Vingtième Siècle. Revue d'histoire
Presses de Sc. Po.

I.S.B.N.2724629450
164 pages

p. 3 à 18
doi: en cours

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no 77 2003/1

2003 Vingtième siècle

Le Cambodge des Khmers rouges : de la logique de guerre totale au genocide

Jean-Louis Margolin  [*]
17 % à 30 % de la population cambodgienne périrent sous le régime de Pol-Pot. L’ampleur de cette tuerie ne semble pouvoir s’expliquer, si ce n’est par un processus de guerre totale, à l’intérieur comme à l’extérieur (guerre civile et conflit contre les États-Unis et le Vietnam). Comment rendre compte d’une telle violence ? Doit-on l’expliquer comme une réaction circonstancielle à la guerre menée par les Américains au Cambodge ? Le fondement en est-il culturel et ethnologique, reposant sur une tradition guerrière, ou religieuse ? L’hypothèse d’une explication plus politique et idéologique paraît la plus séduisante : l’auteur se refuse ici à adopter le point de vue d’un « essentialisme » du communisme, comme mal absolu et intrinsèque, et préfère insister sur l’irréductible singularité cambodgienne. Le régime dut en effet en permanence lutter contre sa faiblesse initiale (peu de militants implantés dans le pays, peu de moyens, dépendance politique et matérielle à l’égard du Vietnam), et son apparition tardive, dans un monde et dans une région où le capitalisme semblait reprendre le dessus. Sa fuite en avant éperdue et sa violence radicale s’expliquent peut-être par cette faiblesse originelle. During Pol-Pot’s regime, 17 to 30 % of the Cambodian population died. The scope of this massacre only seems to be able to be explained by a process of total war, within and without (civil war and conflict between the USA and Vietnam). How can such violence be apprehended ? Can it be explained as a detailed reaction to the war carried out by the Americans in Cambodia ? is the basis cultural and ethnological, based on a warrior or religious tradition ? The hypothesis of a more political and ideological explanation seems the most seductive : the author refuses here to adopt the point of view of an « essentialism » of communism as intrinsec and absolute evil and prefers to focus on the implacable Cambodian singularity. The regime constantly had to fight against its initial weakness (few activists in the country, not much money or eauipment, political and material dependence on Vietnam), and its late arrival at a period and in a world and a region in which capitalism seemed to be winning. Its desperate pursuit and its radical violence can perhaps be explained by this original weakness.
« Ici, il n’y a pas de pourquoi » : la formule d’un kapo sur les camps d’extermination nazis conviendrait également au Cambodge des Khmers rouges, pris dans la violence sans limite d’un régime sanglant. La notion de « guerre totale » peut sans doute être appliquée à ce pays qui, de 1970 à 1999, connut le désastre d’un conflit permanent, face à des puissances extérieures, et contre les prétendus « ennemis » intérieurs et autres « traîtres » au régime. Dès lors, est-il possible de rendre compte de l’extraordinaire, de l’incompréhensible, sans en relativiser l’horreur ? Il a paru essentiel d’examiner les différentes hypothèses qui, si elles ne peuvent expliquer entièrement la spirale infernale dans laquelle s’engouffrèrent Pol Pot et ses séides, permettent néanmoins de confronter la longue durée et les circonstances politiques précises dans lesquelles le régime émergea, et de mettre au jour les aspects culturels et idéologiques d’un système « communiste », arrivé sur le tard, dans un pays où ses partisans se trouvaient très faiblement implantés.
Les effrayants massacres qui accompagnèrent le règne de Pol Pot (selon les estimations les plus vraisemblables entre 1,3 et 2,3 millions de morts, soit entre 17 % et 30 % de la population) posent un problème historiographique d’interprétation majeur [1], aggravé par la grande pauvreté des sources disponibles : au-delà des témoignages oraux – presque uniquement des victimes, et des urbains – la seule série réellement exploitable est celle des archives, elles-mêmes incomplètes, du principal centre d’interrogatoires et de mise à mort, S-21 (Tuol Sleng), à Phnom Penh. On retrouve bien au Cambodge des formes évoquant de près la répression propre à d’autres systèmes communistes, singulièrement l’URSS stalinienne, la Chine maoïste, le Vietnam ou la Corée du Nord : surdéveloppement du système policier, insécurité généralisée face à une terreur d’État paraissant privée de toute logique, transformation du binôme « critique/autocritique » en procédures d’inquisition/humiliation visant à abolir toute individualité, purges sanglantes et répétées au cœur même de l’establishment politico-administratif, place majeure d’une famine provoquée par le régime dans la mortalité globale, et sans doute aussi dans la mise au pas de la population. Mais l’ampleur de la tuerie n’a absolument rien de comparable à ce qu’on a connu ailleurs dans l’univers communiste : environ 8 % de pertes dans la population en URSS, en 35 ans ; entre 7 % et 12 % des Chinois victimes de l’ère Mao Zedong, en une trentaine d’années [2] ; des chiffres inférieurs partout ailleurs, sauf sans doute en Corée du Nord.
On a connu par ailleurs, dans ce qui s’intitula (ironiquement ?) Kampuchea Démocratique (KD), l’ultime et le plus monstrueux produit de la « guerre de Trente Ans » indochinoise : un régime né de la guerre, vivant dans une atmosphère de guerre permanente (civile puis, dès 1977, extérieure, face au Vietnam pourtant communiste lui aussi), et qui périt par la guerre. Et cependant comment faire du KD un épisode, même aberrant, du long conflit, puisque l’on mourut davantage au Cambodge de « faits de paix » que des combats de 1970-1975 et 1977-1979 ? Comment expliquer pareille violence, alors que, somme toute, le Vietnam et le Laos voisins furent plus longuement bombardés par les Américains (qui auraient cependant largué 540 000 tonnes de bombes sur le Cambodge, de 1969 à 1973) [3], et que les combats terrestres y furent à la fois plus durables, plus intenses (pas d’intervention terrestre massive des Américains en territoire cambodgien) et plus dévastateurs (les Nord-Vietnamiens et leurs alliés Khmers rouges s’emparèrent presque instantanément, en 1970, de plus des deux tiers du Cambodge, où, par la suite, la plupart des affrontements se concentra autour de quelques villes et de quelques axes routiers) ?
Le KD ne peut donc sans réductionnisme, voire travestissement, être décrit comme un « fait de guerre », même détourné et dévoyé. Et pourtant il se rattache par tout son être, par sa logique la plus intime, à l’univers de la guerre, dont il pourrait être l’une des formes les plus totales, au sens le plus littéral du terme : une guerre qui, s’érigeant en nouvelle normalité du fonctionnement sociétal, abolirait jusqu’à l’idée et donc l’espérance de la paix.
 
â—¦ Produit de la guerre, source de guerre
 
 
L’un des paradoxes les plus surprenants des régimes communistes est que nombre d’entre eux (en Europe de l’Est en particulier) aient dû leur existence à la géopolitique, alors même que l’image de marque qu’ils cherchèrent à propager était celle d’une héroïque lutte de classes, fondamentalement inscrite dans un espace national. Le KD n’échappe pas à ce tableau : de tous les communismes asiatiques, il est celui, avec la Corée du Nord, dont l’origine est la plus redevable à une intervention étrangère massive – ici celle du Vietnam, là celle de l’Union Soviétique. Est-ce un hasard si Phnom Penh et Pyongyang furent également les sièges des dictatures les plus féroces, et les plus férocement nationalistes que le marxisme-léninisme asiatique ait produites ? Il y avait comme à se faire pardonner une origine honteuse, et finalement indicible : Kim Il-sung fit disparaître le colonel de l’Armée rouge qu’il fut derrière le résistant des montagnes aux exploits soigneusement gonflés. Pol Pot, qui fut l’un des poulains du PC vietnamien après avoir été l’enfant chéri du corps de ballet royal khmer, niera longtemps avoir été ce compromettant Saloth Sar, et ira même jusqu’à postdater à 1960 la naissance du PC du Kampuchéa (PCK), de façon à enfouir dans les tombeaux de l’histoire son origine réelle : un surgeon du très vietnamisé PC indochinois (PCI), officiellement dissous dans le Viêt Minh en 1945, et tout aussi formellement reconstitué en 1951 sous la forme de trois partis nationaux, dont le minuscule Parti populaire révolutionnaire du Cambodge. Les premiers statuts du nouveau parti avaient d’abord été rédigés en vietnamien, et son comité central comprenait plusieurs Vietnamiens [4]. Le congrès de 1960 du PCK se tint juste après celui du PCV, et quatre des cinq membres du nouveau comité central avaient été membres du PCI [5] – y compris Saloth Sar, qui y adhéra directement à son retour au Cambodge en 1953, sans même passer par le faible parti cambodgien [6]. La première base clandestine du groupe de Pol Pot (B 100), à partir de 1963, était proche de la frontière vietnamienne, totalement encadrée par des Vietnamiens, et dépendait de leur bon vouloir pour les relations avec le reste du monde communiste. L’extrémisme du polpotisme, c’est aussi (d’abord ?) cette fuite en avant éper-due pour échapper à cette double réalité trop dérangeante : la dépendance idéologique, organisationnelle, et bien sûr militaire envers le communisme vietnamien ; le petit nombre de militants et de cadres et la faible implantation dans le pays d’un quasi-groupuscule (quelques centaines de membres dans les années 1960, 4 000 au maximum en 1970 [7], malgré l’apparent amalgame – unique dans l’univers communiste – entre soldats révolutionnaires et adhérents). Il avait été hissé au pouvoir par l’improbable rencontre de trois facteurs, que le calamiteux coup d’État militaire « républicain » de mars 1970 à Phnom Penh mit en branle : le besoin vital des Nord-Vietnamiens de se préserver un vaste « sanctuaire » dans l’Est du Cambodge, grand arrière de leurs forces infiltrées au Sud Vietnam ; la réaction de petit despote vaniteux de Sihanouk, préférant s’allier avec le diable [8] (il avait lui-même démonisé, et violemment réprimé les « Khmers rouges » qu’il avait ainsi désignés – en français) plutôt que de laisser se pérenniser au pouvoir la lignée royale concurrente, représentée par le prince Sirik Matak ; l’agressivité de la politique indochinoise des États-Unis, à laquelle succéda, à l’inverse, après 1973, un désengagement précipité.
 
