2003
Vingtième siècle
Esquisse d’une histoire des Français en Israël
Franck Leibovici
[*]
À partir de données, en majorité non publiées et fournies par le Central Bureau of Statistics israélien, et d’une série d’entretiens effectués entre octobre 1999 et juin 2000, l’auteur dresse un portrait statistique de l’émigration française en Israël. Il analyse également les stratégies que le groupe a développées pour se constituer une identité propre au sein du pays, sans pour autant contrevenir à sa raison d’être – devenir Israélien. La notion de « francophonie israélienne » permettant de définir le groupe est cependant complexe : synthèse entre un modèle jacobin-sioniste, destiné à la société israélienne, qui laisse une place à la restauration de l’« hébraïsme » et un modèle, davantage tourné vers le monde extérieur, dans lequel la francophonie devient une mémoire à perpétuer.
Based on largely unpublished data from the Israeli Central Bureau of Statistics and a series of talks carried out between October 1999 and June 2000, the author establishes a statistic portrait of French emigration to Israel. He also analyzes the strategies that the group developed to forge its own identity in the country without going against its raison d’être, i.e. becoming Israeli. The « Israeli Francophonie » notion that defines the group is complex : It is a synthesis between a Jacobin-Zionist model, oriented toward the Israeli society and which gives a place to the restoration of « Hebraism », and a more outward-looking model in which Francophonie becomes a memory to perpetuate.
Qui sont les Français venus s’installer en Israël ? Un groupe spécifique ou une communauté comme les autres ? Grâce à des séries statistiques, une sociologie et une géographie fines de cette émigration sont ici dressées. Mais pas seulement. Car, au-delà de l’étude comptable, c’est à une auscultation de l’identité du groupe que le lecteur est convié. Entre jacobinisme, sionisme et défense de la francophonie, le chemin réserve quelques surprises. Carthographie de cette « francophonie israélienne ».
Cette étude articule deux espaces : le premier se définit par l’étude des Français à et de l’étranger
[1], le second évalue la composante migratoire dans la fabrication de l’identité nationale israélienne. De cette articulation émerge un nouvel espace, celui des Français établis en Israël. La période choisie va de la création de l’État (1948) à nos jours.
Ce groupe appartient à une catégorie encore floue, l’
alyah
[2] occidentale : des gens aux capitaux économiques, sociaux, symboliques relativement importants (par rapport aux autres groupes migrant vers Israël) décident de quitter leur pays pour s’installer dans un autre pays où, marqués du statut d’immigrés, ils verront se détériorer une partie de leurs différents capitaux. Ces gens n’ont pas fui mais sont partis volontairement, soit pour des motifs religieux, soit pour des raisons politiques, culturelles ou identitaires. Les outils nécessaires pour appréhender les mouvements migratoires des Français en Israël et les logiques qu’ils développent seront d’un type particulier puisque, sans jamais constituer quantitativement une
alyah de masse, le groupe dépasse de loin le cadre de l’initiative individuelle en s’inscrivant dans un phénomène collectif identitaire.
L’alyah française est un point de fuite aveugle pour la communauté juive française, car, soit cette dernière considère l’alyah comme un « accident » du judaïsme français – et donc la nie purement et simplement, niant, du même coup, la centralité d’Israël dans le judaïsme mondial –, soit elle la considère comme légitime, et pose alors comme horizon, ou comme passage à la limite, sa propre dissolution et disparition de France. Tenir l’entre-deux semble être encore hors de sa portée. La non-écriture de cette histoire aura pu, à ce jour, en être le signe le plus manifeste.
Cette histoire des Français en Israël ne peut certes se résumer en quelques lignes. C’est plutôt une première esquisse statistique du groupe en question qui sera ici tracée, afin de savoir, même grossièrement, à qui l’on a affaire : qui sont ces Français établis en Israël ? Sont-ils un échantillon représentatif de la communauté juive française ? De la population israélienne ? Sont-ils semblables aux autres groupes émigrant vers Israël ? Dans un second temps, sera proposée une première description de la lente mise en place de structures permettant la constitution du groupe en tant que tel, avec l’apparition de logiques concurrentes, la victoire de certaines et la solidification d’un réseau efficient.
Si l’on en croit les sources du
Central Bureau of Statistics d’Israël
[3], 63 165 Français sont venus s’établir en Israël entre 1948 et 1997. Pour opérer une comparaison internationale, on notera qu’en 1997, on comptait 903 196 Israéliens d’origine soviétique, 105 716 d’origine américaine, 54 684 pour l’Argentine, 31 102 d’origine anglaise et 18 233 pour l’Afrique du Sud. On voit donc que, si l’on excepte la Russie, ce chiffre est le premier d’Europe. Mieux, si l’on considère que la communauté juive française oscille entre 400 000 et 500 000 personnes
[4], environ 10 % de la communauté juive française aurait fait son
alyah sur 50 ans, ce qui représente un pourcentage fort élevé. Sur le plan international, en rapportant le nombre d’
olim
[5] à leur communauté d’origine, on obtient les proportions suivantes (en prenant garde aux chiffres provenant d’ex-URSS) : 43 % de la communauté juive d’ex-URSS seraient venus s’établir en Israël, 15,6 % de la communauté d’Argentine, 15,2 % de la communauté d’Afrique du Sud, 7,6 % de la communauté de Grande-Bretagne et 1,8 % de celle des États-Unis. Ainsi, le modèle français se situe entre un modèle sud-américain et un modèle anglo-saxon. On s’étonnera même que, pour une communauté cinq fois plus importante, les États-Unis présentent des taux cinq fois inférieurs.
â—‹ Le processus d’émigration
L’expression «
alyah de France » peut s’entendre de deux façons différentes, selon l’emploi que l’on fait du génitif latin : l’
alyah des gens nés en France, ou l’
alyah qui prend la France comme lieu de départ ; la France comme pays de naissance ou la France comme dernier pays de résidence, c’est-à-dire, comme « plaque tournante », « territoire circulatoire ». La distinction est de taille car les chiffres peuvent alors varier du simple au double. Les proportions diffèrent, les rythmes aussi, la nature des vagues, le mode de regroupement familial. Afin d’observer conjointement ces deux groupes, le critère définitionnel de cette étude ne peut donc être la citoyenneté mais bien le territoire (les mouvements migratoires des juifs algériens, de citoyenneté française, n’ont ainsi pas à figurer dans cet échantillon)
[6].
Les gens « nés en France » sont principalement composés de ceux que l’on appelait au 19
e siècle les « Israélites
[7] » ainsi que des enfants des juifs originaires d’Europe centrale, nés sur le territoire français
[8].
Population juive née à l’étranger selon la période d’immigration et le pays de naissance
Sources : Doris Bensimon et Sergio Della Pergola, op. cit.,
p. 168.
La France comme pays d’origine ou dernier pays de résidence
Sources : Central Bureau of Statistics ; compilation des données : F. Leibovici. Pour le pays de naissance, aucune donnée n’est disponible entre 1972 et 1975.
