Vingtième Siècle. Revue d'histoire
Presses de Sc. Po.

I.S.B.N.2724629469
208 pages

p. 181 à 208
doi: en cours

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no 78 2003/2

2003 Vingtième siècle Librairie

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La Grande Guerre et ses suites

Young Robert, Under Siege : Portraits of Civilian Life in France during World War One, New York, Berghahn Books, 2000, 185 p., 19,50 $.
Dans ce livre, Robert Young nous offre une collection d’instantanés sur la société française pendant la première guerre mondiale. Il s’agit du regard des journalistes étrangers (américains principalement) en poste en province entre 1914 et 1918. À partir de son étude des articles du New York Times, du Washington Post, du Chicago Tribune, du Christian Science Monitor, du Toronto Globe et du Devoir (Québec), Robert Young présente un échantillon qui, dans l’ensemble, nous fournit un aperçu unique et original de l’état d’esprit du peuple français sous la pression de la guerre moderne, un panorama des vastes transformations sociales produites par ce conflit, et surtout des ravages, autant psychologiques que physiques, infligés à la population française pendant ces quatre années.
Dans une brève introduction, Robert Young défend la méthodologie employée. Il signale à juste titre que, malgré la richesse des récents travaux sur l’histoire sociale de la Grande Guerre, les nombreux rapports des correspondants étrangers en mission en France constituent une source quasiment inexploitée. Pourtant, ces journalistes possédaient une expertise incontestable qui légitimait leur rôle d’observateurs de la société française, la plupart d’entre eux étant en mission en France depuis longtemps. Leurs commentaires furent sans doute conditionnés par leurs perspectives nationales ou religieuses, leurs formations, leurs points de vue politiques et leurs milieux socioculturels. Cependant, Robert Young a raison d’affirmer que leur prisme d’analyse n’était pas forcément plus accentué que celui des observateurs français.
Ainsi les 130 rapports rassemblés par l’auteur traitent-ils à la fois des mesures prises pour préparer la défense de Paris en août et septembre 1914, de la situation désespérée des orphelins de guerre, des spectacles mis en scène par l’Opéra Comique et de la participation des femmes à l’effort de guerre français. Le résultat est une perspective contrastée mais toutefois fascinante de la vie quotidienne en France pendant la Grande Guerre. C’est une collection très utile qui démontre la valeur d’une source ignorée jusqu’ici.
Peter Jackson
Birnstiel Eckart et Cazals Rémy (dir.) Ennemis fraternels 1914-1915. Hans Rodewald, Antoine Bieisse, Fernand Tailhades. Carnets de guerre et de captivité, Toulouse, Presses Universitaires du Mirail, 2002, 190 p., 16,80 €.
Parmi les « oubliés » de la Grande Guerre qui depuis peu attirent l’attention des historiens se trouvent les prisonniers militaires. Hans Rodewald, employé de commerce en Thuringe, Antoine Bieisse, fils de fonctionnaire dans l’Aude, et Fernand Tailhades, ouvrier tarnais, nous livrent ici leurs expériences. La vie du prisonnier, morne et monotone avec des moments d’espoir et de joie, est moins le cœur de ces récits que la conclusion d’une terrible initiation à la guerre dont le passage central est la blessure. Chacun des trois soldats fait les campagnes de 1914, les plus meurtrières de la guerre car on n’avait pas encore appris à se protéger des mitrailleuses et des shrapnels. Chacun est blessé (deux en août et septembre 1914) et vit sa capture et son évacuation en pays « ennemi » comme un lent retour à la vie grâce à des soins médicaux administrés avec humanité. De là à conclure que pour les prisonniers une « culture de guerre » ne fut que le « vernis » sur une « culture de paix » plus profonde (couverture) relève plutôt de la polémique que du travail éditorial – qui par ailleurs est admirablement bien fait. Tout ici suggère la complexité des émotions des prisonniers sans pouvoir, avec un échantillon si restreint, y porter un jugement équilibré. Ce qui n’enlève rien à l’intérêt de ces témoignages émouvants.
John Horne
Faron Olivier, Les enfants du deuil. Orphelins et pupilles de la nation de la première guerre mondiale (1914-1941), Paris, La Découverte, coll. « Textes à l’appui/Histoire contemporaine », 2001, 336 p., 25 €.
Le travail d’Olivier Faron se réclame d’un double patronage intellectuel et historiographique, celui de Jean-Pierre Bardet pour le choix d’un sujet, l’orphelin, et celui de Stéphane Audoin-Rouzeau pour l’approche spécifique des « enfants du deuil » de la Grande Guerre. C’est dire l’importance de son apport à la connaissance de la société française de la première à la seconde guerre mondiale.
L’ouvrage présente successivement les trois moments constitutifs de cette identité singulière : la guerre, la mort du père, le deuil, les formes que prend la solidarité nationale ; puis l’enfance dans les années 1920, l’évolution du droit et de l’aide publique, les effets du deuil et la présence dans les dispositifs commémoratifs ; l’accession, enfin, à l’âge adulte, dans la France des années 1930, où le groupe tend à devenir un groupe de pression parmi d’autres, donc l’un des acteurs de la crise aggravée en déchirure nationale.
Olivier Faron affirme d’emblée que « le nombre est bien évidemment au cœur de l’analyse historique d’une telle situation ». Si le « bilan chiffré du groupe des pupilles de la nation » a été placé, par commodité éditoriale sans doute, en annexe à la fin du livre, il est aussi complet et précis que possible. L’un de ses principaux mérites est d’avoir su mener à bien l’étude globale du phénomène sans jamais perdre de vue les mille nuances de l’expérience vécue. Comme toujours en pareil cas, les voix qu’il nous fait entendre sont plutôt, d’Albert Camus à Henri Queffélec, celles d’orphelins devenus maîtres de leurs mots que restés dans l’obscurité ; mais qui discutera la représentativité des souffrances ressenties ?
L’insuffisance initiale des aides de l’État est bien mise en évidence, donc aussi l’ampleur et la diversité des initiatives privées. L’auteur retrace le cheminement parlementaire qui a conduit à l’adoption de la loi du 27 juillet 1917, texte de compromis autour duquel s’est maintenue l’Union sacrée et jalon dans la reconnaissance par l’État-providence des droits de l’enfant. Celle-ci passe par une distinction nouvelle : orphelins et pupilles ne font pas deux ensembles qui coïncident. Les pupilles peuvent n’être pas orphelins, quand la guerre a mis leurs parents ou soutiens de famille « dans l’incapacité de gagner leur vie par le travail ». Leur adoption par la nation s’accompagne d’une valorisation manifeste de la famille. Elle entraîne la création d’un Office national rattaché au ministère de l’Instruction publique, dont l’action s’appuie sur des offices départementaux.
Après les inévitables tâtonnements initiaux, Olivier Faron marque l’importance de la loi du 31 mars 1919 sur les pensions militaires. Elle établit le droit des orphelins à une réparation et impose une refonte globale du « modèle français » des pensions, dont la première originalité est dans l’effort d’adaptation de la tradition législative unitaire aux situations individuelles. En obligeant à réduire les budgets au moment où le besoin d’aide, à l’entrée dans la vie active, ne peut diminuer, l’arrivée de la crise met ce modèle à l’épreuve. Dans son bilan, où il continue à accorder autant d’attention à l’évaluation de l’œuvre administrative qu’aux vies irrémédiablement changées, l’auteur fait avec soin le départ entre la perception des contemporains et les enseignements de son propre travail. L’opacité de la documentation ajoutant ses effets à l’expression des frustrations, ce bilan ne peut être que mitigé, jusque dans l’inventaire des attitudes devant la guerre qui revient. Sa méthode autant que ses résultats classent assurément l’étude d’Olivier Faron parmi les plus utiles et les plus neuves qui aient été consacrées ces dernières années à la France du premier 20e siècle.
Jean-François Chanet

