Vingtième Siècle. Revue d'histoire
Presses de Sc. Po.

I.S.B.N.2724629450
164 pages

p. 85 à 93
doi: en cours

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no 77 2003/1

2003 Vingtième siècle

La crise de stabilisation de 1927-1928 en France

Joseph Soavi  [*]
Pour les historiens, la confiance rétablie et une stabilisation judicieusement réalisée de 1926 à 1928 par Poincaré sont, au prix d’une brève récession, à l’origine d’une prospérité « authentique » après une prospérité « factice » engendrée par la dépréciation du franc dans l’après-guerre. Pour les contemporains, au contraire, la politique de Poincaré engendra incertitude et attentisme responsables d’une violente crise économique. For historians, confidence regained and stabilization judiciously carried out from 1926 to 1928 by Poincaré were at the origin of an « authentic » prosperity after an artifical prosperity brought about by the post-war devaluation of the franc. For contemporaries, on the other hand, Poincaré’s policy gave birth to incertitude and « wait and see » responsible for a violent economic crisis.
Non, Poincaré ne fut pas de 1926 à 1928 celui qu’on croit. Sa politique engendra incertitudes et attentisme. Portrait sans complaisance et tout neuf d’un certain sauvetage du franc et de son « sauveteur ».
Dès juillet 1926, le retour aux affaires de Raymond Poincaré met fin à la déliquescence du franc. Aussitôt, la monnaie française entame une remontée spectaculaire qui la conduit d’un niveau de change de 240 francs pour une livre sterling à 122,25 francs en décembre de la même année. Et les milieux d’affaires de saluer aussitôt la perspective d’une « prospérité authentique » succédant à une « prospérité factice » due à la seule faiblesse de la monnaie qui facilitait les exportations, perçues de ce fait comme pure « perte de substance ». Le recul de celles-ci, sensible dès le 4e trimestre de 1926, fut donc considéré comme le prix de l’assainissement monétaire que la confiance inspirée par le nouveau gouvernement et son chef avait suffi à provoquer en inversant le flux des capitaux qui avait fui la France du Cartel.
La récession qui s’ensuivit fut légère et brève, les exportations repartant à la hausse dès le milieu de 1927 et stimulant l’ensemble de l’économie ; c’est ce que retiennent généralement les études historiques sur l’entre-deux-guerres, qui empruntent à Alfred Sauvy l’explication de ce prompt rétablissement : à son niveau de novembre 1926 où la Banque de France décida de l’échanger à raison de 125 francs pour une livre sterling, stoppant ainsi sa remontée, le cours de la monnaie française était légèrement inférieur à celui qui aurait pu être le sien, compte tenu du rapport des prix intérieurs français aux prix étrangers. Cela assurait aux exportations une nouvelle compétitivité. C’est ainsi que Robert-F. Kuisel écrit : « La stabilisation de facto [1] avait marqué la fin des soucis économico-financiers hérités de la Grande Guerre. Le franc et le Trésor étaient sauvés » [2].
Toutefois, en décembre 1992 [3], Jacques Marseille attirait l’attention sur le paradoxe que constituait, en 1927, l’accroissement du volume des exportations alors même que la stabilisation du franc mettait fin à « la prime d’un change déprécié ». En réalité, pour cet historien, la dégradation des termes de l’échange prouvait que les brillants résultats sur les marchés extérieurs n’étaient obtenus qu’à coups de sacrifices sur les prix par les industriels contraints d’exporter à tout prix leur production.
Ce diagnostic est confirmé et complété par les milieux d’affaires contemporains dont les analyses [4] révèlent une perception de la conjoncture qui nous paraît ne pas avoir été prise en compte dans les études portant sur les années 1920.
 