Certaines périodes se donnent à voir comme des « bulles migratoires » : 1948-1951 – années qui suivirent la création de l’État –, 1968-1972 – l’après-guerre des Six jours –, 1982-1984 – l’après-guerre du Liban –, et de 1993 à nos jours, l’après-Oslo. Ces singularités, au sens mathématique, sont de la plus haute importance dans le procès de constitution du groupe, à la fois sur les plans quantitatif et identitaire. Quantitativement, parce que 1948-1951 a été à l’origine, et jusqu’en 1967, de 25 % de l’
alyah française, qu’entre 1968 et 1972 l’afflux de 18 000 juifs de France a plus que doublé la petite communauté française en Israël, et que les immigrants arrivés dans la dernière décennie représentent environ 20 % de la population totale étudiée. On voit donc le rôle que jouent les guerres israélo-arabes dans l’émigration française vers Israël, et le caractère idéologique de cette dernière. Toutefois, ni l’affaire de Suez, ni plus encore la guerre de Kippour, qui fut au moins aussi importante que celle de 1967, ne déclenchèrent de mouvements collectifs de cet ordre. Les relations de causalité entre guerres israélo-arabes et départs pour Israël ne sont donc pas aussi simples. Ces variations expriment, en réalité, le constant repositionnement qu’opère la communauté juive française vis-à-vis d’Israël et du judaïsme. Car ce n’est peut-être pas tant pour défendre le pays – attitude qui pourrait s’exprimer par une action de volontariat
[9] – que pour se repositionner que les gens partent de France en Israël, et surtout y restent. Autre particularité, le retour en France quelques années plus tard est invisible aux statistiques. Les acteurs ne sachant pas eux-mêmes s’ils quittent le pays et repartent en France pour 1 an, 2 ans ou plus, ces retours ne sont quasiment jamais déclarés au ministère.
La période comprise entre 1951 et 1967 fait figure d’années de « vaches maigres », durant lesquelles les chiffres annuels tomberont parfois jusqu’à 196 ou 134
olim français. Au lendemain de la guerre des Six jours en revanche, un bond considérable peut être observé, puisque l’année 1968 verra 2 593
olim résidents partir pour Israël, et l’année suivante, 5 292. La France semble découvrir Israël, en plein trauma, loin de l’approche touristique jusqu’alors esquissée. Toutefois, une proposition telle que « l’
alyah française commence avec la guerre des Six jours » n’est pas aussi évidente qu’il y paraît : il est essentiel de bien distinguer les deux groupes en présence. En effet, si le rapport à Israël du groupe né en France n’évolue pas jusqu’à la guerre des Six jours – et si c’est bien sous la forme du trauma que ce groupe découvre Israël
[10] –, il en va différemment du groupe des résidents français, majoritairement Marocains et Tunisiens. Son
alyah s’amorce aux lendemains de Suez. En 8 ans, de 1957 à 1965, cette catégorie de l’
alyah française connaît une croissance continue. Durant ces années, ce groupe originaire d’Afrique du Nord élabore bel et bien un circuit vers Israël, où la France est utilisée comme plate-forme, ce qu’Alain Tarius nomme un « territoire circulatoire »
[11]. Il s’agit là d’une période durant laquelle s’opère un travail, lent, de préparation, de gestation, d’organisation structurelle, qui annonce la « bulle migratoire » des années 1968-1972. La période comprise entre la crise de Suez et la guerre des Six jours a donc été, pour le premier groupe, un moment durant lequel le rapport à Israël s’est développé essentiellement à travers le tourisme
[12], et non à travers le modèle de l’
alyah. Elle a été, pour le deuxième, un temps de mise en place des structures préparant à l’
alyah (la France comme « territoire circulatoire »). La constitution du groupe est donc l’histoire d’une double vitesse : celle d’un groupe né en France et celle d’un autre pour qui la France n’est qu’un passage, mais un passage à conséquences. Si ce dernier a joué un rôle de précurseur avec plus de 10 ans d’avance dans l’élaboration des circuits, les comportements des deux groupes se sont toutefois rapidement ajustés l’un à l’autre
[13].
La guerre des Six jours a donc constitué, pour les deux groupes, un tournant, ne serait-ce qu’en termes de « masse critique ». Car, même si les années 1968-1972 n’ont été qu’une « bulle migratoire »
– comme on parle de « bulle spéculative »
– cette masse critique atteinte semble avoir alors induit un « effet de cliquet » : à compter de cette date, les années à très faible capacité migratoire seront toujours supérieures à l’année 1967 (893 olim) – année qui, pourtant, avait été depuis 1948, la plus importante, numériquement, jamais connue. En moyenne, les chiffres des plus basses années, comprises entre 1968 et 1997, seront d’environ 50 % supérieurs à ceux de 1967.
â—‹ Les contours de l’« alyah de France »
La moyenne d’âge du groupe oscille entre 24 et 24,5 ans. Elle est plus jeune que celle de la population juive en France (36,1 ans). En revanche, elle semble assez proche de la moyenne d’âge israélienne de 25,6 ans. L’âge moyen de l’alyah internationale
– tous pays confondus – est de 29,6 ans, alyah vieillie par la forte proportion de Russes des deux dernières décennies. Sans l’immigration russe, on obtient une moyenne beaucoup plus proche de celle de la France puisqu’elle est de 24,8 ans. À titre de comparaison, l’âge moyen de l’immigration originaire des États-Unis est de 27 ans, celle de l’ex-URSS de 34 ans, celle de l’Argentine de 26 ans et celle de l’Éthiopie de 15,6 ans.
On voit donc que l’immigration française est assez jeune. Depuis 1974, elle a pourtant vieilli. Si l’on distingue trois classes d’âge – les moins de 29 ans, les 30-59 ans et les plus de 60 ans – on s’aperçoit que les plus de 30 ans sont passés de 30 % à 50 % du groupe. Dans la première catégorie, les grands « perdants » sont les 15-19 ans et les 20-24 ans.
Répartition par âges
1974 1996 Moins de 29 ans 71,2 % 51,2 % Dont
15-24 ans 40,0 % 25,0 % 30-59 ans 20,0 % 30,0 % Plus de 60 ans 8,8 % 18,8 %
Entre 1974 et 1996
[14], le sex-ratio est de 0,86 (86 hommes pour 100 femmes). Sur ce plan encore, le groupe français ne peut tenir lieu d’échantillon représentatif de la communauté juive française puisque le sex-ratio de cette dernière est de 1,1. Il ne coïncide pas plus avec celui de la population israélienne qui s’équilibre à 99,5 hommes pour 100 femmes. Pour ce qui est du statut marital, on notera une diminution des
alyot de célibataires au profit des (jeunes) couples mariés. En 1974, on comptait 60 % de célibataires pour 40 % de couples mariés
– les veufs et divorcés occupant une place infime ; en 1996, on compte 40 % de célibataires pour 60 % de mariés. On part donc aujourd’hui en Israël moins dans l’idée d’y trouver un(e) compagne que dans celle d’y mieux développer un foyer déjà fondé. Ce renversement, à lier sans doute au vieillissement de l’
alyah, se retrouve au niveau international : il est identique aux États-Unis, chez les hommes (60/ 40 en 1974, 40/60 en 1996), mais encore plus fort chez les femmes (de 60/40 à 25/ 75) ; quant à l’ex-URSS, le rapport déjà déséquilibré s’accentue : il passe de 38,5/61,5 en 1974 à 28,5/71,5 en 1996 pour les hommes, et, pour les femmes, de 53,5/46,5 en 1974 à 18/82 en 1996.
