2003
Vingtième siècle
La naissance de la politique spatiale française
Philippe Varnoteaux
[*]
Au lendemain de la seconde guerre mondiale, la France récupère une partie de la technologie allemande, notamment celle des engins-fusées. Le CEPA, un organisme spécialisé dans ce domaine, voit même le jour. Cependant, dès 1947, les états-majors militaires et les politiques ne souhaitent pas développer un programme balistique qui hypothéquerait le réarmement conventionnel de l’époque. Seules subsistent quelques études de veille technologique, comme la petite fusée Véronique. L’événement du Spoutnik, les premiers succès de Véronique, et l’arrivée au pouvoir du général de Gaulle modifient l’approche des fusées en France. Convaincu de l’intérêt des engins balistiques pour la force de frappe nucléaire, mais aussi pour l’exploration spatiale, de Gaulle définit entre 1959 et 1961 la première politique spatiale nationale. Placée sous la conduite d’une agence spatiale (CNES), cette politique associe étroitement les militaires aux scientifiques et aux industriels, avec l’option des coopérations bilatérales, à commencer avec quelques partenaires européens.
Following the Second world war, France recuperated some Germany’s rocket engine echnology. The CEPA, a specialized body in this area, was also created. But as of 1947, the military heads of state and politicians didn’t want to develop a ballistic program that would jeopardize the conventional rearmament of the period. They maintained a technology watch, like the small rocket Véronique. The arrival of Sputnik, the initial successes of Véronique, and General de Gaulle’s leadership modified the approach to rockets in France. Convinced of the interest of ballistic missiles for the nuclear deterent but also for spatial exploration, de Gaulle defined the first natioanl space policy in France between 1959 and 1961. Under the authority of a space agency (CNES), this policy brought together the military, scientists and business people with the the option of bilateral cooperation, beginning with some European partners.
Dans la vulgate gaulliste, la politique spatiale de la France naît avec la Cinquième République. La réalité se présente pourtant sous un jour plus complexe. La France gaullienne a bénéficié de l’impulsion donnée sous la Quatrième République. Le pouvoir ne s’est pas cantonné à l’usage militaire de l’espace dont il a fait – paradoxe peut-être – l’un des axes de la construction européenne. Autant d’éléments inattendus qui invitent à revisiter les ancêtres d’Ariane.
Le 19 décembre 1961, le gouvernement de Michel Debré créait le Centre national d’études spatiales (CNES)
[1]. Chargé de coordonner toutes les activités spatiales du pays, cet organisme visait principalement à convaincre les Français – mais aussi les Européens – de ne pas se laisser distancer par les Américains et les Soviétiques. Cette date marquait le début de la politique spatiale française qui conduisait le 26 novembre 1965 au lancement d’Astérix, le premier satellite artificiel français, à l’aide de la fusée nationale Diamant-A. Prévu et annoncé, l’événement n’était pas une surprise, hormis peut-être l’exploit technique qui fit de la France la troisième puissance mondiale, derrière l’URSS (1957) et les États-Unis (1958).
Le succès a longtemps été attribué à la politique du général de Gaulle. Accéder à l’espace par ses propres moyens incarnait à ses yeux un acte d’indépendance, mais aussi un sentiment de grandeur : la France était sur le point de maîtriser un ensemble de technologies la plaçant au même rang que les deux superpuissances. Cependant, l’espace pouvait-il représenter ou signifier autre chose qu’une excroissance de sa politique étrangère ? L’accès de notre pays au rang de « Troisième puissance spatiale » a-t-il contribué à la construction de l’Europe spatiale qui s’est esquissée à la même époque ?
La fusée Diamant, par ailleurs, découlait de la recherche balistique des « Pierres précieuses », un programme militaire engagé dès 1959 par de Gaulle. Certains ingénieurs militaires, qui travaillaient déjà sur des projets d’engins-fusées depuis le début des années cinquante, ont proposé de convertir l’une de leurs études en un lanceur spatial. Cette démarche présentait l’avantage d’éviter tout programme redondant. Les scientifiques, puis les politiques ont accepté et soutenu cette conception. L’aventure spatiale française devait-elle son essor à l’action des militaires exclusivement ?
â—¦ Un « théoricien des fusées » oublié
Tant que les techniques et les mentalités n’atteignent pas une certaine maturité, les « voyages dans l’espace » et les « engins à réaction »
[2] (comme la fusée) relèvent en grande partie du domaine de la littérature. Peu de scientifiques osent aborder le sujet, au risque de subir les pires railleries. Jusque dans les années 1920, la fusée est fréquemment perçue comme l’objet de tous les fantasmes, ce qui, toutefois, ne décourage pas quelques précurseurs-visionnaires
[3]. L’un d’eux, l’ingénieur allemand Wernher von Braun (1912-1977)
[4], entreprend dans les années 1930 des recherches de grande ampleur dans le but de concevoir une fusée moderne utilisant la propulsion à liquides
[5]. Celles-ci aboutissent le 3 octobre 1942 : une fusée A-4 décolle correctement et, pour la première fois dans l’histoire, atteint les portes de l’espace. Cependant, les nazis la confisquent immédiatement pour en faire une arme de destruction massive – connue sous le nom de V2
[6] – destinée à frapper plusieurs grandes villes, telles que Londres, Anvers, Lille ou encore Paris
[7].
Après la seconde guerre mondiale, les principaux vainqueurs, les Américains et les Soviétiques, s’approprient les technologies allemandes (ainsi que le personnel qualifié
[8]) pour combler leurs lacunes et, dans l’élan, développer des engins de guerre révolutionnaires, plus puissants, systèmes d’arme sol-air notamment, mais également missiles balistiques dérivés du V2. Les Français ne sont pas en reste et participent au vaste pillage de l’Allemagne
[9].