â—¦ Une répercussion fâcheuse
 
 
En effet, les dirigeants de Peugeot [5], dont la société affiche en 1927 un résultat de 431 millions de francs contre 571 en 1926 (–24.5 %) attribuent cette chute « à la crise sérieuse ressentie au dernier trimestre de 1926 à cause du relèvement rapide du franc ». Ceux de la Société pour l’équipement des véhicules (SEV), constatent également que « l’exercice s’est ressenti du ralentissement général des affaires consécutif à la stabilisation du franc […] ; les moyens énergiques employés […] ont eu sur l’activité une répercussion fâcheuse » [6].
Pour ce qui concerne la métallurgie, un rapport de l’UIMM donne, en février 1927, une idée du recul de l’activité : « Chez aucun de nos adhérents, peut-on lire, la baisse des commandes n’est inférieure à 30 %. Presque partout on réduit les heures de travail pour ne pas licencier. Le nombre de chômeurs ne saurait servir de mesure de l’intensité de la crise. Le véritable indice de celle-ci réside dans la façon dont se remplit le carnet de commandes » [7]. Et un rapport du Comité des Forges indique que la consommation intérieure de produits métallurgiques est tombée à 53 % de la production [8]. De son côté, le Syndicat des industries métallurgiques du Rhône note, dans sa région, une baisse de 60 % des ordres et la Chambre syndicale des industries métallurgiques et connexes estime à 20 % la réduction des effectifs dans les industries électriques [9].
Les Forges de Gueugnon sont aussi atteintes par « la crise qui sévit depuis plusieurs mois » et qui se traduit, pour l’entreprise, par un chômage de deux jours par semaine et par une baisse de 50 % du chiffre d’affaires par rapport à 1926 [10]. Pour les Aciéries de Paris et Outreau, « l’année 1927 a été difficile ; la production a nettement dépassé les besoins en fonte et acier bien qu’un des trois hauts-fourneaux soit resté éteint toute l’année. Les prix de vente ont dû être baissés sensiblement et se sont légèrement raffermis au 4e trimestre » [11]. Quant au Syndicat général de la construction navale, il considère que 1927 a été « une année morte où la France est tombée au 8e rang des constructeurs » [12].
Nous pourrions citer d’autres rapports d’activité concernant les matériaux de construction, les industries textiles ou mécaniques. Nous nous contenterons de présenter ci-après deux tableaux permettant de mesurer la violence du choc consécutif à la stabilisation-revalorisation du franc. La dépression qui s’ensuivit, malgré une conjoncture mondiale très favorable que l’on ne peut donc mettre en cause, y apparaît plus profonde que celle de 1921, survenue, elle, dans un contexte de crise mondiale, et la reprise de 1928 moins vigoureuse que celle de 1922. Dans certaines branches, la crise de stabilisation soutient même la comparaison avec les premières atteintes de la crise des années 1930. On pourra certes objecter le caractère artificiel des résultats de 1926 dus à la dévalorisation de la monnaie française. Il n’en reste pas moins qu’ils reflètent les capacités de l’appareil productif français qui restèrent, pendant la période de stabilisation, fortement sous employées, les témoignages des contemporains que nous allons lire le prouvent.

Tableau 1
Effet de la stabilisation sur la production de 1927 par rapport à la moyenne du 1er trimestre de 1926 et au maximum de la même année
IMGIMGBase 100 en 1913 	Minimum de 1927	Mo...IMGIMF
Base 100 en 1913 Minimum de 1927 Moyenne du 1er trimestre 1926 1 Taux de variation Maximum de 1926 Taux de variation en % Indice général 104 (mai) 119.6 – 13 131 (novembre) – 20.6 Industrie mécanique 104 (avril) 119.6 – 13 142 (octobre) – 26.7 Bâtiment 68 (mai) 106.6 – 36 120 (mai, juin, novembre) – 43.3 Cuir 94 (septembre) 122 – 23 132 (juillet, août) – 28.8 Caoutchouc 519 (mai) 573.6 – 9.5 630 (août) – 17.6 Papier 77 (décembre) 84 – 12 96 (septembre) – 19.8 Coton 75 (juillet) 81.6 – 5.6 86 (décembre) – 12.8 Laine 93 (juillet) 104.6 – 33.8 111 (mai) – 16.2 Soie 73 (février) 110.3 – 14.1 111 (mars) – 34.2 Travail du fer 95 (avril) 110.6 – 33.2 133 (novembre) – 28.5 Travail du cuivre 70 (septembre) 104.8 – 5.2 139 (juillet) – 49.6 Automobile 474 (février) 500 617 (octobre) – 23.1 Source : SGF, Le Mouvement économique en France de 1926 à 1938, p. 99. 1. La déliquescence du franc s’accélérant seulement au 2e trimestre de 1926, nous considérons que les résultats du 1er trimestre constituent une référence honnête.


