Vingtième Siècle. Revue d'histoire
Presses de Sc. Po.

I.S.B.N.2724629469
208 pages

p. 168 à 173
doi: en cours

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Images et sons

no 78 2003/2

Un coucou dans le nid : les films de guerre de Michael Powell

L’œuvre profuse du cinéaste britannique Michael Powell (1905-1990), auquel le festival de Saint-Sébastien a rendu hommage du 19 au 28 septembre 2002 en 43 films, bien que freinée par le scandale du Voyeur (1960), s’est étendue des années 1930 aux années 1970. Dans cet ensemble éclectique, les films « de guerre », quoiqu’assumés comme contribution à la propagande, forment un corpus (une dizaine de films) exemplaire du statut paradoxal du cinéaste, à la fois intégré au système de production et farouchement indépendant, dressant le portrait de Powell en tant que « coucou dans le nid » cinématographique national.
L’arme cinématographique
En Grande-Bretagne comme ailleurs en Europe, la seconde guerre mondiale a convaincu les dirigeants politiques de la nécessité d’une contribution du cinéma à « l’effort de guerre », tant auprès des combattants que des civils – la fréquentation des salles étant particulièrement élevée. Aussi Churchill comprit-il rapidement l’efficacité propagandiste dont les films, documentaires ou de fiction, pouvaient être les vecteurs. Les comédiens les plus populaires (Laurence Olivier, Leslie Howard, Ralph Richardson…), souvent engagés, obtenaient une démobilisation temporaire pour participer aux films concernés. Le chef du gouvernement britannique fut d’autant plus sensibilisé au développement des films qu’il connaissait personnellement Alexander Korda, ambitieux producteur d’origine hongroise qui présenta en 1938 son compatriote Emeric Pressburger, scénariste, à Michael Powell. En 1942 sous l’égide d’Arthur Rank, l’autre grand producteur britannique, et de son groupe Independent Producers, Powell et Pressburger, soucieux d’indépendance, créent The Archers leur propre compagnie de production. Jusqu’à la sortie de A Canterbury Tale (1944), ils ne connaissent que des succès publics, sur le territoire national mais aussi à l’étranger, et jouissent d’une excellente réputation en tant qu’artistes. Ils deviennent les cinéastes de prestige du gouvernement, sans pour autant se compromettre ou faire allégeance.
De 1939 à 1946, les films de Powell appartiennent à plusieurs catégories distinctes. L’une, documentaire et directement inspirée de l’actualité, déploie un discours propagandiste sans nuance, celui d’une démocratie menacée appelant à la résistance et à l’Union nationale : ainsi Le Lion a des ailes (1939, coréalisé par Powell avec B. Desmond Hurst et A. Brunel) est un documentaire qui, la guerre contre Hitler une fois désignée comme inéluctable, des citations « pédagogiques » de Mein Kampf à l’appui, emploie les procédés les plus éprouvés (par le cinéma russe notamment) pour emporter l’adhésion du spectateur : des Allemands unanimes saluent Hitler au moment où se font entendre des bêlements de moutons ; un montage alterné montre encore ceux-ci marchant au pas sur une musique militaire brutale tandis que les Anglais, accompagnés d’une musique mélodieuse, sont décrits dans leur jovialité bon enfant mais aussi leur courage lorsque la situation l’exige.
