Vingtième Siècle. Revue d'histoire
Presses de Sc. Po.

I.S.B.N.2724629450
164 pages

p. 69 à 84
doi: en cours

Veille sur la revue
Veille sur l'auteur
Vous consultez

no 77 2003/1

2003 Vingtième siècle

Valeurs et combats de la Société des agrégés depuis 1914

Yves Verneuil  [*]
La Société des agrégés a aujourd’hui une réputation conservatrice qu’elle n’avait pas lors de sa fondation, en 1914. En phase avec la « République des professeurs », d’inspiration radicale, modélisée dans l’esprit d’Alain, elle a exercé toute sa puissance dans l’entre-deux-guerres. Mais sa défense de l’agrégation et de l’esprit de l’enseignement secondaire a été rendue plus difficile depuis 1945 par la massification et la démocratisation de l’enseignement et par l’arrivée dans les lycées d’un « nouveau public ». The society of agrégés has a conservative reputation today unlike at its founding in 1914. In keeping with the radically-inspired « Republic of professors », designed in the spirt of Alain, it wielded its power in the period between the wars. But its defense of the agrégation and of the spirit of secondary education became more difficult as of 1945 by the massification and democratization of education and by the arrival of a « new public » in the high schools.
La Société des agrégés est souvent considérée aujourd’hui comme une vieille dame quelque peu réactionnaire. Il n’en a pas toujours été ainsi. À vrai dire, il pourrait même paraître étrange que l’on puisse situer sur l’échiquier politique une organisation à finalité aussi catégorielle : en quoi défendre l’agrégation devrait-il être spécialement « de droite » ? Serait-ce plutôt une certaine manière de défendre l’agrégation qui serait conservatrice ?
Il faut en tout cas souligner le caractère éminemment idéologique, en France, de tout ce qui touche à l’enseignement. À partir de la défense d’un concours de recrutement, question a priori purement technique, surgit avec l’agrégation tout un ensemble de valeurs : éminence des concours comme mode de recrutement et comme système de promotion, finalité de l’enseignement, méritocratie et organisation sociale, etc.
La Société des agrégés a puissamment contribué à faire de la défense de l’agrégation le cœur d’un système, puis d’un contre-système. Il est certes de la nature de toute association « corporatiste » de prétendre défendre l’intérêt général. Du fait, toutefois, du rôle particulier qui est attribué à l’École en France, le système de valeurs élaboré par la Société des agrégés prend la figure d’un véritable modèle social : la hiérarchie qui existe entre les membres de l’Université, fondée objectivement sur des concours, devrait servir de référence à une organisation méritocratique de la société. Cependant, depuis le début du siècle, le contexte scolaire, social, idéologique s’est modifié. La Société des agrégés n’en continue pas moins à défendre les mêmes principes. Est-ce fidélité à des valeurs intemporelles ou aveuglement face aux nouvelles nécessités ?
 
â—¦ La fondation
 
 
La Société des agrégés est née en 1914 pour défendre les avantages des agrégés – qui apparaissent comme autant de « privilégiés » pour les professeurs non agrégés des lycées – tant la contestation de l’agrégation est aussi ancienne que le concours lui-même. Elle a toutefois été renforcée au début du siècle par l’opposition de deux tendances : la valorisation des concours par les républicains des années 1880, puis une mise en doute de l’excellence du modèle pédagogique français due au constat, dans les années 1890, que l’enseignement secondaire catholique semblait garder la faveur des élites.
Née en 1766 pour substituer des professeurs recrutés par concours aux jésuites interdits d’enseignement puis bannis du royaume, l’agrégation est devenue en 1821 un concours nécessaire pour obtenir la titularisation comme professeur de collège royal (anciens lycées napoléoniens). En 1852, un décret confirme que pour être professeur de lycée, il faut avoir passé avec succès les épreuves de l’agrégation, mais, simultanément, le ministre de l’Instruction publique du Second Empire, Hippolyte Fortoul, réforme le concours pour lui donner un contenu plus pédagogique (les épreuves doivent porter sur le programme des lycées et comprendre un exercice de correction de copies) [1].
Cette réforme a été un échec, mais elle a permis aux agrégés de dénoncer dorénavant toute remise en cause pédagogique de l’agrégation : la pédagogie serait une science confuse servant les desseins obscurantistes. En 1880, les républicains en tirent les conséquences, en remplaçant au Conseil supérieur de l’Instruction publique les représentants du clergé et des notables par des représentants élus du personnel enseignant [2], parmi lesquels les agrégés obtiennent la part du lion : pour les lycées, ils sont les seuls professeurs électeurs et éligibles. C’est l’alliance de la démocratie et du positivisme : l’Université doit être régie par ses membres les plus compétents.
Les professeurs non agrégés sont, de ce fait, renvoyés à leur statut d’inférieurs. Contrairement aux règlements de 1821 et de 1852, les agrégés n’ont en effet jamais été les seuls professeurs des lycées : la liste des reçus est trop restrictive. Sont donc employés conjointement des chargés de cours, recrutés parmi les professeurs de collège [3] sur choix de l’Inspection générale. Ces licenciés promus dans des lycées (avec un traitement supérieur) passent parfois l’agrégation. Leur espoir de succès s’amenuise toutefois. Par la circulaire du 1er octobre 1880, Jules Ferry modifie en effet les conditions autorisant à passer le concours : l’exigence d’un stage de trois ans dans l’enseignement n’est plus obligatoire. De ce fait, l’agrégation cesse d’être un concours de promotion interne, destiné aux professeurs de collège et aux chargés de cours des lycées, ainsi qu’aux élèves de l’École normale supérieure, pour devenir un concours ouvert aux étudiants des facultés. Comme sont créées en 1877 et 1880 des bourses de licence et d’agrégation, les facultés trouvent ainsi un nouveau public d’étudiants (particulièrement d’anciens élèves des classes préparatoires aux grandes écoles). Le niveau de l’agrégation s’élève, les étudiants ont désormais plus de facilités que les professeurs en exercice pour triompher au concours.
Même les normaliens sont plus difficilement reçus. Dans la carrière des professeurs de l’enseignement secondaire, la qualité d’ancien élève de l’École normale supérieure était auparavant un avantage incomparable. Les normaliens doivent désormais compter avec des agrégés ayant, comme eux, obtenu jeunes l’agrégation. Comme d’autre part le recrutement dans l’enseignement supérieur, en progrès au cours des années 1880, s’affaisse ensuite, la carrière des normaliens se normalise [4]. A pu ainsi s’épanouir chez les agrégés la conscience d’une solidarité autour d’un destin commun (et spécialement chez les anciens khâgneux et taupins, dont les carrières sont devenues comparables) [5].
