2003
Vingtième siècle
Dossier : Antiquité et dictatures du 20e siècle
L’autodestruction de l’archéologie allemande sous le régime nazi
Alain Schnapp
[*]
Le nazisme n’est pas passé sur l’archéologie comme une bourrasque dans l’histoire : il a failli emporter avec lui, en 1945, une science de l’homme prise en défaut et qui s’était largement vouée depuis 1933 à gratter le sol pour le vainqueur. Ralliement passif à l’État nazifié, mise en perspective propagandiste, ralliements individuels au nazisme de savants prestigieux n’expliquent pas tout. L’article souhaite éclairer « un phénomène sans précédent dans l’histoire humaine » : l’archéologie « politico-raciale » a longtemps perverti l’archéologie allemande tout entière.
Nazism did not just pass over archeology like a gust in history : it almost carried it away in 1945. Since 1933 it had largely devoted itself to scratching the ground for the winner and it was caught out. The explanations that it had rallied the Nazi regime passively ; that it had been used as propaganda, that there were individual and prestigious scientists won over to the Nazi cause don’t explain everything. The article’s aim is to show an unprecedented phenomenon in human history : « political-racial archeology » had perverted all of German archeology.
Voici la triste histoire des « chevaux de parade » de Hitler, ces archéologues prestigieux qui non seulement se sont accommodés d’une idéologie mortifère mais ont cru de la sorte défendre leur idéal scientifique, notamment en grattant les sols des pays au nom d’une archéologie « politico-raciale ». Alain Schnapp tente d’expliquer ce « phénomène sans précédent dans l’histoire humaine » : l’autodestruction d’une science par des scientifiques.
Quelle discipline s’est inféodée plus que l’archéologie au nazisme ? la question vaut la peine d’être posée. D’autres branches du savoir ont affronté avec une particulière acribie leur responsabilité, comme le démontre le livre de Benno Müller-Hill consacré à la biologie
[1]. Certes, l’archéologie (et j’entends par là l’archéologie préhistorique comme l’archéologie du monde classique), n’a pas été directement engagée dans des violences organisées contre les personnes, et, quelle que soit la responsabilité personnelle de tel ou tel archéologue dans sa collaboration avec le régime, aucun professionnel de ce secteur n’a collaboré à la définition et à la mise en œuvre d’une politique raciale à la façon de savants aussi reconnus que les médecins et anthropologues Eugen Fischer ou Othmar von Verschuer
[2].
Et pourtant l’idéologie du « Blut und Boden » s’est nourrie du pangermanisme du 19
e siècle, et elle s’est appuyée sur des appareils de recherche et de propagande internes au parti national socialiste comme le « Service Rosenberg » ou à la nébuleuse SS comme « l’héritage des ancêtres »
[3]. De nombreux et prestigieux savants allemands ont collaboré à ces entreprises, et ils ont bénéficié de contrats de recherches et de soutiens dans leurs carrières. Ils n’ont pas hésité, en échange, à apporter leur contribution à la propagande du régime et, souvent, à ses buts de guerre, en organisant le pillage de musées, l’ouverture de fouilles ou l’exportation de « biens culturels », au mépris des accords internationaux et du respect du droit des gens. La relation des archéologues avec l’appareil d’État national-socialiste est donc d’une nature différente de celle des autres sciences humaines, tout particulièrement pour la pré- et protohistoire, que Gustav Kossina définissait déjà comme une « science au plus haut point nationale »
[4]. L’archéologie entretient avec l’État moderne un rapport plus intime que les autres disciplines des sciences humaines. Dans un pays hanté depuis des siècles par la construction d’une identité nationale, elle a joué un rôle déterminant dont la passion antiquaire des Hohenzollern de Frédéric-Guillaume IV à Guillaume II
[5].
â—¦ Un ralliement à l’État
Jusque-là rien de bien différent de ce qui s’était passé dans d’autres pays, du Danemark à la Suède. Mais l’élément spécifique réside dans l’identification entre idéologie pangermaniste et protohistoire. Même si l’école allemande n’a pas été uniformément pangermaniste et si les thèses de Kossinna ont été combattues par d’illustres savants comme Reinecke, c’est cependant son école de pensée qui a largement influencé les nationalistes de ce pays. Sur ce terreau fertile, les théories « nordicistes » se sont développées et ont trouvé une réception enthousiaste auprès des défenseurs des « qualités supérieures des races germaniques »
[6]. Ce genre d’approche est certes beaucoup moins répandu chez les archéologues du monde classique et oriental, mais il trouve quand même son écho dans l’exaltation du « lien privilégié » censé unir Hellènes et Germains ou dans l’affirmation de la supériorité raciale des Romains sur les Carthaginois.