Démocratie, fascisme et populisme

Rémond René, La République souveraine. La vie politique en France 1879-1939, Paris, Fayard, 2002, 435 p., 23 €.
Ce livre est le troisième volume de l’histoire politique de la France de René Rémond, ceux qui couvrent les périodes allant de 1789 à 1848 et de 1848 à 1879 étant parus en 1964 et 1969 respectivement. Il diffère des volumes précédents essentiellement parce qu’il s’agit moins d’une présentation de la Troisième République que plus spécifiquement d’un éloge pur et simple. 1879 vit le triomphe des républicains, mais ce triomphe ne fut pas suivi d’une défaite, comme ce fut si fréquemment le cas dans l’histoire de la France. 1879 marque l’établissement d’un régime qui dura jusqu’en 1940, quand il dut sa chute à l’accident d’une guerre. « Qui sait même si, sans cet événement qui a bousculé les rythmes naturels, nous ne vivons pas aujourd’hui encore sous l’empire des lois constitutionnelles de 1875 ? », demande l’auteur dans les premières pages de son livre. Il utilise le mot « ralliement » comme étant caractéristique de la Troisième République. Celui-ci dépasse le ralliement que proposa le pape Léon XIII aux catholiques français. Il a affecté les royalistes, la droite nationaliste, les radicaux, les socialistes et les communistes. Et en raison de ces succès, René Rémond proteste contre l’indifférence et le discrédit qui marquent les attitudes présentes à l’égard de cette période de l’histoire de la France. On ne se souvient que de certains épisodes, tels que l’affaire Dreyfus (dont Rémond pense qu’elle a acquis une importance disproportionnée à cause des controverses actuelles sur l’antisémitisme) ou le Front populaire – et seuls quelques noms demeurent : Gambetta, Ferry, Clemenceau, Poincaré, Blum…
René Rémond poursuit son analyse de la Troisième République. Des chapitres successifs traitent des institutions telles que la présidence de la République (et les ministres) et des traditions politiques telles que les élections et les modes de scrutin, les libertés publiques, les systèmes de partis… Les analyses sont fouillées avec toute la minutie que l’on associe à René Rémond et quoiqu’il n’y ait pas de récit proprement dit, on y apprend beaucoup de détails d’intérêt historique. Par exemple qu’en 1935, le gouvernement Flandin acheta l’ancienne ambassade d’Autriche-Hongrie, l’hôtel de Matignon, rue de Varenne, qui est devenu la première résidence officielle du président du Conseil. Nous apprenons aussi que lorsque Goblet devint président du Conseil en décembre 1886, il réduisit le nombre des postes ministériels, qui n’avait fait que s’accroître au point d’atteindre 21 sous Gambetta, pour le rapprocher du niveau de 1879, entre 11 et 13.
Deux chapitres en particulier attirent l’attention. Dans l’un d’eux, consacré à l’antiparlementarisme, René Rémond passe en revue les différentes formes d’opposition au gouvernement parlementaire sous la Troisième République pour conclure avec le Parti social français qui avait fini par accepter après 1936 le système parlementaire, qu’il avait à son origine violemment rejeté. Cela lui paraît représenter un triomphe remarquable pour le régime républicain, mais on se souvient que le régime de Vichy était un gouvernement qui avait de longue date des tendances antiparlementaires. Dans le chapitre sur la Grande Guerre, Rémond affirme qu’il est impossible pour l’historien de dire ce qui a précédé la prise de conscience de la nation en 1914 quand elle a été confrontée, par la guerre ou la décision du gouvernement d’annoncer une trêve, aux querelles qui divisaient la nation : on décida de ne pas arrêter ceux dont les noms figuraient dans le Carnet B qui recensait les individus suspects de se livrer éventuellement à des actes de sabotage et on résolut de suspendre les lois contre les congrégations religieuses. Dans ces exemples, on voit à quel point l’histoire politique dépend de ce qui se passe au sein de la société concernée.
Douglas Johnson
Möller Hans, Kittel Manfred (Hrsg.), Demokratie in Deutschland und Frankreich, 1918-1933/1940, München, Oldenbourg, coll. « Quellen und Darstellungen zur Zeitgeschichte Bd. 59 », 2002, 322 p., prix non communiqué.
L’ouvrage réunit les actes d’un colloque qui s’est tenu en 1998 à Munich, dans le cadre d’un projet mené par l’Institut für Zeitgeschichte et intitulé « La démocratie dans l’entre-deux-guerres. L’exemple comparé de l’Allemagne et de la France ». Les auteurs, historiens français et allemands, sont spécialistes de l’un des deux pays – notamment Jean-Marie Mayeur, Rosemonde Sanson, Nicolas Roussellier, Klaus-Jürgen Müller sur la France, Wilhelm Mössle, Ludwig Richter, Cornelia Rauh-Kühn sur l’Allemagne - ou bien développent une étude comparative des deux trajectoires nationales face à la crise économique, sociale et politique qui toucha la République de Weimar et la Troisième République entre 1918 et 1933/ 1940.
Dans quelle mesure les partis et les institutions étatiques de chacun des deux pays pouvaient-ils maintenir un système démocratique et républicain face aux attaques multiples venant de l’intérieur et de l’extérieur, des extrêmes mais aussi du centre même de la vie politique ? Les réponses offertes par les différents articles n’apprendront rien de nouveau aux lecteurs familiers de la période. L’intérêt principal de l’ouvrage réside donc dans la comparaison directe offerte par quelques-uns des auteurs, notamment par Manfred Kittel sur la question religieuse, Andreas Wirsching sur la notion de violence politique ou encore Thomas Raithel sur les deux systèmes parlementaires.
L’appel lancé en introduction en faveur d’un travail commun accru entre historiens européens paraît tout à fait justifié à l’heure de l’élargissement de l’Union. Reste à développer une histoire comparée peut-être plus stimulante.
Caroline Moine
Milza Pierre, L’Europe en chemise noire. Les extrêmes droites européennes de 1945 à aujourd’hui, Paris, Fayard, coll. « Nouvelles études contemporaines », 2002, 484 p., 22 €.
Prenant le relais de celui que Pierre Milza avait consacré aux fascismes historiques, voici un livre doté des mêmes qualités. Au terme d’une démarche minutieuse, l’auteur conjugue autant que possible un travail de synthèse, réalisé à partir d’une masse d’ouvrages spécialisés, avec le recours aux sources, essentiellement la presse d’extrême droite. Quant au plan chronologique, il est structuré de façon à mettre en relief non seulement les temps forts, mais aussi les thèmes (idéologie et structures militantes de chaque mouvance extrémiste) et les lieux. En effet, les différents pays d’Europe n’ont été concernés ni au même moment, ni au même degré, par le phénomène des « chemises noires ».
L’ouvrage accorde une grande importance à la rupture des années 1980. Jusque-là, en dehors des régimes autoritaires de l’Europe méditerranéenne, l’extrémisme était circonscrit à quelques groupes, actifs dans un nombre limité de pays. Pierre Milza étudie donc avec grand soin le cas du MSI italien, longtemps le seul parti cohérent et fortement implanté, si l’on excepte l’aventure poujadiste en France. Il décrit également les strates successives desquelles émerge le négationnisme, et s’intéresse aux nouvelles droites intellectuelles, en quête d’une identité plus européenne que nationale. À partir de 1980, la période de marginalité prend fin puisque divers courants nationalistes et populistes obtiennent des scores électoraux significatifs, dans l’ensemble de l’Europe du Nord et de l’Ouest, en commençant par la France du Front national. Si l’on ajoute, avec les nuances nécessaires, que des symptômes similaires se manifestent dans l’ancien camp communiste, seules les trois anciennes dictatures méridionales semblent à peu près épargnées.
L’historien trouvera son compte à la lecture de cette fresque, mais aussi le citoyen désireux de comprendre le défi lancé par ces partis que l’auteur hésite à qualifier de « post-fascistes », car, selon lui, si l’extrémisme traditionnel ne se confondait pas totalement avec le fascisme, sa version récente ne s’en distingue que partiellement.
Anne-Marie Duranton-Crabol
Dupuy Roger, La politique du peuple. Racines, permanences et ambiguïtés du populisme, Paris, Albin Michel, 2002, 251 p., 18 €.
Que dit Roger Dupuy ? Simplement, qu’à examiner les « populismes » d’aujourd’hui – qu’ils soient d’extrême droite ou d’extrême gauche, qu’ils soient habillés d’idéologies et d’idéaux plus ou moins mortifères, délétères ou dépassés – il faut prendre enfin conscience qu’ils reposent encore sur un très vieux socle de protestation d’en bas et de « y’a qu’à » populaire qu’il faut nommer, en désespoir de cause, « la politique du peuple ». Autrement dit, Jean-Marie et Arlette expriment aussi ce « quelque chose » qui bouillonne depuis des siècles dans la marmite politique et reste à l’étroit dans le cadrage républicain ; un fond de soupe en ébullition dont la vapeur soulève périodiquement le couvercle démocratique posé depuis 1789. Quelque chose qui rappelle toujours cette « mobilisation des “sans” » dont Daniel Mouchard vient de rappeler l’actuelle âpreté au numéro d’août 2002 de la Revue française de Science politique.
On ne sort pas totalement convaincu de la lecture des chapitres contemporains – même si Roger Dupuy a lu attentivement la tentative d’interprétation que cette revue a proposée à son numéro 56 d’octobre-décembre 1997. Car, de Boulanger à Le Pen, un « national-populisme » a pris ses aises pour des raisons qui ne tiennent pas toutes d’une sorte de poujadisme instinctif des masses dédaignées. L’extrême gauche expéditive et spontanéiste a des modèles (trotskystes surtout) largement importés. La « fonction tribunicienne » du Parti communiste s’était nourrie aussi des jeux d’appareils et de l’entregent des apparatchiks. Mais Dupuy rappelle à juste titre que la nappe souterraine clapote toujours : un « peuple » sait crier son désespoir et ses peurs irraisonnées, son manque à gagner et sa haine des « gros ». Contre la « haute politique » élitaire ou idéologisée, une forme de la protestation-adhésion tente encore de prendre forme « en bas ». Les classes moyennes ne savent guère arbitrer ce conflit des SDF du politique, dressés sporadiquement contre tous les establishments. Les autoritarismes, bonapartistes puis gaullistes, peuvent capter cette énergie « virile » sans parvenir à l’endiguer ou la noyer.
Mais plus on remonte dans le temps, plus la « politique du peuple » est observable à l’état chimiquement pur, et plus Dupuy est convaincant. Les barricades de 1830 à l’heure des « classes laborieuses, classes dangereuses », font écho, assurément, à l’impuissance de la Révolution de 89, même par temps de Terreur, à réduire tout à fait le sans-culottisme parisien viscéral ou la vague insurrectionnelle à l’Ouest. Sous l’Ancien Régime, la soupe a pris sa vraie consistance. Élan messianique, contagion de violence, peurs réelles ou supposées, frustrations, archaïsmes revendiqués, « émotions » économiques, souci du pain quotidien, aspiration à une vie décente et désir de revanche sociale : le cocktail s’est élaboré bien avant que ne tentent de s’imposer les Lumières et la Raison.
L’essentiel du livre n’est sans doute pas dans cette reconstitution d’une longévité irritante. Il est dans une tentative de réhabilitation historique et politique des pauvres agités en errance périodique. Et si la « politique du peuple » n’était pas la simple agitation d’une lie ? Si elle était insoluble dans la démocratie ? Sans doute des barrières ont-elles été dressées et la politique régulée « d’en haut » a-t-elle pu s’imposer. Mais les frontières sont restées poreuses. Et surtout, rien ne nous prouve que la régulation ait toujours été descendante : le « bas » a eu sa force ascendante ; il a poussé, argumenté et souvent convaincu le « haut » d’avoir à s’activer pour éviter que la marmite n’explose.
Jean-Pierre Rioux

