2003
Vingtième siècle
Hubris et Nemesis ? Politique sociale et émeutes raciales : Watts, 1965
Antoine Coppolani
[*]
Dans les années 1960, le libéralisme réformiste américain atteignit son apogée avec la Grande Société et la Guerre contre la pauvreté, tandis que l’Administration du président Lyndon Baines Johnson faisait connaître à la cause des droits civiques des progrès sans précédent. Or le corollaire de ces progrès fut une succession d’émeutes raciales et une crise urbaine qui alla en s’aggravant. Cet article s’interroge sur l’hypothèse de l’enchaînement « hubris et nemesis ». Une politique sociale audacieuse, quels qu’en soient les bienfaits par ailleurs, ne porte-t-elle pas en elle le double risque de ce que le politologue Albert Hirschman appelle « l’effet pervers » et la « mise en péril » (l’instabilité induite par les réformes contribue in fine à détruire les objectifs recherchés par les architectes des réformes) ?
In the 1960s, American reformist liberalism reached a peak with the Great Society and the War against Poverty while President Johnson’s administration brought unprecendented progress to the cause of civil rights. The corollary to this progress was a succession of racial riots and an increasingly serious urban crisis. This article questions the hypothesis of the pattern « hubris and nemesis ». Doesn’t any daring social policy, regardless of its other positive effects, carry within it the double risk of what the political scientist Albert Hirschman calls the « perverse effect » and the « threat » (the instability brought about by the reforms eventually contributes to destroying the objectives sought by the reform’s architects) ?
La politique sociale des libéraux américains fut-elle dans les années soixante la cause du regain des tensions raciales ? Et ces mouvements contestataires radicaux firent-ils finalement le jeu des conservateurs en fragilisant les avocats d’une politique publique interventionniste ? L’exemple californien des émeutes de Watts permet d’explorer ces paradoxes et ainsi d’éclairer la crise du libéralisme américain sous la présidence Johnson.
Les émeutes de Watts éclatèrent à une époque paradoxale dans l’histoire politique des États-Unis, au moment même où l’effort d’intégration raciale devenait maximal et où la politique libérale destinée à améliorer la condition civique et socio-économique des minorités prenait toute son ampleur. Comment la politique libérale, conjointement menée à Sacramento et à Washington, aux côtés de ses bienfaits dans le domaine des questions raciales, sécréta-t-elle un sous-produit, l’instabilité croissante ? En quoi l’instabilité et les émeutes eurent-elles pour conséquence de mettre à mal les progrès que la politique libérale avait pu apporter ? S’efforcer de répondre à ces questions ne signifie pas avoir la prétention d’explorer de façon exhaustive les causes, nombreuses et complexes, des émeutes de Watts, mais bien plutôt tenter de se focaliser sur le rôle qu’elles jouèrent dans une remise en question du libéralisme – ce terme étant, bien sûr, employé ici dans l’acception américaine du terme – et en particulier de sa politique sociale
[1].
Si la thèse du « retard » – notion toute relative – pris, au niveau fédéral, pour attaquer de front le problème des relations raciales durant l’Administration Kennedy peut avoir quelque crédibilité pour expliquer la création d’une fracture entre le libéralisme et un radicalisme noir en essor, cette fracture aurait, alors, dû se réduire durant les premières années de la présidence de Johnson. En effet à la « politique des attentes » menée par Kennedy (
politics of expectation), pour reprendre la belle expression de Robert Weisbrot, Johnson substitua la politique des réalisations
[2]. Or la fracture s’aggrava après l’arrivée de Johnson au pouvoir, en dépit des votes historiques du
Civil Rights Act, qui avait interdit la discrimination dans les lieux publics, et du
Voting Rights Act, garantissant l’accès des Noirs aux urnes. En outre, l’État-providence avait mis ses ressources au service de l’amélioration de la condition socio-économique des Afro-Américains
[3]. Ce n’était plus le caractère timoré de l’intervention étatique en faveur des Afro-Américains qui suscitait l’ire des radicaux – et de fait cette intervention n’avait plus rien de timoré en 1965 – mais bel et bien les mécanismes de redistribution des revenus et l’intervention étatique elle-même qui étaient devenus une cible.
â—¦ La foi réformiste des libéraux californiens
En Californie, en dépit des émeutes qui avaient éclaté dans les ghettos de la côte Est durant l’été 1964, l’état d’esprit des libéraux n’était pas hanté, en 1965, par l’idée que la menace d’émeutes raciales pesait comme une épée de Damoclès sur les métropoles. Les réformes étaient en cours et leur rythme s’était accéléré depuis l’élection de 1962. En 1965, une foi réformiste sans faille ni états d’âmes animait donc les libéraux
[4].
Dans le domaine de la politique de la ville, le processus de création du
Department of Housing and Urban Development (HUD) était bien engagé. Le Département abaissa les taux d’intérêts sur le financement des logements à loyers modérés, mesure qui eut pour effet de réduire encore les loyers et de stimuler la construction. Bien que les grands programmes de logements sociaux fussent les héritiers du
New Deal, les populations qui en bénéficiaient s’étaient beaucoup modifiées en une trentaine d’années. Dans les années trente, les logements sociaux étaient occupés par une population hétérogène qui était un reflet assez fidèle du reste de la société américaine. Au milieu des années soixante, près de 50 % des habitants des logements sociaux étaient des Noirs, proportion qui témoignait de l’attention croissante portée par le gouvernement fédéral aux zones urbaines déshéritées et aux ghettos
[5].
Surtout, l’année 1965 vit déferler sur la Californie une profusion de programmes sociaux, novateurs et ambitieux, issus pour la plupart de la matrice de la
War On Poverty. Bien que cette Guerre contre la pauvreté entendît s’attaquer à toute forme de pauvreté, ses concepteurs désignaient comme objectifs principaux, de façon plus ou moins explicite, les populations noires démunies et les jeunes, les deux catégories n’étant évidemment pas exclusives l’une de l’autre
[6]. Dans
The Politics of Poverty, l’universitaire John C. Donovan concluait que « l’
Economic Opportunity Act de 1964 […] fut édifié essentiellement à l’attention des populations noires démunies, quoique les débats publics qui le concernèrent en firent rarement ouvertement état », opinion à laquelle souscrivait pleinement Daniel Patrick Moynihan
[7]. Professeur à Harvard, Moynihan était alors un intellectuel libéral, spécialiste des questions sociales, qui travailla pour les Administrations Kennedy et Johnson et qui, déçu par l’évolution du libéralisme américain, devint l’un des chefs de file des néoconservateurs ainsi que le bras droit du président Nixon pour la politique sociale. Sar Levitan, un troisième universitaire spécialiste des questions sociales, explique le phénomène que décrit Donovan par le mouvement pour les droits civiques, qui avait fourni aux habitants noirs des cités américaines une capacité d’organisation et de revendication faisant défaut à d’autres segments de la population économiquement faible
[8].