â—¦ 1970-1975 : guerre étrangère ou guerre civile ?
 
 
À vrai dire, les contradictions, la tendance aux solutions extrêmes et la trop grande confiance en ses capacités manœuvrières du prince chef d’État avaient, dès avant 1970, dangereusement rapproché du gouffre de la guerre un Cambodge en vérité bien faible face au combat de géants se déroulant à sa porte, et qui aurait eu tort de trop compter sur le tonitruant soutien du général de Gaulle, visitant Phnom Penh en 1966. Dès avril 1965, Sihanouk rompait les relations diplomatiques avec les États-Unis, accueillait ensuite à Phnom Penh des ambassades du Nord-Vietnam et du Front national de libération, reconnu seul représentant du Sud-Vietnam. Plus discrètement, il acceptait qu’une aide militaire chinoise transite par le port de Sihanoukville (Kompong Som) à destination des maquis vietnamiens, et entérinait le passage d’une partie de la « piste Hô Chi Minh » par l’est du pays, très peu peuplé, et ainsi pratiquement « sanctuarisé » au profit des communistes vietnamiens. Mais en 1969, inquiet de l’emprise de ces derniers, et jugeant que la croissance des maquis Khmers rouges marquait le double jeu de Hanoi, il laissait son Premier ministre, le fort conservateur général Lon Nol, renouer avec Washington, et surtout autoriser secrètement, dès mars, les bombardements aériens américains sur les lignes de ravitaillement nord-vietnamiennes [9].
On passera rapidement sur cette période pourtant cruciale (sur ce point au moins tous les auteurs s’accordent) que fut la guerre de 1970-1975. Ce qui est certain, c’est que dès 1972, au plus tard, la République khmère a perdu la partie. Politiquement : disposant au départ, au moins dans les zones urbaines, d’un fort capital de sympathie après les années d’autocratie inefficace de Sihanouk, elle sombra rapidement dans les luttes de clans et une extrême corruption, tout en préservant une relative liberté d’expression. Militairement : au-delà de la médiocrité de leur encadrement, les troupes du maréchal président Lon Nol ne pouvaient faire le poids face aux divisions aguerries envoyées par Hanoi, qui n’utilisaient leurs protégés locaux que comme supplétifs [10]. L’opération Chenla-II, au début de l’année 1972, tourna à la catastrophe et décima les troupes d’élite de Phnom Penh. Dorénavant, l’initiative stratégique revenait entièrement aux communistes, et le conflit se transformait en une longue guerre de siège autour des principales villes (la seule zone rurale à conquérir était celle du Nord-Ouest, d’ailleurs « grenier à riz » du pays), où venait s’entasser la moitié environ des Cambodgiens, fuyant massivement tant les bombardements des B-52 que les exactions khmères rouges. Si la guerre se prolongea encore trois ans, c’est d’une part parce que les Américains soutenaient Lon Nol à bout de bras, en équipant somptueusement ses dernières troupes, en assommant de bombes jusqu’en août 1973 les concentrations communistes (et les populations environnantes…) et en ravitaillant en riz les urbains ; d’autre part parce que, après les accords de Paris (janvier 1973), les Nord-Vietnamiens, décidés à ne rien faire qui pût remettre en cause le départ des Américains du Vietnam, retirèrent l’essentiel de leurs troupes du Cambodge. Mais, dans le contexte de la crise de direction de la politique américaine faisant suite au Watergate (le Congrès bloquait désormais toute aide militaire), et de la débâcle des forces de Saigon, la victoire revint le 17 avril 1975 au moins faible, ou au moins démoralisé.
Sur le bilan et les effets de ce conflit, en revanche, divergences et oppositions font rage. Le nombre des victimes est loin d’être connu. Beaucoup d’auteurs ont paresseusement repris le chiffre (assurément guère sous-estimé) fourni par Pol Pot lui-même : 600 000 [11]. Marek Sliwinski, auteur du plus sérieux (quoique non définitif) essai d’évaluation démographique sur le Cambodge contemporain, parvient à 310 000 morts violentes pour la période [12]. Il n’y a pas là simple querelle d’école. D’une part, en effet, la prise en compte d’un chiffre élevé pour 1970-1975, et bas pour 1975-1979 (Michael Vickery n’y décompta « que » 740 000 morts, et il semble maintenir à ce jour cette estimation [13]) permet ce tour de passe-passe, particulièrement explicite chez Noam Chomsky [14], et à peine plus discret chez Vickery [15] : considérer que, si génocide il y eut, il commença en 1970, et que Nixon ou Kissinger en partagent la responsabilité à égalité avec Pol Pot. D’autre part, les principales divergences portent sur l’effet des bombardements américains, variant entre 30 000 et 250 000 tués [16]. Si l’on retient le haut de la fourchette, la guerre prend l’allure d’une opération essentiellement aérienne, et la responsabilité américaine y est écrasante [17]. Si, en revanche, on reprend les chiffres fournis par Marek Sliwinski (environ 40 000 morts), faisant remarquer que les régions bombardées furent surtout des provinces peu peuplées, le conflit est essentiellement civil, et très lourdement marqué d’atrocités de part et d’autre : toujours en reprenant ces données, aux quelque 70 000 civils vietnamiens pogromisés en 1970 à l’incitation de l’armée et des partis de droite [18] répondent les 75 000 assassinés civils de la période de guerre, pour la plupart broyés par la machine bureaucratico-policière khmère rouge, qui sut créer ses camps de la mort avant même d’avoir pu mettre en place une armée efficace [19].
 
â—¦ La guerre des uns contre tous les autres (1975-1979)
 
