2003
Vingtième siècle
Un « nationalisme de la frontière »
Bandes armées et sociabilités politiques sur la frontière turco-syrienne au début des années 1920
Jean-David Mizrahi
[*]
Le dépècement de l’Empire ottoman, au lendemain de la première guerre mondiale, a créé des vides que les nouveaux occupants, détenteurs des mandats de la SDN, ne pouvaient aisément contrôler. La France a dû compter avec des formes de résistance à la fois brutales et intermittentes, particulièrement sur les marches septentrionales des territoires du Levant soumis à son administration. Ces modes d’action et de sociabilité caractérisent ce que Jean-David Mizrahi analyse comme un « nationalisme de la frontière » qui a nourri, au Proche-Orient, une tradition de la violence.
Après la signature de l’accord d’Ankara d’octobre 1921, qui met officiellement fin aux hostilités entre la France mandataire d’une part, et le pouvoir kémaliste de l’autre, les incursions répétées de bandes armées venues de Turquie entretiennent, pour quelques années encore, une profonde insécurité dans toute la région nord de la Syrie. Dans ce cadre général, un groupe de réfugiés syriens, installés notamment dans la région de Kilis
[1], va jouer un rôle de tout premier plan. En scrutant de près les années 1922-1923, on tentera d’abord de saisir leur action dans le secteur le plus occidental de la frontière turco-syrienne, avant d’envisager l’environnement politique régional dans lequel ils agissent
[2].
○ La mesure de l’insécurité
L’exploitation sérielle des bulletins périodiques émis par les officiers de renseignement de l’armée du Levant permet d’abord de préciser l’ampleur du phénomène du banditisme dans cette région
[3]. Pour la période 1922-1923, on a ainsi recensé 328 actions armées, soit à peu près une action tous les deux jours. L’insécurité constitue ainsi un horizon quasi quotidien pour les populations de ce coin nord-occidental de la Syrie mandataire. Cette démarche nous permet ensuite de proposer une première typologie du banditisme, se déclinant en trois grands ensembles que définissent l’identité des chefs de bandes et le type d’action pratiquée. À un premier niveau, on a l’action ponctuelle et de peu d’ampleur, le vol de quelques têtes de bétail ou l’attaque de voyageurs isolés. La bande se réduit ici à quelques hommes réunis pour l’occasion, et dont le chef, s’il y en a un, reste le plus souvent anonyme. C’est l’image traditionnelle du « coupeur de routes »
(qāṭi‘ al-ṭuruq) qui se profile ici, un banditisme de subsistance, surgi à la faveur des carences des économies rurales et de la faiblesse du pouvoir central.
On trouve ensuite ce que j’ai appelé un « grand banditisme », c’est-à-dire un banditisme organisé autour de noyaux stables à la tête desquels un certain nombre de personnalités reviennent sans cesse. C’est par exemple Osman Chaouch, qui opère au sud d’Antioche, ou encore Subhi Latkani et Najib Bitar, venus du nord des Alaouites. Après avoir participé à l’agitation anti-mandataire des années 1920-1921, la plupart de ces hommes, condamnés par les tribunaux militaires français, ont trouvé refuge sur le territoire turc. Sur le plan de l’action proprement dite, trois différences peuvent être notées. Il s’agit d’abord d’incursions, le plus souvent profondes, de quelques dizaines de cavaliers ; une chevauchée qui se traduit sur le terrain par toute une série de coups de main qui tranche donc avec l’action ponctuelle et isolée. Par ailleurs, plus nombreux et surtout plus aguerris, ces hommes s’attaquent à des cibles plus importantes : l’action emblématique, ce n’est plus ici l’attaque de voyageurs, mais le pillage de village. Enfin, dernière différence plus qualitative peut-être : c’est à ce niveau d’insécurité que commence une certaine contestation de l’ordre mandataire. Cela se traduit par l’importance croissante de ce que l’on pourrait appeler les cibles institutionnelles : attentat contre des notables francophiles, attaque de fonctionnaires ou de militaires isolés, destruction de matériels et d’infrastructures symbolisant l’emprise coloniale, etc.
Dernier niveau d’insécurité enfin, le « banditisme politique », incarné par trois figures principales : Mustafa Hadj Husayn, originaire du Djebel Zawiya ; ‘Aqil Isqati, originaire de Harim ; et Hakkı Bey enfin, un Turc venu du Gavur Dagh. Ces hommes font figure de véritables chefs de guerre, capables d’entraîner à leur suite des centaines d’hommes en armes. Pourtant, la signature politique de cette forme de banditisme ne ressort pas clairement : cibles institutionnelles et pillages de village vont encore de pair dans le déroulement de la violence politique. Au surplus, l’empreinte territoriale laissée par ce type d’action ne se démarque guère d’un grand banditisme dont il partage en quelque sorte la géographie, sous la forme d’incursions profondes qui transpercent la ligne Alep-Antioche, criblent la vallée de l’Oronte, poussant même quelques pointes jusqu’au sud du Djebel Zawiya, à quelque 120 km de Kilis. En fait, plus que dans l’espace, c’est dans la chronologie qu’il convient de rechercher la différenciation à introduire entre ces deux modalités du banditisme.
Y a-t-il une « conjoncture » des bandes, c’est-à-dire un mouvement à la fois régulier et articulé des différents types de banditisme
[4] ? Le profil d’ensemble de l’insécurité se présente sous la forme d’un ample mouvement ondulatoire qui culmine en été et s’affaisse en hiver. À l’inverse, aucune véritable tendance ne paraît devoir se dégager de la courbe du « banditisme-tradition », ce qui correspond assez bien à l’idée d’un banditisme endémique, substrat sinon incompressible, du moins profondément enraciné dans la réalité sociale : « Le petit banditisme restait d’une constance lancinante ; il s’attaquait aux riches, aux gens ayant dénoncé en justice et fait condamner des malandrins, aux imprudents de tous genres
[5]. »
On soulignera ensuite l’existence de rythmes fortement différenciés entre, d’une part, un banditisme politique qui agit par grande poussée annuelle et en gros estivale, donnant de la sorte sa physionomie d’ensemble au mouvement général de l’insécurité dans la région, et un grand banditisme d’autre part, qui fonctionne par pulsions à la fois plus fréquentes (tous les deux ou trois mois) et de moindre ampleur. Cette différenciation, repérée statistiquement, se retrouve dans l’analyse faite par les officiers français eux-mêmes : « Il est prématuré de tirer une conclusion de tous ces faits », écrit l’un d’eux à la fin du mois d’avril 1922, alors que les hommes de Najib Bitar et Subhi Latkani viennent d’écumer la vallée de l’Oronte. « Y a-t-il seulement reprise du brigandage ou levées et concentration de tchétés dans un but politique ? Les chefs importants n’ont pas encore fait leur apparition
[6]. »
Les grands rythmes de l’action armée dans la région ouest d’Alep (1922-1923)
En somme, l’approche statistique met en évidence un banditisme politique de nature avant tout conjoncturelle, puisant sa force de frappe dans la mobilisation de forces préexistantes, latentes, à la façon du « banditisme-tradition », ou bien au contraire déjà constituées dans le cadre du « grand banditisme ». Sans vouloir à tout prix retrouver la belle régularité graphique des crises démographiques d’Ancien Régime, on peut suggérer malgré tout le modèle suivant de la « conjoncture des bandes ». À la fin de l’hiver ou au début du printemps, une première pulsion, liée au grand banditisme, permet d’opérer la soudure avec les « grosses affaires » de l’été. Dans le détail des grandes descentes estivales ensuite, le grand banditisme joue une nouvelle fois le rôle d’amorce, avant de se résorber au moment même où culmine le banditisme politique. Cette corrélation inverse reflète le lien structurel des deux variables (l’une se nourrit de l’autre), et partant, la nature essentiellement conjoncturelle du banditisme politique. Lors de la phase de décompression, le banditisme rural traditionnel achève le cycle, et se saisit des opportunités périphériques surgies dans le sillage des grandes bandes politiques. La courbe de l’insécurité se stabilise alors jusqu’à la fin de l’hiver ou le début du printemps, lorsque l’épuisement des prises déterminera le lancement de nouveaux raids en Syrie. À la fois pic d’insécurité et point de contact entre les différentes formes de banditisme, les grandes offensives estivales appellent à l’évidence un examen plus serré.