Ce film fait pourtant figure d’exception dans une filmographie éminemment personnelle. S’ils relèvent en effet, pour la plupart, de commandes de la part du MOI (ministère de l’Information) britannique et s’ils se caractérisent par une étonnante contemporanéité du propos avec la situation du pays, les films n’en restent pas moins des œuvres originales d’une remarquable qualité cinématographique. Même An Airman’s Letter To His Mother (1941) et The Volunteer (1943) s’éloignent du simplisme du susdit et s’appuient sur une narration qui détourne le propos pour mieux le faire émerger. Le premier film voit une mère lire la lettre (publiée à l’époque, à titre posthume, dans The Times) de son fils expliquant pour quelles raisons il est prêt à mourir, tandis que la caméra, dans la chambre de l’absent, glisse lentement d’un objet à l’autre ; dans le second (qui eut pour effet d’accroître sensiblement le nombre des engagements volontaires dans l’aéronavale), l’assistant du grand acteur Ralph Richardson (alors engagé comme pilote), un garçon maladroit et étourdi, devient un homme fiable et habile le jour où il s’engage comme mécanicien, précieux pour ses supérieurs. Enfin dans Un de nos avions n’est pas rentré (1942), dont le titre s’inspire d’une phrase souvent diffusée sur la BBC, un groupe d’aviateurs perdus en Hollande occupée regagnent leur pays grâce à la résistance féminine locale. Une autre catégorie compte deux films qui, loin de l’urgence des premiers mois de la guerre, proposent plutôt une réflexion sur les valeurs immémoriales pour lesquels le pays combat certes, mais surtout une méditation sur le matérialisme croissant des sociétés démocratiques : A Canterbury Tale (1944) et Je sais où je vais ! (1945) racontent le parcours initiatique de personnages découvrant un environnement qu’ils croyaient maîtriser et dont ils apprennent à écouter les vibrations et la résonance en eux. La guerre, tenue à distance, n’est plus alors qu’une rumeur lointaine, et le regard se tourne vers les temps à venir. La troisième catégorie correspond aux premiers films de Powell et Pressburger, réalisés alors que la guerre qui se préparait n’avait pas encore révélé son caractère inédit : si L’Espion noir (1939) et Contraband (1940) sont des films d’espionnage de facture assez classique, dont les interprètes jouissent d’une popularité notable (l’Allemand Conrad Veidt et Valerie Hobson), si le personnage principal du premier, Anglais qui est en réalité un officier allemand, connaît la défaite à la fin, il meurt dignement, dressé sur son navire en perdition, dans une posture qui force le respect de son adversaire britannique. Ce détail anticipe le trait unique dont Powell et Pressburger se sont fait une spécialité, qui consiste tantôt à se battre à armes symboliques égales avec l’ennemi (sans humiliation), tantôt à faire de celui-ci le personnage principal du film. Cette caractéristique par laquelle on adopte le point de vue de l’autre, dont les circonstances ont fait un ennemi, génère une identification complexe du spectateur et l’incite à une réflexion inaccoutumée.
Du côté de l’ennemi
La dernière catégorie des films « de guerre » réalisés par Powell et Pressburger correspond en effet aux films dont le propos, éloigné cette fois d’une vision univoque de la situation, vise à dissocier l’ennemi circonstanciel de l’être humain, et en l’espèce le nazi de l’Allemand. Ainsi, pour inciter les États-Unis à entrer en guerre, Pressburger (qui obtint un Oscar pour son scénario) imagine, dans 49e Parallèle (1941) – dont le titre évoque la frontière entre le Canada et les États-Unis –, le parcours de six rescapés d’un sous-marin sur le vaste territoire canadien : ces hommes qui meurent les uns après les autres, au fil de