 
Le triomphe des Khmers rouges devait, dans l’esprit de la masse des Cambodgiens, conduire au minimum au rétablissement de la paix. Ceci explique l’accueil enthousiaste des Phnompenhois à leurs conquérants. Mais la période allait, elle aussi, être marquée du sceau de la guerre. Une guerre confuse à l’intérieur, parce que livrée fantasmatiquement par le régime à un adversaire qui a déposé les armes et s’est dissous dans la population rurale, et par là guerre d’autant plus rude : chacun, et jusqu’aux membres du parti-État dès 1976, pouvait être soupçonné de trahir, ne serait-ce que par des « pensées mauvaises ». Face à ces ennemis plus dangereux et perfides que jamais, puisqu’ils étaient désarmés, le combat ne pouvait être loyal, et tous les coups étaient permis : le signal du génocide fut donné par l’évacuation forcée, instantanée et totale de la capitale et de toutes les villes du pays. Le prétexte en était un risque de raids aériens de représailles menés par les Américains : pendant toute la durée du régime, et jusqu’à l’effondrement final du mouvement khmer rouge (1999), l’ennemi extérieur allait être instrumentalisé pour cimenter la population autour du PCK et justifier les mesures les plus meurtrières. D’où une atmosphère d’hostilité à l’égard du Vietnam, dès la période de la « résistance » [20], qui se traduisit très vite par l’élimination physique des « Khmers Vietminh » revenus de Hanoi, par l’expulsion dès 1975 de ce qui subsistait de la communauté vietnamienne du Cambodge, et par de sérieux incidents sur la frontière maritime. La logique de la haine de l’autre, si hypocrites que pussent être au départ ses promoteurs, conduisit presque immanquablement au déchaînement de la violence, elle-même source d’;une haine « fondée » sur de vrais morts, de vraies souffrances.
Après les incidents des îles du golfe du Siam en avril 1975, les premiers heurts sérieux, sur la frontière terrestre cette fois, eurent lieu en mars-avril 1977. Comme les suivants, ils furent provoqués par les Khmers rouges qui, pour l’essentiel, infiltrèrent des commandos en territoire vietnamien, et massacrèrent un maximum de civils (d’ethnie khmère pour une bonne part), femmes et enfants inclus : 1 200 au moins en 1977. Le but, de plus en plus explicite dans la propagande interne, était d’obtenir des rectifications de frontière, et à plus long terme de récupérer le Kampuchea Krom, « avalé » par l’expansion annamite aux 17e-18e siècles, qui correspond au delta du Mékong ; on rêvait de reprendre Prey Nokor, nom khmer de Saigon. L’évidente volonté hégémonique du Vietnam, manifestée en août 1976 par l’établissement officiel de « relations spéciales » [21] avec le Laos, ne fit qu’envenimer les choses. Dès octobre 1977, on comptait quelque 60 000 réfugiés cambodgiens au Vietnam [22]. Leur nombre tripla presque avec la première riposte massive des troupes régulières de Hanoi, qui pénétrèrent au Cambodge du 31 décembre 1977 au 6 janvier 1978, entraînant la rupture des relations diplomatiques et, ainsi, l’officialisation d’un conflit jusque là secret : 100 000 Cambodgiens accompagnèrent les Vietnamiens dans leur retrait. L’escalade se poursuivit en mars-avril, l’armée khmère rouge s’engageant profondément au Vietnam, où 750 000 habitants durent se réfugier plus loin de la frontière ; une trentaine de milliers de Khmers Krom furent entraînés de force au Cambodge [23]. L’offensive finale de Hanoi, cette fois massive, commença le 25 décembre ; elle provoqua immédiatement l’effondrement du front, et la prise de Phnom Penh le 7 janvier [24]. Les orgueilleux Khmers rouges, dont toute la propagande était fondée sur leur prétendue victoire face à l’Amérique, n’avaient même pas su opposer une résistance équivalente à celle des forces sud-vietnamiennes qui, en 1975, s’étaient défendues deux mois durant… Ils prirent cependant le temps d’effectuer d’ultimes massacres : dans de nombreuses prisons [25], dont Tuol Sleng, il n’y eut pratiquement personne à libérer.
 
â—¦ Le cantonnement progressif de la guerre (1979-1999)
 
 
La chute du régime elle-même ne marqua, pas plus qu’en 1975, l’extinction de la violence de guerre. Néanmoins, celle-ci alla progressivement en s’effilochant, très lentement, et surtout peut-être elle ne se redoubla plus de massacres et mesures de terreur à l’encontre des civils : les combats s’enkystèrent pour l’essentiel dans les zones frontalières de l’Ouest, face à la Thaïlande, et le nouveau régime, quoique étroitement aligné sur le Vietnam communiste, et presque uniquement composé au départ d’anciens cadres khmers rouges, s’entendait à laisser souffler quelque peu une population de survivants traumatisés, ce d’autant plus que la période des réformes s’annonçait pour le communisme asiatique, à Hanoi et Vientiane après Pékin. L’année 1979 fut cependant cruelle. Les Khmers rouges étaient parvenus à entraîner à leur suite dans les montagnes des centaines de milliers de civils (en majorité des ruraux contrôlés bien avant 1975, ainsi déplacés à leur tour…), soit par la force, soit en faisant courir le bruit que les Vietnamiens massacraient tous les hommes et violaient les femmes [26]. Le sort des débris du « Kampuchéa Démocratique » fut alors fait de famine (qui cette fois touchait les Khmers rouges eux-mêmes), de maladies, et toujours de tueries, contre quiconque paraissait faiblir, « trahir » [27]… La faim envahit en fait le pays entier : dans une situation de départ déjà très détériorée, le coup de grâce fut porté par les retours massifs vers le domicile de 1975, par les rafles opérées par les Khmers rouges, par les combats qui se prolongeaient avec eux dans l’ouest, par l’extrême épuisement d’une population de clochards émaciés, en haillons, errant à pied sur les chemins. Le riz pourrissait dans les champs abandonnés, les rares stocks étaient pillés [28]. Piège de la charité : l’aide internationale, enfin massive mais essentiellement distribuée aux réfugiés des camps, désorganisait un peu plus le pays, en aimantant vers la frontière thaïlandaise près de 500 000 personnes [29] – souvent les plus entreprenants, les plus compétents, ou tout simplement les plus valides, car y parvenir n’était pas de tout repos [30]. La Thaïlande elle-même n’était pas un havre de paix : les Khmers rouges y avaient leurs camps de « réfugiés » (avec la complicité des autorités), où l’habituel « ordre » continuait à régner, à peine moins féroce ; les autres camps étaient tenus par les héritiers de Sihanouk et de Lon Nol – là, le problème était le désordre, la corruption, les vols, le triomphe des voyous [31]. Enfin, avant l’arrivée massive de l’aide, il arriva que les Thaïlandais rapatrient de force des milliers de réfugiés, les conduisant baïonnette dans le dos sur des champs de mines… [32]
Suivirent douze années d’une « guerre de basse intensité » (qui coûta quand même encore 30 000 à 40 000 vies [33]), jusqu’aux accords de Paris (1991) prévoyant des élections sous contrôle de l’ONU, organisées en 1993 malgré d’énormes difficultés, dont un prévisible boycott khmer rouge. Localisés pour l’essentiel à proximité de la frontière thaïlandaise, les combats opposaient la « résistance » cambodgienne (dont les Khmers rouges constituaient le seul élément vraiment efficace [34]) aux forces vietnamiennes, progressivement relayées par l’armée de la « République Populaire du Kampuchéa » (RPK), dirigée par la coalition d’ex-Khmers rouges échappés de la grande purge de la zone Est et des quelques « Khmers Vietminh » rescapés. Mais, dans une grande partie du pays, les mines étaient un fléau : disponibles à volonté, les belligérants en plantaient pour se protéger ou, dans le cas des Khmers rouges, pour nuire à la reprise économique (elles empêchaient les paysans de cultiver) ; les villageois eux-mêmes s’en servaient la nuit contre les bandits et soldats sous-payés… [35]. On compte donc aujourd’hui environ 100 000 estropiés à vie (1,2 % de la population, un record mondial), dont la triste troupe continue chaque jour de se renforcer. Quant aux troubles psychiques graves induits par le maelstrom du dernier quart de siècle, ils concerneraient quelque 2 % des Cambodgiens (seulement 2 %, serait-on tenté d’écrire). En revanche, on ne paraît plus mourir de faim, depuis 1985 au moins [36]. C’est l’un des mérites à attribuer à la « période vietnamienne ». Si la répression restait sévère (au début surtout : être soupçonné de complicité avec les Khmers rouges valait la mort, ou au moins un long passage en détention), elle se normalisa peu à peu ; la population souffrait plus des structures collectives, maintenues durant plusieurs années, et du bureaucratisme tatillon, géré sans moyens par des cadres souvent tragiquement incompétents. Bref, les maux d’une sorte de brejnevisme déglingué. Ce purgatoire valait assurément mieux que le flamboyant enfer polpotien.
Les faits les plus graves furent liés à la poursuite de la guerre : restrictions des déplacements, brutalités et pillages d’une soldatesque vietnamienne elle-même de plus en plus démoralisée, et surtout réquisitions massives des jeunes, soit pour l’armée, soit pour le « travail obligatoire » ; déboisements étendus (on y sautait souvent sur des mines) pour mieux repérer les mouvements des commandos khmers rouges ; construction d’un talus (« mur de bambou ») de 700 kilomètres de long pour isoler la zone frontalière insoumise [37]. Les pires années correspondirent à la recrudescence de la guérilla, entre 1982 et 1985. Beaucoup désertèrent, s’exilèrent pour échapper à l’enrôlement [38]. Quant aux Polpotistes, ils demeurèrent fondamentalement fidèles à leurs méthodes : seule l’impasse politique et l’isolement croissant de leur guérilla aboutit finalement à son délitement, évident à partir de 1996. Parmi la longue liste de ses exactions « tardives », on peut citer, en novembre 1994, le massacre d’une cinquantaine de misérables coupeurs de bambou, accusés d’« espionner » l’un de leurs sanctuaires. Le contentieux était ancien : 200 familles de leur village, « pro-Lon Nol », avaient déjà été assassinées lors de sa prise en 1973 [39]. À leur actif également, de nombreuses attaques de localités accusées d’abriter des « traîtres » ayant déserté le mouvement (début 1995) [40]. Et l’on continua à ne faire pratiquement aucun prisonnier [41]. Quand Pol Pot se sentit, en 1998, menacé par son vieux chef d’état-major Son Sen, il n’hésita pas à le faire liquider avec 17 membres de sa famille [42]. Mais, plus que jamais, les Khmers rouges cherchèrent à faire vibrer la corde du racisme anti-vietnamien le plus intransigeant, dénonçant les autorités de Phnom Penh comme des marionnettes de Hanoi. Le 10 mars 1993, l’attaque d’un village de pêcheurs (l’une des spécialisations des Vietnamiens, installés là depuis trois générations) sur le grand lac du Tonlé Sap laissa 33 morts et 24 blessés [43]. Ces atrocités furent presque ouvertement revendiquées. Malheureusement aucun homme politique cambodgien ne veut ou n’ose aujourd’hui condamner nettement cette xénophobie pourtant meurtrière ; aucun même n’a fermement dénoncé les tueries de Vietnamiens. Le poison khmer rouge, indiscernable sur ce point du poison de l’extrême droite classique, n’a sans doute pas fini de tuer.
 