Tableau 2
Taux de variation de la production industrielle française par rapport à l’année précédente Be 100 en 1913 (comparaison des moyennes annuelles)
IMGIMGIndice général	Industries mécaniques...IMGIMF
Indice général Industries mécaniques Bâtiment Industries du cuir Caoutchouc Coton Laine Soie Travail du fer Travail du cuivre Automobile 1921 – 11,3 – 4,8 – 21,2 – 14,8 – 1,3 0 – 27 – 32,6 – 12,9 – 26,6 7,1 1922 41,8 31,7 61,5 60.8 – 9,3 32 108,7 48,3 26 53,2 17.8 1926 16,7 14,8 6,6 42.5 19,3 6,5 7 5 17,3 0 – 3,5 1927 – 12,7 – 13,6 – 8,2 – 29.8 – 8,7 – 3,7 – 5,7 – 17,1 – 12,3 – 33,6 16,4 1928 15,5 21,1 11,2 21.25 6,7 3,8 2,8 26,4 19,6 45,7 7,7 1929 9,9 13,8 – 7,1 – 8,5 46,6 1,2 5,5 – 17,3 13,3 22 – 3 1930 0,7 0,0 – 7,6 – 7,6 4,3 – 3,6 – 5,8 – 18,7 1,4 – 9,7 – 14,4 1931 – 11,4 – 13,4 – 16,5 – 3,6 – 0,1 – 20 – 11,3 – 19 – 16,3 – 1,5 Source : SGF, Annuaire statistique de 1932, résumé rétrospectif, p. 64.

 
â—¦ Une période de trouble et d’inquietude [13]
 