Engagements communistes

Lazar Marc, Le communisme, une passion française, Paris, Perrin, 2002, 245 p., 19 €.
Le radicalisme est politiquement mort en France, avec la fin de la Troisième République, il y a plus de soixante ans. Pourtant il existe encore des radicaux et – il n’y a pas si longtemps – il y avait encore deux mouvements radicaux, un à gauche, l’autre à droite. Pourquoi le radicalisme n’a-t-il pas complètement disparu ? Parce qu’il a représenté à une certaine époque une certaine France et qu’une tendance politique profondément implantée dans les mentalités peut mettre très longtemps à le faire, non sans susciter quelque nostalgie. Au fond, ce sont les questions que se pose Marc Lazar à propos du communisme. Pourquoi a-t-il eu tant d’importance en France, bien plus qu’ailleurs, pourquoi a-t-il été une « passion française » ? Pourquoi s’est-il mis à décliner depuis une bonne vingtaine d’années et pourquoi, malgré sa mort clinique, conserve-t-il sinon une influence réelle, du moins une aura. « L’essai » de Marc Lazar repose sur une immense documentation, mais peut-être davantage sur la sensibilité aux problèmes du communisme dont l’auteur a été imprégné par tant d’années de travail. Il est d’ailleurs écrit avec une sorte de passion contenue qui en rend très attachante la lecture. Sans pratiquement jamais sortir de la distanciation nécessaire et de l’analyse universitaire, Marc Lazar témoigne de cette « passion française ».
Il est malgré tout nécessaire de souligner d’entrée que cette passion a été loin d’être celle de tous les Français – à son meilleur moment, le communisme n’en a influencé qu’environ 25 % – ni même, et de loin, celle de tous les ouvriers. Les Français qui ont communié dans l’anticommunisme ont été bien plus nombreux que ceux qui ont adhéré au communisme, sans compter la masse si nombreuse des anciens communistes dont beaucoup ont été ensuite parmi les plus ardents à le combattre. Il n’en reste pas moins que, pendant soixante ans, il a été le grand parti ouvrier français, qu’il a fasciné un très grand nombre d’intellectuels, qu’il a suscité d’immenses dévouements, qu’il a été l’animateur d’innombrables luttes pour la défense des ouvriers, pour la paix – dans la mesure où elle ne portait pas ombrage à la politique extérieure de l’Union soviétique –, contre les guerres coloniales… Il a occupé une grande place dans la Résistance, du moins après juin 1941.
Peut-on dire pour autant qu’il ait joué un rôle politique majeur ? Non, répond Marc Lazar, qui remarque qu’il n’a jamais été aussi « grand » qu’au moment de la guerre froide quand il était complètement isolé du reste de la société française. Pur et dur, obtenant de ses adhérents, sous le contrôle d’un appareil dont la constitution fut un de ses plus grands succès, une obéissance perinde ac cadaver, on peut même ajouter que son existence a souvent empêché la gauche d’occuper le pouvoir, jouant en quelque sorte le même rôle à gauche que le Front national joua plus tard à droite. André Siegfried – Marc Lazar nous le rappelle – écrivait après les élections de 1956 : « Je viens toujours buter contre ce phénomène, à mes yeux, décidément incompréhensible, qu’un quart des Français votent pour un parti relevant manifestement d’une obédience étrangère. » Ce que Siegfried ne comprenait pas, c’est que ce quart de Français votait pour le parti communiste non pas malgré cela, mais à cause de cela. En effet, si le nombre de ses adhérents a connu des hauts et des bas, il conserva en revanche à peu près le même nombre d’électeurs jusqu’en 1981, il ne faut pas être grand clerc pour se rendre compte que le déclin du parti communiste en France est exactement parallèle au déclin, puis à la chute du communisme soviétique et que le rapport est évident. Fils aîné de l’Église communiste, le parti communiste, dont les membres et les électeurs étaient étonnamment imbibés d’amour, d’admiration, de sentiment religieux pour l’Union soviétique, ne pouvait en fait lui survivre. Mais Marc Lazar a raison de montrer que cette explication de la chute du communisme français n’est pas suffisante, qu’il y a eu autre chose, le divorce d’avec la société française. Pendant longtemps, une fraction de la population française s’était reconnue dans le projet communiste, or ce projet était devenu obsolète. Néanmoins les deux explications ne se superposent-elles pas d’une certaine façon ? Le divorce d’avec la société française n’était-il pas la conséquence de l’adhésion inconditionnelle au projet soviétique ? Le communisme français était devenu une structure conceptuelle vide et les conditions étaient réunies pour un Parti socialiste rajeuni. Si les circonstances n’avaient été favorables à l’événement, le génie de François Mitterrand n’aurait été d’aucun effet.
Ce qui reste plus énigmatique, c’est d’abord ce goût immodéré d’une fraction de la population française pour le communisme. Marc Lazar a raison, me semble-t-il, en mettant en valeur l’héritage de la Révolution. « La Révolution est un bloc », disait Clemenceau et il était justifié de le dire face à ceux qui rejetaient la Révolution en bloc, mais par cela même il a été de ceux qui ont empêché de faire l’inventaire nécessaire. Pendant la plus grande part du siècle passé, on a imbibé une large fraction des Français d’une histoire aseptisée de la Révolution où il était impossible qu’ils prennent conscience de ce que fut horrible la période de la Terreur. Comment s’étonner dans ces conditions que les horreurs de la Révolution russe ou du stalinisme aient été passées par profits et pertes, à la faveur d’un projet dont on ne conservait que l’apparence ? Assez paradoxalement, les Français avaient assimilé une telle culture de la répression et pour beaucoup d’entre eux, cela n’enlevait rien aux mérites de la révolution soviétique.
Une deuxième énigme est que finalement l’extrême gauche en France n’a pas véritablement souffert de la chute du communisme. Bien sûr, à l’inverse de ce qui se passait au temps du communisme triomphant, cette gauche de la gauche est extrêmement éparpillée, mais elle se rassemble sur une certaine culture. Certes, on peut penser que les médias – influencés de façon considérable par une sorte d’après 1968 – sont le substrat de cette culture, mais c’est peut-être leur faire bien de l’honneur, et il est probablement plus légitime de penser que cette culture, quelles qu’en soient les origines, est devenue consubstantielle à la société française, qu’elle en est, en quelque sorte, une fraction permanente.
L’ouvrage de Marc Lazar, qui entend se présenter modestement comme un « essai », est en fait un livre très important par toutes les pistes de réflexion qu’il ouvre et qu’il balise sur ce phénomène considérable des mentalités françaises pendant près d’un siècle que fut le communisme.
Jean-Jacques Becker
Mazuy Rachel, Croire plutôt que voir ? Voyages en Russie soviétique (1919-1939), Paris, Odile Jacob, coll. « histoire », 2002, 369 p., 26 €.
Entre 1919 et 1939, quelques milliers de personnes, parfois très différentes, se sont rendues en URSS, dans des conditions et pour des durées diverses. Dans cet ouvrage minutieux issu de sa thèse, Rachel Mazuy étudie essentiellement, mais pas uniquement, les militants communistes et elle essaie de comprendre comment beaucoup ont pu, à leur retour en France, diffuser l’image d’un « paradis soviétique », en contradiction avec la réalité.
En fait, le voyage en URSS renforce les convictions acquises au préalable. Les non-communistes rejettent le système soviétique après l’avoir vu à l’œuvre. En revanche – et c’est là l’apport le plus intéressant de cette étude –, les militants, même ébranlés, ne rompent que rarement avec le communisme. Leurs convictions ne les empêchent pas de voir les difficultés de la vie en URSS, mais de les dire. En effet, la préparation du voyage et l’encadrement soviétique donnent des cadres d’interprétation qui permettent à ces militants, peu intéressés par la réalité russe, d’accepter ce qu’ils constatent. En outre, eux-mêmes sont amenés à produire des discours, conformes à la norme. Le voyage à Moscou est donc pour eux l’occasion d’acquérir ou d’améliorer les processus mentaux qui permettent de voir une chose et d’en dire une autre, en toute bonne foi. Il forme des militants sur le modèle soviétique et joue donc un rôle déterminant dans la suite de leur carrière politique.
Cécile Vaissié
Frémontier Jacques, L’étoile rouge de David. Les Juifs communistes en France, Paris, Fayard, 2002, 550 p., 25 €.
C’est un livre attachant et agréable à lire que nous livrent les éditions Fayard. Pourtant, à l’origine de cet ouvrage se trouve une thèse, genre historique rarement enclin à susciter ce type de sentiment. Mais le sujet, son traitement par Jacques Frémontier, et l’écriture de celui-ci procurent ce résultat. L’ouvrage porte sur les juifs communistes en France. Les moteurs de leur adhésion, leur sociabilité partisane et les désenchantements militants constituent les principaux axes retenus avec, à chaque fois, la lancinante question de la spécificité ou non de ces juifs communistes, spécificité au regard de leurs camarades non juifs, comme vis-à-vis des juifs non communistes.
Un tel sujet, qui touche à tant de domaines, rendait l’exhaustivité impossible. Cette limite était accrue par le parti pris méthodologique de l’auteur qui, de fait, se contente d’utiliser les sources orales, en l’occurrence 100 entretiens, à l’équilibre soigneusement pesé entre « ex » et fidèles, entre Ashkénazes et Séfarades, entre manuels et intellectuels, entre hommes et femmes. Bien sûr, les risques d’une telle méthode sont connus : empathie et subjectivisme. Mais, la plupart du temps, une saine distance méthodologique est mise en œuvre par l’auteur : il ne prend jamais pour argent comptant ce qu’il enregistre, traque les erreurs, voire interprète les lapsus, quitte à s’aventurer avec profit dans les domaines, pourtant incertains, de l’analyse psychologique et psychanalytique.
Au total, au fil de la lecture, on trouve nombre de pages passionnantes qui, par-delà les aventures humaines mises en pleine lumière, apportent du neuf sur cette question des juifs communistes, souvent évoquée mais rarement traitée. Ainsi, s’il est exact que le communisme a servi de sas d’intégration dans la communauté française, cette intégration n’a pas signifié une stricte acculturation, et le PCF et ses organisations satellites ont aussi incarné des lieux de diffusion d’une culture spécifiquement juive. Du reste, un des grands intérêts de ce travail est de montrer la prégnance de cette culture, de cette identité juive, chez ceux qui ont rompu avec le communisme, mais aussi chez ceux qui n’y attachent apparemment aucune importance, ou même chez ceux qui nient cette identité en la sublimant par l’appartenance politique. Certes, en refermant le livre, le lecteur ne dispose que de réponses parcellaires aux nombreuses et alléchantes questions posées par la quatrième de couverture, mais ce résultat est déjà plus qu’honorable.
Philippe Buton
Pennetier Claude, Pudal Bernard (dir.), Autobiographies, autocritiques, aveux dans le monde communiste, Paris, Belin, 2002, 368 p., 22 €.
Cet important ouvrage collectif a pour ambition de faire le point sur une pratique singulière du monde communiste, la mise en place d’un « dispositif biographique ». Le dépouillement des archives de Moscou montre que, très tôt, s’engage un processus d’identification du militant mais aussi de l’ennemi. Instrument de contrôle politique, l’écriture biographique naît du souci de conformer chaque individu dans sa vie privée et publique à un modèle social que rappelle Staline en 1926 (mais le début du phénomène n’est-il pas antérieur ?). Par ailleurs cette construction a une fonction sociale, elle permet d’établir de nouvelles hiérarchies au sein du parti comme de la société. Toutefois ce dispositif ne se limite pas à une pratique politique du contrôle. La formalisation de l’autobiographie des militants, la constitution des aveux lors des procès, la publication d’hagiographies de dirigeants participent pleinement à une culture politique singulière du monde communiste. Tout cela, l’historiographie du communisme l’avait bien repéré depuis longtemps. Le mérite de l’ouvrage est de confirmer la généralisation du processus aux partis et aux États socialistes subordonnés à l’URSS et de mettre en parallèle l’ensemble des pratiques biographiques. De cet inventaire émergent une nouvelle fonction du « dispositif » et de nouvelles conséquences. Une fonction historique naît de la constitution d’une impressionnante collection d’autobiographies de militants comme des « ex », en particulier en France dans les années 1970-1980. Enfin, des conséquences sont perceptibles sur la mémoire surtout en ces temps de « sortie du communisme ». À l’Est comme à l’Ouest, les traumatismes personnels et les enjeux collectifs montrent toute l’importance qu’il faut accorder à cette littérature complexe. Cette source est si variée qu’il a fallu faire des choix. Pourtant, une place aurait pu être faite aux écrits de la dissidence, à l’expérience du Goulag et, surtout, à Mémorial, dont le projet, dès 1987, prend ses racines dans la recherche individualisée des victimes.
Pascal Cauchy

