2003
Vingtième siècle
Vingtième siècle signale
Vingtième siècle signale
Espagnes fin de (19e) siècle
C’est une manière comme une autre, et non la moins agréable, de prolonger la lecture de notre récent numéro spécial sur la transition démocratique espagnole. La splendide exposition Manet/Velázquez explique la publication dans 48/14, la revue du Musée d’Orsay, de cinq précieux articles, de Caroline Mathieu, Jordi Canal, Pascal Rousseau, Philippe Martel et Noémie Giard, dont chacun a ses prolongements au 20e siècle, qu’il s’agisse de l’esthétique du noucentisme ou de la réception française du modernisme catalan. Le bruit court que cette revue, dont l’ouverture interdisciplinaire reste – nous l’avons dit ici à plusieurs reprises – l’un des premiers attraits, serait menacée d’un plus strict repli sur la seule histoire de l’art. On fait ici le vœu que sa direction sache résister à la tentation de la claquemurer, comme aurait dit Renan, dans un conventicule de « spécialistes ». (48/14. La revue du Musée d’Orsay, n° 15, automne 2002, 114 p., 11 €.)
La revue Sociétés et représentations fournit dans sa livraison d’avril 2002 un dossier très complet et, à plusieurs égards, fort neuf, sur la question « Histoire et archives de soi ». Le numéro coordonné par Philippe Artières et Dominique Kalifa permet de mesurer combien l’histoire fondée sur l’utilisation d’archives personnelles s’est renouvelée. L’ensemble des contributions invite donc à dépasser le clivage artificiel entre l’intime et le public, à questionner le rapport du témoin à l’historien, à s’interroger non seulement sur les conditions de production du témoignage, mais aussi sur les « communautés textuelles » à l’œuvre. Dans le foisonnement de textes offerts à la lecture, on relèvera, sans souci d’exhaustivité, la réflexion sur le statut de l’archive orale de Vincent Duclert, un entretien avec Philippe Lejeune ou la présentation de recherches plus concrètes, consacrées aux écritures sous la Restauration (Corinne Pelta), à l’autobiographie du criminel Pierre-François Lacenaire (Anne-Emmanuelle Demartini) ou à des lettres d’anarchistes français emprisonnés à Barcelone (François Godicheau). Plusieurs contributions portent sur le statut du je dans l’écriture de l’histoire : Christophe Prochasson s’interroge sur la subjectivité de l’historien et Philippe Carrard analyse le refus d’Arlette Farge de privilégier l’egohistoire. Des transcriptions d’archives privées, tels ce récit de bagnard ou ce témoignage reçu par Michel Foucault à l’époque du Groupe d’information sur les prisons, puis des comptes rendus d’ouvrages viennent compléter cet ensemble dense et passionnant (Sociétés et représentations, n° 13, avril 2002, Publications de la Sorbonne, 372 p., 21 €.)
Sous le titre Il Concilio inedito. Fonti del Vaticano II (Bologne, il Mulino, 2001, 168 p.), Massimo Faggioli et Giovanni Turbanti publient un état des lieux des archives du Concile à travers le monde. Ont été recensés et classés par ordre alphabétique les acteurs – évêques, supérieurs, experts, invités – susceptibles de conserver des documents. Chaque notice précise le résultat de la recherche, la réponse positive ou négative des intéressés ou de leurs ayant droits, les conditions d’accès aux fonds et, lorsqu’elle existe, la bibliographie disponible. L’inventaire est précédé d’une introduction qui retrace les étapes de la constitution de l’Archivio del Concilio Vaticano II à Rome à l’initiative de Paul VI. Publié par les soins de l’Istituto per le Scienze religiose de Bologne, cet ouvrage complète la monumentale Histoire du concile Vati-can II entreprise depuis plus d’une décennie par une équipe internationale dirigée par Giuseppe Alberigo, dont trois volumes sont déjà parus en français.