Une telle foison d’actions variées et une telle abondance de programmes laissaient supposer que le processus de réformes était enclenché et qu’il était irréversible. Le statut tant juridique que socio-économique des Afro-Américains, comme des autres minorités californiennes, ne cesserait de s’élever. En cette année 1965, la « foi réformiste » triomphait chez les libéraux, et s’étendait au-delà du simple domaine des relations raciales. Daniel Patrick Moynihan suggérait même que le gouvernement disposait désormais d’une si vaste gamme d’instruments d’intervention sociale que la tâche ne serait plus de trouver des réponses appropriées aux problèmes mais de trouver de nouveaux problèmes sur lesquels les différents programmes pourraient être appliqués
[9] !
Quelques jours après la signature du Voting Rights Act des émeutes raciales mettaient pourtant Los Angeles à feu et à sang. Le bilan officiel de ces journées de feu et de sang s’élevait à 34 morts (dont un pompier, un policier et un adjoint du shérif) 1 032 blessés, plus de 600 bâtiments détruits, 40 millions de dollars de dégâts, 3 438 arrestations.
â—¦ La crise de la conscience libérale
À la tempête de feu succéda la polémique. Du jour au lendemain, Watts était, pour d’aucuns, devenu soit la preuve tangible des carences du libéralisme, soit même le signe irréfutable de l’échec du système américain tout entier
[10]. Au sommet de l’État régnaient la stupeur et l’inquiétude. Joseph Califano décrit un Lyndon Johnson très affecté, comme temporairement plongé dans un profond état de dépression. Le président craignait que ces émeutes, peut-être annonciatrices d’autres explosions de violence, ne viennent briser le rythme des réformes
[11].
Martin Luther King, arrivé à Los Angeles pour parler avec les habitants de Watts, estima que les émeutes n’aideraient en rien la cause des droits civiques et pourraient lui nuire. Mais, copieusement conspué, hué et interrompu lors de ses prises de parole, il fit l’amère expérience de l’hostilité qu’il suscitait. Il concéda aux journalistes présents que les leaders des droits civiques, et lui le premier, n’avaient pas réussi à s’imposer auprès des populations des grandes métropoles
[12]. Robert Kennedy répliqua qu’il était vain de dire aux Noirs d’appliquer la loi, puisque la loi avait longtemps été pour eux un instrument d’oppression : elle était avant tout la « loi de l’ennemi »
[13]. Le frère du président défunt renvoya dos à dos les leaders blancs et noirs. Les premiers étant selon lui, complètement coupés de la réalité des ghettos et les seconds n’ayant été, au moins jusqu’à 1962 (respect dû à John Fitzgerald oblige !), « qu’une petite coterie capable de mobiliser en bloc le vote noir en échange d’emplois avantageux ou de sommes d’argent négociées »
[14]. Il déplora que les leaders noirs d’envergure aient focalisé leur action sur le Sud et aient abdiqué dans le Nord au profit de démagogues qui avaient usurpé leur rôle
[15]. Poursuivant son analyse, Kennedy affirmait que si une insurrection avait pu être prévenue dans le Sud, c’était autant dû au vote du
Civil Rights Act qu’aux traditions religieuses profondément ancrées qui avaient permis de maintenir le principe de la non-violence. De telles traditions étant absentes des villes du Nord, il estimait que seuls des programmes massifs d’aide à l’emploi et de lutte contre la pauvreté pourraient enrayer la violence. Il concluait en prévenant d’une part que les détournements de fonds, la corruption et autres maux seraient inévitables et qu’il faudrait s’en accommoder et, d’autre part, que pour des groupes entiers d’individus, la seule solution possible serait le placement sous aide sociale directe, sans recherche futile de réinsertion dans le monde du travail
[16].
Compte tenu de la gravité des circonstances, le président des États-Unis avait pris personnellement en main la gestion de la crise. Il restait en contact étroit avec Edmund G. Brown, gouverneur de Californie, à qui il avait envoyé Joseph Califano, son plus proche conseiller pour les affaires intérieures à la Maison Blanche, puis Leroy Collins, le sous-secrétaire au Commerce qu’il avait dépêché à Los Angeles pour le représenter
[17]. À la demande du président des États-Unis, mais aussi de plusieurs associations concernées par les Droits de l’Homme, et à l’initiative du gouverneur, une commission d’enquête fut créée, Johnson suggérant le nom de John McCone, homme d’affaires californien et ancien directeur de la CIA, pour la diriger
[18].
La commission, nommée le 24 août, rendit ses conclusions le 2 décembre, sous la forme d’un rapport de 100 pages,
Violence in the City : An End or a Beginning ? Quelques mois plus tard, elle déposait à la bibliothèque de l’UCLA 18 volumes de documents, dont 17 comprenaient les transcriptions des auditions et le dernier les rapports des consultants
[19]. De même que sa composition avait été largement critiquée, les critiques fusèrent de toute part lorsque les conclusions de la commission furent rendues publiques. Mais ce ne sont pas tant les conclusions d’un document de circonstance qu’il s’agit d’examiner ici. Il convient plutôt de discerner grâce aux archives, parmi les causes les plus probables des émeutes, celles qui avaient ou non un rapport direct avec la politique libérale menée en Californie. Puis, de se demander en quoi l’identification de ces causes et les propositions suggérées par la commission, mais aussi et surtout celles qui le furent par les services de l’État, ont abouti à modifier cette politique.
â—¦ La quête de vérité : dysfonctionnements et effets pervers
Le vote de la proposition 14, un référendum d’initiative populaire californien laissant aux propriétaires le droit de louer et vendre à qui ils l’entendaient, et légitimant de facto la ségrégation sur le marché du logement, avait eu pour conséquence directe d’amener le gouvernement fédéral à prendre des mesures de rétorsion contre la Californie en suspendant le financement des opérations de rénovation urbaine (
Urban Renewal). L’on pourrait, à première vue, en conclure que cette mesure, justifiée par le fait que les opérations financées par des fonds fédéraux ne pouvaient faire l’objet de clauses discriminatoires, avait été un coup fatal porté à la politique de la ville en Californie. Plus de 264 millions de dollars n’avaient-ils pas alors été gelés par Robert Weaver, le directeur de la
Home and Housing Finance Agency
[20] ? En réalité, les fonds consacrés à la rénovation urbaine, s’ils étaient un moyen sûr d’enrichissement pour les promoteurs immobiliers, étaient en revanche fort mal perçus par la communauté noire. Au sein de cette dernière l’on soulignait avec amertume que l’
Urban Renewal devait se comprendre
Negro Removal
[21]. Créés par la loi fédérale sur le logement de 1949, les fonds de rénovation urbaine visaient à reconstruire des quartiers entiers, ce qui impliquait de raser des taudis. Le talon d’Achille de ces opérations était leur incapacité à apporter une solution satisfaisante au sort des délogés, qui souvent aboutissaient dans d’autres quartiers de taudis
[22]. Compte tenu de la méfiance des populations afro-américaines envers les programmes de rénovation urbaine, leur suppression n’a sans doute pas été un sujet majeur de colère ou d’exaspération de leur part, réactions qui auraient pu mener aux émeutes. En revanche, les lenteurs et les difficultés qui entravèrent la mise en place de la guerre contre la pauvreté ont pu susciter de telles réactions.