Entre 1974 et 1991, la taille moyenne des familles françaises arrivées en Israël est de 1,47. Mais, si l’on exclut les personnes arrivées seules, on obtient alors une moyenne de 3,1 personnes. Comparativement, la taille d’une famille juive en France est de 2,9, celle d’une famille israélienne, de 3,2. Le pourcentage des personnes arrivant seules tourne autour de 52,5 %, mais si l’on établit un pourcentage de personnes arrivant seules sur le total des unités familiales (chefs de famille et personnes seules), on arrive alors à un chiffre supérieur à 70 %.
Parmi les Français ayant fait leur alyah entre 1974 et 1992, une moyenne de 42,1 % avait une activité professionnelle en France. Au cours de cette période, ce chiffre a pu fluctuer, tombant, comme en 1976, à 33,5 % ou montant, comme en 1985, à 58,2 %. Il faudrait comparer ces variations avec celles du marché du travail en France. En tout état de cause, l’hypothèse d’un départ de chômeurs vers Israël pour y trouver du travail dans les années 1980 est infirmée, puisque, durant cette période, c’est la catégorie de ceux qui ont un emploi qui, proportionnellement, augmente le plus.
En ce qui concerne les catégories professionnelles, 43,4 % de ceux qui avaient une activité en France étaient classés, par Israël, comme
professionals (professions libérales et académiques). En 10 ans, la progression des « scientifiques et professions académiques » est forte : leur proportion est passée de 8,9 % en 1974 à 20 % en 1984. Ces derniers, ajoutés aux
other professionals, technical and related workers ont vu leurs effectifs doubler en 15 ans : représentant 27,2 % de la population ayant eu une activité professionnelle en France en 1974, ils atteignaient les 50 % en 1992. En revanche, la faible représentativité des agriculteurs, la quasi-inexistence des ouvriers non qualifiés et l’écroulement de la catégorie des ouvriers qualifiés – on passera de 22,9 % en 1974 à 6,2 % en 1992 – sont tout à fait remarquables. Dans les années 1980, moins de gens partaient, mais parmi ces derniers, plus de la moitié avaient un emploi en France, lequel, pour 58,2 %, était socialement élevé (professions libérales ou académiques). Plus qualifié, le groupe français n’est, encore une fois, pas représentatif de la communauté juive française. Si le groupe des professions libérales et académiques représentait sur 20 ans plus de 45 %, il ne se montait, au sein de la communauté juive française, en 1989, qu’à 20 %, et au sein de la population israélienne, qu’à 24 %
[15].
â—‹ L’évolution des statuts : immigrant, résident temporaire, touriste
Beaucoup plus qu’un simple problème technique administratif, la question des visas utilisés pour émigrer en Israël est au fondement de l’interrogation posée à l’État d’Israël par l’
alyah du monde occidental, et de la politique suivie par l’Agence juive
[16] vis-à-vis de cette
alyah
[17]. En effet, c’est en 1969, après la guerre des Six jours, qu’a été conçu spécifiquement pour le monde occidental, le statut de « résident temporaire », terme dont la traduction anglaise est plus explicite : le
potential immigrant est celui qui n’a pas encore arrêté son choix, mais qui vient en Israël « s’essayer »
– au sens de Montaigne – à cette expérience. Le statut conféré au
potential immigrant lui permet d’obtenir quasiment tous les avantages ou incitations liés à l’immigration-intégration, qui sont ordinairement conférés au nouvel immigrant. À ceci près qu’il est dispensé du service militaire et qu’il ne peut pendant 3 ans
– durée de validité du statut – voter aux élections israéliennes. En effet, on a vu que la moyenne d’âge de l’
alyah française est relativement jeune puisqu’elle tourne autour de 24 ans ; aussi, le service militaire est-il un paramètre très souvent pris en compte par cette catégorie d’âge avant de décider d’une émigration vers Israël
[18]. En outre, dans l’éventualité d’un retour dans son pays d’origine, le résident pourra de nouveau, s’il désire se réinstaller par la suite en Israël, profiter des avantages offerts à l’immigrant. Considérant que l’
alyah en provenance de l’Occident est souvent synonyme pour ses acteurs d’une « moins-value » en termes de capital économique et social, et donc d’un accroissement volontaire de la variable risque – que tout individu rationnel cherche pourtant à diminuer –, on voit que ce statut offre un confort psychologique qui permet un engagement non définitif et laisse ouverte l’éventualité d’un retour en arrière. Le jeu cesse d’être binaire (oui-non) et la possibilité d’un processus met fin au caractère effrayant d’une
alyah sans appel.
Observer l’évolution des statuts choisis par les olim français, c’est donc observer, du même coup, l’attitude de ces derniers vis-à-vis de pratiques d’émigration. Touristes qui deviennent résidents temporaires ou nouveaux immigrants, nouveaux immigrants arrivés tels ou anciens résidents temporaires, ces catégories vont voir, au cours du temps, leur proportion évoluer, comme Israël verra sa fonction et ses polarités se modifier au sein de la communauté juive française.
Dès l’année de sa création, le résident temporaire a occupé 40 % de la catégorie traditionnelle « immigrant ». Sa croissance a longtemps paru linéaire : en 1984, il représentait près de 80 %. Toutefois, au milieu des années 1990, un retournement s’est opéré au profit de la catégorie s’installant d’abord comme « touriste ». Il y a 25 ans de cela, parmi ceux qui avaient décidé de rester en Israël et d’être donc pour un temps « immigrants », 21 % étaient d’anciens « touristes ». Aujourd’hui, ils sont plus de 72 %, et seuls 8 % se décident à être d’emblée « immigrants ». Selon le Central Bureau of Statistics, les potential immigrants ne formeraient plus, en 1997-1998, sur le plan mondial, que 3 % des olim. Cette catégorie a donc été une catégorie à durée de vie limitée. Le rôle qu’elle avait assumé semble être pris en charge aujourd’hui par la catégorie « touriste ». Cette substitution est d’ailleurs peut-être à corréler avec le développement de l’alyah de type privé, qui ne passe plus par l’Agence juive : les gens suffisamment aisés achètent ou louent directement leur logement, et une fois installés, prennent leur nouvelle nationalité en se rendant au ministère de l’Intégration, évitant ainsi tout contact avec l’Agence juive.