â—¦ Un état de guerre interne
 
 
On a déjà mentionné que, pour les Khmers rouges, la victoire de 1975 n’ouvrait qu’une nouvelle période de lutte, plus difficile encore puisque l’adversaire y était moins visible. Se voulant maoïstes de stricte obédience, ils avaient médité cette formule du Grand Timonier, si souvent martelée aux détenus du Laogai : « Après l’anéantissement des ennemis armés, il y aura encore des ennemis non armés ; ceux-ci ne manqueront pas de mener contre nous une lutte à mort ; nous ne devons jamais les sous-estimer. Si nous ne posons et ne comprenons pas maintenant le problème de cette façon, nous commettrons les plus graves erreurs » [44]. Le Cambodge entier se transfigura en fait en un vaste camp retranché. Il en avait la clôture hostile face à un monde extérieur (et d’abord aux pays voisins, Vietnam en tête) vu comme acharné à la perte du régime. Dès 1975, le KD coupa unilatéralement tout lien diplomatique avec la quasi-totalité des États, après avoir expulsé (ou parfois tué) jusqu’au dernier de leurs ressortissants : seuls des techniciens ou conseillers de Chine et de Corée du Nord, et quelques rares diplomates ou journalistes (yougoslaves en particulier), étaient admis dans le pays, et sans aucune liberté de mouvement. Cette fermeture aux étrangers, sans équivalent en cette seconde moitié du 20e siècle [45], se redoublait d’une imperméabilité presque absolue, en droit comme en fait : interdiction sous peine de mort de quitter le pays, postes et télécommunications supprimées (y compris à l’intérieur, sauf bien sûr pour les cadres), écoute uniquement collective de la seule radio du régime (et ceci même fut apparemment refusé à beaucoup de Cambodgiens), absence de toute presse (sinon l’officiel Tung padevat [46], uniquement pour les cadres) et de toute publication, celles d’« ancien régime » étant uniformément bannies, comme « féodales » si elles étaient en khmer, ou comme « impérialistes » si elles étaient en toute autre langue. Les Cambodgiens eussent-ils été projetés sur une autre planète, tels le Hector Servadac de Jules Verne, ils n’auraient pas été davantage coupés du reste de la Terre.
En bonne logique militaire, il convient toujours de se méfier de la « cinquième colonne » peut-être infiltrée dans vos rangs. Et comme mieux vaut prévenir que guérir, il faut la repérer, l’atomiser, la surprendre constamment pour l’empêcher de reconstituer ses réseaux, enfin la frapper, si possible à la tête, mais avec suffisamment de mystère et de secret pour que ses survivants, incertains quant à leur avenir, s’abstiennent de rassembler leurs dernières forces en une contre-offensive désespérée. Aussi étrange, voire irrationnel que cela puisse nous sembler, la direction polpotiste paraît avoir envisagé sa gestion de la population d’abord et avant tout sous cet angle. Cela nous est depuis peu confirmé « théoriquement » : les conversations que François Bizot eut avec Deuch (ou Douch), futur grand maître de Tuol Sleng, et la remarquable étude de David Chandler sur S-21 [47] nous font entrevoir un univers mental délirant, fait d’opposition manichéenne entre l’hydre aux mille têtes toujours coupées et toujours renaissantes des « KGB-CIA-Ho Chi Minh » et la pureté (un maître mot du discours) des révolutionnaires. Tout est politique, tout (la parole la plus anodine, la pensée la plus intime…) fait donc sens dans ce combat gigantesque où, comme dans un médiocre jeu vidéo, les méchants attaquent inlassablement, pour être invariablement taillés en pièces. Tels des germes hautement virulents (là encore une analogie récurrente, d’ailleurs retrouvée au premier rang des imaginaires tant communistes que nazi), les « ennemis » ne peuvent être côtoyés longtemps sans risque de contagion : il faut sans relâche démasquer, « écraser » (autre mot clé) le traître en le « transformant en engrais » (menace courante, qui fut parfois appliquée littéralement…), et même se garder de toute espèce d’intimité (à commencer par celle de sa famille), toute activité autorisée ayant en principe lieu « sous le regard des masses », c’est-à-dire en groupe. Les juges de cet enfer sur terre que fut S-21 s’adonnèrent sans trêve ni repos, et en torturant sans relâche, à la reconstitution des « réseaux » adverses, de leurs organigrammes compliqués, de leur généalogie s’étirant parfois sur plusieurs décennies : ils y croyaient, en gros sinon dans les moindres détails.
Les pratiques du régime, connues dans leurs grandes lignes depuis bien plus longtemps [48], sont la trace, sanglante, de ces obsessions. L’ensemble des urbains – près de la moitié des Cambodgiens, rappelons-le – furent traités comme des « prisonniers de guerre » [49], privés de tout droit civique même formel, assignés et réassignés à résidence, coupés (plus ou moins radicalement suivant les endroits) du « peuple de base » (celui des campagnes plus anciennement khmères rouges), et subissant une discrimination féroce, en particulier par la nourriture et le travail – d’où une mortalité bien plus forte que celle du reste de la population. Si l’on voulait comparer le KD aux autres expériences communistes, il faudrait placer ce « nouveau peuple » entier dans l’équivalent du Goulag et du Laogai. La logique en était moins sociale (les nombreux pauvres des villes ne furent guère mieux traités que les riches, et eux n’avaient pas d’or ou de bijoux à troquer contre du riz) qu’économique (la ville exploitait la campagne, l’argent et le commerce y régnaient), ethno-culturelle (l’influence capitaliste de l’Occident, mais aussi celle du Vietnam et de la Thaïlande dominaient dans ces lieux en grande partie peuplés de non-Khmers), et surtout politique (une large proportion des urbains avaient travaillé dans l’administration ou l’armée de la République ; beaucoup s’étaient frottés aux Américains). Espionnés sans trêve, la moindre incartade pouvait coûter cher aux « Nouveaux » (affectation sur un poste très dur, tabassage, voire envoi en prison-mouroir ou exécution). Or comment par exemple s’abstenir de marché noir, de vol de nourriture ou simplement de cueillette, sinon en acceptant de mourir de faim ? Ils ne pouvaient changer de poste de travail, de résidence, même se déplacer (par exemple les enfants ne pouvaient pas quitter leur chantier pour aller embrasser leur mère, parfois toute proche) sans autorisation exceptionnelle – les contrevenants furent légion, mais là encore la sanction pouvait être démesurée, surtout en cas de récidive. L’appareil militaro-policier, partout présent, était en quête du moindre signe (ou de la dénonciation) pouvant indiquer que le néo-rural avait été un fonctionnaire ou, pire, un militaire de l’ancien régime [50] : d’où de fréquentes arrestations-disparitions ; frappant d’abord les hommes, elles s’étendirent aux conjointes, voire aux grands enfants, dont le sort était en tout cas funeste, car on se mettait à les ostraciser. Le plus caractéristique de cette « lutte contre les traîtres » si vigoureusement menée, ce furent peut-être cependant les déportations et re-déportations en tous sens qui privèrent la plupart des Nouveaux de toute possibilité de réenracinement dans un tissu social reconstitué, de stabilisation de leur mode de vie (ils partaient souvent à la veille de la récolte), et bien sûr de constitution de réseaux d’entraide, d’évasion ou de résistance. Il s’agissait accessoirement de hacher les familles encore plus menu (tous ne recevaient pas forcément la même assignation), de faire se dévoiler les mécontents (on s’enquit souvent de ceux qui étaient désireux de revenir dans leur village : ils se retrouvèrent par exemple sur des chantiers de défrichement au cœur de la jungle), et, par sélection darwinienne, d’éliminer les plus faibles, qui ne survivaient pas à un long et épuisant déplacement.
La fascination pour la guerre totale conditionnait l’ensemble du régime, son organisation, son comportement, son discours. Plus que dans n’importe quel autre pays communiste, l’armée constituait l’ossature du système, et se confondait à peu près tant avec l’État qu’avec le parti. La population était divisée en « brigades » et autres « unités mobiles » (pour les jeunes et les célibataires) ; ces dernières campaient ensemble, en dehors du village d’assignation, et la discipline qui y régnait était particulièrement impitoyable. Brigades et unités rejoignaient périodiquement de grands chantiers, souvent à plusieurs journées de marche : creusement de canaux, construction de barrages, le tout pour l’irrigation. Il n’était pas question de discuter ou de refuser une tâche, l’obéissance du bœuf à son maître étant vantée comme l’exemple même à suivre. Le comportement des chefs était celui d’une caste de gradés : existence menée à part (la sécurité est prétextée), absence de contacts directs avec la piétaille, sinon sous la forme d’interminables discours, violence arbitraire [51]. La hiérarchie était stricte, même si la difficulté à communiquer et la tradition de lutte décentralisée remontant à l’avant 1975 entraînaient le maintien de féodalités locales, que Pol Pot n’avait de cesse d’éliminer. Les principales accusations à Tuol Sleng portaient sur la « trahi-son » au profit de l’étranger, sur la constitution de réseaux d’espionnage et de sabotage, beaucoup moins sur des oppositions à motivations internes ou sur l’appartenance à une classe ennemie. En face, la manie du secret était frappante [52] : l’existence du PC, pourtant doté d’un pouvoir sans partage, relevait du « confidentiel-défense » jusqu’en 1977 ; Pol Pot, présenté en 1976 comme « ouvrier des plantations d’hévéas », ne reconnaîtra son identité réelle qu’après son départ forcé de Phnom Penh, et on dit qu’il couchait chaque nuit dans une maison différente. La dissimulation de ses mouvements et de ses forces permettait de frapper dur, et par surprise.
Enfin, le discours était de facture toute militaire. Quoi qu’on eût à faire, on se « mobilisait », on se lançait à l’« offensive » (terme obsessionnel) animé de « haine » (autre constante) pour l’ennemi qu’on « écrasait », et on n’hésitait pas à verser le « sang » (le sien et celui de l’adversaire). Il pouvait aussi bien s’agir en fait du nettoyage d’une porcherie que d’un coup de main à la frontière, d’améliorer l’efficacité des interrogatoires à S-21 que d’augmenter le réseau d’irrigation : « À présent nous allons tous lancer immédiatement l’offensive pour faire monter le niveau d’eau des réservoirs, de façon à doubler ou même tripler la récolte de riz de saison des pluies » [53]. Comme dans toute guerre psychologique, il importait de galvaniser l’énergie des troupes en rappelant les grandioses victoires passées (« Nous avons vaincu les Américains, alors construire cette digue en une semaine sera un jeu d’enfant, mais il faut prendre exemple sur nos glorieux combattants, et travailler nuit et jour »), et de saturer complètement l’esprit – déjà affaibli par la disette constante – en ajoutant au temps de travail de longues réunions politiques plusieurs fois par semaine.
 
