Vingtième Siècle. Revue d'histoire
Presses de Sc. Po.

I.S.B.N.2724629450
164 pages

p. 131 à 158
doi: en cours

Veille sur la revue
Vous consultez

Librairie

no 77 2003/1

2003 Vingtième siècle Librairie

Librairie

Relations sociales et monde du travail

Ruhlmann Jean, Ni bourgeois, ni prolétaires. La défense des classes moyennes en France au xx e siècle, Paris, Seuil, 2001, 461p., 24 €
Cet ouvrage, qui prolonge une thèse de doctorat, est une synthèse difficile et néanmoins riche d’enseignement sur les classes moyennes, longtemps ignorées des historiens. « Ni bourgeoises, ni prolétaires », les classes moyennes s’identifient par des définitions en creux. Renonçant non sans raison à tout critère quantitatif, Jean Ruhlmann analyse les classes moyennes par l’étude des organisations de défense, des modes d’action, des représentations et du discours. Le plan est thématique même si chaque chapitre valorise trois temps : la Belle Époque qui voit naître les associations de défense des classes moyennes, le Front populaire durant lequel, en octobre 1936, les classes moyennes rompent avec le pouvoir sans pour autant adhérer aux idées fascistes et enfin l’après 1945 marqué par la mise en place de l’État-Providence qui les concerne directement. Le long terme permet de répondre à la question fondamentale du rapport des classes moyennes aux Troisième et Quatrième Républiques et de mesurer leur importance comme force de cohésion sociale par les partis politiques. Si on peut regretter que les classes moyennes salariées ne soient traitées qu’incidemment, on apprécie la pertinence des questionnements. Les réponses sont beaucoup moins claires et la responsabilité n’en incombe pas à l’auteur mais à l’hétérogénéité des classes moyennes, à la contradiction fondamentale qui existe entre la nécessité d’une démarche collective et l’individualisme, entre la méfiance du tout État et les exigences de protection. La diversité des réponses est en réalité le reflet des difficultés de toute recherche sur les classes moyennes mais cet ouvrage montre qu’il existe bien des formes d’identification, même si elles n’obéissent pas aux modes opératoires de classes sociales clairement définies.
Sylvie Guillaume
Marec Yannick, Bienfaisance communale et protection sociale à Rouen (1796-1927). Expériences locales et liaisons nationales, Paris, Association pour l’étude de l’histoire de la Sécurité sociale, La Documentation française, coll. « Comité d’histoire de la Sécurité sociale », 2002, 2 volumes, 1362 p., 68 €
L’ouvrage reproduit la quasi-totalité d’une thèse d’État où sont abordées, sur la longue durée, les multiples formes que la protection sociale a prises à Rouen de 1796 à 1927. Les initiatives communales et privées sont décrites, en même temps que l’arrière-plan social et politique. Au cœur de l’ouvrage, le « système rouennais », solution « communale et républicaine » des problèmes sociaux, mis en place par les élus entre 1881 et 1887. Ce « système rouennais » repose sur la priorité donnée aux secours à domicile délivrés par le bureau de bienfaisance, y compris des secours médicaux, et non sur l’hospitalisation des malades, vieillards et invalides. La ville est quadrillée par cinq dispensaires au personnel laïque, des critères précis sont établis pour l’admission aux secours, et des enquêtes menées par un personnel salarié. Le système fonctionne sur ces bases jusqu’à la guerre de 1914. Sa remise en cause, outre des circonstances locales, viendra de la mise en place d’une législation nationale (lois de 1893 sur l’assistance médicale gratuite et de 1905 sur l’assistance aux vieillards, infirmes et incurables), et de la médicalisation progressive de l’hôpital, qui réduisit la portée des soins à domicile. Une dernière partie (1900-1927) étudie minutieusement les initiatives communales, départementales et mutualistes, jusqu’à la veille de la loi sur les assurances sociales qui modifie profondément les bases de la protection sociale en la faisant reposer sur l’assurance et non l’assistance.
Jean-Luc Marais
Downs Laura Lee, L’inégalité à la chaîne. La division sexuée du travail dans l’industrie métallurgique en France et en Angleterre, Paris, Albin Michel, coll. « L’évolution de l’humanité », 2002 (1995 pour la première version anglaise), 463 p., 22,90 €
Dans nos représentations collectives, l’ouvrier des industries métallurgiques, le « métallo », demeure, aujourd’hui encore, un homme. C’est pourtant au cours de la première guerre mondiale, lorsqu’il faut remplacer les hommes mobilisés, que les femmes font leur entrée massive dans le secteur, sous la figure de la « munition-nette ». Pour être plus tardive que dans d’autres branches, cette modification de la composition sexuée de la main-d’œuvre, étudiée ici dans les usines de France et d’Angleterre, n’en emprunte pas moins les mêmes voies. Elle se produit, en effet, à la faveur d’une profonde modification de l’organisation du travail, née de la nécessité de produire rapidement et en grand nombre les armes que réclame le front et qui passe alors par la mécanisation et la rationalisation du travail. La redéfinition des savoir-faire et des qualifications au sein des nouveaux ateliers, coïncidant avec l’arrivée des femmes, se traduit d’emblée en termes sexués : certains travaux sont décrétés masculins, d’autres féminins, les seconds étant systématiquement considérés comme non qualifiés et nettement moins bien payés que les premiers. Pour légitimer ces pratiques, les discours patronaux, abondamment analysés ici, font appel à une naturalisation des compétences des ouvrières (habileté, minutie et patience seraient des qualités féminines par essence) et revisitent à leur gré la nature féminine, dite inapte au commandement, à la créativité ou à l’initiative. Ainsi justifiée, la sexuation des postes ne peut alors être brutalement remise en cause à l’issue du conflit et les ouvrières, renvoyées dans leur foyer. Les discriminations sexuelles qui ont accompagné l’emploi des femmes sont par conséquent durablement installées. S’il en était encore besoin, la preuve est une fois de plus administrée que le genre est une variable fondamentale pour comprendre l’histoire du travail.
Anne-Sophie Beau
Cohen Yves, Organiser à l’aube du taylorisme. La pratique d’Ernest Mattern chez Peugeot, 1906-1919, Besançon, Presses universitaires franc-comtoises, 2001, 490 p., 29 €
Au début du 20e siècle, l’ingénieur Ernest Mattern réalise un ensemble de transformations dans l’organisation des usines Peugeot, dont il devient rapidement directeur technique : interchangeabilité des pièces, emploi rationnel et contrôlé du travail, affirmation d’un esprit mécanicien coordonnant toujours plus étroitement la production, recomposition de la paix sociale, recherche infatigable, enfin, des moyens d’accroître la productivité. Mais l’apport essentiel du livre mérite d’être précisé. Fait rare dans ce milieu, Mattern écrit pour raconter, présenter et justifier une « histoire tellement extraordinaire qu’elle peut paraître invraisemblable ». Yves Cohen, qui avait su dénicher ces sources, se refuse à en faire l’illustration, par exemple, d’une histoire de la rationalisation de l’industrie française, de l’introduction des méthodes américaines ou encore de la diffusion du taylorisme. Par une critique scrupuleuse de ces documents autobiographiques, il restitue l’engagement de l’organisateur dans la vie de l’usine, retrace les pratiques et la façon dont elles s’inscrivent dans des objets, des lieux, des temps, des pensées, des personnes. À travers cette action, le lecteur retrouve un monde industriel qui, en passant à la production de grande série, contribue à l’invention du 20e siècle. Enfin, ce livre est une mine : mobilisant dans son cheminement le fruit de vingt années de recherches, il comporte une recension fine et érudite des champs historiographiques rencontrés, sans s’interdire, au besoin, de converser avec d’autres sciences sociales.
Nicolas Hatzfeld
Horne Janet R., A Social Laboratory for Modern France. The Musée social and the Rise of the Welfare State, Durham et Londres, Duke University Press, 2002, 353 p., prix non communiqué
Le projet était somme toute peu ambitieux : pérenniser le pavillon d’économie sociale de l’Exposition universelle de 1889. Les maquettes, machines et divers documents partirent pour le Conservatoire national des Arts et Métiers mais cela ne semblait pas suffisant à Émile Cheysson et Jules Siegfried qui estimaient bien plus important de développer la réflexion autour des travaux déjà réalisés et d’impulser la recherche. C’est de leur rencontre avec le comte Aldebert Pineton de Chambrun, notable fortuné, sans héritier et passionné par les questions sociales de son temps, que naquit une fondation que le mécène dota notamment de son hôtel particulier de la rue Las Cases, qui en est toujours le siège. Là, au sein de cette structure indépendante et en un lieu qui se veut préservé de tout sectarisme, qualité rare, se rencontraient alors nombre d’intellectuels et de militants. Parmi eux, les créateurs d’institutions mutualistes et les hommes à l’origine des lois sociales parmi les plus essentielles entre la fin du siècle et la débâcle (sur l’hygiène urbaine, l’habitat social, les assurances agricoles, les assurances sociales) échangeaient leurs expériences et influençaient leur cadets. C’est sur cet aspect qu’insiste l’auteur, qui voit là un atelier de la réforme sociale, véritable laboratoire de la modernisation de la France.
Janet Horne, qui a su tirer profit de ce qu’il appelle ses « excursions rue Las Cases », est l’auteur de nombreux articles et d’une thèse soutenue il y a dix ans à l’université de New York sur les vingt premières années du Musée social. Ce livre n’en est pas seulement la synthèse, mais poursuit et développe une réflexion elle aussi largement enrichie d’échanges. Après l’ouvrage collectif édité sous la direction de Colette Chambelland (Le Musée social en son temps, Paris, Presses de l’École normale supérieure, 1998, 402 p.), auquel Janet Horne a contribué, celui-ci est le second publié en moins d’une demi-décennie sur une institution véritablement fondatrice et dont nous pouvons aujour-d’hui appréhender le rôle réel.
Christian Chevandier
Jordan Samuel, Chocolats Villars S.A. (1901-1954). Le parcours d’une entreprise atypique, « Aux sources du temps présent », Université de Fribourg, 2001, 287 p., prix non communiqué
Même si elle n’en épuise pas l’intérêt, la question de l’innovation commerciale est au cœur de ce livre qui retrace l’histoire d’un des fleurons de l’industrie suisse du chocolat. Née en 1901, l’entreprise connaît des débuts difficiles. C’est sa sortie du cartel du chocolat contrôlé par les grandes sociétés et, surtout, l’adoption en 1911 de la vente directe grâce à la création d’un réseau de succursales et une stratégie publicitaire fondée sur la défense du consommateur à qui sont promis qualité et prix bas, qui assurent la croissance soutenue des ventes et des profits. Cependant, Villars commet l’erreur de se cantonner au marché intérieur et, à partir de 1934, vit sur ses acquis. Confrontée à une concurrence renforcée sur le marché du chocolat, l’entreprise, anesthésiée par une croissance qui assure de beaux dividendes, choisit après la guerre de rester fidèle à la stratégie qui a fait son succès alors même que sa politique de prix bas se retourne contre elle en lui donnant l’image d’une marque bas de gamme, que l’affirmation d’un commerce de mieux en mieux organisé la met sur la défensive et que la montée en puissance des coopératives lui enlève le monopole de la défense du consommateur. Incapable de faire évoluer l’image de ses produits comme ses méthodes de distribution alors que la consommation s’élargit, Villars voit ses ventes et ses profits s’affaisser. Mal en point, cette PME familiale tombe après 1968 dans le giron de grands groupes. C’est dire combien une entreprise qui n’innove plus est fragile.
Jean-Claude Daumas
Vigreux Jean et Wolikov Serge, Vignes, vins et pouvoirs, Dijon, Éditions universitaires de Dijon, coll. « Territoires contemporains », Cahiers de l’IHC, numéro 6, 2001, 153 p., 12,20 €
Ce petit recueil d’articles de l’université de Bourgogne remet le vin et le vignoble (surtout de Bourgogne) dans son contexte non seulement économique et social mais aussi politique et culturel.
Il porte sur le 20e siècle, notamment l’entre-deux-guerres, lorsque la viticulture française fut frappée par la crise du phylloxéra, par la surproduction et par les lois américaines de la prohibition, qui aident à expliquer le renouveau d’anti-américanisme à cette époque. La législation sur l’Appellation d’origine contrôlée (1919) fut utilisée pour surmonter ces crises, mais plusieurs études montrent qu’elle n’a pas trouvé un consensus fort dans le monde viticole. Les articles de Jean-Marc Bourgeon et Olivier Jacquet démontrent en particulier que cette législation était défendue par les petits propriétaires montants et leurs syndicats mais critiquée par les négociants qui se fiaient aux grands crus pour attirer la clientèle, même s’ils n’étaient pas étrangers au coupage du vin régional avec du raisin venu d’ailleurs. Dans les années 1930, les syndicats et les inspecteurs parvinrent d’ailleurs à faire condamner pour fraude certains négociants et hôteliers. L’article de Gilles Laterté montre que la défense du vin français fut aussi assurée dans l’entre-deux-guerres par la promotion de la marque dans le contexte d’une célébration de la gastronomie et du folklore régional, avec notamment la fondation du prix de la Paulée du Meursault en 1932 par Jules Lafon, propriétaire de vignes à Meursault.
Jean Vigreux étudie quant à lui la seconde guerre mondiale à travers le ruralisme du maréchal Pétain, illustré par le don en 1943 d’une partie du domaine de l’Hospice de Beaune. Il est cependant dommage que l’on n’apprenne pas plus d’éléments sur les prix fantastiques du vin sur le marché noir pendant l’Occupation. Pour la période plus récente, Jean-Philippe Martin et Thibaut Pécheux étudient les efforts des caves coopératives et de certains notables au bras long pour obtenir la reconnaissance des vins méprisés du Midi comme du Tonnerrois.
Ce livre fait ainsi le point sur les études actuelles bourguignonnes et offre un outil de travail utile, à la fois par l’inventaire des archives publiques et privées dressé par la directrice des archives municipales de Dijon et par une bibliographie complète d’une vingtaine de pages.
Robert Gilde

