2003
Vingtième siècle
La mémoire des « patries inoubliables »
[*]
La construction de monuments par les réfugiés d’Asie mineure en Grèce
Michel Bruneau
[*]
Kyriakos Papoulidis
[**]
Plus d’un million de Grecs d’Asie Mineure et de Thrace orientale sont venus se réfugier en Grèce au début du 20e siècle, victimes d’un « génocide » revendiqué. Quarante ans après leur installation, leurs associations, avec l’aide de l’État grec, ont entrepris la construction de monuments commémoratifs dans des villes du Nord de la Grèce et dans l’agglomération athénienne. Situés dans des espaces publics, ces monuments se réfèrent à des thématiques mémorielles et identitaires plus ou moins larges, allant du buste d’un acteur de leur histoire récente à des ensembles monumentaux dédiés à l’Hellénisme d’Asie Mineure ou du Pont, ou encore au « génocide ». Ils ont pour fonction de transmettre aux nouvelles générations la mémoire des événements ainsi que celle de « patries perdues », qualifiées d’« inoubliables ». Reprenant la plus grande partie de l’iconographie grecque pontique, ces monuments, et les cérémonies commémoratives qui s’y déroulent chaque année, ont un fort contenu identitaire, contribuant au maintien, au sein de la société grecque, d’une identité propre à cette population de réfugiés et à leurs descendants.
More than one million Greeks from Asia Minor and eastern Thrace took refuge in Greece in the beginning of the 20th century, victims of a claimed « genocide ». Forty years after their settling, their associations, with the help of the Greek government, undertook the building of commemorative monuments in the cities of the north of Greece and in the Athenian region. In public spaces these monuments evoke themes of identity and memory, going from the bust of an actor of their recent history to monumental groupings dedicated to Pontian or Asian Minor Hellenism, or to the « genocide ». Their aim is to transmit the « unforgettable » memory of the events and the « lost homelands » to the new generations. Adopting mostly Pontian Greek iconography, these monuments and the commemorative ceremonies that take place each year have a strong identity and contribute to maintaining, within the Greek society, a specific identity of this population of refugees and their descendants.
Chassés de Turquie en 1922, les Grecs ont, paradoxalement, très tardivement commémoré ce « Grand désastre » à la différence de ce qui s’est produit en Europe après les deux guerres mondiales. L’érection de monuments – relativement divers – constitue donc un phénomène récent où initiatives locales et politiques publiques se mêlent, conjuguant des logiques plurielles : du rêve au retour en passant par le devoir de mémoire.
La fonction du monument, dans le sens premier du terme, édifié par une communauté ou un groupe social, est d’interpeller la mémoire, d’inviter les individus qui le voient à « se remémorer ou à faire remémorer à d’autres générations, des personnes, des événements, des sacrifices, des rites ou des croyances » (F. Choay, 1992, p. 15). Il cherche à provoquer une émotion en faisant appel à une mémoire vivante, pour « contribuer à maintenir et préserver l’identité d’une communauté, ethnique ou religieuse, nationale, tribale ou familiale » (F. Choay,
id.). À l’inverse des monuments historiques constitués
a posteriori, les monuments sont délibérément créés et destinés
a priori pour « faire revivre au présent un passé englouti dans le temps » (F. Choay, 1992, p. 22). Les réfugiés grecs d’Asie Mineure, qui sont arrivés en Grèce après la première guerre mondiale et jusqu’en 1923, ont éprouvé le besoin de construire de tels monuments à fonction commémorative de 1961 jusqu’à nos jours, en même temps qu’ils reconstituaient leurs principaux monastères sur leur territoire d’accueil. Ce mouvement a pris une grande ampleur, au cours des deux dernières décennies, dans les espaces publics des villes grecques où la population originaire d’Asie Mineure est présente. L’importance de ce phénomène (une soixantaine de monuments recensés) est, de nos jours, assez rare en Europe. Il convient donc de le replacer dans son contexte historique et politique, de le situer par rapport au travail de mémoire auquel se livrent les associations et les pouvoirs publics grecs. Ces monuments peuvent être situés dans des lieux de mémoire ou en être eux-mêmes
[1]. Mais ce sont pour la plupart d’entre eux des « lieux du souvenir », érigés pour que les hommes se souviennent des victimes de tel ou tel massacre, ou plus généralement du génocide dans un lieu ou une région déterminée, ou de tel ou tel acteur de premier plan de ces événements. Ces monuments sont d’une taille très variable, allant de la plaque commémorative ou du buste de l’un des principaux acteurs à des ensembles monumentaux dédiés à l’Hellénisme d’Asie Mineure, au génocide ou aux réfugiés dans leur ensemble. Ils peuvent occuper un espace public dans sa totalité au centre d’une ville. Leurs thématiques varient, mais toutes ont un rapport fort à l’identité liée à des territoires, ou plus exactement à des « patries » au sens de la terre des ancêtres, ainsi qu’à l’exil et au déracinement.