L’agrégation devient ainsi le titre suprême, l’aboutissement des études universitaires. Dans les représentations communes, elle tend à se confondre avec un grade universitaire, au-dessus de la licence. Les agrégés se distinguent d’autant plus des chargés de cours, simples licenciés, que leur a été imposée l’obligation de passer, après la licence, le DES (Diplôme d’études supérieures) [6].
C’est donc à des agrégés plus fiers de leur titre que vont s’opposer des chargés de cours mettant en avant leur talent pédagogique, reconnu par l’Inspection générale : pourquoi un jeune agrégé sans expérience devrait-il passer lors des mutations devant un non agrégé expérimenté ? La rivalité entre les deux catégories devient d’autant plus vive que non agrégés et agrégés coexistent plus souvent qu’auparavant. En 1887, la répartition des lycées en quatre classes a été supprimée. Les promotions s’effectuent dorénavant au sein de chaque catégorie, divisée en six classes. Le résultat est qu’un agrégé peut, à la limite, faire l’essentiel de sa carrière dans un même lycée, à côté d’un non agrégé : les promotions s’effectuent indépendamment de la fonction exercée (on pouvait estimer auparavant que l’exercice du métier dans un grand lycée relevait d’une fonction supérieure). Les agrégés comparent souvent leur grade aux grades militaires, mais les militaires changent de fonction en même temps qu’ils changent de grade. Chez les professeurs de l’enseignement secondaire, enclins, plus ou moins consciemment, à classer les aptitudes intellectuelles de leurs élèves en fonction de leurs copies de composition et d’examen, la coexistence des grades engendre des complexes chez ceux qui n’ont pas les plus hauts « titres » universitaires. Une telle situation n’existe pas dans l’enseignement primaire, qui a un corps unique d’instituteurs, ni dans l’enseignement supérieur, où la valorisation par la recherche est plus importante. Une dissociation aussi complète dans l’enseignement secondaire entre le grade et la fonction explique la pérennité des luttes de catégorie, et donc le maintien de la Société des agrégés et de ses principes.
À l’orée du 20e siècle, l’interrogation des chargés de cours paraît d’autant plus légitime qu’elle a souvent été reprise par des notabilités du monde enseignant et politique devant la Commission d’enquête parlementaire de 1899, présidée par Alexandre Ribot. Juché en haut de sa chaire, le professeur de lycée aurait trop tendance, pour Ernest Lavisse comme pour Raymond Poincaré, à faire son cours en se préoccupant plus de son discours que de ses élèves. Il ne serait pas assez proche de ceux-ci, à la différence des ecclésiastiques, qui surveillent les récréations. En opérant un décalage entre la science des professeurs et les connaissances à apporter aux élèves, le concours de l’agrégation perpétuerait ce travers. Il faudrait donc rapprocher les grades et les fonctions, professeurs et surveillants, agrégés et non agrégés [7]. Des travaux de cette commission découlent deux projets : celui de confier des fonctions d’enseignement aux répétiteurs et, inversement, de faire surveiller les interclasses par les professeurs ; celui d’assimiler financièrement un cinquième des chargés de cours aux agrégés. Cette dernière proposition est réalisée par la loi de Finances du 22 avril 1905 [8]. C’est elle qui va déboucher, en mai 1914, sur la fondation de la Société des agrégés.
Sa gestation a duré dix ans, car les agrégés ont dû lutter contre une autre tendance en leur sein : le désir de s’unir avec les autres catégories universitaires. Pour deux raisons. La première est que les professeurs ne veulent pas surveiller les récréations d’interclasse. C’est une des causes de la fondation de la Fédération nationale des professeurs de lycée, en avril 1905 [9]. La seconde raison est l’ambition de fonder une Université corporatiste unissant, sous l’égide des maîtres que sont les agrégés, toutes les catégories, dans le but de combattre l’arbitraire administratif. S’affiche ainsi une des premières idées clés d’une défense de l’agrégation : celle-ci a une vertu émancipatrice, non seulement parce que le savoir libère, mais aussi parce que le respect qui entoure la science des agrégés atténue l’autoritarisme de l’administration. Dans leur propre intérêt, les enseignants devraient donc respecter les agrégés, car le respect de leur savoir protégera l’ensemble de la profession [10].
Tous les membres de l’Université cependant ne raisonnent pas ainsi. En 1905, les répétiteurs et les professeurs de collège fondent des Fédérations séparées, et, au sein de la Fédération des professeurs de lycée, les non agrégés réclament l’égalité des droits (même service, même traitement, mêmes garanties face à l’administration, c’est-à-dire la titularisation financière et morale). Les agrégés sont d’abord divisés sur ce point. Albert Mathiez, alors professeur d’histoire au lycée de Caen, préconise dès 1906 une union des agrégés et peut donc faire figure d’ancêtre de la Société, même si son appel (le premier « Cahier des agrégés ») n’est pas suivi d’effet : la Fédération vote le cadre unique des professeurs de lycée. Elle revient vite en arrière toutefois, sous la pression d’agrégés radicaux. Aussi une Association nationale des professeurs de lycée chargés de cours émerge-t-elle en 1913 puis parvient à prendre en main le congrès fédéral. Les agrégés répliquent en fondant l’année suivante leur propre association, qui reprend le contrôle de la Fédération.
Au départ simple groupe de pression sur le congrès de la Fédération nationale des professeurs de lycée, la Société des agrégés de l’enseignement secondaire dépose ses statuts en 1917 et menace la Fédération de prendre son indépendance si celle-ci reconnaît la nécessité d’une « titularisation financière » des chargés de cours. En 1921, elle accepte de n’être qu’une composante de la Fédération nationale, laquelle se transforme en 1925 en Syndicat national des professeurs de lycée. Rebaptisée en 1923 « Société des agrégés de l’Université », elle n’en transcende pas moins la Fédération [11], en accueillant en son sein, à égalité de droits, à partir de 1925, les agrégés exerçant dans l’enseignement supérieur [12] et les membres de l’administration. L’accueil de ces derniers n’a pas été vécu comme un renversement d’alliance, mais a au contraire été paré d’une coloration égalitaire : le proviseur comme l’Inspecteur d’Académie doivent être des agrégés, mais le proviseur ne saurait être qu’un primus inter pares [13]. Le titre est plus important que la fonction.
 