Villes et territoires

Larroque Dominique, Margairaz Michel, Zembri Pierre, avec la collaboration de Geneviève Chauveau, Nicolas Neiertz, Marie-Noëlle Polineau, Paris et ses transports xix e-xx e siècles. Deux siècles de décisions pour la ville et sa région, Paris, Éditions Recherches, 2002, 399 p., 30,50 €
Casse-tête récurrent pour les édiles municipaux, la question des « embarras » de Paris n’est pas née avec le développement automobile du siècle dernier. Si pour les 19e et 20e siècles, la bibliographie est relativement abondante sur tel ou tel point particulier, on ne disposait pas encore d’une étude générale de la prise des décisions concernant le développement des transports parisiens. Encore faudrait-il préciser que nous avons ici une histoire des seuls transports en commun, précision que les auteurs auraient dû ajouter au moins dans leur titre, sinon dans un avertissement au lecteur, tant il est vrai que la question automobile, traitée certes par ailleurs, est liée à celle du métro et de l’autobus. Ce regret liminaire n’enlève rien à l’intérêt d’un ouvrage issu d’une heureuse collaboration entre les services de la recherche de la RATP et les meilleurs spécialistes – historiens et géographes – de ces sujets.
Attachés à faire l’histoire d’un processus de décision, les auteurs exposent clairement leurs présupposés méthodologiques. D’abord, l’analyse de la décision, pour ne pas se perdre dans les méandres des aléas des situations politiques et des conjonctures fluctuantes de l’économie, doit se faire sur la longue durée (ici un siècle et demi d’histoire des transports dans la région parisienne). Ensuite, « le processus de décision ne saurait être analysé en dehors de la configuration administrative et politique du moment, si différente entre les débuts de la Troisième République et nos jours ». Ce qui implique une attention soutenue au rôle des acteurs autant qu’à l’histoire des structures. Enfin, en dehors de la complexité de tout processus de décision, on ne peut qu’être frappé concernant les villes et les transports urbains, de l’importance du poids du passé dans des orientations que les techniciens ou les politiques auraient volontiers considérées comme neuves. L’ensemble de l’ouvrage illustre avec pertinence ces principes. Reste que les auteurs hésitent sur les hiérarchies à introduire dans l’analyse des processus décisionnels. Cela les entraîne dans une distinction, intéressante si ce n’est totalement convaincante, entre « grandes » et « petites » décisions.
On suit ainsi à travers l’histoire du métro depuis ses premiers projets des années 1870 jusqu’aux récentes réalisations de Météor et d’Éole, ainsi qu’à travers les heurs et malheurs du tramway – de son ascension dans la seconde moitié du 19e siècle à son abandon en 1938 et à sa renaissance en 1984 à Saint-Denis – les grands débats politiques et sociaux attachés à des choix loin d’être uniquement techniques : qui doit s’occuper des transports urbains ? À qui en revient le financement et l’exploitation ? Est-ce un service public ? Ces questions sont à la fois politiques, sociales, économiques, techniques et culturelles. Elles recouvrent celle, fondamentale, du rôle de l’État. Elles expliquent, aussi, la politisation des débats relatifs aux transports, récurrente pendant toute la période. De ce point de vue la comparaison entre les discussions sur la tarification basse de la seconde moitié du 19e siècle et les polémiques sur les effets de la carte orange sur les comptes de la RATP à la fin du suivant, est tout à fait éclairante.
On souscrira à la conclusion des auteurs : « L’histoire de la décision en matière de transports urbains nous a conduits à brouiller, au moins en partie, les pistes balisées et à traverser le champ politique selon des clivages spécifiques. Signe qu’il s’agissait bien d’une histoire à part entière ».
Danièle Voldman
Bernhardt Christophe et Massard-Guilbaud Geneviève (dir.), Le démon moderne. La pollution dans les sociétés urbaines et industrielles d’Europe, Clermont-Ferrand, Presses universitaires Blaise-Pascal, 2002, 465 p., 29 €
En mai 2000, se sont tenues à Clermont-Ferrand les premières rencontres internationales pour l’histoire de l’environnement urbain. Partant du constat que ce domaine était encore peu exploré, les participants, invoquant l’ombre tutélaire d’Alain Corbin et du Miasme et la jonquille, ouvrage précurseur paru en 1986, ont résolument placé leurs interrogations dans le champ de l’histoire des représentations. Considérant que la pollution était un concept éminemment culturel, les auteurs, en utilisant le caractère démoniaque de leur objet pour titrer les actes de leur rencontre, ont voulu rendre la pollution « à son champ sémantique originel, celui du religieux ». Histoire culturelle donc, dont on doit cependant définir les contours, sagement déclinés ici selon ses aspects politiques, techniques, sociaux et – pour être historiquement corrects – de genre.
Il est en effet important de rappeler que « les inquiétudes collectives en matière d’environnement sont à la fois le reflet des angoisses sociales du moment et contribuent à les forger ». Ainsi, le débat sur le dépérissement des forêts allemandes au début des années 1980, étrangement semblable aux discussions des années 1850, ne semble pas avoir de fondement scien-tifique, puisque la surface des bois, loin de reculer devant l’urbanisation, s’est étendue. Avec l’étude de plusieurs cas de ce type, les auteurs peuvent étayer l’idée forte que « les origines modernes du concept de pollution aident à comprendre la signification sociale et non purement technique et scientifique qu’il faut lui attribuer, quelle que soit l’époque considérée ». Mais on saura gré aux auteurs ne n’avoir pas totalement cédé au tout culturel et d’avoir également abordé, avec parfois trop de précaution et de timidité, les aspects techniques de la pollution, celle engendrée par les industries chimiques ou gazières par exemple.
En fait, l’étude de la pollution permet aux auteurs d’argumenter un plaidoyer pour une histoire désenclavée. Ainsi, à travers l’exemple des eaux usées à Paris, se dessinent les liens indissociables entre l’histoire des vidanges, celle de l’industrie de l’azote, des engrais, de l’agriculture, autant que celle des services publics, de l’administration parisienne et des marchés immobiliers. Cet aspect politique est largement développé, notamment avec une comparaison à l’échelle européenne. Il semble clair que le retard français en matière de protection environnementale, voire son impuissance, est largement dû au centralisme. Comme si une autonomie municipale forte était une « condition favorable à la mise en œuvre d’une politique industrielle cohérente, à condition qu’elle soit doublée de la volonté et de la capacité à faire appliquer la réglementation ». En ce sens, l’histoire de la création d’un ministère de l’Environnement en France au début des années 1970 révèle elle aussi les interactions entre les impératifs économiques, les manœuvres politiques et les choix sociétaux.
Sur ces derniers, la comparaison entre d’un côté l’attitude fataliste de la classe ouvrière au 19e siècle devant les dangers de l’industrie vis-à-vis de la nature et du cadre de vie, de l’autre les mouvements de la fin du siècle suivant – anti-nucléaire en Allemagne ou contre la politique routière en Grande-Bretagne – est pleine d’enseignement. La lutte contre les « souillures » rurales et urbaines, nécessité pour les uns, luxe de riches pour les autres, échappe rarement au danger de l’instrumentalisation et de la récupération.
