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Vingtième Siècle. Revue d'histoire

2003/1 (no 77)



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Les craintes liées à la consommation de masse ne datent pas d’aujourd’hui : la création de la Ligue sociale d’acheteurs en 1902 en atteste. Très tôt, des femmes issues de la grande bourgeoisie ou de la noblesse, très imprégnées de catholicisme social, se sont interrogées sur les conditions de travail dans les entreprises, les produits fabriqués, les outils de communication et les modes de consommation. Mais le type d’action mené par une ligue catholique féminine est-il spécifique ? Où l’on voit à la fois se dessiner ici une culture politique démocrate-chrétienne entre conservatisme et novation mais aussi un engagement citoyen différent de l’action politique, nécessairement plus masculine en un temps où les femmes ne possèdent pas le droit de vote.

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En 2001, dans un ouvrage intitulé No Logo, la journaliste canadienne Naomi Klein critique la « tyrannie des marques » proposées par des multinationales qui sous-traitent, notamment dans le secteur de la confection, le travail à des entreprises d’un autre âge – « sweatshops », « ateliers de fabrication à sueur » – en Indonésie ou aux Philippines. Le succès remporté par ce livre témoigne des nombreuses initiatives qui visent à détourner les méthodes des firmes pour dénoncer leurs pratiques sociales, en demandant par exemple à Nike de faire fabriquer des chaussures personnalisées avec le mot « sweatshop » [1]  Naomi Klein, No logo. La tyrannie des marques, Arles,... [1] . Ce livre paraît l’année où Danone est l’objet d’une campagne de boycott pour avoir annoncé la fermeture de plusieurs usines. Au même moment, les campagnes pour les produits « éthiquement corrects » incitent de plus en plus d’entreprises à respecter les règles d’un « commerce équitable » avec le tiers-monde. Le collectif « De l’éthique sur l’étiquette » (créé par 47 syndicats et organisations de consommateurs et de solidarité internationale) lance ainsi plusieurs campagnes proposant aux chaînes de distribution un code de conduite qui les engagerait à ne vendre que des produits fabriqués dans des conditions décentes [2]  Sur le collectif de l’éthique sur l’étiquette, cf.... [2] . Qui imaginerait que cette mobilisation des « consomm’acteurs », considérée comme une nouvelle forme d’engagement politique par la « nouvelle gauche » au début du 21e siècle, trouve partiellement ses origines un siècle auparavant dans la culture politique démocrate-chrétienne et plus particulièrement dans une ligue de femmes catholiques se considérant responsables, en tant que consommatrices, de la diffusion des « sweatshops » [3]  Sur la culture politique démocrate-chrétienne : Jean-Luc... [3]  ? Même si la comparaison entre des mouvements très différents doit être effectuée avec prudence, elle semble pertinente en ce qui concerne la capacité des opposants à la société de consommation à détourner les outils de communication de masse ou la publicité pour exprimer leur point de vue critique.

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Cette comparaison a rarement été proposée. Il est vrai que la généalogie des associations de consommateurs et du consumérisme politique au 20e siècle a fait en France l’objet de moins de recherches que l’histoire des institutions et pratiques majeures de la société de consommation comme les grands magasins ou la publicité. L’analyse des marges, résistances et propositions alternatives aux institutions dominantes semble pourtant constituer un nouveau champ de recherche particulièrement fertile dans le cadre d’une histoire de la consommation en plein renouvellement, en particulier aux États-Unis. La consommation n’y apparaît plus seulement comme un acte économique suscité par les entreprises mais peut aussi prendre une dimension politique ou citoyenne dans laquelle les consommateurs peuvent être actifs. De nouveaux discours et pratiques destinés à éduquer les consommateurs sont dès lors étudiés, qu’ils proviennent du mouvement coopératif, des organisations charitables ou des ligues de consommation [4]  Cf. par exemple : Lendol Calder, Financing the American... [4] . Ces associations participent à un mouvement d’apprentissage collectif de méthodes et cultures liées à la société de consommation : pendant que les publicitaires apprennent à vendre, les consommateurs doivent apprendre à acheter.

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Ces associations proposent aussi des réponses à une transformation majeure dans la première moitié du 20e siècle : la difficile et lente démocratisation de l’accès à certains biens, et les transformations des valeurs et des pratiques de la consommation dite bourgeoise. Il peut certes sembler difficile de parler de démocratisation de la consommation ou même de consommation de masse au début du 20e siècle : la consommation reste principalement bourgeoise [5]  Leora Auslander, Taste and Power. Furnishing Modern... [5] . Les signes d’une future massification de la consommation – c’est-à-dire d’un élargissement de la base sociale ayant accès à certains biens et services, avec le maintien d’une différenciation et d’une hiérarchisation dont ne rend pas bien compte le terme de démocratisation – sont pourtant déjà présents et ils suscitent des réactions variées : les premières associations de consommateurs en témoignent [6]  Sur les signes de la consommation de masse dans la... [6] . Leur histoire permet dès lors de s’interroger sur les modalités de passage de la culture de consommation – ensemble de valeurs et de pratiques liées à la distribution, la vente, l’achat et la consommation des biens et des services – progressivement mise en place dès l’époque moderne, à la consommation de masse qui prend son essor dans la deuxième moitié du 20e siècle [7]  Sur la culture de consommation à l’époque moderne,... [7] .

◦ Une ligue de consommateurs d’inspiration catholique sociale

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La Ligue sociale d’acheteurs (LSA) constitue à cet égard un exemple intéressant de réactions de femmes de la grande bourgeoisie ou de la noblesse n’ayant pas d’activité rémunérée aux transformations de la consommation, en marge du mouvement coopératif ouvrier masculin [8]  Sur les « bourgeoises qui ne travaillent pas », cf.... [8] . Créée en 1902 afin de « développer le sentiment et la responsabilité de tout acheteur vis-à-vis des conditions faites aux travailleurs [et de] susciter, de la part des fournisseurs, des améliorations dans les conditions de travail », cette ligue cherche, comme l’explique sa fondatrice en 1903, à instruire les acheteuses sur leur « grave responsabilité » lorsqu’elles font un achat et à remédier à leur « ignorance » dans ce domaine [9]  Bibliothèque Marguerite Durand (BMD), dossier LSA,... [9] . Autrement dit, « la LSA est avant tout un mouvement d’éducation ; elle veut donner à ses membres des habitudes d’esprit qui influent sur leurs relations vis-à-vis de tous ceux qui travaillent pour eux [10]  AN, 615 AP 67, intervention d’Henriette Brunhes lors... [10]  ». Ce mouvement se distingue d’autres mouvements éducatifs destinés aux classes populaires car les femmes bourgeoises tentent ici de s’éduquer elles-mêmes et de réformer leurs propres comportements d’achat afin de contribuer à améliorer les conditions de vie des ouvriers et ouvrières qui travaillent indirectement pour elles. Autrement dit, elles ne défendent pas leurs droits de consommatrices mais leurs devoirs en tant que femmes indirectement ou directement employeuses.

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La Ligue sociale d’acheteurs est fondée à Paris par Henriette Jean Brunhes (1872-1914), fille du banquier danois protestant Émile Hoskier (1830-1915), actif dans le placement en France des emprunts russes, et d’Élise Weyer, « dame de charité » née en 1836, qui décèdera avec l’une de ses filles lors de l’incendie du Bazar de la charité à Paris en 1897. D’origine orthodoxe russe – ce qui n’est pas sans conséquences sur les affaires de son mari –, cette dernière s’est convertie en 1879 au catholicisme, entraînant avec elle ses six filles qui font alors leur entrée, via de beaux mariages, dans la grande bourgeoisie catholique [11]   Élise Hoskier, portrait religieux par Morten Pontoppidan,... [11] . Henriette Hoskier se marie quant à elle en 1896 à un universitaire, le géographe Jean Brunhes (1869-1930) [12]  Sylvie Fayet-Scribe, « Henriette Jean Brunhes », in... [12] . Parlant couramment l’anglais – sans avoir semble-t-il reçu aucune éducation en institution –, Henriette Brunhes s’inspire pour fonder la LSA des consumers’ leagues américaines, nées à New York en 1891 dans le milieu philanthropique et unifiées dans une National Consumers’ League en 1899 [13]  Kathryn K. Sklar, « The Consumers’ White Label Campaign... [13] .

