvent été secouées par des querelles politiques internes… [55][55] Elmer Davis cité par Bruno Ackermann dans Denis de... ». Certains s’éloignèrent alors, comme Denis de Rougemont qui, en septembre 1943, décida de quitter son emploi à l’OWI trouvant « malsain » d’« expliquer chaque jour aux Français une attitude dont il arrive souvent qu’on désapprouve les motifs ou les fins [56][56] Denis de Rougemont, op. cit. ».

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Dans la période ambiguë de co-gérance de l’autorité française en Afrique du Nord entre de Gaulle et Giraud, les directives américaines, en dépit de l’évident soutien américain à Giraud, prônèrent une prudente équidistance entre les deux personnages : « Lorsque c’est possible, nous devrions associer les noms de Giraud et de De Gaulle dans le combat militaire en insistant sur leur détermination à hâter la libération de la France. Lorsque de Gaulle ou Giraud est cité, nous devrions essayer de citer le nom de l’autre général dans le même contexte [57][57] « OWI Regional Directive France. Week of february 7-14... ». Ou, ce qui est finalement équivalent, d’évacuer au maximum la politique pour s’en tenir aux aspects militaires.

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Finalement, naviguant à vue sous la férule de Pierre Lazareff, entre le gaullisme des uns, l’antigaullisme des autres et les exigences contradictoires de l’hôte américain, la section française apparut, du moins aux yeux des Français Libres de Londres, comme une voix hostile au gaullisme. Ce qui expliqua la fraîcheur de l’accueil réservé à Londres à Pierre Lazareff lorsqu’il rejoignit la capitale anglaise pour encadrer les programmes français de l’ABSIE : « L’opinion des officiels français à Londres ou visitant Londres d’Alger à l’encontre de l’ABSIE fut assez froide au début. C’est dû, en premier lieu, au fait que ces officiels craignent que nos programmes constituent un moyen de pression sur les Français sur lequel le Comité français n’aurait aucun contrôle alors qu’il a réussi à exercer une influence forte sur tous les autres programmes radiophoniques alliés [58][58] OWI, Pierre Lazareff, R.G. 208, Entry 6D, Box 2, NARA,... ». Et Lazareff de poursuivre en relatant ses difficultés à recruter du personnel local en raison des pressions négatives exercées par les gaullistes.

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Même si Pierre Lazareff, à Londres, fut considéré par de Gaulle comme l’homme de Roosevelt – le port ostensible de l’uniforme américain par le chef du Bureau français de l’ABSIE ne contribua pas à dissiper cette impression –, il réussit à New York, à travers son activité foisonnante, l’agrégation d’un milieu français exilé qui trouva dans les locaux de la 57e Rue Ouest l’opportunité de travailler en français et d’améliorer son sort par quelques émoluments supplémentaires.

? Paris à New York

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La section française de l’OWI, après quelques mois de fonctionnement, se caractérisait d’abord aux yeux de l’observateur étranger, par un furieux sens de la continuité avec le microcosme parisien. Comme le note de Rougemont, avec l’amusement du gazetier qui en fait partie (collaboration avec Emmanuel Mounier d’Esprit) tout en restant au bord (il est Suisse) : « L’ancien rédacteur en chef de Paris-Soir la dirige, assisté par l’ancien secrétaire de La Revue hebdomadaire. L’ancien secrétaire de la Nouvelle Revue Française et l’ancien rédacteur en chef du Matin lui fournissent de la copie. Les anciens directeurs de la Revue surréaliste et de L’Esprit nouveau reprennent cette copie devant le micro. Cependant que s’affairent dans la grande salle centrale d’anciens collaborateurs des Nouvelles Littéraires, du Collège de Sociologie, d’Esprit, du Figaro, etc. Telles sont les petites surprises de l’exil [59][59] Denis de Rougemont, op. cit., p. 514. ». Surprise d’une transplantation, surprise d’une concentration mais aussi d’une recomposition.