Ces patries, parfois considérées comme « perdues », sont plutôt qualifiées d’« inoubliables ». Ces monuments sont donc destinés à satisfaire à la fois un droit au souvenir et un devoir de mémoire, qui ont été tardivement reconnus par l’État grec. Ces manifestations de la mémoire des réfugiés sont apparues de 40 à 80 ans après les événements qu’ils commémorent, ce qui est étonnant si on les compare aux monuments aux morts et aux plaques commémoratives de la première et de la seconde guerre mondiale en France, dont la plupart ont été aménagés dans les 10 années qui ont suivi les faits invoqués. Pourquoi un tel oubli, puis une renaissance de la mémoire ? Comment ces constructions de monuments et aménagements d’espaces publics en lieux du souvenir ou de mémoire des réfugiés d’Asie Mineure sont-ils apparus et se sont-ils développés dans les 30 dernières années ? Avec quels financements ? Quel a été le rôle de l’État et celui des associations ? Très divers dans leurs formes et leur taille, ils sont porteurs d’une iconographie et de messages sur la mémoire de sociétés et de « patries perdues ». Quel métarécit, chargé de restituer les repères fédérateurs de l’appartenance communautaire ou de l’identité de ces réfugiés, transparaît sur ces monuments ?
â—‹ Une population de réfugies arrachée à ses territoires d’origine
À la suite du traité de Lausanne (1923) instaurant l’échange des populations, environ 1,5 million de réfugiés Grecs chrétiens a dû abandonner leurs terres natales, celles de leurs ancêtres, sur lesquelles ils étaient installés depuis plus de 3 000 ans en Asie Mineure, dans le Pont, en Cappadoce, et en Thrace orientale pour se fixer en Grèce, sur le territoire de l’État-nation. Depuis plus de 70 ans, alors que la première génération de ces réfugiés est en train de disparaître, trois autres générations sont successivement apparues, aujourd’hui parfaitement intégrées dans une population grecque dont ils représentaient en 1923 près d’un quart. Une partie de cette population a émigré dans la diaspora du Nouveau Monde (Amérique, Australie) et de l’Europe occidentale. Une autre partie, réfugiée puis enfermée en URSS jusqu’en 1989, vient partiellement (200 000 personnes environ) de rejoindre la Grèce, où elle éprouve des difficultés à s’intégrer.
Pendant longtemps, l’État grec a passé sous silence cet aspect de son histoire en grande partie pour conserver de bonnes relations avec son voisin turc (traité d’amitié gréco-turc Inonu-Venizelos de 1931). Il a pu ainsi éviter de faire la lumière sur les responsabilités réelles des diverses autorités politiques et militaires dans ce désastre et ne pas gêner les puissances occidentales qui avaient besoin de la Turquie face au bloc des pays de l’Est pendant la guerre froide. De l’époque hellénistique à 1922, l’axe Constantinople-Smyrne avait été le centre du monde grec, de l’Hellénisme. La plus grande partie de la classe bourgeoise marchande et intellectuelle grecque y était concentrée. Ceux qui ont survécu au Grand Désastre (Megali Katastrofi) et aux massacres ont dû, en Grèce, jusqu’aux années 1980, gommer la mémoire de ce qui s’était passé en Turquie au début du 20e siècle jusqu’en 1922, et en URSS de 1937 à 1956. Les réfugiés étaient d’abord préoccupés par leur survie. La seconde guerre mondiale et l’occupation allemande ont ensuite gelé la situation, tout en permettant une meilleure intégration des réfugiés dans la société grecque grâce à leur participation active à la résistance. Ce silence de l’historiographie grecque a été favorisé par un État dont l’orientation était devenue exclusivement balkanique. Il était davantage préoccupé par les États slaves et communistes du Nord que par le nationalisme turc à l’Est, partenaire désormais incontournable dans le cadre de l’OTAN.