 
Dans son éditorial du 8 janvier 1928, Claude-Joseph Gignoux [14] estime que « nous souffrons d’un ralentissement économique dû aux difficultés pour la production de s’ajuster aux conditions nouvelles des changes et des prix intérieurs et mondiaux ; en second lieu, aux hésitations de la consommation dues aux incertitudes politiques et monétaires. En troisième lieu, à l’inertie des capitaux qui ne se décident pas à s’investir pour la même raison ». C’est pourquoi il demande depuis longtemps que l’on procède à la stabilisation légale. Car les rapports d’assemblées générales de sociétés et d’organisations patronales publiés dans La Journée industrielle lui prouvent l’impatience et l’inquiétude des milieux d’affaires.
À cet égard, l’observation des résultats de la construction mécanique, qui a pour clientes les autres industries, nous paraît édifiante. Ainsi, les Ateliers de Construction Mécanique l’Aster, où l’on observe « une forte baisse des ordres », ont vécu la période de stabilisation sur leur carnet de commandes de 1926 [15]. Aux Forges et Ateliers de Jeumont on note aussi que les commandes de 1927 ont été moins importantes que l’année précédente : « Cela tient à la revalorisation du franc dont le pouvoir d’achat a été, en 1927, presque jusqu’au double de celui auquel il était tombé en 1926. Cela tient aussi au ralentissement économique pendant l’année écoulée », explique-t-on aux actionnaires [16]. Pour ce qui concerne l’industrie automobile, le rythme d’accroissement du parc des véhicules utilitaires (+15 % en 1927, et + 8.2 % en 1928) est inférieur à celui des automobiles de tourisme (respectivement +18.7 % et 17.8 %) [17], vraisemblablement parce qu’une clientèle de professionnels, ressentant le ralentissement des affaires, diffère ses décisions d’investir [18].
Pour que la modernisation de l’appareil productif se fasse « avec le minimum de risque, il est indispensable qu’industriels et commerçants puissent envisager l’avenir et préparer un large programme de réorganisation de leurs maisons nécessitant des immobilisations de capitaux qui permettent de développer les affaires et d’accroître les bénéfices d’exploitation » affirment les dirigeants de la Société Hachette, en octobre 1927 [19]. C’est pourquoi ceux des Établissements Fichet se réjouissent, en juillet 1928, de voir enfin réalisée la stabilisation légale : « Le moment nous paraît venu de passer à l’exécution d’un programme technique portant sur la création et l’installation de nouveaux procédés de fabrication qui doivent permettre d’accroître le rendement des usines et la qualité des produits », écrivent-ils dans leur rapport d’activité de 1927. Même satisfaction pour la Compagnie continentale pour la fabrication des compteurs à gaz où l’on estime aussi que « la consolidation de la dépréciation de notre monnaie a eu une répercussion favorable sur l’ensemble de l’industrie en faisant cesser les incertitudes qui paralysaient les initiatives » [20]. Citons enfin les dirigeants des Forges et Aciéries de la Marine – Homécourt qui considèrent que c’est seulement au mois de juin que le Parlement, en votant la loi de stabilisation, a mis fin « à la période de trouble et d’inquiétude dans lesquels se trouvaient le commerce et l’industrie » [21]. Mais l’observateur privilégié qu’était Claude-Joseph Gignoux écrivait tout de même en novembre 1928 : « La secousse a été si forte que capitalistes, épargnants et usagers hésitent encore parfois a engager l’avenir » [22].
Rendant compte de l’effet inhibitif de l’incertitude, quant au niveau de stabilisation, qui pesa sur la vie économique pendant 18 mois, de novembre 1926 à juin 1928, alors que les industriels ressentaient la nécessité d’investir pour se préparer à affronter de nouvelles conditions de concurrence, ces témoignages nous paraissent encore plus significatifs en cette année 2001 où, depuis 6 mois, « certains économistes estiment qu’il est désormais impossible de savoir quels critères importent pour la BCE » [23] dans la conduite de sa politique monétaire, tandis que « les investisseurs [sont] douchés par les révisions à la baisse de la croissance » [24].
Si les témoignages que nous venons d’utiliser font état de difficultés rencontrées sur le marché intérieur par les industries d’équipement, d’autres montrent que la consommation des ménages aussi est fortement atteinte. En juillet 1927, le Comité des Forges constate en effet, que « les industries qui sont au contact du public » ont été touchées par « l’attentisme des consommateurs » dès novembre 1926. « Elles sont obligées de vendre à perte pour éviter le chômage [25]. » Aux Ateliers et Forges de Firminy, on note un fléchissement des ordres de « la clientèle de détail » [26]. Et c’est le président de la Chambre de Commerce de Strasbourg qui, dans une lettre au Président du Conseil [27], explique ainsi ce que l’on appelle couramment alors « l’abstention de la consommation » : « Aujourd’hui, écrit-il, chaque consommateur est devenu un spéculateur ». Comportement dont les dirigeants de la société Saint-Frères [28] voient la cause dans l’espoir « d’une diminution des prix qui, dans l’esprit des consommateurs, devrait être parallèle à la baisse des devises appréciées [29] ». Hélas ! Ils doivent constater encore, dans leur rapport d’activité de 1928, que « l’acheteur, le plus souvent, s’est tenu sur la défensive, et l’industrie à dû ralentir sa production ». Pour l’industrie de la soie, 1927 a été d’après les dirigeants des Soieries Ducharne, « une année de crise… Les prix de vente ont baissé plus que ceux de la matière première ; la clientèle se réserve » [30]. En effet, les consommateurs et surtout les intermédiaires, attentifs à la baisse des matières premières, diffèrent leurs achats, espérant toujours de nouvelles réductions que les industriels sont seuls à supporter.
D’après les dirigeants de Saint-Gobain [31], c’est à la fin de 1927 que s’est produite la reprise qui s’est poursuivie en 1928. « Ce n’est qu’au second semestre de 1928 que l’activité est redevenue normale. » Pour le Syndicat Général des Industries Mécaniques, en mars 1929, « les industries ne travaillent pas encore de façon normale […] même si leur situation est nettement meilleure que six mois auparavant » [32]. C’est aussi la Direction des Établissements Ducellier [33] qui considère que « le développement des affaires a commencé dans le deuxième semestre de 1928 parallèlement à la reprise des affaires dans le pays ». Nous pouvons citer également les dirigeants de la Compagnie Générale d’Électricité qui n’ont perçu qu’à la fin de 1927 les premiers symptômes de la reprise qui s’est confirmée en 1928, « surtout dans les derniers mois ». Dans l’industrie textile, la reprise se situe entre la fin de 1927 et celle du 1er semestre de 1928. Mais d’après le Syndicat Général de l’Industrie Cotonnière, cette dernière année est « demeurée déprimée […] Le niveau d’activité a été maintenu pour ne pas licencier […] les stocks ont grossi malgré les sacrifices sur les prix de vente [34] ».

Tableau 3
Retour au maximum de production de 1926
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Base 100 en 1913 Maximum de 1926 Minimum de 1927 et baisse en % Retour au maximum de 1926 Indice général 131 104 (20.6) Octobre 1928 Industries mécaniques 142 104 (– 26.7) Juin 1928 Métallurgie 118 109 (– 7.6) Juin 1928 Industries textiles 99 84 (– 15.2) Décembre 1927 Industries extractives 126 114 (– 9.5) Octobre 1929 Bâtiment 120 68 (– 43.3) Juillet 1929 Cuir 132 94 (– 28.8) Juin 1928 Caoutchouc 630 518 (– 17.7) Juin 1928 Papier 96 74 (– 22.9) Septembre 1928 Coton 86 75 (– 12.8) Novembre 1928 Laine 111 93 (– 16.2) Novembre 1927 Soie 111 73 (– 34.2) Février 1928 Fonte 107 100 (– 6.5) Janvier 1928 Acier 126 114 (– 9.5) Janvier 1928 Travail du fer 133 95 (– 28.5) Juin 1928 Travail du cuivre 139 70 (– 49.6) Novembre 1928 Automobile 617 474 (– 32.9) Avril 1928 Construction navale 52 35 (– 32.6) Janvier 1930 Source : Le Mouvement économique en France de 1901 à 1931, p. 99.