Biographies

Marie Jean-Jacques, Staline, Paris, Fayard, 2001, 904 p., 30 €.
La monumentale biographie de Staline que publie Jean-Jacques Marie se veut la somme des recherches et publications actuelles sur le sujet, complétée par certaines sources primaires. Si elle ne prétend pas faire de révélations, elle met en évidence trois points intéressants. D’une part, elle montre que la réalité de la vie et du pouvoir de Staline différait radicalement de l’image que voulait en donner le numéro un soviétique. Celui-ci a modifié des textes, nié la réalité, et réécrit l’histoire de son vivant. D’autre part, elle remarque les conduites répétitives adoptées par Staline au cours de sa vie. Enfin, elle explique sur quels groupes, dans la société ou dans le parti, Staline s’est appuyé et lesquels il a combattus, voire exterminés. Elle révèle comment Staline a su dresser des individus les uns contre les autres et souligne l’impopularité du dirigeant soviétique, tout en notant la montée du culte de la personnalité.
Ce travail a les défauts du genre. Très riche, il passe parfois trop superficiellement sur certaines questions complexes, qui ont, ou non, fait l’objet de monographies spécifiques. Jean-Jacques Marie, s’il raconte comment Staline a isolé Lénine mourant, aurait pu approfondir sa réflexion sur la question, certes récurrente et délicate, des rapports entre la politique de Staline, celle de Lénine et la pensée marxiste. En effet, l’influence du séminaire sur Staline paraît quelque peu exagérée.
Cécile Vaissié
Angremy Annie et Trebitsch Michel (dir.), Jean-Richard Bloch ou l’écriture et l’action, Paris, Bibliothèque nationale de France, 2002, prix non communiqué.
Cet ouvrage est le résultat d’un colloque organisé en novembre 1997 par la Bibliothèque nationale de France et l’Association Études Jean-Richard Bloch et qui visait à faire redécouvrir l’un des esprits les plus intéressants du 20e siècle et pourtant à peu près oublié.
Son parcours, en particulier la dernière partie de sa vie, explique cette longue éclipse. Le 15 avril 1941, avec l’accord des autorités allemandes, l’écrivain – juif et communiste – quittait Paris pour se rendre en Union soviétique, via l’Allemagne. Il ne faisait qu’un seul arrêt en cours de route, à Berlin, pour se rendre à l’ambassade soviétique… Par la suite, une fois la guerre germano-soviétique commencée, il rédigea des chroniques pour Radio Moscou. Il parlait pour l’histoire puisque pratiquement personne n’était en mesure de l’écouter en France. La guerre finie, accablé par la mort de sa fille exécutée par les Allemands, il reprend tout de même la direction du quotidien communiste Ce Soir. Mais il meurt bientôt, en 1947, à 61 ans, et on l’oublie.
Si Jean-Richard Bloch a donné dans la dernière tranche de sa vie l’impression d’un responsable parfaitement orthodoxe, il était un communiste d’assez fraîche date. Sa progressive conversion date de son voyage en URSS en 1934 – voyage où il fait preuve d’une très grande naïveté, mais il ne fut pas le seul… Avant d’adhérer définitivement au communisme – il avait fait antérieurement un premier essai –, il avait eu une activité d’une très grande richesse et souvent d’une très grande complexité. Certes, très tôt socialiste, Jean-Richard Bloch avait toujours eu un intérêt très vif pour les problèmes de la société, mais il avait une multitude d’autres préoccupations.
Ce professeur d’histoire aurait pu être surtout et seulement un grand romancier ou un homme de théâtre, mais ses centres d’intérêt furent presque sans limites. Il s’intéressa au judaïsme et aux problèmes d’identité, bien davantage qu’on ne le croit habituellement, à l’Allemagne qui le fascinait, aux États-Unis, même s’il n’y alla jamais, au Japon, aux techniques du voyage maritime et du chemin de fer… Mais son œuvre la plus remarquable, celle qui montre le mieux son écriture en action, est une immense correspondance. Toute sa vie – et les fonds de la Bibliothèque nationale permettent de le mesurer –, il correspondit avec les plus grands noms de la littérature, notamment avec ceux qui se trouvaient aux frontières de la littérature et de la politique ou de l’histoire. Sa correspondance s’épanouit en particulier pendant la Grande Guerre, où il fut un grand soldat-épistolier et où il défendit contre les pacifistes sa participation vigoureuse à la guerre. On touche là un des caractères essentiels de Jean-Richard Bloch. Pendant très longtemps, il se refusa à être dans une ligne, il se voulait un éveilleur, au risque d’être quelquefois mal compris, comme par exemple lorsqu’il fut accusé d’apporter de l’eau au moulin de l’antisémitisme dans son roman Et Cie…
La publication de cet ouvrage permet de connaître la personnalité multiforme de Jean-Richard Bloch et la place qu’il a tenue dans la pensée française de la première partie du siècle dernier, même si ces quelques lignes ne permettent que d’effleurer la richesse d’un livre qui repose sur un si grand nombre de participations solides et nettes, tout en rejetant toute inutile prolixité.
Jean-Jacques Becker
Pradoux Martine, Daniel Mayer. Un socialiste dans la Résistance, Paris, Éditions de l’Atelier, 2002, 272 p., prix non communiqué.
Martine Pradoux publie aux éditions de l’Atelier un livre sensible et érudit sur les années de jeunesse de Daniel Mayer et, plus particulièrement, sur « sa grande époque », la Résistance. On apprend beaucoup sur l’enfance, pas très gaie, de Daniel Mayer, entre une mère malade et tôt disparue, et un père ancien combattant, taciturne et renfermé, sur les conditions de son entrée passionnée en politique, où il trouve chaleur et famille. Tout commence à l’occasion de la campagne en faveur de Sacco et Vanzetti. Militant socialiste, orateur remarquable de gouaille et d’ironie, marié à une militante, Clélia Livian, dont la famille a quitté la Roumanie, Daniel Mayer devient journaliste au Populaire (1933) et se rapproche de Blum sur la politique à mener face au danger nazi. Ancien pacifiste et militant de La Bataille socialiste, il combat les thèses « munichoises » au sein de la SFIO et continue, après 1940, à vouloir maintenir et développer la présence politique des socialistes. Choix courageux, certes, mais pour lui naturel, aussi moral que politique, et qui explique l’intransigeance – qui lui sera reprochée – à l’encontre des élus ou responsables défaillants de l’été 1940, une fois la guerre terminée. Sa personnalité se révèle dans les circonstances dramatiques de la guerre : il sait reconstituer une SFIO résistante, avec quelques-uns, avec aussi le soutien décisif de Blum, en passant par l’étape du Comité d’action socialiste (1941), grâce à un mélange de détermination, d’audace et de pragmatisme. Il manifeste à l’échelle du socialisme des qualités gaulliennes et se montre maître dans l’art du « faire comme si ».
Informée et réfléchie, bienveillante, mais d’esprit libre, Martine Pradoux explique avec finesse et clarté les enjeux complexes de la Résistance. Elle a choisi dans ce volume relativement bref d’interrompre son récit à la Libération, donnant un simple résumé des cinq décennies suivantes de la vie de Daniel Mayer. Espérons qu’elles fourniront un jour la matière d’un second livre. On ne peut reprocher à une biographie de trop mettre l’accent sur une personnalité, mais il est bien sûr utile d’associer ce portrait à des études de groupes, comme celles consacrées aux Socialistes en Résistance, sous la direction de Pierre Guidoni et de Robert Verdier (Seli Arsan, 1999) et à laquelle Martine Pradoux a également participé. Il est surtout passionnant de suivre un si beau parcours : malgré la science et l’objectivité de l’auteur, on oublie parfois les contingences temporelles pour songer à cette vie comme illustration exemplaire des discours à la jeunesse de Jaurès (Albi, 1903 et obsèques de Pressensé, 1914).
Gilles Candar
Kershaw Ian, Hitler 1936-1945 : Némésis, Paris, Flammarion, 2000, 1632 p., 36,40 €.
Le deuxième tome de la magistrale biographie de Kershaw débute en 1936, année qui constitua l’apogée de la première phase de la dictature nationale-socialiste. Le régime disposait d’extraordinaires réserves d’énergie et de dynamisme, qui rendaient impossible toute normalisation et annonçaient des radicalisations sans fin. Le dynamisme idéologique du régime, fondé sur une mentalité génocidaire, constitua l’ingrédient vital de son expansionnisme : la troisième vague de violence antisémite accompagna la crise de politique étrangère de l’été et de l’automne 1938. Après la Nuit de cristal, l’idée de prendre les juifs en otages s’imposa dans l’esprit du Führer. Le 30 janvier 1939, devant le Reichstag, Hitler formula pour la première fois sa « prophétie », à laquelle il ne devait par la suite cesser de se référer : une nouvelle guerre mondiale signifierait l’extermination des juifs.
En septembre 1939, Hitler plongea l’Allemagne dans une guerre européenne générale. En Pologne, la violence atteignit une ampleur inconnue jusqu’alors dans le Reich. Après les succès éclatants remportés à l’Ouest au printemps 1940, le pouvoir du Führer était au zénith : l’humiliation de 1918 était enfin vengée. Dès l’été 1940, Hitler en revint à l’idée d’une guerre contre l’URSS. De fait, la guerre à l’Est, affrontement idéologique doublé d’une guerre d’anéantissement, fut par excellence la guerre de Hitler. La mondialisation du conflit, qui devint effective dans le courant du second semestre de l’année 1941, lui offrit l’occasion « d’accomplir la prophétie ». Cependant, dans la crainte d’une éventuelle revanche, il eut toujours soin de dissimuler les traces de son implication dans le génocide, se cantonnant dans un rôle indirect, autorisant plutôt qu’ordonnant. Mais sans Hitler, le programme d’extermination des juifs aurait été inconcevable.
La guerre détourna Hitler de la gestion quotidienne du Reich, pour laquelle il n’avait d’ailleurs jamais éprouvé beaucoup d’intérêt. Cependant, le chaos administratif, accru par la multiplication des instances rivales et les chevauchements de compétence, fut en fait le produit du régime personnel de Hitler, et le garant de la permanence de son pouvoir.
Après le désastre de Stalingrad et le tournant de l’hiver 1942-1943, Hitler comprit qu’il avait définitivement perdu l’initiative. Il fallait pourtant tenir envers et contre tout. En public, il continuait de faire preuve d’un optimisme dénué de tout fondement. L’attentat du 20 juillet 1944, dont Hitler se tira avec la « chance du diable », réveilla une dernière fois la ferveur populaire du soutien au Führer. Mais personne ne croyait plus au miracle. La peur du bolchevisme et l’intensification de la répression constituèrent en fait les derniers ferments de cohésion et de soutien à l’effort de guerre allemand, tandis que l’étau se resserrait inexorablement, à l’automne 1944, autour du Reich.
L’insuccès de l’offensive des Ardennes, ultime pari très risqué, plongea le pays dans l’abîme. Refusant de négocier en position de faiblesse, Hitler était pourtant loin d’avoir renoncé au combat : il ne voulait pas renouveler l’erreur de 1918 en capitulant à « minuit moins le quart », il fallait au contraire résister jusqu’à « minuit cinq », jusqu’au « tournant historique ». L’autorité de Hitler commença manifestement à décliner au début du printemps 1945, lorsque son décret du 19 mars sur les mesures de destruction ne fut pas suivi d’effets, puis lorsque le cercle de ses hommes de confiance vint à se rétrécir. La désignation du gouvernement appelé à lui succéder, alors que Gœring et Himmler étaient chassés du parti et démis de leurs fonctions, paracheva symboliquement cette dépossession du pouvoir, à laquelle Hitler consentit avant de se suicider. Némésis, la déesse de la rétribution, exigeait des dieux qu’ils châtient l’hubris des hommes. L’Allemagne, qui avait pris part à l’hubris de Hitler, dut aussi partager sa Némésis.
Michel Fabréguet
Marcou Lili, Le Roi trahi. Carol II de Roumanie, Paris, Pygmalion/Gérard Watelet, 2002, 399 p., 22,50 €.
Le Roi trahi, ou les passions de l’âme d’un prince Hohenzollern qui accéda comme malgré lui au trône de Roumanie en juin 1930 après y avoir d’abord renoncé en 1925. Lili Marcou, s’appuyant pour l’essentiel sur le journal intime et les correspondances personnelles du roi, fait le récit engagé d’un destin malmené par des tensions politiques ou familiales incessantes et contrarié par une vie amoureuse tumultueuse. Le scandale de la liaison royale avec la fameuse Hélène Loupescu, demi-mondaine issue d’une famille juive de Bucovine et honnie de tous, est ainsi retracé avec minutie. En arrière plan, le récit dévoile un décor plus sombre : Carol fait l’apprentissage du métier de roi dans un climat de crise politique et économique permanente, entretenant des rapports difficiles avec le Parti national paysan et le Parti libéral, et impuissant face aux violences du mouvement de la Garde de fer, malgré l’instauration en 1938 d’un régime dit de « dictature royale ». Au terme d’une des décennies les plus dramatiques de l’histoire du pays, le roi, conservateur social et homme d’ordre appuyé sur la légitimité de la royauté, abdique en septembre 1940 en faveur de son fils Michel et cède le pouvoir au général Antonescu, qui proclame « l’État légionnaire ». S’attachant à réhabiliter le bilan de dix ans de règne, Lilli Marcou dresse la figure d’un roi mécène et éclairé, soucieux d’ouverture et de modernisation, mais profondément tourmenté et demeuré incompris de ses contemporains.
Anthony Krause