â—‹ Une répartition géographique complexe
Il existe une rumeur qui veut que les Français qui s’installent aujourd’hui en Israël vont tous habiter des « implantations » dans les « territoires »
[19]. Les Français sont, en fait, à plus de 92 % citadins. Seuls 8 % habitent des localités rurales, dont 1,9 % en
kibboutz, 0,11 % en
moshav
[20]
et 3 % en yishouv. Durant la dernière décennie, Jérusalem a accueilli 28,6 % des émigrés français, Tel-Aviv, 6,5 % et Haïfa, 1,9 %. En comparant les trois villes de prédilection des Français (Jérusalem, Tel-Aviv et Netanya), Jérusalem totalise plus de 60 % des arrivées sur 15 ans.
Toutefois, la répartition spatiale est plus complexe qu’il n’y paraît. En effet, si c’est traditionnellement sur le mode de la distinction (politique) que yishouvim et grandes villes sont pensés, il existe, cependant, un rapport d’imbrication (spatiale) entre ces deux espaces. Ariel, situé en plein cœur de la Cisjordanie, n’est qu’à cinquante minutes de Tel-Aviv et Korav Yaacov à vingt minutes de Jérusalem. Il faut donc moins raisonner en termes de rupture qu’à l’intérieur d’un modèle « centre-périphéries ». Les coûts d’achat d’un logement sont, dans ces localités, entre trois et six fois moins chers qu’à Jérusalem ou Tel-Aviv. Il est possible de vivre dans un yishouv et d’aller travailler tous les jours en ville, à la façon des « banlieusards » parisiens. Ainsi, les critères économiques et géographiques sont autant à prendre en compte que les critères idéologiques et peuvent se constituer comme conditions de possibilité. De nombreuses familles, se définissant comme sionistes religieuses, ont, de fait, décidé d’aller habiter un yishouv devant les coûts prohibitifs des logements de Jérusalem ou Tel-Aviv, soit en second choix. De ce fait, s’établit une hiérarchie des localisations : d’abord tenter d’aller dans une grande ville, mais, si le coût est trop élevé, au regard de ses convictions politiques, aller en banlieue ou dans un yishouv.
Une étude des migrations internes nous renseignerait plus précisément sur le statut que donnent les Français à ces implantations. Or, si aucune enquête à ce sujet n’a jamais été faite, deux modèles semblent toutefois se dégager. La venue des premiers Français dans ces localités date de la fin des années 1970. Pendant un peu plus de 10 ans, jusqu’au début des années 1990, la population concernée demeurait d’abord environ une année dans une grande agglomération, souvent en centre d’intégration (mercaz klita). Les personnes y apprenaient l’hébreu, prenaient connaissance de la géographie du pays ainsi que de sa cartographie professionnelle et religieuse. Ce n’est que dotée de ce capital d’informations qu’une partie se dirigeait vers un yishouv pour s’y établir sur le long terme. Le tournant date de la décision de l’Agence Juive de fermer peu à peu la majorité de ces centres d’intégration, décision inscrite dans le cadre plus général d’une politique d’intégration par l’économie de marché, donc moins dirigiste. Des programmes semi-privés sont alors montés, depuis la France même, pour réaliser des alyot de groupes et non plus individuelles et substituer à ces centres d’intégration en voie de disparition des « bases d’intégration » situées dans des yishouvim, à proximité de grandes agglomérations. Là, les immigrants apprennent l’hébreu et se voient offrir un suivi dans toutes leurs démarches administratives, leurs recherches d’emploi, etc. L’objectif annoncé de ce type de programme est d’aider le plus possible l’immigrant à s’intégrer, et non pas de le persuader de rester au yishouv où il est arrivé. Ainsi est-il prévu, au cours du programme, de faire visiter d’autres yishouvim aux immigrants mais aussi des kibboutzim, des moshavim, différentes villes… Toutefois, ces programmes idéologiques n’ayant que 5 ans environ, il est encore trop tôt pour connaître la proportion des départs à la fin du programme.
En tout état de cause, le regroupement de Français dans certains
yishouvim s’est assez rapidement enclenché. Il semble là que le caractère français du
yishouv serve de paramètre supplémentaire dans le choix du lieu d’habitation
[21]. Pour ce processus de formation de quartiers, de ghettos ou de villes ethniques, nous renvoyons aux analyses traditionnelles de l’individualisme méthodologique
[22] : si chaque personne veut que 50 % de son voisinage appartienne à son groupe ethnique, un ghetto sera immédiatement formé. Toutefois, encore une fois, la population envisagée ici n’est qu’une minorité du groupe français (3 %), même si elle détient, en Israël, une forte visibilité.
â—‹ Un groupe en voie de structuration
Le groupe français a été, pendant longtemps, selon une terminologie classique, « inconscient à lui-même ». Mais cette « inconscience » fut d’abord le signe d’un refus volontaire : il s’agissait de devenir Israélien, sûrement pas de garder des traces d’un passé diasporique. Peu à peu, la société israélienne se modifiant elle-même, et les différents groupes revendiquant de plus en plus leur ethnicité, le groupe français entra lui-même dans un procès de constitution. Des structures furent mises en place avec plus ou moins de succès : presse, radio, associations, commerces…
Si tous les clichés internationaux relatant le bon goût français circulent aussi en Israël (cuisine, mode), les médias francophones sont, eux, dans une position de dominés. Rattachée à la radio nationale, la radio française officielle voit régulièrement se réduire ses budgets et temps d’antenne, et les journalistes qui y travaillent ont un salaire inférieur à celui de leurs homologues qui travaillent en hébreu. La presse est dans une situation similaire, si ce n’est pire. Si, depuis la création de l’État, les tentatives pour monter une presse francophone n’ont jamais cessé, aucune n’a, à ce jour, réussi. La dernière en date est l’édition française du Jerusalem Post, quotidien anglais renommé. Cette édition reposant sur 95 % de traduction de l’anglais, la marge de manœuvre dont disposent les journalistes français y est très réduite et repose essentiellement sur le fait que les dirigeants anglais ne comprennent pas le français… Enfin, le public français israélien est lui-même divisé quant aux choix politiques du journal (droite).
Un des moments clés dans le procès de constitution des structures du groupe est la mise par écrit d’un premier réseau français. L’annuaire des Français en Israël, publié depuis plusieurs années maintenant sous le nom de
P’titbotin, relève de cette idée. L’annuaire se compose de deux parties. La première s’organise sous la forme traditionnelle d’un classement par ordre alphabétique. La seconde opère, en revanche, un classement par professions. Elle permet de connaître immédiatement les noms des médecins, des avocats, des serruriers… français qui pratiquent dans le voisinage. C’est plus qu’un simple annuaire visant à recenser les individus et bien un premier échafaudage de constitution d’un réseau français
[23], puisqu’on a là les structures d’une mini-société civile. Il semble donc – et cela est confirmé lors de divers entretiens – que cette mise par écrit du réseau français ait d’abord, avant la fonction latente d’affirmation d’un groupe autonome, une visée stratégique afin de développer le marché professionnel français. La publicité y joue un rôle primordial, et l’annuaire professionnel constitue un puissant vecteur publicitaire : on retrouve au moins deux ou trois fois les mêmes sociétés (une fois sous la forme classique de l’annuaire, une ou deux fois sous celle d’encadrés publicitaires grand format). La stratégie choisie est celle de la diffusion maximale de l’information.