○ Les formes du banditisme
Une grande descente, c’est d’abord un passage en force, le franchissement quasi simultané de la frontière par de très fortes bandes, qui vont véritablement camper en territoire syrien pendant un à deux mois. L’exemple le plus frappant de ce type d’offensive se situe sans doute en septembre 1922, lorsque Hakk
ı Bey pénètre dans la région d’Antioche avec une centaine d’hommes, alors même que Mustafa Hadj Husayn et ‘Aqil Isqati agissent depuis plus d’un mois autour du Djebel Zawiya. À ce moment précis, c’est au bas mot entre 300 et 400 hommes qui tiennent ainsi la campagne syrienne à plus de 100 km de leur point de départ
[7].
Une grande descente, c’est ensuite la guérilla tournoyante d’une multitude de groupes armés. La campagne de 1923 met en évidence cette autre facette des grandes offensives d’été. Le 22 mai 1923, Mustafa Hadj Husayn, à la tête d’une centaine d’hommes, attaque le sérail d’Eriha dans le nord du Djebel Zawiya. Le relais est ensuite pris par ‘Aqil Isqati qui, bientôt rejoint par Najib Bitar, écume pendant tout le mois de juin la rive droite de l’Oronte, tandis qu’Osman Chaouch agit sur l’autre rive. Plus au nord enfin, Hakkı Bey opère quelques pointes sur le pourtour du lac d’Antioche. Une grande descente est donc aussi une sorte de nébuleuse, qui mobilise et fédère tout un ensemble de bandes armées : c’est bien à ce niveau que s’opère l’articulation entre grand banditisme et banditisme politique.
Quel est l’impact réel de ce type d’événement ? Le regain d’activité des bandes armées perturbe d’abord les flux économiques et « les obstacles ainsi apportés à la circulation augmentent le marasme commercial »
[8]. Par ailleurs, en s’attaquant tout spécialement aux villages appartenant à des propriétaires francophiles, les bandes armées visent également les relais locaux du pouvoir mandataire. Cela prend une dimension particulière lorsque les bandes s’attaquent non seulement aux biens, mais à la personne même des notables locaux : la prise d’otage avec demande de rançon s’affirme en effet comme l’une des pratiques les plus courantes des bandes armées. Cette accumulation, dans un laps de temps très court, d’une multitude d’actions extrêmement variées, touchant à tous les secteurs de la vie régionale, crée une situation réellement préoccupante pour les autorités mandataires : « Les notables alépins n’osent plus se rendre dans leurs villages, quelques notables ruraux se réfugient à la ville dans la crainte d’une agression éventuelle, les fonctionnaires du fisc hésitent à sortir ; tout le monde se croit menacé, réclame la protection du gouvernement et l’envoi de détachements de troupes sur ses propriétés. On voit des tchétés partout, et cet état de chose crée une atmosphère de malaise et de mécontentement certain
[9]. »
La guérilla, qui n’a pas les moyens d’un choc frontal avec l’ordre mandataire, a su se forger à travers ce type de grande descente, un mode de résistance original et capable d’entraîner à sa suite des secteurs importants de la société. C’est dans le large spectre des motivations ainsi aiguisées qu’il convient de rechercher l’origine d’une telle capacité de mobilisation. La finalité économique demeure un élément essentiel dans le déclenchement et le développement des grandes campagnes d’été. C’est durant cette période en effet que l’attraction économique se fait la plus forte, lorsque la production agricole culmine avec les moissons, se concentre pour l’estimation des récoltes, et se monétise enfin entre les mains des percepteurs. Mais les nombreuses attaques dont ces derniers sont les victimes produisent plus qu’un simple butin ; elles se rattachent également aux vieux réflexes paysans de résistance à l’impôt : « Il faut aussi remarquer que ce mouvement de banditisme se produit au moment où les moissons, étalées aux abords des villages sur une ou plusieurs aires, permettent aux agents du fisc une estimation rapide des ressources, qui servira de base à l’établissement de l’impôt. Troubler une région à cette époque, c’est empêcher les tournées de ces agents ou du moins les retarder, jusqu’au moment où la plus grosse partie de la récolte sera engrangée ou dissimulée
[10]. »
C’est bien à un véritable banditisme social que se rattache finalement l’action des bandes armées, dont la progression estivale emprunte largement les cheminements de la jacquerie. Le 10 octobre 1923, Mustafa Bey al-‘Azm de Hama, le type même du grand notable urbain, meurt assassiné par les hommes de Mustafa Hadj Husayn : « Vus de Damas ou d’Alep, ce ne sont qu’un double assassinat et un rapt, un exploit de bande. Vu de Hama, c’est un acte de rébellion des villageois contre leur seigneur, un sursaut paysan dont tous les fellahs rient sous cape, car il n’y a pas l’ombre d’un doute que ce sont les villageois qui ont appelé les bandits. Mustafa Bey, bon dans le privé, si je puis dire, traitait ses serfs en maître. Il devait, au cours de ce voyage, percevoir non seulement sa part de récolte, mais encore les dîmes dont il était adjudicataire. Et vous savez que Mustafa Hadj Husayn épouse les revendications des paysans contre les adjudicataires et se fait leur champion
[11]. »
Mais le banditisme n’est pas seulement un désordre, une réponse violente aux tensions économiques et sociales qui travaillent la société syrienne du temps. C’est aussi le reflet d’un ordre, le moyen d’une reproduction au moins symbolique du corps social. Dans cette optique, le passage à la bande armée équivaut à une initiation, à un rite de passage. C’est ce que suggère en tout cas l’attraction particulièrement forte que les bandes armées semblent exercer sur les classes d’âge les plus jeunes : « Un signe infaillible de l’existence [des bandes] dans la région, c’est la désertion des villages par tous les musulmans jeunes sans exception
[12]. »
De ces logiques plurielles et complexes émerge enfin la dimension politique des bandes armées. Bien sûr, les bandes participent à la diffusion des mots d’ordre nationalistes dans la société rurale : au mois d’août 1922 par exemple, une proclamation affichée par les bandes dans un village au sud de Harim, « invite les Musulmans à suivre exactement les prescriptions coraniques et à lutter comme l’Égypte pour acquérir leur indépendance. Elle leur rappelle les souffrances de leurs frères de Perse, du Caucase, de l’Inde et leur reproche de ne songer qu’aux amusements sans travailler à conquérir la liberté de la Syrie opprimée
[13] ».