La mémoire liée à l’orthodoxie est une dimension essentielle de l’identité de ces réfugiés d’Asie Mineure et de leurs descendants qui ont été longtemps socialement et politiquement marginalisés en Grèce. Cette mémoire passe par la religion orthodoxe et s’incarne dans toutes sortes de rituels. Cette mémoire a permis de surmonter le traumatisme du déracinement. Dans la société ottomane qui était organisée en fonction des religions (système des millet), il n’y avait pas de séparation entre le sacré, le spirituel d’un côté, le séculier, la vie sociale de l’autre. Entre les Grecs de Grèce et les Réfugiés, des différences culturelles s’observent mais, hormis une expérience historique qui leur est propre, il existe une conscience d’être différents, en référence à des catégories symboliques. Il s’agit d’un cas limite d’ethnicité (Hirschon R., 1989). Leur mémoire collective se fonde sur l’expérience vécue de la société ottomane plus ouverte, cosmopolite, avec un attachement à certains lieux, (églises, des monastères, lieux de pèlerinages) alors que la société grecque leur a toujours paru plus fermée, plus rurale, voire rustre, moins raffinée. Même à la seconde et troisième génération, une différence identitaire persiste entre « réfugiés » et locaux, « autochtones ».
Ce n’est qu’à partir des années 1970, avec le décollage économique de la Grèce, que la renaissance de la vie associative et le travail de mémoire, au sein des associations de réfugiés, a pris un certain essor. Une partie du silence de l’historiographie nationale sur les événements d’Asie Mineure et le sort des réfugiés a commencé alors à être levée grâce à la publication de livres, à l’organisation de congrès mondiaux panpontiques (1985, 1988, 1993, 1997, 2002), par exemple, auxquels ont participé quelques-uns des plus hauts personnages de l’État. Ce ne fut qu’une première étape du travail de mémoire, demandé par les associations de Grecs d’Asie Mineure
[2].
Dans les années 1980, est apparu au sein des associations pontiques et du milieu politique grec, un débat sur l’existence d’un « génocide » des Grecs du Pont, puis de l’ensemble des Grecs d’Asie Mineure, entre 1916 et 1923, dont auraient été responsables les plus hautes autorités ottomanes Jeunes Turcs, en particulier Talaat Pacha ministre de l’Intérieur, puis Mustapha Kemal. Le débat a été lancé dès 1985, date du premier Congrès panpontique, par un historien autrichien, d’origine grecque pontique, Polychronis Enepekidis, à partir de documents découverts dans les archives de Vienne et de Berlin, des ministères des Affaires étrangères de deux pays alliés de la Turquie pendant la première guerre mondiale. D’autres historiens pontiques, notamment Kostas Fotiadis et Charalambos Tsirkinidis, ont rassemblé des documents trouvés dans les archives du Foreign Office, du ministère grec des Affaires étrangères et du ministère français de la Défense (archives du château de Vincennes). La plupart de ces documents ainsi que divers témoignages de première main ont été publiés très récemment (octobre 2002) par K. Fotiadis à Salonique (éd. Irodotos, 4 volumes). Les massacres et déportations (marches forcées) ont entraîné la mort d’un grand nombre de victimes de 1916 à 1923 : 350 000 environ sur une population grecque pontique estimée à quelque 750 000 au début du 20e siècle. Ce « génocide » aurait fait partie d’un plan consistant à faire disparaître la plus grande partie des minorités chrétiennes d’Asie Mineure, la première étape ayant été le génocide arménien (1915). Les méthodes utilisées contre les Grecs pontiques ont été les mêmes que celles utilisées contre les Arméniens. Il n’y eut pas une organisation scientifique comparable à celle des nazis pour la Shoah, mais « ce fut cependant un Auschwitz en mouvement, les humains (la plupart étaient des femmes, des enfants, des vieillards, les hommes étant soit dans l’armée ottomane, soit résistants dans les montagnes, soit directement exterminés) mouraient en route, ils ne marchaient pas pour arriver quelque part ; non, ils marchaient pour mourir des mauvais traitements, du froid extrême, de la faim, d’épuisement… Le voyage de la mort n’avait pas de destination précise, mais avait pour seule finalité la mort en route » (P. Enepekidis, 1996, p. 21). La revendication d’une reconnaissance internationale de ce génocide est devenue à partir de 1988 un thème central des congrès mondiaux panpontiques, l’objectif étant d’obtenir des excuses officielles de l’État turc sur le modèle de celles obtenues par les juifs de la part de l’État allemand. L’État grec est pour le moment le seul à avoir reconnu ce génocide (1994). En dehors de la Grèce, ceux qui militent le plus activement pour sa reconnaissance, auprès des Nations Unies notamment, sont les membres de la diaspora aux États-Unis et au Canada. Un monument en l’honneur des victimes du génocide grec pontique a déjà été construit à Toronto, un autre projeté à Boston. Le travail de collecte des preuves, quoique très avancé, n’est pas encore achevé. L’existence d’un génocide est plus facile à établir dans le cas du Pont, qui a toujours été à l’écart de toute intervention militaire grecque, que dans celui de l’Ionie dans laquelle l’armée grecque a mené une guerre contre l’armée turque (mai 1919-septembre 1922).