Ainsi, dans une conjoncture mondiale pourtant largement favorable, la reprise de 1928 fut moins rapide et moins vigoureuse que celle de 1922 qui se produisit au sortir d’une crise mondiale.
Ce même syndicat estime en effet, en juin 1928, que « depuis l’automne, le marché s’est complètement dérobé. Le seul courant qui se soit maintenu est le commerce avec l’Empire. La réalité montre une industrie privée de son principal débouché par la désaffection du marché intérieur, et qui ne continue à tourner qu’au prix des sacrifices les plus onéreux [35] ». Situation que confirment les dirigeants de la Société Le Blan pour qui 1928 a été une « une année difficile, surtout pour l’exportation qu’il avait fallu rechercher pour compenser la carence de la consommation intérieure ». Pour l’Union Française de la Laine, l’accroissement de 80 %, en 1927 par rapport à 1926, de l’exportation de filés correspond à ce que les Français ne consomment plus : « Il est donc nécessaire de conserver les débouchés étrangers » [36].
Aussi, loin de saluer comme une brillante performance le renforcement des exportations, Maurice Fould [37] le présentait-il comme « une obligation ». Parlant de la sidérurgie, en mars 1928, il déclarait : « Il faut restreindre la production ou accroître l’exportation de 40 % ». Mais à quelle condition ? « D’une année sur l’autre [38], l’exportation a augmenté de 32 % en tonnage, mais elle a diminué de 24 % par tonne en valeur. » Et de Lavergne, délégué de la CGPF [39], pour sa part constate que « nos exportateurs ne peuvent souvent arriver à conclure qu’en faisant d’importants sacrifices et en couvrant à peine les frais généraux » [40]. C’est ainsi que le rapport d’activité de 1928 du Syndicat Général de la Construction Électrique enregistre, pour cet exercice par rapport au précédent, une hausse des exportations de 14 % en quantité mais de 11 % seulement en valeur. « Nos exportateurs », peut-on lire, « ont dû faire des sacrifices car la concurrence est très active » [41] ; ce que confirme le tableau suivant.

Tableau 4
Évolution de l’exportation française en 1928 par rapport à 1927
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1927 1928 En valeur (millions de francs) 54 925 51 347 % de variation – 6,5 En poids (milliers de tonnes) 37 994 41 081 % de variation + 8 prix de la tonne exportée (francs) 1 445 1 250 Source : Rapport Daudet, La Journée industrielle des 23, 25, 26, 27 juillet 1931.

En mai 1928, Henri de Peyerimhoff [42] s’exprimait ainsi devant le Comité Consultatif de la SDN : « Dans l’ordre commercial, le marché intérieur, proche et certain, est sacrifié au marché extérieur […] qu’il faut conquérir ou garder de quelque manière que ce soit ». Or nous venons de voir que la situation commerciale de la France ne correspondait pas vraiment à ce principe. Le marché intérieur sinistré, c’était aux marchés extérieurs qu’incombait le rôle de recours. Ainsi, loin de refléter un surcroît de dynamisme conquérant, le fort accroissement des exportations n’était dû qu’aux sacrifices imposés aux exportateurs par la stabilisation du franc
 
â—¦ « Une preuve de confiance que l’on ne souhaite pas voir durer » [43]
 