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« Il est temps que je recueille et dépouille les directives de Washington, de New York, de Londres, pour ma seconde émission, celle de la nuit. Pierre Lazareff, en bras de chemise, sort de sa cage vitrée, le crayon sur l’oreille et le front maculé d’encre à copier. Il me cherche du regard par-dessus ses lunettes. Il tient une liasse de documents, les feuillette rapidement, comme sans regarder, sort une page d’un petit geste nerveux : “Voilà ce que vous cherchiez, mon cher. Une bonne idée pour vous là-dedans !” Cela tient de la divination, et c’est juste neuf fois sur dix [60][60] Denis de Rougemont, op. cit., p. 515-516. ». Ce témoignage ébaubi corrobore l’impression recueillie ailleurs d’un Lazareff, omniprésent, virevoltant – Rougemont le décrit aussi comme un derviche tourneur – travailleur increvable et chef d’équipe exigeant, bref, l’âme véritable du Bureau français de l’OWI. Pierre Lazareff, d’après son biographe, s’épanouit véritablement dans une activité où son incapacité congénitale à parler l’anglais ne le handicapait point. Après s’être acquitté d’un contrat éditorial qui le fit vivre sa première année new-yorkaise et livré son analyse de la débâcle dans Deadline, il se rongeait et vivait, dans un désespoir discret, son inactivité forcée [61][61] Ceci fut d’autant plus douloureux que sa femme, Hélène.... Aussi la proposition de Lewis Galantière arriva-t-elle à pic, comme une promesse de résurrection. Il s’y livra à corps perdu, injectant dans cette entreprise son énergie, son charisme et son irremplaçable expérience de rédacteur en chef d’un grand journal populaire. La première émission fut enregistrée le 25 février 1942. Avec trois personnes au départ, la programmation était de quinze minutes par jour. Deux ans plus tard, une centaine de personnes au total produisait 350 programmes de quinze minutes par semaine [62][62] En 1942, le schéma d’organisation était le suivant :.... Outre ses indéniables dons d’organisateur et de galvaniseur d’énergies, Lazareff avait également le talent de s’entourer de gens compétents. Il réussit à réunir une brillante équipe de professionnels et d’amateurs en puisant dans le riche vivier intellectuel new-yorkais. C’est ainsi qu’on y trouvait pêle-mêle, et à des positions d’importance diverse, Philippe Barrès, Robert de Saint-Jean, Julien Green qui préparait des émissions intitulées « L’Amérique en guerre », Albert Guérard, professeur en Californie qui analysait dans son émission « Bird’s Eye View of America » la formation de la nation américaine, la Constitution américaine et insistait, chemin faisant, sur les contributions françaises à l’histoire américaine pour finir sur de lyriques professions de foi d’amitié franco-américaine ; Denis de Rougemont, Jacques Maritain et son programme hebdomadaire à partir de septembre 1943, Louis Marlio, Henri Bernstein, André Labarthe, Hélène Iswolski, Michel Rapaport Gordey (gendre de Chagall), Dolorès Vanetti ainsi que de prestigieux speakers tels que André Breton, le critique d’art Georges Duthuit, Patrick Waldberg mais aussi Claude Lévi-Strauss qui lisait tous les discours de Roosevelt car sa voix était censée bien résister au brouillage [63][63] Témoignage de Claude Lévi-Strauss à l’auteur. !, le peintre Amédée Ozenfant, Sacha Pitoëff et d’autres. Cette division entre les chroniqueurs (writers) et les speakers (announcers) demeura pendant toute la guerre.

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Les announcers fonctionnaient toujours en équipe de trois ou quatre en vertu du nouveau style de propagande promu par John Houseman à son arrivée au FIS. C’est lui qui introduisit la forme dialoguée de présentation des informations, s’inspirant fortement du théâtre d’agit prop, de la scène expressionniste allemande et des pièces radiophoniques, notamment des Living Newspapers qui étaient, selon le modèle brechtien ou piscatorien, des sortes de revues politiques vivantes que les artistes américains du Federal Theatre Project adaptèrent dans les années 1930. Il voulait en effet créer un style d’émission plein de vitalité avec un son américain reconnaissable par les auditeurs qu’il invitait, par le dialogue, à se considérer comme des participants et non pas comme des récepteurs passifs. Ainsi au lieu d’introduire une émission par un récit monocorde, la Voix de l’Amérique disait : « Voix 1 : Voici New York, les États-Unis d’Amérique, nous nous adressons aux gens d’Europe. Voix 2 : Chaque matin, à cette heure, vous reconnaissez nos voix d’Amérique. Voix 3 : Nous vous disons ce que fait et pense ce pays pour gagner la guerre » [64][64] Cf. Holly C. Shulman, op. cit., p. 54.. Les titres mais aussi les nouvelles politiques furent donc constamment transmises dans un ballet de plusieurs voix dont la forme inédite exprimait la capacité d’inventivité de l’Amérique en guerre et dont le ton direct spécifiait le style américain. Les différents language desks furent évidemment soumis à cette ligne générale : « […] j’étais chargé d’écrire deux textes par jour, qui avaient chacun à peu près quinze pages, que j’écrivais à la main et où je devais faire dialoguer les gens sur des nouvelles courantes, et des commentaires sur certains faits marquants de la journée et de la semaine. Je devais écrire cela sous forme de dialogue parce que mes textes étaient lus à la radio par deux équipes de trois announcers […] J’avais deux équipes d’announcers qui étaient constituées d’une manière assez curieuse. La première de trois se composait d’André Breton, le peintre Ozenfant et l’un des fils Pitoëff. La deuxième se composait de Pierre Baudet, que j’ai retrouvé plus tard dans Le Mouvement européen, de Georges Duthuit, le critique d’art, et de Claude Lévi-Strauss [65][65] Denis de Rougemont, « Entretiens », IV, Archives I... ».