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Bien que ne se revendiquant dans ses statuts « ni confessionnelle ni politique », la LSA s’inscrit dans la mouvance réformatrice catholique sociale à laquelle appartient Jean Brunhes, lui aussi actif dans la Ligue. L’éducation des consommateurs trouve ainsi sa place au cœur de ce catholicisme social et de son projet de société [14]  Le terme de catholicisme social s’impose après l’encyclique... [14] . Jean Brunhes est l’ami de l’historien Georges Goyau (1869-1939), un des plus ardents partisans de la politique du pape Léon XIII, son condisciple à l’École normale supérieure (1889) [15]  Bernard Kalaora et Antoine Savoye, Les inventeurs oubliés.... [15] . Avec lui, il salue l’encyclique Rerum Novarum d’un petit ouvrage enthousiaste anonyme (Du toast à l’encyclique) [16]  Jean-Louis Tissier, « Jean Brunhes », dans Jacques... [16] . Il fréquente aussi le cercle animé par le géographe Henri Lorin (1866-1932), sillonniste de la première heure, et participe aux « semaine sociales », cette sorte d’université itinérante du catholicisme social [17]  « Jean Brunhes », dans Christophe Charle et Eva Telkes,... [17] . C’est à son engagement dans le catholicisme social que Jean Brunhes doit d’être appelé en 1896 à la chaire de géographie de l’université de Fribourg, haut lieu des partisans de Rerum Novarum et du Sillon [18]  Fribourg se veut en effet une métropole catholique... [18] . Il y reste jusqu’en 1912, date de sa nomination au Collège de France. À Fribourg, il est aussi l’ami de Max Turmann (1866-1943), professeur proche du Sillon, démocrate chrétien, qui écrit plusieurs ouvrages sur l’éducation populaire au début du siècle [19]  Geneviève Poujol, « Max Turmann », in Geneviève Poujol... [19] . Le comité de perfectionnement de la LSA et un grand nombre de ses adhérents appartiennent à cet entourage catholique social, notamment universitaire. Les juristes sont particulièrement représentés : outre Georges Blondel (1856-1948) et Eugène Duthoit (1869-1944), sont aussi présents des juristes universitaires du Musée Social comme Raoul Jay ou Maurice Saleille [20]  Le Musée social, qui existe toujours, est une fondation... [20] ainsi que des organisateurs des cours du Collège libre des sciences sociales comme Jules Bergeron, qui est aussi secrétaire adjoint de la LSA. Présente dès le début, cette influence du catholicisme social est visible via ces membres éminents, mais aussi via leurs femmes qui sont le plus souvent, elles aussi, adhérentes actives de la ligue : on trouve parmi les membres de la LSA en 1905 M. et Mme Henri Bazire, M. et Mme Georges Blondel, M. et Mme Eugène Duthoit, M. et Mme Georges Goyau, M. et Mme Raoul Jay, M. et Mme Henri Lorin, M. et Mme Max Turmann [21]  Cf. AN, 615 AP 67, liste de membres proposée dans un... [21] . L’influence du catholicisme social semble devenir encore plus importante à partir de 1909. La Ligue sociale d’acheteurs se transforme alors en Ligue sociale d’acheteurs de France dont Henriette Brunhes laisse volontairement la direction à deux catholiques sociaux, Jacques Tourret à Lyon et Maurice Deslandres à Dijon [22]  Jacques Tourret (1881-1963) est un avocat lyonnais,... [22] .

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L’importance quantitative de cette ligue est difficile à évaluer mais elle semble avoir eu un certain écho avant sa disparition pendant la première guerre mondiale. Affichant 1 200 membres en 1904, la LSA compte en fait en 1908 environ 600 membres individuels dont le tiers adhère dès janvier 1904 – 230 (dont 160 femmes) paient en effet leur cotisation en 1905 – et plusieurs centaines de membres provenant de cotisations de groupes (Association pour la protection légale des travailleurs, Fédération centrale des travailleurs du livre). Devenue LSA de France, l’organisation affiche en 1914 30 sections et 4 500 membres cotisants [23]  AN, 615 AP 72, Comte d’Haussonville, « Une nouvelle... [23] .

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La Ligue sociale d’acheteurs participe à l’essor particulièrement dynamique des associations féminines catholiques au début du 20e siècle, dans la mouvance de Rerum Novarum. Alors que l’Église catholique se sent menacée, suite à la séparation de l’Église et de l’État, et que le paysage scolaire est bouleversé au détriment des catholiques, un secteur éducatif reste prédominant : l’éducation populaire et les œuvres extrascolaires. Son développement s’appuie sur la conception valorisée par les catholiques du « rôle social de la femme » [24]  Sylvie Fayet-Scribe, Associations féminines et catholicisme…,... [24] . L’ouvrage de Max Turmann, Initiatives féminines, qui paraît en 1905, témoigne de ce « réveil des énergies féminines ». Il consacre un chapitre au « rôle social des femmes de condition aisée » et s’appuie sur l’exemple d’Henriette Brunhes [25]  Max Turmann, Initiatives féminines, Paris, Librairie... [25] . Parmi ces associations, et à côté des œuvres de piété aux effectifs impressionnants, la Ligue des femmes françaises (LFF) est fondée à Lyon en 1901 dans la matrice du catholicisme intransigeant, par des femmes du monde choquées par l’expulsion des congrégations enseignantes qui porte atteinte à leur mission d’éducatrices. En 1902, la Ligue patriotique des Françaises (LPDF) naît d’une scission d’avec cette Ligue des femmes françaises ; ses sympathies politiques se situent vers l’Action libérale populaire [26]  Évelyne Diebolt, « Les femmes catholiques : entre Église... [26] . Autrement dit, « derrière une histoire mouvementée de scissions et d’alliances, se profile en arrière-fond une passionnante histoire de femmes bourgeoises qui se mobilisent sur la scène publique et font leur “entrée en politique” » en organisant des congrès ou des pétitions. Les femmes de la LSA font, elles aussi, leur entrée en politique en… prônant la réforme des modes de consommation. Considérer la consommation comme un mode d’action politique pour les femmes constitue une autre modalité de cet « éveil à la modernité politique » [27]  Bruno Dumons, « Mobilisation politique et ligues féminines... [27] .

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Dans ce cadre, la LSA témoigne plus précisément, comme d’autres organisations féminines catholiques qui se créent au tournant du 20e siècle, du passage de la charité à l’action sociale [28]  Bernard Plongeron et Pierre Guillaume (dir.), De la... [28] . Créée peu après la Ligue d’action sociale, fondée en 1900 par Jeanne Chenu (1861-1939), elle entend, elle aussi, se démarquer de la tradition des dames patronnesses en se voulant un centre intellectuel d’éducation sociale de la femme [29]  AN, 615 AP 77, Conférence de Jean Brunhes sur « L’action... [29] . Henriette Brunhes et les animatrices de la LSA parisienne de la première heure – la baronne Georges Brincard, fille d’Henri Germain, fondateur du Crédit Lyonnais, dite « Mirzel », Madame Ludovic de Contenson, Apolinne de Gourlet, et d’autres femmes de la haute bourgeoisie et de la noblesse présentes dans le Bottin Mondain, dont les maris sont parfois proches de la droite nationaliste [30]   Bottin mondain, Paris, 1904. Ludovic de Contenson... [30]  – sont nourries de la tradition philanthropique (elles aident elles-mêmes financièrement leurs « protégées ») ; mais elles insistent sur la rupture que constitue la nouvelle ligue : la justice doit passer avant la charité [31]  AN, 615 AP 74, courrier de Suzanne Perdrieux à Henriette... [31] . Plusieurs influences favorisent cette rupture. La première est celle du milieu catholique social, et du Sillon en particulier, qui « s’efforce d’agir sur les milieux catholiques par une action de formation de façon à les rendre plus aptes à un travail social utile » [32]  AN, 615 AP 77, tract sur le Sillon, s.d. [32] . Cette influence religieuse est liée à l’influence intellectuelle de John Ruskin auquel Henriette Brunhes consacre un ouvrage [33]  Henriette Jean Brunhes, Ruskin et la Bible. Pour servir... [33] . S’y ajoute le poids du milieu universitaire auquel appartiennent le géographe Jean Brunhes et d’autres ligueurs de son entourage. La « méthode scientifique positive » (et les méthodes de « charité scientifique » qui en découlent) [34]  AN, 615 AP 74, Jean Brunhes, « La réalisation positive... [34] , la mobilité internationale des universitaires (via les congrès internationaux) [35]  Cf. à ce sujet Anne Rasmussen, L’internationale scientifique... [35] , le développement de l’économie sociale et de la géographie économique vont nourrir les modes d’action et les prises de position de la LSA. Enfin, l’influence des réformateurs de tous ordres incite les membres de la LSA à se préoccuper du monde du travail. En effet, le début du 20e siècle est une période où anciens et nouveaux notables, philanthropes, fonctionnaires et élus de la République se retrouvent autour de problèmes sociaux multiples et de nouvelles méthodes pour les résoudre. Au nom de la science et de l’intérêt général, une « nébuleuse réformatrice » prend corps entre l’Exposition universelle de 1889 et la première guerre mondiale. Cette nébuleuse traite de questions diverses qui vont de l’hygiène sociale à la protection du travail en passant par la charité et l’urbanisme. La LSA est au cœur des réseaux, des débats et des méthodes qui en découlent [36]  Christian Topalov (dir.), Laboratoires du nouveau siècle.... [36] .