leur rencontre avec divers représentants du pays, des trappeurs français aux huttérites, sont des nazis. L’un d’eux, boulanger dans le civil, fourvoyé avec ses acolytes et capable de compassion, suffit à apporter au discours une nuance subtile : sommairement jugé pour traîtrise, il est exécuté dans une aube expressionniste et horrifique par ses compatriotes. Dès 1941, ce film qui trouva un ample écho auprès du public américain, mettait en lumière le changement de nature du conflit qui faisait rage. Au risque de heurter le pouvoir, Powell et Pressburger pressentaient que la guerre, cette fois, ne se jouait plus « entre gentlemen », et qu’à la barbarie devait répondre une volonté inébranlable. Ils radicalisèrent leur proposition dans Colonel Blimp (1943). Librement inspiré du célèbre personnage inventé dans les années 1930 par le caricaturiste David Low – qui stigmatisait le conservatisme du milieu militaire et l’« establishment » britannique –, le film retrace, sur une quarantaine d’années, l’amitié de deux soldats, l’un anglais et l’autre allemand, de la guerre des Boers à l’année 1942. À l’incapacité touchante et ridicule du premier à vivre en prise réelle avec les transformations du monde qui l’entoure, répond la lucidité du second. Mobilisés par des patries adverses au cours des deux grandes guerres mondiales, ils se retrouvent lorsqu’en 1939 l’Allemand, devenu vieux, demande l’asile politique en Grande-Bretagne, et ouvre les yeux de son ami sur l’ignominie du régime nazi. En pleine guerre, Powell et Pressburger osaient malmener l’image d’un officier britannique et mettaient en scène un Allemand patriote et non nazi, anglophile de surcroît. Bien qu’il ait été le résultat d’une commande officielle, Colonel Blimp provoqua non seulement la colère de Churchill fâché par cette histoire « défaitiste » et peu enclin à l’autodérision, mais encore son acharnement à empêcher son développement – que révèle sa correspondance avec les responsables des ministères de la Guerre et de l’Information. Cependant le Premier ministre resta impuissant et les Archers, soutenus par Rank (qui n’hésita pas à attirer le public par ce slogan : « Venez voir le film interdit ! »), furent gratifiés de l’un de leurs plus grands succès publics. C’est qu’au-delà de la provocation, Powell et Pressburger étaient, avant tout, des artistes passionnés de cinéma. Heureux de participer à l’effort de guerre, ils l’étaient plus encore d’explorer l’art cinématographique. En 1945, incités par Jack Beddington, alors responsable du MOI, à faire un film visant à améliorer les relations anglo-américaines refroidies en fin de guerre, ils inventèrent Une Question de vie ou de mort (1946), histoire d’amour entre un pilote anglais et une Américaine, méditation métaphysique déployée entre le monde terrestre (en Technicolor) et l’outre-monde (en monochrome noir et blanc).
Plus que tous les autres cinéastes, les Archers s’étaient acquittés de leur contribution à l’effort de guerre ; en retour, la guerre avait donné au cinéma les moyens nécessaires à son développement. Aussi Powell et Pressburger, exécutants en apparence mais aussi agents subversifs d’une sorte de contre-pouvoir dérangeant, purent-ils encore, au cours des années suivantes, mener plus avant l’exercice de leur liberté créatrice. Peu friands de réalisme, ces admirateurs de Shakespeare délaissèrent les contingences du monde au profit d’une réflexion sur le temps, le désir et l’art, dont le cinéma, comme les rêves, est fait.
Natacha Thiéry