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Le concentré de personnalités diverses employées au Bureau français ainsi que les capacités de Lazareff à les diriger firent des merveilles. D’après John Houseman, il fut le plus prestigieux des language desks, malgré une forte tendance au désordre, le manque de ponctualité et les variations d’humeur de ses membres : ceux-ci étaient « rapides, cultivés, élégants, logiques, chicaneurs mais accommodants et toujours légèrement condescendants envers leurs hôtes américains pleins de bonne volonté mais un peu naïfs. Leurs émissions étaient vivantes, bien dites et claires, assaisonnées d’autant de saveur gauloise qu’il leur était possible de faire accepter aux yeux et aux oreilles vigilantes et puritaines du Bureau de contrôle détesté. Ils ne déformaient pas les nouvelles (comme le faisaient les Italiens) ; ils ajoutaient au style factuel et souvent autosatisfait des scripts arrivés du Bureau d’information un zeste de couleur et de saveur [66][66] John Houseman, op. cit., p. 53. ». Le Bureau français était le plus important de tous par le nombre de ses collaborateurs mais aussi parce que la propagande à destination de la France avait été clairement définie comme décisive en raison de la géographie politique de la guerre qui, dès 1942, laissait penser que la France serait au centre des opérations de débarquement.

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Cette incroyable équipe rassemblée par Lazareff au gré des amitiés et des circonstances étonnait. Sans doute, comme on l’a vu, parce qu’elle semblait reproduire à l’identique, comme si la guerre n’avait pas existé, les structures porteuses de la culture politique et artistique française à travers la présence des représentants éminents de la presse ou du monde des revues intellectuelles. Mais elle surprenait tout autant par le rassemblement de personnalités que les logiques des réseaux intellectuels et artistiques parisiens auraient interdit. Fruit de l’exil et d’un précipité improbable de strates culturelles différentes, la Section française fut le lieu où Denis de Rougemont put rencontrer André Breton alors que, proche des personnalistes, il n’avait jamais fréquenté les surréalistes dans les années 1930.

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À cette occasion, reproduisons ici l’admirable (et admiratif) portrait que le moraliste fait du pape surréaliste, maintenant la dignité qui lui sied dans les déconvenues de l’exil : « André Breton, superbement courtois, patient comme un lion bien décidé à ignorer les barreaux de sa cage, apparaît vers cinq heures au fond de la grande salle. Il vient nous prêter sa voix noble, agrémentée d’un léger sifflement, mais il garde pour lui son port de tête et sa présence d’esprit indiscernablement ironique, admirante et solennelle. Qu’on lui donne un royaume ! Ou plutôt non : qu’on lui donne une église à régir, et le beau nom de sacerdoce à restaurer dans une atmosphère orageuse ! Mais l’Amérique n’est pas son fort. […] Chaque soir, pendant que mon texte, terminé sous pression, passe par une série de bureaux, de la censure à la polycopie, avant d’être remis aux announcers, nous trouvons un moment pour causer. Et souvent, nous parlons des fêtes que nous rêvons d’organiser [67][67] Denis de Rougemont, op. cit., p. 514-515. ». Et d’évoquer de somptueuses et hiératiques festivités réglées dans un rite immuable et précis, sorte de « rêve de compensation » au regard du cadre d’activité chaotique dans lequel ils devisaient ainsi…

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D’autres liens se formèrent dans les rencontres régulières que ménageait un travail au French desk. Lazareff, ensuite accompagné de son ami Saint-Exupéry, fréquenta lui aussi, bien que beaucoup plus rarement, le cercle surréaliste. Quant à Lévi-Strauss, la rencontre avec Breton s’était faite sur le bateau qui les amenait tous deux vers les États-Unis. Elle fut renforcée par leur goût commun des déambulations new-yorkaises et de la quête d’œuvres d’art indiennes. Entre le monde de l’université représenté par les professeurs de l’ELHE (Lévi-Strauss, Maritain) ou d’autres universités américaines (Guérard), le monde de la grande presse (Lazareff, Philippe Barrès, Ève Curie), les intellectuels de revues (Rougemont, Patrick Waldberg), les écrivains (Julien Green) et les artistes d’avant-garde (le groupe surréaliste, artistes et critiques) sans compter la participation des musiciens, acteurs, chanteurs qui venaient parfois de la côte Ouest, la Section française rassemblait des mondes habitués à se côtoyer, non à se parler.