La découverte de la technologie des fusées, en France, ne revient pas à un militaire, mais à un scientifique : le professeur Henri Moureu, directeur du Laboratoire municipal de Paris. C’est lui qui identifie les premiers impacts de V2 près de Paris ; c’est également lui qui collecte une manne d’informations relatives aux fusées. Lorsque sont envoyés en Allemagne des commandos destinés à récupérer du matériel, Henri Moureu en profite pour accroître ses connaissances dans le domaine des engins-fusées.
À partir de juillet 1945, Henri Moureu s’emploie à convaincre les autorités militaires de l’intérêt des fusées, car elles seules disposent alors de crédits suffisants pour soutenir les premières études. Il obtient la création d’un organisme spécialisé : le Centre d’études des projectiles autopropulsés (CEPA). Toutefois, ce centre est rapidement paralysé (fin 1946), car les politiques sont avant tout préoccupés par la reconstitution des forces armées en armes classiques, moins coûteuses et plus rapidement opérationnelles. Très vite, les autorités militaires emboîtent le pas des politiques, car la fusée apparaît comme un engin complexe, onéreux, voire hasardeux à mettre en œuvre. Si quelques militaires de l’état-major de l’armée de l’Air parlent un temps de « guerres cosmiques de l’avenir », ils abandonnent rapidement tout projet de fusée balistique au profit d’engins sol-air apparentés au V1 (l’avion sans pilote). Si toutefois le GPRF
[10] accepte le CEPA, c’est plutôt dans l’espoir « de préparer intensément et d’amorcer le renouvellement des matériels en procédant à toutes les recherches scientifiques possibles »
[11], sans engager de programme officiel sur les engins balistiques.
Pendant ce temps, Moureu recrute au sein du CEPA de nombreux spécialistes liés aux techniques des « engins autopropulsés » (scientifiques, comme les professeurs Chaudron, Chovin, Devienne, Vassy, ingénieurs militaires, tels que Barré, Decker, Lafargue, Pernot…). En décembre 1946, pour convaincre les autorités militaires et politiques de soutenir les recherches balistiques, Henri Moureu rédige un surprenant rapport
[12] dans lequel il fait l’apologie de la fusée, et élabore même une stratégie militaire… qui deviendra plus tard celle du général de Gaulle et du général Pierre Gallois
[13]. Henri Moureu apparaît à plusieurs égards comme un visionnaire : d’un point de vue militaire, il annonce que la fusée offrira des avantages stratégiques inégalés permettant de tenir en respect tout adversaire, aussi puissant soit-il. Il souligne que l’artillerie ne pourra être que dépassée, car elle sera incapable de l’intercepter. Il n’omet pas de dire que si l’on adjoint à la fusée une bombe atomique, la France deviendra un « territoire sécurisé » (sic), car n’importe quel adversaire hésitera à engager une offensive généralisée. Il considère ainsi que le couple fusée/bombe atomique sera une « arme de dissuasion » et une « arme de paix » (
sic). D’un point de vue technique, les recherches sur les V2 ne pourront qu’entraîner d’autres découvertes dans de nombreux domaines, tels que l’aérodynamique, la propulsion, les matériaux, etc. Enfin, Moureu n’oublie pas l’aspect scientifique. Pour lui, il ne fait aucun doute que la fusée permettra les études de l’atmosphère terrestre, et pourquoi pas au-delà
[14]. La meilleure preuve, affirme-t-il, est que les Américains exploitent déjà des V2 récupérés pour sonder les hautes couches atmosphériques
[15].
Malheureusement, le rapport Moureu ne porte pas ses fruits, les états-majors préférant investir dans des outils militaires plus faciles de conception, plus rapides à mettre en œuvre et moins chers. De plus, les perspectives d’une guerre en Indochine incitent rapidement le gouvernement Ramadier à abandonner les quelques crédits qui auraient pu être alloués au CEPA et aux fusées. La « doctrine » Moureu n’intéresse guère car elle est financièrement irréalisable. Elle tombe dans l’oubli après 1947.
â—¦ « L’espace avant 1958 ? priorité zéro ! »
[16]
Après l’échec de Moureu en 1947, tous les grands projets de fusée sont abandonnés. Quelques études sont néanmoins maintenues, de manière limitée et ponctuelle, afin de développer des techniques ou des systèmes d’arme de type sol-air (surtout dans l’armée de l’Air). Les militaires de Terre sont les seuls à ne pas abandonner la recherche balistique. En effet, lorsque le gouvernement et les états-majors annoncent leur désengagement vis-à-vis des fusées balistiques, la direction technique de l’armée de Terre (DEFA, Direction des études et fabrication d’armement) décide de maintenir contre vents et marées une veille technologique, afin de conserver les connaissances acquises autour du V2 allemand : il s’agit de l’étude 4213, alias Véronique
[17], un mini-V2. La DEFA justifie son existence comme un simple banc d’essai technologique. Cependant, à partir de 1954, la fusée étant pratiquement opérationnelle, la DEFA a de plus en plus de difficultés à légitimer Véronique qui n’intéresse toujours pas les états-majors et encore moins les gouvernements. Que faire de cette fusée qui n’est pas sensée exister ?
Le contexte international change progressivement les données. Entre 1950 et 1954, la communauté scientifique internationale se mobilise autour d’un projet grandiose : la connaissance de la Terre. Tous les pays du monde y sont conviés et les plus grands noms de la géophysique, de la géographie voir de la géologie rejoignent le projet qui reçoit le nom d’AGI, Année géophysique internationale
[18]. Les physiciens américains et britanniques de la haute atmosphère saisissent l’occasion. Ils proposent une démarche originale : étudier la Terre à la verticale. L’objectif est de comprendre la mécanique de notre atmosphère et d’en déterminer les influences extérieures, principalement celles du Soleil. L’AGI est donc programmée pour 1957-1958, années où le Soleil aura une forte activité et donc une influence importante sur l’environnement terrestre. À partir de 1954, Américains et Soviétiques se livrent à des surenchères : les uns et les autres annoncent qu’ils profiteront de l’AGI pour utiliser des centaines de ballons, de fusées-sondes et même des satellites artificiels, avec le concours – bien sûr – des militaires qui disposent de la technique et de la logistique. L’AGI se teinte peu à peu des couleurs de la guerre froide.