â—¦ Les principes
 
 
De sa fondation et des années qui ont suivi, la Société des agrégés a retiré un certain nombre de leçons. Elle va affirmer quelques principes. Car la coexistence des agrégés et des non agrégés dans les lycées est devenue moins pacifique. Les agrégés sont certes majoritaires alors (près des deux tiers des classes secondaires des lycées), mais ils ont parfois mauvaise conscience face à leurs collègues. Dans leur Société, ils peuvent dire tout haut ce qu’ils pensent tout bas, mettre au point une stratégie, se concerter pour éviter que soient élus au congrès fédéral des délégués qui leur soient hostiles. Quand, après la Libération, les agrégés deviendront minoritaires dans un second degré en expansion, la Société sera encore plus indispensable pour lutter contre les tendances niveleuses des congrès syndicaux (quelle que soit leur idéologie, les syndicats ont intérêt à rapprocher les catégories pour éviter les dissensions internes). La Société doit servir de contrepoids, afin que les revendications des non agrégés ne l’emportent pas sur la prudente sagesse des agrégés. Car, pour la Société, ce sont les non agrégés qui font preuve d’esprit catégoriel, en réclamant les avantages des agrégés sans en avoir le titre. La vision de l’enseignement des agrégés n’est pas troublée par d’envieuses considérations catégorielles. Ce n’est pas eux qui seraient prêts à ruiner le respect du savoir, et donc la valeur de l’enseignement secondaire, en proposant de faire des économies par le remplacement d’agrégés par des chargés de cours. Et pourquoi ne pas les remplacer par des instituteurs ? L’existence de l’enseignement secondaire, martèle la Société, dépend des agrégés et de leur valeur.
Les chargés de cours le contestent. Pour eux, le licencié est devenu aussi savant que l’agrégé, s’il a continué à se cultiver, tandis que celui-ci s’est reposé sur des lauriers acquis à 25 ans. Au reste, le savoir ne fait pas tout, l’art d’enseigner exige bien d’autres choses. Tout le monde connaît d’excellents professeurs licenciés, loués par les parents comme par l’administration, et de médiocres professeurs agrégés. Il est juste que l’excellent licencié puisse être assimilé à un agrégé. S’il est mauvais, il sera rétrogradé dans un collège, tandis que le pire qui puisse arriver au mauvais agrégé sera de devoir « déménager de temps en temps ». Mais le prestige du titre et l’esprit de camaraderie réduiront ces « déménagements » au maximum, et les promotions n’arriveront pas moins que s’il donnait toute satisfaction. À peine hésitera-t-on même à renoncer à l’envoyer à Paris [14]. L’agrégation crée en effet, ajoutent-ils, un esprit de caste dans l’Université. On le voit bien quand une section locale de la Société des agrégés demande s’il ne serait pas possible de différencier, lors des cérémonies officielles de distribution de prix, le costume officiel de l’agrégé de celui du licencié (leur toge porte deux rangs d’hermine dans les deux cas). Les chargés de cours se gaussent : « Jusqu’ici, j’avais cru que ces MM. “qui ont acquis une hauteur de vues, une maîtrise indiscutable de leur spécialité et une formation de l’esprit hors pair” – je cite – se révélaient supérieurs presque malgré eux, que leurs éminentes qualités se manifestaient aux mortels par une éblouissante clarté. […] Il n’en est rien. Ils demandent que des particularités de costume les signalent à l’attention de la foule. Pensera-t-on qu’une distinction supplémentaire augmentera le prestige de l’agrégé dans une profession où comptent avant tout les dons de patience, de chaleur communicative, d’autorité, de compréhension de la mentalité enfantine, toutes qualités qui ne s’achètent pas, même en Sorbonne. Et pour nos élèves, qui sont nos meilleurs juges, l’agrégé coulé ou maladroit, même orné une fois l’an de ses resplendissantes armoiries, ne restera-t-il pas coulé et maladroit comme devant ? […] Maladie du titre et du diplôme ! […] La vie est là, nos élèves sont là. Laissons dormir nos parchemins moisis » [15]. Titres et parchemins : signes de privilèges. En sacralisant l’agrégation, la Société ferait perdre aux professeurs le sens des réalités. L’essence précéderait l’existence.
La Société dénonce ce discours. Non seulement il n’est pas de pédagogie sans science, mais le concours de l’agrégation comporte une « leçon », au cours de laquelle le candidat doit non seulement faire montre de son savoir mais aussi faire preuve de qualités d’exposition et de savoir-faire. En 1934, le président de la Société explique : « Le grand argument des licenciés est celui de la valeur professionnelle. Mais à qui fera-t-on croire que la valeur professionnelle d’un maître de l’enseignement est en raison inverse de la culture qu’attestent ses titres ? Le professeur doit posséder avant tout une élévation de pensée et une profondeur de culture qui le rendent apte à éveiller de jeunes esprits. Cette tâche exige un haut niveau de science. Pour être en mesure de la mener à bien, rien ne vaut l’effort d’assimilation et de création que suppose la préparation à l’agrégation. Le professeur n’a d’autorité qu’autant qu’il s’impose à l’enfant par une supériorité éclatante. Certes, il est une fausse pédagogie, qui, dédaigneuse des nuances et du réel, simplifie et schématise tout, convertit l’enseignement en recettes et en sommaires. Pour cette pédagogie-là, l’instruction profonde est, en effet, une gêne. Mais notre mission est de former les esprits, non d’emplir les cerveaux, et pour cela la bonne volonté et l’expérience ne suffisent pas » [16].
Cinquante ans plus tard, le président de la Société, Guy Bayet, répétera qu’« on ne saurait faire qu’un professeur ignorant rende un élève savant ». Certes, les non agrégés concourent autant que les agrégés aux résultats du baccalauréat. Mais la formation de l’esprit ne se mesure pas. Dans une société qui quantifie tout, ce serait le drame des agrégés.
La Société a dès lors élaboré une doctrine qui est une réponse aux imputations souvent formulées devant la Commission Ribot de 1899 : ce n’est pas parce que le niveau des épreuves du concours relève de plus en plus de l’enseignement supérieur que les agrégés sont inadaptés à l’enseignement secondaire. Les agrégés défendent au contraire la formation de l’esprit contre le supposé encyclopédisme des « primaires ». La Société prétend en effet se battre pour l’ensemble de l’enseignement secondaire. Elle défend moins une catégorie que des idées, et a intitulé de façon symptomatique son bulletin L’Agrégation [17]. Sans ce concours, l’enseignement secondaire serait inévitablement primarisé. L’importance des membres de la Franco-ancienne [18] dans le Comité fondateur de la Société explique en partie ce raisonnement : la Franco-ancienne s’est fondée avec pour argument que la réforme de 1902, en instituant l’égalité des sanctions de l’enseignement secondaire moderne et de l’enseignement secondaire classique, facilitait les prétentions des maîtres des écoles primaires supérieures à dispenser leurs élèves du baccalauréat pour accéder à l’enseignement supérieur. Comme le latin, l’agrégation va donc devenir la marque de l’enseignement secondaire. De là, progressivement, une alliance objective entre la Franco-ancienne et la Société des agrégés, qui va défendre dans l’enseignement secondaire un enseignement d’imprégnation lente et exiger l’apprentissage du latin dès la 6e, au moins dans une filière. Cela va contribuer à mettre la Société en position conservatrice dès qu’il s’agit de réformer l’enseignement.
En attendant, explique-t-elle, défendre la différence de traitement des agrégés et des non agrégés, c’est préserver l’agrégation en la rendant attractive. C’est sauvegarder ainsi la valeur de l’enseignement secondaire français, dont l’agrégation est la « clef de voûte », et donc contribuer à la grandeur et au rayonnement de la France. Et si la valeur de l’enseignement secondaire français est aussi faite d’esprit critique opposé à l’apprentissage mécanique, défendre l’esprit de l’enseignement secondaire, c’est veiller au salut de la République par une bonne formation de ses élites [19].
En 1922, à l’occasion du congrès de la Fédération nationale des professeurs de lycée, un débat s’est instauré sur l’assimilation financière d’une partie des chargés de cours aux agrégés. Un des représentants des agrégés, le socialiste Gustave Rodrigues, déclare alors : « Nous n’avons entendu parler jusqu’ici que des intérêts des catégories. […] En ce moment, il y a une crise formidable de l’enseignement secondaire, c’est la crise de l’agrégation [car le nombre de candidats décroît]. Voilà le terrain sur lequel la discussion doit se porter. Il y a encore des questions de gros sous. Mais il y a par-dessus tout cette question : pour quel prétexte que ce soit, allons-nous laisser périr, par la ruine de l’agrégation, ce qui est l’esprit national ? […] Avec toutes ces mesures de titularisation, d’assimilation, vous en arriverez à cette primarisation de l’enseignement, car, vous le savez du reste : assimilation des chargés de cours avec les agrégés, assimilation des professeurs de collège avec les chargés de cours des lycées, vous en arriverez de proche en proche à l’assimilation de l’instituteur avec le professeur du Collège de France. Je dis que vous êtes sur une pente, sur une voie qui, à mes yeux, est extrêmement dangereuse : vous êtes sur le point de “médiocratiser” l’enseignement national » [20].