 
Si « l’heureuse stabilisation [44] » du franc réjouit généralement les milieux d’affaires, nombreux sont ceux qui, nous venons de le voir, considèrent toutefois qu’elle est loin d’avoir dissipé les soucis économiques. Quant aux problèmes financiers et monétaires, ils ont seulement changé de nature : à la fuite devant le franc succède, pour la monnaie française, un engouement qui ne va pas tarder à causer des inquiétudes. Les raisons de l’afflux des capitaux vers la France sont diverses.
D’abord, sont rapatriés ceux qui avaient fui la France du Cartel. D’autres, d’après Albert Aftalion, entrent en France en vue de l’achat de valeurs françaises « dont le cours, en francs-papier, avait ou baissé ou progressé beaucoup moins vite que la livre, de sorte que le cours évalué en or, avait certainement fléchi dans des conditions excessives » [45]. D’autres encore, comme l’explique Montaigu Norman [46] à Émile Moreau [47], affluent en France, assurés qu’ils sont contre toute baisse du change, avec même l’espoir d’une revalorisation, séduits par des taux d’intérêt à long terme plus élevés qu’ailleurs, avec engagement pris par l’État de ne pas convertir ses emprunts avant plusieurs années. « Du 6 % pour la vie, avec, en plus, l’espoir d’une revalorisation, c’est à désespérer d’arrêter le flot de devises ». Comme solution, le Gouverneur de la Banque d’Angleterre propose une baisse immédiate du taux d’escompte « qui produira un effet psychologique » [48].
Si une revalorisation du franc est espérée par les importateurs de capitaux, elle est plutôt redoutée par Émile Moreau ; en effet, une remontée du franc déprécierait l’or et les devises engrangées dans les caves de la Banque de France. Et le gouverneur de celle-ci de citer le cas de la Société du Creusot qui a acheté à 160 et 170 francs des livres sterling qui n’en valent plus que 124. Ses craintes sont fondées sur la volonté qu’il a perçue chez le Président du Conseil, au cours de leurs fréquentes entrevues, de laisser se revaloriser la monnaie française. De son côté, François de Wendel trouve ce dernier « hostile à la stabilisation légale et désireux d’obtenir à terme une revalorisation qui fasse descendre la livre jusqu’à 100 francs » [49]. Aussi, dans un discours au Sénat, Joseph Caillaux va-t-il jusqu’à comparer la France de la période de stabilisation à une « table de roulette » [50].
Une autre crainte des autorités monétaires et des milieux d’affaires est de voir revenir l’inflation. Dès janvier 1928, l’accroissement de la circulation inquiète Émile Moreau ; l’ancien plafond légal de 58,5 milliards est dépassé à cause des achats de devises et des remboursements de bons de la Caisse d’Amortissement. S’ajoute à cela la thésaurisation des billets dans les campagnes. Mais l’abstention de l’investissement et de la consommation, qui contraint industriels et commerçants à des sacrifices sur les prix, est un facteur anti-inflationniste et peut suffire à expliquer que « l’ère poincariste ait vu un gonflement considérable des émissions monétaires sans dérive sérieuse des prix » [51].
D’autre part, la réserve des industriels en matière d’investissement laisse sur le marché financier une surabondance de capitaux inemployés. Devant cette situation, Émile Moreau pense qu’un emprunt sera bientôt nécessaire « pour pomper les capitaux en excès ».
Quant à Claude-Joseph Gignoux, il propose [52] qu’on « ouvre la cage aux disponibilités surabondantes » en abolissant la loi de 1918 qui interdit l’exportation de capitaux [53]. D’autre part, analysant le rapport du gouverneur de la Banque de France, il écrit dans son éditorial du 19 janvier 1929, où il revient sur la période de stabilisation : « Nous avons été victimes de nos trop rapides succès. La confiance a provoqué le rapatriement de capitaux français [54] et l’afflux de capitaux étrangers ».
 
â—¦ Validité des analyses traditionnelles ?
 