Histoire culturelle

Pluet-Despatin Jacqueline, Leymarie Michel et Mollier Jean-Yves (dir.), La Belle Époque des revues. 1880-1914, Paris, Éd. de l’IMEC, 2002, 440 p., 43 €.
Le colloque tenu en janvier 2000 à l’abbaye d’Ardenne, à Caen, se situe plutôt en aval qu’en amont du renouveau historiographique auquel il prétend contribuer. De Jean Jaurès à Charles Péguy et Georges Sorel, pour ne citer que des chefs de file dont trois revues ont depuis longtemps vocation à s’occuper, ce que le philosophe Frédéric Worms appelle « le moment 1900 » était déjà connu, au moins dans ses principaux traits. Cependant, Jean-Yves Mollier le souligne avec lucidité dans sa conclusion, on reste hésitant devant la délimitation de « la Belle Époque des revues », selon qu’on retient pour terminus a quo l’adoption des grandes lois de 1881 sur l’instruction publique et la liberté de la presse ou l’affaire Dreyfus. Et il n’est pas plus aisé aujourd’hui qu’hier d’apprécier, comme le demande Olivier Corpet, dans quelle mesure chaque publication de ce type répond au projet d’être « un fait éditorial total ». Il y avait là, pour les participants, grâce à l’impulsion donnée par l’IMEC, l’association Ent’revues et La Revue des revues, matière à inventaire et occasion de débat.
Les deux premières parties offrent d’utiles mises au point ou des synthèses bienvenues de Jean-Charles Geslot et Julien Hage, Jean-Yves Mollier, Thomas Loué, Marc Martin et Pierre Lachasse sur le nombre et la typologie des revues, leur place dans l’économie éditoriale, la pesée de leur lectorat, leur fonction éventuelle d’avant-garde, puis sur quatre personnalités emblématiques (Octave Mirbeau, André Gide, Jean-Richard Bloch et Daniel Halévy, respectivement évoqués par Pierre Michel, Pascal Mercier, Michel Trebitsch et Sébastien Laurent). La troisième restitue leur spectre idéologique et social, du débat religieux (Jacques Prévotat) à l’essor du féminisme (Françoise Blum), en passant par le môle modéré (Gilles Le Béguec). Sans oublier, bien sûr, les moyens qu’elles offrent à l’expression des sensibilités politiques ou syndicales extrêmes (Philippe Oriol, Michel Pigenet) – irremplaçable stimulant pour la verve satirique, qu’a étudiée Bertrand Tillier, et aussi pour l’innovation esthétique et graphique : le bois gravé de Vallotton reproduit en couverture fait regretter l’absence d’une communication sur ce thème.
C’est sans doute dans les deux dernières parties qu’on trouvera le plus de nouveautés. Si, comme le rappelle Thomas Loué, les études sur les revues littéraires ont été les premières bénéficiaires de la démonstration faite par Pierre Bourdieu de « l’autonomisation du champ » auquel elles appartiennent, le colloque permet de combler bien des lacunes dans la connaissance des revues scientifiques (Vincent Duclert et Anne Rasmussen), économiques (Lucette Le Van-Lemesle) ou juridiques (Jean-Paul Barrière). Annie Fourcaut et Jean-Pierre Frey analysent la relation de présence/absence des revues avec la constitution de l’urbanisme en « champ autonome et en profession neuve », et, de même, Jacqueline Pluet-Despatin la place des revues dans la « professionnalisation des sciences humaines ». Enfin, les communications relatives à divers aspects de la situation des revues en Belgique (Paul Aron), en Suisse (Alain Clavien), en Allemagne (Marie-Louise Goergen et Céline Trautmann-Waller), en Angleterre (Diana Cooper-Richet) et en Espagne (Carlos Serrano), offrent le riche éventail comparatif qui, n’étaient ses autres qualités, suffirait à faire de l’ouvrage une référence durable.
Jean-François Chanet
Buton Philippe (dir.), La Guerre imaginée. L’historien et l’image, Paris, Éditions Séli Arslan, 2002, 256 p. et cahier hors texte de 32 p., 29,50 €.
Ce livre explore deux problèmes : le rapport de l’histoire avec l’image et l’impossibilité de saisir la guerre (comme tout phénomène) autrement que par des représentations. La guerre devient un paradigme pour ces vingt historiens qui veulent prendre la représentation figurative au sérieux.
La composition de l’image met en valeur tel thème (le roi qui retrempe sa légitimité par la participation personnelle à la bataille) et en occulte d’autres (la perte de l’Alsace-Lorraine en 1940, toujours masquée dans les représentations cartographiques de la patrie sur les affiches de Vichy). Une mémoire séculaire révélée dans l’imagerie des grenadiers héroïques de Waterloo s’oppose à des photographies et dessins de prisonniers et de populations occupées en 1914-1918 qui, par la suite, sont consignés à l’amnésie. Philippe Dagen aborde une question-clé : face au génocide nazi des juifs européens – qui est la négation de l’humanité – l’art visuel, avec ses dimensions esthétiques et morales, devient-il impossible ? La question vaut pour d’autres épisodes et d’autres guerres.
Les meilleurs de ces essais incitent à réfléchir sur les richesses que recèlent les images pour l’historien qui sait les aborder. Il est d’autant plus regrettable que les illustrations soient de si mauvaise qualité, confinées à un appendice, et inexistantes dans le cas de plusieurs chapitres.
John Horne
Augustin Jean-Marie, L’Histoire véridique de la séquestrée de Poitiers, Paris, Fayard, 2001, 334 p., 19,51 €.
Le 23 mai 1901, avertie par une lettre anonyme, la police de Poitiers perquisitionna chez les Monnier, une famille très en vue de notables poitevins. Le père avait été professeur de lettres et doyen de la faculté de Poitiers ; son fils Marcel, docteur en droit, avait été sous-préfet durant l’Ordre moral. Mais dans l’obscurité d’une chambre cadenassée vivait Blanche, séquestrée depuis 25 ans parmi les rats et la vermine. La photo de L’Illustration, qui la présente havre, décharnée (elle pesait alors 25 kg), suscita dans le pays horreur et indignation. On arrêta la veuve Monnier et son fils Marcel, et la justice tenta de faire le jour sur cette affaire sordide. Blanche, estima-t-on, avait perdu la raison à la suite d’un amour contrarié, mais les conditions de sa détention furent jugées inhumaines. Condamné à quinze mois de prison, Marcel Monnier fut finalement acquitté en appel. Blanche, elle, fut interdite de ses biens, dont on organisa le partage. Admise à l’asile de Blois, qui parla de folie incurable, elle mourut en 1913 d’une pneumonie. L’affaire fut surtout rendue célèbre par André Gide, qui en fit en 1930 l’un de ces faits divers par lesquels il souhaitait dénoncer les tares de la morale bourgeoise.
Professeur de droit à l’université de Poitiers, déjà auteur des Grandes affaires criminelles de Poitiers (Geste Éditions, 1995), Jean-Marie Augustin a mobilisé pour élucider cette affaire une impressionnante documentation : dossier judiciaire, journaux, mémoires et témoignages, mais aussi de nombreuses archives privées et une ample bibliographie pour cerner le parcours des divers protagonistes du drame, éclairer l’histoire de Poitiers, des notables provinciaux ou des maladies mentales au début du 20e siècle. Sa démarche, cependant, reste celle d’une « cause célèbre » qui tente tout à la fois de restituer un fait divers dans ce qu’il a de pittoresque et, si possible, d’y apporter quelques révélations. Pour l’auteur, il s’agit ici de briser la légende de la « Séquestrée » et de réinstruire l’affaire en se plongeant dans le roman familial des Monnier. Ainsi nous dépeint-il un Marcel, bourgeois naïf, honnête et coprophile, qui conservait toujours un pot plein d’excréments dans sa chambre, sa femme Angèle en « marâtre naturelle », et une Blanche fragile, anorexique, hystérique, qui choisit de s’isoler elle-même, dans une démarche de « réclusion héréditaire ». Une approche érudite et sans doute intéressante, mais qui ne croise que de très loin les perspectives de l’histoire sociale et culturelle du crime.
Dominique Kalifa
Yvorel Jean-Jacques (dir.), Images de l’enfance et de la jeunesse « irrégulières ». Le Temps de l’histoire, n° 4, juin 2002, Vaucresson, ministère de la Justice, CNFE-PJJ, 252 p., 18,29 €.