Les « patries perdues », lieux de naissance de leurs ancêtres, sont présentées par les réfugiés comme des mémoires, des objets d’un désir ardent et d’une foi en un idéal sans lesquels ils se sentiraient menacés de disparaître en tant que peuple ou groupe ethnique distinct. Alors que la « Grande Idée » (Megali Idea) est morte avec le « Grand Désastre » (Megali Katastrofi) et le déracinement du peuple grec d’Asie Mineure, il lui faut, pour continuer à exister, se forger un nouvel idéal (Miliori N. E., 1969, p. 27-28). Celui-ci se fonde sur le désir de retrouver le berceau de leur civilisation et de leur histoire dans le cadre des nouveaux liens entre les peuples et de la création de structures transnationales comme l’Union Européenne. Cette foi solide repose sur les désirs et les rêves de générations entières dans l’atmosphère nourrie des légendes et des traditions transmises de génération en génération. Une aspiration à la justice de l’histoire se manifeste, rendant possible un jour, dans une situation totalement nouvelle, le retour sur ces territoires perdus, quelle qu’en soit la forme (Miliori N. E., 1969, p. 29).
Le patrimoine des monuments historiques, présent dans les « patries perdues » a parfois été détruit ou fortement endommagé, ne subsistant plus qu’à l’état de ruines (les monastères du Pont, par exemple). Il n’est, sinon, plus accessible à ceux qui estiment en être les véritables héritiers, car descendants de ceux qui l’ont créé. Ils en sont de toute façon dépossédés. Ils ont donc entrepris d’en reconstituer ou reconstruire une partie, la plus spectaculaire et la plus prestigieuse, sur la terre d’accueil. Les cinq monastères pontiques dans le Nord de la Grèce ou la métropole Agia Photini de Smyrne à Nea Smyrni (Athènes) sont dans ce cas. Une autre façon de conserver le lien avec ce patrimoine et la mémoire des « patries perdues » est de construire de nouveaux monuments sur la terre d’accueil, qui font référence par l’image sculptée aux monuments originels. Un patrimoine est ainsi recréé qui se substitue au patrimoine d’origine. Ces monuments ont aussi pour fonction de mettre en scène une mémoire collective sous la forme d’un récit resituant le groupe social des réfugiés dans une continuité historique, notamment par rapport aux événements traumatisants (génocide) qui les ont arrachés à leurs territoires d’origine.
â—‹ La mise en scène de la mémoire dans des lieux aménagés : les monuments
La transmission de la mémoire des événements traumatisants, vécus par la première génération (massacres, génocide, résistance, déportations), et des territoires perdus, peut, en particulier, se faire à partir de l’aménagement de lieux publics ou privés dans l’espace urbain. À l’initiative des associations et des municipalités, voire de l’État, monuments, sanctuaires, bâtiments des associations, musées servent de supports à des cérémonies commémoratives, manifestations et festivals. Ces lieux ont pour fonction essentielle de faciliter ou de permettre une appropriation collective de la mémoire à travers des représentations symboliques et une mise en scène de cette mémoire. Ils servent de support aux commémorations, rendant visible l’histoire-mémoire d’une minorité de réfugiés, à eux-mêmes et à leurs descendants d’abord, à l’ensemble de la société civile grecque ensuite
[3]. En se localisant dans des espaces publics centraux et particulièrement visibles, ils polarisent l’affirmation et la transmission d’une identité menacée de disparition, et trop longtemps niée. Ils contribuent aussi très largement à l’intégration de celle-ci dans un ensemble national, qui, au lieu de l’ignorer ou de la nier, la reconnaît comme telle, et même s’approprie son histoire-mémoire, pour en faire une composante de la sienne.