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Contrairement au Bureau allemand qui, lui aussi, avait à sa disposition de riches ressources intellectuelles nourries par plus de dix ans d’exil, le Bureau français pouvait construire une résistance culturelle destinée à un peuple de compatriotes avec lequel il n’avait évidemment pas rompu. Les Allemands pouvaient difficilement évoquer la permanence d’une culture libérale et avant-gardiste, cette culture de Weimar, objet de la haine tenace des Nazis que le peuple allemand, par son apparente soumission, semblait cautionner. Les Français exilés, ignorant délibérément les ambiguïtés nées de l’assentiment massif à Pétain en stigmatisant quelques « collaborateurs », pouvaient s’affirmer comme la mémoire vivante d’une culture qui, en France, avait toujours été le symbole le plus efficace de la puissance [68][68] Voir Pierre Bourdieu, « Deux impérialismes de l’universel »,.... Les émissions du Bureau français de l’OWI évoquaient donc, non sans nostalgie, la richesse de l’accomplissement artistique et intellectuel de l’entre-deux-guerres, magnifiaient la vie parisienne [69][69] « Parisian memories », émissions programmées en novembre..., métonymie classique de la France tout entière, héroïsaient les grands hommes qui avaient façonné la France universelle tel Louis Pasteur [70][70] Émission de Julien Green, « Ce que l’Amérique pense... et témoignaient, par de nombreux reportages, de la permanence de la vie culturelle française à New York.

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Dans quelle mesure ces voix furent-elles entendues ?

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Indéniablement, les quelque trois cent cinquante émissions hebdomadaires que diffusa vers l’Europe occupée Voice of America en français trouvèrent progressivement leurs auditeurs, moins massivement toutefois, on l’imagine, que les émissions de la BBC anglaise. Une anglophobie persistante et la montée du prestige de l’Amérique après novembre 1942 semblent cependant avoir accru l’assiduité d’écoute de la radio américaine. De nombreux témoignages, du plus ténu au plus indiscutable, l’attestent : certaines lettres d’auditeurs parvinrent jusqu’à New York pour dire le fragile lien qu’un filet de voix avait noué entre eux et ceux qui leur parlaient ; un ami de Claude Lévi-Strauss put rassurer ses parents car il reconnut sa voix à la radio américaine [71][71] Claude Lévi-Strauss, entretien avec l’auteur, ; enfin, la meilleure preuve d’un véritable impact de la propagande américaine fut la lutte psychologique qu’engagea Philippe Henriot, secrétaire d’État à la Propagande et à l’Information de Vichy contre Voice of America, signe qu’elle était non seulement entendue mais écoutée [72][72] Archives INA, « Philippe Henriot écoute La Voix de....

52

Cette question qui, néanmoins, resta problématique jusqu’à la fin de la guerre, préoccupa beaucoup les stratèges de l’Office of War Information qui ressentirent le besoin de créer un Bureau de recherches et d’analyses chargé d’étudier les capacités de la radio à influencer les masses d’auditeurs. C’était là tout à la fois un très moderne souci d’évaluation de son action mais aussi un instrument de politique domestique qui pourrait permettre, pensait-on, de répondre aux détracteurs du Congrès. Cet usage tactique interne doit évidemment inviter à la plus grande précaution dans le maniement des données collectées. En effet, à partir de 1943 en Afrique du Nord puis en 1944 dans l’Europe en voie de libération, l’OWI envoya des enquêteurs devant collecter des informations sous la forme de questionnaires standardisés : petite biographie du sondé, étude des communiqués de guerre, thèmes préférés des auditeurs, matières sur lesquelles ils souhaitaient être davantage informés, pertinence des émissions de divertissement [73][73] « A Study of war communiqués. Methods and results »,...… Une telle mobilisation des sciences sociales universitaires, qui laissait parfois sceptiques les chefs de l’OWI, s’inscrivait dans un champ d’études sur les communications de masse en pleine expansion depuis les années 1930 [74][74] Voir Olivier Zunz, Le siècle américain. Essai sur l’essor.... Paul Lazarsfeld, à la tête d’un programme de recherche sur la radio à Princeton puis à Columbia (où il collabora orageusement avec Theodor Adorno) en était la figure dominante. Par rapport aux analyses et aux angoisses des années 1930, Lazarsfeld et son équipe arrivèrent plutôt à minorer l’impact prétendu de la propagande et à élaborer une conception beaucoup plus critique de l’audience de masse et de sa plasticité. Les retours des questionnaires d’Afrique du Nord indiquèrent surtout une faim d’informations vraies et contribuèrent à accentuer le tournant vers une radio moins agressivement propagandiste. Vers 1944, et c’est ce que comprit très bien Pierre Lazareff au sein de la nouvelle ABSIE, l’objectif essentiel était de préparer les masses françaises, et plus généralement européennes, à accepter les Alliés et notamment les Américains dans la perspective d’une Europe que ceux-ci ne quitteraient pas, cette fois-ci, après l’avoir libérée. Une des conséquences à prévoir de la guerre et de la victoire des Alliés était sans doute l’institutionnalisation de la solidarité euro-atlantique. Pour cela, il fallait encore et toujours expliquer l’Amérique aux Français, gloser à loisir sur l’histoire d’un lien privilégié entre les deux nations, analyser les héritages réciproques et fonder ainsi un avenir forcément international. C’est ce que s’employa à faire le Bureau français de l’ABSIE pendant les derniers mois de la guerre.