Danièle Voldman
Lepetit Bernard et Topalov Christian (dir.), La ville des sciences sociales, Paris, Belin, 2001, 409 p., 65,40 €
Dans les années 1990, lors d’un séminaire à l’École des hautes études en sciences sociales, Christian Topalov et Bernard Lepetit ont exploré la façon dont sociologues et historiens avaient, au cours du 20e siècle, analysé les villes de leur temps. Le résultat de cette « enquête sur les présentations savantes de la ville » est publié sous forme d’hommage à Bernard Lepetit, mort accidentellement en 1996. À travers quelques grands livres toujours cités, sinon vraiment lus et connus, les huit auteurs rassemblés ici montrent comment les sciences sociales ont construit l’objet urbain pour en tirer à la fois des enseignements et des prescriptions. Car, tout au long de l’ouvrage, la démonstration est étayée par une conviction partagée par tous les contributeurs : travailler sur les villes implique un engagement, intellectuel ou politique.
Le choix des textes reflète ce point de départ. Qu’il s’agisse de Maurice Halbwachs (Les expropriations et le prix des terrains à Paris, 1909), de Max Weber (Die Stadt, 1913-1921), de Marcel Poëte (Une vie de cité, 1924-1931), de Louis Wirth (The Ghetto, 1928), de Walter Christaller (Die zentralen Orte in Süddeutschland, 1933), de Louis Chevalier (Classes laborieuses et classes dangereuses, 1958), de Manuel Castells et Francis Godard (Monopolville, 1974) et – dans une autre mesure et d’un autre point de vue – de Jean-Claude Perrot (Genèse d’une ville moderne, Caen au xviii e siècle, 1975), tous ces auteurs revendiquent pour leurs travaux un statut d’expertise en vue de transformations sociales. La plupart furent proches de mouvements réformistes, comme Halbwachs faisant de la matière de sa thèse de droit sur les expropriations celle d’une brochure de propagande socialiste ou Marcel Poëte ouvrant un cours d’histoire des villes pour les futurs urbanistes. D’autres furent plus extrêmes – d’un bout à l’autre de l’échiquier politique – comme Walter Christaller engagé dans les projets de rationalisation spatiale de l’État nazi ou Manuel Castells et Francis Godard, représentants de la sociologie marxiste des années 1960-1970. Quant à Jean-Claude Perrot, il revendiquait fortement la pratique historique comme déchiffrement du réel présent. Le mérite de toutes les contributions est de replacer chaque œuvre dans le contexte intellectuel et politique qui les a vues naître, d’en éclairer les enjeux et de montrer la façon dont elles ont été connues ou méconnues, utilisées ou revendiquées postérieurement.
Ainsi, avant qu’à partir des années 1990 le Halbwachs de la mémoire ne soit largement mobilisé par les sciences sociales, ses travaux sur les villes furent utilisés par les sociologues, en particulier par Paul-Henry Chombart de Lauwe, mais aussi par les géographes comme Marcel Roncayolo, pour « légitimer », selon un terme cher aux sociologues, l’importance de la sociologie urbaine dans les débats contemporains, allant jusqu’à attribuer au grand précurseur « l’invention de la sociologie urbaine ».
À travers ces études, Christian Topalov, leur maître d’œuvre, se plaît à voir aussi l’engagement de chacun des auteurs, qui menant sa bataille pour réhabiliter une œuvre oubliée, qui décapant l’aspect académique d’une œuvre pour en retrouver les enjeux brûlants, qui restituant la complexité d’un intellectuel allemand entre les années 1930 et les années 1950. Ce parti a le mérite d’être clairement exposé et il permet de renvoyer à la relecture de textes essentiels, familiers parce que souvent cités, mais que des habitudes paresseuses n’ont pas engagé à assez fréquemment revisiter.
Danièle Voldman
Pitte Jean-Robert, Philippe Lamour (1903-1992), père de l’aménagement du territoire en France, Paris, Fayard, 2002, 374 p., 22 €. Caro Patrick, Dard Olivier et Daumas Jean-Claude, La politique d’aménagement du territoire – Racines, logiques et résultats, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2002, 364 p., 23 €
En brossant le portrait de Philippe Lamour, Jean-Robert Pitte propose d’écrire une histoire de l’aménagement du territoire incarnée par ses acteurs, une démarche qu’il oppose à la manière dont ses collègues géographes traiteraient ordinairement du sujet. Fondé sur des entretiens et des documents inédits – une partie des archives ne sont pas encore publiques –, le livre de Pitte visite les « lieux » d’une vie dont Lamour livra sa part de vérité dans de savoureux Mémoires, Le Cadran solaire. Avocat, homme de lettres – il lance en 1931 une revue culturelle, Plans –, Lamour se met en retrait de la France pétainiste en 1941 et s’installe dans un mas provençal, près d’Uzès. Il découvre un monde rural dont il devient l’un des porte-parole à la Libération, au sein de la Confédération générale de l’agriculture. Lamour est connu pour son action à la tête de la compagnie d’aménagement du Bas-Rhône-Languedoc, constituée en 1955. Il y dirige d’importants travaux d’irrigation planifiés sur une large échelle dont les spécialistes tirent aujourd’hui un bilan nuancé.
Élu en 1965 maire de Ceillac, une commune haut perchée du Queyras, Lamour aimait les grands projets et l’air pur des cimes. Le récit biographique éclaire brièvement des institutions et des personnages engagés dans la modernisation du pays : le commissariat au Plan, la DATAR, les sociétés d’aménagement. L’intérêt de l’exercice est son souci d’interroger les valeurs et les pratiques d’un homme inscrites dans un champ à déconstruire : l’aménagement du territoire.
Issu d’un colloque organisé par l’université de Besançon, l’ouvrage collectif dirigé par Patrice Caro, Olivier Dard et Jean-Claude Daumas montre que cette déconstruction est encore difficile à mener. L’aménagement du territoire est devenu une discipline opérationnelle de la géographie et demeure un élément actif du discours politique contemporain. Cette configuration explique le ton de certains articles. Dans un essai de périodisation des relations entre État, territoires et industrie, Michel Philipponneau date de 1963, année de naissance de la DATAR, « la reprise en mains par le pouvoir central du réveil régional », une hypothèse peut-être biaisée par l’engagement de l’auteur auprès du CELIB qu’il compte au nombre des victimes du gaullisme. Les historiens n’entrent pas dans ces débats en privilégiant une périodisation qui remonte en amont des « heures glorieuses » de l’aménagement du territoire : Olivier Dard en établit une généalogie institutionnelle précise, de Vichy à la Cinquième République, tandis qu’Alain Chatriot consacre une étude fort documentée aux « régions économiques » pendant l’entre-deux-guerres.
Plusieurs contributions développent, documents à l’appui, tel ou tel « volet » des politiques d’équipement ou d’aménagement du territoire après-guerre : le réseau autoroutier, les délocalisations industrielles. Ce faisant, elles contribuent à la naturalisation d’un objet qui mériterait d’être interrogé d’une manière plus radicale. Le titre choisi, par exemple, soulève un problème : une politique d’aménagement du territoire au singulier, alors qu’il en existe (au moins) autant que d’institutions concernées, parfois même parmi celles qui ne le revendiquent pas explicitement. Aujourd’hui comme hier, les métamorphoses du territoire contemporain entretiennent des rapports complexes avec le discours des acteurs qui se saisissent de cet objet. Le colloque de Besançon ouvre donc un passionnant chantier où les historiens devront construire leurs propres outils d’analyse et d’interprétation.
Vincent Guigueno