Voilà qui justifie le combat de la Société en faveur d’une revalorisation des traitements qui ne soit pas niveleuse. En 1928, la Société obtient une revalorisation hiérarchisée des traitements des fonctionnaires de l’Université, en fonction de l’échelle Chenevier, qu’elle est parvenue à imposer en pesant sur la rue de Grenelle. Le prestige des agrégés a contrebalancé la masse des « primaires », qui avaient cherché en 1925, au sein de l’Entente universitaire, à faire adopter l’échelle Riquet (du nom d’un inspecteur primaire) appliquant le principe des coefficients dégressifs. Le désir de maintenir le caractère attractif de l’agrégation explique aussi l’obstination de la Société à refuser que les professeurs chargés de cours puissent accéder au cadre de Paris [21]. Il en irait du salut de l’enseignement secondaire français.
Ce désir s’oppose aussi bien au communisme niveleur qu’au libéralisme, qui considère davantage l’apparente efficacité professionnelle que le grade (en apparence, un non agrégé remplit la même tâche qu’un agrégé, pour moins cher). La défense des valeurs de l’esprit rentre en opposition avec les idéologies matérialistes.
Ce souci est à mettre en relation avec une autre ambition de la Société : faire de la hiérarchie universitaire le modèle de la hiérarchie sociale. Les non agrégés dénoncent dans les avantages des agrégés des « privilèges » ; la Société rappelle toutefois qu’on ne naît pas agrégé, mais qu’on le devient. Maintenir à l’élite des professeurs ses avantages revient ainsi à souhaiter que le mérite scolaire soit le critérium de la réussite sociale. Les intelligences d’élite que sont les agrégés doivent être le modèle des élites de l’intelligence que les lycées doivent dégager. La République des professeurs compte d’ailleurs nombre d’agrégés, au premier rang desquels Édouard Herriot, le premier membre d’honneur de la Société (1921) et modèle de méritocratie [22].
L’idéal social de la Société s’oppose donc aussi bien aux doctrines égalitaristes qu’au libéralisme, pour qui c’est à la société plus qu’à l’École d’opérer la sélection. Selon elle, l’École, avec ses examens, est le mode de sélection le moins injuste et le concours doit rester le modèle de recrutement de ses maîtres [23]. C’est pourquoi d’ailleurs elle est favorable à l’École unique, conçue sur un mode tout aussi élitiste. La Société n’est pas pour rien dans l’institution d’un examen d’entrée en 6e, en 1933, après l’institution de la gratuité de l’enseignement secondaire. L’élitisme est cependant revêtu d’une vertu démocratique : s’il est appliqué avec sévérité, il doit permettre l’élimination des « non-valeurs » de la bourgeoisie et donc réaliser une sélection sociale qui tiendrait compte de l’intelligence et non de la naissance ou de la fortune [24]. Pour les agrégés, parmi lesquels les « héritiers » sont rares, la sélection est anti-bourgeoise. Les décisions des examens de fin d’année doivent être appliquées scrupuleusement par l’Université, sans considération des parents d’élèves. Quarante ans plus tard, le président de la Société des agrégés, Guy Bayet, dira encore, à propos de la présence des délégués des parents d’élèves dans les conseils de classe instituée par Edgar Faure (décret du 8 novembre 1968), qu’il s’agit de « démagogie bourgeoise » (c’est-à-dire de démagogie mise en place par des bourgeois sous prétexte de démocratisation, mais servant en réalité les desseins de la bourgeoisie).
Il existe certes au sein de la Société une version conservatrice de la sélection, notamment parmi les membres du Cercle Fustel de Coulanges, proche de l’Action française. Même si un de leurs membres fut président (Pierre Couissin, 1933-1936), une telle version est minoritaire à la Société, dont les dirigeants sont entre les deux guerres pour la plupart de gauche [25]. L’étonnante alternance des présidents de droite (voire d’extrême droite) et de gauche (voire d’extrême gauche) comme l’identité du discours d’un président à l’autre révèlent bien que l’esprit catégoriel est la base de l’argumentaire ; mais elles sont aussi à mettre en relation avec les deux visages du positivisme, conservateur (Maurras s’en est inspiré) ou récupéré par les républicains. La Société des agrégés se veut indépendante des partis et des idéologies politiques, parce que la science est neutre et que les agrégés, savants porteurs de sagesse en matière scolaire, en sont les représentants.
Nul doute toutefois que l’on puisse intégrer la Société dans ce que Jean Touchard appelait le « radicalisme diffus ». Comme le parti radical, la Société fait référence à la République, régime normalement sans arbitraire. Les concours sont donc républicains. La Société défend des libertés : liberté pédagogique des professeurs, fondée sur le savoir, liberté d’expression des enseignants en dehors de leurs heures de travail [26], sans oublier la liberté de penser à l’intérieur de la Société (à la différence des groupements dépendants d’une idéologie). La Société défend par ailleurs l’égalité, du moins à identité de titre. L’agrégation n’est pas seulement une barrière, elle est aussi un niveau : dans la Société, les agrégés sont égaux entre eux, Parisiens comme provinciaux, professeurs de l’enseignement secondaire comme maîtres de l’enseignement supérieur et membres de l’administration. La Société fonctionne elle-même comme une petite République athénienne et promeut la fraternité. En cette époque de République des professeurs, elle organise un banquet annuel qui réunit de nombreuses personnalités du monde politique parées du titre d’agrégé, comme Yvan Delbos ou Mario Roustan. Ce banquet amical atteste de sa profonde influence.
Ces valeurs sont celles des républicains radicaux, dans un patriotisme de rayonnement de la culture française mêlé d’internationalisme de coopération avec les organisations enseignantes d’autres pays, en donnant après la Grande Guerre l’enseignement secondaire français pour modèle aux régimes autoritaires. Comme les radicaux, les agrégés sont à la fois égalitaires (égalité des chances à l’École : chacun peut devenir agrégé) et hiérarchiques (le nivellement n’est pas démocratique). Les professeurs agrégés des lycées sont des demi-gros, à cheval entre les catégories inférieures du monde enseignant et les hauts fonctionnaires de l’administration. Tout comme le parti radical s’en prend au « mur d’argent », la Société dénonce les « gros fraudeurs », bien davantage responsables de la crise économique des années 1930 que les fonctionnaires supposés « budgétivores ». La fascination pour Paris, conjointe à la volonté de « décentraliser la culture », sont typiques de son radicalisme, de même que l’éloge de la modération contre la démagogie, que la promotion d’une France de la qualité du travail lent et bien fait (la « lente imprégnation », face aux enseignements moyens ou médiocratisés), la valorisation du sens de l’effort (l’agrégé modèle a commencé comme répétiteur ou comme instituteur), l’affection pour les boursiers, face aux héritiers. Comme les radicaux, les agrégés ne reconnaissent qu’une aristocratie, celle de l’intelligence. Pour Édouard Herriot, le radicalisme, c’est le rationalisme en politique : la Société promeut, de même, une politique de sagesse dans une Université dirigée par des agrégés. Ce radicalisme est au fond celui d’Alain. Professeur de khâgne au lycée Henri-IV, Émile Chartier est d’ailleurs membre de la Société, même s’il n’y fait pas plus d’apparition que dans les congrès radicaux. « C’est un radicalisme essentiellement défensif. Avant tout, Alain est contre [27]. » Il en va de même à la Société. Alain insiste sur la nécessité de contrôler les politiciens : la Société est l’un de ces comités qui contrôlent l’action du pouvoir politique. Elle exerce son influence à travers les élus du conseil supérieur de l’Instruction publique, et domine le Syndicat national des professeurs de lycée, au moins jusqu’à la scission syndicale de 1937 [28].
Entre les deux guerres, la Société des agrégés est donc en phase avec l’idéologie dominante. Mais comme ceux du radicalisme, ses principes datent en fait du 19e siècle : les questions liées à l’enseignement sont considérées d’un point de vue politique. Les agrégés justifient leur mission en fonction des tâches attribuées à l’État libéral : politique internationale (grandeur de la patrie), politique religieuse (laïcité), cette question étant liée à celle du régime politique (élites issues des lycées et non des maisons religieuses). Il s’agit en fait d’en finir avec l’Ancien régime et ses élites de la naissance. La Société veut substituer une élite à une autre. Elle n’imagine pas toutefois que les besoins de la nation en cadres puissent s’accroître. Ses principes correspondent à une société immobile, où la culture est censée faire la compétence, en pédagogie comme en politique.
C’est ce dont il ne saurait plus être question après la Libération. Le traumatisme de la défaite et de la collaboration impose la construction d’une France nouvelle, modernisée et démocratisée. L’enseignement secondaire doit changer d’échelle et se transformer en véritable second degré. En dépit du nouvel état d’esprit, la Société va tenter de maintenir ses principes, mais va se heurter aux nouvelles réalités quantitatives.
 