Plus fondamentalement, on pourrait dire qu’à travers l’action des bandes armées, le vieux patriotisme des terroirs accède à la culture nationaliste, et qu’il l’informe aussi en retour. Il s’agit au départ de l’affirmation d’une identité locale, réactivée au cours des nuits passées dans les grottes ou les ravins, dans une sorte de réappropriation de l’espace périphérique, à mesure que l’ordre mandataire avance et investit le quotidien avec ses fonctionnaires, ses percepteurs, ses militaires. Relégués dans les interstices des communautés villageoises, louvoyant aux confins des finages, les « bandits » vivent une sorte d’exil intérieur, qu’interrompt de temps à autre l’éphémère irruption vengeresse sur la place du village, au grand jour, les armes à la main, dans une sorte de danse virile exhalant la fierté et l’honneur recouvrés. Mais les rares carnets de route conservés dans les archives révèlent surtout d’éprouvantes déambulations, les marches forcées ou au contraire les attentes prolongées, le contact risqué avec un parent qui fournira des vivres, ou la rencontre tant redoutée avec un groupe mobile
[14]. Entre ce corps à corps quasi tellurique
[15] qui réveille des identités de glaise, et le douloureux sentiment d’exil, prompt à s’enflammer pour une nouvelle patrie, se construit peu à peu l’identité politique des bandes armées, un nationalisme de terre et de chair : « Nous, nous souffrons dans la montagne, hiver comme été, pour sauver notre Patrie et notre Religion
[16]. »
C’est essentiellement à Kilis et ‘Ayntab, dans les quartiers désertés par les Arméniens, que les bandes se sont installées en blocs apparemment compacts. Au total, pour l’ensemble de la région, c’est au bas mot une centaine de combattants qui ont ainsi trouvé refuge du côté turc de la frontière. Certains ont été suivis dans l’exil par leurs familles ou ont fait souche sur place. Et lorsqu’en décembre 1923, l’État kémaliste décide d’organiser un premier refoulement des tchétés vers l’intérieur, c’est entre 200 et 300 personnes qui sont ainsi déplacées vers la Cilicie.
Pour subvenir à leurs besoins, les bandes ne disposent apparemment que du butin ramené de leurs incursions en Syrie : bétail surtout, espèces sonnantes et trébuchantes, effets divers (armes, bijoux et étoffes). Une fois en Turquie, le butin va être écoulé suivant deux modalités principales. On a soit un système de vente à la criée sur la place publique, soit, à la façon de la
bishāra (bonne nouvelle) algérienne, la restitution des biens aux anciens propriétaires contre remboursement : « À la nuit tombée [la bande] relâche les conducteurs en leur disant : vous n’avez qu’à venir à Kilis chercher vos animaux. On vous les rendra contre remboursement en or
[17]. »
Y a-t-il enrichissement, et partant promotion sociale des tchétés ? On perçoit bien quelques signes d’une certaine consolidation des fortunes. Propriétaire de plusieurs boutiques à Kilis, Mustafa Hadj Husayn paraît disposer d’une certaine assise matérielle. Mais cette relative aisance s’explique en partie par une fortune personnelle préexistante. ‘Aqil Isqati semble également soucieux de consolider sa fortune lorsqu’il acquiert, en décembre 1923, un lot important de terrains dans les environs de Kilis. Mais s’il s’engage sur cette voie, c’est qu’il désire présenter des gages de stabilité à un moment où l’État kémaliste organise le refoulement des tchétés vers la Cilicie.
Pour la grande majorité des tchétés, la fortune est éminemment instable et volatile et les conditions de vie plus précaires. Cela implique bien sûr un recours beaucoup plus fréquent à l’action armée et la répétition d’« opérations de soudure » permettant d’attendre les grandes campagnes d’été. Ainsi s’explique le rythme en quelque sorte convulsif du grand banditisme : « Il est à peu près certain que, chefs mis à part, les tchétés n’ont plus de moyens d’existence. Ils ont liquidé à peu près tout leur butin de l’été dernier et à l’heure actuelle, certains vendraient même leurs chevaux. Il semble donc que si ces individus ne sont pas ramenés à l’intérieur du pays turc, ils ne manqueront pas de recommencer à bref délai leurs exploits sur notre territoire
[18]. » Donc, à part peut-être, et de façon très ponctuelle, pour les chefs de bande les plus puissants, l’économie du banditisme ne débouche pas sur de véritables stratégies à long terme, et s’inscrit au contraire dans une sorte de culture de l’aléatoire : « Les bandits qui ont réussi à liquider la totalité du butin mènent joyeuse vie et dépensent sans compter
[19]. »
Toute une série de comportements codés mettent en scène l’entrée des tchétés dans le paysage quotidien. Dans les rues de la ville, ils ont le geste large – « Leurs largesses les rendent sympathiques
[20] » – et la voix qui porte : au cours d’une réunion publique, ‘Aqil Isqati se fait fort de rapporter à Kilis la tête d’un notable francophile, avant d’ajouter : « J’ai fait plus fort que ça à Idlib
[21] ! » C’est tout un imaginaire qui se structure finalement autour des bandes armées. Au printemps 1926, on refuse d’abord de croire à la mort du célèbre ‘Aqil Isqati, et lorsqu’il faut bien se rendre à l’évidence, « une légende se forme. Elle est la suivante : ‘Aqil était invulnérable aux balles. Il secouait son vêtement et les faisait tomber les soirs de chaque engagement. Il a fallu une bombe d’avion pour le tuer
[22]. » S’il est une circonstance au cours de laquelle réalité et imaginaire tendent à se rapprocher au plus près, elle est sans doute à rechercher lors du départ en campagne des bandes armées : « La bande quitta Khassa vers 17 heures sous les encouragements des fonctionnaires et de la population qui lui prodiguaient leurs vœux
[23]. » La procession festive qui accompagne le départ des bandes armées paraît être un événement intégrateur autour duquel se resserre et s’affirme la communauté politique, à l’instar de ce qui se passe lors du rituel, à la fois inverse et équivalent, de l’expulsion cathartique des populations arméniennes : « Les Turcs de ‘Ayntab accompagneraient les Arméniens jusqu’à la sortie de la ville au son des tambourins
[24]. »
L’étude des bandes armées met ainsi en évidence une réalité fortement typée, avec ses mécanismes, sa logique propre. Mais les bandes agissent également dans un environnement politique particulier, avec lequel elles entretiennent un certain nombre de relations.
○ Les sociabilités politiques de la frontière
Si le rôle d’Ankara est souvent mis en avant dans les interventions diplomatiques que l’insécurité sur la frontière ne cesse de provoquer, sur le terrain les officiers de renseignements insistent plutôt sur les origines plus précisément régionales de ces événements. Pour ces officiers, l’institution nationaliste majeure qui fonctionne alors en relation avec les bandes, ce sont ce qu’ils appellent les « comités extrémistes », ou « comités locaux » de Kilis et de ‘Ayntab. Un comité nationaliste sur la frontière turco-syrienne, c’est d’abord, au début des années 1920, un pouvoir largement autonome qui domine la vie politique locale. Hadj Sharif Zade Muhammad, par exemple, l’un des principaux responsables du comité de Kilis, obtient en mai 1922 la présidence du conseil municipal de la ville. De façon plus générale, le comité agit comme un formidable groupe de pression : « Les fonctionnaires suivent les directives du comité, lui soumettent pour avis les décisions à prendre, les nominations et les plaintes ou réclamations
[25]. » D’une certaine manière, on pourrait dire ici que l’action des comités prolonge le style Union et Progrès, celui d’une structure parallèle de pouvoir qui noyaute, voire double la hiérarchie administrative officielle.