Entre 1950 et 1980, les Pontiques ont « reconstruit » leurs cinq principaux monastères, ce qui représente un gros investissement (M. Bruneau, 1998). Le mouvement de construction des monuments prit ensuite une plus grande ampleur. Il correspond à une politisation plus grande du mouvement associatif pontique, qui revendique non seulement un droit au souvenir et un devoir de mémoire, mais aussi la reconnaissance d’un génocide des Grecs pontiques (1916-1923) par la communauté internationale. Un véritable essor du travail de mémoire et « un élan de la commémoration mémorielle » ont pris place dans la société civile grecque pontique, au cours de la seconde moitié du 20e siècle. Ce mouvement s’amplifie à partir des années 1970 et ne cesse de s’accélérer et de s’élargir en ce début du 21e siècle.
Cet article, étudie les monuments qui, dans différents quartiers des agglomérations d’Athènes-Le Pirée et de Salonique, ainsi que dans diverses petites villes et bourgs du Nord de la Grèce, sont chargés de transmettre la mémoire des événements, des territoires et des sociétés d’Asie Mineure, sur des places publiques. Une enquête auprès des municipalités et des associations a eu pour objectif de reconstituer l’histoire de ces monuments, leurs sources de financement, l’initiative de leur fondation, la maîtrise d’œuvre. Quels ont été les obstacles rencontrés ? On s’est donc attaché à élucider et, autant que possible, à mesurer le phénomène de création de ces lieux du souvenir
[4].
Les réfugiés grecs d’Asie Mineure peuvent être répartis entre quatre groupes différents, selon leur territoire d’origine en Asie Mineure : les Pontiques, les Mikrasiates ou Ioniens, les Cappadociens et les Thraces. Ces quatre groupes sont d’importance numérique inégale. Les seules statistiques précises disponibles, donnant une estimation de l’importance de chacun de ces groupes, proviennent du recensement de 1928. Les Thraces et les Ioniens sont confondus dans un ensemble « Anatolie occidentale » (626 954), les Pontiques (182 169) sont distingués des Caucasiens (47 091), qui sont en fait d’origine pontique, habitant l’Arménie (provinces de Kars et Ardahan) ou la Géorgie. Les Cappadociens n’ont pas été comptabilisés à part, mais sont certainement le groupe le moins nombreux. Les monuments se réfèrent explicitement à l’un de ces groupes (41) ou à l’ensemble d’entre eux (6).
Aucune corrélation n’existe entre l’importance démographique de ces groupes et le nombre de monuments qui leur ont été dédiés, puisque plus de la moitié des monuments sont dus et consacrés aux Pontiques (26, soit 55 %), alors que les réfugiés d’Asie Mineure au sens restreint du terme (côte ionienne et Bythinie), de loin les plus nombreux, n’ont construit que 11 monuments (23 %). Les Thraces également très nombreux ont construit 3 monuments (6 %), les Cappadociens 1 monument. Le nombre de monuments est plutôt lié à la force de l’affirmation identitaire et de la culture qui caractérise les Pontiques, à la différence des autres.
â—‹ Le cadre politique et législatif
Le Parlement et le gouvernement grecs ont fini par reconnaître un droit au souvenir et un devoir de mémoire pour les anciens réfugiés d’Asie Mineure, et leurs descendants, sous la pression des associations et de quelques députés. L’initiative de soumettre au Parlement la reconnaissance du 19 mai comme date de la commémoration du génocide des Grecs pontiques a été prise par 22 députés d’origine pontique du PASOK, parti de la gauche socialiste modérée, dès 1991. Le projet de loi préparé au sein du groupe parlementaire du PASOK a abouti en 1994.
Un cadre législatif a ainsi été peu à peu créé par l’État grec entre 1986 et 2001. Une première loi, promulguée en 1986, proclamait le 14 septembre comme « Jour de la mémoire nationale pour les victimes du désastre d’Asie Mineure de 1922 », une commémoration en l’honneur de ceux qui furent massacrés devant être organisée chaque année par le préfet du Pirée dans la commune de Nea Smyrni. Le choix de cette commune était symbolique, car elle était censée comprendre une forte proportion de réfugiés dans sa population et portait un nom particulièrement significatif
[5].