â—¦ L’amour de la guerre
 
 
On se souvient de la formule de ce kapo d’Auschwitz mise en exergue par Claude Lanzmann : « Ici il n’y a pas de pourquoi ». Et, comme devant tous ces grands massacres qui, au fond, nous font douter de la viabilité de l’espèce humaine, la réaction la plus saine est sans doute d’abord d’en rester abasourdi, interdit, voire désespéré. Toute explication paraît a priori vaine, ou au moins insuffisante, car comment rendre compte de l’extraordinaire par l’ordinaire, de la monstrueuse anomalie par une régularité – la causalité reposant dans son principe même sur la reproductibilité : « À causes semblables, effets comparables » ? On s’expose aussi inévitablement, à tort ou à raison, au reproche de « banalisation », ou même à l’accusation de chercher des excuses aux bourreaux, en faisant ressortir ce qui dans d’autres événements peut annoncer, rappeler, voire relativiser l’horreur de ce dont on veut rendre compte. Mais il faut prendre sur soi d’aller par-delà : que vaudrait une histoire capable de tout expliquer, sauf ces catastrophes marquant pour des siècles l’être le plus profond des peuples ?
On peut répertorier les tentatives d’explication de la violence khmère rouge en trois grandes catégories, chacune se subdivisant en de multiples variantes. La première, « contextuelle », fait du polpotisme une manière de réaction exagérée à la violence primitive : celle de la guerre, dévastatrice pour les biens, les corps et les esprits, que les Américains imposèrent au peuple cambodgien. Celui-ci en aurait été privé de ses repères et équilibres traditionnels, et le mouvement communiste s’en serait trouvé radicalisé à l’extrême. Ben Kiernan [54] insiste plutôt sur ce second facteur qui aurait fait sortir le PCK de ce qu’il nomme « communisme orthodoxe » (dont le PC vietnamien lui paraît pleinement représentatif) et, sous l’influence délétère du maoïsme, l’aurait précipité dans une fuite en avant ultra-nationaliste, raciste, avec au fond pour noir horizon le nazisme. Michael Vickery [55], pour sa part, discerne également une violence essentiellement réactive, mais il ajoute la médiation d’une « révolution paysanne » autonome, provoquée par les bombardements et la déconsidération des élites urbaines, dont le polpotisme se serait fait l’expression, dans sa sauvagerie même. On a déjà évoqué certaines limites empiriques de cette « brutalisation » à la cambodgienne : incertitudes sur les effets des bombardements ; relative limitation des opérations militaires par rapport au Vietnam, qui n’a pourtant pas connu de « bain de sang » en 1975 ; précocité de l’ultra-violence khmère rouge. On a également peine à comprendre pourquoi la sévérité de la répression serait allée sans cesse en s’accroissant, au moins jusqu’à la mi-1978 [56], et pourquoi elle aurait à ce point décimé l’appareil lui-même. Enfin, régionalement, Ben Kiernan insiste lui-même (peut-être de façon exagérée [57]) sur la modération des cadres de la zone Est, pourtant la plus copieusement bombardée, car jouxtant le Vietnam !
Quant à la révolution paysanne, plus on la cherche, moins on la trouve (c’est d’ailleurs une constante dans le communisme asiatique, à la différence, par exemple, de la Russie de 1917) : pas de « question agraire » dramatique dans un pays fertile, relativement peu peuplé et au régime foncier relativement égalitaire ; aucune trace de « lutte de classes » dans les rares révoltes paysannes repérables (celle de Samlaut en 1967, que la guérilla khmère rouge présenta comme son point d’origine, avait en fait pour objet de maintenir les circuits parallèles d’approvisionnement en riz des troupes nord-vietnamiennes…) ; les urbains déportés ne mentionnent pas plus fréquemment des actes d’hostilité que de solidarité de la part des « anciens » (qui par contre les dépouillent au moyen du marché noir) : persécutions, arrestations, mises à mort ne relevèrent que de l’appareil politico-étatique, central ou local, sans aucune dose de spontanéité. Les cadres centraux étaient d’ailleurs presque tous des intellectuels. Enfin (ou surtout ?), si le polpotisme fut radicalement anti-urbain, il n’offre aucune caractéristique d’un « programme paysan » : les ruraux furent collectivisés autoritairement, contraints de s’alimenter dans des cantines collectives mal approvisionnées, privés de religion et – ce qui fut plus mal ressenti encore – de fêtes, interdits d’incinération (ce qui renforçait la crainte des fantômes errants), empêchés de se déplacer librement, ne serait-ce qu’au village voisin…
La seconde catégorie d’explications peut être qualifiée de « culturaliste ». Il s’agit de relier la tragédie cambodgienne à d’anciennes conflictualités subsistant souterrainement, ou à certaines structures mentales prégnantes. S’il n’est pas possible en quelques lignes d’exposer l’ensemble de ces causalités souvent fascinantes, sinon toujours vraisemblables (l’imagination des chercheurs est fertile !), on les classera en trois sous-groupes. Le premier, plus historique, insiste sur la tradition guerrière manifestée par les chroniques royales ou les bas-reliefs d’Angkor, sur la fréquente cruauté de ces luttes, souvent suivies de la réduction en esclavage et/ou de la déportation des vaincus, par exemple employés à ces gigantesques travaux d’irrigation angkoriens qui étonnent encore, et qui fascinèrent tant les dirigeants khmers rouges, à en juger par leurs discours. On mentionne aussi la difficulté récurrente du Cambodge à trouver son unité, à échapper aux manœuvres et empiètements des puissances voisines, ce qui se traduisit plus récemment par une forte tendance à la crispation identitaire xénophobe. Mais bien des pays connurent également un passé cruel, et ne produisirent rien de comparable aux Khmers rouges. De plus, la violence de ces derniers offre des caractéristiques novatrices, modernes si l’on ose dire : gestion bureaucratique et paperassière des détentions et des exécutions, utilisation de la torture en vue de l’aveu et non à titre de punition ou d’ordalie, comme dans l’ancien Cambodge [58], uniformité du sort réservé aux prisonniers (la mort), alors que la justice des anciens monarques était plutôt fantasque.
Le second sous-groupe est plus ethnologique, et prend le contre-pied de l’hypothèse précédente, qui rejette au fond la responsabilité principale sur le cœur de la tradition khmère : la victoire des Khmers rouges, et leur violence subséquente, représenteraient la « revanche » des paysans et chasseurs collecteurs des zones les plus reculées (et singulièrement des Khmer Lœu – ethnies minoritaires, « montagnardes » – du Nord-Est) sur les populations urbanisées, cosmopolites, plus aisées de Phnom Penh et de la plaine centrale. François Ponchaud est allé jusqu’à considérer ce phénomène comme une reprise de l’affrontement de la fin du premier millénaire de notre ère entre royaumes du Founan (plaines, delta du Mékong, commerce important) et du Chenla (montagnes de l’Est, agriculture de subsistance, isolement) [59], qui donna finalement naissance au Cambodge unifié. Il est vrai que Pol Pot bâtit l’armée révolutionnaire à partir de zones en grande partie Khmer Lœu, que celle-ci comptait à la prise de la capitale beaucoup de soldats des minorités, et que l’apparente simplicité de la vie des hommes de la forêt, la faiblesse chez eux de l’instinct de propriété, du bouddhisme et de la considération pour la monarchie, ne purent que le séduire [60]. Ne s’agissait-il pas, avec ces êtres primitifs et purs, d’une population « pauvre et vide », sur laquelle, comme le voulait Mao, il était loisible d’écrire les plus beaux poèmes [61] ?
Tout n’est sans doute pas faux dans cette hypothèse. Mais faire de cette opposition l’axe inconscient de la politique des Khmers rouges est pour le moins exagéré. D’abord, les Khmer Lœu sont si peu nombreux que la croissance même du PCK les marginalisa en son sein. Ni la direction centrale, ni les états-majors de zones n’en comprenaient un nombre significatif. Que Pol Pot ait eu une forte attirance pour leurs mœurs n’est pas très compatible avec le déplacement forcé de leurs communautés et l’interdiction de leurs coutumes. Surtout, rien ne prouve une acrimonie particulière de ces groupes à l’égard des ex-citadins, fréquemment mieux traités là qu’ailleurs, ne serait-ce que parce qu’ils n’y étaient pas nombreux, et parce que l’œil du pouvoir était loin. Dans l’autre sens, les paysans des régions proches de Phnom Penh n’ont pas paru manifester une plus grande désaffection à l’égard du pouvoir que ceux des zones périphériques. Enfin, imaginer que les semi-nomades des hautes terres sont de farouches et cruels sauvages relève souvent, en Asie du Sud-Est, d’un fantasme né chez les riziculteurs des basses plaines.