En termes de coût d’accès à l’information et de théorie des réseaux (au sens strict du terme cette fois-ci), on peut dire que la variable temporelle est extrêmement déterminante puisque ce sont les premiers mois qui seront profitables pour la consolidation des structures du groupe. En effet, lorsque le nouvel immigrant arrive en Israël, les principales difficultés que celui-ci connaît sont du type « difficultés d’accès à l’information », non seulement parce qu’il lui faut évoluer dans une société où les règles du jeu sont différentes, mais encore parce que leur acquisition est freinée par l’absence de maîtrise de la langue hébraïque. Des annuaires comme le P’titbotin fonctionnent comme des organisations centralisatrices d’informations. Mais celles-ci se posent alors comme un passage obligé d’accès aux informations, ce que nous appellerons non seulement un « nœud » mais aussi un « pont ». Sans elles, le nouvel immigrant, soit n’accède pas à l’information, soit y accède à un coût beaucoup plus élevé (perte de temps, efficacité diminuée due à une communication plus difficile – l’immigrant aura alors affaire à des interlocuteurs israéliens parlant rarement français, etc.). Sachant que l’on a tendance à conserver le même médecin, le même avocat, sauf en cas d’insatisfaction, la propension à ne pas modifier son premier carnet d’adresses est très forte : il est rare que les acteurs partent, par exemple, à la recherche d’un autre assureur, hors du circuit francophone, une fois l’hébreu acquis.
â—‹ Stratégies et métamorphoses de la « francophonie » française
Une des principales caractéristiques du groupe français fut son manque de prise, en tant que groupe collectif, sur la société, et plus particulièrement dans la sphère du politique. La première expérience pour tenter de remédier à cet état de fait fut l’élaboration de la notion, au premier abord assez vague, de « francophonie israélienne
[24] ». Cette notion aurait vu le jour au milieu des années 1980, au moment où l’identité française cessait d’être en Israël un stigmate exclusivement négatif, pour gagner une certaine légitimité culturelle : on passait, en effet, des « Français du Sud » (surnom donné aux « Marocains au couteau ») aux stéréotypes français ayant cours dans le monde entier (culture, cuisine, bon goût, etc.)
[25].
Au vu de la diversité des populations qu’elle comprend, la francophonie pourrait sembler,
a priori, dépourvue de tout contenu politique, au sens strict, pour ne posséder comme unique dénominateur commun que la langue française (on peut, bien sûr, par la suite, considérer que la langue est, en elle-même, un fait politique). C’est ce que suggère Eliezer Ben Rafaël : « La francophonie est devenue un microcosme de la société israélienne elle-même, où se côtoient, comme dans tout le pays, des populations aux origines presque contradictoires. Ce faisant, elle peut être vue comme un trait d’union entre différentes perspectives culturelles
[26]. »
Cependant, cette notion est avant tout stratégique. Ce qui signifie que son contenu n’est jamais prédéterminé et qu’il évolue selon les finalités du moment. Deux orientations principales peuvent pour l’instant être relevées : la première, initiée par Léon Rozenbaum, se développa de la date de sa création jusqu’aux accords d’Oslo ; la seconde, développée par Daphna Poznanski, prend naissance en 1993 et continue à perdurer jusqu’à aujourd’hui.
Pour la première fois, la « francophonie » est essentiellement orientée vers la société israélienne. S’il s’agit d’affirmer sa présence comme groupe politique, c’est paradoxalement, dans une optique non ethnique. Véritable tentative de coup de force pour entrer comme acteur dans l’arène politique israélienne, elle cherche non seulement à affirmer son sionisme mais surtout à se poser comme le pendant de « l’Israélien majoritaire de gauche vivant à Tel-Aviv » en remettant en cause la légitimité de celui-ci à incarner les véritables valeurs du pays : la « francophonie israélienne » se pose d’abord comme l’incarnation d’un retour au pays ou d’une renaissance des « juifs hébreux ». L’alternative essentielle qu’elle pose est donc : « juif hébreu contre Israélien ». C’est une notion fondamentalement contestataire, mais qui s’affirme très classiquement comme dépositaire d’une tradition – la tradition juive, source de légitimité – face à la « chute » contemporaine, à la « dégénérescence » – dite « laïque » mais en réalité « chrétienne »
[27] – que connaissent les valeurs fondatrices de l’État. La légitimité de cette « francophonie » se fonde aussi sur un sionisme à la fois « pur » car « historique », tout en étant en décalage avec cette histoire un sionisme originaire, idéal, mais opposé à sa décadence historique. Si l’on suit le raisonnement de Léon Rozenbaum, développé au cours de l’entretien qu’il nous a accordé, cette notion de « francophonie israélienne » ne devrait avoir qu’un caractère éphémère, ou plutôt, une « durée de vie limitée », celle du temps de la crise identitaire que traverse le pays : « Si on renforce la culture française, et donc, qu’on montre aux Israéliens qu’il existe d’autres cultures que la culture américaine, parce qu’au-delà de l’identification, c’est le problème de l’ignorance, l’ignorance absolue du reste du monde, il y a deux pays dans le monde, il y a Israël et les États-Unis. Et ça va très loin, même chez les intellectuels, les soi-disant intellectuels, professeurs d’université. Alors, je m’étais dit : “Si on monte en épingle la culture française qui est une très grande culture, alors les Israéliens redécouvriront la relativité des cultures et auront, du coup, une chance de redécouvrir la leur propre, la culture juive, l’hébraïsme.” Ils sont assis sur un trésor et ils ne le voient pas. Comment relativiser ? On monte la culture française en épingle, qui est tellement riche et tellement impressionnante qu’à ce moment-là, ils prendront de la distance vis-à-vis de la culture américaine. »
La « francophonie israélienne » doit laisser place à la renaissance ou à la restauration de « l’hébraïsme »
[28]. Elle n’est donc qu’un instrument, son champ est principalement culturel, elle vise des catégories de pensées. Plus stratégiquement, revendiquer l’appellation de « francophonie » est un moyen de peser un peu plus dans la sphère politique : on cesse d’être un petit groupe d’immigrés isolés ; la France est prise comme base arrière, mais, plus largement, l’ensemble des pays francophones. En contact avec un tel ensemble, le groupe ne pourra que retenir l’attention non seulement du gouvernement mais aussi de la société israélienne.
On dira pour résumer que les caractéristiques de cette première ébauche de francophonie sont – contrairement à d’autres groupes d’immigrés comme les Russes – un refus du modèle ethnique, multiculturaliste, et paradoxalement, une volonté de demeurer dans un modèle d’unité intégratrice auquel devrait se conformer Israël. Modèle jacobin-sioniste
[29] (mais sioniste à la fois alternatif et originaire) contre modèle ethnique. L’apparente contradiction entre l’idéal sioniste du melting-pot et celui d’un groupe se revendiquant comme français s’explique par la temporalité logique du modèle qui ne peut qu’être à « durée de vie limitée », – « à horizon fini » dirait la théorie des jeux. La francophonie est par ailleurs un instrument destiné à servir le groupe français en Israël, et son champ est, avant tout, le champ politique israélien, au sens large, et le champ culturel, au sens strict. C’est donc un vecteur orienté de l’extérieur du pays vers l’intérieur d’Israël. Modèle jacobin-sioniste, mais sionisme idéel, horizon fini, vecteur intraisraélien.