53

?

Notes

[1]

En fait, comme l’observe ironiquement Raoul Roussy de Sales dans L’Amérique entre en guerre…, Journal d’un Français aux États-Unis, Paris, La Jeune Parque, 1948, p. 10, en 1940-1941, la propagande allemande aux États-Unis consistait surtout à encourager le pacifisme américain, ce qui se révéla facile au début, puis de moins en moins.

[2]

Paul Tillich, émigré politique et théologien allemand bien connu, An meine deutschen Freunde. Die politischen Reden während des zweiten Weltkrieges über die « Stimme Amerika », Stuttgart, Evangelisches Verlagswerk, 1973.

[3]

Jean-Noël Jeanneney rappelle opportunément dans sa préface à Hélène Eck et Jean-Louis Crémieux-Brilhac (dir.), La guerre des ondes, Histoire des radios de langue française pendant la deuxième guerre mondiale (1985), que : « Pendant quatre ans, l’écoute de la radio de Londres et des diverses radios françaises libres a eu le sens d’un engagement », p. 15.

[4]

Ibid.

[5]

Voir sur cette institution de l’exil intellectuel français, François Chaubet et Emmanuelle Loyer, « L’École libre des hautes études de New York : exil et résistance intellectuelle (1942-1946) », Revue historique, n° 616, novembre-décembre 2000.

[6]

Denis de Rougemont, Journal d’une époque, 1926-1946, « mars 1943 », Paris, Gallimard, 1968, p. 532-533.

[7]

Dans son message annuel au Congrès le 6 janvier 1941, F.D. Roosevelt annonce, en même temps que la présentation de la loi prêt-bail destinée à aider les Britanniques, les quatre libertés humaines essentielles à la démocratie – liberté d’expression (freedom of speech), liberté de croyance (freedom of religion), sécurité (freedom from fear), satisfaction des besoins (freedom from want). Le passage de ce discours abondamment diffusé devient rapidement une charte implicite de ce que seraient les buts de guerre américains tout en établissant une continuité explicite entre la politique extérieure et le programme du New Deal. Voir David M. Kennedy, Freedom from fear, The American people in Depression and War, 1929-1945, New York, Oxford, Oxford University Press, 1999, p. 469-470.

[8]

Apprécié par les milieux universitaires américains, Maritain avait passé plusieurs mois aux États-Unis en 1938 et 1939. Lorsqu’il débarque en janvier 1940 à New York, il est investi d’une mission floue par le directeur des affaires culturelles du Quai d’Orsay, Jean Marx, soucieux de faire du philosophe un missi dominici de la France en guerre et préférant savoir Maritain à l’étranger plutôt que dans une France en danger.

[9]

Jacques Maritain, Messages 1941-1944, rééd., Paris, Paul Hartmann, 1946, p. 198-200, Message L, « Paris libéré ».

[10]

Jacques Maritain, op. cit., Message IV, « Le peuple abandonné », 5 septembre 1941, p. 23.

[11]

De ce point de vue, la comparaison avec le testament de Marc Bloch, L’étrange défaite, est éclairante. Si l’historien analyse sans tendresse l’esprit de caste des classes dirigeantes françaises, la couardise de la bourgeoisie face aux évolutions sociales et le défaitisme général en 1939-1940, il enregistre tout aussi implacablement la défaillance du syndicalisme ouvrier, la mentalité petite-bourgeoise de ses leaders, la profondeur de l’imprégnation pacifiste et internationaliste dans les classes populaires incapables de distinguer le danger hitlérien des rebuts délétères du capitalisme. Il faut ici considérer que ce texte écrit par Bloch n’était pas destiné à la publication immédiate et constituait donc, à la différence de ceux de Maritain – et quelles que soient leurs évidentes divergences spirituelles – une analyse libre de toute considération politique. Chez Maritain, il s’agit d’abord de rassurer un peuple anéanti.

[12]

Jacques Maritain, op. cit., « Le peuple abandonné », 5 septembre 1941, p. 27.

[13]

Ibid., Message I, « À travers le désastre », 6 mars 1941, p. 11.

[14]

Ibid., Message IV, « Le peuple abandonné », p. 25.

[15]

Ibid., Message I, p. 15.

[16]

Ibid., Message VIII, « La jeunesse française », 10 novembre 1941, p. 31.

[17]

Jean-Louis Crémieux-Brilhac, La France Libre, Paris, Gallimard, 1996, p. 712. L’auteur invoque un argument supplémentaire à sa démonstration : de nombreux rapports de France recommandaient de ne pas insister sur cette question afin que de Gaulle n’apparaisse pas comme celui qui ramènerait les Juifs en France. Libre de ces considérations politiques, Maritain, en chrétien œcuménique, peut dénoncer le meurtre collectif de ceux qu’il considère comme « ses frères ».