Ces comités nationalistes de la frontière s’inscrivent en fait au débouché d’un mouvement profond et déjà ancien d’élargissement des sociabilités politiques, amorcé à l’époque jeune-turque avec le bourgeonnement des sections unionistes locales, et prolongé pendant la guerre d’indépendance par l’action des fameux « comités pour la Défense des Droits nationaux »
(Müdafaai Hukuk) qui, dans ce secteur comme dans toutes les autres régions menacées ou envahies par des troupes étrangères, jetèrent les bases de la lutte nationale turque dès la fin 1918
[26]. En 1922 en tout cas, c’est encore dans « l’ancienne maison du comité Union et Progrès » que le comité nationaliste de Kilis tient la plupart de ses réunions, pour ce qui est à la fois une vieille habitude et une signature politique.
On ne saurait trop insister sur l’importance de ces cercles qui plongeaient à la rencontre des populations anatoliennes jusque dans les plus petites villes de province, fonctionnant comme autant de centres de propagande et de rayonnement, et occupant de la sorte une position hautement stratégique dans ce que Maurice Agulhon appelait « la descente de la politique vers les masses
[27] ». Certains documents font d’ailleurs allusion à l’existence d’un tissu de petits sous-comités ruraux, innervant la campagne des environs de Kilis, et relevant du comité de la ville. Ce qu’il faut deviner derrière ces quelques annotations éparses, c’est la rencontre entre un modèle politique urbain, le comité unioniste ou nationaliste, et une sociabilité villageoise traditionnelle, articulée autour de l’
oda (la chambre d’hôtes collective) ou de l’
ocak (le foyer), et qui, à la manière des chambrées paysannes dans la Provence de la première moitié du
19
e siècle, préside à l’acculturation politique, républicaine ici et nationaliste là, des communautés rurales
[28].
S’appuyant sur les relations étroites qu’ils entretiennent avec un certain nombre de réfugiés syriens, les comités nationalistes de Kilis et de ‘Ayntab étendent leur influence bien au-delà de la frontière, et rayonnent sur toute la Syrie du Nord. Dans ces territoires sous contrôle mandataire, les formes d’organisation adoptées seront naturellement plus discrètes, voire clandestines, comme c’est le cas ici avec le comité secret dit de l’Union islamique
(al-ittiḥād al-islāmī), qui fonctionne à Alep durant le premier semestre 1923. Infiltré par des agents du SR dès le mois de mai, ce comité est finalement démantelé en juillet
[29]. Les premières mentions d’une organisation fonctionnant à Alep en connexion étroite avec les comités de la frontière datent de 1922, et sont à mettre en relation avec la propagande faite autour de la présence en ville d’Ahmad Sharif al-Sanusi. On sait que depuis plusieurs années déjà, le petit-fils du fondateur de la célèbre
Sanūsiyya avait mis le prestige dont il jouissait dans le monde musulman, au service des nationalistes turcs qui l’utilisaient pour promouvoir la solidarité islamique avec les populations de l’Orient arabe
[30]. Représentant une menace pour l’ordre public, Ahmad Sharif al-Sanusi est finalement reconduit à la frontière turque en novembre 1922, mais ses réseaux ne tardent pas à être réactivés.
Dès le début de l’année suivante, une véritable organisation clandestine voit le jour sous le nom d’« Union islamique ». Le mode de financement, qui reste globalement obscur, devait vraisemblablement combiner des fonds venus de Turquie et des ressources propres : collectes populaires organisées au nom du Croissant rouge
[31], donations plus ou moins spontanées de notables d’Alep, etc.
[32] Le démantèlement du comité et les perquisitions opérées amènent la découverte d’une organisation extrêmement complexe : le comité avait ses archives dont les principales lettres étaient dûment numérotées. Dans la pratique, le comité semblait rompu aux techniques de la clandestinité, qu’il ritualisait à la manière des
carbonari et des sociétés secrètes révolutionnaires du 19
e siècle. On peut signaler ici, pour les nouveaux affiliés, la prestation d’un serment de fidélité : « Je jure, par Dieu, qu’aucun mal ou tromperie ne sera commis de notre part, à votre égard… », suivie de la remise des insignes du comité ; ou bien encore la tenue portée par les délégués de Kilis pour conserver leur anonymat au cours des réunions : robe rouge, cagoule et serre-tête.
La première mission de ce comité est de favoriser l’action des bandes venues de Turquie, et de leur offrir un soutien logistique une fois entrées sur le territoire syrien. Il s’agit en particulier d’acquérir des armes et de constituer des caches, afin que les bandes puissent franchir la frontière désunies et désarmées, comme le feraient de simples fellahs, à un moment où le dispositif mandataire aux frontières se resserre. Le comité est également chargé de travailler l’opinion publique dans le sens de la solidarité islamique et de l’amitié turco-arabe. Il veille ainsi à la propagation de nouvelles alarmistes susceptibles de trouver un certain écho dans la société locale, et assure la distribution de tracts et de journaux turcs interdits en Syrie.
Si les commanditaires se sont réfugiés en Turquie, l’organisation est dirigée sur place par une vingtaine de personnages, principalement recrutés dans le milieu des officiers turcs en retraite et parmi les fonctionnaires de l’État d’Alep. Au-delà de ce noyau dirigeant, le comité regroupait également une centaine d’affiliés, parmi lesquels deux catégories peuvent être identifiées. Le comité entretenait d’abord dans chaque quartier un certain nombre d’agents de renseignements, chargés à la fois de collecter des informations, et de travailler l’opinion publique en orchestrant des campagnes de nouvelles, en lançant les rumeurs, en distribuant des tracts. La liste de ces agents pour le quartier Muhammad Bey fait ainsi apparaître 17 personnes, appartenant toutes au petit peuple de la ville : 5 portefaix, 3 jardiniers, 3 tisserands, etc.
Une seconde catégorie remarquable de la sphère des affiliés est constituée par ceux que les documents appellent les « chefs de quartier », par l’intermédiaire desquels le comité était censé pouvoir mobiliser, en cas de besoin, plusieurs centaines d’hommes. Certains documents trouvés lors des perquisitions montrent clairement que le comité était en train de mettre en place une véritable formation paramilitaire organisée à partir des quartiers. En tant que forme de regroupement solidaire, ces groupes de quartier représentent en quelque sorte le pendant urbain des bandes armées rurales
(‘iṣābāt). Entre les deux réalités, les liens sont évidemment étroits, les quartiers populaires d’Alep constituant, comme on peut s’en douter, l’un des principaux bassins de recrutement du banditisme : « Dans la journée du 23 octobre, plusieurs individus sont signalés à Alep, comme faisant du recrutement dans les quartiers excentriques. Une souricière est tendue. Elle permet de mettre la main sur un sujet syrien qui, avec plusieurs comparses, tente de racoler des volontaires dans un café. Arrêté et fouillé, il est trouvé porteur d’une lettre de ‘Abd al-Qadir Hajjar, tchété connu d’Alep. Cette lettre est une invitation à prendre du service dans les bandes, et d’amener des gaillards. Il est assuré à chacun d’eux : une jument, un fusil et dix livres comme frais de voyage, la considération du gouvernement “car notre parole est écoutée”, et la certitude de s’enrichir : “Plusieurs d’entre nous ont acheté un terrain de vigne pour 2 000 livres or”
[33]. »
Troisième type d’organisation impliquée dans ce « nationalisme de la frontière », le « Foyer d’Antioche et d’Alexandrette »
(Antakya ve Iskenderun Ocaǧı). Cette organisation trouve son origine dans la vaste plaine de l’Am
ık, dont les riches terres noires s’étendent sur quelque 130 000 hectares au nord de la ville d’Antioche
[34]. Domaine par excellence de la grande propriété latifundiaire, la plaine est soumise à l’influence d’une poignée de grandes familles, turques pour la plupart, au premier rang desquelles les Kara Mürsel Zade, qui rayonnent à partir de leur centre de Rihaniyye
[35]. À la tête de cette puissante famille, on trouve trois frères, couramment désignés dans les documents comme les « Beys de l’Am
ık » : Ihsan Bey, Tayfur Bey et Inayet Bey, tous trois passés en Turquie dès 1921.