Enfin, la troisième variante prend appui sur le sentiment religieux. Elle relève dans la doctrine bouddhique d’étonnantes similitudes avec la dialectique « marxiste-léniniste » mise en branle par le régime [62], ou avec sa volonté d’abolir le désir, de nier le plaisir au profit du salut commun. L’omniprésente Angkar [63] paraît reproduire la hiérarchie stricte et les principes d’obéissance aveugle, en silence, qui régissent la vie monastique dans chaque village (la plupart des jeunes garçons étaient moinillons quelques années durant, et c’était leur seule période d’éducation formelle). Bizot souligne auprès de Deuch interloqué à quel point les séances d’éducation khmères rouges « ressemblent à des cours de discipline bouddhique », jusque dans la terminologie utilisée, et, faisant allusion au « don » forcé des enfants, dès six ou sept ans, à la grande « famille » de l’Angkar, il psalmodie cet article de foi :
« Que la mère ne se vante pas
en disant : ceci est mon enfant ;
Car c’est l’enfant du Dhamma ! [64] »
Il y a sûrement là à creuser. Mais François Ponchaud souligne de profondes divergences : le bouddhisme « Petit Véhicule » du Cambodge prône un éveil, une libération individuels, non collectifs ; et le but de la vie est plutôt l’espoir d’une bonne réincarnation que la construction de la société idéale [65]. Tout au plus le bouddhisme, pensée du détachement, du renoncement, rend-il sans doute compte d’une certaine passivité, voire du fatalisme avec lequel les Khmers s’accommodèrent du régime, y compris quand il entreprit de détruire la religion. L’islam, au contraire, ne se laissa pas écraser sans vive résistance, et constitua l’arrière-plan de l’opposition frondeuse de la minorité Cham, en retour férocement réprimée. Selon le déporté Pin Yathay, « les Khmers musulmans – cible favorite du sadisme des Khmers rouges – s’étaient organisés en bandes pour piller les champs de maïs. Leur communauté de pêcheurs (ils vivaient autour des Grands Lacs) avait été disloquée par le nouveau régime. Pour cette raison, ils vouaient une haine farouche aux Khmers rouges. Malgré la dispersion imposée par les nouveaux maîtres du pays, les Khmers musulmans avaient réussi à établir un véritable réseau clandestin » [66].
On se trouve ainsi rejeté sur la troisième catégorie d’explications, « politico-idéologique ». Il s’agit simplement de prendre au pied de la lettre le discours du pouvoir, et de voir dans ce dernier une variante radicale du communisme de pouvoir. À vrai dire, les points communs avec l’URSS, et surtout le Vietnam et la Chine, crèvent les yeux : la collectivisation totale touchant jusqu’à l’intime, la primauté stratégique accordée aux campagnes, la manie du secret, l’obsession rééducatrice, la militarisation du parti-État, la manipulation des adolescents, la centralité de l’interrogatoire et de la confession écrite dans le système pénitentiaire, l’insécurité de plus en plus généralisée, et frappant jusqu’au cœur du Parti – tout ceci caractérise nettement une famille politique, et elle seule. Le nazisme, les dictatures militaires, les ultra-nationalismes ne partagent qu’un petit nombre de ces caractéristiques. L’initiative du grand massacre du KD n’est pas à chercher dans son environnement spatial, temporel, sociologique ou culturel, mais au cœur du régime : son projet utopique de constitution d’un Cambodge aussi puissant qu’à l’époque d’Angkor, d’un pôle alternatif pour le monde communiste [67], d’une société purifiée de toute « pollution », de tout individualisme, de tout sentiment ne se portant pas sur les « larges masses » et sur l’Angkar.
Ceci ne résout cependant pas notre interrogation initiale : comment expliquer que l’utopie communiste, partout et toujours dévastatrice, n’ait abouti qu’au Cambodge à un massacre aux proportions clairement génocidaires ? C’est là que les tenants d’une conception « essentialiste » du communisme, dont Stéphane Courtois est aujourd’hui un représentant emblématique [68], se heurtent à une aporie. La cause unique – le principe du Mal, si l’on veut – n’engendre pas partout ni toujours les mêmes effets, tant s’en faut. Henri Locard, qui suit cette ligne de pensée, tente de s’en tirer en soulignant la filiation propre des polpotistes : les maoïstes les plus durs, ceux de la « Bande des quatre » en particulier [69]. Certes (à quelques nuances près), mais cela ne répond pas vraiment à la question : jamais les détenus du Laogai ne furent massacrés jusqu’au dernier, jamais l’on n’entreprit en Chine de tuer jusqu’au plus humble des anciens fonctionnaires, jamais la simple détention d’un livre non politique ou un mot d’amour n’y devinrent un casus mortis. Il y a bien une irréductible singularité cambodgienne. Celle-ci ne me paraît pas résider dans l’idéologie : Pol Pot et ses séides se sont révélés bien pauvres penseurs, même comparés à un Ho Chi Minh ou à un Mao Zedong – il est vrai qu’ils avaient fait le vide, en éliminant très vite les quelques esprits brillants du PCK, tels que Hou Youn et Hu Nim. Rien d’un tant soit peu original dans leur argumentaire ou leurs projets – l’industrie lourde est ainsi définie, dans ce petit pays rural, comme le but principal à atteindre.
En revanche, deux traits sont très spécifiques du KD. Le premier est la faiblesse du nouveau régime. Tous les autres PC étaient parvenus au pouvoir, soit portés par une puissante lutte armée (Chine, Vietnam, Yougoslavie, Cuba…), soit forts d’un soutien politique important et ancien (Tchécoslovaquie, Russie, Corée du Nord…), soit appuyés sur un protecteur hégémonique, avec lequel un pacte stratégique de longue durée était en quelque sorte conclu (Pologne, Roumanie, Laos…). Mais au Cambodge, en 1975, les Khmers rouges ne disposent ni de cadres aguerris en nombre significatif, ni de militants suffisamment encadrés (l’armée se substitue en fait au parti, chose unique dans le monde communiste [70]), ni d’un appui populaire indiscutable, et les relations avec l’ex-protecteur vietnamien sont déjà au plus bas. Or on sait aujourd’hui [71] à quel point Staline lui-même pouvait se sentir isolé au milieu d’un pays hostile, avec un appareil politico-administratif qui ne répondait que peu et mal : la Grande Terreur de 1937-1938 fut une gigantesque opération de reprise en main (d’ailleurs seulement partiellement réussie) à l’aide du seul instrument efficace, la police politique et son prolongement pénitentiaire. Malgré les apparences, et un degré de réussite encore inférieur, la Révolution culturelle chinoise ne fut guère autre chose. Pol Pot, pour espérer des résultats comparables, se devait de terroriser et de tuer encore bien plus.
Le second trait est l’insertion temporelle du KD. On peut le considérer comme un communisme tardif. Certes, on ne voyait pas 1989 se profiler en 1975. Mais à l’échelle mondiale aussi bien que régionale, le capitalisme avait clairement gagné la partie économique : bientôt c’est vers Singapour ou Hong Kong que Deng Xiaoping se tournera, comme vers de nouvelles sources d’inspiration pour la modernisation de la Chine. Politiquement, l’URSS n’avait que trop évidemment abandonné toute foi révolutionnaire, et la chute des Quatre (octobre 1976), bientôt suivie du retour de Deng, semblait indiquer que Pékin se préparait à suivre le même chemin. Bref, le temps, à l’évidence, ne jouait plus en faveur des Vieux-Croyants du communisme. Deux possibilités se dessinaient alors : ou l’on prenait son parti de la mort de l’utopie, et c’était l’eurocommunisme, puis la social-démocratisation, rampante ou triomphante ; ou l’on se jetait dans un ultra-volontarisme, visant à forcer le destin, à briser les obstacles en décuplant la vitesse – et c’était le polpotisme. On visait à « construire le communisme en une nuit », car sans cela, comme le montraient les expériences précédentes, on n’y parviendrait jamais. La contradiction née avec Marx, grandie avec Lénine, entre des « lois de l’histoire » conduisant immanquablement au socialisme, et une pratique volontariste ne reculant pas devant la violence, était totalement résolue au profit de cette dernière. Il s’agissait bien d’une forme de révisionnisme bernsteinien, mais à l’envers : le but se révélait bien difficile à atteindre, mais on ne s’accommodait pas de la réalité en adoptant une stratégie réformiste ; on fuyait au contraire à grandes enjambées cette réalité. Ou plutôt on cherchait à la dynamiter, là où on le pouvait : d’où, avec Pol Pot, la délimitation d’un espace rigoureusement clos, puis, dans un océan de souffrances et de sang, le remodelage complet du pays.
Il s’est agi d’une stratégie de guerre totale, au sens le plus fort du terme. Une guerre totale contre le peuple cambodgien, qui trouva pour se déclencher l’occasion de la guerre plus classique (avec armées, et buts géopolitiques) de 1970-1975. Cependant cette guerre interne, sans combats mais pas sans morts, répondait à une logique toute spécifique : non seulement la politique n’y était plus que la continuation de la guerre, mais c’est cette dernière qui, démesurément boursouflée, tendait à occuper tout entier l’espace du politique. Aujourd’hui Pol Pot est mort, son mouvement s’est désagrégé, mais ne nous y trompons pas : parmi certains mouvements de guérilla frénétiques, au sein de groupes terroristes pour qui tout est mensonge, hormis la violence, dans quelques États, les candidats à sa succession ne manquent pas. Le Kampuchéa Démocratique fait partie de notre modernité.
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NOTES
 