Le rapport de synthèse concernant les problèmes de pauvreté préparé par Bryant Cushing pour la commission du gouverneur conclut que « la Guerre contre la pauvreté […] a été caractérisée dans la région de Los Angeles par une succession ininterrompue d’escarmouches entre les bureaucraties administratives et politiques, ce qui eut pour résultat de dilapider beaucoup d’argent et de temps plutôt que d’en faire bénéficier les personnes auxquelles ils devaient être consacrés »
[23]. En règle générale, les « escarmouches » critiquées par Bryant Cushing étaient le reflet de luttes d’influence dont l’enjeu était le contrôle des structures comme des fonds de la Guerre contre la pauvreté
[24].
En fait, c’est le principe même de la participation des exclus aux processus décisionnels, la notion d’
empowerment, qui s’avérait extrêmement difficile à appliquer. Le témoignage de Joseph Califano est fort utile à ce propos, car il permet de mettre en perspective le cas de Los Angeles en le replaçant dans le contexte national. Califano remarque que les programmes d’action communautaire, destinés à assurer aux Afro-Américains économiquement faibles un rôle politique au niveau local, avaient suscité une réaction de méfiance des maires des villes américaines – dont la majorité étaient des démocrates –, soucieux de protéger leurs prérogatives et de s’assurer la direction de l’administration locale de l’
Office of Economic Opportunity, l’agence fédérale chargée de la mise en œuvre de l’
Economic Opportunity Act, loi phare de la Guerre contre la pauvreté
[25].
Or Sargent Shriver, à la tête de l’OEO, adopta une attitude de grande fermeté, voire d’intransigeance, vis-à-vis des maires. En conséquence, les situations conflictuelles se multiplièrent à un point tel qu’elles menacèrent de mettre en danger les autres programmes de la Grande Société. Outre les conflits avec les élus locaux, l’organisation politique des Afro-Américains induite par les programmes « d’action communautaire » devint elle-même un sujet de préoccupation grandissant. Quelques semaines après les émeutes de Watts, le 18 septembre, le directeur du Budget fédéral, Charles Schultze, tira la sonnette d’alarme. Il écrivit à Johnson que le gouvernement fédéral ne devrait pas se mêler de former et d’organiser politiquement les pauvres. Schultze préconisait un recentrage de l’action de l’OEO, qui devrait se préoccuper plus de trouver des emplois aux pauvres plutôt que de leur distribuer des prébendes politiques. Il conseillait également que l’OEO cesse d’organiser les élections de « représentants communautaires » aux conseils d’administration des agences locales de la Guerre contre la pauvreté et qu’il s’efforce d’atténuer les multiples conflits qui l’opposaient de par la nation aux pouvoirs locaux et qui menaçaient d’empoisonner la campagne électorale de 1966. Au bas du mémorandum de Schultze, Lyndon Johnson apposa la mention : «
O. K., I agree, L »
[26].
La situation était telle que le président demanda même, à l’automne 1965, que soit préparé un projet de démembrement de l’OEO, dont les fonctions auraient été réparties entre les différents Départements. En définitive Johnson renonça à mettre son projet à exécution afin de ne pas déclencher une guerre intestine au sein de sa propre Administration, doublée d’une polémique au Congrès, qui auraient pu mettre en péril d’autres éléments de son programme politique. En outre, le président ne voulait pas, en démantelant l’OEO, s’exposer aux critiques de Robert Kennedy et des membres les plus libéraux du Congrès
[27].
Plus encore que la frustration engendrée par les retards occasionnels, l’énorme décalage entre les attentes de la population de Watts et les résultats tangibles des mesures proposées semble avoir été un redoutable détonateur. Le rapport sur la Guerre contre la pauvreté du directeur du programme d’études de la commission du gouverneur, Marvin Adelson, effectué après des dizaines d’entretiens avec des habitants de Watts, soulignait que « pour certaines personnes défavorisées, la Guerre contre la pauvreté devait être la solution définitive de tout problème ; pour d’autres, c’était un moyen de participer avec plus d’égalité de chances aux compétitions de la société ; et malheureusement, pour d’autres encore, les programmes fédéraux étaient perçus comme les fruits, faciles à cueillir, d’un “arbre à argent”, c’est à dire comme une fin en soi ». Et le rapport de conclure que si beaucoup avaient été aidés, « presque tous avaient été déçus »
[28].
â—¦ Les libéraux continuent d’aller de l’avant
L’explosion inattendue des émeutes avait correspondu à une première phase de la crise de la conscience libérale. Le travail d’enquête et d’introspection qui suivit correspondit à une seconde phase de cette crise de conscience : non seulement la politique libérale n’avait pas été apte à prévenir la tragédie de Watts, mais l’idée selon laquelle la politique libérale ne serait pas en mesure d’apporter des solutions adéquates devait maintenant être considérée. Cette seconde phase de la crise de la conscience libérale fut cependant rapidement surmontée et les doutes mis sous le boisseau.
Le cabinet du gouverneur de la Californie avait été convoqué en réunion extraordinaire le 8 septembre pour réfléchir aux mesures à mettre en œuvre pour prévenir une récurrence de la crise qui avait agité Los Angeles. Durant la réunion du 8 septembre, il avait été décidé de confier à un membre du cabinet, Hugo Fisher, la mission de formaliser la réponse de l’État californien aux émeutes de Watts, à partir des analyses du cabinet. Fisher, un ancien sénateur de San Diego et l’un des fidèles lieutenants du gouverneur Brown, présenta le fruit de son travail à celui-ci le 18 octobre sous la forme d’un mémorandum de 26 pages détaillant les nouvelles orientations politiques dans lesquelles l’État californien devait s’engager
[29]. Il s’agissait là de mesures de fond, dont plusieurs propositions étaient novatrices. Elles complétaient l’action d’urgence qui avait été décidée par l’État fédéral au lendemain des émeutes de Watts. Lyndon Johnson avait en effet chargé Joseph Califano et Lee White, un des juristes de la Maison Blanche, de mettre sur pied un ensemble d’actions d’urgence destinées à traiter les causes sous-jacentes des émeutes
[30].