◦ Le régime de l’enquête incessante

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Nourrie de ces différentes influences, la LSA exige que ses membres s’informent sur les modes de production des biens qu’ils achètent. Cette information va se faire grâce au procédé de l’enquête, formalisation de pratiques déjà mises en œuvre par d’autres ligues féminines comme la Ligue patriotique des Françaises [37]  Christine Rater-Garcette, La professionnalisation du... [37] . Comme les tracts ou le bulletin de la LSA, qui affirment que chacun peut devenir un enquêteur bénévole [38]  BMD, LSA, tract n° 1, janvier 1903, éd. de 1906 ; Bulletin... [38] , Henriette Brunhes prône « le régime de l’enquête incessante » [39]  Musée social, Henriette Brunhes, « La ligue sociale... [39] . Elle propose une sorte de mode d’emploi des enquêtes : un chef de groupe réunit quelques collaborateurs. Il s’informe de la littérature concernant la question, répartit le travail de recherches et établit un premier dossier. Commence alors l’enquête proprement dite, qui consiste à pénétrer, grâce à ses relations personnelles et « avec délicatesse », dans l’atelier ou le magasin choisis, et à questionner « discrètement ». Le chef de groupe élabore ensuite le manuscrit final de l’enquête, composé « de faits et de chiffres prouvés par des sérieuses références » [40]  AN, 615 AP 82, courrier d’Henriette Brunhes à Mme Audollent,... [40] .

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Plusieurs enquêtes sont menées selon cette méthode par des petits groupes de ligueuses tandis que des carnets et des formulaires d’enquêtes sont distribués à tous les membres de la Ligue. Dans les premières années à Paris, plusieurs enquêtes sont conduites sur les « marmitons-pâtissiers », sur les blanchisseries ou sur le logement des domestiques. L’enquête principale, qui mobilise à la fois Henriette Brunhes et d’autres ligueuses, concerne les ateliers de couture. Elle aboutit à la constitution de « listes blanches » de couturières qui s’engagent à ne pas faire travailler le personnel normalement au-delà de 7 heures du soir et jamais au-delà de 9 heures du soir, même aux « époques de presse », à ne pas donner aux ouvrières de travail à terminer chez elles le soir et à ne pas les faire travailler le dimanche [41]  AN, 615 AP 76, feuilles d’engagement des couturières... [41] .

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Considérant l’enquête comme un préalable indispensable à l’action, les ligueuses sont fortement influencées par le mouvement leplaysien [42]  Les noms d’Henriette et Jean Brunhes sont en effet... [42] , et plus précisément par la méthode de l’enquête monographique empirique réactualisée par Pierre de Maroussem (1862-1937). Docteur en droit formé à « l’école des voyages » de Le Play, administrateur de la Société d’économie sociale, c’est le premier sociologue leplaysien à bénéficier d’une réelle reconnaissance de l’Université : il est autorisé en effet par les professeurs de la faculté de droit à ouvrir un cours libre sur « la vie morale et matérielle de l’ouvrier du bâtiment à Paris d’après la méthode des monographies de famille ». Il cherche à établir une carte des métiers français, et s’appuie sur des enquêtes personnelles qu’il effectue notamment pour l’Office du travail. Il institue aussi un groupe « pratique » des questions ouvrières où il forme des étudiants à la méthode monographique [43]  Antoine Savoye, Les débuts de la sociologie empirique.... [43] . S’affranchissant de la monographie leplaysienne stricto sensu, Pierre de Maroussem insiste sur la complémentarité des recherches documentaires et de l’investigation sur le terrain par visites et interviews [44]  Antoine Savoye, « La monographie sociologique : jalons... [44] . On retrouve précisément cette diversité des méthodes d’enquête chez les ligueuses de la LSA. En novembre 1903, la LSA demande à Pierre de Maroussem de faire un cours au Collège libre des sciences sociales à Paris sur « l’éducation de l’acheteur par l’enquête ». Portant principalement sur les industries du vêtement, de l’alimentation et de l’habitation, ce cours comprend des leçons théoriques, des discussions à la suite des cours et des visites sociales [45]  Musée social, Henriette Brunhes, « La ligue sociale... [45] .

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Les enquêtes des ligueuses de la LSA ne sont pas sans limites et elles n’appliquent pas formellement un protocole qui aurait été établi par Pierre de Maroussem : elles se contentent le plus souvent d’aller questionner les patrons et les croient quasiment sur parole, laissant parfois le questionnaire à remplir et le récupérant plus tard, ne réfléchissant pas à la représentativité des magasins enquêtés. Mais ces enquêtes ont pour première conséquence de transformer la manière de voir des enquêteuses. La baronne Brincard le dit par exemple lorsqu’elle présente son enquête sur les « marmitons-pâtissiers » : son idée du « petit bonhomme joyeux et insouciant » s’est vite transformée lorsqu’elle s’est intéressée à leurs conditions de vie et de travail [46]  AN, 615 AP 67, rapport de la baronne Brincard sur « Les... [46] . Ce « régime de l’enquête incessante » constitue en outre un mode d’information et donc de formation des femmes bourgeoises au monde social, une manière de « sortir » dans la sphère publique, d’acquérir une certaine expertise et d’avoir des expériences de prise de parole [47]  Michelle Perrot, « Sortir », dans Geneviève Fraisse... [47] . Enfin, ces enquêtes débouchent sur des modes d’action particuliers : d’une part des listes de « bons fournisseurs » et d’autre part des actions de propagande destinées à former de plus nombreux consommateurs. La vie quotidienne devient dès lors une sphère d’action politique et sociale pour les femmes.

◦ Une action sociale au quotidien

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À la suite des enquêtes, l’activité principale de la LSA consiste à informer et à donner des conseils à tous les consommateurs. La responsabilité des consommatrices et la nécessité d’éduquer ces dernières sont en particulier sans cesse rappelées dans les tracts et la revue de la LSA, ainsi que dans des articles divers, parus principalement dans la presse catholique. Les enquêtes et la constitution des listes blanches de « bonnes couturières » n’auraient pas de sens sans une transformation des comportements des consommatrices. Aux engagements des premières répondent ceux de leurs clientes, comme l’explique Henriette Brunhes : « Comment exiger du marchand qu’il réduise les heures de travail de ses employés si vous, consommateur, vous vous obstinez à vouloir que les articles achetés par vous à la fin de la journée vous soient livrés le jour même ! » [48]  Musée social, Henriette Brunhes, « Les ligues de consommateurs »,... [48] .

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Pour inciter les consommateurs à prendre conscience de leurs devoirs, la LSA utilise différents moyens de propagande qui vont des tracts aux affiches en passant par des expositions d’objets, des cartes postales et des calendriers [49]  Le terme de propagande, qui sous-entend une action... [49] . Cette œuvre de propagande peut être comparée aux méthodes et discours utilisés par d’autres groupes comme les ligues néo-malthusiennes qui cherchent à réduire la natalité. Même si les femmes de la LSA sont politiquement et culturellement plus proches des ligues morales et repopulatrices qui s’opposent au mouvement néo-malthusien, leurs tracts rappellent, par le ton le plus souvent impératif qu’ils utilisent et leur typographie, les « papillons » (petits tracts) inventés notamment par des groupes néo-malthusiens comme la Ligue de régénération humaine. Ces papillons ont ensuite été repris par les syndicalistes et les militants politiques de droite comme de gauche. Certains papillons syndicaux font d’ailleurs eux aussi appel à la contribution des consommateurs [50]  Cf. les papillons syndicaux de différentes fédérations... [50] . La Fédération nationale des ouvriers coiffeurs s’adresse par exemple à la même époque – dans les années 1910 – aux consommateurs en leur conseillant : « N’allez pas chez les coiffeurs après 4 heures le dimanche, vous seriez mal rasés ». De même, une association de postiers édite des papillons proclamant « Pour le repos du dimanche des postiers – à ne pas distribuer le dimanche » [51]  Patrick Fridenson, « Le conflit social », art. cité,... [51] . La LSA semble s’inspirer de ces papillons et les transformer en ajoutant parfois un ton dramatique sur les conséquences de certains actes de consommation.