45e Festival international du film documentaire et d’animation, Leipzig, 15-20 octobre 2002

Ville traditionnelle de foires, Leipzig a toujours revendiqué avec fierté un passé commercial et culturel très dynamique. Du temps de la RDA, cabarets, groupes de rock et mouvements artistiques s’y développèrent, faisant même concurrence à la scène berlinoise. En novembre 1989, le 32e festival s’ouvrit alors que se multipliaient les grandes manifestations qui avaient lieu depuis septembre sur le Ring, le boulevard encerclant le cœur historique de la ville et où se dressait le siège de la Stasi locale. Créé en 1955 dans le cadre d’une politique de rapprochement culturel entre les deux Allemagne, devenu international en 1961 après trois années d’interruption, le festival de Leipzig était étroitement lié aux enjeux de la guerre froide et à la diplomatie du régime est-allemand, comme l’a rappelé lors d’une séance spéciale l’un de ses fondateurs, âgé de 85 ans, le réalisateur Karl Gass. Le festival a malgré tout survécu à la chute du Mur et à la réunification allemande, jouant la carte de l’Europe. Le rééquilibrage progressif du continent depuis la fin de la division bipolaire a en effet permis au festival de servir de passerelle entre les anciens pays de l’Est, déjà familiers de Leipzig, et ceux de l’Union européenne. Le festival bénéficie d’ailleurs du soutien très actif de l’Institut polonais de la ville.
Parallèlement à la compétition et aux débats animant la semaine, les rétrospectives thématiques étaient passionnantes, comme celle consacrée à la représentation de la communauté juive en Europe centrale et orientale, dans les films documentaires des années 1920 à nos jours. Elle a été l’occasion de voir quelques films remarquables, notamment polonais, comme Témoins (1988), sur le pogrom qui a ravagé la communauté juive de la ville polonaise de Kielce en 1946, du réalisateur Marcel Łoziński et Lieu de naissance (1992), de son fils Pavel, sur le retour dans son village natal d’un écrivain juif polonais réfugié aux États-Unis et qui tente de retrouver les traces de son père et de son frère disparus pendant la guerre. Près de 50 ans plus tard, les habitants, et même ceux qui, à l’époque, les ont secourus, lui et sa mère, ont encore peur de dévoiler le nom des assassins, par crainte de représailles. Peu à peu les langues se délient et les restes du cadavre du père sont retrouvés et exhumés. Mais le deuil est-il encore possible ? Ces deux films évoquent avec une grande sensibilité comment la société polonaise, à la fois victime et bourreau, prend difficilement conscience de sa propre histoire. Birobidjan, du Soviétique Michail Sluckij, tourné en 1932, montre l’arrivée des premiers juifs en Sibérie orientale, dans la future Région autonome juive créée en 1934. Tourné en yiddish, le film est très lyrique, à la gloire des travailleurs qui font de cette terre ingrate un véritable paradis.
Les documentaires soviétiques et russes étaient par ailleurs très bien représentés, grâce notamment à la rétrospective consacrée au couple Pavel Kogan, décédé en 1998, et Ljudmila Stanukinas-Kogan, présente à Leipzig en ambassadrice enthousiaste de leurs films. Pendant 40 ans, ils ont filmé avec tendresse et ironie les habitants de Leningrad dans leur vie quotidienne… C’est bientôt l’été (1987), un document précieux tourné en pleine Perestroïka, montre les ouvriers d’une usine de confiserie préférant fumer tranquillement une cigarette en se racontant des histoires drôles plutôt que de travailler, se moquant bien des remarques de leurs supérieurs, tandis que la caméra observe la préparation de chocolats bien peu appétissants.
À Leipzig, la frontière entre pacifisme militant, signe distinctif du festival depuis sa création, et antiaméricanisme primaire est ténue. Dès la soirée d’ouverture, Bowling for Colombine de Michael Moore donnait le ton. Le film a le mérite de soulever le problème essentiel de la violence dans la société américaine, mais il est cependant trop long et souvent trop démonstratif. Dans une ambiance plutôt hostile aux États-Unis donc, le documentaire Baghdad On/ Off (2002) de Saad Salman offrait heureusement une vision de l’Irak détachée de toute polémique pro- ou anti-américaine. Exilé depuis près de 30 ans, le cinéaste revient filmer clandestinement la société irakienne dans l’enclave kurde au Nord du pays : la corruption de l’État, les villes frontières livrées au marché noir, une justice qui condamne en coupant les oreilles… Le regard faussement naïf du cinéaste livre un témoignage émouvant sur une quête personnelle et sur le désespoir d’un peuple.
La colombe d’or a été attribuée au très beau documentaire suisse d’Éric Langjahr, Transhumance vers le troisième millénaire, sur le défi d’être berger dans l’un des pays les plus développés du monde. La colombe d’argent a été décernée à Vaterland de Thomas Heise, ancien documentariste de la RDA né en 1955. Ce portrait douxamer d’un village des nouveaux Länder n’est pas toujours très convaincant, mais ce prix souligne avant tout combien le festival de Leipzig reste sensible aux échos actuels du passé est-allemand.
Caroline Moine

Deux regards sur la guerre d’Algérie en bande dessinée : La Guerre fantôme de Jacques Ferrandez et Azrayen’ de Frank Giroud et Christian Lax