â—¦ Nouveaux impératifs
 
 
En mai 1940, la Société se dissout d’elle-même. En 1942, son ancien président, Pierre Couissin, rejoint le Cabinet du ministre Abel Bonnard mais d’autres présidents résistent activement, en particulier André Sainte-Laguë, au sein de l’OCM. La Société se reconstitue en 1944. Le contexte n’est guère porteur : tout regroupement corporatiste paraît dépassé au grand air de la Libération. D’ailleurs, l’élection des représentants du personnel au Conseil supérieur de l’Éducation nationale se fera désormais sur liste syndicale. Le Statut de la Fonction publique de 1946 réserve aux syndicats la possibilité d’intervenir dans les commissions paritaires, qui jouent un rôle dans les mutations et les promotions. L’apolitisme n’est plus associé désormais au positivisme, mais au conservatisme social. La Société doit donc s’attacher à prouver qu’elle n’est pas plus corporatiste qu’un syndicat membre d’une confédération ouvrière [29]. Selon elle, cela ne devrait pas faire question : toujours persuadée que ce sont les non agrégés qui font preuve d’esprit catégoriel, il lui semble que son combat est un combat pour la culture, tandis que le propos des syndicats serait plus matériel. Sa légitimité cependant n’étant plus aussi assurée, ses présidents successifs, tous de gauche jusqu’en 1960, prennent le parti de collaborer activement avec le SNES, où ils occupent même des fonctions importantes [30]. Il en va de même de Maurice Lacroix, président de la Franco-ancienne, ancien du mouvement Jeune République, devenu compagnon de route du PCF [31], qui reste très influent à la Société.
Jusqu’en 1952, la Société parvient même parfois à rallier à ses positions les syndicats du second degré. Leurs représentants – les secrétaires généraux du SNES en particulier – et ceux de l’enseignement supérieur se réunissent au reste dans son Comité, avec même le représentant du SGEN, Jean Mousel, qui, toujours dans l’idée que le prestige de l’agrégation sert à défendre l’ensemble des enseignants, voit dans sa présence au sein des organes directeurs de la Société un moyen de défendre les instituteurs. Le Comité de la Société devient alors un lieu de rencontre entre dirigeants syndicaux, qui trouvent là une occasion de se côtoyer. Pour la Société, c’est un moyen de les imprégner de son état d’esprit.
La Société combat aussi obstinément qu’avant la guerre. Dans la suite du positivisme de ses débuts, elle reste persuadée que la hiérarchie universitaire (voire la hiérarchie sociale), la pédagogie et la finalité de l’enseignement doivent être fondées sur le savoir, validé par un concours de haut niveau. Ainsi, dans l’élaboration d’une grille des traitements de la Fonction publique, elle lutte à la fois sur les parités externes (comparaison avec les autres fonctionnaires, voire avec les ingénieurs des entreprises nationalisées) et internes (comparaison avec les autres enseignants). En 1928, elle avait imposé que le traitement maximum des agrégés fût trois fois supérieur au traitement maximum des instituteurs et égal à celui des chefs de bureau de l’administration centrale. Elle doit désormais lutter, sur ce point, contre les projets plus égalitaires de la FEN, à laquelle se rattache le SNES. Sa pression s’exerce par le réseau de hauts fonctionnaires et de parlementaires agrégés (le radical Hippolyte Ducos en particulier sert de relais à ses revendications, de même que le président Herriot). Du fait de l’inflation, elle est obligée de jeter du lest sur l’écart qui doit séparer le traitement des agrégés de celui des instituteurs, mais elle parviendra à faire adopter une échelle de traitement qui donne aux agrégés un statut de hauts fonctionnaires : agrégés et administrateurs civils issus de la nouvelle École nationale d’administration auront le même traitement maximum, de même que les conseillers en Cour d’appel et les inspecteurs d’Académie. Dans l’Université, le grade primera donc toujours sur la fonction, conformément au souhait de la Société, qui n’a eu ensuite de cesse de faire respecter cette hiérarchie, en dépit des revalorisations ponctuelles accordées à telle ou telle catégorie de fonctionnaires du fait de l’installation de l’inflation. La Société organise même en 1951 un Comité d’action universitaire, qui rassemble sous son égide l’ensemble des syndicats du second degré et de l’enseignement supérieur et concurrence ouvertement la FEN sur toutes ces questions. Sa puissance est à son apogée : le CAU lance une grève des examens, et le président de la Société, Pierre Bennezon, qui préside aussi le CAU, est même placé sous écoutes téléphoniques. L’affaire s’achève toutefois sur un demi-échec, et les agrégés, à qui les pouvoirs publics étaient prêts à accorder une revalorisation spécifique, ont l’impression de s’être mal battus.
Du point de vue pédagogique, la Société tente toujours de faire prévaloir ses vues. Ainsi, à sa demande, la fonction de conseiller pédagogique est-elle attribuée en priorité aux agrégés, consacrant l’assimilation entre compétence scientifique et compétence professionnelle : pour la Société, l’expérience ne saurait suppléer le savoir. Le métier de professeur n’est pas comparable avec celui d’un autre fonctionnaire et la Société est parvenue à faire adopter une sorte d’exception culturelle dans le statut de la Fonction publique mettant en place des concours internes et des modes de promotion interne. En 1950, elle doit accepter toutefois la création d’un second concours, le CAPES. Elle avait déjà été confrontée à la Libération au désir du directeur de l’enseignement secondaire, Gustave Monod, d’instituer un nouveau mode de recrutement, par le biais d’instituts pédagogiques pré-recrutant après le baccalauréat les futurs professeurs du second degré. Ces derniers auraient suivi dans ces instituts une formation pédagogique et scientifique leur permettant d’enseigner deux matières (pour Gustave Monod, la bivalence va de pair avec le projet de 6e nouvelles). La Société des agrégés avait refusé que les professeurs ne fussent plus formés dans les facultés, au risque de rompre une des spécificités de l’enseignement français, la continuité de l’enseignement secondaire et de l’enseignement supérieur grâce aux agrégés. L’Assemblée générale de 1945 avait déclaré indispensable « de maintenir au concours sa valeur scientifique et de sauvegarder l’unité de la formation des professeurs de lycée et de faculté, caractéristique de l’université française » [32]. Son point de vue l’avait donc emporté. Mais en 1950 le directeur Gustave Monod a imposé que les candidats au CAPES passent des épreuves pédagogiques avant de subir des épreuves scientifiques. La Société dès lors ne peut que peser de tout son poids pour faire évoluer ce nouveau concours. Selon elle, en privilégiant un pré-recrutement sur critères pédagogiques, le projet de Gustave Monod met « en échec le principe de la priorité de la culture. Elle demande que les épreuves théoriques du concours portent essentiellement sur la culture scientifique, de manière à éviter un enseignement au rabais » [33]. Le nouveau directeur de l’enseignement secondaire, Brunold, qui est des siens, accepte en 1952 de réformer le CAPES. Celui-ci devient de ce fait une « petite agrégation ». Le modèle du grand concours de l’agrégation reste valable.
Les conceptions pédagogiques de la Société correspondent à une certaine idée de l’enseignement secondaire, qui doit être long, et de culture générale. La Société rejette donc tous les plans successifs de réforme. Elle est le chef d’orchestre de la résistance au plan Billères et mobilise derrière elle la plupart des syndicats du second degré [34], ainsi que la Franco-ancienne et même l’Académie française. Elle accepte en revanche la réforme Berthoin de 1959, qu’elle a inspirée par le truchement de Georges Pompidou, agrégé et directeur de cabinet du Général [35]. Cette attitude conservatrice finit par éloigner d’elle le SNES, qui s’est rallié en 1956 à l’idée d’un tronc commun en 6e. La Société ne peut l’accepter : elle refuse une « amputation » des lycées et tient à ce que ceux-ci continuent à dégager une élite ; elle demande que les nouveaux flux d’élèves soient dirigés vers d’autres voies que l’enseignement secondaire, qui n’a pas vocation à former les cadres moyens et les techniciens dont la France a besoin. La Société justifie sa position par des propos progressistes : il s’agit de défendre la démocratie, de ne pas produire une société de robots (comme est censée l’être la société américaine). Comme l’écrit Albert Sandoz, chrétien de gauche, son président entre 1946 et 1951 : « L’agrégation représente une exigence de qualité et doit veiller à ce que l’enseignement ne se transforme pas en un dressage utilitaire, mais conserve son âme afin de former des esprits pour la liberté et pour la vérité » [36]. La Société se donne une image réactionnaire et malthusienne qu’elle n’avait pas avant la guerre, même après son refus de la réforme Jean Zay.
Ceci met dans l’embarras nombre d’adhérents. En fait, la Société est confrontée au nouveau contexte économique et idéologique. La nécessité de rompre avec la France malthusienne de l’avant-guerre pousse les hommes du Plan comme les partis de gauche à exiger une réforme de l’enseignement dans un sens qui ne soit pas seulement la mise en place de l’École unique, parachèvement de la méritocratie, mais aussi l’accroissement des effectifs du second degré. L’examen d’entrée en 6e est supprimé en 1956. L’inspiration socialiste, voire communiste, du Plan Langevin-Wallon, s’allie avec l’impératif industriel pour que le pays largue les amarres de la vieille France radical-socialiste. La Société se trouve donc déportée vers la droite. La croissance du second degré entraîne en outre très mécaniquement une hausse des effectifs des professeurs. Les agrégés se trouvent noyés, mais la croissance de leur propre corps entraîne une dévalorisation qui pose la question du maintien des agrégés dans la catégorie des hauts fonctionnaires. Repositionner les agrégés dans le second cycle du second degré et la propédeutique de l’enseignement supérieur aurait peut-être permis alors d’éviter cette dévalorisation et d’accepter le tronc commun. Au sein de la Société, le président Pierre Sénécat, agrégé de mathématiques, puis l’historien François-Georges Dreyfus ont prôné une révision déchirante de la doctrine de la Société, mais ils n’ont pas été entendus. La Société préfère maintenir les agrégés dans le premier cycle du second degré, afin, pense-t-elle, de préserver la qualité de l’enseignement. De même qu’elle avait refusé en 1951 une revalorisation particulière des agrégés contraire à la grille de la Fonction publique, de même en 1956 elle préfère repousser une revalorisation qui serait liée à l’octroi d’une nouvelle place pour les agrégés correspondant aux nécessités du plan Billères de réforme de l’enseignement. La Société ne se veut toujours pas catégorielle.
 