Le 2 septembre, le président avait approuvé 49 mesures destinées à Los Angeles, pour un montant global de 29 millions de dollars
[31]. Celles-ci, quoique éclectiques, concernaient principalement les domaines de l’emploi et de l’éducation
[32]. Le 14 mars 1966, le gouverneur Brown présenta le plan d’action que son Administration souhaitait mettre en œuvre, issu en grande partie du mémorandum de Fisher
[33]. Ce plan fut matérialisé par la signature d’un ordre exécutif et le vote d’un budget spécial de 61 millions de dollars par la législature, constituant un
addendum au budget de l’État pour l’année fiscale 1966-1967 portant le titre de
Poverty Reduction and Prevention Program
[34]. Ce programme était organisé autour de quatre grands chapitres. Le premier traitait du concept nouveau de « centres multiservices ». Le deuxième établissait un programme de probation adapté, destiné à faciliter la réinsertion des délinquants et à éviter les récidives. Le troisième proposait des solutions aux problèmes du chômage et de la formation professionnelle et le quatrième traitait des questions d’éducation
[35]. Chacun des quatre volets du programme devait être appliqué au sein de douze zones urbaines californiennes identifiées comme « zones à risques » par un travail concerté des Départements californiens de l’Emploi, de l’Aide sociale, la
Fair Employment Practices Commission et l’OEO
[36].
L’objet des centres multiservices n’était pas de placer les zones concernées sous perfusion d’aide sociale, mais de faciliter, autant que possible, la réinsertion des habitants dans le tissu économique productif. Pour cette raison, les centres avaient pour mission de faciliter la création d’emplois locaux, en concertation avec les industriels, les syndicats ou des agences comme la
Small Business Administration ou le département californien de l’Emploi. Ils devaient aussi faciliter l’accès des personnes concernées aux programmes de formation professionnelle
[37].
Lors de la réunion du cabinet du 8 septembre, la création d’emplois publics destinés à garantir un revenu aux habitants des zones défavorisées avait été présentée comme une nécessité absolue. Dans un mémorandum adressé à Brown, John McDonald, un conseiller du gouverneur, avançait l’idée grandiose d’un programme national financé conjointement par l’État fédéral et les États fédérés et qui pourrait créer, dès la première année, pas moins de huit millions d’emplois de ce type dont 800 000 seraient situés en Californie
[38]. Le mémorandum d’Hugo Fisher révisait ces ambitions à la baisse puisqu’il préconisait l’instauration d’un programme de 500 000 emplois, dont 50 000 seraient situés en Californie. Le coût global était estimé à 2,5 milliards de dollars pour la première année, dont 250 millions de dollars devant être investis en Californie
[39].
Hormis ces considérations d’échelle, McDonald et Fisher partageaient les mêmes analyses. Tous deux faisaient valoir que les mesures structurelles et spécifiques entreprises par les libéraux avaient eu des résultats excellents, mais qu’un noyau dur de personnes sans emploi échappait à leur action
[40]. Dépourvues de toute formation, ne répondant pas aux critères des différents programmes d’aide sociale, réfractaires, pour des raisons diverses, aux programmes de formation professionnelle, les personnes formant ce noyau dur ne pouvaient trouver de salut que dans les emplois publics créés pour eux. Hugo Fisher écrivait que leur fournir ces emplois devait devenir la priorité première de l’État. Selon lui, elle devait détrôner ce qui était depuis longtemps, dans les faits, la priorité des libéraux : augmenter l’ampleur de services fournis par l’État dans les domaines de l’éducation, la santé, la protection sociale, le logement, etc
[41].
Restait à convaincre l’État fédéral de consentir à un tel investissement. Le 5 novembre 1965 le gouverneur Brown fit parvenir au secrétaire au Travail, Willard Wirtz, ainsi qu’au directeur de l’OEO, Sargent Shriver, une copie du plan californien élaboré par Fisher et le cabinet, appelant la création de 500 000 emplois au prix d’un investissement de 2,5 milliards de dollars. Puis le gouverneur rencontra successivement Willard Wirtz, Joseph Kershaw de l’OEO et Joseph Califano pour plaider en faveur du projet
[42]. Le 9 décembre 1965, Brown écrivit au président pour demander officiellement que le plan californien soit inséré, sous un titre séparé, dans l’
Economic Opportunity Act, et administré par le département du Travail
[43]. Le 4 avril 1966, un nouveau courrier de Brown à Johnson exprimait l’inquiétude du gouverneur quant à la perspective d’un nouvel « été chaud »
[44].
Les émeutes de Watts avaient convaincu Johnson de la nécessité de consacrer des milliards de dollars au traitement de la crise urbaine, mais ce ne fut pas la solution des emplois garantis qui fut retenue. En lieu et place, le président préféra le projet des
Demonstration Cities dont l’idée lui avait été suggérée par Walter Reuther, le président du syndicat des travailleurs de l’automobile qui y voyait un moyen de rénover les centres des villes industrielles comme Detroit. Il chargea un groupe de travail dirigé par Robert Wood, le secrétaire adjoint du département du Logement et des Affaires urbaines (HUD), de transcrire dans la réalité d’un texte de loi son rêve, qualifié par Joseph Califano de « rêve beaucoup plus ambitieux que tout ce qui avait pu être envisagé auparavant »
[45]. Il est vrai qu’il ne s’agissait rien de moins que de refaçonner, avec un budget de 2,3 milliards de dollars pour la première année, une grande partie du paysage urbain des États-Unis, de « métamorphoser les ghettos en joyaux urbains », en permettant à leurs habitants de rester sur place dans des conditions de vie infiniment meilleures, avec à leur disposition une profusion de services publics
[46]. Le 3 novembre 1966, Lyndon Johnson signa le texte créant le programme des
Model Cities (l’appellation
Demonstration Cities avait été remisée, car elle suggérait que le programme était une concession directe aux émeutiers)
[47].
Une des facettes des
Model Cities était certes de garantir des emplois aux habitants des ghettos : selon une étude, un emploi était créé pour chaque 10 000 dollars investis et 40 à 60 % de ces emplois revenaient aux habitants des ghettos
[48]. Si la création d’emplois garantis était très inférieure à celle qui avait été envisagée par le plan californien, les
Model Cities n’en constituaient pas moins un bouleversement dans la politique de la ville. En outre, Lyndon Johnson avait effectué un geste politique symbolique et habile en direction des Afro-Américains en nommant, le 13 janvier 1966, Robert Weaver, le premier Noir membre du Cabinet, à la tête du HUD nouvellement créé, avec la mission de gérer les
Model Cities. Pourquoi, dans ces conditions, ni
Poverty Reduction and Prevention Program ni les
Model Cities ne suffirent à enrayer la crise urbaine ? Peut-être parce que, comme l’écrivent Marshall Kaplan et Bernard Frieden : « Les
Model Cities, comme tous les programmes qui mettaient l’accent sur l’innovation, mettaient au grand jour les problèmes, jusqu’alors cachés, plus vite qu’ils ne pouvaient les résoudre, même s’ils connurent quelques succès dans l’éveil de la conscience politique et la création d’emplois »
[49].