En France, le physicien Etienne Vassy
[19] est le premier scientifique qui s’engage dans cette voie. À l’automne 1953, il rencontre les militaires et leur suggère d’exploiter Véronique comme fusée-sonde
[20], pour effectuer des mesures dans la haute atmosphère et permettre ainsi à la France de participer de manière spectaculaire à l’AGI. Son idée séduit un groupe de militaires visionnaires appartenant tous au Comité d’action scientifique de la Défense nationale (CASDN
[21]), ce qui du même coup sauve le programme Véronique de l’abandon
[22]. À partir de 1955, le nouveau patron du CASDN, le général Guérin – un passionné de la science –, apporte un soutien indéfectible à la cause de l’espace et des fusées-sondes. Fin 1957, il consent à ce que le CASDN finance la construction de quinze Véronique-AGI
[23] pour qu’Etienne Vassy et d’autres scientifiques puissent contribuer aux manifestations de l’AGI. Ce soutien est particulièrement significatif, car il témoigne de la naissance d’une pensée militaire de l’espace
[24]. Alors qu’il n’existe aucune politique spatiale nationale, le CASDN assure l’essentiel des efforts, ce qui intrigue les centres de recherches scientifiques, notamment le CNRS. Ce dernier finit par accepter en 1958 de participer aux expériences Véronique-AGI, à la condition toutefois que les crédits investis ne pénalisent pas les autres secteurs de la recherche.
La recherche représente bien l’un des enjeux de la reconstruction nationale au cours des années cinquante. Au lendemain de la guerre, la science devait d’une part se reconstituer et, d’autre part, se réorganiser, car les moyens matériels et financiers manquaient cruellement. Parallèlement, l’extraordinaire progrès technologique dû à la guerre obligeait les militaires à se rapprocher des hommes de science. Le CNRS, en conséquence, est restructuré pour les civils, le CASDN étant créé pour les militaires. L’idée de mettre en place le CASDN revient contre toute attente à un scientifique et non à un militaire : le professeur Frédéric Joliot-Curie, précisément patron du CNRS. Cette démarche n’étonne guère. En attendant la reconstruction de l’état, certains scientifiques espèrent par cette voie obtenir des subsides militaires importants pour reprendre au plus vite leurs travaux
[25]. Chacun y trouve alors son compte.
Quelques années plus tard, le gouvernement de Pierre Mendès France réagit en réorganisant la science (septembre 1954) en créant notamment le Conseil supérieur de la recherche scientifique et du progrès technique (CSRSPT). Placé sous la responsabilité de la Présidence du Conseil, cet organisme joue le rôle de « Parlement de la science », au sein duquel l’État apporte des financements. C’est grâce au CSRSPT que les scientifiques français reçoivent des aides en 1955 pour participer à l’AGI. Cependant, aucun crédit n’est alloué au développement des fusées. Ces engins n’étant toujours pas pris au sérieux par la communauté scientifique
[26], les gouvernements hésitent à soutenir la poignée de visionnaires engagée discrètement dans l’aventure spatiale autour de Véronique
[27]. Le CASDN sauve la mise à la fin de l’année 1957, au moment où les Soviétiques créent la surprise.
Le 4 octobre 1957, trois mois après l’ouverture de l’AGI, l’URSS réalise sa révolution balistique en plaçant sur orbite Spoutnik-I, le premier satellite artificiel de l’histoire. Pourtant annoncé par les Soviétiques, les pays occidentaux sont surpris et choqués par celui-ci. En fait, Spoutnik signifie que les Soviétiques maîtrisent la fusée balistique et qu’ils peuvent remplacer le satellite par une bombe atomique. Fruit du hasard ? Non, car l’URSS récidive le 3 novembre 1957 avec le lancement, non plus d’un simple émetteur radio comme pour Spoutnik-I, mais d’un vaisseau spatial habité par un être vivant (la chienne Laïka). Spoutnik-II marque le véritable début de l’exploration spatiale, en apportant de nombreuses données sur l’environnement terrestre (rayonnements solaires, cosmiques, etc.) ; quant à Laïka, elle préfigure l’étape suivante : l’envoi d’un homme dans l’espace
[28].
Le contexte de la guerre froide dénature « l’exploration de la haute atmosphère » qui devient dans tous les esprits la « conquête de l’espace », soit un nouveau terrain où s’affrontent les deux superpuissances, autour d’un double enjeu : les techniques et les sciences.
Les États-Unis sont paralysés jusqu’au 31 janvier 1958, date à laquelle ils réussissent enfin à lancer Explorer-I, suivi par d’autres engins qui réalisent de remarquables découvertes, telles que l’existence d’une ceinture de radiation autour de la Terre ou encore la démonstration que celle-ci a la forme d’une poire. Toutefois, ces découvertes sont voilées par les conséquences idéologiques. Le contexte de la guerre froide place irrémédiablement les satellites artificiels au cœur d’un affrontement politico-militaire qui dépasse les scientifiques
[29]. En cette fin des années cinquante, les Américains et les Soviétiques sont les seuls à maîtriser la technologie des fusées spatiales et des satellites.
â—¦ Paternité gaullienne ?