â—¦ Envers et contre tout
 
 
Quoi qu’on puisse dire d’elle, convaincue d’être plus clairvoyante que les syndicats « progressistes » car elle resterait imperméable à toute idéologie, la Société ne changera pas d’avis. Au départ simple association de défense d’une catégorie, elle est devenue de plus en plus une association défendant et tentant de promouvoir son idéal d’enseignement. Son système de valeurs découle naturellement, selon elle, du primat qu’elle accorde au savoir : il faut un concours de recrutement de haut niveau pour sauvegarder l’enseignement de qualité auquel ont droit tous les jeunes gens méritants, dans quelque établissement qu’ils soient.
La défense des concours la conduit à dénoncer les opérations de titularisation des maîtres auxiliaires qui se succèdent dans les années 1970 et 1980. Lorsque sont créés dans les années 1990 des concours réservés et spécifiques destinés à ces MA, elle vitupère ces « semblants de concours » dont les épreuves orales et « professionnelles » prennent selon elle une telle dimension que l’impartialité et la compétence scientifique ne sont plus garanties. La Société n’approuve pas davantage l’objectif de « professionnalisation » des concours de recrutement, qui s’inscrit dans la logique de la création des Instituts universitaires de formation des maîtres (IUFM) en 1989 : pour elle, les sciences de l’éducation ne sauraient prévaloir sur les connaissances disciplinaires. La Société a d’ailleurs suscité en 1989 une forte mobilisation pour défendre l’agrégation ex-terne contre la menace d’introduction d’épreuves de didactique. Avec des personnalités comme Jacqueline de Romilly et Georges Duby, elle a dénoncé en ce projet une entreprise d’abaissement des savoirs et le risque de rupture entre l’enseignement secondaire et l’enseignement supérieur. Mais elle a néanmoins accepté d’accueillir en son sein les lauréats du concours interne. En revanche, au nom du respect des concours et des savoirs, elle persiste à demander la suppression de l’agrégation sur liste d’aptitude (pour un septième des agrégés) et à ne pas reconnaître ses bénéficiaires comme de véritables agrégés (à la suite d’un référendum, en 1972, l’accès à la Société leur a été refusé). Les certifiés et les maîtres auxiliaires s’empressent de dénoncer son esprit de caste. Alors que le SNES comme le SGEN (qui prône la suppression de l’agrégation) sont favorables au corps unique, la Société a même renchéri sur sa dénonciation des IUFM, dont les cours communs aux professeurs du second degré et aux professeurs des écoles lui semblent s’inspirer de l’objectif du corps unique. Elle observe à ce sujet que les agrégés sont les seuls enseignants dont le traitement n’a pas été revalorisé.
Au nom de la défense de la dignité des professeurs, et donc du Savoir, la Société a également dénoncé la participation des étudiants dans les universités instituée par la loi Edgar Faure de 1968 et critiqué les initiatives prises par les pouvoirs publics depuis la fin des années 1980 en faveur de la démocratisation de la « vie lycéenne » : c’est par l’instruction et non par l’activisme que l’on devient un citoyen éclairé, soutient-elle. Pernicieuse lui semble être l’obligation instaurée en 1997 par le ministre François Bayrou – adhérent au demeurant à la Société – de faire évaluer les enseignants des universités par leurs étudiants : « Ceux qui savent seront jugés par ceux qui ne savent pas », s’indigne-t-elle. De même, elle a milité contre la présence de représentants des parents d’élèves dans les conseils de classe, qui risque, selon elle, de porter atteinte au niveau de l’enseignement si les professeurs n’osent plus y dire ce qu’ils ont à dire. En 1971, elle a organisé en ce sens une violente campagne, à laquelle se sont ralliés des syndicats classés à droite, le SNALC et l’UNI.
La défense de l’élitisme républicain et du niveau de l’enseignement l’a conduite à condamner la loi Haby instaurant en 1975 le collège unique [37], puis l’objectif énoncé par le gouvernement Fabius de porter 80 % d’une génération au niveau du baccalauréat. Elle a dénoncé la loi Jospin de 1989, qui lui semble assurer aux élèves des « passages automatiques » à l’intérieur de chaque cycle. Ces mesures lui semblent démagogiques : non seulement, déplore Guy Bayet, elles font disparaître le sens de l’effort, mais elles dévaluent les diplômes. Or en repoussant la sélection dans l’enseignement supérieur, on défavoriserait les enfants méritants des milieux défavorisés. L’institution des ZEP, qui s’inspire du principe de la discrimination positive, lui a semblé aussi être un déni de l’idée républicaine d’égalité des chances. Que les ZEP initient par ailleurs l’idée de projets d’établissement, que généralise la loi d’orientation de 1989, lui a paru aussi redhibitoire : la Société assimile aussitôt « projets » d’établissements publics et « caractère propre » aux établissements privés. Il s’agit pour elle d’une atteinte à la laïcité et à l’égalité des programmes, et même une remise en cause du métier de professeur, celui-ci risquant selon elle de se transformer en animateur de projets éducatifs. La mise en place d’équipes éducatives modifierait dangereusement la source de légitimité du professeur, qui pourrait être davantage l’affinité idéologique que le savoir. En s’appuyant sur la « société civile », les ZEP remettraient par ailleurs en cause l’indispensable sanctuarisation des établissements scolaires. Ceux-ci ne devraient pas s’ouvrir sur la vie, si ce n’est pour rappeler aux élèves qu’ils doivent se préparer à la compétition sociale. La Société a d’ailleurs déploré en 1968 la suppression des compositions trimestrielles et du classement des élèves.
Au total : au nom de la défense de principes immuables, la Société des agrégés a refusé la plupart des réformes scolaires des cinquante dernières années. Serait-elle dès lors une association « de droite » ? La longue présidence du gaulliste Guy Bayet [38] a contribué à lui donner cette image, même si l’intéressé s’est toujours gardé d’inféoder la Société à un parti politique et est parvenu à déjouer les tentatives d’infiltration et de récupération. Guy Bayet ne manquait pas en outre de faire remarquer qu’il ne serait venu à l’esprit de quiconque d’affirmer que la Société des agrégés rejetait la politique de la droite, sous prétexte qu’elle avait condamné aussi bien la politique d’Edgar Faure que la loi Haby. En réagissant négativement à toutes les innovations, la Société s’est néanmoins donné une allure réactionnaire. Elle regrette le lycée d’antan, élitiste et fait pour les agrégés. Comme Don Quichotte, elle aurait une époque de retard et ne verrait pas que le monde a changé.
La Société a toujours nié que pût exister un décalage entre les savoirs « agrégés » et l’exercice pédagogique et social du métier d’enseignant. À titre de modèle, l’agrégé est indispensable à l’enseignement secondaire, cœur du « système », soutient-elle. Elle refuse de considérer que cette position a pour résultat la défense obligée du lycée d’antan ; que sa défense de l’agrégation aboutit à un point de vue conservateur sur l’enseignement. La dissidence du SAGES (Syndicat des agrégés de l’enseignement supérieur), en 1996, qui fait valoir qu’un changement du rôle dévolu aux agrégés serait synonyme de revalorisation, n’a pas modifié son point de vue.
La question se pose donc de savoir pourquoi la Société refuse d’envisager un déplacement des agrégés à la charnière du second degré et de l’enseignement supérieur, comme l’ont régulièrement préconisé en son sein des réformateurs, de Pierre Uri [39] en 1937 à François-Georges Dreyfus en 1964. En acceptant le désengagement des agrégés de la plus grande partie du second degré, la Société pourrait-elle considérer moins défavorablement, un jour, les réformes scolaires ?
La question du rôle de l’agrégation, en fait, se pose depuis un siècle. En devenant « externe » autant qu’« interne », l’agrégation a joué un rôle multiple, mais cette multiplicité est difficile à maintenir. Est-il possible, dans le cadre d’un enseignement secondaire massifié, de conserver aux agrégés leur particularité parmi les corps de fonctionnaires, à savoir un recrutement et un statut théorique de haut fonctionnaire avec une situation de base ? L’agrégation pourrait se trouver aujourd’hui à la croisée de deux chemins : elle peut se « secondariser » (les syndicats du second degré ne souhaitent pas voir son rôle déplacé vers l’enseignement supérieur), se « professionnaliser » et servir de plus en plus de mode de promotion interne, par voie de concours ou non ; ou bien devenir un concours de recrutement de professeurs affectés à la charnière du second degré et de l’enseignement supérieur.
La Société des agrégés refuse cette alternative et souhaite que le rôle traditionnel des agrégés soit conservé, dans le second degré comme dans l’enseignement supérieur, et que l’agrégation ne soit pas modifiée. Son refus peut s’expliquer par des raisons catégorielles : les agrégés ne doivent pas lâcher la proie pour l’ombre ; s’ils partent dans l’enseignement supérieur, ils n’auront plus, à l’inverse des instituteurs des années 1950 qui réclamaient de pouvoir enseigner dans le second degré, de base arrière solide. La position de la Société des agrégés résulte toutefois aussi d’une conviction de fond, inébranlable : le niveau et l’esprit de l’enseignement secondaire dépendent de la présence des agrégés. Ses dirigeants estiment leur mission plus haute qu’une simple mission catégorielle et l’ont prouvé plusieurs fois, au risque d’affaiblir la Société [40]. En 1963, Guy Bayet a refusé que les professeurs de classes préparatoires fussent les seuls agrégés revalorisés, entraînant une rupture avec l’Union des professeurs de Spéciales. La Société justifie sa position en rappelant son principe de base : c’est le savoir et non la fonction qui doit fonder la rémunération, et les agrégés sont indispensables, à quelque place qu’ils occupent. Il n’en reste pas moins que son obstination a rendu plus difficile la revalorisation des agrégés. D’un certain point de vue, la Société a donc renversé son ambition de départ et privilégié ses vues sur l’enseignement français sur ses revendications catégorielles [41].
Elle estime toujours que les principes sur lesquels elle fonde son idée de l’enseignement ne sont pas conservateurs, mais républicains. Face à l’autonomie des universités accordée par la loi Edgar Faure, Guy Bayet se disait d’ailleurs jacobin. Son successeur, Geneviève Zehringer [42], admiratrice de Condorcet, trouve souvent que les réformes instaurées par la gauche ne sont pas de gauche – et se rapproche ainsi de la dénonciation des libéraux-libertaires par la mouvance républicaine. Entre ceux qui estiment que la meilleure École, c’est la vie, et ceux pour qui il faut ouvrir l’École sur la vie, elle discerne une espèce de nouvelle « convergence parallèle », où le social prime sur le scolaire, alors que la tradition républicaine plaçait l’École de la nation au cœur du projet social et politique.
De fait, alors que la Société était en phase avec la République radicale, elle est désormais en décalage par rapport aux idéologies dominantes. Elle ne se reconnaît pas dans le libéralisme, qui n’est pas porté à favoriser les fonctionnaires, qui ne lie pas la valeur professionnelle au diplôme (ni la sélection sociale à l’École) et qui approuve les initiatives pédagogiques locales. Elle s’oppose au socialisme s’il est niveleur et plus encore à la « seconde gauche » décentralisatrice et apôtre des discriminations positives. Fidèle à l’esprit positiviste, elle est comme ces républicains de gauche, hommes du centre que le malheur des temps obligeait à siéger à droite.
Son esprit « républicain » devrait lui apporter des soutiens. Mais comme elle fonde toute sa démarche sur l’agrégation, elle a un côté « ségrégationniste » qui rend difficile d’associer à son action des associations dont les principes sont pourtant proches des siens (ainsi, la mouvance du Manifeste pour une école démocratique de 1999). Elle est parvenue cependant à faire de l’agrégation un symbole d’égalité républicaine, d’enseignement de culture et de formation de l’esprit. Nulle part ailleurs un concours de recrutement ne s’est retrouvé le dépositaire d’autant de valeurs. À une époque d’harmonisation européenne, la Société des agrégés défend aussi certaine conception de l’« exception française ».
â–¡
 