Issu d’un colloque consacré à ce thème, en décembre 1999, à la Sorbonne, l’ouvrage conduit son lecteur dans l’univers des images de l’enfance délinquante ou « irrégulière ». Jean-Jacques Yvorel se penche sur le type social du « gamin de Paris », de l’enfant au pistolet de Delacroix aux dessins de Poulbot, grâce à une étude attentive de peintures, gravures, croquis et même publicités, puisque l’image du gosse des rues fut aussi utilisée par la réclame. On voit ainsi combien le mythe de l’enfant-héros, né sous la Révolution et sur les barricades des années 1830, s’est peu à peu métamorphosé en une image anecdotique, exploitée même, à la fin du 19e siècle, dans la promotion de la politique coloniale française. Après le gamin de Paris vient l’« Apache », jeune voyou du début du siècle suivant, que Dominique Kalifa réinterroge en retraçant avec précision la construction d’un système de représentations. L’imaginaire « apache » se fonde alors sur la fascination pour l’Amérique, l’engouement pour les romans de Fenimore Cooper et une fine connaissance des tribus indiennes, objets d’une véritable vogue au 19e siècle, et parmi lesquelles on croit savoir distinguer le « sauvage moral », le Comanche par exemple, de l’indien fourbe et cruel, l’Apache. La période plus contemporaine est éclairée par les contributions de Marie-Françoise Lévy, sur l’image de la jeunesse irrégulière à la télévision dans les années 1960, et de Myriam Tsikounas et Sébastien Lepajolec, panorama de la délinquance juvénile vue par le cinéma, de Zéro de conduite de Vigo à La haine de Kassovitz. Si la télévision française semble avoir, au fond, résisté à la médiatisation à outrance du « blouson noir », sans doute par refus d’alimenter encore cette vision très sombre en grande partie fantasmée par la presse, l’histoire du cinéma, en revanche, est riche d’images de plus en plus violentes sur une jeunesse présentée sans cesse comme plus dangereuse et inquiétante. L’étude stylistique menée par les auteurs de l’article se révèle précieuse pour percevoir à la fois les archétypes et les évolutions de cette représentation cinématographique. Mathias Gardet, enfin, revisite et relativise la légende noire de l’ancienne colonie agricole de Belle-Île-en-Mer, perçue comme un « bagne d’enfants », et la légende dorée de l’établissement privé de Ker Goat, fondé en 1940, présenté comme modèle de pédagogie humaniste. Il faut citer encore les études portant sur les caricatures d’enfants arriérés crayonnées par Édouard Claparède au début du 20e siècle (Martine Ruchat), sur une série de photographies prises dans des maisons d’éducation surveillée au cours des années 1930 (Françoise Denoyelle) et sur l’image du Jugement dernier ornant la salle du Tribunal pour enfants de Paris (Jacques Bourquin), pour rendre compte de la richesse de l’ouvrage et des intéressantes pistes de recherche qu’il propose. Le livre est bien illustré, et témoigne des recherches originales qu’il est possible de réaliser en matière d’analyse de l’image, à condition de l’ancrer avec détermination, comme c’est le cas ici, dans une histoire tout à la fois sociale et culturelle des institutions et des individus. Cette livraison est aussi une excellente occasion de découvrir ou de poursuivre la lecture de la belle revue Le temps de l’histoire, dont les publications cernent l’histoire de l’éducation surveillée et les secteurs de la protection judiciaire de la jeunesse.
Ludivine Bantigny
Barjot Dominique, Réveillard Christophe (dir.), L’américanisation de l’Europe occidentale au 20e siècle. Mythes et réalités, Paris, Presses de l’Université de Paris-Sorbonne, 2002, 274 p., 24 €.
Ce livre, au titre prometteur, est le fruit des actes d’un colloque des Universités européennes d’été tenu à Paris-4 Sorbonne en 2001. Quatorze contributions forment l’ensemble de l’ouvrage organisé à travers trois parties : « le projet de l’Amérique », « l’Europe face à l’Amérique », « l’américanisation économique et technologique ». Les auteurs sont des chercheurs confirmés ou de jeunes chercheurs dont beaucoup viennent de Paris-4.
La problématique de l’ouvrage et du colloque est classique, mais on est frappé par l’ampleur du champ de l’américanisation des sociétés européennes. Si toute l’Europe est concernée à travers les études de la City de Londres, de l’Espagne, de l’industrie française de l’armement, de Zellidja, de l’industrie pharmaceutique française, de l’informatique, trois textes seulement portent sur des exemples non français. Les auteurs constatent que l’américanisation est une réalité qui s’impose. Mais cela n’empêche pas la société française – plus que les autres sociétés d’Europe ? –, de s’interroger sur plusieurs aspects de l’américanisation qui sont autant de dangers. La société américaine est innovante, c’est un fait reconnu depuis le début du 20e siècle. Les États-Unis sont donc un modèle de modernisation. Une question se pose alors. Si la modernisation économique et sociale est tout entière contenue dans le modèle américain, quel sens peut bien avoir l’effort européen et français d’organisation de la société ? Cette société américaine est l’expression d’une civilisation industrielle très aboutie qui semble dessiner l’avenir du monde. En cela elle est traumatisante pour des Européens, certes intéressés, mais impliqués dans le maintien d’un équilibre entre nature, patrimoine culturel, histoire et modernité. L’humanisme reste à l’ordre du jour en Europe ; l’est-il encore aux États-Unis ? Les messages stéréotypés venus d’outre-Atlantique, le mercantilisme brutal, le conformisme aux prédications sur les valeurs américaines dans lesquelles Dieu lui-même est impliqué, ne peuvent séduire les Français ou les Européens, d’où l’antiaméricanisme récurrent. Pourtant, à côté des dangers de cette américanisation protéiforme et mal cernée – donc dangereuse –, il reste que la capacité de rebondir, de s’adapter, d’inventer un rapport aux événements et au monde est une qualité de la société américaine. Toutefois on ne voit pas pourquoi modernisation serait l’équivalent d’américanisation. La modernisation n’est plus nécessairement la production d’une américanisation ni d’une « américanité ». Sans doute d’ailleurs, les Français et les Européens seraient-ils plus à l’aise face aux américanisations s’ils voulaient réellement construire un modèle économique, culturel et humain européen, ce qui pourrait faire l’objet d’une autre rencontre intereuropéenne.
Gérard Bossuat
Pinto Éveline (dir.), Penser l’art et la culture avec les sciences sociales. En l’honneur de Pierre Bourdieu, Paris, Publications de la Sorbonne, 2002, 202 p., 18 €.
Cet ouvrage collectif est issu du séminaire animé par Évelyne Pinto dans le cadre du Centre de recherche sur la philosophie des activités artistiques contemporaines de l’université de Paris-1-Panthéon Sorbonne. La disparition de Pierre Bourdieu, en janvier 2002, a pesé sur l’économie d’ensemble d’un ouvrage qui se présente avec deux textes supplémentaires. Un premier texte de Jacques Bouveresse, intitulé « À Pierre Bourdieu, la philosophie reconnaissante », constitue une sorte d’entrée en matière. Christophe Charle donne à relire sa première intervention, consacrée à Émile Zola, au séminaire que tint Pierre Bourdieu à l’ENS Ulm. Dans un avertissement liminaire, qui réjouira l’historiographe, Christophe Charle restitue la genèse de ce texte issu de son mémoire de maîtrise consacrée à La vision du capitalisme dans L’Argent de Zola, soutenu sous la direction de Pierre Vilar.
Les autres textes témoignent surtout – excepté celui que propose la critique d’art Inès Champy à propos d’une œuvre du plasticien allemand Hans Haacke – de la manière dont la sociologie de Pierre Bourdieu interpelle les spécialistes de la littérature. Les historiens de la culture liront avec profit la contribution de Gisèle Sapiro qui esquisse une histoire structurale de l’autonomisation du champ littéraire par la manière dont ses institutions lui ont permis de se libérer des contraintes qui pesaient sur lui. La démonstration élargit celle que l’auteure avait proposée dans La Guerre des écrivains, 1940-1953.
Un livre qui témoigne, avec d’autres, des déplacements et des alliances disciplinaires perceptibles au sein des sciences sociales.
Philippe Poirrier