Le 1
er juin 1958, la guerre d’Algérie ramène le général de Gaulle au pouvoir. Très vite, il porte ses efforts sur la réorganisation de l’État, car il estime que la Quatrième République a été incapable de donner à la France les ambitions nécessaires pour lui offrir la place qu’elle mérite dans les affaires mondiales. Parmi les éléments qui contribuent à la puissance d’un État figurent les technologies et les sciences
[30]. « Nous sommes au siècle des fusées et des avions, et l’humanité n’a pas à s’en priver »
[31], écrit-il à Khrouchtchev. La France, par conséquent, non plus. Dans cet espoir de Gaulle réorganise à son tour la science – mais plus profondément qu’à l’époque de Mendès France – afin de rassembler les compétences et de mobiliser les actions. Est notamment mis en place le Comité consultatif de la recherche scientifique et technique (CCRST), sorte de « gouvernement scientifique », destiné à présider la politique scientifique du pays. Quelle différence note-t-on avec le défunt CSRSPT ? Le CCRST n’est pas indépendant, il est rattaché à la Délégation générale de la recherche scientifique et technique (DGRST). Ce dernier sert de trait d’union entre les scientifiques et les ministères qui se réunissent et discutent des projets deux fois par an à travers les CIRST, les Comités interministériels de la recherche scientifique et technique. L’objectif est de veiller à un bon équilibre financier des études tout en favorisant l’éclosion des thèmes de recherches inédits susceptibles de revêtir une importance nationale. Cette ambition conduit le CCRST à concevoir des options gouvernementales à long terme, mais sans avoir la possibilité de réaliser des programmes scientifiques. Si le nouvel organisme n’a pas le statut d’un ministère de la Recherche, il dispose de plus de pouvoirs et de marges de manœuvre que n’en avait le CSRSPT
[32]. Les financements sont décidés lors des réunions du CIRST par le gouvernement. C’est au cours d’une de ces réunions qu’est créée l’Agence spatiale française : le Centre national d’études spatiales (CNES)
[33].
En 1958, le général de Gaulle n’a pas d’idée arrêtée sur l’espace. Il est certes vite mis au courant de l’existence des fusées-sondes et des expériences scientifiques qui se préparent pour l’AGI, mais il n’en cerne pas encore tous les enjeux, surtout du point de vue scientifique. En revanche, au niveau technologique, l’affaire des fusées est acquise très tôt. Dès son retour au pouvoir, il annonce la volonté de disposer rapidement d’un vecteur porteur de la bombe atomique, initialement le Mirage IV. En septembre 1959, est enfin créé un organisme spécifique chargé de mettre au point la fusée : la Société pour l’étude et la réalisation d’engins balistiques (SEREB)
[34]. Les récentes révolutions balistiques soviétiques (1957) et américaines (1958) influencent incontestablement de Gaulle dans son choix politico-stratégique, car la fusée balistique est le seul engin qui, en passant par l’espace, peut atteindre le cœur de l’adversaire en quelques minutes et le réduire à néant s’il est doté d’une bombe atomique. Sans jamais avoir été citée à l’époque, l’analyse de Moureu de décembre 1946 devient subitement d’actualité. Les couples fusée/bombe atomique et fusée/satellite artificiel
[35] renforcent indéniablement la puissance et donc l’indépendance nationale.
En 1958 l’espace ne représente toujours pas un enjeu clairement défini. De Gaulle n’en prépare pas moins l’avenir en installant, dès le mois de juin, un secrétariat aux Recherches spatiales, puis en janvier 1959, un Comité des recherches spatiales (CRS). En 1961, le CRS remplace même le CASDN dans la gestion des lancements de fusées-sondes. Les militaires cèdent ainsi peu à peu la place. Toutefois, le CRS n’est pas vraiment indépendant, encore moins novateur ; il relève de la « politique des comités » qui a tant fleuri à l’époque de la Quatrième République. S’il coordonne efficacement les efforts entre les différents acteurs (civils, militaires et industriels), il ne dispose cependant pas assez d’autorité pour préparer l’avenir, c’est-à-dire pour engager sa responsabilité dans de nouveaux programmes de grande envergure. Les résistances sont encore suffisamment fortes pour annihiler toute idée novatrice, surtout de la part des scientifiques
[36]. En revanche, Pierre Auger, président du CRS, réussit à vaincre les ultimes résistances en imposant au gouvernement l’idée d’une agence spatiale
[37]. Mais la fusée Véronique a également joué un rôle.
Les 9 et 10 mars 1959, les tirs des Véronique-AGI/No 1 et 2 sont un succès : ils permettent de réaliser des expériences dans la haute atmosphère avec en prime la découverte d’une couche atmosphérique particulière encore inconnue : la turbopause. S’il n’existe aucune source écrite confirmant que ces expériences ont influencé le pouvoir politique, plusieurs acteurs de l’époque certifient que de Gaulle et une partie de son entourage n’ont pas été insensibles à l’événement
[38], à commencer par le Premier Ministre, Michel Debré
[39]. Convaincu de l’avenir du spatial, ce dernier a toujours soutenu les efforts des hommes qui souhaitaient s’investir dans cette aventure.
â—¦ L’espace : affirmer la présence française, développer les coopérations, préparer l’avenir de l’Europe
Dans un rapport daté du 23 décembre 1960, les ingénieurs militaires de la SEREB proposent aux scientifiques de convertir un de leurs missiles balistiques en cours de développement en lanceur spatial
[40]. Celui-ci permettrait d’effectuer des opérations plus importantes qu’avec les Véronique-AGI, à commencer par l’envoi de satellites artificiels. Le CRS est immédiatement séduit : reste à obtenir l’aval du gouvernement, l’incontournable créditeur. En outre, qui aura la responsabilité de la fusée spatiale ? Tant que le CNES ne sera pas installé, les militaires continueront d’assurer la logistique des lanceurs spatiaux.
Parallèlement, le président du CRS, Pierre Auger, est sur le point d’entraîner ses homologues européens dans une vaste coopération qui ferait de l’Europe une puissance spatiale, capable de rivaliser avec les deux superpuissances. Si l’idée d’une Europe spatiale revient au professeur italien Eduardo Amaldi, c’est bien Pierre Auger qui joue un rôle clef dans cette affaire entre janvier et juin 1960. Ainsi, il contribue à installer le Groupe d’études européennes pour la recherche spatiale (GEERS) qui aboutit à la Commission préparatoire européenne de recherches spatiales (COPERS). L’objectif est de discuter des structures et des programmes à lancer
[41].