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Les expositions d’objets faits par des travailleuses à domicile font aussi partie des moyens de propagande de la ligue. En 1908, d’importantes expositions d’objets confectionnés à domicile ont déjà eu lieu dans différentes villes – Berlin, Londres, Oxford, Philadelphie… –, l’une d’entre elles ayant été organisée en mars 1908 par la consumers’league de New York. La LSA propose alors que chaque ligueuse possède une valise d’« objets fabriqués à domicile dans de mauvaises conditions, en ayant soin d’épingler, sur chacun d’eux, une note indiquant la durée du travail et le salaire » [52]  AN, 615 AP 68, Bulletin des LSA, 1908. [52] . L’image est également mobilisée sur les cartes postales éditées par la ligue. Les intérieurs ouvriers représentés sur ces cartes postales paraissent certes aux ligueuses qui choisissent les photographies « plus luxueux que la réalité » mais elles font elles-mêmes observer que, « dans la plupart des bouges où travaillent les ouvrières, il serait bien impossible de prendre des photos faute de lumière » [53]  AN, 615 AP 74, courrier de la baronne Brincard à Henriette... [53] . Les affiches constituent elles aussi des appels plus directs aux « Acheteurs ! Acheteuses ! » : elles leur demandent, notamment pendant les fêtes de fin d’année, de ne pas acheter le samedi après-midi, ni après 5 heures du soir les autres jours de la semaine, ni enfin au dernier moment durant les deux dernières semaines de décembre [54]  AN, 615 AP 71, affiche de la LSA, Section de Lyon,... [54] .

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À côté des moyens traditionnels de propagande, des conférences et des articles de presse, un calendrier diffusé à plusieurs milliers d’exemplaires résume la nature des conseils donnés aux acheteurs et acheteuses : il s’agit de calquer son calendrier d’achat sur les contraintes du monde du travail. Le calendrier précise pour chaque mois quelles sont les professions qui « chôment » ou celles qui sont au contraire en « période de presse », et il en déduit les « meilleures » pratiques de consommation. Par exemple, les tailleurs chôment en janvier, tandis que le travail diminue chez les couturières, et le calendrier conseille : « Faisons faire de suite nos réparations de vêtements de printemps » [55]  AN, 615 AP 67, calendrier de la LSA (1912). [55] . C’est dans ce cadre que la ligue incite fortement les consommateurs à ne pas aller faire d’achats le dimanche. Elle s’inscrit dans un mouvement – la « réinvention du dimanche » – lancé par les catholiques vers 1880 pour défendre le dimanche comme jour de repos. Les catholiques ont été rejoints, à partir de 1889, date de création de la Ligue populaire pour le repos le dimanche avec laquelle la LSA fusionne en 1910, par les philanthropes puis par les syndicats d’employés de commerce et les syndicats ouvriers [56]  Robert Beck, Histoire du dimanche de 1700 à nos jours,... [56] .

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On le voit, l’action sociale de la femme doit se faire dans chaque acte de sa vie quotidienne : chez elle, à la campagne ou en voyage, dans ses relations avec ses enfants, ses domestiques ou ses fournisseurs [57]  AN, 615 AP 74, notes volantes d’Henriette Brunhes pour... [57] . Cette réforme quotidienne des pratiques d’achat est présentée comme plus efficace que les traditionnels actes de charité plus épisodiques [58]  AN, 615 AP 76, Henriette Brunhes, « L’exemple des Américaines »,... [58] . Par ailleurs, ces conseils font la promotion de normes comportementales : il faut savoir prévoir (plusieurs mois à l’avance pour les gros achats, quelques jours pour éviter de faire ses achats le samedi) et savoir régler ses notes [59]  Bonnie G. Smith, Les bourgeoises du Nord, 1850-1914,... [59] . Les campagnes menées par la LSA sont elles-mêmes saisonnières : décembre et janvier sont par exemple considérés comme une période de « surmenage » en raison des fêtes et c’est aussi une période de travail intensif pour les ligueuses [60]  AN, 615 AP 73, lettre circulaire d’Henriette Brunhes... [60] .

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Dans une société qui ne donne pas le droit de vote aux femmes, Henriette Brunhes et les ligueuses qui l’entourent construisent à la LSA un mode d’action politique particulier, fondé sur l’éducation et sur la réforme quotidienne des modes de consommation et de vie. Ce mode d’action apparaît complémentaire de celui des hommes catholiques sociaux actifs dans d’autres groupes de pression et au Parlement [61]  Cf. notamment des groupes de pression ou associations... [61] . La LSA se distingue aussi d’autres ligues de femmes catholiques beaucoup plus réticentes à une collaboration avec l’État et des syndicats ouvriers, même réformistes. Les pratiques éducatives promues et l’utilisation des médias tels que la presse ou les affiches semblent s’inspirer des méthodes de la publicité commerciale qui commencent à se développer au même moment. Pourtant les ligueurs et les ligueuses sont aussi très critiques vis-à-vis des transformations dans la sphère de la consommation, des nouvelles pratiques de vente et de publicité et de la démocratisation de l’accès à certains biens.

◦ La ligue ennemie de la réclame ?

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Les publicitaires, les entrepreneurs ou les dirigeants de grands magasins ne sont pas les seuls à s’exprimer sur les nouvelles pratiques de vente et sur la culture de consommation qui se met en place à Paris et dans les grandes villes (notamment touristiques) au début du 20e siècle. Comme le montrent les associations et individus critiques face à ces nouvelles pratiques, l’arrivée des affiches sur les murs, la transformation des grands boulevards, la multiplication des grands magasins ou des cafés-concerts, la diffusion de nouvelles méthodes de vente ou de produits bon marché suscitent un grand nombre de réactions [62]  Sur le Paris du tournant du siècle et les critiques... [62] . Certaines associations telles que la Société française pour la protection des paysages de France, le Touring-Club de France ou la Commission du Vieux Paris adoptent, par exemple, une conception très critique vis-à-vis de la publicité et de l’affiche qui défigurent le centre des villes et les paysages. Leur position n’est pas sans ambiguïté puisqu’elle consiste à défendre contre les affiches les paysages et le cœur des villes, mais aussi à en faire des objets dignes de commercialisation pour le tourisme, en utilisant des affiches et de la publicité pour les vendre [63]  Marie-Emmanuelle Chessel, La publicité…, op. cit.,... [63] .

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Dans le même contexte, derrière les nouvelles normes de consommation proposées par la LSA se profile la défense d’un univers – celui des « femmes du monde », qui s’inscrit dans « l’espace de la noblesse » [64]  Monique de Saint-Martin, L’espace de la noblesse, Paris,... [64]  – appelé à disparaître partiellement. La LSA montre une volonté de différenciation face à l’arrivée de nouvelles pratiques de consommation et à la diffusion de produits bon marché destinés à une nouvelle bourgeoisie. La baronne Brincard critique par exemple les dépenses de celles qui n’ont pas les moyens d’acheter et la recherche effrénée de la « bonne occasion » [65]  Baronne Georges Brincard, Le prix des « bonnes occasions »,... [65] . Certaines innovations commerciales proposées par les grands magasins sont rejetées à la LSA en raison des conséquences sociales qu’elles sont susceptibles d’avoir sur les employées : le « rendu » leur ferait par exemple perdre leur temps et leur guelte. Le refus du « bon marché » va de pair avec une critique de la mode et une fidélité aux pratiques et aux rythmes saisonniers traditionnels de la bourgeoisie. Maurice Deslandres, auteur d’un ouvrage de référence sur la LSA, n’a pas de mots trop durs pour fustiger la mode et ses conséquences économiques et sociales [66]  Maurice Deslandres, « La mode. Ses conséquences économiques... [66] .

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Les membres de la LSA ont eux aussi un discours très critique vis-à-vis de la publicité et de la nouvelle culture de consommation. Ils sont sans doute à cet égard influencés par un Jean Lahor ou par un Georges Benoît-Lévy, deux penseurs et réformateurs de la ville, dans le sillage de l’Art Nouveau, qui font partie des correspondants d’Henriette Brunhes. Jean Lahor alias docteur Henri Cazalis (1840-1909), fondateur d’une Société française pour la protection des paysages de France prônant la réglementation de l’affichage, a été aussi l’un des créateurs de la Ligue de la patrie française, qui défend le retour d’un Vieux Paris non corrompu par la commercialisation. L’apparition à Paris d’une nouvelle culture de consommation donne en effet lieu à de vives réactions de la part des perdants de cette transformation. De petits commerçants et artisans, qui rejoignent des élites traditionnelles se sentant elles aussi menacées par la transformation du champ culturel, se rejoignent autour d’une droite nationaliste [67]  Philippe G. Nord, op. cit., p. 450 et Jean-Pierre Rioux,... [67] . Georges Benoît-Lévy, secrétaire général de l’Association des cités-jardins, participe quant à lui à la Délégation permanente des sociétés intéressées à la beauté de Paris et des environs rassemblant des associations parisiennes, des défenseurs du tourisme et des régionalistes [68]  Susanna Magri, « Du logement monofamilial à la cité-jardin.... [68] . Membre actif de la LSA dès 1903, il suggère à Henriette Brunhes des actions, signale tel grand magasin ou telle blanchisserie à visiter, fait la promotion de la ligue chez ses amis, etc. [69]  Cf. courriers de Georges Benoît-Lévy à Henriette Brunhes :... [69] Il se dit « en principe ennemi des prospectus et des affiches » et Henriette Brunhes lui répond : « Je suis comme vous si ennemie de la réclame bruyante que je préfère travailler un an encore, rendre la LSA vraiment efficace et forte, avant d’aller clamer son nom dans les rues » [70]  AN, 615 AP 73, courrier d’Henriette Brunhes à Georges... [70] .