En 1993, est fondée l’ADFI (Association démocratique des Français d’Israël), section de l’ADFE (Association démocratique des Français de l’étranger, créée en 1980). Là encore, la notion de « francophonie » est d’abord instrumentale. Ainsi trouve-t-on, dans les différents discours officiels de sa présidente portant sur la francophonie, des chiffres variant de 0,5 million de francophones à 1,5 million
[30]. « Cette association n’intervient pas dans la vie politique locale […]. L’ADFI se bat pour la promotion de la francophonie en Israël, pour renforcer la justice sociale des Français, pour une meilleure représentation des Français d’Israël, pour l’amélioration de l’image d’Israël en France et une meilleure perception de la France en Israël, soutient avec vigueur l’admission d’Israël dans les instances internationales de la francophonie
[31].»
On voit que le modèle de francophonie présenté ici est quasiment à l’opposé du premier modèle, créé par Léon Rozenbaum. Le vecteur n’est plus dirigé vers l’intérieur de la société israélienne, mais vers le monde francophone lui-même ; la temporalité est du type « horizon infini » ; la « durée de vie » du mouvement est illimitée car la francophonie devient une fin en soi, une mémoire à perpétuer. Le modèle assumé n’est pas plus ethnique que jacobin-sioniste : si le renforcement de la « justice sociale des Français » semble être une lutte portant sur les intérêts du groupe, cette lutte n’est toutefois qu’une façade destinée à permettre l’adhésion à l’ADFE. Cette francophonie ne propose pas de modèle sociétal et ne positionne pas le groupe français vis-à-vis de l’ensemble de la société. Il tente de le contextualiser plutôt dans l’ensemble international des Français de l’étranger. Nous résumerons donc ces caractéristiques ainsi : modèle exo-sociétal, horizon infini, vecteur extra-israélien.
Ces deux conceptions, avant d’être plus ou moins théorisées dans nos entretiens, se sont forgées dans des prises de positions et des manifestations. Pour la première francophonie, c’est surtout à travers la presse que l’on a tenté de donner une consistance à cette nouvelle notion, principalement sous la forme du « mot d’ordre », au sens où l’entend Gilles Deleuze dans
1 000 plateaux
[32]. Mais, émises dans des publications rédigées en français, de telles idées avaient peu de chances de pénétrer la société israélienne. C’est pour cela que Léon Rozenbaum décida, au lendemain des accords d’Oslo, d’abandonner cette stratégie de la francophonie comme « force politico-culturelle » pour se lancer dans une action politique plus directe, en mettant sur pied une branche francophone du Likoud.
Il semble toutefois que les premiers colloques, portant sur la francophonie, soient de nature différente et relèvent déjà de la deuxième francophonie. En effet, les premières rencontres « communautés juives de France-communauté des Israéliens francophones » en juin 1986 (colloque d’intellectuels français et israéliens français) et la « Fête de la francophonie » en juin 1987, en présence de cinq ambassadeurs francophones, ne cherchent pas tant à inscrire leurs problématiques au sein de la société israélienne que dans des relations de type extraterritorial ou diasporique. De même, l’action de l’Unifan en 1990 en faveur du jumelage de grandes villes françaises avec les principales villes francophones d’Israël semble elle aussi participer de cette deuxième logique. L’inscription de ces deux logiques au sein du premier modèle s’explique peut-être par une volonté de jouer sur différentes temporalités. En effet, l’échec d’une action réelle en direction de la société israélienne est perceptible immédiatement sur le court terme, alors que l’établissement dans une configuration internationale de la francophonie parie sur le long terme et ne demande que très rarement des résultats concrets. La première francophonie, définie par un horizon limité, se plaçait de fait dans une stratégie de court terme qui l’inscrivait dans l’alternative suivante : obtenir des résultats concrets rapidement ou disparaître, réussir ou mourir. La seconde francophonie, définie par un horizon infini, peut se placer à l’inverse dans une stratégie de long terme et considérer les difficultés qu’elle connaît comme un simple ralentissement dans son établissement, qui lui sera inévitable et, en aucun cas, comme une condamnation à mort.
Si ces deux conceptions de la francophonie sont fortement établies sur un plan théorique, il ne faut pas croire que la majeure partie des acteurs participant aux activités soit déterminée par l’un ou l’autre des deux modèles. Comme l’indique Léon Rozenbaum, lorsque de jeunes Français organisent des manifestations francophones, le critère économique est aujourd’hui systématiquement présent : l’opération ne peut être purement identitaire, elle doit aussi être économiquement rentable. On se trouve donc, dans la majorité des cas, à mi-chemin entre une participation au renforcement des structures du groupe, participation non intentionnelle mais plutôt de type « effet second » et l’action, au contraire, volontaire visant à constituer un véritable objet politique nommé francophonie
[33].
La constitution d’un groupe « conscient en soi et pour soi » relève du
patchwork. Alex Weingrod a montré que, bien souvent, dans les années 1980 les groupes d’immigrants alliaient à une ethnicité revendiquée une assimilation culturelle
[34]. Peut-être les Français ont-ils manqué de cette affirmation ethnique pour s’assimiler plus avant. Car, ce qui ressort des entretiens que nous avons effectués, au-delà de l’hétérogénéité qui constitue le groupe, c’est d’abord un rapport à la culture française, fantasmé ou construit
a posteriori, qui se pose en dénominateur commun. Depuis le franchissement de leur première masse critique à la fin des années 1960
[35], le groupe n’a cessé de remanier son rapport à Israël, chaque fois qu’une vague nouvelle de nature différente (politique, religieuse, etc.) est arrivée. Ce remaniement a connu des accélérations à partir des années 1980 et a surtout commencé à se développer sur un mode non plus linéaire (un groupe vient, puis un autre, puis un autre) mais multiple. Différentes logiques purent être ainsi à l’œuvre dans des notions, à première vue, abstraites ou creuses, mais surtout lisses, comme la « francophonie ». De même, il ne faudra pas moins de cinq catégories pour avoir un aperçu des logiques associatives actuellement en essor : associations diasporiques implantées en Israël, mouvements de jeunesse ou féministes, par exemple ; associations professionnelles défendant le droit des médecins français ; associations défendant les nouveaux immigrés originaires de France et d’Afrique du Nord, Unifan ; associations défendant les Français de l’étranger, ADFI/ RFI ; associations des
yishouvim. Mais dans le même temps, depuis plus 15 ans, soit au moment où apparaissent les premières forces centrifuges, des tentatives de fédération associative ou politique sont tentées. Comme si un développement « en tous sens » semblait légitimer l’apparition d’une force unie.