En mars 1994, une nouvelle loi institue le 19 mai « jour de mémoire du génocide des Grecs du Pont »
[6]. En octobre 1998 une autre loi a été votée par le Parlement grec fixant le 14 septembre comme « jour de la mémoire nationale du génocide des Grecs d’Asie Mineure par l’État turc ». Si ces deux lois ont été votées à l’unanimité par les députés de tous les partis, la publication du décret présidentiel prescrivant l’organisation par les préfets de « cérémonies de commémoration comprenant la célébration d’un
Te Deum, des discours et le dépôt de couronnes au siège des Départements et des Provinces avec la participation de représentants des associations de réfugiés et de femmes », a été retardée jusqu’en septembre 2001. Ce simple fait montre qu’il existe toujours des réticences au sein de l’État grec en raison des relations avec la Turquie.
Ce cadre législatif instituant des cérémonies de commémoration à deux dates anniversaires marquant le début de massacres a incontestablement favorisé l’aménagement de monuments dans les espaces publics. Il a fallu tout de même 15 ans (1986-2001) pour le créer et mettre fin définitivement à la politique de l’oubli, caractérisant l’État grec après 1920. C’est désormais autour de ces monuments que se déroulent la plupart des commémorations.
â—‹ Localisation et construction des monuments
La très grande majorité de ces monuments a été localisée dans des espaces publics (90 %). Il s’agit avant tout de places, le plus souvent centrales pour 40 % des monuments, de parcs (36 %), le reste pouvant être des espaces verts, cimetière ou chevet d’église. 10 % seulement sont dans des lieux privés. Les associations se sont battues avec, ou plus rarement sans, le soutien des mairies et préfectures, pour obtenir des localisations centrales dans l’espace urbain. Cette localisation est parfois en bordure de la mer (Nea Mydonia) ou d’un lac (Kastoria), près d’une église ou d’une mairie. Plus rarement c’est en dehors de la ville, sur le territoire d’une commune peuplée majoritairement par des réfugiés et descendants de réfugiés sur un site dominant les alentours (le héros pontique de Kozani) ou en bordure d’une route fréquentée (monument de l’Hellénisme pontique de Xyrolimni près de Kozani). La place au centre de laquelle a été construit le monument s’appelle souvent « place des patries inoubliables » ou bien « place du 19 mai » ou encore « place du Pont ».
La construction signe l’aboutissement d’un long processus qui dure plusieurs années, de 5 à 10 ans en moyenne. Il faut réunir les fonds, convaincre les autorités municipales, départementales et nationales (ministères) pour obtenir un site favorable et des financements. Ce travail est fait le plus souvent par les associations et leur président en particulier. Son succès dépend en grande partie de son réseau de relations au sein des collectivités territoriales et des ministères à Athènes. La présence de réfugiés et de leurs descendants dans l’administration et au sein des municipalités apporte souvent un appui précieux pour faciliter les démarches. Dans les discours d’inauguration, l’achèvement du monument est présenté par les acteurs eux-mêmes comme l’aboutissement d’un rêve.
Les plus anciens de ces monuments (4) ont été construits dans les années 1960 (3 sous la dictature des colonels 1967-1974). Les autres l’ont été principalement dans les années 1980 et 1990, avec une tendance à la croissance dans la période récente. La très grande majorité de ces monuments a été construite sous un gouvernement PASOK. C’est donc une quarantaine d’années après l’arrivée de la plupart des réfugiés en Grèce, à la suite de l’Échange des populations de 1923, que commence le mouvement de construction de ces monuments, qui s’amplifiera à partir des années 1980, c’est-à-dire 60 ans après, au moment où la première génération de ces réfugiés commence à disparaître. Cela correspond également à une période où la seconde génération a opéré une ascension sociale et a acquis une aisance matérielle relative. Un objectif essentiel est de transmettre à la troisième, puis à la quatrième génération la mémoire des massacres subis, des victimes et souvent de leur héroïsme. Il s’agit d’un acte essentiel de ce droit au souvenir et de ce devoir de mémoire revendiqués par les associations pontiques et d’Asie Mineure. On observe sur notre échantillon de 1961 à 2002 une progression régulière du nombre de constructions de monuments, le phénomène s’accélérant à partir des années 1990.
Les matériaux les plus fréquemment utilisés sont le marbre et le bronze. Les statues sont dans l’un de ces deux matériaux, alors que les bas-reliefs sont plus fréquemment en bronze. La majorité des monuments (52 %) combinent marbre et bronze, un tiers (30 %) ne sont qu’en marbre. Deux seulement ne sont qu’en bronze. Ces éléments témoignent du désir de faire des ouvrages destinés à durer, de façon à transmettre la mémoire de ces événements aux générations successives.