[1] Je m’en tiendrai pour l’essentiel ici à cette investigation interprétative, les faits eux-mêmes commençant à être bien connus (cf. en particulier les divers travaux de Ben Kiernan et de David Chandler, ainsi que des témoignages comme ceux de Pin Yathay ou de Haing Ngor, tous mentionnés ci-dessous). J’ai moi-même décrit le génocide khmer rouge, tant dans Le livre noir du communisme (Paris, Robert Laffont, 1997) que, plus récemment, dans « Le “génocide” cambodgien : des particularités irréductibles ? », in Katia Boustany & Daniel Dormoy (dir.), Génocide (s), Bruxelles, Éditions Bruylant, 1999, p. 178-212.
[2] La répression de masse commença en Chine bien avant l’an I de la République Populaire (1949).
[3] Cf. Sacha Shehr, thèse de doctorat de science politique (non titrée, manuscrit provisoire), p. 171.
[4] David P. Chandler, Pol Pot : Frère Numéro Un, Paris, Plon, 1993 (éd. originale en anglais 1992), p. 60.
[5] Ibid., p. 103-104.
[6] Ibid., p. 79.
[7] Cf. J.-L. Margolin, « Cambodge : au pays du crime déconcertant », in Stéphane Courtois, Nicolas Werth, Jean-Louis Panné, Andrzej Paczkowski, Karel Bartosek et Jean-Louis Margolin, Le livre noir du communisme : crimes, terreur, répression, Paris, 1998, Robert Laffont, p. 743.
[8] Il est toujours délicat de se référer aux « traditions nationales » ; mais, appelant Vietnamiens et Chinois à l’aider dans ce qui était avant tout pour lui une querelle dynastique, Sihanouk (lui-même installé sur le trône par le très vichyssois gouverneur général Decoux) renouait avec une solide habitude des élites dirigeantes khmères : faire régler leurs différends par les armées des puissants voisins, Vietnam et Siam. Le pays avait manqué d’y sombrer, au 19e siècle.
[9] Sur les prodromes du Kampuchéa Démocratique (nom officiel de l’État Khmer rouge), les meilleurs exposés récents sont ceux de David P. Chandler, The Tragedy of Cambodian History : Politics, War and Revolution since 1945, New Haven, Yale University Press, 1991 ; et de Marie-Alexandrine Martin, Le mal cambodgien. Histoire d’une société traditionnelle face à ses leaders politiques 1946-1987, Paris, Hachette, 1989.
[10] De ce point de vue, l’extraordinaire (et récent) témoignage de François Bizot (Le portail, Paris, La Table ronde, 2000) seul étranger à être sorti vivant d’une geôle khmère rouge, fournit d’importantes confirmations.
[11] Il tendit ensuite à le relever progressivement – sans doute par volonté de faire passer ses propres victimes sur le compte des Américains.
[12] Marek Sliwinski, Le génocide khmer rouge. Une analyse démographique, Paris, L’Harmattan, 1995, p. 42-48.
[13] Cf. son « How many died in Pol Pot’s Kampuchea ? », Bulletin of Concerned Asia Scholars, 20 (1), p. 70-73 et les échanges que nous eûmes sur la liste (newsgroup) internet H-SEA ( http:// www. h-net. msu. edu/ seasia/ ) en juin-juillet 2000.
[14] Cf. en particulier son « Decade of genocide in review », in Inside Asia, 2, février-mars 1985, p. 31-34. Comparant l’avant et l’après 1975, il assure en particulier que « l’étendue des pertes durant les deux phases de la terreur semble avoir été du même ordre ». Et, alors qu’il est si prompt à dénoncer les « bains de sang » d’initiative occidentale (jusqu’à inventer, récemment, de prétendues famines induites en Afghanistan par l’intervention américaine contre les talibans), il finit par rejeter nettement le terme de génocide pour l’ère Pol Pot, s’appuyant sur de prétendues études (non référées) du Département d’État : « Les “Cambodia watchers” américains ont évalué à des centaines de milliers à l’horizon 1977 les morts résultant des “changements brutaux et rapides” (et non d’un “génocide de masse”)…. Le tableau fut varié et complexe ». On ne comprend plus alors le titre même de son article… Ou plutôt on ne le comprend que trop bien, puisqu’il débute par la description des « bombardements sans pitié et des autres atrocités » commis par les Américains. Implicitement, le seul vrai génocide est, pour Chomsky, celui-là.
[15] On ne peut lui refuser le mérite de la cohérence : il se prononce aujourd’hui contre un procès sérieux des dirigeants khmers rouges, sous prétexte en particulier qu’il faudrait y faire comparaître également les dirigeants occidentaux co-responsables des malheurs du Cambodge (cf. échange cité ci-dessus).
[16] Cf. Chandler (1993), op. cit., p. 13 et 163.
[17] C’est en particulier la vision de Michael Vickery, de Ben Kiernan (Le génocide au Cambodge, 1975-79. Race, idéologie et pouvoir, Paris, Gallimard, 1998), et plus généralement de la génération des historiens et politistes américains (occupant aujourd’hui les principales positions de responsabilité) formés à l’époque des mobilisations contre la guerre du Vietnam.
[18] Le parallèle est frappant avec l’Indonésie de 1965. Les massacres « de droite » pourraient-ils être caractérisés par leur caractère « primitif », par l’initiative laissée à des escouades de massacreurs volontaires et faiblement encadrés, par leur soudaineté et leur relative brièveté, alors que les massacres communistes seraient des opérations planifiées, totalement prises en charge par la bureaucratie du parti-État, et étendues de manière relativement homogène sur l’ensemble d’un territoire aussi bien que sur une longue période ? Mais alors où placer la Shoah ?
[19] Ainsi François Bizot (op. cit. p. 378-379), prisonnier trois mois en 1971, fut-il le seul de la trentaine d’étrangers appréhendés par les Khmers rouges avant 1975 à être relâché ; et il fut aussi apparemment le seul survivant de la cinquantaine de détenus de son camp d’Anlong Veng.
[20] François Bizot donne de multiples exemples de cette animosité solidement ancrée à l’encontre des Vietnamiens, alors pourtant que, en 1971, les Khmers rouges étaient tenus à bout de bras par leurs frères de l’Est.
[21] Toutes proportions gardées, le Vietnam tenta d’établir avec ses voisins indochinois des rapports analogues à ceux unissant l’URSS aux Démocraties populaires européennes.
[22] Suivant plusieurs témoignages (en particulier David P. Chandler, 1991, op. cit., p. 276), certains furent renvoyés au Cambodge – parfois échangés contre du bétail…-, et vraisemblablement à la mort, même après le début des combats.
[23] Nayan Chanda, Les frères ennemis. La péninsule indochinoise après Saigon, Paris, Presses du CNRS, 1987, p. 172-174, 180-181 et 190-193 ; Ben Kiernan, op. cit., p. 357-366 et 386-390.
[24] Nayan Chanda, op. cit., p. 253-262.
[25] Henri Locard, « Le Goulag khmer rouge », Communisme, 1996, p. 127-164.