Ce double mouvement contradictoire est l’expression du paradoxe sur lequel se constitue actuellement le groupe français : comment concilier une pratique sioniste (au sens le plus classique du terme), qui suppose, si ce n’est une homogénéité, du moins une homogénéisation du groupe, afin de valider l’unité nationale, avec cette nécessité de s’affirmer comme acteur, devant les coups de forces menés par d’autres groupes pour s’accaparer du pouvoir ? Tenir, à la fois, du centrifuge pour prendre en extension et du centripète pour garder en intension : ce mode de constitution du groupe se retrouve bien dans son rapport à Israël. « Avoir honte de ne se voir qu’entre Français et de ne parler que cette langue » nous avait dit une interviewée…
Le procès de constitution d’un groupe est un phénomène de moyen terme, à plusieurs vitesses, dont les premières séquences apparaissent généralement aux périphéries, d’où une sur-visibilité des petits groupes, plus facilement organisés que la majorité silencieuse soumise, elle, à tous les mécanismes de l’action collective (problèmes de mobilisation, free rider, choix des leaders, etc.). Cependant la cartographie de cette constitution n’est pas forcément visible pour le groupe lui-même. Ainsi, par exemple, lors de notre recherche sur la presse française
– indigène – en Israël, les conclusions concernant les problèmes de celle-là sont-elles systématiquement circonscrites à un problème d’offre, et non de demande ou de marché. La presse prend part, comme actrice, à la problématique dégagée précédemment, mais n’en délimite pas le champ.
Centrifuge/centripète, sionisme/ethnicité, le groupe a pourtant tenté de résoudre cette tension de manière originale en produisant une affirmation de soi non ethnique, c’est-à-dire, en ne s’inscrivant pas dans un modèle souvent qualifié de « multiculturaliste ». On adopte soit des comportements diasporiques mettant en rapport deux pays (type association des Français de l’étranger), soit une position permettant de se revendiquer comme futur centre de légitimité (juifs hébreux/Israéliens cananéens, pour des démarches comme celles de Léon Rozenbaum). Pont ou centre, mais jamais périphérie ou carré de mosaïque. Aussi, lorsque des comportements ethniques seront à l’œuvre, c’est qu’ils auront été instrumentalisés, récupérés : le corps social les avait plaqués et, fort d’une connaissance innée des
labelling theories, on s’en était saisi pour mieux les remanier, pour mieux transformer des stigmates négatifs en stigmates positifs. Devenir plus Israélien en acceptant de jouer avec une francité précodée par le corps social : il faut être lisible, et rester français avec des codes français serait inutile. On écoutera donc Édith Piaf en mangeant du fromage et en buvant du vin. En 1968, Richard Marienstras écrivait : « Pour la plupart, en effet, Israël se situe dans cette aire transnationale qu’est l’ensemble des communautés juives et dont l’une seulement est organisée sur le mode étatique […] À cet égard, la forme nationale de la vie juive en Israël n’est que la plus value, ou si l’on préfère, la valeur ajoutée au capital le plus précieux qu’est la survie des collectivités juives, où qu’elles se trouvent et quelles que soient les vocations qu’elles se donnent
[36]. » On voit l’évolution qui s’est opérée en 30 ans. On est passé d’Israël, entité abstraite et pôle identitaire, à la société israélienne, avec ses codes et ses habitants. Et le « complexe rousseauiste » repéré chez certains Français, « expliquer Israël aux Français, le justifier en clarifiant l’information, en mettant fin aux partis pris des médias français et à la désinformation qui s’en suit », se sera retourné en Israël lorsque, face aux Israéliens cette fois, il faudra expliquer non les Français, mais l’être français, presque « la France » et son lyrisme. Parcours paradoxal donc : d’« Israël » aux Israéliens, d’une part, de la société française à « la France », de l’autre.
L’alyah française demande à être étudiée dans le cadre de l’alyah occidentale. Les pratiques qu’elle met en place ne ressortiront clairement que lorsqu’une analyse comparative sera effectuée. C’est pour cela, par ailleurs, qu’à une analyse des structures se mettant en place, une analyse complémentaire de réseaux serait nécessaire afin de saisir au plus près ce modèle singulier qui n’est ni une « alyah de masse », ni une « alyah de singularités ».
ANNEXE
Population juive Afrique du Nord 1948 595 000 1970 71 000 1995 9 000
Immigrants juifs Maroc-Tunisie Algérie Total 1950-1979 393 000 137 000 530 000 1950-1959 176 000 38 000 214 000 1960-1969 192 000 98 000 290 000 1970-1979 25 000 1 000 26 000
Immigrants juifs vers Israël Maroc-Tunisie Algérie Total 1950-1979 72 % soit 282 960 8 % soit 10 960 293 920 1950-1959 77 % soit 135 520 11 % soit 4 180 139 700 1960-1969 72 % soit 138 240 7 % soit 6 860 145 100 1970-1979 40 % soit 10 000 0 % 10 000
Immigrants juifs vers d’autres pays Maroc-Tunisie Algérie Total 1950-1979 28 % soit 110 040 92 % soit 126 040 236 080 1950-1959 23 % soit 40 480 89 % soit 33 820 74 300 1960-1969 28 % soit 53 760 93 % soit 91 140 144 900 1970-1979 60 % soit 15 000 100 % soit 1 000 16 000
Immigrants juifs vers la France 1950-1959 75 000 1960-1969 145 000 1970-1979 15 000 Total 235 000 Sources adaptées par F. Leibovici de Doris Bensimon et Sergio Della Pergola, La population juive en France. Sociodémographie et identité, Jérusalem, The Hebrew University, Paris, CNRS, 1984 ; Sergio Della Pergola, « Mass alyah : a thing of the past ? », Jerusalem Quaterly, n° 51, p. 96-114, 1989.
â–¡
[1]
Cf. les travaux actuels de Béatrice Verquin, notamment « Les Français à l’étranger : une population difficile à délimiter »,
Revue Européenne des Migrations Internationales, volume 11, n° 3, 1995, université de Poitiers MIGRINTER-CNRS, p. 193-203.
[2]
Mot à mot, la « montée » : désigne, en la connotant spirituellement, l’émigration juive vers Israël. À l’inverse, les Israéliens quittant Israël pour aller habiter à l’étranger opèrent une
yeridah, une « descente ».
[3]
Central Bureau of Statistics,
Immigration to Israel, publications annuelles, de 1948 à nos jours, Jérusalem ;
Internal immigration in Israel of the nineties. Special series, Jérusalem.
[4]
Doris Bensimon et Sergio Della Pergola,
La population juive de France. Sociodémographie et identité, Jérusalem et Paris, Institute of Contemporary Jewry, Hebrew University of Jerusalem, et CNRS, 1984, 436 p.
[5]
Olim, pluriel de
olé, soit « celui qui fait son
alyah, celui qui « monte » ».
[6]
Cette étude ne porte pas sur la situation des juifs francophones d’Afrique du Nord. De nombreux travaux y ont déjà été consacrés. Nous renvoyons toutefois le lecteur, à titre comparatif, aux quelques chiffres fournis en annexe.