L’archéologie a été un outil de propagande au service du « Reich millénaire », mais cela ne signifie pas que toute la discipline ait été détournée à des fins politiques. En privilégiant le développement de la protohistoire, en soutenant la reprise des fouilles d’Olympie, les hiérarques nazis se sont posés en continuateurs d’une illustre tradition scientifique, ils ont défendu une posture de l’État qui privilégiait ce que Théodore Wiegand appelait dès les années 1910 la « Grosswissenchaft » sœur de la « Grossindustrie »
[7]. Dans un tel contexte, l’archéologie se prêtait facilement à une exploitation de la science comme outil de développement de l’influence de l’État. Ce faisant, les nazis partageaient avec la Russie stalinienne l’idée d’une science au service des masses, fortement subventionnée et contrôlée par l’État totalitaire. Il est indéniable qu’en offrant des moyens à une génération intellectuelle frustrée par le régime de Weimar, le nazisme a su capter l’enthousiasme de jeunes savants souvent formés aux méthodes de l’érudition libérale. Le meilleur exemple en est le destin de la fameuse école typologique de Marburg fondée par un opposant déterminé au pangermanisme, Gero von Mehrart
[8]. Alors que Mehrart sera persécuté par le régime, la plupart de ses élèves se rallieront, sinon au parti, du moins à l’État. Il n’est donc pas possible de parler d’une archéologie nazie « en bloc » : l’archéologie en Allemagne entre 1933 et 1945 est un ensemble disparate de chercheurs et d’institutions qui réagissent plus ou moins à la volonté de contrôle de l’État central. Dès les premières années du régime, juifs, communistes et libéraux doivent fuir, mais cela touche plus les sciences humaines en général — sociologie et histoire — que l’archéologie. Surtout, l’intérêt du régime pour le passé germanique contribue à la création de chaires universitaires et d’emplois divers dans les services d’archéologie ou dans les institutions du parti et de la SS. L’État national socialiste mobilise ainsi une génération scientifique partagée entre les traditions libérales de la science allemande et la pression propagandiste du régime.
L’histoire de ce conflit moral et intellectuel reste encore à écrire. Elle est dominée jusqu’à ce jour par deux types d’approches contradictoires. L’une est exprimée par des archéologues qui font partie de la classe d’âge qui a dû subir le nazisme et qui présentent la tentative de subordination de l’archéologie au régime comme un échec, ainsi les travaux de Weickert ou ceux de Lullies
[9]. L’autre, par une nouvelle génération d’historiens qui insistent sur l’adhésion et le ralliement des institutions et des personnes à l’idéologie dominante, comme le montrent les travaux de Bollmus, Kater et Losemann
[10]. Il ne s’agit pas ici de porter un jugement moral sur les personnes mais de respecter les données élémentaires de la vérité historique. Il suffit de consulter la biographie d’Hans Schleif dans le recueil de Lullies, ou celle plus récente de Jankuhn par Steuer pour s’en assurer
[11]. Quelqu’un qui tue femme et enfant puis se suicide lui-même au lendemain de la défaite du Reich comme Schleif, ou qui organise en tant que proche collaborateur d’Himmler et d’officier supérieur SS le pillage de musées russes comme le fit Jankuhn, un tel homme peut difficilement être qualifié de « personnage au-dessus des partis ». Il est compréhensible que les archéologues s’emploient à défendre leur discipline, mais quel que soit le poids d’une tradition académique qui refuse les attaques personnelles, ce genre de présentation relève plus de l’apologie que du respect des méthodes de l’histoire.
Certes, il n’est guère facile d’établir les responsabilités des institutions et des personnes dans le contexte d’une société totalitaire. L’histoire intellectuelle des sciences en Allemagne nazie est une entreprise complexe et difficile qui n’en est qu’à ses débuts. Comme les travaux pionniers de l’Institut für Zeitgeschichte l’ont bien montré, ce travail concerne au premier chef les historiens allemands. Ce que je propose dans les pages qui suivent n’est donc pas une présentation des rapports entre archéologie et nazisme, mais une réflexion sur les moyens et les buts d’une telle entreprise.