Les « villages misérables de fellahs arabes, métayers ou colons de gros propriétaires turcs », « les maisons regroupées autour de la demeure et des champs du maître
[36] », dessinent ici un paysage d’hacienda. Appuyés sur cette autorité traditionnelle de grands propriétaires terriens, les Beys de l’Am
ık sont en mesure de mobiliser, y compris depuis leur exil, de puissantes clientèles armées. Celles-ci s’appuient d’abord sur les liens du sang et les nombreuses alliances familiales. Mais l’ost des beys draine également un certain nombre d’aghas
(aǧa), terme par lequel les documents désignent les membres de familles souvent riches, mais d’extraction plus récente que les beys, et ne disposant pas, pour cette raison, de la même influence. Dans le cas présent, les officiers insistent tout particulièrement sur le rôle des Behaderli Zade. On retrouve ainsi, au Nord de Kilis, un certain nombre de membres de cette famille, dont Mahmud Agha, condamné à Antioche pour son implication dans des affaires mettant également en cause le fameux chef de bande Hakk
ı Bey. Enfin, les documents reviennent à plusieurs reprises sur les « domestiques », que l’on pourrait comparer aux « nourris » ou
criados du Moyen Âge ibérique, vivant sous le même toit que le maître, à la fois gardes du corps et agents de la contrainte extra-économique.
Par leurs relations avec le milieu unioniste régional, leurs antécédents comme médiateurs du pouvoir d’État (fermier de l’impôt, et même, comme Ihsan Bey, caymakam – sous-préfet – de la circonscription voisine de Beylan) ou comme combattants nationalistes (Tayfur Bey est signalé en 1921 à la tête d’une bande de 200 hommes dans la région du Gavur Dagh), les Beys de l’Am
ık sont également en prise sur les évolutions de la politique moderne. À la façon des
caciques du Mexique porfirien, ils forment ainsi un lien nécessaire, quasi structurel, entre une élite politique réformatrice acquise à la modernité nationale, et une société locale préservatrice des hiérarchies traditionnelles
[37].
Bien que coupés de leur base traditionnelle, les beys de l’Am
ık vont ainsi être à l’origine d’une association patriotique et culturelle particulièrement active sur le plan politique, le « Foyer d’Antioche et d’Alexandrette » qui fonctionne à Adana en 1922-1923. Cette organisation a tout d’abord une existence informelle. Les BR font ainsi état, à la fin de 1922, d’une sorte de « congrès politique », réunissant dans un hôtel d’Adana un certain nombre de personnalités originaires d’Alexandrette : « L’hôtel de Brousse, qui est le plus joli hôtel d’Adana, est le lieu qui doit être visité par tous ceux qui sont originaires d’Antioche, car c’est là que se trouvent les grands cœurs de la défense du droit
[38]. » Un exemple de manifestation orchestrée par les Beys de l’Am
ık est la participation d’une importante délégation du sandjak aux festivités commémorant le premier anniversaire de la rétrocession de la ville d’Adana à la Turquie
[39] : « Vendredi 5 janvier est l’anniversaire de la reprise d’Adana. Nous tous, les élèves, commerçants et autres originaires d’Antioche et environs, nous nous réunirons à l’hôtel de Brousse et nous participerons aux manifestations en un groupe spécial. Nous préparons un drapeau pour cette fête qui portera en son centre la phrase suivante : “Antioche ne se séparera jamais de la Turquie”. Il y aura une fête le 5 janvier au soir au Foyer Turc d’Adana. Antioche y sera représentée par une jeune fille habillée en noir, les mains enchaînées
[40]. »
Et c’est finalement en juin 1923 que le Foyer sera officiellement inauguré : « Le Foyer a pour but de faire toutes les démarches et tous les sacrifices d’ordre scientifique, social, littéraire et historique pour la reprise et le rattachement d’Antioche et d’Alexandrette à la Mère Patrie. Le Foyer envisage la publication d’un journal hebdomadaire pour exposer et faire connaître à l’opinion publique et au monde civilisé les buts et les efforts du Foyer, la situation géographique, ethnographique et économique, ainsi que l’évolution sociale de la région d’Antioche et d’Alexandrette, et pour défendre les droits de cette région. Le Foyer ne s’occupera d’aucune affaire politique du pays autre que celle de la libération de la région d’Antioche et d’Alexandrette
[41]. »
○ « Dire et mal dire » : propagande nationaliste et opinion populaire
À partir des centres émetteurs ainsi identifiés, une vaste campagne de propagande va être menée dans l’ensemble de la région frontière, explicitement turcophile dans le sandjak d’Alexandrette, insistant plus volontiers sur la solidarité islamique entre Turcs et Arabes à Alep même. Saisir la portée réelle et comprendre la nature profonde de cette propagande implique de ne pas se satisfaire des seuls vecteurs apparents du discours nationaliste. Il faudrait, pour bien faire, plonger au contact de l’opinion populaire et saisir les prises de parole du peuple lui-même. De cette entreprise trop ambitieuse, faute de sources véritablement à l’écoute des bruissements de la ville, nous ne retiendrons qu’une problématique, qui nous servira de guide pour une reconnaissance en deux temps. On cherchera d’abord à restituer l’acoustique de la propagande nationaliste sur la frontière, qui voit le discours, d’abord figé dans l’écrit, rebondir très vite dans le champ de la culture orale. Puis on empruntera le chemin inverse, en cherchant à remonter du fait d’opinion au discours nationaliste
[42].
La propagande nationaliste qui s’exerce sur la frontière turco-syrienne au début des années 1920, c’est d’abord une propagande turcophile ciblée sur la question du sandjak d’Alexandrette. Elle prend la forme de violentes campagnes de presse, régulièrement orchestrées par le grand titre régional, le
Yeni Adana, organe quasi officiel des milieux nationalistes turcs de la frontière. La violence du ton et la thématique guerrière de cette propagande sont bien rendues par ces quelques extraits : « Au-dessus du Taurus commencent à briller les pointes des baïonnettes qui anéantirent naguère l’armée hellène. Frères opprimés ! Sans vous tromper en aucune façon, nous voulons être les premiers à vous donner l’heureuse nouvelle. Des sommets du Taurus on entend une voix : c’est la voix de Mehmedjik (sobriquet populaire donné au soldat turc) qui va sauver ses frères de la mort et de la souffrance. Frères dans la servitude ! Vos tourments ne dureront plus très longtemps. Ceux qui vous les font endurer vont être châtiés. Nous le redisons encore une fois avant de terminer : ce jour-là est proche
[43]. »
Sur la frontière même, à ‘Ayntab et Kilis, des feuilles sont créées à la fin de l’année 1922 pour relayer localement l’action du
Yeni Adana. Il s’agit du
Gazi Sanjak
[44], et du journal
Kilis, que dirige l’un des membres les plus éminents du comité nationaliste de la ville. Ses colonnes s’ouvrent à la plume incendiaire d’Ihsan Bey, qui « fait insérer dans les feuilles locales de Kilis de violents articles contre notre politique. Une de ses récentes productions a pour titre “La vilenie française dépasse la sauvagerie grecque”
[45] ».