[18]

Cette union syndicale dans la résistance dure pendant toute la guerre et contribue à un rapprochement des militants, compagnons d’armes. La CFTC, en particulier, en sort profondément transformée.

[19]

Une trentaine de messages sont conservés aux archives de la CFDT, Secrétariat confédéral, série H, Boîte 3H1. C’est sur les retranscriptions de ces messages radiodiffusés que se fonde ce paragraphe. Le premier date du 24 novembre 1941 et le dernier de mai 1943.

[20]

Titre d’un article de Vignaux dans Esprit, avril-mai 1977.

[21]

Voir Franck Georgi, L’invention de la CFDT, 1957-1970, syndicalisme, catholicisme et politique dans la France de l’expansion, Paris, Éditions de l’Atelier/CNRS, 1995.

[22]

Patrick Rotman et Philippe Hamon, La Deuxième gauche, histoire intellectuelle et politique de la CFDT, Paris, Ramsay, 1982.

[23]

« Déclaration des dirigeants syndicalistes chrétiens actuellement à l’étranger à l’occasion de la Conférence internationale du Travail » (tenue à New York, début novembre 1941), 24 novembre 1941.

[24]

« Ayant reçu des informations précises sur les tentatives faites pour amener leurs camarades à “collaborer”, les dirigeants syndicalistes chrétiens présents aux États-Unis adressent aux travailleurs catholiques de la France occupée le message suivant », 26 février 1942. Il s’en prend nommément ici aux équipes ouvrières.

[25]

Message du 31 décembre 1941.

[26]

Message du 20 avril 1942.

[27]

Message du 20 août 1942.

[28]

Notamment avec la formation du Mouvement ouvrier français dont les bases sont jetées par un jeune syndicaliste chrétien parachuté de Londres à l’automne 1941, Léon Morandat dit Yvon, avec qui Vignaux reste en contact.

[29]

Message du 10 juillet 1942.

[30]

Michael Darrock et Joseph P. Dorn, « David and Goliath. The OWI and its Gigantic Assignment », Harper’s Magazine, février 1943, p. 228.

[31]

William Donavan était un avocat new-yorkais distingué. Il était républicain et son soutien à Roosevelt permettait à ce dernier d’esquisser une sorte d’union nationale derrière sa personne. Donavan avait beaucoup voyagé en Europe durant l’entre-deux-guerres et contracté une véritable passion pour les problèmes de politique internationale et d’action secrète. En 1940, il retourna en mission en Europe et fut très impressionné par le SOE britannique (service de contre-espionnage chargé par Churchill de superviser les actions clandestines) dont il voulait créer l’équivalent en Amérique.

[32]

« History of the radio program bureau for the Overseas Branch of the OWI », Entry 6B, Box 7, R. G 208, NARA, College Park, Washington DC.

[33]

Pour reprendre l’expression fameuse du vice-président Wallace dans son discours « Le prix de la victoire du monde libre », qui fut retransmis sur les ondes de Voice of America.

[34]

« History of the radio program bureau for the Overseas Branch of the OWI », Entry 6B, Box 7, R. G 208, NARA, College Park, Washington D.C.

[35]

Voir Holly Cowan Shulman, Voice of America, propaganda and democracy, 1941-1945, University of Wisconsin Press, 1990, p. 53 et John Houseman, Front and Center, New York, Simon and Schuster, 1979. Houseman, en réalité Jacques Haussmann, était né en Roumanie, élevé en France et en Angleterre et était un polyglotte confirmé. Dans le cadre de son activité au Federal Theatre project (programme du New Deal pour aider les artistes), il avait créé le Negro Theater Project. En 1940, il produisit à Broadway un music hall radical et interventionniste, The craddle Will rock. À cette date et jusqu’en 1943, il a toujours la citoyenneté britannique. Il en résulte, et Houseman le fait remarquer avec jubilation, que le chef de Voice of America, était officiellement étranger (bien que vivant aux États-Unis depuis plus d’une décennie) et de ce fait, de plain-pied avec les nombreux émigrés qui peuplaient la radio gouvernementale.

[36]

Pour l’Italie, Carlo a Prato, connu aux États-Unis et en Italie, comme fin analyste politique ; pour l’Allemagne, Franz Hoellering, journaliste et écrivain…

[37]

La nécessité d’une réorganisation provenait aussi d’une multiplication d’agences d’information nées de la guerre – l’Office of Coordinator of Information, l’Office of Coordinator of Inter-American Affairs, Office of Facts and Figures… – dans lesquelles s’engageaient volontiers ces libéraux interventionnistes pensant ainsi infléchir la politique américaine.

[38]

Voir Thomas F. Troy, Donavan and the CIA : a History of the Establishment of the Central Intelligence Agency, Frederick, Md, University Publication of America, Aletheia, 1981.