Je voudrais tout d’abord m’expliquer sur ce que j’entends par « autodestruction ». Il faut rappeler ici que l’archéologie classique au sens académique du terme est une invention allemande. C’est à Berlin et à Rome dans un contexte humaniste et universaliste, celui des Humboldt, que sont élaborées les méthodes et que sont créées les institutions figurant au cœur de la discipline : systèmes de descriptions, moyens de publications, organismes chargés de promouvoir la recherche. Bien sûr, tout cela existait avant la création en 1829 à Rome de l’
Instituto di Corrispondenza archeologica mais sous une forme dispersée, sans doctrine et sans moyens ; l’Allemagne et la Prusse ont fourni à l’archéologie classique un modèle et un type d’organisation. Au même moment la protohistoire devenait un enjeu de première importance en Allemagne. La curiosité pour le passé ancien apparaît dans les tableaux de Caspar David Friedrich, les réflexions d’Ernst Moritz Ardnt ou les fouilles archéologiques de Goethe. Goethe est en quelque sorte un pont entre la curiosité classique des hommes des Lumières et l’enthousiasme pour le passé préhistorique. Avec ses amis de Weimar et l’aide de Tischbein il organise des fouilles et collecte des objets. Le 28 février 1814 il écrit ainsi à Sartorius : « Nous avons fouillé un tertre funéraire vieux de milliers d’années, et quoique notre travail ne fut pas complètement méthodique, nous avons trouvé quelque chose de bien intéressant. Il s’agit de deux crânes (sans doute celui d’un homme et d’une femme) qui sont dans mes mains avec la mandibule inférieure. Si vous pensez que j’ai visité ce tertre funéraire d’où l’on aperçoit la plus belle partie du pays entre la Saale et l’Ilm le 20 octobre dans les journées les plus claires et les plus calmes sur la terre comme au ciel, et si vous réfléchissez à tout ce qui s’est passé depuis lors, vous comprendrez combien je n’ai pu m’empêcher de penser à l’anatomie des races humaines.
[12] »
Goethe est tout à la fois un antiquaire et un artiste et un homme passionné par l’histoire de la nature. Sa curiosité pour l’histoire de l’Antiquité va de pair avec son goût pour l’exploration de la nature. Il met au service de son enthousiasme le soin du fouilleur et la précision du dessin. Au même moment Ernst Moritz Ardnt écrira : « Nous, les gens d’Allemagne, ressentons une nostalgie analogue à celle des rennes qui s’ébrouent au printemps pour partir à la recherche des sources de notre histoire
[13]. »
Ce désir d’histoire dont s’éprend l’Allemagne s’adresse autant au monde classique qu’au monde germanique, mais ses conséquences seront bien différentes. Car l’archéologie classique a été reconnue par l’État et les universités comme la colonne vertébrale des sciences de l’homme, comme le prolongement naturel de la philologie, alors que la place de la protohistoire, par ailleurs si grande dans l’opinion, a été extrêmement réduite. L’archéologie classique communie dans le culte de Winckelmann, elle profite de la réputation internationale des séminaires de philologie, elle s’appuie sur l’institut archéologique allemand, enfant chéri des Hohenzollern, sur le prestige des fouilles en Méditerranée, elle s’enorgueillit du développement des grands musées de Berlin et de Munich. Après Winckelmann, Schliemann apparaît comme un nouvel archégète de la discipline. Dans ce contexte, places, moyens financiers, distinctions, honorent les plus célèbres et les plus brillants archéologues de la Grèce et de Rome
[14]. La protohistoire au contraire reste entendue comme une recherche locale, appuyée sur les sociétés savantes et les travaux des amateurs. Malgré la création, en 1902 à Francfort, d’une « commission romano-germanique » chargée d’explorer le passé ancien dans les frontières de l’Allemagne, sa situation institutionnelle reste précaire. Très peu de préhistoriens et de protohistoriens peuvent envisager avant 1933 une carrière académique. Quoique d’influentes personnalités comme Virchow et Kossinna jouent un rôle conséquent dans la vie culturelle, la discipline ne parvient guère à s’affirmer. Aussi les thèmes nationalistes en vogue autour des années 1880 trouvent-ils des arguments faciles dans une idéologie pangermaniste dont Wagner, Chamberlain et plus tard Hermann Wirth sont les propagateurs. À côté du travail sérieux des archéologues de terrain toutes sortes d’illuminés diffusent une germanomanie de bazar parfois relayée dans les plus hautes classes du pays
[15]. Avec le mythe du « coup de poignard dans le dos » après la première guerre mondiale, les milieux nationalistes associent protohistoire et supériorité germanique. Dans de tels mouvements, les idées de Kossinna se mêlent avec les théories fumeuses de ceux qui, comme Hermann Wirth, prétendent ressusciter les valeurs et les traditions des anciens Germains par la publication de textes apocryphes telles les « chroniques d’Uralinda » qui sont à la germanomanie ce que sont les poèmes d’Ossian à la celtomanie. « L’héritage des ancêtres » est l’une de ces nombreuses associations créée par Wirth, et qui sera la matrice de l’organisation du même nom sous la direction personnelle d’Heinrich Himmler.