Christianisme et sociétés

Viatte Auguste, D’un monde à l’autre… Journal d’un intellectuel jurassien au Québec (1939-1949), Volume 1 : mars 1939-novembre 1942, édité et présenté par Claude Hauser, Courrendlin/Québec/ Paris, CJE/PUL/L’Harmattan, 2001, 517 p., 38,11 €. « Le père Thomas Delos o.p. (1891-1974). Droit, Église et société », Les Cahiers du Centre d’Études du Saulchoir, n° 10, 2002, 94 p., diffusion Cerf, 15 €
Suisse, francophone et catholique, ayant obtenu la nationalité française en 1932 après une thèse en Sorbonne sur « les sources occultes du romantisme » que dirigea Paul Hazard, Auguste Viatte (1901-1993) est professeur de lettres françaises à l’université Laval à Québec lorsque la seconde guerre mondiale éclate. Tout n’est pas essentiel dans le journal intime qu’il tient à partir de mars 1939, mais celui-ci dresse un intéressant portrait de la société intellectuelle québécoise au cours de la guerre, un petit monde où la nostalgie de l’Action française entretient un climat largement pétainiste. Dans ce contexte, Viatte abandonne peu à peu un attentisme nourri de références au Barrès des Grandes familles spirituelles de la France pour se rallier à la Résistance gaulliste, sous l’influence en particulier d’Elisabeth de Miribel, « ambassadrice » de la France libre à Québec. Le passage par l’École libre des hautes études de New York pendant l’été 1942 est un moment clé de son évolution, tout comme les rencontres culturelles de Mount Holyhoke (août 1942) où il entend Jean Wahl et André Spire et découvre l’ampleur des persécutions antisémites. Viatte est un des initiateurs du « Manifeste des catholiques européens séjournant en Amérique », publié à New York, à l’automne 1942, sous le titre Devant la crise mondiale. La préparation du texte le met en relation, difficile, avec Jacques Maritain, qui souhaite un document nettement antivichyssois et l’emporte finalement. L’édition critique de ce journal par Claude Hauser, lui-même auteur d’une thèse sur les origines intellectuelles de la Question jurassienne, est de belle facture.
Entre Maritain et Viatte, un homme sert d’intermédiaire, le dominicain Joseph-Thomas Delos (1891-1974), lui-même enseignant à l’université Laval depuis l’automne 1940. Une table ronde, à l’initiative de Bénédicte Renaud, a réuni plusieurs jeunes chercheurs et quelques grands témoins autour de ce juriste et sociologue. Joseph-Thomas Delos fut dans l’entre-deux-guerres un des meilleurs représentants de la théorie de l’institution élaborée par Maurice Hauriou, et devient en 1944 conseiller canonique à l’ambassade de France près le Saint-Siège. Préfacés par René Rémond, les actes de la rencontre redonnent à cet intellectuel méconnu sa juste place en retraçant une partie de son itinéraire, du droit international (Bénédicte Renaud) à l’engagement auprès du CFLN (Laurent Ducerf). L’article que Michel Fourcade consacre aux relations entre Delos et Maritain pendant les années de guerre fournit un utile complément au tableau de l’exil catholique francophone en Amérique du Nord.
Denis Pelletier
Belœil Dominique, Vatican II dans le diocèse de Nantes (1959-1965). Étude historique de l’information sur le concile et de la mobilisation des catholiques nantais, Nantes, Éditions Opéra, 2000, 18 €
Lorsqu’en janvier 1959, Jean XXIII annonce la convocation d’un concile œcuménique, le diocèse de Nantes fait figure de terre de chrétienté typique : les pasqualisants y sont majoritaires et plus de la moitié des enfants sont scolarisés dans l’enseignement libre. L’évêque, Mgr Villepelet, est en place depuis 1936 et n’éprouve aucun besoin d’une quelconque concertation avec son clergé pour gouverner son Église.
Aucune attente particulière de l’événement conciliaire ne se fait donc sentir dans le diocèse avant son annonce et, en l’absence de toute implication de l’évêque tant dans les travaux romains que dans un éventuel effort pour y intéresser les fidèles, ces derniers ne semblent pas s’être particulièrement mobilisés entre 1959 et 1965. En outre, la source essentielle d’informations pour les catholiques fut constituée par la presse, dont l’attention pour le concile augmenta assez régulièrement. Or, si La Croix, Le Figaro et Le Monde y consacrèrent de nombreux articles, la presse parisienne touchait moins de 5 % des foyers nantais. Quant au quotidien rennais Ouest-France, que ses attaches démocrates-chrétiennes poussaient à couvrir très largement l’événement, il n’était pas largement diffusé dans l’agglomération nantaise, où dominaient Presse-Océan et L’Éclair, ce dernier étant mal préparé par ses origines radicales socialistes à commenter un concile avec une science théologique très sûre. La conclusion qui s’impose est que les habitants du plus peuplé des diocèses bretons n’ont disposé sur Vatican II que d’une information sporadique dans son rythme, parcellaire dans ses thèmes, folklorisante dans sa manière. Les quotidiens locaux évoquèrent surtout les questions œcuméniques et liturgiques, insistant davantage sur les cérémonies d’ouverture que sur les décisions prises, et sur celles-ci plus encore que sur les débats qui les précédèrent – état de fait qui ne facilita pas la réception ultérieure des réformes conciliaires.
Fabrice Bouthillon
Pelletier Denis, La crise catholique. Religion, société, politique en France (1965-1978), Paris, Payot, 2002, 321 p., 14,95 €
Le livre part d’une conviction : pour comprendre la mutation profonde de la société française depuis quarante ans, on ne peut faire l’économie d’une histoire religieuse de la longue décennie qui sépare la clôture de Vatican II (1965) de la mort de Paul VI (1978).
L’ouvrage est divisé en trois parties chronologiques. La première est une synthèse remarquable de travaux éparpillés sur les manifestations de la crise de l’Église dans les années 1965-1968 : crise du magistère romain qui, malgré la proclamation de l’aggiornamento, se trouve décalé par rapport aux débats intellectuels et aux engagements politiques dominants et bientôt contesté par une minorité de militants chrétiens très actifs en mai 68 ; crise de la figure du prêtre avec le déclin des vocations et l’émergence d’une contestation interne émanant de prêtres favorables à une déclergification du sacerdoce ; crise de l’Action catholique spécialisée dès lors que les directions laïques en voie de radicalisation politique s’opposent aux instances hiérarchiques. La seconde partie, fondée sur des recherches inédites, est consacrée au « moment gauchiste » du catholicisme français au cours duquel, entre 1968 et 1973, des militants chrétiens expérimentent de nouvelles façons de conjuguer foi et politique. Le livre éclaire un paysage militant complexe où se côtoient des « communautaires » – « chrétiens en recherche » des « communautés de base » – et des « politiques », divisés entre partisans de l’Union de la gauche et gauchistes, eux-mêmes divisés entre ceux qui prônent une rupture totale avec l’institution – « les chrétiens critiques » – et ceux qui espèrent encore y introduire la révolution. L’échec de toutes les tentatives d’unité, que l’auteur retrace avec précision, annonce l’émiettement définitif des groupes après 1974. La troisième partie a le grand mérite de mettre en perspective des aspects souvent présentés séparément : les courants catholiques attachés à la tradition, qui ne se réduisent pas à la seule mouvance lefebv-riste, et les formes de renouvellement de l’expression du religieux mises en évidence par la sociologie des religions. Avec un retour à l’ordre, inauguré par le synode général de 1971, faut-il conclure à la déconnexion entre le catholicisme et la société française des années 70 ? Dans le dernier chapitre, l’auteur préfère ouvrir des pistes sur la redéfinition des modalités d’intervention du religieux dans l’espace public, sensible, selon lui, dans le débat intellectuel (Michel de Certeau) ou de société (l’avortement), dans la recompo-sition des mouvements sociaux (Lip, Larzac) ou encore dans l’affirmation de « l’émotion en religion ». Alliant la précision de l’information et une mise en perspective très stimulante, Denis Pelletier nous offre une synthèse magistrale sur un aspect jusque là méconnu des « années 68 ». Un seul regret : l’absence d’un index qui aurait fait de ce livre un outil encore plus précieux.
Sabine Rousseau
Chantin Jean-Pierre (dir.), Les marges du christianisme. « Sectes », dissidences, ésotérisme. Dictionnaire du monde religieux dans la France contemporaine, vol. 10, Paris, Beauchesne, 2001, 280 p., 45,28 €
Sous ce titre fort balancé se dissimulent un outil passionnant et un concept problématique. L’outil, ce sont les 188 notices du dictionnaire, précédées d’une introduction où Jean-Pierre Chantin, naguère auteur d’une thèse sur les convulsionnaires et jansénistes du 19e siècle, laisse une large place à quelques-uns des spécialistes dont il s’est entouré. L’ouvrage met à la disposition des chercheurs une somme considérable d’informations souvent dispersées et d’accès difficile. Millénaristes et mystiques, sectaires protestants et catholiques en rupture de Rome, ésotériques et adeptes des sociétés initiatiques, etc. : tout un bric-à-brac religieux a ici sa place, où Papus et Eliphas Lévi côtoient Vintras et Cantor, où Bourdin et Guénon font bon ménage avec l’abbé de Nantes et Mgr Lefebvre. Au delà des itinéraires biographiques, les renvois entre notices mettent en évidence réseaux et filiations d’une histoire qui court sur deux siècles et dont l’éclatement défie l’analyse. La République y est présente, puisque les auteurs ont fait le choix d’intégrer à leur corpus les initiateurs d’une « religion laïque » universelle que furent Buisson, Renouvier, Pécaut et quelques autres moins célèbres. Les femmes y sont plus rares : moins d’une sur dix selon Chantin dans son introduction, en majorité des mystiques visionnaires que l’Église rejette en dehors de l’institution. Le concept problématique, c’est celui de « marges », qui définit la démarche de manière extensive. Sans doute permet-il de rompre avec une histoire trop souvent ordonnée autour du « monolithisme religieux » dont Henri Desroche faisait une originalité du paysage religieux français. Pourtant, de façon paradoxale, ces marges ne cessent de renvoyer à la centralité du catholicisme qui, seule, légitime leur juxtaposition, au risque que l’écart à la norme majoritaire l’emporte finalement sur l’originalité des itinéraires. A l’inverse, le dictionnaire montre à quel point le défi jeté aux institutions spirituelles et politiques par la prolifération anarchique des croyances depuis quelques décennies mérite d’être analysé sur la longue durée, comme une composante essentielle de la modernité religieuse.
Denis Pelletier