NOTES
 
[1] Cf. André Chervel, Histoire de l’agrégation. Contribution à la culture scolaire. Paris, INRP-KIME, 1993.
[2] Loi du 27 février 1880.
[3] Cf. Paul Gerbod, La condition universitaire en France. Étude d’un groupe socioprofessionnel, professeurs et administrateurs de l’enseignement secondaire public de 1842 à 1880, Paris, PUF, 1965. Rappelons que, comme les lycées, les collèges dispensent un enseignement secondaire de la 6e à la terminale (sans compter les classes élémentaires), mais dépendent financièrement des municipalités.
[4] Cf. Victor Karady, « L’expansion universitaire et l’évolution des inégalités devant la carrière d’enseignant au début de la Troisième République », Revue française de sociologie, 14, (4), octobre-décembre 1973, p. 443-470.
[5] Nombreux sont les anciens khâgneux, normaliens ou non, parmi les fondateurs de la Société des agrégés. Celle-ci naît quand la génération des anciens élèves des premières khâgnes parvient aux postes de responsabilité dans les associations corporatives. Sur la naissance des khâgnes, cf. Jean-François Sirinelli, Génération intellectuelle. Khâgneux et normaliens dans l’entre-deux-guerres, Paris, Fayard, 1988.
[6] Imposée en 1894 aux agrégatifs d’histoire, sur la volonté d’Ernest Lavisse, cette obligation a été étendue en 1904 à toutes les agrégations.
[7] Cf. « Enquête sur l’enseignement secondaire, procès verbaux des dépositions », présenté par M. Ribot, Journal officiel, Documents parlementaires, Chambre des députés, Paris, Imprimeur de la Chambre des députés, 2 tomes, 1899 ; en particulier le « Rapport sur le régime général des lycées », établi par M. Raiberti.
[8] Cf. Philippe Savoie, Les enseignants du secondaire. Le corps, le métier, les carrières. Textes officiels, t. 1, 1802-1914. Paris, INRP-Economica, 2000.
[9] Cf. Paul Gerbod, « Associations et syndicalisme universitaires de l’enseignement public, 1828-1928 », Le Mouvement social, n° 55, avril-juin 1966, p. 3-45.
[10] Entre les deux guerres, tous les présidents de la Fédération nationale des professeurs de lycée, puis, après 1925, ceux du Syndicat national des professeurs de lycée sont issus du Comité de la Société des agrégés (et les résolutions du congrès syndical ne font souvent que confirmer le point de vue voté au préalable par le Comité de la Société). Les secrétaires généraux du SNES sont demeurés des agrégés jusqu’en 1966 (et membres actifs de la Société des agrégés jusqu’au milieu des années 1950), de même que les présidents du SNALC.
[11] En 1920, la Société des agrégés s’est déjà montrée autonome par rapport à la Fédération en contribuant, seule parmi les organisations de l’enseignement secondaire, à la fondation de la Confédération des travailleurs intellectuels (CTI), dont l’initiateur est un agrégé, Romain Coolus, et le délégué général pendant toutes les années 1930 l’ancien président de la Société des agrégés André Sainte-Laguë, ami de Léon Blum. Cf. Pascal Ory, La Belle Illusion. Culture et politique sous le Front populaire, Paris, Plon, 1994.
[12] Les professeurs de faculté ne relèvent plus de la catégorie des agrégés, mais la Société, qui accueille tous les lauréats du concours, considère l’agrégation davantage comme un titre que comme un concours de recrutement.
[13] Au nom du principe selon lequel le chef doit être au moins pourvu des titres de son subordonné, la Société voudrait que tous les proviseurs et inspecteurs d’Académie (qui visitent encore les professeurs dans leurs classes) fussent agrégés. Le provisorat a été réservé aux agrégés en 1902, mais rouvert dès 1914, dans la proportion d’un sur cinq, aux censeurs licenciés. En 1915, alors que la Société était en sommeil, l’accès aux fonctions d’inspecteur d’Académie a été ouvert aux inspecteurs primaires pourvus d’une licence. La Société des agrégés a lutté pour l’abrogation de ces néfastes novations, mais n’est pas parvenue à empêcher la publication, le 27 janvier 1925, du décret Lapie étendant le recrutement des inspecteurs d’Académie aux directeurs d’école normale primaire licenciés.
[14] Bulletin de l’Association nationale des professeurs de lycée chargés de cours, n° 29, mai-juin 1922, p. 4.
[15] Le Journal des chargés de cours, n° 56, avril 1925, p. 4.
[16] L’Agrégation, n° 172, 1er juin 1934, p. 369-370.
[17] La Société des agrégées, fondée en 1920 avec pour ambition de donner aux agrégées les mêmes avantages qu’aux agrégés, a au contraire intitulé son bulletin Les Agrégées. En dépit de la question du latin, la Société des agrégées a fortement contribué, en 1923, à l’identification de l’enseignement secondaire féminin à son homologue masculin, et, en dépit des réticences des collègues masculins, a arraché entre 1927 et 1931 pour les agrégées les mêmes droits matériels et moraux (les agrégées avaient un service supérieur pour un traitement moindre à celui de leurs collègues masculins et n’étaient pas représentées au Conseil supérieur de l’Instruction publique). Cf. Françoise Mayeur, L’enseignement secondaire des jeunes filles sous la Troisième République, Presses de la FNSP, 1977. En 1948, la Société des agrégées a fusionné avec son homologue masculin.
[18] La Société des professeurs de français et de langues anciennes de l’enseignement secondaire public a été fondée en 1909. Son président, Henri Bernès, comme son vice-président, Théodore Suran, sont membres du Comité fondateur de la Société des agrégés.
[19] Apolitique, la Société n’insiste pas sur la laïcité, mais fait tout de même remarquer que si l’on veut défendre l’enseignement public contre son rival clérical, il faut valoriser la supériorité des diplômes de ses professeurs sur ceux de son concurrent.
[20] Bulletin officiel de la Fédération nationale des professeurs de lycée, n° 141, juin 1922, p. 762-763.
[21] A été maintenue (jusqu’en 1949) la distinction entre les lycées des départements et ceux de Paris. L’accès au cadre de Paris se fait sur choix de l’Inspection générale et offre une échelle de rémunération supérieure. Un licencié du cadre de Paris perçoit le même traitement qu’un agrégé des départements, ce que ne peut admettre la Société des agrégés (le grade doit primer sur la fonction). En vertu du décret du 24 juillet 1913, l’accès aux lycées du cadre de Paris a été réservé aux agrégés. Ce décret est défendu avec succès par la Société des agrégés pendant tout l’entre-deux-guerres.
[22] Cf. Serge Berstein, Édouard Herriot ou la République en personne, Paris, Presses de la Fondation Nationale des Sciences Politiques, 1985.
[23] Cet argument est efficace tant que l’agrégation est le seul concours de recrutement de l’enseignement secondaire. La Société des agrégés s’est opposée efficacement entre les deux guerres à l’idée d’un second concours pour l’enseignement secondaire, au motif que la mauvaise monnaie chasserait inévitablement la bonne. Pour classer les meilleurs licenciés candidats à des fonctions d’enseignement, elle préconise de recruter en priorité les bi-admissibles, les admissibles, etc., au concours de l’agrégation, de manière à ce que celui-ci reste le concours de référence.
[24] Cf. Antoine Prost, « La démocratisation de l’enseignement : histoire d’une notion », in Éducation, société et politique. Une histoire de l’enseignement de 1945 à nos jours, Paris, Le Seuil, 1997. L’idée que les « facilités » pour les exercices scolaires puissent être un héritage socioculturel est étrangère à la Société des agrégés.