Au moment de l’accession des nazis au pouvoir le décor est dressé. D’un côté les élites qui regroupent les archéologues classiques et les orientalistes, de l’autre les protohistoriens, les amateurs de traditions locales qui se posent en représentants du peuple et adhèrent aux organisations du parti comme le
Reichsbund für deutsche Vorgeschichte placé sous la responsabilité d’Alfred Rosenberg, idéologue principal du NSDAP. Cette lutte intestine entre un courant populiste, celui de Rosenberg, et un autre, élitiste, qui se confond bientôt avec « l’héritage des ancêtres » d’Himmler explique l’adhésion rapide de brillants jeunes protohistoriens, élèves de Mehrart comme Alexander Langsdorff ou Wilhelm Buttler à la SS et à son organisation culturelle
[16]. Dans la lutte de pouvoir qui opposera jusqu’en 1942 les partisans de la création d’un Institut de préhistoire allemand autour de Rosenberg, et les tenants de l’Institut archéologique allemand regroupés autour d’Himmler, la plupart des archéologues allemands feront le choix d’une faction nazie contre l’autre « en tentant de faire chasser le diable par Belzébuth » pour reprendre les termes du directeur de l’archéologie allemande en Alsace occupée
[17]. Après la guerre, une vulgate opposera les « idéalistes », censés être les proches de l’Institut archéologique, aux profiteurs du régime, identifiés comme les collaborateurs de Rosenberg : il y avait en effet parmi eux des arrivistes comme Hans Reinerth, président du
Reichsbund für Vorgeschichte, directeur du Service de préhistoire de l’organisation Rosenberg et professeur à Berlin
[18]. Des personnages de cet acabit n’étaient pas seulement des nationaux-socialistes convaincus, ils cherchaient par tous les moyens, de la délation et de la pression politique, à faire carrière dans l’Université, le parti et l’État.
Mais la majorité des archéologues ne se sont pas comportés d’une façon aussi intéressée ; ils sont devenus progressivement les acteurs de l’autodestruction de la discipline en acceptant les théories raciales du régime et en renonçant à tout esprit critique au profit de l’État totalitaire. On peut certes défendre l’idée qu’ils pratiquaient une archéologie « scientifique » en maniant la stratigraphie et la typologie qu’ils avaient apprises à l’université, on peut admettre que la plupart de leurs fouilles respectaient les règles du dégagement et du traitement des objets. Mais le contexte dans lequel ces opérations étaient menées n’échappait ni à la propagande du parti, ni à l’expression culturelle des buts de guerre du régime, encore moins à sa volonté d’anéantissement de tout ce qui n’était pas utile à la « germanité ». Ce qui fait de l’archéologie une discipline un peu particulière, c’est sa position dans l’appareil de propagande et d’expansion du régime. Il n’a pas manqué d’historiens, de philologues et de linguistes qui ont soutenu le régime, mais peu d’entre eux ont été à même, dans l’exercice de leur profession, de s’associer à des pillages, voire à des crimes de guerre. L’archéologie est une activité concrète : collecter des objets, organiser des fouilles, gérer des dépôts et de l’espace sont des tâches quotidiennes. En temps de guerre, tout cela dépend largement des autorités militaires et la plupart des armées ne s’inquiètent guère des activités archéologiques. Il en va tout autrement de la Wehrmacht, qui concevait son action comme une entreprise de domination et souvent de colonisation des pays soumis. Bien des archéologues allemands se sont portés volontaires pour participer à l’effort de guerre dans leur champ de compétence, et ce faisant ils ont été complices des abus et parfois des crimes des autorités allemandes d’occupation. En commandant des formations spéciales, les Sonderkommando chargés d’organiser le pillage des collections archéologiques, des hommes comme H. Reinerth ou son homologue à la tête de la section archéologique de « l’héritage des ancêtres » Herbert Jankuhn se sont comportés en auxiliaires dévoués du régime.