Fasciné par les terres orientales, et plus particulièrement par l’Algérie dont sa famille est originaire, Jacques Ferrandez est l’auteur d’un cycle de cinq albums, les Carnets d’orient, publié par les éditions Casterman de 1987 à 1995 et consacré à l’histoire de la colonisation de ce pays de 1830 à 1954. Désireux d’éviter les polémiques, il avait préféré interrompre son récit à la veille de la guerre d’Algérie et apparemment clos ce cycle. Sans doute incité par la médiatisation récente du conflit algérien, il l’a rouvert à l’automne 2002 par la parution, toujours chez le même éditeur, d’un sixième album, La Guerre fantôme, qui paraît relié assez artificiellement aux cinq précédents. Préfacé par Gilles Kepel, ce nouvel ouvrage commence par quelques planches de transition avant d’entraîner les personnages à l’automne 1954 et d’évoquer indirectement les événements de la Toussaint rouge. Il s’achève par l’embarquement pour l’Égypte et le canal de Suez d’un des héros, Octave, capitaine de parachutistes, meurtri par la défaite en Indochine et par la « guerre fantôme » qu’il a menée pendant deux ans en Algérie. Amoureux d’une belle arabe, Samia, il répugne de plus en plus à livrer « la guerre d’une armée contre un peuple » et à pratiquer la répression. Octave apparaît comme le porte-parole de l’auteur qui a d’emblée placé cet album sous l’égide d’Albert Camus : « Bientôt l’Algérie ne sera peuplée que de meurtriers et de victimes. Bientôt les morts seuls y seront innocents. » Camus est d’ailleurs le seul personnage historique à intervenir dans la première période de cette fiction conçue pour se terminer lors de la proclamation de l’indépendance en 1962. Jacques Ferrandez pose un regard tout à la fois plein d’humanisme et de prudence sur les deux premières années de lutte à travers une dizaine de scènes juxtaposées qui restituent plus qu’elles ne racontent, du plaisir et de la douceur de vivre à l’horreur. Ce faisant, il semble à certains moments renvoyer dos à dos les deux communautés et tous les combattants : au racisme des « pieds-noirs » répond l’obscurantisme des villageois, aux exactions des maquisards celles de l’armée française, de la mutilation de villageois par des maquisards qui les punissent de leur obéissance aux Français et du massacre de jeunes appelés dans une embuscade à la torture des villageois par des soldats français. Sans doute ce récit est-il enfermé dans les limites d’un album d’exposition qui ouvre un nouveau cycle et ne dévoile pas encore toutes les intentions d’un auteur qui se laisse aller à sa fascination pour les paysages algériens. Reproduits ici avec un souci du détail quasi-photographique, et non sans une certaine naïveté, ils divertissent parfois le lecteur d’une histoire qui ne fait que débuter.
Au contraire de Jacques Ferrandez, le scénariste Frank Giroud et le dessinateur Christian Lax ont privilégié la mise en scène d’un seul épisode plutôt que de parcourir toute la guerre. Azrayen’ est ainsi un récit de fiction d’une grande vraisemblance publié en deux volumes, le premier préfacé par Benjamin Stora, dans la prestigieuse collection Aire libre des éditions Dupuis en 1998 et 1999. Les deux auteurs avaient déjà évoqué une guerre coloniale, la guerre d’Indochine, dans une histoire intitulée Les Oubliés d’Annam consacrée avec sympathie aux Français qui avaient déserté et choisi de combattre dans les rangs du Viêt-minh, récemment rééditée en version intégrale dans la même collection. Azrayen’ se déroule dans les paysages inquiétants et glacés de la Grande Kabylie au cours de l’hiver 1957. Un convoi militaire y chemine à la recherche d’une patrouille disparue dans une ambiance de plus en plus pesante au fil des pages. Les partis pris esthétiques des auteurs – décors dépouillés et stylisés dans des couleurs grises et ocre, caractères physiques des personnages très affirmés, presque caricaturaux – témoignent d’une volonté de ne jamais détourner le lecteur de l’essentiel et d’une mise délibérée du graphisme au service de l’intensité et de la violence du récit. La dureté du dessin contribue à une dramatisation parfois extrême de l’action soulignée encore par l’utilisation d’aplats noirs. La région, pas plus que la période, n’a été choisie au hasard. Au moment où les parachutistes du général Massu investissent Alger avec les pleins pouvoirs de police, la violence de la guerre écrase la Kabylie condamnée au dénuement et à la misère. La géographie montagneuse offre aux insurgés un terrain propice au harcèlement de l’armée française et à de terribles embuscades. Le personnage central du récit, le lieutenant Messonnier, a disparu à la tête d’une vingtaine d’hommes au milieu de cet environnement hostile. Ce jeune officier, prêt à concilier devoir de soldat français et amour de l’Algérie, symbolisé par ses fiançailles avec une institutrice kabyle admiratrice de la culture française, a été révolté par l’enfermement d’ouvriers soupçonnés de complicité avec le FLN. Il a cependant obéi aux ordres et retrouvé au matin ces hommes morts et asphyxiés. Traumatisé et en désaccord avec son supérieur, il est devenu indésirable et a été muté au fin fond d’une SAS, section administrative spécialisée, de Grande Kabylie. Le cheminement du convoi parti à sa recherche est l’occasion pour les auteurs de montrer le désarroi et la peur des villageois mais aussi des militaires français, qui semblent maîtriser de moins en moins les enjeux de ce conflit. Le déroulement de cette mission est éclairé par le regard anticolonialiste et dénonciateur de Lax et Giroud sur une guerre expressément désignée comme atroce et absurde mais sans jamais verser dans le simplisme ou l’outrance.
Thierry Crépin
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