Au cours des négociations, Pierre Auger souhaite que l’Europe se dote rapidement de satellites artificiels et de fusées. Sur la dernière proposition, il est rejoint par les Britanniques qui proposent même en guise de premier étage, leur missile balistique Blue Streak
[42], les autres pays se chargeant de construire les derniers éléments de la fusée, à l’image d’un véritable mécano
[43] : le projet aboutira à la fusée Europa (1964), après de longues et laborieuses tractations. Entre temps, le 29 mars 1962, la Convention de Londres, qui entérine les négociations et crée l’ELDO, l’Organisation pour le développement d’un lanceur spatial européen, est suivie le 14 juin 1962 par celle qui met en place l’ESRO, l’Organisation européenne des recherches spatiales, issue des travaux de la COPERS.
Financièrement, le budget français destiné à la politique européenne s’élève à 292 millions de francs de l’époque sur un total de 420 millions, dont seulement 130 pour les programmes spatiaux nationaux. L’effort français pour favoriser l’émergence d’une Europe spatiale est considérable, entraînant du coup quelques réticences. Certains ministres ou scientifiques craignent, cette fois-ci, que le spatial national – à peine accepté et en pleine adolescence – ne subisse des contrecoups irréversibles, avec l’abandon de certains projets, comme celui des lanceurs nationaux. Le cap est maintenu par de Gaulle et son Premier Ministre qui s’emploient à maintenir l’équilibre et à protéger les programmes nationaux. Ainsi, l’Europe n’est donc pas qu’un simple outil de la politique étrangère, un autre moyen pour affirmer la puissance française, mais bien une vision réaliste de l’avenir. Ensemble, les États européens pourraient remettre en cause le leadership américano-soviétique. L’espace pouvait être un véritable laboratoire d’essais. Il fallait la volonté et y mettre le prix.
Si la coopération spatiale prend forme avec les partenaires européens, le CRS, puis le CNES veulent néanmoins développer la coopération avec les États-Unis, une coopération qui ne peut être qu’enrichissante, à condition qu’elle se fasse sur un pied d’égalité. Avant même l’existence du CNES, des accords sont signés avec les Américains, concernant notamment les études sur l’environnement terrestre et sur l’observation solaire. En effet, les expériences scientifiques menées avec les modestes fusées-sondes (Véronique-AGI, puis Bélier, Centaure…) ont permis de nombreuses découvertes et celles-ci ont attisé la curiosité des Américains qui, du coup, ont souhaité collaborer avec les Français
[44]. Cette coopération devient fructueuse, elle permet d’embarquer des instruments nationaux dans des satellites américains
[45] et même de faire lancer le premier satellite scientifique français, le FR-1
[46], par une fusée américaine, le 6 dé-cembre 1965. Ce rapprochement avec les États-Unis a facilité le développement des laboratoires de recherches en France, en suscitant de nouvelles vocations et de nouveaux sujets d’études.
La politique d’indépendance du général de Gaulle conduit sans cesse à élargir les possibilités de la coopération. Il s’agit aussi de ne pas placer tous les intérêts au même endroit. C’est dans cette logique, mais aussi dans celle de mener une politique étrangère à la dimension de ses ambitions – être reconnu comme puissance à part entière – qu’il entame des négociations avec l’Union soviétique, l’autre grande puissance spatiale. Elles se concrétisent par la signature d’un accord, le 30 juin 1966. Dès l’année suivante, des appareils scientifiques français sont lancés à bord de fusées-sondes soviétiques
[47].
Lorsque le CNES se met en place au cours de l’année 1962, le gouvernement donne son accord au premier programme scientifique spatial, défini et élaboré par le CRS. Ce programme sera dans ses grandes lignes celui de la France pendant près de dix ans, axé autour de huit domaines de recherche : les ondes très longues
[48], les aurores boréales
[49], la physique de l’atmosphère
[50], l’aéronomie
[51], la physique cosmique (Observatoire du Pic du Midi)
[52], l’aérothermie (ONERA)
[53], la biologie spatiale (CERMA)
[54] et les études de propulsion électrique et nucléaire (CEA).
Lorsque, le 26 novembre 1965, la France devient la troisième puissance spatiale mondiale, c’est toute la politique du général de Gaulle qui se trouve ainsi récompensée. Cependant, rien n’aurait pu se faire sans l’adhésion des scientifiques et des militaires qui, grâce à une poignée d’entre eux, ont apporté le pourquoi et le comment de l’aventure spatiale. Ainsi, il n’y a pas eu à proprement parler un père du spatial français, mais plutôt quelques visionnaires qui ont favorisé l’émergence d’une pensée spatiale. Le choc des premiers Spoutniks a par ailleurs stimulé et enrichi le débat de l’espace. Influencé, de Gaulle n’aura en somme qu’avalisé ce qui se dessinait déjà depuis le milieu des années cinquante. Sans minimiser son rôle, bien au contraire, il faut admettre que sa politique spatiale a été préparée inconsciemment au sein des comités qui proliféraient au temps de la Quatrième République
[55]. Les hommes et les quelques femmes qui y débattaient étaient déjà en contact avec quelques-uns de leurs homologues européens. Voilà pourquoi l’Europe spatiale est née presque en même temps que la politique spatiale nationale dans un contexte par ailleurs régi par la construction de la Communauté européenne. Une véritable effervescence scientifico-intellectuelle existait et a fini par séduire les autorités politiques. Contre toutes les apparences, les scientifiques sont à l’origine de l’aventure spatiale.