[39]

Archibald Mac Leish était à la fois une personnalité littéraire et une figure du monde washingtonien, ce qui le rapprochait d’une autre personnalité française émigrée : Alexis Leger-Saint-John Perse, qu’il avait connu et qu’il admirait. C’est grâce à Mac Leish qu’Alexis Leger put bénéficier, pendant plusieurs années, d’un modeste emploi de conseiller littéraire à la Bibliothèque du Congrès. Mac Leish était un fervent interventionniste et la sortie de son livre The irresponsibles (1940) avait déclenché une polémique passionnée ; il y dénonçait l’esprit apathiquement pacifiste de la nouvelle génération littéraire et le manque de cran des intellectuels américains en général incapables de se mobiliser pour défendre leurs idées lorsque celles-ci étaient en danger de mort.

[40]

« Consolidating Certain War Information Functions into an Office of War Information », Executive order n° 9182, OWI, Entry 6H, Box 4, R.G. 208, NARA, College Park, Washington D.C.

[41]

Denis de Rougemont, Journal d’une époque, 2 septembre 1943, rééd. Paris, Gallimard, 1946, p. 520.

[42]

« Davis denies OWI muffed Job ; will Congress believe ? », News Washington, D.C., 18 décembre 1944.

[43]

John Houseman, op. cit., p. 69 : « Parfois, on avait l’impression de mener deux guerres à la fois, celle officiellement déclarée contre les forces de l’Axe, et l’autre, qui ne provoquait pas mort d’hommes opposait le New Deal de Roosevelt à ses ennemis devenus progressivement de plus en plus frustrés et aigris pendant les dix années de la Présidence ».

[44]

Voir John Morton Blum, V was for Victory, Politics and American culture during WWII, HBJ, 1976, p. 40.

[45]

Directive citée par Allan M. Winkler, Politics of propaganda, the OWI, 1942-1945, New Haven, Yale University Press, 1978, p. 81.

[46]

Warburg cité par Allan M. Winkler, op. cit., p. 86.

[47]

Roosevelt, à l’instar du Département d’État, pensait que la Résistance française était négligeable. De Gaulle l’exaspérait et la France ne lui semblait pas être en mesure de regagner sa place de grande puissance sur l’échiquier international de l’après-guerre. Les leaders de l’OWI exaltaient la Résistance, étaient plutôt favorables à de Gaulle et pensaient, comme les Anglais, que l’Europe d’après-guerre ne saurait être stable sans une France forte et démocratique.

[48]

Denis de Rougemont, op. cit., p. 531.

[49]

Lettre de Vignaux à Wiley concernant la propagande radio lui relatant une interview avec Joseph Barnes de l’OWI, 20 mai 1942, R.G. 226, INT-12-FR-271, NARA, College Park, Washington D.C.

[50]

« Travailleurs de France et de l’Empire, un syndicaliste français vous parle », 29 mai 1942.

[51]

« Travailleurs de la France et de l’Empire, de New York, un syndicaliste chrétien vous parle », 12 juin 1942.

[52]

Jean-Michel Palmier observe le même phénomène de vénération qu’éprouvent à l’égard de Roosevelt les exilés allemands (notamment Thomas Mann qui en fait un « archange du bien ») dans Weimar en exil, Le destin de l’émigration allemande antinazie en Europe et aux États-Unis, Paris, Payot, 1988, p. 695-699.

[53]

Philippe Barrès, De Gaulle, Paris, Plon, 1941.

[54]

Il avait refusé de rejoindre de Gaulle à Londres en 1942. Quant à Lewis Galantière, il était fermement antigaulliste. Voir Yves Courrière, Pierre Lazareff, Paris, Gallimard, 1995.

[55]

Elmer Davis cité par Bruno Ackermann dans Denis de Rougemont, une biographie intellectuelle, tome II, Genève, Labor et Fides, 1996, p. 748.

[56]

Denis de Rougemont, op. cit.

[57]

« OWI Regional Directive France. Week of february 7-14 1943 », OWI, R.G. 208, Entry 6E, Box 3, NARA, College Park, Washington D.C.

[58]

OWI, Pierre Lazareff, R.G. 208, Entry 6D, Box 2, NARA, College Park, Washington D.C.

[59]

Denis de Rougemont, op. cit., p. 514.

[60]

Denis de Rougemont, op. cit., p. 515-516.

[61]

Ceci fut d’autant plus douloureux que sa femme, Hélène Gordon-Lazareff, maîtrisant tout à fait l’anglais, s’adapta parfaitement à l’univers de la presse féminine anglo-saxonne. Elle s’intégra à l’équipe de Harper’s Bazaar puis devint chroniqueuse au New York Times. L’activité effrénée de sa femme le laissait dans une solitude, presque uniquement rompue par les rendez-vous quotidiens avec Saint-Exupéry. À tel point qu’après un échec durement ressenti à Hollywood, où pareil à d’autres, il avait tenté sa chance, il fit une tentative de suicide.