Histoire de la grève

Sirot Stéphane, La Grève en France. Une histoire sociale (19e-20e siècles), Paris, Odile Jacob, coll. « Histoire », 306 p., 24,50 €.
Embrasser deux siècles de grèves en trois cents pages, c’est relever un défi qui semble difficile sinon insurmontable. S’il y réussit malgré tout, c’est que l’auteur a opté pour une démarche qui ne se borne pas à synthétiser une multitude d’études monographiques. Ce n’est pas d’une histoire des grèves qu’il s’agit mais d’une histoire de la grève comme fait de société qui évolue parallèlement à celle-ci. Ainsi, la situation économique et la présence ou non d’organisations syndicales sont autant de facteurs extérieurs qui jouent sur le pourquoi et le comment d’une grève. Chose ouvrière et quasi criminalisée au 19e siècle, sous l’emprise d’une législation qui cherche à en finir avec l’Ancien Régime, puis tolérée, elle s’institutionnalise en s’élargissant progressivement à toutes les catégories sociales et à l’ensemble du salariat au 20e siècle. Après avoir procédé à une périodisation indispensable, l’auteur examine la grève sous l’angle des revendications qu’elle véhicule, des pratiques collectives qu’elle dégage – et qu’il aborde comme autant d’éléments d’une mise en scène dans laquelle les grévistes font la démonstration de leur place dans la société et dans le monde du travail – et, enfin, des acteurs qu’elle implique : les grévistes (salariés et syndicalistes) tout d’abord, mais aussi les « patrons » et l’État. Les rapports complexes de chacun d’entre eux avec la grève sont détaillés dans un livre particulièrement clair et bien rédigé.
Marie-Louise Goergen
Chevandier Christian, Cheminots en grève ou la construction d’une identité (1948-2001), Paris, Maisonneuve & Larose, coll. « Les champs de la liberté », 2002, 399 p., 20 €.
Cet ouvrage d’un des meilleurs spécialistes des identités professionnelles met fin à un paradoxe étonnant : alors que la « gréviculture » semblait solidement installée dans la corporation des travailleurs du rail, ne serait-ce qu’aux yeux des « usagers » consultés par la presse en cas de conflit, aucune étude transversale ne lui avait été consacrée. Jusqu’ici, il fallait avoir recours à une multitude d’études ponctuelles, monographies d’un lieu, d’une époque ou d’une grève, pour connaître cette histoire. Ce sont celles-là mêmes que Christian Chevandier a exploitées avec un admirable esprit de synthèse et qu’il a associées aux fonds d’archives publiques – policières avant tout – et syndicales, mais aussi aux entretiens plus ou moins formels qu’il eut avec des cheminots, pour écrire son ouvrage.
Du premier mouvement revendicatif de cheminots autour des gares parisiennes en 1848 jusqu’à la dernière « grande » grève de cheminots en 1995, l’auteur parcourt 150 ans d’histoire sociale à la recherche des facteurs techniques et sociaux, des permanences et des mutations qui ont contribué à constituer une identité collective. En ce sens, le titre de l’ouvrage est avantageusement réducteur ; bien plus qu’une histoire des grèves dans une corporation qui, parfois à son corps défendant, en fait un de ses moyens d’action privilégiés, il s’agit d’une histoire sociale des cheminots à part entière.
Marie-Louise Goergen