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Pourtant la position de la LSA et de ses promoteurs n’est pas simple. Dans le sillage d’hygiénistes tels que Paul Juillerat, chef du service technique de l’assainissement et de l’habitation et promoteur du « casier sanitaire » à la ville de Paris, et de sa femme Alice, inspectrice du travail et ligueuse chargée des enquêtes sur le logement à la LSA, ils sont sensibles à la nécessité de plus en plus affirmée d’« assainir » les lieux de travail et les habitations [71]  Sur le rôle d’Alice Paul Juillerat, cf. principalement... [71] . Dans ce cadre, ils défendent aussi – sans trop l’avouer – leurs stricts intérêts de consommateurs, par exemple dans la lutte contre le travail à domicile : « Acheter des vêtements dont on ne connaît ni le prix de façon ni l’origine, c’est toujours favoriser l’exploitation des ouvriers et des ouvrières à domicile ; c’est parfois même acheter la tuberculose, la diphtérie, la scarlatine et les ramener chez soi » [72]  BMD, LSA, Tract n° 5, mai 1906. [72] . Les membres de la ligue considèrent que des associations telles que le Touring-Club de France – qui publie des listes d’hôtels se conformant à leurs prescriptions d’hygiène, de confort et de tarif [73]  « Une récente étude de Charles Gide sur les ligues... [73]  – constituent des modèles pour informer et éduquer les consommateurs. Par ailleurs, la LSA utilise des méthodes au cœur de la société de consommation en gestation : la marque et la publicité. Les ligueurs tentent tout d’abord de créer un « label », une marque de fabrique pour reconnaître les biens produits dans des conditions sociales acceptables, et leurs listes blanches constituent bel et bien des moyens de « réclame désintéressée et gratuite » ou de « publicité sociale » [74]  AN, 619 AP 79, Henriette Brunhes, « Ce que les ligues... [74] . Cette réclame s’adresse notamment aux consommatrices venues d’Outre-Atlantique puisque les listes blanches françaises sont distribuées dans les meetings des ligues de consommateurs américaines. La LSA s’empresse de le faire savoir en publiant un tract intitulé « La réclame internationale » [75]  BMD, LSA, Tract n° 6, La réclame internationale, juillet... [75] .

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Ainsi, malgré un discours critique qui vise à défendre un monde bourgeois traditionnel avec son rythme propre réformé à l’aune de la « responsabilité sociale » des acheteurs, la LSA participe à la formation de ses membres et les prépare à se situer dans une société de consommation en pleine transformation. Bien qu’ouvertement critiquée, la publicité est l’un des principaux outils de la LSA, qui diffuse ses propres normes relatives aux produits et aux entreprises. Tout comme les coopératives de consommation, ces associations alternatives et critiques participent ainsi de manière paradoxale à l’apprentissage de la culture de consommation, renforçant involontairement ce qui apparaît comme un véritable « processus de civilisation », complexe, multiforme et terriblement puissant [76]  Marie-Emmanuelle Chessel, « From America to Europe :... [76] .

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Au-delà de l’analyse de ses principaux modes d’action et de ses rapports avec la société de consommation, la Ligue sociale d’acheteurs permet d’interroger à nouveau les liens entre l’histoire de la consommation, du travail, des femmes, du catholicisme social et de la « nébuleuse réformatrice ». L’étude complète de cette ligue permettra sans doute de revisiter l’image que l’historiographie a des ligues féminines françaises, le plus souvent considérées comme moins puissantes que leurs équivalentes américaines ou anglaises. En France, les initiatives féminines, en particulier catholiques, semblaient avoir été méprisées par la « République radicale » qui excluait les femmes de la vie politique [77]  Judith G. Coffin, The Politics of Women’s Work…, op. cit.,... [77] . Or il ne faudrait pas sous-estimer l’importance des mouvements catholiques de femmes en général et de la LSA en particulier. Tout d’abord, les actions au sein de cette ligue – que ce soient les enquêtes sociales, le travail quotidien de type « charitable » ou le travail militant avec des « réformateurs sociaux » – constituent des moyens de formation et d’information particulièrement importants pour les femmes bourgeoises qui l’animent. Par ailleurs, de telles initiatives constituent de véritables modes d’action politique pour des femmes qui ne revendiquent pas ouvertement le droit de vote – la LSA ne prend pas position sur cette question mais Henriette Brunhes fera partie du conseil consultatif de l’Union française pour le suffrage des femmes [78]  Cf. AN, 615 AP 71, courrier de Jeanne E. Schmahl à... [78]  – tout en ne souhaitant pas non plus se confiner à l’action charitable. La LSA apparaît dès lors dans une position intermédiaire entre un milieu catholique conservateur et anti-féministe et un milieu féministe plutôt réticent face aux catholiques. Tout en défendant en parole une conception traditionnelle de la femme et de la famille, les ligueuses proposent en acte une nouvelle vision de l’action des femmes dans la sphère publique. Le catholicisme apparaît ici moins comme un embrigadement que comme un levier pour de nouveaux modes d’action politique, fondés sur un engagement individuel complémentaire de l’acte législatif et du lobbying ou sur la politique sociale qui appartient alors aux hommes [79]  Christine Bard, « L’apôtre sociale et l’ange du foyer :... [79] . Comme d’autres associations – par exemple l’Union féminine civique et sociale (UFCS) en France dans l’entre-deux-guerres, la Women’s Cooperative Guid (WCG) en Angleterre ou la League of Women Voters (LWV) américaine –, la LSA utilise ce qui est alors considéré comme une spécificité féminine (ici la consommation) pour étendre l’autonomie des femmes et mettre en place de nouvelles relations avec les hommes et leurs actions politiques [80]  Naomi Black, Social Feminism, Ithaca-Londres, Cornell... [80] .

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Les femmes de la LSA participent elles aussi à la naissance d’une culture politique démocrate-chrétienne particulièrement ambivalente, conservatrice sur certains points, novatrice sur d’autres. On le sait, même s’ils acceptent la République, les catholiques sociaux professent une vision du monde issue du catholicisme intransigeant : refus de l’individualisme, défense de la famille, recherche d’une troisième voie entre le libéralisme et le socialisme, anti-industrialisme, anticapitalisme coloré d’antisémitisme [81]  Jean-Marie Mayeur, Catholicisme social et démocratie... [81] . La vision de la femme que proposent les ligueuses de la LSA prend place dans cette conception traditionnelle de la famille et de la société. Toutefois, le milieu dans lequel s’insère la LSA est le courant réformiste du catholicisme social (celui des semaines sociales ou du Sillon), qui représente la ligne catholique en fin de compte la moins critique à l’égard du capitalisme et de la République [82]  Jean-Marie Mayeur, Catholicisme social et démocratie... [82] . C’est dans cette position intermédiaire entre conservation et réforme que les femmes de la LSA agissent. La LSA prône dans ce cadre une réforme individuelle et quotidienne des modes de consommation, sur des critères sociaux et non sur la base des simples intérêts des consommateurs, grâce à divers moyens d’éducation et de propagande. Sur ces points, elle fait singulièrement écho aux pratiques des mouvements consuméristes proches de la « nouvelle gauche » au début du 21e siècle. Les modes d’action de la LSA semblent partiellement à l’origine du « commerce équitable » et de la consommation engagée actuelle : la LSA détourne déjà en effet les outils de communication mis en place par les entreprises pour diffuser un message critique sur leurs pratiques sociales.

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Notes

[1]

Naomi Klein, No logo. La tyrannie des marques, Arles, Actes Sud, Montréal, Leméac, 2001 ; Jonah Peretti, « My Nike media adventure », The Nation ( www. thenation. com ), 9 avril 2001.

[2]

Sur le collectif de l’éthique sur l’étiquette, cf. Franck Cochoy, « The Work of Globalization : How Standardization May Impact the Globalization of Work », in Jean-Claude Barbier et Elize van Zyl (eds), Globalization and the world of work. A French South African perspective, Paris, L’Harmattan, 2002, p. 83-96. Le « consumérisme politique » a fait l’objet d’un colloque international à la City University of Stockolm du 31 mai au 3 juin 2001 (« International Seminar on Political Consumerism », actes à paraître sous la direction de Michèle Micheletti).

[3]

Sur la culture politique démocrate-chrétienne : Jean-Luc Pouthier, « Émergence et ambiguïtés de la culture politique démocrate chrétienne », in Serge Berstein (dir.), Les cultures politiques en France, Paris, Le Seuil, 1999, p. 285-314.

[4]

Cf. par exemple : Lendol Calder, Financing the American Dream. A Cultural History of Consumer Credit, Princeton, Princeton University Press, 1999 ou Ellen Furlough, Carl Strikwerda (eds.), Consumers against Capitalism ? Consumer Cooperation in Europe, North America, and Japan, 1840-1990, Lanham, Rowman & Littlefield Publishers, 1999.