[25] André Sainte-Laguë (1917-1919 et 1928-1931) est socialiste. Paul Fouquet (1919-1920) milite pour le syndicalisme des fonctionnaires. Aimé Berthod (1920-1921) est un parlementaire radical-socialiste. Édouard Rey (1921-1927) défend l’idée d’École unique. Gustave Rodrigues (1931-1934) est un ancien syndicaliste révolutionnaire devenu socialiste et franc-maçon. Comme André Sainte-Laguë, intéressé lui aussi par les recherches menées par Georges Valois sur l’État syndical, c’est un non-conformiste des années 1930. Gaston Martin (1936-1938), vice-président du Conseil de l’Ordre du Grand Orient de France, est un ancien député radical-socialiste.
[26] En 1933, la Société a pris position en faveur d’Alessandri, professeur agrégé au lycée de Nice, victime d’une campagne de l’Action française, à la suite de manifestations d’élèves et de parents contre cet enseignant coupable d’avoir dénoncé la « guerre impérialiste » dans une réunion publique. Cf. Paul Gerbod, Les enseignants et la politique, Paris, PUF, 1976.
[27] Jean Touchard, La gauche en France depuis 1900, Paris, Le Seuil, 1977, p. 123.
[28] En 1937, le Syndicat national des professeurs de lycée est victime de la scission des « cégétistes », qui fondent le SPES (futur SNES). Le Syndical national se transforme en SNLC (futur SNALC), en fusionnant avec les autres syndicats indépendants du second degré, y compris celui des répétiteurs. Parallèlement est fondé le SGEN. Cette polarisation idéologique nuit au primat de l’esprit catégoriel si cher à la Société.
[29] Via la FEN, le SNES est partie prenante de la CGT jusqu’en 1948.
[30] André Fouilhé (1944-1946) se situe dans la mouvance radicale. Albert Sandoz (1946-1951) est un chrétien de gauche attaché à ce que la Société maintienne des liens étroits avec le SNES, sur la liste duquel il se fait élire commissaire paritaire national, de même que Pierre Bennezon (1951-1954), par ailleurs en 1954 directeur du Cabinet de René Billères, ministre de la Fonction publique du gouvernement Mendès France, puis, en 1956, directeur adjoint du Cabinet de René Billères, devenu ministre de l’Éducation nationale. Pierre Sénécat (1954-1956) est socialiste, puis membre du PSA, avant de rallier les gaullistes de gauche ; il quitte la présidence de la Société pour le secrétariat de la commission administrative, puis pédagogique, du SNES, de même que son successeur Jean Marchais (1956-1960), issu comme lui d’un milieu très modeste.
[31] Cf. Pascal Ory et Jean-François Sirinelli, Les intellectuels en France de l’Affaire Dreyfus à nos jours, Paris, A. Colin, 1986, p. 165.
[32] L’Agrégation, n° 269, avril-mai 1945, p. 14.
[33] L’Agrégation, n° 295, mai 1948, p. 280.
[34] Cf. François-Georges Dreyfus, « Un groupe de pression en action : les syndicats universitaires devant le projet Billères de réforme de l’enseignement (1955-1959) », Revue française de sciences politiques, avril 1965, p. 213-250. Depuis la rédaction de cet article, François-Georges Dreyfus a modifié son point de vue, et pense désormais que c’est la Société des agrégés qui phagocytait le SNES, et non l’inverse, ce qui expliquerait l’attitude de ce syndicat face aux projets de réforme de l’enseignement.
[35] Georges Pompidou adhérera continuellement à la Société lorsqu’il sera Premier ministre puis président de la République.
[36] L’Agrégation, n° 290, octobre-novembre 1947, p. 6.
[37] Son président Guy Bayet est l’inventeur de la formule « collège unique, collège inique » : collège injuste en ce sens qu’il sacrifierait les élèves les plus doués ou les plus méritants.
[38] Alors que tous ses prédécesseurs n’étaient pas restés plus de cinq ans à la tête de la Société des agrégés, Guy Bayet, professeur agrégé au lycée Henri-IV, demeure président de 1960 à 1990. Cette durée s’explique en partie par l’obtention d’une décharge de service, partielle (1964) puis complète (1969), grâce à Georges Pompidou, dont Guy Bayet fut l’élève au lycée Henri-IV.
[39] Futur haut fonctionnaire du Plan, Pierre Uri, membre de l’Union des techniciens socialistes, est alors professeur au lycée de Laon.
[40] La Société ne rassemble plus la quasi-totalité des agrégés des lycées, comme entre les deux guerres, mais, avec près de 12 000 adhérents en 2001, elle réunit encore, à une époque de désaffection syndicale, environ un quart d’entre eux.
[41] Ce n’est pas un cas unique : Jean-Claude Ruano-Borbalan a développé une thèse semblable au sujet du SNI. Cf. Jean-Claude Ruano-Borbalan, Le syndicat national des instituteurs face aux projets de réformes et réformes de l’enseignement de 1945 à 1969. Essai d’analyse de l’idéologie d’une organisation à projet, université Paris I, 1990.
[42] Agrégée de philosophie, Geneviève Zehringer préside la Société depuis 1990.
[*] Agrégé d’histoire, professeur en classes préparatoires aux grandes écoles, docteur, Yves Verneuil a soutenu en 2001 une thèse sur l’histoire de la Société des agrégés.
© Cairn 2007 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
À propos | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis
[1]
Cf. André Chervel, Histoire de l’agrégation. Contribution à...
[suite] Suite de la note...
[2]
Loi du 27 février 1880. Suite de la note...
[3]
Cf. Paul Gerbod, La condition universitaire en France. Étud...
[suite] Suite de la note...
[4]
Cf. Victor Karady, « L’expansion universitaire et l’évoluti...
[suite] Suite de la note...
[5]
Nombreux sont les anciens khâgneux, normaliens ou non, parm...
[suite] Suite de la note...
[6]
Imposée en 1894 aux agrégatifs d’histoire, sur la volonté d...
[suite] Suite de la note...
[7]
Cf. « Enquête sur l’enseignement secondaire, procès verbaux...
[suite] Suite de la note...
[8]
Cf. Philippe Savoie, Les enseignants du secondaire. Le corp...
[suite] Suite de la note...
[9]
Cf. Paul Gerbod, « Associations et syndicalisme universitai...
[suite] Suite de la note...
[10]
Entre les deux guerres, tous les présidents de la Fédératio...
[suite] Suite de la note...
[11]
En 1920, la Société des agrégés s’est déjà montrée autonome...
[suite] Suite de la note...
[12]
Les professeurs de faculté ne relèvent plus de la catégorie...
[suite] Suite de la note...
[13]
Au nom du principe selon lequel le chef doit être au moins ...
[suite] Suite de la note...
[14]
Bulletin de l’Association nationale des professeurs de lyc...
[suite] Suite de la note...
[15]
Le Journal des chargés de cours, n° 56, avril 1925, p. 4. Suite de la note...
[16]
L’Agrégation, n° 172, 1er juin 1934, p. 369-370. Suite de la note...
[17]
La Société des agrégées, fondée en 1920 avec pour ambition ...
[suite] Suite de la note...
[18]
La Société des professeurs de français et de langues ancien...
[suite] Suite de la note...
[19]
Apolitique, la Société n’insiste pas sur la laïcité, mais f...
[suite] Suite de la note...
[20]
Bulletin officiel de la Fédération nationale des professeu...
[suite] Suite de la note...
[21]
A été maintenue (jusqu’en 1949) la distinction entre les ly...
[suite] Suite de la note...
[22]
Cf. Serge Berstein, Édouard Herriot ou la République en per...
[suite] Suite de la note...
[23]
Cet argument est efficace tant que l’agrégation est le seul...
[suite] Suite de la note...
[24]
Cf. Antoine Prost, « La démocratisation de l’enseignement :...
[suite] Suite de la note...
<