â—¦ Récurrence de la crise et exploitation politique
Entre le 29 octobre et le 3 novembre 1965, l’institut de sondage Mervin Field interrogea un échantillon de 1 260 Californiens pour connaître leur jugement sur les émeutes, avec deux mois de recul, c’est-à-dire après que les effets de l’émotion devant les événements tragiques et la fièvre médiatique qui les avait entourés se furent dissipés. Les sondages d’opinion témoignaient clairement du fait qu’à l’automne 1965 la cause des libéraux n’était pas encore perdue
[50]. Le choc des émeutes avait même, semble-t-il, ouvert une « fenêtre d’opportunité ». L’opinion, plus sensibilisée, paraissait prête à accepter une intensification du traitement social de la crise urbaine. Les fonds fédéraux d’urgence étaient parvenus à Los Angeles, les retards pris dans la Guerre contre la pauvreté étaient rattrapés et l’État californien préparait une grande offensive que le gouverneur Brown annonça officiellement le 14 mars
[51].
Hélas ! dès le lendemain, de nouvelles émeutes éclataient à Los Angeles, faisant deux morts. Le bilan aurait pu être très lourd si la police n’était pas parvenue à maîtriser rapidement les émeutiers. Les leçons tirées des événements d’août avaient, de ce point de vue, été bénéfiques. Une procédure spéciale, décidée après les émeutes d’août fut enclenchée : les forces de police quadrillèrent la zone, casquées et lourdement armées, tandis que la garde nationale était immédiatement mise sur le pied de guerre. Surtout, les forces de l’ordre circonscrirent la zone des émeutes en l’isolant totalement et en interdisant toute entrée ou sortie
[52]. De cette façon, le nombre d’émeutiers ne dépassa pas les 600 et, quelques heures après le début des troubles, le calme avait été rétabli. Contrairement à ce qui s’était produit au mois d’août, les critiques à l’égard de la police furent presque inexistantes et les louanges nombreuses
[53].
Pour les libéraux, le nouvel accès de violence au cœur de Los Angeles était de sinistre augure. Se féliciter de l’action efficace de la police n’offrait que peu de réconfort : qu’elle dût intervenir était en soi le constat d’un échec de la politique libérale. Le printemps 1966 vit donc refleurir la crise de la conscience libérale, comme le montre par exemple la note de synthèse que William Becker envoya le 24 mars au gouverneur
[54]. Tirant les conclusions de la situation à Los Angeles, Becker reprenait, au début du document, le credo libéral selon lequel le sous-emploi était la racine du mal. Il notait également qu’une image négative des programmes de lutte contre la pauvreté persistait parmi les populations qui étaient censées en bénéficier. Mais, dans la seconde partie du document, Becker soulevait le problème, bien plus grave selon lui, que posaient les individus totalement réfractaires à toute mesure que l’État pouvait prendre pour les aider
[55].
Malgré ces réserves, le gouverneur ordonna au département californien du Travail de recenser les gangs dans les villes californiennes, d’en identifier les leaders et de leur fournir des emplois rémunérés. Le département identifia 114 gangs, composés en moyenne de 15 à 50 membres (certains, comme les
Low Riders, pouvaient en compter un millier) et 164 leaders se virent proposer un emploi
[56]. Toutes ces mesures eurent-elles des effets bénéfiques ? Le 17 août 1966, une année après les premières émeutes de Watts, William Becker semblait être revenu du pessimisme de sa note de synthèse du mois de mars. L’atmosphère qui régnait à Watts, rapportait-il au gouverneur, s’était sensiblement améliorée. Le décès du chef de la police Parker n’était pas étranger à cette amorce de détente. La police de Los Angeles avait aussi, depuis plusieurs mois, cherché à améliorer ses relations avec la communauté de Watts
[57]. L’autre élément ayant contribué au maintien de la paix civile, toujours selon Becker, était le
Neighborhood Youth Corps, qui occupait 2 100 jeunes de Watts pendant l’été
[58].
Alors qu’un calme précaire, obtenu au prix de grands efforts, semblait donc régner sur Watts, la Californie fut traumatisée par l’annonce d’une nouvelle mobilisation de la Garde nationale, cette fois-ci à San Francisco. En effet, le 27 septembre au soir, le gouverneur déclara un couvre-feu sur la ville ainsi que l’intervention immédiate de 2 000 membres de la Garde. Des émeutes avaient éclaté après qu’un officier de police blanc eut abattu un jeune Afro-Américain en train de prendre la fuite, près d’une voiture volée
[59]. Contrairement à ce qui s’était passé en mars à Los Angeles, les forces de l’ordre ne parvinrent pas à circonscrire la zone de l’émeute. Celle-ci avait débuté à Hunters Point, un quartier ouvrier s’étendant autour de chantiers navals au sud-est de San Francisco. Hunter Points était peuplé majoritairement d’Afro-Américains, vivant dans des logements précaires construits à la hâte durant la seconde guerre mondiale. Hunters Point était aussi l’un des quatre secteurs de San Francisco désignés comme zones de pauvreté prioritaire par le
Poverty Prevention and Reduction Program
[60]. Puis l’émeute se propagea à un autre quartier à prédominance afro-américaine, Fillmore District, au nord-ouest de San Francisco
[61]. La Garde nationale fut mise en alerte dans le comté de Marin ainsi que dans tout l’est de la Baie. Le 30 septembre, le calme était rétabli, mais les forces armées demeuraient sur le qui-vive
[62].
Les émeutes de San Francisco se produisirent à moins de six semaines des élections. À la télévision, Ronald Reagan et Edmund Brown firent assaut d’éloquence pour assurer qu’ils ne souhaitaient pas exploiter ces émeutes à des fins politiciennes. Naturellement, ces manifestations empressées n’étaient que pure rhétorique. Après les émeutes de septembre, de nouvelles scènes de désordre troublèrent au mois d’octobre le ghetto d’Oakland
[63]. Elles offrirent à Ronald Reagan, une fois de plus, l’occasion de dénoncer le laxisme de l’État et de la justice au cours d’une émission télévisée d’une heure enregistrée au cœur même d’Oakland
[64]. Mais le candidat républicain n’avait pas le monopole de l’exploitation politique des troubles raciaux. Le coup de grâce porté au libéralisme en Californie fut asséné, après avoir été savamment préparé et prémédité, par une coalition de circonstance réunissant les plus extrémistes des leaders noirs et les plus radicaux des étudiants contestataires.