[62]

En 1942, le schéma d’organisation était le suivant : le temps était divisé entre les quatre grandes langues européennes en guerre. Des quarts d’heure étaient transmis, d’abord 3 puis 6 puis 24, à heure fixe selon les langues : l’anglais à l’heure, l’allemand au quart, le français à la demie et l’italien au troisième quart et ainsi de suite. Plus tard, le nombre de pays touchés s’étoffa. Voice of America comptait au printemps 1943 environ 1 000 personnes à son service et émettait en 27 langages.

[63]

Témoignage de Claude Lévi-Strauss à l’auteur.

[64]

Cf. Holly C. Shulman, op. cit., p. 54.

[65]

Denis de Rougemont, « Entretiens », IV, Archives INA.

[66]

John Houseman, op. cit., p. 53.

[67]

Denis de Rougemont, op. cit., p. 514-515.

[68]

Voir Pierre Bourdieu, « Deux impérialismes de l’universel », dans Christine Fauré et Tom Bishop (eds), L’Amérique des Français, Paris, François Bourin, 1992. Paris est prisée comme la capitale culturelle du monde, arbitre de l’élégance et de l’esprit universel. Les Français pratiquent, au moment même où il est en plein déclin, ce discours universalisant (qui se porte de façon privilégiée sur la culture) pour légitimer leur présence et leur combat.

[69]

« Parisian memories », émissions programmées en novembre 1943 avec Denis de Rougemont, Julien Green et Jules Supervielle. R.G. 208, Entry 6B, Box 7, NARA, College Park, Washington D.C.

[70]

Émission de Julien Green, « Ce que l’Amérique pense de la France », archives audiovisuelles, 208 458, NARA, College Park, Washington D.C.

[71]

Claude Lévi-Strauss, entretien avec l’auteur,

[72]

Archives INA, « Philippe Henriot écoute La Voix de l’Amérique », 13 avril 1942.

[73]

« A Study of war communiqués. Methods and results », Research project on communication, OWI, R.G. 208, Entry 413, Box 2203, NARA, College Park, Washington D.C. La même chose existe pour la BBC qui fait elle aussi des enquêtes sur ses auditeurs européens, BBC Surveys of European Audiences.

[74]

Voir Olivier Zunz, Le siècle américain. Essai sur l’essor d’une grande puissance, Paris, Fayard, 2000, chapitre V.

[*]

Maître de conférences à l’université de Lille III, en délégation au CNRS/EHESS-CENA, Emmanuelle Loyer mène actuellement des recherches sur les intellectuels français exilés aux États-Unis pendant la deuxième guerre mondiale.

Résumé

Français

À partir de leur entrée en guerre, les États-Unis s’engagent dans un effort important de propagande contre le nazisme. Support radiophonique de l’Office of War Information, Voice of America figure comme l’une des pièces majeures de ce dispositif et les Français y participent par le biais de son bureau français, la « Voix de l’Amérique », dirigé par Pierre Lazareff et Lewis Galantière. Deux voix prestigieuses, celles de l’intellectuel catholique Jacques Maritain et de Paul Vignaux, intellectuel syndicaliste, servent particulièrement bien cette guerre des ondes américaine. La tâche n’est pourtant pas aisée, à la « Voix de l’Amérique », comme, plus généralement, au sein de l’OWI, ballottés entre la défense des buts de guerre démocratiques et la nécessaire soumission aux impératifs stratégiques. Les émissions françaises de Voice of America vont cependant au-delà de la seule exaltation de l’effort de guerre du gouvernement américain. La radio, qui voit s’exprimer gaullistes comme antigaullistes, forme en effet un milieu très composite incarnant à sa façon la continuité de la culture française outre-Atlantique.

English

Voice of AmericaAn American radio propaganda tool in the hands of French intellectuals As soon as the United States entered the war, it undertook major anti Nazi propaganda. The Office of War Information’s Voice of America was one of the main tools of this system, and the French took part in it through its French office, the “Voix de l’Amérique”, directed by Pierre Lazareff and Lewis Galantière. Two prestigious intellectual voices, that of the Catholic Jacques Maritain, and Paul Vignaux, the trade unionist, were particularly effective in this war of American air waves. It was not an easy job, either at the “Voix de l’Amérique” or within the OWI, torn between the defense of democratic war aims and the necessary submission to strategic imperatives. But the French programs of the Voice of America went beyond the mere exaltation of the American government’s war effort. The radio that broadcast both gaullists and antigaullists formed a very composite circle embodying the continuity of French culture overseas.

Plan de l'article

  1. ? La guerre des ondes
  2. ? L’OWI : une agence de propagande américaine
  3. ? « Des français, d’Amérique, vous parlent… »
  4. ? Paris à New York

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