Histoire culturelle

Rioux Jean-Pierre et Sirinelli Jean-François (dir.), La culture de masse en France de la Belle Époque à aujourd’hui, Paris, Fayard, 2002, 461 p., 24,50 €
Cet ouvrage collectif est issu du séminaire « Histoire culturelle de la France contemporaine » animé par Jean-Pierre Rioux et Jean-François Sirinelli dans le cadre de l’Institut d’études politiques de Paris. La thématique de la « culture de masse » a mobilisé les intervenants pendant deux années universitaires, en 1997-1999. En introduction, Jean-François Sirinelli dresse un état historiographique de la question et souligne combien la « culture de masse » est un objet légitime et particulièrement pertinent pour aborder l’histoire culturelle de la France au 20e siècle. Longtemps ignorée et stigmatisée par les élites intellectuelles, jugée le plus souvent aliénante à la suite des théoriciens de l’École de Francfort, colorée par une présupposée américanisation des esprits qu’il était de bon ton de dénoncer au nom d’une posture essentiellement idéologique, la « culture de masse » avait certes suscité la polémique chez les sociologues français dès le début des années 1960 (Bourdieu versus Morin), mais n’avait guère mobilisé les historiens, recroquevillés sur des sujets jugés plus sérieux et des périodes plus anciennes.
Le volume est organisé en trois parties. « Espace-temps » propose un détour bienvenu par les États-Unis (Jacques Portes), souligne le moment fondateur de la Belle Époque (Jean-Yves Mollier) avant de s’attacher aux sixties (Jean-François Sirinelli). « Genre et contre-genres » examine le répertoire du grand écran (Christian-Marc Bosséno), la nouvelle économie musicale (Ludovic Tournès) et les résistances établies par les intellectuels, l’École et les politiques publiques (Jean-Pierre Rioux). « Maillons de la chaîne » signale la question essentielle des usages du temps libre (André Rauch) et s’arrête sur le rôle des médias et de la publicité (Christian Delporte). « Pas de culture de masse sans médias pour irriguer ni temps libre pour engranger », note Jean-Pierre Rioux.
Les auteurs montrent que cette culture industrielle, médiatique et massive est pour une large part endogène et ne peut se réduire à une seule importation d’outre-Atlantique. Elle ne se réduit pas non plus à l’audiovisuel – certes essentiel après 1945 –, mais accorde un rôle moteur à l’imprimé et à la lecture. Individualisation croissante des temps sociaux et poids de la jeunesse caractérisent l’affirmation de la « culture de masse ». Cette culture-marchandise, qui doit beaucoup aux évolutions technologiques, s’appuie sur un marché individualisé du désir et du mieux-être. Elle est une expression forte de l’individualisme.
Ce riche volume s’affiche comme un essai de synthèse, au ton particulièrement serein, que l’on peut lire à la suite du manuel publié par Dominique Kalifa (La culture de masse en France, 1860-1930, Paris, La Découverte, 2001). Il témoigne également de l’affirmation d’une histoire culturelle, conçue comme une histoire totale, qui par-delà la diversité de ses objets et de ses modes d’approches, possède la capacité de rendre compte des mutations qui travaillent les sociétés du siècle passé. Enfin, à l’heure du débat, réactivé à la suite des élections présidentielles, sur la construction d’une « culture commune », l’ouvrage propose de nombreuses pistes de réflexion.
Philippe Poirrier
Bensaude-Vincent Bernadette et Blondel Christine (dir.), Des savants face à l’occulte, 1870-1940, Paris, La Découverte, coll. « Sciences et sociétés », 2002, 233 p., 17,50 €
Comment le 19e siècle finissant en est-il venu à accorder l’importance que l’on sait aux phénomènes occultes ? Les neuf contributions réunies dans ce livre, à la suite de deux années de recherche collective, explorent cette question dans une perspective pluridisciplinaire qui répond à la manière dont les esprits ont alors mis à l’épreuve les frontières entre les différentes branches de la connaissance. A l’origine, il y a l’héritage spirite laissé par Allan Kardec à sa mort en 1869. Dans la manière dont ils se racontent, occultisme et « magnéto-spiritisme » ont entretenu une relation étroite avec la littérature post-romantique, qui ne cesse d’interroger la limite entre le réel et le merveilleux et travaille à partir du récit d’expériences singulières (M. Pierssens). Mais le domaine de l’occulte croise bientôt trois champs scientifiques ébranlés par la crise « fin-de-siècle ». Le premier est celui de la psychologie, confrontée à la question de l’âme, jusqu’à ce que Charcot oppose aux théories du « périsprit », cette « enveloppe fluidique de l’âme » chère aux spirites, la mise en scène de l’hystérie dans ses séances publiques d’hypnose (N. Edelman). Le deuxième est celui de la physique, alors bouleversée par les mystérieux pouvoirs des rayonnements, en sorte qu’un Langevin, un Curie et un Branly participent aux séances organisées par Flammarion et Richet autour de la voyante Eusapia Palladino (C. Blondel). Le dernier est celui de la neurophysiologie, qui découvre le rôle des « fluides électriques » dans l’organisme et s’interroge sur les possibilités de l’électrothérapie. La rencontre est aussi liée à l’histoire des techniques, qui voit la photographie et la mesure du rayonnement succéder aux illusionnistes (B. Méheust) pour attester la réalité d’expériences dont la science est mise en demeure de rendre raison.
Sans doute l’engouement s’épuise-t-il rapidement. Dès 1905, les psycho-pathologistes se gaussent de la rencontre entre le docteur Richet, futur prix Nobel de physiologie, et le fantôme Bien-Boâ dans la villa Carmen à Alger (P. Le Maléfan). Cette passion pour l’occulte contribue pourtant à redéfinir la « cartographie des savoirs » et à poser les termes de l’écart entre « vraie » science et « pseudo-science », selon des critères dont les polémiques des années 1930 sur la radiesthésie montrent qu’ils n’échappent pas aux effets de croyance (B. Bensaude-Vincent). Elle a partie liée avec la remise en cause du statut de la vérité dans la méthode expérimentale, et annonce selon Christine Blondel le « paradigme indiciaire » cher à Carlo Ginzburg. Enfin, la question de la laïcité ne cesse d’affleurer dans cette histoire, comme si une des fonctions du débat sur l’occulte avait été de retirer aux Églises le monopole de l’âme, une manière comme une autre de participer à la consolidation de l’idéologie républicaine et à la démocratisation des savoirs. On l’aura compris : à la rencontre entre histoire culturelle et histoire des sciences, ce livre construit un scénario ouvert et cohérent, dont le texte d’introduction balise la lecture de manière convaincante.
Denis Pelletier
Esquenazi Jean-Pierre, Hitchcock et l’aventure de Vertigo. L’invention à Hollywood, Paris, CNRS Éditions, 2001, 239 p.
Rares sont les ouvrages dans l’édition cinématographique qui portent un regard neuf sur le film. Le livre de Jean-Pierre Esquenazi marque une étape dans la recherche en histoire du cinéma. À travers l’analyse de Vertigo (Sueurs froides, 1957) – production charnière dans l’œuvre d’Alfred Hitchcock et film reconnu par les cinéphiles comme l’un des « grands » de l’histoire du cinéma –, l’auteur élabore une méthodologie découlant de la sociologie américaine qui utilise le concept « d’objet inventif » pour définir l’œuvre d’art. Il abandonne l’idée traditionnelle selon laquelle le film est conçu par un créateur ex nihilo, pour montrer qu’il émerge de la rencontre entre un milieu producteur, les trajectoires d’un ensemble d’individus et une situation particulière. Dans cette conception, l’artiste, comme le suggère Ernst Gombrich dans L’Art et l’Illusion (1959), applique des schémas préétablis et socialement élaborés avant de prouver son inventivité en les adaptant à une situation nouvelle.
Tout en posant ces principes méthodologiques, la première partie de l’ouvrage retrace les circonstances qui prévalent à la création de Vertigo. Elle avance que le film est le résultat d’une triple convergence. Tout d’abord, depuis 1940, le cinéaste est entré dans le contexte spécifique hollywoodien avec lequel il entretient des négociations permanentes liées à son désir d’émancipation vis-à-vis de ses producteurs Michael Balcon et David Selznick et à la construction du « personnage » Hitchcock qui devient à la fois acteur, auteur et cinéaste. Ensuite, la trajectoire humaine singulière du réalisateur influence son œuvre, marquée par son éducation victorienne, sa révolte, son mariage avec Alma Reville, son apprentissage du métier aux studios Famous-Players-Lasky de Londres, son expérience expressionniste dans les studios de la UFA, ses débuts de réalisateur à partir de 1925, la création en 1930 de sa société Hitchcock-Baker Ltd qui produit la série télévisée Alfred Hitchcock Presents, son arrivée à Hollywood à 43 ans… Enfin, jouent les circonstances particulières privées et professionnelles de l’année 1957 : vide éprouvé après le mariage de sa fille Patricia, fuite de Vera Miles qui ne supporte plus la tyrannie d’Hitchcock, obligation d’accepter l’actrice Kim Novak imposée par le producteur, double hospitalisation qui entraîne une peur de l’impotence, écriture du scénario avec Samuel Taylor, travail avec une équipe complice…
La seconde partie est essentiellement constituée d’une description analytique du film scène par scène. En restituant ainsi sa narrativité, l’analyse souligne le déplacement qu’Hitchcock opère à partir des habitudes hollywoodiennes qu’il utilise, signe de son inventivité. Contrairement à Jean Renoir ou à Louis Malle, qui refusèrent de s’adapter aux contraintes des majors, le cinéaste victorien s’est immergé dans le milieu qui l’accueillait pour en devenir une des composantes majeures. Il s’est imprégné à la fois des procédures mélodramatiques usuelles du « film noir » (le raccord subjectif qui fait du héros masculin un « regardeur » et de l’héroïne féminine un objet du regard, l’introduction de la « femme fatale » comme arme privilégiée de la lutte entre les hommes, la féminisation des personnages…), et des problématiques spécifiquement hollywoodiennes (le pouvoir, la folie, le sexe) pour les restituer et en faire le sujet même de Vertigo. Le film devient réflexif dans la mesure où « l’on peut lire dans le jeu usuel des formes dont il est fait les rapports de force et de domination dont est fait Hollywood ». Mais le film est en même temps œuvre singulière constitutive d’un sous-genre du « film noir » à tout jamais attaché à Alfred Hitchcock par la façon dont il « projette une certaine lumière sur les procédés discursifs les plus fréquemment utilisés à Hollywood » jusqu’à en démonter leur mécanisme.
Le livre de Jean-Pierre Esquenazi pose une question fondamentale en histoire du cinéma : qu’est-ce qu’un film ? À l’ap-proche auctoriale traditionnelle, Jean-Pierre Esquenazi avance des éléments pour une sémiotique sociologique du film. Il questionne ce réseau de relations complexes que tisse le cinéaste avec les différents milieux qu’il côtoie (professionnel et privé) et dans lequel contraintes, préjugés, institutions, hasards – trop souvent écartés par les chercheurs – constituent les conditions de possibilité de la fabrication d’un film. Ce livre renouvelle la problématique de la notion d’auteur et devrait réconcilier les sémiologues et les historiens qui, trop longtemps, ont ignoré leurs travaux respectifs.
Jean-Pierre Bertin-Maghit