[7]
Cf. sur ce sujet, Dominique Schnapper,
Juifs ou Israélites, Paris, Gallimard, coll. « Idées », 1980.
[8]
« À la veille de la seconde guerre mondiale, sur 300 000 juifs, 200 000 étaient immigrés de la première ou deuxième génération, 100 000 étaient d’implantation plus ancienne », (soit 2/3 contre 1/3), Doris Bensimon,
Les Juifs de France et leurs relations avec l’État d’Israël, 1945-1988, Paris, L’Harmattan, 1989, p. 9.
[9]
Erik Cohen,
Les volontaires français au moment de la guerre de Kippour, thèse déposée à Nanterre, 1986.
[10]
Il faut toutefois nuancer : c’est plus une découverte du modèle de l’
alyah que du pays lui-même. En effet, le tourisme en Israël s’était déjà développé, notamment sous la forme de voyages exploratoires (prise de contacts professionnels, découverte du pays, etc.).
[11]
Alain Tarius,
Arabes de France dans l’économie mondiale, La Tour d’Aigues, éd. de l’Aube, 1995, p. 141.
[12]
Un travail effectué aux archives sionistes de Jérusalem, sur les archives de Paris, Strasbourg et Marseille confirme cette distinction.
[13]
L’hétérogénéité des origines peut cependant parfois réapparaître lors de l’activation de réseaux divers (usage du yiddish ou de l’arabe, etc.) notamment au niveau professionnel.
[14]
Archives du
Central Bureau of Statistics. Seules les données de cette période sont accessibles.
[15]
Les changements induits par l’immigration russe ne sont pas ici pris en compte.
[16]
L’Agence juive tint lieu, avant la création de l’État, de gouvernement de l’ombre. Après 1948, elle se chargea d’organiser l’émigration juive mondiale vers Israël, rôle dont ne pouvait pas, bien sûr, pour des raisons diplomatiques, se charger officiellement le gouvernement israélien. Parmi les immigrants, de nombreuses « blagues juives » circulent à son sujet, relatant tous ses dysfonctionnements bureaucratiques ainsi que le caractère désinvolte de ses employés.
[17]
Il existe trois statuts différents pour s’établir en Israël : on peut arriver comme touriste, comme résident temporaire ou comme immigrant. On prêtera attention à ne pas confondre l’acception d’immigrant lorsqu’elle est utilisée dans son sens courant et lorsqu’elle l’est dans son sens technique.
[18]
Il faut savoir que les jeunes gens arrivant en Israël à 18 ans moins un jour font trois années d’armée alors qu’ils n’en font qu’une et demi à 18 ans révolus.
[19]
Le terme de
yishouv est généralement traduit, selon l’opinion politique, par « localité juive », « implantation », ou « colonie ».
[20]
Le
kibboutz est une communauté agricole collective tandis que le
moshav est une structure agricole formée par une seule famille.
[21]
Ce qui monte donc à quatre le nombre de paramètres : économique, géographique, idéologique et ethnique.
[22]
Par exemple, Raymond Boudon,
La logique du social, Paris, Hachette, coll. « Pluriel », 1979. Cf. aussi les travaux de M. Olson.
[23]
Nous prenons, dans un premier temps, ce terme dans son acception courante, sans référence aucune, pour l’instant, à la théorie des réseaux.
[24]
Léon Rozenbaum, qui a dirigé l’Unifan (l’Union des Israéliens francophones), monté l’édition française du
Jerusalem Post, et qui dirige actuellement la branche française du Likoud (2000), en revendique, avec Richard Darmon, la paternité.
[25]
E. Ben-Rafael, R. Herzlich, L. Gani, J.-P. Van Deth, « Les motivations, les perspectives d’apprentissage et les utilisations sociales de la langue française en Israël »,
1re partie : enquête sur les motivations des élèves apprenant le français dans le cadre du système scolaire israélien, recherche conjointe franco-israélienne, mai 1989, non publiée.
[26]
Eliezer Ben Rafaël,
Jerusalem Post, édition française internationale, semaine du 20 août 1991, Jérusalem, p. 7-10.
[27]
Voir « Sionisme et francophonie, éléments de réflexion », Unifan, Commission de la francophonie, 23 août 1988, non publié, dont le plan s’articule ainsi : la situation actuelle du sionisme au sein du peuple juif et dans la société israélienne en particulier (I) ; comment sortir de l’impasse (II) ; le mouvement francophone, une nouvelle réalité internationale (III). En voici quelques extraits : « Cette crise d’identité et crise de confiance, les ennemis d’Israël ont su remarquablement l’exploiter même si leurs racines sont à chercher dans nos propres rangs […]. Cette école de pensée peut se résumer en un mimétisme naïf de l’Occident chrétien. Quoiqu’ils s’en défendent, les tenants de ces principes sont, en fait, à notre avis, dans une admiration béate, irrationnelle, anachronique de la philosophie des Lumières, de la pseudo-modernité, et du clinquant de la société européenne. Nous qui avons connu ces pays de l’intérieur, nous savons que la modernité est morte à Auschwitz […]. »
[28]
« Le patrimoine culturel et intellectuel français peut contribuer à dénouer les blocages du monde juif et de la société israélienne… Libérer la mentalité israélienne de la toute puissance américaine, lui présenter un autre modèle culturel d’essence universelle, et ce faisant lui permettre de relativiser sa relation aux autres cultures pour redécouvrir ensuite la sienne propre, revenir à l’hébraïsme. ».
Ibid
[29]
C’est-à-dire, assimilationiste.
[30]
On comparera ainsi le texte intitulé « la francophonie israélienne : l’aurore ? », prononcé en avril 1994 et « la poésie francophone israélienne » ou encore le compte rendu du « forum des associations francophones », le 4 novembre 1997 à Jérusalem (textes remis par Daphna Poznanski elle-même).
[31]
Dernière page du magazine de l’ADFI,
Génération, à l’occasion du 50
e anniversaire d’Israël.
[32]
Gilles Deleuze, Félix Guattari, « 20 novembre 1923, postulats de la linguistique »,
1 000 plateaux, Paris, éd. de Minuit, 1980, p. 95-139.
[33]
Il est sage de rappeler ici qu’au niveau international, l’État d’Israël n’est pas considéré comme « pays francophone ». Israël n’en a pas fait la demande, sachant que les pays arabes francophones s’opposeraient à sa candidature et ne voulant donc pas subir l’humiliation d’un refus (voir les événements du sommet de Beyrouth en octobre 2000).
[34]
Alex Weingrod (dir.).,
Studies in Israeli ethnicity : after the ingathering, Gordon and Breach, New York, 1995.
[35]
Voir la première partie de notre article.
[36]
Richard Marienstras,
Les nouveaux cahiers, n° 13-14, juillet 1968.
[*]
Franck Leibovici
est normalien agrégé. Dirigée depuis l’EHESS, cette étude est le résultat d’une année passée en Israël (1999-2000), au cours de laquelle il a effectué une série d’entretiens et un travail de compilation de données.