[5]

Leora Auslander, Taste and Power. Furnishing Modern France, Berkeley, University of California Press, 1996, p. 256.

[6]

Sur les signes de la consommation de masse dans la culture au début du 20e siècle, cf. l’analyse fondée sur des sources littéraires de Rosalind H. Williams, Dream Worlds. Mass Consumption in Late Nineteenth-Century France, Berkeley, University of California Press, 1982 et surtout Lisa Tiersten, Marianne in the Market. Envisioning Consumer Society in Fin-de-Siècle France, Berkeley, University of California Press, 2001.

[7]

Sur la culture de consommation à l’époque moderne, cf. par exemple John Brewer and Roy Porter (eds.), Consumption and the World of Goods, Londres, Routledge, 1993 ou Daniel Roche, Histoire des choses banales. Naissance de la consommation 17e-19e siècles, Paris, Fayard, 1997. Pour le 20e siècle, cf. par exemple Susan Strasser et al., Getting and Spending. European and American Consumer Societies in the Twentieth Century, Cambridge, Cambridge University Press, 1998.

[8]

Sur les « bourgeoises qui ne travaillent pas », cf. Christine Bard, Les filles de Marianne. Histoire des féminismes 1914-1940, Paris, Fayard, 1995, p. 268 et le premier travail sur la LSA, Sylvie Fayet-Scribe, Associations féminines et catholicisme, 19e-20e siècles, Paris, Éditions ouvrières, 1990, p. 113.

[9]

Bibliothèque Marguerite Durand (BMD), dossier LSA, statuts de la LSA de Paris, 27 décembre 1902 ; Archives nationales (AN), Fonds Mariel Brunhes-Delamarre (archives Jean Brunhes), 615 AP 76, Henriette Brunhes, « L’exemple des Américaines. Histoire résumée des ligues de consommateurs aux États-Unis », article, 1903. Je remercie Christine Nougaret (section des archives privées aux Archives nationales) ainsi que Béatrice Delamarre-Levard et Jean-François Delamarre (petits-enfants d’Henriette et Jean Brunhes) qui m’ont facilité l’accès à ce fonds d’archives.

[10]

AN, 615 AP 67, intervention d’Henriette Brunhes lors de la 3e assemblée générale de la LSA, 3 avril 1903.

[11]

Élise Hoskier, portrait religieux par Morten Pontoppidan, traduction française, Paris, Librairie C. Delagrave, 1907 ; Robert Hentsch, De mère en fille. Histoire des familles Hoskier, Appert, Girod, Hentsch, Neuilly, Robert Hentsch éditeur, 1997 ; René Girault, Emprunts russes et investissements français en Russie 1887-1914, Paris, Comité pour l’histoire économique et financière de la France, 1999, p. 161-162. Les sœurs d’Henriette épousent le marquis Maurice d’Elbée, Eugène Roland-Gosselin, Camille Bellaigue et le baron Eugène Bodin de Galembert.

[12]

Sylvie Fayet-Scribe, « Henriette Jean Brunhes », in Geneviève Poujol et Madeleine Romer (dir.), Dictionnaire biographique des militants 19e-20e siècles. De l’éducation populaire à l’action culturelle, Paris, L’Harmattan, 1996, p. 61-62 ; AN, 615 AP 76, éléments biographiques rassemblés par Mariel Brunhes-Delamarre.

[13]

Kathryn K. Sklar, « The Consumers’ White Label Campaign of the National Consumers’ League, 1898-1918 », in Susan Strasser et al., Getting and Spending…, op. cit., p. 17-35 ; Landon R.Y. Storrs, Civilizing Capitalism. The National Consumers’ League, Women’s Activism, and Labor Standards in the New Deal Era, Chapel Hill-Londres, The University of North Carolina Press, 2000, p. 13-40.

[14]

Le terme de catholicisme social s’impose après l’encyclique Rerum Novarum (1891) et surtout à partir du tournant du siècle. En témoigne la parution de deux ouvrages devenus classiques : Georges Goyau, Autour du catholicisme social, Paris, Perrin, 1897-1912 et Max Turmann, Le développement du catholicisme social depuis l’encyclique Rerum Novarum. Idées directrices et caractères généraux, Paris, Alcan, 1900. Il est aussi devenu un concept opératoire utilisé par les historiens pour décrire le « rayonnement et l’influence de l’Église dans la société », et plus précisément une doctrine, avec un programme et des moyens. Il constitue l’ensemble des réflexions, des idées, des initiatives et des réalisations inspirées par la volonté de l’Église de résoudre alors la question sociale. Cf. Jean-Marie Mayeur, Catholicisme social et démocratie chrétienne. Principes romains, expériences françaises, Paris, Éditions du Cerf, 1986, p. 7-10. Cf. aussi, sur le terreau et les premières initiatives, Jean-Baptiste Duroselle, Les débuts du catholicisme social en France (1822-1870), Paris, Presses universitaires de France, 1951.

[15]

Bernard Kalaora et Antoine Savoye, Les inventeurs oubliés. Le Play et ses continuateurs aux origines des sciences sociales, Seyssel, Champ Vallon, 1989, p. 31.

[16]

Jean-Louis Tissier, « Jean Brunhes », dans Jacques Julliard et Michel Winock, Dictionnaire des intellectuels français, Paris, Seuil, 1996, p. 195-196 ; Jérôme Grondeux, « Georges Goyau », dans François Laplanche (dir.), Les sciences religieuses, vol. 9, Dictionnaire du monde religieux de la France contemporaine, Paris, Beauchesne, 1996, p. 292.

[17]

« Jean Brunhes », dans Christophe Charle et Eva Telkes, Les professeurs du Collège de France, 1988, vol. 73, p. 41-43. Le Sillon est un rassemblement de jeunes démocrates catholiques autour de Marc Sangnier (1873-1950). S’appuyant sur la doctrine du ralliement à la République prônée par le pape Léon XIII, ils s’inspirent aussi de son encyclique Rerum Novarum qui convie les catholiques à mettre en pratique, dans les relations économiques et sociales, les préceptes évangéliques. Cf. notamment sur les « semaines sociales », Christian Ponson, Les catholiques lyonnais et la chronique sociale (1892-1914), Lyon, Presses universitaires de Lyon, 1979.

[18]

Fribourg se veut en effet une métropole catholique depuis la fondation par l’évêque Mermillod en 1884 de l’Union de Fribourg, organe d’études sociales internationales marqué par l’opposition au libéralisme et par la création en 1889 de l’université catholique internationale de Fribourg, en liaison étroite avec le Pape Léon XIII. Avec l’université, bon nombre d’œuvres catholiques internationales naissent à Fribourg ou s’y installent. Cf. Roger Aubert (dir.), Dictionnaire d’histoire et de géographie ecclésiastiques, 19, Paris, 1981, p. 43-56.

[19]

Geneviève Poujol, « Max Turmann », in Geneviève Poujol et Madeleine Romer (dir.), Dictionnaire biographique des militants 19e-20e siècles, op. cit., p. 367-68.

[20]

Le Musée social, qui existe toujours, est une fondation privée lancée par le comte de Chambrun en 1895. Au début du 20e siècle, ses activités sont diverses : enquêtes, missions, sections d’études, recherches, conservation et consultation de documents, etc. Cf. Colette Chambelland (dir.), Le Musée social en son temps, Paris, Presses de l’ENS, 1998.

[21]

Cf. AN, 615 AP 67, liste de membres proposée dans un courrier de Jules Bergeron, 1er juillet 1905.

[22]

Jacques Tourret (1881-1963) est un avocat lyonnais, d’abord proche du Sillon puis membre actif de la « chronique sociale ». Il sera élu président de la section lyonnaise du Parti démocrate populaire en 1927. Cf. la notice de Roger Voog, in Jean-Marie Mayeur et Yves-Marie Hilaire (dir.), Dictionnaire du monde religieux dans la France contemporaine, sous la direction de Xavier de Montclos, 6, Lyon : Le Lyonnais-Le Beaujolais, Paris, Beauchesne, p. 401 et Christian Ponson, Les catholiques lyonnais et la Chronique sociale…, op. cit. Ce sont Jacques Tourret et Maurice Deslandres qui préparent les nouveaux statuts de la ligue lors des semaines sociales de Bordeaux de 1909. AN, 615 AP 77, statuts révisés et adoptés par l’Assemblée générale du 23 décembre 1909. Nous traiterons ici, sous l’appellation LSA, principalement de la LSA de Paris dont s’occupe directement Henriette Brunhes jusqu’en 1909.