Institutions et mouvements religieux

Cheroutre Marie-Thérèse, Le scoutisme au féminin. Les guides de France, 1923-1998, Paris, Cerf, coll. « Histoire », 2002, 628 p., 38 €.
L’ouvrage de Marie-Thérèse Cheroutre était attendu. En 628 pages, dans une langue claire et fluide, celle qui a consacré l’essentiel de sa vie au guidisme qu’elle influence, ès qualité ou non, pendant toute la seconde moitié du 20e siècle, brosse un tableau soigneusement construit sur une abondante documentation de première main. En cela elle donne maints repères nécessaires. On peut cependant s’interroger sur le choix d’une démarche « scientifique », qui rend l’auteur, nolens volens, juge et partie tout en l’amenant, par souci de distance, à parler d’elle à la troisième personne, lorsque, pour reprendre les termes de la préface d’Antoine Prost, « elle [ne] s’efface [pas] de son récit que l’on pourrait lire sans presque s’apercevoir de son rôle personnel » : cela pose un problème, vu l’ampleur et la durée de son action. « Posture méthodologique parfois frustrante », souligne Antoine Prost lui-même. Le propos, plus fréquemment descriptif qu’analytique, rarement critique – ou par pointes –, écrit sobrement une histoire lisse où les personnalités et les opinions s’effacent derrière les fonctions et les discours officiels, où les oppositions, sans disparaître, sont estompées. Témoignage ouvert, le livre, sans qu’il fût nécessairement anecdotique ou polémique, aurait gagné en force, en authenticité. Tel qu’il est, néanmoins, il est indispensable, ouvrant une voie à celles et ceux qui, refusant de confondre engagement et recherche, cas trop fréquent en ce domaine, voudront en compléter l’œuvre.
Christian Guérin
Toupin Guyot Claire, Les intellectuels catholiques dans la société française. Le Centre catholique des intellectuels français (1941-1976), Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2002, 369 p., 22 €.
Lors de ce qui fut aussi ses « trente glorieuses », le Centre catholique des intellectuels français voulut concilier l’intelligence et la foi, grâce à des hommes, qui firent le pari d’être d’authentiques penseurs et d’authentiques croyants. Le livre dévoile l’importance du mouvement, en brosse les respirations, la composition, les tendances (3000 intervenants en 30 ans, l’analyse des contenus reste rare). Un groupe mouvant de militants et de « compagnons de route » se crée, où cohabitent des générations différentes qui partagent une même exigence d’engagement laïque au service de la foi. Le CCIF atteint son premier but, celui de légitimer l’intelligence catholique, avec tous les signes d’une réussite intellectuelle : réunions publiques, séminaires, revue. Il explore des domaines très variés, ses plus grands succès portant sur les réflexions culturelles et théologiques pour élaborer une foi « vivante », en phase avec son temps. Les « crises » correspondent aux grandes interrogations de l’Église : les choix théologiques, la question coloniale dans les années 1950, les débats culturels du début des années 1960 puis les retombées conciliaires. Le CCIF parvient à jouer son rôle d’aiguillon, mais ne peut accéder au stade d’autorité reconnue au sein de l’Église, alors même que le monde extérieur que connaît le CCIF est celui de la romanité, et sa seule ouverture, celle du Concile. Cette frilosité concerne la procréation, la limitation des naissances, la sexualité au sens large. Le Centre fait le choix d’un catholicisme ouvert, transigeant, contre un catholicisme identitaire, intransigeant. Sa pratique fut celle du juste milieu, où l’on évite les sujets qui fâchent trop mais où l’ouverture intellectuelle face à la modernité culturelle est réelle.
Une analyse des réseaux et des milieux aurait permis de sortir du plan strictement chronologique, qui parfois cache les enjeux de pouvoirs et de carrière. La solidarité normalienne joue un rôle considérable tant dans les instances dirigeantes du mouvement que dans l’établissement des listes d’invités. L’étude de l’engagement spirituel manque cruellement et les femmes sont les grandes absentes du livre. Le cahier photographique déploie des rangées d’intervenants masculins et montre au contraire un public beaucoup plus féminisé.
Si le CCIF parvint à être un centre d’expertise pour le catholicisme et la société, il fut écartelé par la crise confessionnelle, entre ceux qui veulent revenir à une expression catholique sans compromis avec le monde, et ceux qui critiquent de plus en plus le magistère et prônent un engagement plus fort dans les combats politiques du temps. Il rate les mutations des années 1970 : le structuralisme, la sacralisation de la politique, le virage du tiers-monde, les nouveautés sociales des années 1960-1970 (promotion de la femme et de l’individualisme). Sa volonté d’entre deux, qui fit merveille dans les années précédentes, ne convient plus. Il sut néanmoins permettre une fécondation mutuelle de la foi et de la culture et son choix d’ouverture aux non-croyants précéda et accompagna l’aggiornamento de l’Église.
Frédéric Gugelot

Justice et institutions judiciaires

Baruch Marc-Olivier, Duclert Vincent (dir.), Justice, politique et République, de l’affaire Dreyfus à la guerre d’Algérie, Paris, Complexe, 2002, 266 p., 21,90 €.
Le livre qu’ont dirigé Marc-Olivier Baruch et Vincent Duclert est le résultat d’une journée d’études consacrée, en septembre 1999, aux rapports entre mécanismes judiciaires, enjeux politiques et valeurs républicaines. Les contributions qu’il rassemble s’articulent autour de trois moments de l’histoire de ces rapports : l’affaire Dreyfus, comme modèle, dans son dénouement au moins, des rapports de la justice et de la politique ; différents épisodes de la reconstruction républicaine qui suit ; la guerre enfin, de 1914 à la guerre d’Algérie. Il s’agit à chaque fois d’analyser les actions, les fonctions et les représentations des rouages de la justice à quelques moments importants de l’histoire du 20e siècle français pour « rendre aux relations entre les juges, les gouvernants et la cité toute son épaisseur historique ». Pari gagné à bien des égards puisque les 9 contributions de ce volume permettent de repérer les lignes de force constitutives de ces relations : forte implication du Garde des Sceaux dans la conduite politique des affaires, longue présence des militaires dans le rapport justice/politique, mais aussi ambiguïté de la sujétion des instances judiciaires au pouvoir politique. Cette soumission au nom de la raison d’État, mise en lumière pour le procès Caillaux (Jean-Jacques Becker) ou pour la guerre d’Algérie (Raphaëlle Branche, Sylvie Thénault), n’est pas constante, en effet : les résistances furent possibles (Frédéric Monnier), mieux, on vit même au temps de la Grande Guerre, le Parlement tenter de lutter contre la primauté du militaire sur le juge (Fabienne Bock), lutte qui, en un sens, permit la résolution de l’affaire Durand, cette « affaire Dreyfus ouvrière » (Vincent Duclert). Plus qu’une lutte, il s’agit peut-être d’ailleurs, comme le montre Alain Bancaud, d’une résistance structurelle de la justice à tout diktat politique, via le procès contradictoire. On voit bien à travers tous ces exemples que la justice refuse de devenir la branche judiciaire de la politique et parvient à conserver son autonomie.
Ce livre rare allie la rigueur des recherches et des analyses scientifiques à l’ardeur de l’engagement de ses maîtres d’œuvre. Marc-Olivier Baruch et Vincent Duclert définissent très clairement les enjeux de l’histoire qu’ils font, une histoire qui entend renouveler l’histoire administrative et par là l’histoire politique de l’État. Il s’agit aussi pour eux de rappeler en historiens et en citoyens que si la République a pu se définir dans le passé selon des valeurs de vérité et de justice, il n’est que temps de reconnaître à la justice une dimension politique qui lui permettrait, aujourd’hui, de garantir ces valeurs.
Anne-Claude Ambroise-Rendu
Gacon Stéphane, L’amnistie. De la Commune à la guerre d’Algérie, Paris, Le Seuil, coll. « L’Univers Historique », 2002, 429 p., 25 €.
Voilà un livre, tiré d’une thèse, qu’on attendait sur une pratique aujourd’hui bien décriée mais ne pouvant qu’interroger les historiens : alors qu’ils cherchent à éclairer le passé, elle en efface les traces et en interdit la mention.
Ce travail enrichit les réflexions sur la mémoire et approfondit les analyses sur la République. Mais il révèle aussi le schématisme de ces interprétations trop à la mode qui réduisent cette pratique spécifique de l’oubli à une simple volonté, typiquement française, de taire les crimes d’État.
Pour comprendre son rôle, S. Gacon inscrit d’abord l’amnistie dans le temps long de la République. Toute une partie de l’ouvrage est ainsi réservée à l’étude des amnisties de la Commune à la guerre d’Algérie, en passant par celles qui se succèdent sous la Troisième République ou celle, mieux connue, liée à Vichy. Il compare ensuite les usages de la République avec ceux d’autres régimes et d’autres pays. Ce qui lui permet de distinguer et d’analyser successivement : « l’amnistie-pardon » des régimes autoritaires, « l’amnistie-réconciliation » des sorties de dictature et « l’amnistie-refondation » des démocraties occidentales comme les États-Unis.
Un tel travail historique et comparatif révèle que l’amnistie a été nécessaire pour une République connaissant en permanence des conflits qui menaçaient son unité et dont la répression contredisait ses idéaux. Elle représentait un acte, essentiellement politique, de réconciliation plutôt que de réhabilitation ou de pardon. Ce qui, constate l’auteur, la rend douteuse en nos temps cultivant l’impardonnable et l’imprescriptible.
Alain Bancaud
Bancaud Alain, Une exception ordinaire. La magistrature en France 1930-1950, Paris, Gallimard, coll. « nrf essais », 2002, 514 p., 28,50 €.
Dépassant les seules années de Vichy, l’auteur étudie « la rencontre entre la continuité d’un corps et une sit