Collaboration et Résistance en France

Polino Marie-Noëlle (éd.), Une entreprise publique dans la guerre. La SNCF 1939-1945, Paris, PUF, 2001, 414 p., 22,71 €
En juin 2000, l’Association pour l’histoire des chemins de fer en France a consacré un colloque à « la SNCF entre 1939 et 1945 ». Cette rencontre est venue après le travail de Paul Durand publié en 1968 et le rapport de Christian Bachelier (1996). En dépit de la qualité inégale des communications, de débats parfois trop passionnés, ce colloque s’inscrit dans le cadre d’une historiographie récente des entreprises et administrations françaises pendant l’Occupation. Un rapide tour d’horizon rappelle qu’il existe des archives souvent très riches, ouvertes aux chercheurs, en particulier celles de la SNCF conservées au centre historique du Mans. Un certain nombre de problèmes y sont abordés, tant la stratégie de l’entreprise, l’étude des corps de métiers, les syndicats que la culture professionnelle. Comment la SNCF a-t-elle fonctionné pendant la guerre ? Quelle a été sa marge de manœuvre face à l’occupant ? C’est ce à quoi tente de répondre Michel Margairaz dans un exposé passionnant où il souligne combien les relations ferroviaires franco-allemandes furent placées sous le signe de l’ambiguïté. Très vite, les exigences allemandes excédèrent les conditions d’armistice et le matériel ferroviaire apparut comme une question politique. Au total, la collaboration ferroviaire l’emporta parce qu’elle fut per-çue par les principaux dirigeants comme la politique propre à assurer l’activité minimale du pays. Il n’empêche, conclut le rapporteur : « peu d’entreprises ont autant matériellement et continûment contribué à l’effort de guerre allemand ». Si la SNCF ne fut pas collaboratrice, elle était insérée dans une politique de collaboration ferroviaire d’État. Faible dès l’été 1940, sa marge de manœuvre devint quasi nulle après novembre 1942. Si la SNCF a écrit une page glorieuse de son histoire avec les cheminots résistants, il est difficile de passer sous silence les images plus noires de son passé. Courageusement, le colloque a fait une large place aux lois raciales appliquées à la SNCF d’abord à travers un film et surtout grâce à la communication de Serge Klarsfeld. Ce dernier montre, documents à l’appui, que les trains n’ont jamais fait défaut aux nazis pour déporter les famille juives : la SNCF a joué le rôle que l’on attendait d’elle, le Troisième Reich allant jusqu’à la payer pour les trains de juifs déportés. Quelques pistes de recherche demeurent possibles telles que les déplacements de population durant l’exode, les travailleurs du STO, mais aussi les convois de déportés résistants. Enfin, la question des rapports entre occupants et occupés dans les localités mériterait d’être approfondie.
Dominique Veillon
Missika Dominique, Petit Louis. Histoire d’un héros de la Résistance, Paris, Hachette, 2002, 252 p., 17 €
En apparence, l’histoire de Petit Louis est banale au point que pendant longtemps, ce dernier a refusé de se pencher sur ses années de guerre. Et pourtant, ce jeune homme, dont la destinée bascule lorsqu’il plonge dans la clandestinité, sort de son anonymat en avril 1994. Il est le « témoin clef », celui qui dépose devant la cour d’assises de Versailles contre Paul Touvier, chef de la Milice jugé pour l’exécution, dans la nuit du 28 juin 1944, de sept juifs à Rillieux-la-Pape dans la banlieue lyonnaise. Il faut savoir gré à Dominique Missika d’avoir vaincu les scrupules de Petit Louis pour nous faire connaître son histoire. Né aux Nouvelles-Hébrides, Goudard se trouve en Saône-et-Loire quand la guerre éclate. Mobilisé au début de juin 1940, il refuse le fatalisme qui l’entoure, acceptant mal les quelques mois passés dans un chantier de jeunesse dont le maréchalisme lui pèse. Rendu à la vie civile en février 1941, il est ouvrier dans une usine de Villefranche-sur Saône, et entre en contact avec des résistants communistes. Il distribue des tracts. Comme beaucoup de garçons de son époque, soumis à la Relève puis au STO, Louis Goudard met tout en œuvre pour y échapper. Dans une ferme, il commence par remplacer un commis retenu prisonnier en Allemagne avant de créer avec d’autres garçons le maquis Vendémiaire, lié aux FTP de Lyon. Il devient alors le responsable des francs-tireurs et partisans lyonnais. Parallèlement, l’auteur dresse un portait du climat qui règne à Lyon. Face à l’activité croissante des maquis, les forces de Vichy et la Gestapo multiplient les contrôles et les « actions antiterroristes ». C’est là qu’entrent en scène le milicien Paul Touvier et ses hommes. Avec soin et méthode, ils accumulent fiches et renseignements. Les derniers jours de juin 1944 sont meurtriers pour les résistants. Le 21 juin 1944, du fait de la trahison d’un camarade, agent double, Louis Goudard est arrêté et jeté dans une cellule. Les coups pleuvent, tout est mis en œuvre pour le faire parler. Si Touvier ne torture pas lui-même, du moins donne-t-il des ordres en conséquence. En représailles à la mort de Philippe Henriot, Paul Touvier et ses acolytes sont chargés de trouver des juifs. À la dernière minute, Louis Goudard échappe à la mort qui frappe ses sept camarades emprisonnés avec lui, parce qu’il n’est pas juif. La postface de Jean-Claude Lescure complète parfaitement le récit en apportant les indispensables éléments sur Paul Touvier et son histoire d’après-guerre.
Dominique Veillon
Ducoudray Marie, Ceux de « Manipule ». Un réseau de renseignements dans la Résistance en France, Paris, Tirésias, 2001, 278 p., 23 €
Les réseaux, aujourd’hui encore, représentent une réalité mal connue de la Résistance française. C’est dire que l’étude que Marie Ducoudray consacre à « Manipule » comble fort heureusement une lacune. Est classiquement envisagée la structuration d’un réseau qui, fondé sur des organisations préexistantes, se place sous la houlette du mouvement « Ceux de la Résistance » tout en restant, en raison des consignes données par le colonel Passy en 1943, une structure à bien des égards autonome et cloisonnée. Suit une analyse sociologique qui confirme les tendances déjà repérées, à savoir la prédominance des éléments masculins (80 %), l’importance des jeunes, la forte proportion des résistants mariés (54 % des effectifs) et les très lourdes pertes enregistrées par le réseau (29 % de ses quelque 600 membres sont, à des titres divers, victimes de la répression). L’action – fondée sur le renseignement – obéit à des canons tout aussi éprouvés, qu’il s’agisse des mouvements de troupes, des bases, des dépôts de munitions et d’essence. L’ouvrage, en revanche, porte un regard neuf sur le rôle des agents travaillant pour le Reich, qu’il s’agisse d’éléments infiltrés ou retournés et traite de cet aspect douloureux – mais si souvent occulté – avec une rare franchise. De facture classique, l’ouvrage se présente au total comme une étude utile à l’historien sans pour autant bouleverser l’historiographie.
Olivier Wieviorka
Vergnon Gilles, Le Vercors. Histoire et mémoire d’un maquis, Paris, Éditions de l’Atelier, 2002, 256 p., 21 €
Le Vercors, on le sait, représente un enjeu historique – ce maquis s’imposait-il ? – et mémoriel – l’image d’une résistance trahie par le lâche abandon des Alliés. Maître de conférences à l’IEP de Lyon, et bon connaisseur de ces problèmes, Gilles Vergnon propose une histoire complète de cet épisode tout à la fois tragique et glorieux. Son livre, fort bien documenté, reprend les principaux éléments du dossier, en apportant parfois du neuf. Sont ainsi décrits les différentes moutures d’un projet qui, initialement modeste et prudent, tend à se développer pour devenir un élément clé du dispositif stratégique français – sinon allié –, le fonctionnement du maquis (ainsi que sa sociologie), la « République du Vercors » nous valant de bonnes pages. L’influence socialiste, longtemps mésestimée, est à juste titre soulignée, de même que l’emprise qu’exercèrent les officiers ralliés de la Grande Muette – une cohabitation qui n’alla pas sans heurts. Le choc des mémoires est rappelé avec beaucoup de finesse, qu’il s’agisse des manœuvres – moins subtiles – du Parti communiste, ou de la gestion gaulliste d’un lieu ambivalent (conjuguant le martyre d’Oradour et l’héroïsme de Bir-Hakeim). Est également évoquée la difficile historicisation de ce lieu de mémoire – qu’il s’agisse du musée ou d’une historiographie qui n’échappe pas toujours aux jugements partisans. L’ensemble se présente ainsi comme un excellent apport qui envisage l’ensemble des problèmes – sujets qui fâchent inclus – tout en restant irréprochable sur le plan d’une documentation puisée aux meilleures sources.
Olivier Wieviorka