Bien qu’elle en utilise le support au départ, il ne s’agit pas là d’une propagande fondamentalement écrite. Elle s’adresse en priorité aux couches populaires souvent illettrées, et ne prend donc tout son sens que dans le champ de l’oralité. Elle n’est que l’émission d’un contenu destiné à rebondir et à fluctuer dans le vaste champ sonore des rumeurs de la ville. Elle se diffuse en rafales, par ouï-dire, et se nourrit de contradictions. Son manque évident de fiabilité n’est en rien une faiblesse ; bien au contraire, c’est sa force, sa nature même, le texte écrit se glissant alors avec aisance dans les replis d’une parole publique faite de « narrations mi-fictives mi-réelles, jamais vérifiables, qui se transmettent oralement et circulent librement
[46] ». Lors d’une interview qu’il accorde au
Yeni Adana, le général Moheddin Pacha, de retour de Syrie où il a participé à des négociations frontalières, évoque en ces termes l’influence du journal : « Durant mon séjour en Syrie, il m’a été donné de constater le prestige dont [le
Yeni Adana] jouissait. Il est considéré là-bas comme une mélodie venant de l’Anatolie et les nouvelles qu’il apporte sont aussitôt répandues
[47]. » Aspiré dans le champ de l’oralité populaire par le biais des lectures publiques et des distributions gratuites
[48], la feuille imprimée devient, à la façon des « nouvelles à la main » du 18
e siècle, une feuille volante qui passe de main en main, un pamphlet placardé sur les murs de la ville, avant de s’affranchir de la matérialité même de son support, et de s’évaporer dans les ondes de la parole publique.
Presse, tracts et iconographie nationalistes participent de cette même prise de parole. Les tracts d’abord, qui bien souvent sortent des mêmes imprimeries que les feuilles de Kilis ou de ‘Ayntab. À côté de thèmes classiques comme l’appel au sacrifice ou la référence aux nobles ancêtres et à la grandeur passée
[49], on notera l’importance des bandes armées dans le discours nationaliste : « L’on ne peut recouvrer son honneur qu’après l’avoir lavé par le sang. Noble Peuple ! Les événements ont appris aux nations que pour secouer le joug du despote, il faut organiser des bandes et faire une révolte générale. […] Notre parti a donné des ordres décisifs aux chefs des bandes
(‘iṣābāt) et des tribus
(‘ashā’ir) en vue d’attaquer ceux qui viennent coloniser notre pays, et de les chasser, car, bien entendu, le meilleur moyen de les renvoyer de chez nous est de les mettre aux prises avec les bandes et les tribus. Nous publions la présente circulaire pour que vous en preniez connaissance. Salut à celui qui suit le droit chemin. Le Parti national révolutionnaire
(al-Ḥizb al-waṭanī al-thawrī)
[50]. »
L’iconographie ensuite. Comme dans tout le monde islamique, les succès militaires turcs, et notamment la prise de Smyrne en septembre 1922, projettent la figure de Mustafa Kemal au cœur de l’imagerie et de l’imaginaire nationalistes. Dès le mois de novembre, « il a été mis en vente à Alep des chromos glorifiant les succès nationalistes turcs
[51] ». Au mois de juin 1923, la propagande par l’image associe le prestige kémaliste et la solidarité islamique : « En ce moment, on répand un peu partout une image représentant Mustafa Kemal (personnifiant les musulmans turcs), entre le Sénoussi (personnifiant les musulmans africains) et Saladin (personnifiant les musulmans arabes). Les propagandistes turcs s’efforcent actuellement de persuader la population que les Turcs ne recherchent que la gloire de l’Islam et qu’ils considèrent les Arabes comme des frères auxquels ils considèrent comme un devoir d’apporter l’indépendance. On répète que les Turcs ne reviendraient plus en maîtres, mais en amis et alliés de la Syrie
[52]. »
Au débouché de ces multiples faisceaux, l’opinion populaire se dérobe le plus souvent au regard de l’historien. Immatérielle, la parole publique ne se laisse que difficilement capter au gré de micro-événements fossilisés presque par hasard dans la mémoire écrite du mandat. Ce qu’on saisit alors, c’est d’abord un prurit, une insatisfaction politique qui démange l’épiderme du quotidien. À Alep, ce sont des attroupements qu’il faut disperser devant les boutiques qui exposent des icônes nationalistes récemment reçues. À Antioche, « une manifestation a eu lieu le 15 décembre [1922] au soir dans le principal café de la ville. Des consommateurs ont demandé à l’orchestre de chanter l’hymne nationaliste qui a été écouté debout. Les spectateurs qui ne se levèrent pas furent l’objet d’observations
[53] ». L’on perçoit ensuite une ambiance, une atmosphère finalement assez proche de ce que Wilhem Mühlmann appelait le « milieu charismatique
[54] » : « En Syrie, la propagande revêt les formes les plus diverses. Parfois, c’est une campagne de faux bruits, de légendes, prédisant l’arrivée toute prochaine de l’armée d’Ankara. […] De pareils racontars agissent toujours sur une population ignorante, crédule, à l’imagination fertile, surtout quand il est fort difficile d’organiser une contre-propagande. Il ne faut pas négliger ce travail des fausses nouvelles, car il faut songer à leur crédit auprès des Syriens si facilement portés aux conceptions merveilleuses
[55]. »
Seconde tentative : reconstituer la généalogie d’un fait d’opinion ; aller cette fois de la parole publique au discours nationaliste. C’est entendu, les bulletins de renseignements ne sont pas des gazetins de police, cette source exceptionnelle produite par la lieutenance générale de police parisienne au 18e siècle. Pourtant, lorsqu’un fait d’opinion prend une ampleur certaine, lorsqu’il se transforme en mouvement d’opinion, comme c’est le cas en mai-juin 1923, les BR rompent alors avec les habituels stéréotypes sur l’inexistence politique de la « populace », et font apparaître des liens entre mécontentements populaires et écrits séditieux.
Tout commence par des « conversations entendues dans les petits cafés maures de la ville [d’Alep], révélant un mauvais état d’esprit, caractérisé par le découragement chez les uns et par le réveil très net du sentiment de haine vis-à-vis de l’infidèle dans la masse populaire
[56] ». Le mouvement revêt également des formes plus actives : « Dans plusieurs mosquées de la ville, des discours ont été prononcés sur la nécessité pour les Musulmans de ne pas imiter les Européens dans leurs modes et d’observer la décence des mœurs. D’autre part, des exemplaires imprimés d’une poésie critiquant les modes modernes féminines et les coutumes indécentes importées d’Europe ont été distribués
[57]. » Les autorités mandataires sont définitivement alertées lorsque « les jets d’acide sur les toilettes des femmes musulmanes vêtues à la mode moderne se multiplient » dans les rues d’Alep
[58]. Or, cette clôture morale paraît bel et bien déclenchée à l’origine par tout un travail d’investissement politique de l’opinion populaire.