La politique spatiale inaugurée sous de Gaulle se poursuit dans ses grandes lignes sous son successeur Georges Pompidou (1969-1974). Les coopérations se développent, bien que la période Pompidou soit caractérisée par l’apparition de graves difficultés liées à la nature même de la coopération européenne. En effet, la fusée européenne Europa doit principalement son échec au fait que chaque pays en construisait un morceau, sans maître d’œuvre. Coopérer ne signifiait pas intégrer, il n’était pas question de fusionner les techniques et les politiques spatiales des différents États. Les difficultés ont été telles que les Britanniques et les surtout les Allemands étaient prêts à tout abandonner au profit d’une coopération plus facile et moins coûteuse avec les États-Unis. À partir de 1972, l’Europe spatiale est donc en panne. Soutenu par le gouvernement français, le CNES bataille très durement pour sauver l’idée d’un nouveau lanceur spatial européen (devant remplacer Europa), avec une autre méthode de développement. L’idée triomphe finalement en juillet 1973, sous les coups de butoir des Français : c’est l’acte de naissance du programme Ariane. La France se voit alors confier la maîtrise d’œuvre du nouveau lanceur qui, avec la mort soudaine de Pompidou en 1974, est brièvement menacé par son successeur Giscard d’Estaing. Une fois de plus, le CNES réussit à convaincre de l’utilité d’Ariane pour la France et pour l’Europe. Celle-ci décolle avec succès le 24 décembre 1979, faisant de l’Europe une puissance spatiale totalement indépendante.
Trente ans plus tard, aucun gouvernement, ni aucun État européen ne se risqueraient à remettre en cause le lanceur Ariane, devenu l’un des fleurons de la technologie et du savoir-faire européen tandis que la politique spatiale française n’a jamais été aussi intégrée, ni aussi complémentaire de la politique européenne.
â–¡
[1]
Cf. notre thèse
Les origines et les enjeux de la conquête de l’espace en France (université de Reims 15 décembre 2000) publiée aux Presses du Septentrion, Villeneuve d’Asq, 2002.
[2]
Tous les termes entre guillemets sont utilisés au début du 20
e siècle.
[3]
Parmi les précurseurs, citons le mathématicien russe K. Tsiolkovski (1857-1935), l’ingénieur américain R. Goddard (1882-1945) ou encore les ingénieurs français R. Esnault-Pelterie (1881-1957) et J.-J. Barré (1901-1978) ; c’est J.-J. Barré qui réalise en France, entre 1941 et 1952, les premières fusées françaises expérimentales (cf. à ce sujet notre article, « L’histoire méconnue d’EA-41 et d’Éole »,
Histoire de Guerre, 17, juillet-août 2001, p. 72-78.
[4]
Parmi les nombreuses biographies, cf. notamment E. Ruland,
Wernher von Braun, Paris, Tallandier, 1970.
[5]
Précisons que jusqu’alors la plupart des fusées qui ont été développées depuis le 19
e siècle, étaient des engins de modeste puissance fonctionnant avec des propulsions à poudre. Depuis les travaux de Tsiolkovski, les rares spécialistes avaient compris que pour obtenir des engins plus importants, capables d’atteindre l’espace, il valait mieux utiliser des propulsions à liquides ; sur toutes ces considérations techniques, voir J.-P. Oehmichen,
Étapes et techniques de l’Astronautique, Paris, Bordas, 1993.
[6]
V2 de l’allemand Vergeltungswaffen, « Arme de représailles n
o 2 ».
[7]
En effet, en septembre et octobre 1944, 21 V2 tombent dans la banlieue parisienne occasionnant des dégâts matériels et quelques dizaines de morts. Les Allemands arrêtent les raids, car ils craignent que ceux-ci n’aient des répercussions défavorables dans la politique germano-française. La confusion régnant encore en France, les Allemands estiment que des bombardements sur Paris risquent de provoquer un effet unificateur ; ils espèrent secrètement un retournement de la situation avec éventuellement la réinstallation du maréchal Pétain au pouvoir (sur cette affaire, cf. notre thèse, tome 1, p. 53-60).
[8]
Pour le cas des Américains cf. L. Hunt,
L’affaire Paperclip, Paris, Stock, 1995.
[9]
Cf. notre article, « Les Missions scientifiques ou comment la France a découvert, puis récupéré les armes secrètes nazies »,
Histoire de Guerre, 11, décembre 2000, p. 74-78.
[10]
Gouvernement Provisoire de la République Française, présidé par de Gaulle de 1944 à janvier 1946.
[11]
Lettre du général de Gaulle du 6 septembre 1945,
Lettres, notes et carnets (1945-1951), Paris, Plon, p. 580-581.
[12]
Rapport n° 9698 du 23 décembre 1946 intitulé « Sur le développement à donner en France aux engins stratégiques de la famille du V2 », SHAA, Fonds Hautefeuille, Z. 32.605, dossier 3.
[13]
Peu après son retour au pouvoir, de Gaulle opte pour une doctrine militaire axée autour de la bombe atomique, appelée la stratégie du faible au fort. Cette dernière repose notamment sur l’idée qu’avec quelques bombes atomiques (portées par les vecteurs appropriés), il est possible de tenir en respect les superpuissances et de pouvoir ainsi compter dans les négociations internationales. Cette doctrine est exposée dans l’ouvrage de P. Gallois,
Stratégie de l’âge nucléaire, Paris, Calmann-Lévy, 1960.
[14]
Les « voyages dans l’espace » et toute idée d’exploration spatiale étant mal perçus par la communauté scientifique française, Moureu se garde bien d’évoquer trop précisément le sujet dans son rapport.
[15]
Les premiers tirs de V2 (depuis la fin de la guerre) ont lieu à White Sands, le 16 avril 1946.
[16]
La phrase est du professeur Jacques Blamont, conseiller scientifique au CNES, qui a vécu en 1959, aux côtés du professeur Vassy, les premières expériences spatiales menées avec les fusées-sondes Véronique-AGI.
[17]
Du nom de son laboratoire où elle a été conçue : Vernon électronique (près de Paris).
[18]
Au total, soixante-dix-sept pays ou organisations participent à l’AGI, regroupant plusieurs dizaines de milliers de scientifiques et de techniciens.