Le 29 octobre 1966, les
Students for a Democratic Society (SDS) avaient invité Stokely Carmichael à s’exprimer dans le grand amphithéâtre en plein air de Berkeley. En avril, Carmichael avait remplacé John Lewis à la tête du
Student Non-Violent Coordinating Committee (SNCC), l’une des composantes majeures du mouvement pour les droits civiques. Ce changement de direction symbolisait le remplacement, à la direction du mouvement, de la tendance modérée qu’incarnait le second, par la tendance dure représentée par le premier
[65]. En quelques mois, Carmichael fit abandonner au SNCC le slogan
Freedom Now qui était celui de King, pour lui substituer celui de
Black Power. Todd Gitlin, président des SDS, rédigea en personne la motion qui exprimait le soutien de l’organisation étudiante au « pouvoir noir »
[66]. L’intervention de Carmichael sur le campus de l’université de Berkeley, durant laquelle le leader noir fustigea sans retenue le pouvoir libéral, symbolisait l’alliance de la contestation étudiante et de l’agitation raciale qui balaya les libéraux. La conjonction des forces radicales, la coalition des extrémismes avaient eu raison du libéralisme.
Dans ces conditions, non seulement les attentes augmentaient au fur et à mesure que les réformes étaient appliquées, mais c’était en outre le processus même des réformes qui était rejeté. Seul un changement de type radical (relevant sans doute de la pure utopie) aurait pu satisfaire ceux qui, au cœur des ghettos, s’efforçaient de l’obtenir par la violence. La méthodologie libérale ne pouvait suffire, parce que ceux qui devaient en bénéficier ne pouvaient ni ne voulaient s’en contenter. Or, dans leur quête chimérique d’un changement radical des structures de la société, les partisans du recours à la violence firent ouvertement le jeu des conservatismes en torpillant, parfois sciemment, les chances de réélection des réformateurs
[67]. Reagan, dont l’élection dut beaucoup aux troubles raciaux qui déchiraient la Californie, trancha avec le lourd glaive de la Loi et de l’Ordre le nœud gordien de la crise urbaine. Les approches novatrices comme les centres multiservices et le
Poverty Reduction Prevention Program furent simplement démantelées : la signature d’un Ordre exécutif à cet effet le 12 janvier 1967 fut l’une des premières actions du gouverneur Reagan. Le temps des réformes avait vécu, celui de la mise au pas commençait
[68].
En lieu et place d’une transformation radicale de la société, les émeutes aboutirent à la destruction de certaines possibilités de réforme de celle-ci. James W. Button, dans son étude de la réponse politique aux émeutes raciales des années soixante, a montré que l’État fédéral, par l’intermédiaire de l’OEO, l’HEW (dépar-tement de la Santé, l’Éducation et des Affaires sociales :
Health, Education and Welfare) ou du HUD, adopta deux approches successives. Pour les premières émeutes (Watts, Rochester, etc.), ce fut l’intensification des programmes sociaux et l’adoption de programmes novateurs (les
Model Cities, par exemple). Mais, les émeutes se poursuivant et s’aggravant, comme à Newark et Detroit en 1967, l’effet catalytique des émeutes initiales se dissipa et le rythme des réformes fut brisé
[69]. Button, qui a procédé à des séries d’entretiens avec de hauts responsables de l’OEO, de l’HEW ou du HUD, note chez eux une désillusion grandissante après 1965. Comme l’affirmait l’un d’entre eux : « Les émeutes de 1965 avaient produit des changements. Mais les émeutes suivantes […] durèrent trop longtemps et allèrent trop loin. Vous pouvez choquer un homme et provoquer une prise de conscience, mais vous pouvez aussi aggraver les choses jusqu’à ce qu’il n’ait plus qu’une idée en tête : la répression ». Chez ces libéraux, la confiance et même la « foi réformiste » du milieu des années soixante et des débuts de la Grande Société avaient presque totalement disparu en 1968
[70].
Johnson lui-même ne manqua pas d’être assailli par les doutes. À l’issue de l’année 1965, alors que la première vague d’émeutes avait ébranlé la Californie et la Grande Société, il s’interrogeait en ces termes : « Qu’est-ce qu’ils veulent ? Je leur donne une économie florissante et plus de lois excellentes que jamais personne auparavant, et que font-ils ? M’attaquer et ricaner. Est-ce que FDR pourrait mieux faire ? Est-ce que quelqu’un pourrait mieux faire ? Qu’est-ce qu’ils veulent ? »
[71]. En créant la commission Kerner sur la crise urbaine au mois de juillet 1967, Johnson, résolu à se battre jusqu’au bout, décida, selon l’expression de Califano, et contre son avis, « de la bourrer de libéraux qui demanderaient des dépenses supérieures à celles que le président demandait et il demandait déjà bien plus que ce que le Congrès était prêt à lui accorder »
[72]. Ses vœux furent exaucés. Selon une estimation du bureau du Budget, les recommandations du rapport Kerner auraient coûté près de 30 milliards de dollars. Mais au même moment, le Congrès demandait, lui, des coupes claires de près de 6 milliards de dollars dans les programmes existants. Surtout, huit mois plus tard, Johnson n’était plus président et Nixon lui succédait
[73].
â–¡
[1]
Sur le libéralisme américain, cf. notre article « La résistible évolution du libéralisme américain : du consensus libéral au mouvement néo-conservateur »,
in Hélène Fréchet (dir.),
La démocratie aux États-Unis et en Europe, 1918-1989, Paris, Éditions du Temps, 1999, p. 231 et suiv.
[2]
Robert Weisbrot,
Freedom Bound. A History of America’s Civil Rights Movement, New York, W.W. Norton, 1990, p. 49.
[3]
Une excellente synthèse de l’impact des années Johnson sur la condition socio-économique des Afro-Américains est fournie au chapitre 12 de l’ouvrage de Sar Levitan et Robert Taggart,
The Promise of Greatness, Cambridge, Harvard University Press, 1976 (« Lifting the Black Man’s Burden », p. 204-223) ; une analyse plus détaillée se trouve dans
Still a Dream. The Changing Status of Blacks, Cambridge, Harvard University Press, 1975, des mêmes auteurs, avec la collaboration de William Johnston.
[4]
William Becker, « Working For Civil Rights : With Unions, The Legislature and Governor “Pat” Brown », an Interview Conducted by Gabrielle Morris in 1979,
in The Governor’s Office Under Edmund G. Brown, an Oral History Conducted by Gabrielle Morris and Eleanor Glaser 1977-1979, Regional Oral History Office, Bancroft Library, University of California at Berkeley, p. 49-50.
[5]
Harold Wolman,
Politics of Federal Housing, Dodd, New York, Mead and Co., 1971, p. 32 ; James Button,
Black Violence. Political Impact of the 1960s Riots, Princeton, Princeton University Press, 1978, p. 58-59.
[6]
James Button,
op. cit., p. 25-26.
[7]
John C. Donovan,
The Politics of Poverty, New York, Pegasus, 1973, p. 97. Daniel P. Moynihan, « The Professors and the Poor », dans Daniel P. Moynihan,
On Understanding Poverty. Perspectives From the Social Sciences, New York, Basic Books, 1969, p. 15.