Paul Airiau publie une anthologie de l’antisémitisme catholique depuis la Révolution française. 24 longs documents – 12 par siècle – y sont accompagnés de l’indispensable appareil critique. Une partie des textes retenus pour le 20e siècle (Mgr Delassus, Mgr Jouin, André de la Franquerie) relèvent encore de la tradition apocalyptique à laquelle Airiau a consacré en 2000 un ouvrage chez le même éditeur (L’Église et l’Apocalypse, du 19e siècle à nos jours). L’antisémitisme nourrit aussi le catholicisme intransigeant d’inspiration maurrassienne et/ou néo-thomiste (Dom Jean-Martial Besse, Marcel de Corte, Xavier Vallat). De Léon Bloy (1906) à Daniel-Rops (1945) en passant par Maritain en 1921, le recueil pointe enfin les ambiguïtés dont le « philosémitisme chrétien » a mis de longues décennies à se déprendre (L’antisémitisme catholique aux 19e et 20e siècles, Paris, Berg International Éditeurs, 2002, 167 p.).
Sous le titre « Chrétiennes », la revue Clio. Histoire, femmes et sociétés (n°15) revient sur une question à laquelle un numéro avait déjà été consacré en 1995. Sous la direction de Mathilde Dubesset et Geneviève Dermenjian, le volume aborde le syndicalisme chrétien féminin dans la France de l’entre-deux-guerres (Jocelyne Chabot) et explore les terres allemande (Edith Franke) et grecque (Katerina Seraïdi). Notons aussi l’article de Jean-Paul Willaime sur « les pasteures et les mutations contemporaines du rôle du clerc ». La religion et les femmes, c’est aussi le titre sous lequel le Centre régional d’histoire des mentalités de l’université Paul-Valéry (Montpellier 3) a publié fin 2002 les actes de la dixième université d’été d’histoire religieuse tenue à Bordeaux en juillet de l’année précédente. Gérard Cholvy coordonne l’ouvrage dont plusieurs textes sont consacrés au 20e siècle, en particulier ceux de Bruno Dumons et de Corinne Bonafoux-Verrax sur les ligueuses et la suggestive analyse qu’Isabelle Saint-Martin consacre au rôle des femmes catéchistes dans la transmission de la foi.
L’ambition du colloque organisé à Nanterre en mars 2000, telle que l’expose Jean Garrigues, responsable de l’édition des actes, dans son introduction, était d’inciter les historiens à se réapproprier un « champ » dont ils ne devraient pas laisser l’étude « aux sociologues, aux politologues ou aux professionnels du lobbying ». Plutôt qu’à l’interdisciplinarité, l’heure serait donc à la reconquête. Avouons-le, on hésite un peu à s’en réjouir. Reconnaissons aussi que le comparatisme apparemment promis par le titre des actes n’est pas vraiment au rendez-vous. Une partie, la quatrième et dernière, est consacrée au « modèle américain » ; mais seule la communication de Dominique Jacomet sur le « cycle d’Uruguay » s’essaye à confronter les « stratégies d’influence » des producteurs de textile et d’habillement des États-Unis et de l’Europe. L’ensemble, structuré, ordonné thématiquement, a un peu l’apparence d’un « salon du lobbying », où les groupes de pression économiques voisinent avec les sociétés savantes et les communautés religieuses. Il y a beaucoup à apprendre, dans ce qui se donne explicitement pour un nouveau chantier, et, comme il se doit en pareil cas, il reste beaucoup à approfondir (Jean Garrigues (dir.), Les groupes de pression dans la vie politique contemporaine en France et aux États-Unis de 1820 à nos jours, Rennes, PUR – Fondation Carnot, 2002, 314 p.).
La diplomatie française des années 1920
Jacques Seydoux, chef de la section des relations commerciales au Quai d’Orsay après la première guerre mondiale, figure que les travaux de Denise Artaud, Jacques Bariéty et Georges-Henri Soutou ont rendu familière, méritait l’étude que Nicole Jordan, après l’avoir présentée en décembre 1999 au colloque du CEHD organisé par Maurice Vaïsse, publie dans le dernier numéro de The English Historical Review. Elle éclaire les dissensions entre les militaires, attachés aux alliances à l’Est comme à un dogme intangible, et les diplomates enclins, après l’échec de l’occupation de la Ruhr, à rechercher une entente avec l’Angleterre et l’Allemagne (Nicole Jordan, « The Reorientation of French Diplomacy in the mid-1920s : the Role of Jacques Seydoux », The English Historical Review, vol. 117, n° 473, septembre 2002, p. 867-888.).