 
Et c’est encore à lui que nous emprunterons une conclusion qui nous paraît refléter l’opinion des milieux d’affaires. Le 11 janvier 1930, il écrivait dans son éditorial, à propos de la thésaurisation des billets de banque qui, « en ralentissant la circulation, obligeait la Banque de France à mettre toujours plus de monnaie sur le marché », qu’il s’agissait là d’une « preuve de confiance que l’on ne souhaite pas voir durer ».
Dans son rapport d’activité de 1927, où il considère d’abord que la stabilisation n’avait pu « empêcher » la dégradation de la situation économique, le Syndicat Général de l’Industrie Cotonnière met ensuite franchement en cause la revalorisation du franc : « À partir du moment où le franc a été particulièrement revalorisé [55] puis stabilisé », peut-on lire, « le marché a cessé d’être orienté presque exclusivement à la hausse […]. Notre industrie ne s’est pas encore adaptée aux conditions nouvelles faites au marché par l’heureux redressement du franc de 1926 » [56]. Citons aussi ceux de la Société l’Aster [57] qui redoutent « qu’une nouvelle et brusque amélioration du franc n’aggravât la crise dont souffrent déjà les affaires ». De son côté, en décembre 1926, Claude-Joseph Gignoux, doutant que l’on pût fournir « tout d’une traite » l’effort demandé, estimait que, « dans l’intérêt des suivantes, le moment était venu de marquer la pause » [58].
Ces témoignages et ces analyses permettent, nous semble-t-il, de mettre en doute la validité de l’analyse traditionnelle qui fait de 1927-1928 une période d’authentique prospérité due à la stabilisation-dévaluation du franc et à la confiance enfin restaurée. En effet, persuadés, à la suite d’Alfred Sauvy, qu’un taux de change judicieusement choisi était à l’origine, dès la « stabilisation de facto », de « l’élan nouveau » [59] reflété par les séries de la SGF, les historiens ont négligé le fait que la stabilisation fut avant tout une forte réévaluation du franc. Or une revalorisation est un facteur plutôt défavorable à l’exportation. Il y avait donc, entre ce mouvement et la montée des ventes françaises à l’étranger en 1927, un paradoxe dont seuls pouvaient donner la clé les témoignages des contemporains en permettant une meilleure interprétation des statistiques. Il suffisait d’aller sur le terrain dépouiller les rapports d’assemblées générales des entreprises et des organisations patronales qui rendaient compte du moral des milieux d’affaires que l’on observe aujourd’hui avec une grande attention.
Aussi Albert Aftalion a-t-il raison d’écrire que « la crise de 1927 a souvent été niée [60] ». Et d’ajouter : « Pendant le second semestre de 1927 et le premier de 1928, la reprise de l’activité n’a pas été bien sensible probablement parce que les perspectives de gain n’apparaissaient pas » [61]. Nous le pensons aussi, contrairement à Pierre Saly pour qui, dès décembre 1926, la stabilité réalisée de la monnaie française rendait possible « une comparaison rationnelle du coût réel anticipé des fonds empruntés et de l’efficacité marginale des capitaux investis », libérait les initiatives et permettait ainsi la reprise [62]. Certes, la stabilité monétaire était obtenue dès la fin de 1926 mais on n’en fut sûr qu’en juin 1928 ; jusque-là, plana sur les intentions de Poincaré un doute qui alimenta le débat entre « stabilisateurs » et « revalorisateurs ». Aussi nous est-il impossible d’admettre que la stabilisation de fait suffit, par le rétablissement de la confiance, à inaugurer une ère de prospérité exempte de « tout souci économico-financier [63] ». Bien au contraire, engendrant incertitude et attentisme, elle nous paraît être à l’origine d’une véritable crise qui, par son intensité et sa durée, fait bonne figure entre les deux autres qui ont marqué l’entre-deux-guerres.
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NOTES
 