Les institutions religieuses sont les premières impliquées. Dès le début du mois d’avril, un rapport indique l’inflexion des sermons des
khuṭabā’ (sing.
khaṭīb, celui qui prononce le prône –
khuṭba – du vendredi) « dans le sens de l’exaltation de la solidarité religieuse au détriment de l’étran-ger
[59] ». Surtout, il met en avant le rôle des associations de bienfaisance, les
jamā‘āt al-khayriyya, dont les créations se multiplient et se ramifient alors dans tous les grands centres urbains. À Damas par exemple, une « ligue de la piété » encourage ses fidèles « à se livrer fréquemment à des exercices pieux, à s’enturbanner, à porter la barbe comme les imams, à fuir la civilisation occidentale, à éviter tout rapport avec les Chrétiens, etc.
[60] »
À l’origine de cette fermentation religieuse, les rapports français signalent en particulier l’action de la
kattāniyya, une confrérie
(ṭarīqa) syrienne en relation étroite avec la Turquie. Dès 1922, on sait ainsi que le cheik Kattani est appelé auprès d’Ahmad Sharif al-Sanusi, dont on a souligné le rôle dans le dispositif de propagande à la frontière turque. Dans un rapport de 1923, il est même présenté comme son disciple le plus actif en Syrie : « Cheik Kattani a commencé par recruter des adhérents dans tous les grands centres syriens. La majeure partie des
‘ulamā’ des villes syriennes se sont ralliés à la secte et ont entraîné,
ipso facto, les grandes sociétés religieuses et philanthropiques musulmanes dont l’influence sur les masses est incontestable
[61]. » À Alep, les liens avec les comités nationalistes de la frontière sont également établis. On retrouve ainsi le comité dit de la « Main rouge »
(kaff al-aḥmar), déjà rencontré pour son rôle dans le financement de l’Union islamique, à l’origine de l’agitation anti-occidentale : « C’est lui qui aurait entrepris, à Alep, la réaction contre les mœurs européennes (campagne contre le luxe et contre les modes féminines, boycottage des tissus et effets d’habillement de provenance étrangère, lutte contre l’alcool). Une annexe de ce comité fonctionne sous le nom de “société antialcoolique” et s’occupe avec un fanatisme tout particulier de ramener la population aux mœurs d’autrefois
[62]. »
La même syntaxe idéologique se retrouve sur le versant turc de la frontière, d’où l’entreprise d’investissement politique de l’opinion populaire paraît bien avoir été déclenchée. Dès la fin de juin 1922, le
Gazi Sanjak publiait ainsi l’article suivant, intitulé « Le luxe est contraire à notre caractère et à notre programme » : « La dernière guerre nous a laissé, entre autres maux atteignant nos mœurs, celui qu’on appelle la mode. C’est la mode qui pousse nos femmes à apporter des transformations incessantes à leurs tcharchafs, à leurs chaussures, etc. Les vêtements qu’elles portent sont loin d’être hygiéniques, ils nuisent au contraire à leur santé. Cette déplorable tendance conduit au gaspillage de l’argent que les hommes ne doivent pas tolérer. Si nous arrivons à mettre fin à cette mode inadmissible, nous pourrons, dans un avenir prochain, reconstruire notre ville meurtrie et augmenter nos biens et nos revenus
[63]. »
Une sorte d’hygiénisme nationaliste s’élabore plus ou moins confusément, qui fait que sur les corps se lisent des tensions politiques et sociales, et dans la chair pénètre la souillure de l’occupation : « Sous prétexte de répandre la civilisation, les Français avaient envahi notre pays et noyé ‘Ayntab et sa population sous un déluge de feu et de sang. Ils nous ont rendu notre ville après avoir retiré leurs troupes et leurs canons au sud de la voie ferrée. Mais cette évacuation n’est que superficielle car ils ont laissé dans nos murs des fléaux destructeurs qui, tout en se dissimulant, n’en continuent pas moins leurs ravages. L’un de ces fléaux, l’une de ces machines de guerre, c’est la syphilis, le mal des Francs, qu’ils ont propagée au moyen des maisons de tolérance installées par leurs soins. Oui, l’occupation française continue toujours sous la forme de cette terrible maladie, dite mal des Francs ou des Européens. Si nous ne nous défendons pas avec énergie contre ce fléau, notre ruine est certaine
[64]. »
L’enquête a permis d’exhumer un « nationalisme de la frontière », émané d’une mouvance politique radicale qui trouve refuge dans ces interstices que les États mandataire et kémaliste en devenir laissent encore vacants au tout début des années 1920. Il s’agit tout à la fois de l’action armée d’un banditisme politique qui vient périodiquement réveiller des tensions économiques et sociales latentes dans les campagnes syriennes du temps, et de l’activisme de toute une série d’organisations : comités turcs à forte imprégnation unioniste, société secrète islamique, association patriotique et culturelle. Occupant une position hautement stratégique dans « la descente de la politique vers les masses », cette sociabilité politique de la frontière joue en effet un rôle majeur dans l’acculturation nationaliste des communautés rurales et des couches populaires urbaines.
Mais l’existence de cette vaste zone d’insécurité allait amener les autorités mandataires à adopter un certain nombre de mesures, tendant à constituer la frontière turco-syrienne en une sorte de marche militaire couvrant Alep par le nord, tandis que du côté turc, l’activisme des organisations nationalistes de la frontière finissait par poser un problème sérieux au gouvernement d’Ankara, engagé sur la voie de l’État autoritaire et centralisé. Ainsi, à partir de la fin de 1923, le « nationalisme de la frontière », se trouve être menacé par les processus de construction étatique, mandataire d’une part et kémaliste de l’autre, également à l’œuvre de chaque côté de la frontière, et bientôt alliés dans la réduction calculée de ces dernières franges d’insoumission.
□
[1]
Sur la frontière même, à environ 70 km au nord d’Alep. Toutes les localités citées sont figurées sur la carte annexe.
[2]
Cet article reprend certaines des argumentations développées dans ma thèse de doctorat,
Pouvoir mandataire et insécurité en Syrie et au Liban : le Service des Renseignements du haut-commissariat français au Levant, Paris 1 Panthéon-Sorbonne, 2001, dir. J. Thobie, Prix J.-B. Duroselle 2002, à paraître aux Publications de la Sorbonne, mai 2003.
[3]
Pour évacuer définitivement toute connotation péjorative, j’utiliserai ici le terme de « banditisme » en référence non pas aux « bandits », mais aux « bandes armées », c’est-à-dire une structure regroupant un certain nombre d’hommes en armes, sans préjuger de leurs motivations. Il s’agit ici de « tchétés »
(çete), terme générique par lequel les officiers français désignaient tous les irréguliers turcs.
[4]
Cf. graphique à suivre qui enregistre les courbes du banditisme jusqu’à l’été 1923. Après cette date, un certain nombre d’éléments événementiels viennent perturber les rythmes et brouiller le schéma. Pour leur évocation, on se reportera à ma thèse citée.
[5]
Service Historique de l’Armée de Terre (désormais SHAT), Papiers Pichot-Duclos, 1Kmi 10, fol. 244.
[6]
SHAT, 4H108, Bulletin de renseignements (BR) du 25 avril 1922.
[7]
Cf. carte annexe.
[8]
SHAT, 4H59, BR du 20 juin au 10 juillet 1923.
[9]
SHAT, 4H59, BR du 20 juin au 10 juillet 1923.
[10]
SHAT, 4H244, Rapport du 30 juin 1922.
[11]
SHAT, 4H141, Commandant Morbieu à Catroux, 11 octobre 1922.