[8]
Sar Levitan,
The Great Society Poor’s Law, Baltimore, John Hopkins University Press, 1969, p. 86.
[9]
Daniel Patrick Moynihan, « The Professionalization of Reform »,
The Public Interest, automne 1965, p. 6-16. Sur la « foi réformiste », voir Richard Polenberg,
op. cit., p. 184 et suivantes.
[10]
Les agences News China News et Tass vilipendèrent l’oppression raciale dont le système capitaliste américain rendait victimes les Noirs et dénoncèrent la violence policière et la répression menée par la Garde nationale. « Reds Call L.A. Rioting Evidence of Race Bias »,
Los Angeles Times, 15 août 1965. Governor’s Commission On The Los Angeles Riots,
Transcripts of Testimony, Gov. E. G. Brown, Vol. 4, p. 32.
[11]
Joseph Califano,
The Triumph and Tragedy of Lyndon Johnson, New York, Simon & Schuster, 1991, p. 62.
[12]
« Dr. King Hear Watts Protest Over Heckling »,
Los Angeles Times, 18 août 1965.
[13]
« Eisenhower, Kennedy, View Riot Differently »,
Los Angeles Times, 18 août 1965.
[15]
« North Needs Negro Leaders, Kennedy Says », interview dans le
Los Angeles Times, 18 août 1965.
[16]
« Eisenhower, Kennedy, View Riot Differently »,
Los Angeles Times, 18 août 1965.
[17]
Governor’s Commission On The Los Angeles Riots,
Transcripts of Testimony, Gov. E. G. Brown, Vol. 4, p. 33-34.
[18]
« Quick Action Proposed by Jewish Group »,
Los Angeles Times, 15 août 1965 ; lettre de Wesley R. Brazier, Executive Director, Los Angeles Urban League, au gouverneur Brown, 16 août 1965, et « Public Statement Issued by Los Angeles Urban League », Edmund G. « Pat » Brown Public Papers, carton 757, Bancroft Library.
[19]
Governor’s Commission on the Los Angeles Riots, Transcripts of Testimony, vol. 1, Table of Contents, p. 1-18, F869L8C229, Documents Department, Berkeley. Ces 18 volumes ont parfois été décrits, de façon tout à fait abusive, par certains auteurs comme étant les archives de la commission McCone (notamment par Robert Fogelson, « White on Black : A Critique of the McCone Commission Report on the Los Angeles Riots »,
Political Science Quarterly, vol. 82, septembre 1967, p. 337-367). Les vraies archives de la commission ont été déposées en 1973 à la Bancroft Library et sont constituées de 28 cartons de documents. Les 18 volumes cités ici ne forment qu’une infime partie de ce corpus.
[20]
« Anti Rumford Veto Will Peril Urban Renewal », opinions de l’Attorney General Stanley Mosk et de Robert Weaver, Sacramento Bee, 8 avril 1964, William Byron Rumford Papers, 67/98 C, carton 5, folder « Housing », Bancroft Library.
[21]
James Button, Black Violence. Political Impact of the 1960s Riots,
op. cit., p. 59.
[22]
Ibid., « Minority Housing in Los Angeles », p. 12-14, William Byron Rumford Papers, 67/98 C, carton 5, folder « Fair Housing », Bancroft Library.
[23]
Mémorandum de Bryant Cushing à Thomas Sheridan, « Subject : Poverty », 27 octobre 1965, Records of the Governor’s Commission on the Los Angeles Riots, 74/115 C, carton 8, folder 17 « Los Angeles War On Poverty », Bancroft Library.
[24]
Télégramme de Theodore Berry à Joe Maldonado, 26 juin 1965, joint en annexe au témoignage de Joe Maldonado devant la commission d’enquête du gouverneur : Governor’s Commission on the Los Angeles Riots, Transcripts of Testimony, vol. 9, J. P. Maldonado, Appendix G.
[25]
Joseph Califano,
The Triumph and Tragedy of Lyndon Johnson, op. cit. p. 78.
[28]
Staff Paper-Adelson, 11-29-65, « War On Poverty », p. 3, Records of the Governor’s Commission on the Los Angeles Riots, 74/115 C, carton 28, folder « War On Poverty », Bancroft Library.
[29]
State of California, The Resources Agency, « Memorandum From : Office of the Administrator To : Honorable Edmund G. Brown, Governor of California, Subject : Poverty and Job Development », Records of the Governor’s Commission on the Los Angeles Riots, 74/115 C, carton 8, folder 17 « L.A. War On Poverty », Bancroft Library.
[30]
Joseph Califano,
The Triumph and Tragedy of Lyndon Johnson, op. cit., p. 63.
[31]
Lettre de Ernest C. Friesen, Assistant Deputy Attorney General à Marvin Adelson, Governor’s Commission on the Los Angeles Riots, 17 novembre 1965. Records of the Governor’s Commission on the Los Angeles Riots, 74/115 C, carton 8, folder 17 « L.A. War on Poverty », Bancroft Library.
[32]
« Projects Approved by the President », document joint en annexe à la lettre de Friesen à Adelson citée supra.
[33]
Governor Edmund G. Brown, « Message to the Legislature on State Poverty Program », 14 mars 1966, Hale Champion Papers 67/98 C, carton 71, folder « Press Release Governor Office », Bancroft Library.
[34]
California Legislature, 1967 Regular Session, Analysis of the Budget Bill of the State of California for the Fiscal Year July 1, 1967, to June 30, 1968, Report of the Legislative Analyst to the Joint Legislative Budget Committee, p. 858.
[35]
State of California, Poverty Reduction and Prevention Program, addendum au budget pour l’année fiscale 1966-1967, HV86C2A427 1965a Docs, Government Info Services Library, Berkeley.
[36]
State of California, The Resources Agency, Memorandum From : Office of the Administrator To : Honorable Edmund G. Brown, Governor of California, Subject : « Poverty and Job Development », Records of the Governor’s Commission on the Los Angeles Riots, 74/115 C, carton 8, folder 17 « L.A. War on Poverty », Bancroft Library, p. 19.
[38]
« Memorandum from John McDonald to Governor Brown, Subject : Cabinet Meeting 9-8-1965 », September 10, 1965, Edmund G. « Pat » Brown Public Papers, 68/90 C, carton 768, folder « Governor’s Cabinet », Bancroft Library, p. 3.
[39]
State of California, The Resources Agency, « Memorandum from : Office of the Administrator to : Honorable Edmund G. Brown, Governor of California, Subject : Poverty and Job Development », Records of the Governor’s Commission on the Los Angeles Riots, 74/115 C, carton 8, folder 17 « L.A. War on Poverty », Bancroft Library, p. 20.
[40]
Mémorandum Fisher, p. 9-10, mémorandum McDonald, p. 2.