[1] La décision de la Banque de France de ne plus acheter de francs au-dessus de ce cours constituait la « stabilisation de fait », la « stabilisation légale » n’intervenant qu’en juin 1928 quand la loi entérina la nouvelle parité.
[2] Le capitalisme et l’État en France, modernisation et dirigisme au XXe siècle, Cambridge University Press, 1981, Gallimard, 1984, p. 145.
[3] Colloque Du franc Poincaré à l’écu, Bercy 3 et 4 décembre 1992.
[4] Que nous avons trouvées essentiellement dans La Journée Industrielle et dans les rapports d’AG des sociétés clientes du Crédit Lyonnais.
[5] Rapport d’activité de 1927.
[6] Rapport de 1926-1927.
[7] Journée Industrielle, 19 février 1927.
[8] Ibid., 14 juin 1927.
[9] Ibid., 19 février 1927.
[10] Rapport d’activité de 1927.
[11] AG du 22 décembre 1927.
[12] Rapport d’activité de 1927.
[13] AG du 25 janvier 1928 de La Marine-Homécourt.
[14] Agrégé de droit, député de la Loire, directeur et éditorialiste de La Journée industrielle.
[15] Rapport d’activité de 1926-1927, AG du 27 avril 1928.
[16] Rapport d’activité de 1927.
[17] La Journée Industrielle, 31 décembre 1929. Il faut noter que cette statistique porte sur « les voitures imposées » au 1er janvier, c’est-à-dire vendues au cours de l’année précédente.
[18] Nous pourrions citer aussi les rapports d’AG des Ateliers du Nord de la France et des Mureaux, ou des Forges et Ateliers de Commentry-Oissel déplorant le resserrement du marché intérieur qui réduit le trafic ferroviaire et, par là même, les besoins d’entretien et de remplacement du matériel roulant.
[19] AG du 4 octobre 1927.
[20] AG du 4 juillet 1929.
[21] AG du 25 novembre 1928.
[22] Journée Industrielle, 22 novembre 1928.
[23] Th. Madelin, Les Échos, 11 mai 2001.
[24] F. Crouigneau, La Tribune, 11 mai 2001.
[25] Journée Industrielle, 31 juillet 1927.
[26] AG du 28 octobre 1927
[27] Journée Industrielle, 31 janvier 1927.
[28] Fabrication de fils et de toile de lin, chanvre, jute, ficelle, cordages, tissus d’ameublement…
[29] AG du 16 juin 1927.
[30] Rapport d’activité du 10 mai 1928.
[31] Rapport d’activité de 1928.
[32] Journée Industrielle, 7 mars 1929.
[33] Production de phares et projecteurs ; travaux de soudure. Rapport d’AG du 19 novembre 1929.
[34] Journée Industrielle, 2 juin 1929.
[35] Ibid., 16 juin 1928.
[36] Ibid., 15 mars 1928.
[37] Président de la Société des Aciéries de Pompey, Journée Industrielle, 24 mars 1928.
[38] En 1927 par rapport à 1926.
[39] Confédération Générale de la Production Française.
[40] Journée Industrielle, 24 mars 1928.
[41] Ibid., 25 mars 1929.
[42] Président du comité Central des Houillères, Journée Industrielle, 22 mai 1928.
[43] Claude-Joseph Gignoux, La Journée industrielle, 1er janvier 1930.
[44] Le Syndicat général de l’industrie cotonnière, Journée Industrielle, 16 juin 1928.
[45] Monnaie et industrie, les grands problèmes de l’heure présente, Paris, Librairie du Recueil Sirey, 1929, p. 35.
[46] Gouverneur de la Banque d’Angleterre.
[47] Gouverneur de la Banque de France, qui cite son collègue dans son journal, Souvenirs d’un Gouverneur de la Banque de France, histoire de la stabilisation du franc (1926-1928), Paris, Genin, 1954.
[48] Souvenirs d’un gouverneur…, op. cit., journée du 27 mai 1927.
[49] Jean-Noël Jeanneney, François de Wendel en République, l’argent et le pouvoir 1914-1940, Paris, Le Seuil, 1976, p. 352.
[50] Cité par Renouard, directeur de l’Association nationale d’expansion économique (ANEE), Journée Industrielle, 2 mai 1929.
[51] Pierre Saly, communication au colloque Du franc Poincaré à l’écu, Bercy 3 et 4 décembre 1992.
[52] Journée Industrielle, 10 janvier 1928.
[53] C’est chose faite le 19 janvier 1928.
[54] Où il voit aussi « des liquidations d’actifs français à l’étranger », Journée Industrielle, 2 mai 1929.
[55] C’est nous qui soulignons.
[56] Journée Industrielle, 24 juin 1928. Nous avons vu aussi, au début de ce travail, les dirigeants de Peugeot mettre en cause « le relèvement rapide du franc », p. 2.
[57] Atelier de constructions mécaniques, rapport d’activité de 1926 du 28 février 1927.
[58] Journée Industrielle, 8 décembre 1926.
[59] R.F. Kuisel, Le capitalisme et l’État en France…, op. cit., p.145.
[60] Sans aller jusque-là, Kenneth Mouré qui, au demeurant, analyse minutieusement le jeu politique autour de la stabilisation, estime que « la crise d’adaptation se révéla relativement modérée ». (La Politique du franc Poincaré, 1926-1936, Albin Michel, Paris, 1998, p. 74.) De son côté, François Roth reconnaît, sans toutefois en donner la mesure, que « l’économie française avait subi une brève récession conjoncturelle très creusée de décembre 1926 à avril 1927, puis s’était redressée » (Raymond Poincaré, Fayard, Paris 2001, p. 496.)
[61] Monnaie et Industrie, les grands problèmes de l’heure, Paris, Sirey, 1929, p. 26.
[62] « Poincaré keynésien », in Le capitalisme français, XIXe-XXe siècle, blocages et dynamisme d’une croissance, Paris, Fayard, 1987, p. 33-45.
[63] R.F. Kuisel, op. cit. p. 145.
[*] Docteur en histoire de l’université Paris 1, Joseph Soavi est spécialiste d’histoire économique contemporaine. Il travaille actuellement sur les milieux d’affaires et les politiques monétaires et douanières.
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