La police politique en Union soviétique (suite)
Les Cahiers du monde russe poursuivent la publication des résultats des premières recherches réalisées, grâce aux archives désormais ouvertes, sur les formes et les méthodes de la « terreur » dans l’Union soviétique d’avant la seconde guerre mondiale. On lira d’abord la suite de l’étude de Nick Baron, qu’on pourrait désigner comme une monographie régionale du Goulag, sur les origines, l’expansion et le fonctionnement du système « spécial » des camps en Carélie entre 1923 et 1939. Puis l’article (en allemand) de Rolf Binner et Marc Junge sur « les groupes visés par le Prikaz n° 00447 et la Grande Terreur vue à travers ce Prikaz », c’est-à-dire l’opération du 30 juillet 1937 menée contre les anciens koulaks, les criminels, les communautés et groupes religieux, les anciens membres des partis politiques et de l’appareil d’État tsariste, les cosaques et les Blancs, en somme la plus importante campagne d’arrestations massives jamais exécutée par la police secrète (Cahiers du monde russe, 43/1, janvier-mars 2002, p. 139-228.).
Le Moyen-Orient entre deux guerres
La Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée publie les actes d’une table ronde tenue le 16 novembre 1998 sous le titre initial « Une décennie intellectuelle au Moyen-Orient (1924-1936) ». Réunies, par les soins d’Anne-Laure Dupont et Catherine Mayeur-Jaouen, et sous un autre titre, « Débats intellectuels au Moyen-Orient dans l’entre-deux-guerres », les communications forment un substantiel et important volume, et se distribuent en trois parties, la première sur le thème « État et nation », la deuxième consacrée à « la réforme de l’islam et la redéfinition du rôle des oulémas », la dernière relative aux « lettrés et intellectuels au service de la transformation sociale » (Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée, n° 95-96-97-98, « Débats intellectuels au Moyen-Orient dans l’entre-deux-guerres », Édisud, 2002, 551 p.).
Belle livraison de la revue Quaderni storici, dans laquelle Alessandro Triulzi réunit six articles sous le titre « La colonia : Italiani in Eritrea » et Carlo Ginzburg dédie à Adriano Sofri un essai intitulé « Tolleranza e commercio. Auerbach legge Voltaire » (p. 259-283). Du dossier, on retiendra particulièrement, outre quelques contributions biographiques utiles, les recherches sur l’éducation, l’ethnologie appliquée à l’administration et les perceptions identitaires à la frontière entre Éthiopie et Érythrée, menées successivement par Giulia Barrera (p. 21-53), Gianni Dore (p. 189-220) et Federica Guazzini (p. 221-258). (Quaderni storici, 109, 1/2002, 301 p., 27,50 €.)
Prisonniers coloniaux dans la France occupée
Dans un article que vient de publier la revue French Historical Studies, Martin C. Thomas se penche sur le sort des prisonniers de guerre français d’origine coloniale pendant la seconde guerre mondiale. Leur nombre total, jamais clairement établi par le gouvernement de Vichy, s’est élevé à 50 000 au minimum après la défaite de 1940. On n’est guère surpris qu’ils aient subi les effets de la politique raciste de l’État français, qui, en dépit de ses déclarations officielles, ne les a protégés, si l’on peut dire, qu’au temps de sa propre agonie, en 1944 (Martin C. Thomas, « The Vichy Government and French Colonial Prisoners of War, 1940-1944 », French Historical Studies, 25 (4), automne 2002, p. 657-692.).
Une autre zone d’ombre de la période de l’occupation se trouve, au même moment, éclairée d’un point de vue local, et normand : le marché noir et les réactions paysannes face aux réglementations de la production laitière et aux réquisitions, destinées à satisfaire à la fois les exigences des Allemands et celles du ravitaillement des Français. Il est de ces curiosités utilement incongrues en nos temps de promotion des produits « du terroir » (Antoine Cardi, « La bataille du beurre fermier dans le Calvados pendant la seconde guerre mondiale : la revendication d’une autonomie paysanne », Annales de Normandie, 52 (2), janvier 2002, p. 163-180.).