[23]

AN, 615 AP 72, Comte d’Haussonville, « Une nouvelle ligue », Le Gaulois, 28 mars 1904 (le chiffre de 1200 membres a été fourni par Jules Bergeron, courrier à Henriette Brunhes du 11 mars 1904, 615 AP 73) ; 615 AP 67, liste de membres proposée dans un courrier de Jules Bergeron, 1er juillet 1905 ; 615 AP 82, courrier d’Henriette Brunhes à Mme Brincard, s.d. [1908] ; 615 AP 81, « Observations de la LSA relativement à la loi sur le minimum de salaire dans l’industrie à domicile, présentées à la commission sénatoriale le 6 février 1914 », p. 1.

[24]

Sylvie Fayet-Scribe, Associations féminines et catholicisme…, op. cit., p. 34 et p. 43-44 ; Michel Launay, L’Église et l’École en France 19e-20e siècles, Paris, Desclée, 1988.

[25]

Max Turmann, Initiatives féminines, Paris, Librairie Victor Lecoffre, 1905.

[26]

Évelyne Diebolt, « Les femmes catholiques : entre Église et société », dans Kay Chadwick (ed.), Catholicism, Politics and Society in Twentieth-Century France, Liverpool, Liverpool University Press, 2000.

[27]

Bruno Dumons, « Mobilisation politique et ligues féminines dans la France catholique du début du siècle. La Ligue des femmes françaises et la Ligue patriotique des Françaises (1901-1914) », Vingtième siècle. Revue d’histoire, 73, janvier-mars 2002, p. 39-50.

[28]

Bernard Plongeron et Pierre Guillaume (dir.), De la charité à l’action sociale. Religion et société, Paris, Éditions du CTHS, 1995. Cf. surtout Anne Cova, Au service de l’Église, de la patrie et de la famille, Femmes catholiques et maternité sous la IIIe République, Paris, L’Harmattan, 2000, p. 66-70.

[29]

AN, 615 AP 77, Conférence de Jean Brunhes sur « L’action sociale et populaire de la femme contemporaine », 13 mars 1901 ; 615 AP 79, tract n° 15, « Appel aux jeunes filles », LSA, janvier 1912.

[30]

Bottin mondain, Paris, 1904. Ludovic de Contenson est membre de la Ligue de la patrie française et chroniqueur aux Annales de la patrie française (1900-1902). Charles Chenu, le mari de Jeanne Chenu qui appartient aussi à la LSA, est membre de la Ligue des patriotes ; il fut l’avocat attitré des ligueurs pendant et après l’affaire Dreyfus. Cf. Bertrand Joly, « boulangisme », « ligue des patriotes », « mouvements antidreyfusards », « comités antisémites », Dictionnaire biographique et géographique du nationalisme français (1880-1900), Paris, Honoré Champion, 1998, p. 101 et 109.

[31]

AN, 615 AP 74, courrier de Suzanne Perdrieux à Henriette Brunhes, s.d. [1913] ; 615 AP 76, Henriette Brunhes, « L’exemple des Américaines », art. cité.

[32]

AN, 615 AP 77, tract sur le Sillon, s.d.

[33]

Henriette Jean Brunhes, Ruskin et la Bible. Pour servir à l’histoire d’une pensée, Paris, Perrin, 1901.

[34]

AN, 615 AP 74, Jean Brunhes, « La réalisation positive des idées chrétiennes », Revue de Fribourg, 1906.

[35]

Cf. à ce sujet Anne Rasmussen, L’internationale scientifique (1890-1914), doctorat d’histoire, EHESS, 1995.

[36]

Christian Topalov (dir.), Laboratoires du nouveau siècle. La nébuleuse réformatrice et ses réseaux en France, 1880-1914, Paris, Éditions de l’EHESS, 1999.

[37]

Christine Rater-Garcette, La professionnalisation du travail social. Action sociale, syndicalisme, formation 1880-1920, Paris, L’Harmattan, 1996, p. 68-70.

[38]

BMD, LSA, tract n° 1, janvier 1903, éd. de 1906 ; Bulletin de la LSA, 2e trimestre 1906, p. 84.

[39]

Musée social, Henriette Brunhes, « La ligue sociale d’acheteurs », Paris, F. Alcan, 1903, p. 135-136.

[40]

AN, 615 AP 82, courrier d’Henriette Brunhes à Mme Audollent, 10 juillet 1903.

[41]

AN, 615 AP 76, feuilles d’engagement des couturières (1903-1904).

[42]

Les noms d’Henriette et Jean Brunhes sont en effet « particulièrement connus » à La réforme sociale (Bulletin de la Société d’économie sociale) : cf. le numéro de décembre 1901 (AN, 615 AP 74). Jean Brunhes est suffisamment proche des leplaysiens et du groupe de la Science sociale pour qu’ils lui reprochent de ne pas citer assez leurs travaux : Bernard Kalaora et Antoine Savoye, Les inventeurs oubliés…, op. cit., p. 30-33. Sur les liens entre la science sociale et la lutte contre le travail à domicile, cf. aussi Judith G. Coffin, The Politics of Women’s Work. The Paris Garment Trades 1750-1915, Princeton, Princeton University Press, 1996, p. 206-213.

[43]

Antoine Savoye, Les débuts de la sociologie empirique. Études socio-historiques (1830-1930), Paris, Méridiens Klincksieck, 1994, p. 163.

[44]

Antoine Savoye, « La monographie sociologique : jalons pour son histoire (1855-1974) », Les études sociales, 131-132, 1er et 2e semestres 2000, p. 27-28.

[45]

Musée social, Henriette Brunhes, « La ligue sociale d’acheteurs », art. cité, p. 142.

[46]

AN, 615 AP 67, rapport de la baronne Brincard sur « Les marmitons-pâtissiers », 3e assemblée générale, 3 avril 1903.

[47]

Michelle Perrot, « Sortir », dans Geneviève Fraisse et Michelle Perrot (dir.), Histoire des femmes en Occident, t. 4, Le 19e siècle, Paris, Plon, 1991, p. 467-494.

[48]

Musée social, Henriette Brunhes, « Les ligues de consommateurs », rapport présenté à la réunion des revues sociales et catholiques, à Paris, le 16 avril 1901, p. 14-15.

[49]

Le terme de propagande, qui sous-entend une action à but non lucratif, est souvent utilisé à la LSA, mais les mots de publicité ou réclame le sont aussi. Cela correspond à l’usage dans la société du début du 20e siècle, les termes étant différenciés ou non selon les acteurs concernés. Cf. Marie-Emmanuelle Chessel, La publicité. Naissance d’une profession (1900-1940), Paris, CNRS Éditions, 1998, p. 11-12 et p. 200-201.

[50]

Cf. les papillons syndicaux de différentes fédérations de la CGT entre 1908 et 1912, qui présentent des revendications – « Cheminots, préparons-nous à la grève » –, des moyens d’action (sabotage, boycott, grève) et expriment une morale ouvrière en gestation : Patrick Fridenson, « Le conflit social », in André Burguière et Jacques Revel (dir.), Histoire de la France, Paris, Le Seuil, 1990, p. 371 et 380. Sur les mouvements néo-malthusiens, cf. Francis Ronsin, La grève des ventres. Propagande néo-malthusienne et baisse de la natalité française (19e-20e siècles), Paris, Aubier Montaigne, 1980.

[51]

Patrick Fridenson, « Le conflit social », art. cité, p. 371 et 380 (papillons de la collection Michelle Perrot). Je remercie Michelle Perrot pour avoir rendu possible la consultation de cette collection de papillons.

[52]

AN, 615 AP 68, Bulletin des LSA, 1908.

[53]

AN, 615 AP 74, courrier de la baronne Brincard à Henriette Brunhes, s.d. [1913].

[54]

AN, 615 AP 71, affiche de la LSA, Section de Lyon, s.d.

[55]

AN, 615 AP 67, calendrier de la LSA (1912).

[56]

Robert Beck, Histoire du dimanche de 1700 à nos jours, Paris, Éditions de l’Atelier, 1997, p. 267-308 et « C’est Dimanche qu’il nous faut. Les mouvement sociaux en faveur du repos dominical et hebdomadaire en France avant 1906 », Le Mouvement Social, 184, juillet-septembre 1998, p. 23-51.

[57]

AN, 615 AP 74, notes volantes d’Henriette Brunhes pour des conférences, s.d.

[58]

AN, 615 AP 76, Henriette Brunhes, « L’exemple des Américaines », art. cité.

[59]

Bonnie G. Smith, Les bourgeoises du Nord, 1850-1914, Paris, Perrin, 1989.

[60]

AN, 615 AP 73, lettre circulaire d’Henriette Brunhes aux membres de la LSA, 3 novembre 1903.

[61]

Cf. notamment des groupes de pression ou associations tels que l’Association pour la protection légale des travailleurs (où Henriette Brunhes est appelée à présenter la LSA), cf. Rainer Gregarek, « Une législation protectrice : les congrès des assurances sociales, l’Association pour la protection légale des travailleurs et l’Association pour la lutte contre le chômage, 1889-1914 », in Christian Topalov (dir.), Laboratoires du nouveau siècle…, op. cit., p. 317-333.