[41]
State of California, The Resources Agency, « Memorandum from : Office of the Administrator to : Honorable Edmund G. Brown, Governor of California, Subject : Poverty and Job Development », Records of the Governor’s Commission on the Los Angeles Riots, 74/115 C, carton 8, folder 17 « L.A. War on Poverty », Bancroft Library, p. 17. Les emplois créés seraient des emplois d’utilité publique : assistants d’enseignants dans les écoles maternelles, assistants de travailleurs sociaux, constructions de digues, entretiens des parcs, prévention des incendies, nettoyage des plages, etc.
[42]
Lettre du gouverneur Brown au président Johnson, 9 décembre 1965, Edmund G. « Pat » Brown Public Papers, 68/ 90 C, carton 836, folder « Poverty », Bancroft Library, p. 3.
[44]
Lettre du gouverneur Brown au président Johnson, 4 avril 1966, Hale Champion Papers, 67/98 C, carton 70, folder « Economic Opportunity », Bancroft Library.
[45]
Joseph Califano,
The Triumph and Tragedy of Lyndon Johnson, op. cit., p. 130.
[47]
Ibid., p. 135, le budget avait été ramené à 3 milliards de dollars sur 6 années. James Button,
Black Violence, Political Impact of the 1960s Riots, op. cit., p. 65.
[48]
Model Cities Service Center, Model Cities : A Report on Progress, Washington, Government Printing Office, 1971, p. 61.
[49]
Marshall Kaplan, Bernard Frieden, « Community Development and the Model Cities Legacy »,
in David Warner (ed.),
Toward New Human Rights : the Social Policies of the Kennedy and Johnson Administrations, Lyndon B. Johnson School of Public Affairs, University of Texas at Austin, 1977, p. 293.
[50]
Field Research Corporation, The California Poll, survey 065-04, sondage réalisé auprès de 1 260 personnes (530 du Nord et 730 du Sud) entre le 29 octobre et le 3 novembre 1965, State Data Program, IGS, Berkeley, p. 13.
[51]
Governor Edmund G. Brown, « Message to the Legislature on State Poverty Programs », 14 mars 1966, Hale Champion Papers 67/98 C, carton 71, folder « Press Release Governor Office », Bancroft Library.
[52]
« Code 77 Radio Call Set Police Plan Into Action »,
Los Angeles Times, 17 mars 1966.
[53]
« Dymally Praises Discretion of Police in Watts Outbreak »,
Los Angeles Times, 17 mars 1966.
[54]
Note de synthèse de William Becker au gouverneur Brown, 24 mars 1966, Edmund G. « Pat » Brown Public Papers, 68/90C, carton 880, folder « L.A. Riots March-April », Bancroft Library.
[56]
« Memorandum from Albert Tieburg, Director, Department of Employment to Jim Alexander, Cabinet’s Secretary, Governor’s Office, Subject : Contacting Gang Leaders – Riot Prevention », 13 octobre 1966, Edmund G. « Pat » Brown Public Papers, 68/90C, carton 880, folder « L.A. Riots June », Bancroft Library.
[57]
« Memorandum from William Becker to Governor, Subject : Atmosphere in South Los Angeles (Watts Area) », August 17, 1966, Edmund G. « Pat » Brown Public Papers, 68/90C, carton 880, folder « L.A. Riots August-September », Bancroft Library.
[59]
« Rioting Hits San Francisco », première page du
Los Angeles Times, 28 septembre 1966.
[60]
« Hunters Point Area Scene of Eruption by Teen Mob »,
Los Angeles Times, 28 septembre 1966.
[61]
« Troops Move Into 2 S.F. Riot Areas »,
Los Angeles Times, 28 septembre 1966.
[62]
« S.F. Riot Area Calm but Troop on Alert »,
Los Angeles Times, 28 septembre 1966.
[63]
« A Rumble in Oakland »,
San Franciso Chronicle, 19 octobre 1966.
[64]
« Reagan Hits Leniency to Rioters »,
San Franciso Chronicle, 24 octobre 1966.
[65]
Marie-Christine Granjon,
L’Amérique de la Contestation. Les Années 60 aux États-Unis, Paris, Presses de la FNSP, 1985, p. 265.
[66]
Gitlin a depuis reconnu qu’il avait commis là une erreur et qu’il regrettait cette action. Voir à ce sujet l’entretien qu’il a accordé, en 1996, à la revue de l’association des anciens étudiants de Berkeley : « California Q & A : A Conversation With Todd Gitlin », par Russell Schoch,
California Monthly. The Magazine of the California Alumni Association, February 1996, vol. 106, n° 4, p. 26.
[67]
Cf. à ce sujet le long article-réquisitoire contre l’Administration Brown paru dans le numéro d’octobre 1966 de
Ramparts, « Golly gee, California is a strange state », (
Ramparts, vol. 5, n° 4, Octobre 1966, p. 11-34).
[68]
California Legislature,
1967 Regular Session, Analysis of the Budget Bill of the State of California for the Fiscal Year July 1, 1967, to June 30, 1968, Report of the Legislative Analyst to the Joint Legislative Budget Committee, p. 858. Dans un premier temps, le nombre de centres fut divisé par deux. Le budget de
Poverty Reduction and Prevention Program fut éclaté, pour être redistribué aux différents Départements, procédé qui, dans les faits, scellait sa fin.
[69]
James W. Button,
Black Violence. Political Impact of the 1960s Riots,
op. cit., p. 162-163.
[71]
Cité dans James T. Patterson,
Grand Expectations. The United States, 1945-1974, New York, Oxford University Press, 1996, p. 589.
[72]
Joseph Califano,
op. cit., p. 219. Califano écrit que selon lui « la commission avait tout pour devenir un Frankenstein politique et il était inévitable que Lyndon Johnson regretterait sa création hâtive ».
[73]
Lyndon Johnson renonça à demander les fonds additionnels, en raison de l’opposition du Congrès, du coût de la guerre au Vietnam, mais aussi, selon Button, de sa déception croissante au vu des résultats de la Guerre contre la pauvreté. (Button,
op. cit., p. 46).
[*]
Agrégé d’histoire, maître de conférences à l’université Montpellier 3, Antoine Coppolani est l’auteur d’une thèse portant sur le libéralisme politique en Californie dans les années 1960. Il a publié La Vie politique aux États-Unis de 1945 à nos jours
(Ellipses) et plusieurs articles sur l’histoire politique et la politique étrangère des États-Unis. Ses recherches actuelles portent sur la politique étrangère américaine sous les administrations Johnson et Nixon. Prochain ouvrage à paraître : De la guerre froide aux nouveaux conflits : des conflits en mutation ?,
Éditions Complexe, 2003, Actes du colloque international organisé par l’UMR 5609 CNRS sous la direction de Danielle Domergue et Antoine Coppolani.