[12]
Clément-Grandcourt,
La tactique au Levant, Paris, 1926, p. 76. Il est en effet fréquent de compter des adolescents parmi les hommes arrêtés ou abattus par les forces mandataires.
[13]
SHAT, 4H108, BR du 3 septembre 1922.
[14]
Centre des Archives Diplomatiques de Nantes, fonds Beyrouth mandat (désormais CADN, fds BM), 999, Carnet de route de Süleyman O
ǧlu Hamid, abattu en avril 1924 : « Il commença à pleuvoir, et à 4 heures [du matin], nous sommes arrivés au village, où on est allé à la maison de notre camarade. Nous étions si fatigués et si mouillés que notre cœur tremblait. »
[15]
Les bandes enterrent leurs morts « dans la montagne ». CADN, fds BM, 1627, BR du 6 mai 1926.
[16]
CADN, fds BM, 1634, Affiche placardée à Rihaniyye.
[17]
SHAT, 4H108, BR du 20 septembre 1923.
[18]
SHAT, 4H108, BR du 9 janvier 1923.
[19]
SHAT, 4H108, BR du 16 octobre 1923.
[20]
SHAT, 4H108, BR du 16 octobre 1923.
[21]
SHAT, 4H108, BR du 18 octobre 1923.
[22]
CADN fds BM, 1634, BR du 22 avril 1926.
[23]
Centre des Archives d’Outre-Mer (Aix-en-Provence), Papiers Mougin, 11APOM, 35, Interrogatoire d’un membre de la bande Hakk
ı Bey, 17 septembre 1923.
[24]
SHAT, 4H108, BR du 22 novembre 1922.
[25]
SHAT, 4H108, BR du 4 mars 1922.
[26]
Erik Jan Zürcher,
The Unionist Factor : the Role of the Committee of Union and Progress in the Turkish National Movement 1905-1926, Leyde, 1984, p. 87-93. Hadj Sharif Zade Muhammad par exemple, était connu pour avoir dirigé à cette époque une bande de tchétés sous son nom de guerre d’Islam Bey.
[27]
Maurice Agulhon,
La République au village, Paris, 1979.
[28]
Maurice Agulhon, « Les Chambrées en Basse Provence : histoire et ethnologie »,
in Id.,
Histoire vagabonde, t. 1,
Ethnologie et politique dans la France contemporaine, Paris, 1988, p. 17-59.
[29]
On peut suivre de près cette affaire grâce aux dossiers de l’instruction conservés dans CADN, fds BM, 997.
[30]
Odile Moreau, « La dimension religieuse de la guerre d’indépendance »,
in La Turquie entre trois mondes, M. Bazin
et alii (dir.), Paris, 1998, p. 381-395.
[31]
Celle organisée par exemple au début du mois de juillet 1923 par Ahmad Hamdi Bey, membre important du comité et directeur de l’agence locale de la Banque agricole de Syrie.
[32]
Public Record Office, FO 371, 7848, fol. E10962/274/89, Activity of Red Hand Society. Ce document signale l’existence d’une Société de la Main Rouge, spécialisée dans l’extorsion de fonds au moyen de lettres de menaces.
[33]
SHAT, 4H108, BR du 26 octobre 1923.
[34]
Élisabeth Picard, « Retour au Sandjak »,
Maghreb-Machrek, n° 99, 1983, p. 52-53.
[35]
Reyhanl
ı, à environ 75 km au Nord-Est d’Antioche.
[36]
Paul Jacquot,
Antioche centre de tourisme, Antioche, 1931, p. 165.
[37]
François-Xavier Guerra,
Le Mexique. De l’Ancien Régime à la Révolution, Paris, 1985, t. 1, p. 181-183 : « Cette liaison entre deux mondes hétérogènes est assurée par le cacique. Il est à la fois autorité de la société traditionnelle, membre par sa culture politique du peuple politique et rouage de l’État moderne. »
[38]
SHAT, 4H59, BR du 13 janvier 1923, correspondance interceptée, lettre d’un élève du lycée d’Adana, l’un des principaux lieux de scolarisation pour les enfants de la bonne société turque du sandjak d’Alexandrette.
[39]
Le 5 janvier 1922, conformément à l’accord franco-turc du 20 octobre 1921.
[40]
SHAT, 4H59, BR du 13 janvier 1923, correspondances interceptées.
[41]
SHAT, 4H63, BR du 6 juillet 1923.
[42]
On s’inspirera ici des historiens de l’opinion publique dans la France du 18
e siècle, en particulier Arlette Farge,
Dire et mal dire. L’opinion publique au xviii
e siècle, Paris, 1992.
[43]
SHAT, 4H108, BR du 10 mars 1923, Traduction d’un article du
Yeni Adana du 25 février 1923.
[44]
Le « sandjak victorieux ». Aujourd’hui la ville s’appelle Gaziantep.
[45]
SHAT, 4H108, BR du 15 février 1923.
[46]
A. Farge,
op. cit., p. 106.
[47]
SHAT, 4H63, BR du 20 octobre 1922.
[48]
SHAT, 7N4184, Rapport d’informateur, 26 juillet 1923.
[49]
Cf. par exemple les tracts polycopiés dissimulés sous les tapis de prière de plusieurs mosquées d’Alep en juin 1923 : « Ô vous nos frères syriens, les ancêtres vous adressent de leurs tombeaux les paroles suivantes : Éveillez-vous de votre torpeur […]. Soyez courageux ! Où est cette vaillance qui fait votre renommée ? Tachez de ne pas supporter la bassesse de la servitude. Mourez respectés, mais ne vivez jamais méprisés ! », signé du Comité national syrien (
al-lajna al-waṭaniyya al-sūriyya). SHAT, 4H108, BR du 14 juin 1923.
[50]
SHAT, 4H108, BR du 18 octobre 1923.
[51]
SHAT, 4H108, BR du 16 novembre 1922.
[52]
SHAT, 4H63, BR du 18 juin 1923. Cf. la reproduction dans P. Fournié et J.-L. Riccioli,
La France et le Proche-Orient,
1916-1946, Tournai, 1996, p. 89.
[53]
SHAT, 4H108, BR du 19 décembre 1922, et BR du 27 juillet 1922.
[54]
Wilhem E. Mühlmann,
Messianismes révolutionnaires du tiers-monde, Paris, 1968.
[55]
SHAT, 4H59, BR du 20 mai au 20 juin 1923.
[56]
SHAT, 4H108, BR du 14 juin 1923.
[57]
SHAT, 4H108, BR du 18 mai 1923.
[58]
SHAT, 4H108, BR du 24 mai 1923.
[59]
MAE, E-Levant, Turquie, 562, fol. 164-168, L’organisation de la propagande panislamique, 4 avril 1923 ; É. Picard, « Les nationalistes arabes de Syrie et d’Iraq et le kémalisme »,
Cahiers du GETC, n° 3, 1987, p. 40-59.
[62]
CADN, fds BM, 997, rapport du général Billotte, juin 1923.
[63]
SHAT, 4H108, BR du 1
er juillet 1922.
[64]
SHAT, 4H108, BR du 26 juin 1922.
[*]
Agrégé d’histoire et docteur de l’université de Paris 1 Jean-David Mizrahi
est l’auteur de Genèse de l’État mandataire. Service des Renseignements et bandes armées en Syrie et au Liban dans les années 1920,
Publications de la Sorbonne, mai 2003
. Il travaille actuellement sur les aspects sanitaires et épidémiologiques des relations internationales dans l’aire moyen-orientale.