Prenons un exemple. Le célèbre historien de l’Antiquité Franz Altheim a tenté d’organiser avec le soutien de « l’héritage des ancêtres » une expédition au Tibet. Cela prouve sans aucun doute son adhésion à l’idéologie raciale de l’époque, mais cela ne fait pas de lui un complice de crime de guerre. À l’opposé, quand Jankuhn ou Reinerth organisent en Pologne ou dans le Caucase le pillage de collections entières d’objets, quand ils embauchent sur place des collaborateurs locaux pour mener ces actions, il s’agit d’un comportement attentatoire à la morale professionnelle et parfois, quand la vie de certaines personnes est menacée, cela implique une participation à des crimes de guerre.
â—¦ Un récit édifiant mais controuvé
En cherchant à opposer le bon et le méchant archéologue, l’historiographie de l’après-guerre a construit un récit édifiant mais controuvé. Le bon serait Jankuhn, du fait de son alliance avec l’Institut archéologique allemand et les hautes instances académiques contre Rosenberg. Le méchant serait Reinerth, calomniateur de ses collègues et collaborateur de Rosenberg. Mais en quoi Jankuhn est-il plus honorable que Reinerth, lui qui est en quelque sorte l’éminence grise d’Himmler, qui pille les musées russes et n’hésite pas à faire pression sur ses collègues norvégiens — qui de surcroît sont ses anciens partenaires de fouille sur le site viking d’Haitabu — pour qu’ils offrent à Himmler un des célèbres drakkars du Musée d’Oslo ? Qui a travaillé de si près avec le parti nazi et les SS dans les territoires occupés ne peut dégager sa propre responsabilité, voire être crédité « d’avoir ouvert le chemin de l’Europe ». Certes Jankuhn était un fouilleur hors de pair et un excellent interprète des données de terrain, mais dans une telle affaire ses compétences scientifiques ne sont pas en cause. C’est la discipline même qui me paraît touchée si on considère de tels comportements comme relevant du droit des gens. Toute l’archéologie est menacée si elle est utilisée comme un instrument de pouvoir visant à l’expulsion et à la domination de populations conquises. Ces hommes savaient ce qu’ils faisaient, ils voulaient apporter leur contribution à la préhistoire allemande, « à une science nationale au plus haut point ». Ils ont transformé le postulat de Kossinna en outil d’oppression : « Des zones archéologiques aux faciès culturels bien définis recouvrent, à toute époque, des populations ou des tribus bien distinctes.
[19] » Cette définition grossière et positiviste du travail archéologique a été identifiée avec une idéologie du sol et du sang qui est devenue, grâce à la guerre, un moyen de destruction de cultures considérées comme ennemies. Les préhistoriens allemands n’ont sans doute pas été les seuls, ni les premiers, à voir dans la préhistoire un outil de l’affirmation d’une identité nationale Le sous-titre du livre de Kossina se trouve déjà sous la plume d’un préhistorien danois d’immense réputation comme Sophus Müller : « Ce livre restera une œuvre de la plus grande importance nationale.