Les sculpteurs ayant travaillé à ces monuments sont nombreux (19), mais l’un d’entre eux, Efthimios Kalevras, a travaillé à plus de 20 % des monuments (12). Né dans un village pontique de Piérie, Katachas, il a été, dès 1968, l’un des premiers à exécuter de telles œuvres et a poursuivi ce travail jusqu’à nos jours. Trois autres sculpteurs, E. Kessidis, V. Kapandais, C. Chatsivassiliadis ont fait 4 ou 3 monuments chacun (plus de 8 % des monuments).
Les deux acteurs principaux du financement des monuments sont l’État et le milieu associatif. La participation des particuliers reste très minoritaire et a été incluse dans la part du milieu associatif. En fait l’État est à l’origine de l’ensemble de ce financement. Soit qu’il participe activement par le biais de ses structures gouvernementales (ministères des Affaires étrangères, de la Culture, du Commerce, des Finances, de l’Intérieur, de la Macédoine et de la Thrace), administratives et collectivités territoriales (préfectures, mairies, Archives nationales), éducatives (universités, IUT) et financières (Loterie nationale, Caisse d’épargne). Soit qu’il verse les fonds nécessaires aux associations et aux institutions de réfugiés (fédérations des associations des réfugiés, fondations de statut public comme Estia Neas Smyrnis, Epitropi Pontiakon Meleton…), dans le but de faire apparaître ces dernières comme l’un des deux acteurs principaux du financement de la construction des monuments. L’État voudrait ainsi faire sentir le poids social et politique que peuvent avoir les représentations associatives des réfugiés d’Asie Mineure actuellement en Grèce.
Ce financement des monuments se manifeste d’après notre enquête sous plusieurs formes :
- Une seule source de financement : le financement public apparaît dans 42 % des cas (11 sur 26 monuments) : mairies (7), ministères (2), préfectures (1) et autres institutions publiques (1). Le financement du milieu associatif reste dominant dans 58 % des cas (15 sur 26) : associations et institutions de réfugiés, autres particuliers.
- Deux sources de financement : l’association entre les fonds publics et le milieu associatif (mairies et autres particuliers, ministères ou mairies et associations de réfugiés, IUT et associations de réfugiés, enfin préfecture ou mairies et institutions de réfugiés) constitue la combinaison dominante avec 86 % des cas (6 sur 7). Par contre, ce qui est dû à l’unique initiative du milieu associatif (association de réfugiés et autres particuliers) ne représente que 14,28 % (1 sur 7).
- Trois sources de financement : l’État et les collectivités locales (ministères, mairies, Archives nationales, Loterie nationale, Caisse d’épargne) dominent dans 60 % des cas (12 sur 20), le milieu associatif (associations et institutions de réfugiés, autres particuliers, autres associations de réfugiés) dans 40 % des cas (8 sur 20).
Il faut signaler également, comme autre source de financement, le travail bénévole d’architectes et de sculpteurs d’origine pontique, ou de sociétés privées d’études de génie civil, à la suite de pressions politiques. Ce travail bénévole concerne l’aménagement de l’espace et la fourniture de matériaux (marbre, bronze, fer, etc.), dans le cas, par exemple, des monuments de Sykies (Thessalonique), Kallithea (Cénotaphe, Athènes) et de Chaïdari (Athènes)
[7].
Selon notre enquête, l’État et le milieu associatif se partagent à parts égales le financement de la construction des monuments, à 50 % (29 sur 58). Toutefois ce partage est en partie fictif, dans la mesure où l’État et les collectivités locales constituent en réalité, directement ou indirectement, les véritables financeurs de ces opérations.
â—‹ Typologie des monuments ou ensembles monumentaux
Nous n’étudions ici que les monuments dont la construction a été rendue possible par la législation de l’État (1986-2001) et un apport décisif de fonds publics des ministères et des collectivités territoriales. On inclura malgré tout les monuments qui ont précédé la mise en place de cette législation et la reconnaissance officielle par l’État de la nécessité des commémorations. Ils ont préparé le mouvement de construction des années 1980-1990. On peut classer la soixantaine de monuments étudiés en fonction de leur morphologie et de leur thématique centrale :
- Les cénotaphes se référant à une région et à un événement particulier (3) : les Tripolitains, les Sandètes, les habitants de Pergame et sa région. Trois autres monuments sans être des cénotaphes sont consacrés à une population et région particulière : Kidonies et Aravissos (Kappadoce), les Thraces à Salonique.