[26] David P. Chandler (1991), op. cit, p. 311 ; Usha Welaratna, Beyond the Killing Fields. Voices of Nine Cambodian Survivors in America, Stanford, Stanford University Press, 1993, p. 203.
[27] Cf. en particulier Y. Phandara, Retour à Phnom Penh. Le Cambodge du génocide à la colonisation, Paris, A.M. Métailié, 1982, p. 219 et 221.
[28] David P. Chandler (1991), op. cit., p. 312-314.
[29] William Shawcross, The Quality of Mercy, New York, Simon & Schuster, 1984.
[30] On risquait en particulier de se faire dépouiller, violer, parfois tuer par les nombreux bandits du no man’s land frontalier.
[31] Cf. par exemple Ly Heng et Françoise Demeure, Cambodge. Le sourire bâillonné, Xonrupt-Longemer, Anako, 1994, p. 276-280.
[32] Haing Ngor, Une odyssée cambodgienne (écrit avec Roger Warner), Paris, Fixot-Filipacchi, 1988 (éd. originale en anglais 1987) p. 336 ; Usha Welaratna, op. cit., p. 148-149.
[33] Marek Sliwinski, op. cit., p. 125.
[34] Les États-Unis et la Chine, alors unis dans leur volonté de containment de l’Union Soviétique, rééquipèrent massivement les partisans de Pol Pot, avec l’aide intéressée de la Thaïlande, et le soutien des pays de l’ASEAN.
[35] Heng et Demeure, op. cit., p. 254.
[36] Marek Sliwinski, op. cit., p. 124-127.
[37] Esmeralda Luciolli, Le mur de bambou, Paris, édité par l’auteur, 1987.
[38] Cf. en particulier Heng et Demeure, op. cit., p. 229-263.
[39] Phnom Penh Post, 18 novembre 1994.
[40] Ibid., 21 avril 1995.
[41] Ibid., 25 août 1995.
[42] C’est cet ultime crime qui lui valut son fameux « procès » public, devant ses camarades de la veille l’accusant d’avoir été… un agent vietnamien.
[43] Phnom Penh Post, 26 mars 1993.
[44] Rapport à la deuxième session plénière du Comité Central issu du 7e congrès du Parti Communiste Chinois, 5 mars 1949, in Œuvres choisies, tome 4, Pékin, Éditions en langues étrangères (fragment repris dans le Petit Livre Rouge, chapitre « Les classes et la lutte des classes »). Pendant la Révolution culturelle, les interrogatoires des prévenus commençaient souvent par la lecture à haute voix de cette citation.
[45] Même l’Albanie ou la Corée du Nord n’allèrent pas aussi loin. La seule Occidentale vivant à Phnom Penh était Laurence Picq (cf. son Au-delà du ciel. Cinq ans chez les Khmers rouges, Paris, Bernard Barrault, 1984) mais, mariée à un cadre khmer rouge, et ayant passé six années à Pékin juste avant 1975, elle était considérée comme « sous contrôle ».
[46] L’étendard de la révolution.
[47] In François Bizot, op. cit., et David Chandler, Voices from S-21. Terror and History in Pol Pot’s Secret Prison, Berkeley, University of California Press, 1999 (traduction française : S-21 ou le crime impuni des Khmers rouges, Paris, Autrement, 2001) ; c’est le premier vrai travail sur archives concernant le KD.
[48] L’essentiel se trouve déjà chez François Ponchaud, Cambodge année zéro, Paris, Julliard, 1977.
[49] Sans faire partie du vocabulaire officiel, l’appellation est mentionnée dans plusieurs témoignages de réfugiés. Haing Ngor (op. cit., p. 158), dans un dispensaire khmer rouge, entendit une infirmière demander à une autre « As-tu donné à manger aux esclaves de guerre ? ».
[50] C’est pour cela que les intellectuels furent parfois pourchassés. Comme dans tous les pays, la plupart avaient été des fonctionnaires, ou se destinaient à la fonction publique, comme les étudiants.
[51] Sans disparaître, les violences sexuelles semblent rares, car elles contrevenaient au puritanisme extrême imposé comme norme.
[52] Est-ce un hasard si l’autre parti à être allé le plus loin en la matière fut le PC vietnamien ? Lui aussi s’était imprégné des normes de la guerre.
[53] Radio Phnom-Penh, 5 mai 1975, citée in Karl D. Jackson, « The Ideology of Total Revolution », in Karl D. Jackson (ed.), Cambodia 1975-1978. Rendezvous with Death, Princeton, Princeton University Press, 1989, p. 59.
[54] Op. cit. ; Ben Kiernan a depuis cet ouvrage (1996 pour l’édition anglaise) radicalisé sa position (cf. intervention à l’IHTP, 27 avril 1998).
[55] Michael Vickery, Cambodia 1975-1982, Boston, South End, 1984.
[56] Marek Sliwinski, dans son enquête démographique, aussi bien que David P. Chandler, à partir des archives d’S-21, font état de signes indiscutables d’un petit début de détente (cf. en particulier Chandler, 1999, op. cit., p. 125). Et pourtant la guerre (contre le Vietnam) fait à nouveau rage !
[57] Cf. Steve Heder, « Racism, Marxism, labelling and genocide » in Ben Kiernan’s The Pol Pot regime, South East Asia Research, 5, n° 2, 1997, p. 101-153.
[58] David P. Chandler (1999), op. cit., p. 120-122.
[59] François Ponchaud, « Social change in the Vortex of Revolution », in Karl D. Jackson, op. cit. p. 159.
[60] Henri Locard (1996), art. cité.
[61] David P. Chandler (1993), op. cit., p. 129-131.
[62] Ibid., n. 27, p. 188.
[63] L’organisation, paravent du PCK.
[64] François Bizot, op. cit., p. 160-161.
[65] François Ponchaud, art. cité, p. 151-178.
[66] Pin Yathay, L’utopie meurtrière. Un rescapé du génocide cambodgien témoigne, Bruxelles, Complexe, 1989, p. 232.
[67] Il s’est apparemment agi de déborder l’audace et le volontarisme d’un Mao lui-même, et d’avancer plus vite que quiconque auparavant sur la voie du communisme intégral.
[68] Stéphane Courtois, « Les crimes du communisme », in Courtois et al., op. cit., p. 5-38.
[69] Henri Locard, « Réflexions sur Le livre noir : le cas du Kampuchéa démocratique », Communisme, 59-60, 3e-4e trimestres 1999, p. 45-60 (cf. p. 52-53 en particulier).
[70] Sauf en Chine sous Lin Biao, très brièvement (1969-71) et pas aussi complètement.
[71] Cf. en particulier les divers travaux de Nicolas Werth.
[*] Jean-Louis Margolin est maître de conférences en histoire à l’Université de Provence et chercheur à l’Institut de recherches sur le Sud-Est asiatique (IRSEA-CNRS). Membre du comité de rédaction des revues Espaces temps et Moussons, il est l’auteur de Singapour. Genèse d’un nouveau pays industriel (Paris, L’Harmattan, 1989), et co-auteur du Livre noir du communisme, Paris, Laffont, 1997.
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[3]
Cf. Sacha Shehr, thèse de doctorat de science politique (no...
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[4]
David P. Chandler, Pol Pot : Frère Numéro Un, Paris, Plon, ...
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[5]
Ibid., p. 103-104. Suite de la note...
[6]
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[7]
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[8]
Il est toujours délicat de se référer aux « traditions nati...
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