La belle obstination des Amis du Vieux Guérigny permet la parution régulière du Marteau Pilon, revue d’histoire de la métallurgie nivernaise, qui en est à son quatorzième tome. Guy Thuillier y lance un appel « Pour une histoire européenne de la métallurgie » auquel on ne peut que s’associer (Le Marteau Pilon. Histoire de la métallurgie nivernaise, t. 14, juillet 2002, 141 p.). De leur côté, Peter Ackers et Jonathan Payne proposent, dans Social History, de « repenser le récit militant » à partir duquel a été, selon eux, construite l’historiographie de l’activité minière en Grande-Bretagne dans ses rapports avec la nationalisation, depuis la grève générale de 1926 jusqu’aux ultimes conflits de 1984-1985. Contestant la validité générale d’une sorte de norme unique, reproduisant, d’un mouvement à l’autre, un même schéma de lutte de classe, les auteurs s’appuient sur un éventail de sources dont ils assument vaillamment le caractère « impressionniste » (« Before the storm : the experience of nationalization and the prospects for industrial relations partnership in the British coal industry, 1947-1972 – Rethinking the militant narrative », Social History, 27 (2), mai 2002, p. 184-209.).
D’Henri V à François Furet
La revue French History a choisi de faire voisiner, dans sa livraison de décembre 2001, un article de Martin Simpson sur la mort d’Henri V et ses effets sur le légitimisme puis un de Michael Scott Christofferson sur « François Furet entre histoire et journalisme, 1958-1965 », à partir du dépouillement de France Observateur. Entre les deux, on apprendra beaucoup à la lecture de l’étude comparative d’Anja Johansen sur l’utilisation des forces armées au service du maintien de l’ordre public en France et en Allemagne entre 1890 et 1914 (French History, 15 (4), décembre 2001, p. 378-447.).
Institutions publiques, entreprises, associations se sont dotées et se dotent encore de comités d’histoire chargés, liste non exhaustive, de recueillir des archives, d’encourager la recherche et de soutenir, parfois financièrement, les chercheurs. Un guide recense l’ensemble de ces initiatives. Fort bien conçu, il rendra de précieux services aux historiens novices et confirmés (Florence Descamps, Sophie Cœuré, Valérie Lambert-Moreau, Guide des Comités d’histoire et des services historiques, 152 p., 2002, disponible sur demande au Club des Comités d’histoire, SIG, 19 rue de Constantine 75340 Paris Cedex 07).
Histoires de mélomanes (suite)
Nous saluions récemment ici même le regain de curiosité des sciences sociales pour les pratiques et les goûts musicaux. La dernière livraison de la Revue de musicologie en apporte une confirmation que nous ne pouvons passer sous silence. L’essai historiographique et l’article de Sophie Maisonneuve sur « Le disque et ses sociabilités comme agents de changement culturel dans les années 1920 et 1930 en Grande-Bretagne », la contribution d’Olivier Roueff sur le jazz et le retour d’Esteban Buch sur la « réception de la réception de Beethoven » illustrent, parmi d’autres, la capacité du groupe de recherche « Musiques/Pratiques » à faire exister, selon le vœu de l’un de ses animateurs, Antoine Hennion, préfacier de ce numéro, un véritable dialogue interdisciplinaire, d’où, fort heureusement, l’histoire n’est pas absente (Revue de musicologie, 88(1), 2002, 259 p.).
Francesco Rosi, cinéaste et citoyen
Études cinématographiques choisit fort à propos le moment où tant d’auteurs de diverses provenances invitent à se retourner, non sans de bien compréhensibles nostalgies, vers les sixties, pour célébrer Francesco Rosi, qui appartient précisément à la génération de cinéastes italiens révélée autour de 1960. De la première guerre mondiale (Les hommes contre, 1970, film analysé ici sans complaisance par Laurent Véray) aux rouages des complots d’État mis à nu dans Cadavres exquis (1976), il n’est guère d’aspects majeurs du 20e siècle italien qui aient échappé au regard militant et à la sensibilité d’un réalisateur particulièrement heureux dans ses mises en scène du Sud et de la Sicile – que l’on songe à Salvatore Giuliano (1961) ou à l’inoubliable adaptation du livre de Carlo Levi, Le Christ s’est arrêté à Eboli (1979). Les pages et les entretiens de Rosi lui-même, puis les articles réunis à leur suite et la filmographie établie par Jean A. Gili, sont donc très bien venus (Études cinématographiques, vol. 66, Paris – Caen, Lettres modernes – Minard, 2001, 253 p., 21,34 €.).