L’économie française et la construction européenne

Kipping Matthias, La France et les origines de l’Union européenne. Intégration économique et compétitivité internationale, Comité pour l’histoire économique et financière de la France, coll. « Études générales », Paris, 2002, 411 p., 27 €
La couverture suggère un sujet très ample, mais la page de titre précise 1944-1952. En 400 pages, l’ouvrage décortique les débats français entre la déclaration Schuman et la ratification du traité de Paris instituant la défunte Communauté européenne du charbon et de l’acier. Une préface de R. Barre et une solide introduction promettent des contributions aux débats actuels sur la compétitivité, le modèle américain et le rôle des groupes d’intérêts, mais – sauf à pratiquer l’anachronisme – la démonstration s’en tient à la mise en place de la CECA.
La thèse en est que l’on ne peut expliquer uniquement la genèse de l’intégration européenne par des motivations politiques et encore moins idéologiques. La poursuite des intérêts économiques nationaux est un moteur incontournable de la volonté de rapprochement des peuples. Ensuite, au gré des auteurs, la proportion de facteurs économiques varie ainsi que les secteurs bénéficiaires ou perdants. Ainsi, par exemple, F. Lynch a su montrer que la France voulait du charbon. Les industries mécaniques et de l’automobile sont incarnées par un tandem constitué de Pierre Lefaucheux, le PDG de Renault, qui a soutenu publiquement le Plan Schuman et de l’éphémère secrétaire général du syndicat général des industries mécaniques et transformatrices des métaux, Jean Constant. Ces gens des industries de transformation soutiennent le Plan Schuman car ils en attendent l’accès à de l’acier moins cher et de meilleure qualité. Autre chose est de dire que les arguments utilisés par le groupe de pression des consommateurs d’acier sont irréfutables. L’adhésion enthousiaste de Matthias Kipping aux arguments des transformateurs d’acier serait plus convaincante s’il avait pris en compte les arguments des autres, en particulier ceux des producteurs d’acier qui se plaignent des prix de vente trop faibles. Mais l’auteur ne discute pas ces points de vue. Il ne s’agit vraiment pas d’affirmer qui de Jacques Ferry ou de Jean Constant disait la vérité économique, mais de replacer les uns et les autres dans leur fonction d’argumentateurs au service d’un groupe d’intérêt. L’ouvrage est issu d’une thèse de doctorat soutenue à Munich en 1993 et publiée à Berlin en 1996. Parmi les qualités de l’ouvrage, il faut évoquer les abondantes et intéressantes notes de bas de pages qui renouent avec la tradition de l’érudition allemande. Il faut aussi rendre hommage à la bibliographie, dans trois langues européennes. La recherche est échangée, les opinions sont partagées avec déontologie. Les capacités de lecture de l’auteur et sa rigueur méthodologique font de cet ouvrage une synthèse des travaux existants. Sur le fond, il ne remet pas en question la vision dont nous disposions.
Philippe Mioche
Animation de la recherche, Le rôle des ministères des Finances et de l’Économie dans la construction européenne (1957-1978), actes du colloque tenu à Bercy les 26, 27, 28 mai 1999, journées préparatoires tenues à Bercy le 14 novembre 1997 et le 29 janvier 1998, Comité pour l’histoire économique et financière de la France, deux tomes, 2002, 572 p. et 210 p., 24 € et 15 €
Impulsée à l’origine par René Girault et Raymond Poidevin, cette ambitieuse entreprise collective partait d’un constat : une sous-utilisation par les historiens des archives des ministères de l’Économie et des Finances des États européens pour étudier l’histoire de la construction européenne et, partant, une méconnaissance de leurs actions respectives. Réunissant une trentaine de chercheurs français et étrangers, proposant, comme il est de coutume dans les colloques organisés par le Comité, des débats entre historiens et acteurs (dont il faut se féliciter de la transcription), les deux volumes contribuent largement à combler cette lacune. Ils abordent en effet trois volets majeurs de l’action des ministères de l’Économie et des Finances. D’abord, les politiques économiques, financières et monétaires des différents pays de la CEE en combinant approches nationales et mises en perspective internationales par des communications qui invitent à saisir, dans le prolongement du plan Werner et de ses aléas, les origines lointaines de l’euro. Ensuite, les marchés via des contributions sur le marché agricole et les questions fiscales (de la TVA à l’harmonisation fiscale européenne). Les acteurs enfin ne sont pas oubliés puisque la formation à l’Europe comme les attitudes des hauts fonctionnaires vis-à-vis de cette dernière sont abordés. On regrettera cependant que les communications et les discussions stimulantes sur cet objet aient exclusivement porté sur l’exemple français et n’aient pu être élargies au cas des États partenaires. Cette réserve mise à part, les actes du colloque comme des journées sont des travaux historiques importants qui permettent de prolonger et d’approfondir les connaissances sur les aspects économiques et financiers des vingt premières années de la construction européenne.
Olivier Dard