[20] » Ce qui donne à l’archéologie allemande entre 1933 et 1945 sa spécificité tient à la transformation d’une idéologie nationaliste, somme toute courante, en un instrument de pouvoir d’un État qui a inventé « la fabrication industrielle de cadavres ». Quand l’illustre Theodor Wiegand, président de l’Institut archéologique allemand, se résout à appeler à l’aide la cohorte des brillants archéologues qui sont devenus les collaborateurs d’Himmler, Langsdorff, Jankuhn, Schleif, il doit payer un prix, et ce prix est celui de la compromission avec un appareil d’État dont il ne pouvait certes pas mesurer en 1934 la perversité intrinsèque, mais qui, de compromission en compromission, menait à l’autodestruction d’une discipline inventée par les esprits les plus universels des 18
e et 19
e siècles. Il ne s’agit pas pour les historiens d’aujourd’hui de s’ériger en « bons juges de méchants pécheurs
[21] » mais de comprendre comment toute une génération de savants a pu, bon gré, mal gré, s’accommoder d’une idéologie mortifère en croyant continuer à défendre des idéaux scientifiques. Par-delà les institutions et les individus, il nous faut saisir comment une discipline
a priori éloignée du champ du politique a pu être instrumentalisée d’une façon aussi radicale. Dans un État terroriste la résistance n’est pas une donnée immédiate de la conscience, et il n’a pas manqué dans l’émigration intérieure ou extérieure de savants courageux qui ont combattu le régime. Mais l’archéologie comme discipline a été détournée de son but scientifique pour alimenter la machine de propagande. À leur niveau, des gens comme Rodenwaldt ou Schede, les présidents successifs de l’Institut archéologique allemand, ont cherché à mettre des bornes à l’intrusion du politique dans la pratique scientifique. On peut même prouver qu’ils ont tenté de maintenir « la rigueur de la science » dans la poursuite des activités de l’institution dont ils avaient la charge. Ce n’est pas en recherchant le nombre de fois où le mot race apparaît dans un article scientifique qu’on pourra analyser le conditionnement politique d’une discipline. Pour continuer ses activités, l’Institut archéologique allemand s’est engagé dans l’effort de guerre et il a organisé des fouilles, lancé des explorations, recueilli des collections d’objets, le plus souvent au mépris des institutions des pays occupés.
Bollmus et Kater ont donné dans leurs livres maints exemples de cet engagement. Le fait que cela ait été un moindre mal par rapport à des entreprises directement gérées par le « service Rosenberg » ou « l’héritage des ancêtres » n’atténue nullement la responsabilité des chercheurs qui se sont prêtés à ces activités. Dans le cas de la France, l’analyse très poussée des sources à laquelle s’est livré Laurent Olivier montre bien qu’il existait un plan organisé visant à remettre dans des mains allemandes le contrôle de la protohistoire en France
[22]. La qualité technique des travaux ainsi menés, la participation volontaire ou forcée de collaborateurs français ne change rien à l’affaire. Ce genre d’ingérence, en Norvège, en Hollande, en Pologne, sur le territoire de l’Union soviétique est sans précédent dans l’histoire du 20
e siècle
[23]. « L’héritage des ancêtres » ou le « service Rosenberg » n’étaient pas de simples appendices de l’État nazi, mais des outils performants au service d’une idéologie bien précise. Leurs dirigeants ont été condamnés à mort par le tribunal de Nüremberg : il n’y a aucune raison pour ne pas les définir comme des organisations criminelles. Les universitaires et les chercheurs qui ont prêté leur savoir à ces institutions ne peuvent se soustraire au tribunal de l’histoire. Ils peuvent certes invoquer des circonstances atténuantes, mais leur plaidoyer serait plus vraisemblable s’ils n’avaient pas cherché, à de rares exceptions près, à cacher leur collaboration et à taire les conséquences de leurs activités, comme Volker Losemann l’a démontré
[24]. Les chercheurs allemands qui ont tenté, après guerre, comme Karl Christ, de dresser un bilan de cette terrible histoire de la « trahison des clercs » ont rencontré toutes sortes d’obstacles. Il faut rendre hommage aux pionniers comme Bollmus, Kater et Losemann de leur travail d’analyse, ils ouvrent la voie à un bilan d’ensemble qui est en train de se faire.
Le nazisme n’est pas passé sur l’archéologie comme une bourrasque de l’histoire. Il a failli emporter avec lui tout l’acquis de la discipline. La libre pratique de l’activité scientifique ne peut coexister avec l’idéologie et les institutions d’un État totalitaire. Du nationalisme au racisme, du racisme à l’extermination physique de populations entières, le nazisme pose dans les termes mêmes d’Hannah Arendt la question de la banalité du mal. Aucune discipline à l’exception de la biologie n’a collaboré de façon si intime avec l’appareil d’État du Troisième Reich. À côté des charlatans à la Hermann Wirth de prestigieux savants se sont laissés embrigader, ils ont contribué à diffuser à travers des revues comme Germanien et Germanienerbe une idéologie raciste qui était comme l’oxygène du régime. Dans cette confuse mêlée entre propagande raciale, exploitation coloniale des pays conquis et soumission au régime, les archéologues ont été, suivant le mot de Kater, les « chevaux de parades » du Troisième Reich. Nous ne devons pas l’oublier, non pour incriminer des hommes ou des institutions, mais pour tenter d’expliquer un phénomène sans précédent dans l’histoire humaine. Les nazis ont perdu la guerre, et avec leur défaite le projet « millénaire » d’une archéologie politico-raciale s’est effondré. Rares ont été en Allemagne, comme hors d’Allemagne, ceux qui ont combattu cette « science mortifère ». Souhaitons que par souci d’équilibre historique on n’oublie pas, pour mieux peser la responsabilité des bourreaux, la souffrance des victimes.