[62]

Sur le Paris du tournant du siècle et les critiques de la société de consommation, cf. Philippe G. Nord, Paris Shopkeepers and the Politics of Resentment, Princeton, Princeton University Press, 1986 et Lisa Tiersten, Marianne in the market…, op. cit.

[63]

Marie-Emmanuelle Chessel, La publicité…, op. cit., p. 145-165. Sur la Société de protection des paysages de France, cf. Catherine Bertho Lavenir, La roue et le stylo. Comment nous sommes devenus touristes, Paris, Odile Jacob, 1999, p. 241-261.

[64]

Monique de Saint-Martin, L’espace de la noblesse, Paris, Métailié, 1993.

[65]

Baronne Georges Brincard, Le prix des « bonnes occasions », Blois, Imprimeries réunies du Centre, 1905.

[66]

Maurice Deslandres, « La mode. Ses conséquences économiques et sociales », Bulletin des LSA, 1er trimestre 1912, p. 25-37. Les prises de positions de Maurice Deslandres sont analysées par Marjorie A. Beale, The Modernist Enterprise. French Elites and the Threat of the Modernity (1900-1940), Stanford, Stanford University Press, 1999, p. 116-120.

[67]

Philippe G. Nord, op. cit., p. 450 et Jean-Pierre Rioux, Nationalisme et conservatisme. La Ligue de la patrie française. 1899-1904, Paris, Éditions Beauchesne, 1977. Cf. aussi Michel Winock, Nationalisme, antisémitisme et fascisme en France, Paris, Le Seuil, 1990, p. 316 et suivantes.

[68]

Susanna Magri, « Du logement monofamilial à la cité-jardin. Les agents de la transformation du projet réformateur sur l’habitat populaire en France (1900-1909) », dans Colette Chambelland (dir.), Le Musée social en son temps, Paris, Presses de l’ENS, 1998, p. 175-220.

[69]

Cf. courriers de Georges Benoît-Lévy à Henriette Brunhes : AN, 615 AP 73 (21 novembre 1903, 23 mai et 23 juillet 1904), 615 AP 79 (21 novembre 1903 et 29 décembre 1903), 615 AP 80 (10 juillet 1909), 615 AP 81 (20 mars 1907) et 615 AP 82 (9 mai 1907).

[70]

AN, 615 AP 73, courrier d’Henriette Brunhes à Georges Benoît-Lévy, 10 décembre 1903.

[71]

Sur le rôle d’Alice Paul Juillerat, cf. principalement AN, 615 AP 68. Sur le rôle de Paul Juillerat, cf. Yankel Fijalkow, « Statistique sanitaire et volontés politiques : le cas parisien au tournant du siècle », dans Patrice Bourdelain (dir.), Les hygiénistes : enjeux, modèles et pratiques, 18e-20e siècles, Paris, Belin, 2001, p. 97-117.

[72]

BMD, LSA, Tract n° 5, mai 1906.

[73]

« Une récente étude de Charles Gide sur les ligues d’acheteurs », Bulletin des LSA, 2e trimestre 1907, p. 54-64.

[74]

AN, 619 AP 79, Henriette Brunhes, « Ce que les ligues sociales d’acheteurs ne sont pas », conférence, 1906 ; Max Turmann, « La légitimité de la publicité sociale », Première conférence internationale des ligues sociales d’acheteurs, 24, 25 et 26 septembre 1908, Fribourg (Suisse), 1909, p. 196-201.

[75]

BMD, LSA, Tract n° 6, La réclame internationale, juillet 1906.

[76]

Marie-Emmanuelle Chessel, « From America to Europe : Educating Consumers », European Contemporary Culture, 11, n° 1, février 2002, p. 165-175.

[77]

Judith G. Coffin, The Politics of Women’s Work…, op. cit., p. 223-224.

[78]

Cf. AN, 615 AP 71, courrier de Jeanne E. Schmahl à Jean Bruhnes, septembre 1909 et autres documents sur l’Union française pour le suffrage des femmes (statuts de l’UFSF, éléments sur l’assemblée générale de cette association au Musée social le 26 mars 1911, coupures de presse). Cf. aussi le dossier sur l’UFSF à la BMD où le nom d’Henriette Brunhes apparaît bien dans le conseil consultatif. Jeanne Schmahl est anglaise d’origine et fondatrice du groupe de l’Avant-courrière, mouvement féministe réformiste. Républicaine et libre-penseuse, elle est toutefois très tolérante en ce qui concerne les convictions personnelles. Laurence Klejman et Florence Rochefort, L’égalité en marche. Le féminisme sous la Troisième République, Paris, Presses de Sciences Po, 1989, p. 103-104.

[79]

Christine Bard, « L’apôtre sociale et l’ange du foyer : les femmes et la CFTC à travers Le Nord-Social (1920-1936) », Le Mouvement social, 165, octobre-décembre 1993, p. 23-41 ; Jocelyne Chabot, « Les syndicats féminins chrétiens et la formation militante de 1913 à 1936 : “propagandistes idéales” et “héroïne identitielle” », Le Mouvement social, n° 165, octobre-décembre 1993, p. 7-21.

[80]

Naomi Black, Social Feminism, Ithaca-Londres, Cornell University Press, 1989.

[81]

Jean-Marie Mayeur, Catholicisme social et démocratie chrétienne…, op. cit., p. 28-29.

[82]

Jean-Marie Mayeur, Catholicisme social et démocratie chrétienne…, op. cit., p. 34. Les catholiques sociaux ne sont pas à l’aise vis-à-vis des différents courants de la droite qui sont les seuls à pouvoir les représenter politiquement en tant que catholiques (notamment au moment des lois de 1901 et 1906 et dans une ambiance d’anticléricalisme). Ils jugent les uns trop conservateurs socialement (les progressistes de la Fédération républicaine, les libéraux de l’Action libérale populaire) et les autres pas assez démocrates (les monarchistes de l’Action Française). Cf. Christian Ponson, Les catholiques lyonnais et la Chronique sociale…, op. cit., p. 85-213.

[*]

Marie-Emmanuelle Chessel est chargée de recherches au CNRS, Centre de recherches historiques (CRH)-École des hautes études des sciences sociales (EHESS). Elle était auparavant rattachée au Centre Pierre-Léon (université-Lyon 2), où cette recherche a été commencée. Elle est l’auteur de La publicité. Naissance d’une profession (1900-1940) (CNRS-éditions, 1998) et, en collaboration avec Fabienne Pavis, de Le technocrate, le patron et le professeur. Une histoire de l’enseignement supérieur de gestion (Lumière Belin, 2001).

Résumé

Français

La mobilisation des « consomm’acteurs », considérée comme une nouvelle forme d’engagement politique par la « nouvelle gauche » au début du 21e siècle, trouve partiellement ses origines un siècle auparavant dans la culture politique démocrate-chrétienne et plus particulièrement dans une ligue de femmes catholiques se considérant responsables, en tant que consommatrices, des conditions de travail des ouvriers et des employés. Il s’agit de la Ligue sociale d’acheteurs, créée à Paris en 1902. Même si la comparaison entre des organisations à bien des égards très différentes doit être effectuée avec prudence, elle semble pertinente en ce qui concerne la capacité des opposants à la société de consommation à détourner les outils de communication de masse ou la publicité pour exprimer leur point de vue critique. L’histoire de cette ligue mixte, mais fondée sur un militantisme féminin, se situe au carrefour de l’histoire de la consommation, du catholicisme social, des réformateurs sociaux, des associations féminines et de l’américanisation.

English

The beginnings of ethical consumption : the social League of buyers (1902-1914) The mobilization of « consum-actors », or ethical buyers, is considered as a new form of political activism by the « new left » of the early 21st c. Its origins go back a century to the Christian-Democrat political culture and more specifically in aleague of Catholic women who felt responsible, as consumers, for the workers’and employees’working conditions. This Social League of Buyers was created in Paris in 1902. Although the comparison between the different organizations has to be made cautiously, it seems relevant in how opponents to the consumer society divert mass communication tools or advertising to express their critical point of view. The history of this league of men and women but based on women’s militancy involves the history of consumption, social Catholicism, social reformers, women’s associations and Americanization.

Plan de l'article

  1. ◦ Une ligue de consommateurs d’inspiration catholique sociale
  2. ◦ Le régime de l’enquête incessante
  3. ◦ Une action sociale au quotidien
  4. ◦ La ligue ennemie de la réclame ?

Pour citer cet article

Chessel Marie-Emmanuelle, « Aux origines de la consommation engagée : la Ligue sociale d'acheteurs (1902-1914) », Vingtième Siècle. Revue d'histoire 1/ 2003 (no 77), p. 95-95
URL : www.cairn.info/revue-vingtieme-siecle-revue-d-histoire-2003-1-page-95.htm.
DOI : 10.3917/ving.077.0095

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