Diplomatie et relations internationales

Keiger John, France and the World since 1870, Londres, Arnold, coll. « International Relations and the Great Powers », 2001, 261 p., prix non communiqué
Cet ouvrage vise à présenter à un public anglo-saxon une synthèse historienne de la conception française des relations internationales au 20e siècle. Elle est menée avec une double exigence. Celle de la longue durée d’une part, puisque l’auteur, dans son analyse du « long 20e siècle », de la défaite de 1871 aux célébrations de l’an 2000, souligne les éléments de continuité du système français, qui remontent souvent au colbertisme et aux expériences révolutionnaires. D’autre part, John Keiger inscrit son étude dans la lignée de Pierre Renouvin et de Jean-Baptiste Duroselle en proposant de comprendre l’histoire des relations internationales à la lumière des « forces profondes ». Son étude thématique de la politique étrangère française accorde une place importante aux facteurs géographiques, démographiques, économiques, ainsi qu’aux mentalités collectives.
Ainsi, après un résumé des déterminants matériels et psychologiques de la position française, l’auteur énonce les grandes lignes directrices de son action diplomatique, de sa défense et de ses activités de renseignement. La rigueur de l’exposition permet de se faire une idée claire du fonctionnement de l’appareil diplomatique français. L’auteur montre notamment combien l’influence d’un poste politique et diplomatique pouvait dépendre de la personnalité de son titulaire jusque sous la Cinquième République. Son évaluation des services secrets, qui s’inspire des travaux de Christopher Andrew et Douglas Porch, rappelle la contribution fondamentale d’historiens anglo-saxons à l’histoire du renseignement français.
Dans un effort de synthèse, John Keiger présente la « question allemande » comme le principal déterminant de la politique étrangère française jusqu’à la réunification allemande. Ainsi, l’évolution des préoccupations françaises pourrait-elle se résumer à « l’histoire d’une quête de sécurité continentale ». C’est dans cette perspective que s’inscrivent les rapports des services français avec les Anglo-Saxons et les Russes. Ces rapports sont marqués par une ambivalence chronique, mélange de méfiance et de désir d’alliance. Un chapitre sur l’empire élargit le théâtre de la politique française. L’auteur souligne la persistance des justifications idéologiques de la colonisation en France après la seconde guerre mondiale, par contraste avec la Grande-Bretagne. La période de l’après guerre froide fait l’objet d’un chapitre original, qui se conclut par un questionnement général sur l’adaptation du modèle identitaire français au nouvel ordre du monde. On saluera les multiples comparaisons et parallèles avec l’histoire des autres puissances, notamment la Grande-Bretagne. On peut cependant regretter que l’auteur de cette étude d’histoire contemporaine n’ait pas accordé plus d’attention à l’historiographie française récente.
Une synthèse plus qu’un ouvrage de recherche, ce livre, écrit dans un style clair et concis, offre à un large public un panorama des constantes de la politique extérieure française depuis 1870.
Peter Jackson
Melandri Pierre et Ricard Serge (dir.), Ethnocentrisme et diplomatie. L’Amérique et le monde au xx e siècle, Paris, L’Harmattan, coll. « Aire anglophone », 2001, 254 p., 19,32 €
On trouve dans ce recueil treize auteurs pour treize chapitres répartis en trois parties : les États-Unis et l’Europe, les États-Unis et le monde non-européen, les États-Unis et les relations internationales. Parmi eux, quatre Américains et neuf chercheurs français dont certains confirmés et d’autres à l’aube de leur carrière.
La première partie regroupe deux chapitres sur Theodore Roosevelt (William Tilchin et Kathleen Dalton) qui répètent avec de menues nuances ce que l’on savait sur le darwinisme social de ce président et sur sa conception d’un monde anglo-saxon. André Béziat éclaire la pensée « américaine » de F. D. Roosevelt vis-à-vis du général de Gaulle. Justine Faure montre comment l’exil américain des anticommunistes est-européens façonne leur identité et permet aux autorités des États-Unis d’en forger une autre.
Dans la deuxième partie, l’arrogance culturelle des Américains apparaît à l’œuvre, tant aux Philippines en 1898 (John L. Offner) qu’en Éthiopie dans les années 1950 (Annick Cizel). Laurent Cesari, de son côté, établit que l’incontestable ethnocentrisme des Américains à l’égard des Vietnamiens n’a pas joué de rôle dans le déclenchement de ce conflit. Isabelle Vagnoux montre quant à elle comment le gouvernement américain effectue un classement racial des pays d’Amérique latine dans le cadre de la lutte contre la drogue.
La dernière partie se veut plus thématique. Liliane Kerjean explique comment les communes bretonnes ont utilisé la justice américaine pour parvenir à se faire indemniser à la suite de la catastrophe de l’Amocco Cadiz. Anne Deysine et Robert Bieder traitent de l’unilatéralisme des États-Unis à travers les exemples du commerce international et du réchauffement de la planète. Jean Rivière, à partir d’exemples connus, met en valeur les critères raciaux des hommes d’affaires américains dans leur perception du monde. Enfin, Justin Vaïsse fournit une historiographie commentée de la puissance américaine, excellente mise au point adaptée pour rentrer dans le sujet ethnocentrique.
Un tel volume qui couvre le 20e siècle et des sujets très divers, souvent déjà traités, est un peu disparate, d’autant que la définition des concepts derrière des termes archaïques (ethnocentrisme et diplomatie) reste superficielle.
Jacques Portes
Wylie Neville (dir.), European Neutrals and Non-Belligerents during the Second World War, Cambridge, Cambridge University Press, 2002, 368 p., prix non communiqué
Le dilemme de la neutralité, politique légitime et reconnue en droit international, mais délicate à mener en temps de guerre, prit toute son acuité lors du conflit idéologique que fut la seconde guerre mondiale. On note depuis peu un regain d’intérêt historique, teinté parfois de considérations morales, pour le comportement des États européens impliqués dans la guerre à des degrés restreints et divers, de la non-belligérance à la neutralité.
L’ensemble des études rassemblées par Neville Wylie pour ce livre s’avère très intéressant. Souvent originaires des pays concernés, les auteurs apportent une connaissance intime des contextes intérieurs ainsi qu’un état des recherches les plus récentes. Quatorze cas sont traités, excluant malheureusement celui de la Turquie. Ils permettent de saisir la diversité et la complexité des situations nationales, sachant que seuls cinq pays purent en définitive rester en dehors des hostilités. On constate également l’importance du contexte militaire, les pays restés en dehors de la guerre devant définir leur neutralité tout au long de celle-ci. Ainsi, une première catégorie de pays, neutres par faiblesse pendant la drôle de guerre, fut entraînée dans la guerre au printemps 1940. La deuxième catégorie est composée d’attentistes, en premier lieu l’Italie, fasciste mais peu prête à la guerre, et les États d’Europe centrale dont l’autonomie se réduisit progressivement jusqu’à l’alignement sur l’Axe lors de l’attaque contre l’URSS. La dernière catégorie englobe les neutres du « long terme » dont les attitudes furent très contrastées, frôlant la co-belligérance dans le cas de l’Espagne franquiste. La Suisse et la Suède conservèrent leur démocratie parlementaire, retirant des bénéfices économiques non négligeables de leur neutralité. Le Portugal de Salazar retira quant à lui d’importants profits politiques de son retrait international.
Les neutres, aux motivations diverses, eurent une marge de manœuvre plus importante qu’on ne l’estimait dans leur politique humanitaire ou dans leur résistance à l’influence nazie. Ce livre, cas par cas, répond à point aux récentes interrogations des historiens et du grand public.
Paul Vallet

Le Maghreb sous domination française

Rivet Daniel, Le Maghreb à l’épreuve de la colonisation, Paris, Hachette, 2002, 460 p., 24 €
Professeur à l’université Paris I – Sorbonne, Daniel Rivet est aujourd’hui reconnu comme le spécialiste attitré de l’histoire du Maghreb contemporain. Dans ce livre considérable, qui est une synthèse originale rédigée avec un rare bonheur d’écriture, Daniel Rivet présente essentiellement l’évolution des populations maghrébines à l’épreuve de la colonisation. La richesse des réflexions et des informations historiques fait l’admiration du lecteur : plus de 200 ouvrages sont évoqués ou discutés, un glossaire de 219 mots arabes, berbères, voire turcs, éclaire les citations. Ceux qui ont jadis admiré Charles-André Julien et Jacques Berque savent que Daniel Rivet doit être salué comme leur successeur en histoire et anthropologie du Maghreb.
L’objectif de cet ouvrage est annoncé dans les deux premiers chapitres : faire émerger le Maghreb colonial authentique, loin des mythes et des partis pris. L’ouvrage s’emploie donc à ressusciter les projets coloniaux avant qu’ils ne sombrent dans les préjugés racistes et le matérialisme ainsi que les réactions des sociétés maghrébines rurales et tribales face aux Européens, ces étrangers athées et dominateurs, ces colons vite agglomérés dans les villes.
Après cette présentation de ses intentions, l’auteur évoque le déroulement de l’histoire telle qu’il la voit. Celle de l’Algérie d’abord, marquée par la conquête archaïque et violente des Français, la guerre religieuse et l’État théocratique d’Abd el Kader. Mais ce sont surtout les vaines tentatives du « royaume arabe » de Napoléon III et l’offre médicale et scolaire qui retiennent l’attention. Puis, après l’échec de la grande insurrection kabyle de 1871, s’affirme le triomphe colonial : la mainmise sur les terres indigènes, le peuplement européen, la naturalisation des étrangers et des Juifs. L’Algérie est « assimilée », croit-on, mais elle vit sous un régime d’exception. L’ordre tribal se dissout, mais l’islam demeure et la francisation ne progresse pas.
L’expérience postérieure des protectorats fut plus habile. Elle était, dit Daniel Rivet, « un anesthésiant pour calmer la douleur d’un peuple vaincu ». Au Maroc, il y eut bien une guerre de conquête de 1907 à 1934, mais Lyautey s’employa à éviter la militarisation et l’administration directe pour conserver le régime du monde berbère et développer celui du Makhzen modernisé. Sur l’action du capitalisme au Maghreb, Daniel Rivet d&eacu