â–¡
·
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[1]
Müller-Hill, 1984.
[2]
Sur la question des rapports de l’anthropologie raciale et de la biologie, cf. l’étude de Conte-Essner, 1995.
[3]
J’ai présenté l’ensemble de ce dossier dans les
Mélanges Poliakov, Schnapp, 1982.
[4]
Sur Kossinna, cf. maintenant,
Veit 2000 in Härke, 2000.
[5]
Sur tout ceci, cf. le travail de S. Marchand, 1996.
[6]
Sur l’idéologie hitlérienne de l’antiquité, cf. P. Villard, 1971 et V. Losemann, 1977. On consultera maintenant l’ouvrage de B. Näf, 2001 et en particulier sa bibliographie systématique, p. 15-43, et la présentation d’ensemble, p. 44-70.
[7]
Sur tout cela cf. Marchand, 1996, p. 242-258.
[8]
Sur Merhart, cf. Kossak, 1977.
[9]
Sur tout ceci, cf. Wieckert, 1949 et Lullies-Schiering, 1985.
[10]
Bollmus, 1970 ; Kater, 1974 ; Losemann, 1977.
[11]
Steuer, 1997, dans son
Gedenkreden consacré à Jankuhn, voit en lui un savant « incorruptible » qui n’aurait pas été touché par les événements politiques du temps (p. 568). Si Jankuhn était un incorruptible, on ne voit guère ce qu’un archéologue pourrait faire de plus pour soutenir un État terroriste, sauf à devenir un terroriste lui-même comme l’anthropologue de la
Reichsuniversität de Strasbourg, Alois Hirt, qui faisait exécuter des prisonniers du Struthof pour conduire ses prétendues expériences scientifiques. Sur les rapports de Jankuhn avec le monde scandinave, cf. Müller-Wille, 1994.
[12]
Cité par Franz, 1945, p. 149-150.
[13]
Cité par Gummel, 1938, p. 125.
[14]
Cf. Marchand, 1996, p. 36-115.
[15]
Cf. Lutzhöft, 1971 et la bibliographie de Näf, 2001, p. 25.
[16]
Sur tout ceci la bibliographie est exponentielle. On retiendra la synthèse d’Hassmann
in Härke, 2000, ainsi que les actes des colloques organisés par A. Leube, 2002 et H. Steuer, 2001, qui renouvellent largement les informations disponibles.
[17]
Correspondance de F. Garscha citée par F. Pétry
in Bardies et al., 2001, p. 97.
[18]
Sur H. Reinerth cf. Hassmann 2000 p 76-81. Sur la création du musée lacustre d’Unteruhldingen et la carrière de Reinerth cf. les travaux de G. Schöbel, 1993, 1994, 1995.
[19]
Sur Kossinna cf. Veith, 2000
in Härke, 2000, p. 40-64.
[20]
Sophus Müller, vor Oldtid, Phillipen, Copenhague, 1897, p. 1.
[21]
Je reprends ici les termes de la critique que m’apporte l’historien du DAI (l’Institut archéologique allemand) Klaus Junker
in Näf, 2001, p. 517.
[22]
Olivier
in Bardies et al., 2001, p. 47-66.
[23]
Cf. en dernier lieu sur ces questions Leube, 2002.
[24]
Losemann, 2002.
[*]
Alain Schnapp
est professeur d’archéologie à l’université de Paris-I. Ses travaux portent sur l’iconographie et l’histoire du monde grec. Il a notamment publié La conquête du passé. Aux origines de l’archéologie
(Éditions Carré, 1993 ; réédition Le Livre de Poche-Références) et Le chasseur et la cité
(Albin Michel, 1997).