[19]
Docteur ès sciences, Etienne Vassy (décédé en 1969), professeur à la Sorbonne (1942-1944), puis à la Faculté des sciences de Paris, rejoint le CEPA et le CASDN.
[20]
Lorsque la fusée est utilisée à des fins scientifiques, on ne parle plus de « missile balistique », mais plutôt de « fusée-sonde ».
[21]
Créé en 1948, le CASDN a pour mission de moderniser les armées françaises en incitant et en finançant les collaborations entre les militaires et les hommes de science. Parmi les militaires passionnés par l’espace, figuraient les colonels Juillet et Genty. Sur le CASDN, cf. notre article « Au cœur de la modernisation des armées : il y a 50 ans, le CASDN »,
Armées d’aujourd’hui, 231, juin 1998, p. 72-74.
[22]
En 1954, deux Véronique sont lancées par les militaires (depuis la base d’Hammaguir, Algérie) avec à bord des expériences de mesures atmosphériques préparées par les professeurs Vassy et Rawer.
[23]
Véronique-AGI est une version un peu plus puissante que Véronique afin de pouvoir embarquer des appareils scientifiques à des altitudes proches de 220 kilomètres (contre 100 kilomètres pour la première).
[24]
Dans les rapports des réunions du comité directeur du CASDN, on voit apparaître en 1956 des mentions jusqu’alors inutilisées comme « espace », « fusées-sondes », « exploration ». Cependant, on n’évoque pas encore l’idée de la conquête spatiale.
[25]
Cf. le témoignage d’Yves Rocard,
Mémoires sans concessions, Paris, Grasset, 1988.
[26]
Cf. à ce sujet A. Ananoff,
Les mémoires d’un astronaute, Paris, A. Blanchard, 1978.
[27]
Quelques procès-verbaux des réunions du CASDN montrent les critiques faites à l’égard des expériences prévues avec la fusée Véronique, que certains considèrent comme une dérive financière risquant de nuire aux études traditionnelles (cf. notre thèse, tome 1, p. 428-437).
[28]
Ce qui sera fait le 12 avril 1961 par le vol orbital de Y. Gagarine. Les Soviétiques marquaient incontestablement des points dans les débuts de la conquête spatiale. Cf. P. Baudry,
Le Rêve spatial inachevé. De Youri Gagarine au voyageur universel, Paris, Tallandier, 2001.
[29]
La situation s’envenime par des crises successives, notamment celle de l’avion espion américain abattu au-dessus de l’URSS en 1960. Le summum sera atteint avec la crise de Cuba en 1962, date à laquelle les Soviétiques y installent des missiles pointés sur les États-Unis. Ces derniers vivent alors dans une véritable psychose d’un « missile gap », c’est-à-dire d’une avance quantitative et qualitative de l’URSS dans le domaine des fusées. Cf. A. Dupas,
La lutte pour l’espace, Paris, Seuil, 1977.
[30]
« L’intérêt pour mon père pour les projets concernant l’aviation supersonique (Mirage, Concorde), l’espace (Diamant), le nucléaire, l’informatique, l’électronique, procède de son ambition à rendre à la France son génie inventif et à la faire redevenir “un guide pour son époque” », soulignera quelques années plus tard le fils du général de Gaulle, Philippe de Gaulle (« Une certaine idée de mon père »,
Armées d’aujourd’hui, 151, juin 1990, p. 24)
[31]
Note du 28 juin 1960, Charles de Gaulle
, Lettres, notes et carnets (1958-1960), Paris, Plon, 1985, p. 371.
[32]
G. Ramunni, « La mise en place d’une politique scientifique »,
Moderniser la France, actes du colloque « De Gaulle en son siècle », 19-24 novembre 1990, Paris, Plon, p. 654.
[33]
Au cours de l’été 1961, le scientifique Pierre Auger rencontre le général de Gaulle accompagné de quelques ministres. Il lui explique l’intérêt de disposer d’une agence spatiale qui fédérerait et centraliserait toutes les initiatives. En outre, il spécifie que si la France souhaite s’engager dans une politique européenne, il lui faut impérativement disposer d’un organisme spécifique pour servir d’interlocuteur valable. Le ministre des PTT, alors présent, lui répond : « Cela ne vaut pas la peine que la France se mêle de cela, l’Amérique lance des satellites, la France n’a qu’à lui demander de l’aider… ». D’après Pierre Auger, de Gaulle se serait retourné en direction du ministre des Finances en lui demandant :
« Et combien ça coûterait ce projet ? » Le ministre lui aurait répondu : « Ce n’est pas cher Mon général… ». « Alors, si ce n’est pas cher, allez-y ! » aurait conclu de Gaulle en direction de Pierre Auger. C’est semble-t-il de cette manière qu’a été décidé le CNES (propos de Pierre Auger lors d’une interview, 6 juin 1991).
[34]
Si la SEREB n’est créée qu’en septembre 1959, c’est parce que de Gaulle hésite entre 1958 et les premiers mois de l’année 1959 à éventuellement acheter des fusées américaines sous licence, pour des raisons financières, mais aussi pratiques.
[35]
Le satellite peut devenir un outil d’espionnage. Le premier du genre est lancé par les Américains le 24 mai 1960 : il s’agissait de Midas-II, un satellite de surveillance infrarouge capable de détecter le tir de missiles balistiques et des explosions nucléaires.
[36]
Cela a notamment été le cas en janvier 1958 lorsque le général Guérin (CASDN) propose la création d’un « Institut de la Haute atmosphère », un organisme qui préfigurait le CNES. Le projet est immédiatement rejeté par plusieurs personnalités scientifiques, notamment celles du CNRS, qui craignent de perdre tout contrôle et tout privilège sur leurs expériences. Le général Guérin récidive en juin 1958 avec l’idée d’un « Haut-commissariat à l’espace », projet calqué sur le modèle du Commissariat à l’énergie atomique (créé par de Gaulle en 1945). La dénomination n’était pas sans arrière pensée, celle de convaincre le général de Gaulle lui-même de mettre en place un organisme fédérateur. Une fois de plus, le projet n’aboutit pas. Cf. à ce sujet notre thèse de doctorat, chapitre 10 « La France dans l’AGI. De la naissance d’une politique spatiale nationale », p. 519-521 et 555-559.
[37]
Docteur ès sciences, Pierre Auger (1899-1993) était un spécialiste en physique nucléaire. Professeur à la Sorbonne, il était également directeur de recherche au CNRS. En 1954, il participe à la constitution du CERN, le Conseil européen pour la recherche nucléaire. Président du CORES (1959-1962), puis du CNES (1962), il deviendra le premier directeur général du CERS/ESRO (1962-1967), la première organisation européenne s’occupant de la recherche spatiale.
[38]
« Il ne fait aucun doute que nos expériences ont fini par convaincre le général de Gaulle. En France, le Spoutnik a beaucoup changé de choses dans les esprits, mais rien au niveau politique, tandis que le lancement de Véronique-AGI a convaincu le gouvernement que l’on était capable de maîtriser les questions balistiques. Cela l’a amené à écouter avec ferveur les scientifiques (et les militaires impliqués) et à répéter désormais : “Nous aussi nous pouvons le faire” » (déclaration du professeur Jacques Blamont à l’auteur au cours d’un entretien, Paris, 25 mai 1996).
« De Gaulle était déjà intéressé par tout ce qui avait trait aux fusées. Les lancements de Véronique ont touché un point sensible du personnage… Il a alors commencé à prêter une certaine attention aux activités scientifiques liées au spatial… » (déclaration du général Aubinière, premier directeur du CNES, à l’auteur, 30 novembre 1996).
[39]
Cf. notamment ses mémoires,
Gouverner (1958-1962), tome 3, Paris, Albin Michel, 1988, p. 144-153.
[40]
La fusée (spatiale) est plus puissante qu’une fusée-sonde. Dotée de plusieurs étages, elle peut placer sur orbite une charge utile. Sur les études de la SEREB, voir notamment Jacques Villain,
La Force de dissuasion française. Genèse et évolution, Paris, Éditions Larivière, 1987.
[41]
Cf. Pierre Auger, « The prehistory of ESRO »,
Europe, two decades in space, ESA, SP.1060, 1984.
[42]
Les Britanniques présentent soudainement leur Blue Streak, car le gouvernement abandonne le développement d’un missile balistique national, préférant acheter des missiles américains sous licence. Convertir Blue Streak en lanceur spatial permettait de ne pas ruiner tous les efforts engagés.
[43]
La France développerait le second étage ; l’Allemagne, le troisième ; l’Italie, l’ogive de la fusée, etc.
[44]
« Les Américains étaient surpris des résultats parfois exceptionnels que l’on obtenait avec nos petits moyens. Au début, ils étaient amusés par nos Véronique, puis rapidement ils sont venus observer sur place nos expériences. C’est alors qu’ils nous ont proposé de travailler avec eux dans un grand nombre de domaines. Il faut reconnaître que cela a ouvert de nombreuses portes de laboratoires américains à nos chercheurs… » (déclaration de Jacques Blamont faite à l’auteur).
[45]
Par exemple, des appareils français sont installés à bord du satellite OGO-2, lancé le 14 octobre 1965, pour une mission d’observation de certains rayonnements solaires.
[46]
Satellite destiné à l’étude des ondes TBF et de l’ionosphère.
[47]
La coopération franco-soviétique est appelée à devenir importante, puisque des satellites seront lancés au début des années 1970 ; des spationautes français voleront également à bord des vaisseaux soviétiques à partir du début des années 1980.
[48]
La France étant en avance dans ce domaine, les Américains souhaitent travailler avec les scientifiques français qui réalisent notamment une expérience de ce type avec Véronique-AGI le 29 octobre 1962.
[49]
Domaine également étudié en coopération avec les États-Unis qui proposent aux Français d’embarquer des instruments (du Service d’Aéronomie du CNRS) à bord du satellite OGO-2, lancé le 14 octobre 1965.
[50]
Commencées dès 1954 par le professeur Vassy, les études sur la physique de l’atmosphère se poursuivent.
[51]
Le professeur Blamont a inauguré les recherches d’aéronomie en 1959 avec les premières Véronique-AGI. Au cours des années 1960, il organise de nombreuses autres campagnes de tir avec les fusées-sondes faisant des découvertes importantes concernant la composition de l’atmosphère.
[52]
Par exemple, la couronne solaire est étudiée à plusieurs reprises à l’aide de fusées-sondes, notamment en mai 1963, novembre 1964…
[53]
L’ONERA, l’Office national d’études et de recherches aéronautiques, exploite déjà depuis quelques années des fusées-sondes, mais pour des expériences technologiques (système de guidage, télépilotage, qualification d’ailes d’avion, etc.). À partir de 1958, l’échauffement cinétique devient une recherche importante notamment pour l’élaboration des ogives nucléaires.
[54]
Le CERMA, le Centre d’études et de recherches de médecine aéronautique (Armée de l’Air), s’engage dans l’exploration spatiale de manière spectaculaire avec le vol du rat Hector, le premier animal français, lancé à bord d’une Véronique-AGI, le 22 février 1961. D’autres vols suivront avec des rats, des chats et des singes jusqu’en 1967. Ce genre d’expérience était important pour l’Air afin de mieux connaître les conséquences des vols pilotés à de hautes altitudes et préparer les éventuels futurs vols orbitaux.
[55]
Au sein du CASDN, il existait notamment des groupes de discussions sur la propulsion, l’exploration de la haute atmosphère, les satellites artificiels… On retrouvait également ce genre de groupes dans le CSRSPT.
[*]
Professeur d’histoire à Charleville-Mézières, Philippe Varnoteaux a récemment soutenu, sous la direction de Maurice Vaïsse, une thèse consacrée à la politique spatiale de la France et publié, sur ce thème, plusieurs articles scientifiques.