- Les héros pontiques, seuls ou avec d’autres personnages et des bas-reliefs (12).
- Les monuments pour l’ensemble des réfugiés de toutes les parties de l’Asie Mineure et de la Thrace orientale avec personnages allégoriques (5).
- Les personnages historiques emblématiques : Chrysostomos, Kourtidis, Chrysanthos, Kapetanidis, Anthopoulos… (8).
- Les bustes ou statues de personnages historiques sans statut emblématique particulier (14).
- Les monuments dédiés au génocide et à l’Hellénisme pontique (8).
Deux ensembles monumentaux, avec un bâtiment consacré à la mémoire de l’Hellénisme d’Asie Mineure ou du Pont, occupent une place à part par la concentration exceptionnelle d’objets et de symboles. Véritables mémoriaux, ils sont chargés à la fois de conserver et de faire connaître la mémoire de vastes régions d’origine des réfugiés. Ils comprennent bibliothèque et musée dans les deux cas et sont localisés à Nea Smyrni, ville de l’agglomération athénienne abritant une forte concentration d’anciens réfugiés et de leurs descendants.
â—‹ Le foyer de la nouvelle Smyrne (Estia Neas Smyrnis) et le siège du conseil des études pontiques (Epitropi Pontiakon Meleton)
Estia est l’ensemble monumental le plus important dédié à l’Hellénisme d’Asie Mineure dans sa totalité. Il comprend un palais de marbre (
Megaron), centre culturel aux fonctions multiples, et, devant lui, un parc comprenant une quinzaine de monuments. On peut mettre en relation cet ensemble avec l’église d’Agia Photini, siège de la métropole de Nea Smyrni et reproduction de celle de Smyrne, située dans un autre quartier mais jouant un rôle important dans les cérémonies de commémoration
[8]. En 1934, Nea Smyrni était devenue une commune (
koinotis) et le nombre des familles concernées avait atteint le chiffre de 1 400 en 1937, si bien que l’idée fut lancée de changer le nom de la première association née en 1930, en lui fixant des objectifs plus ambitieux en matière sociale, éducative, culturelle et identitaire. C’est ainsi que fut fondé en 1939 le Foyer (
Estia) de la nouvelle Smyrne, c’est-à-dire l’association actuelle, correspondant mieux à la grandeur et au rayonnement qui avaient été ceux de la Smyrne grecque d’avant le Désastre (
Megali Katatrophi) de 1922
[9].
L’objectif avoué était de recréer, avec la collaboration de la municipalité (
Dimos) de Nea Smyrni, les institutions et les fondations philanthropiques qui avaient fait de Smyrne le centre principal de la grande civilisation ionienne. Dès 1938, la commune de Nea Smyrni avait réservé dans son plan d’urbanisme un espace assez vaste et central pour
Estia. Alors que le
Megaron avait été symboliquement fondé en 1939, il ne le sera véritablement qu’en 1955, lors d’une cérémonie officielle au cours de laquelle fut déposée, dans les fondations, une boîte contenant de la terre provenant du stade panionien et de la cendre du cimetière voisin de Smyrne, cimetière qui contenait les ossements des ancêtres sur la terre d’origine. L’inauguration eut lieu en avril 1975
[10]. Dès la cérémonie de fondation (1955), le terme de mémoire est apparu dans la proclamation du double objectif attribué au
Megaron. Il y avait d’une part le rôle de conservatoire des traditions et de la mémoire de la culture des patries perdues (Asie Mineure, Pont, Thrace et Constantinople), qui appartenait plus particulièrement à la bibliothèque et au musée. L’autre objectif était la création d’une culture nouvelle plus brillante, en Grèce et plus généralement au sein de l’Hellénisme, à travers les activités et ateliers destinés aux jeunes, aux étudiants et la distribution de prix et de bourses. Il s’agissait bien d’aider les réfugiés et leurs descendants à conserver et développer une identité et une mémoire distinctes de celles des Grecs locaux.
Dans le parc qui se situe devant le Megaron, on ne dénombre pas moins de 15 monuments, dont 7 bustes de personnages historiques liés à l’histoire récente de l’Asie Mineure, et de l’Ionie en particulier. La statue de Chrysostomos, dernier métropolite de Smyrne, en bronze, qui repose sur un socle en marbre avec un bas-relief représentant son assassinat et l’exode des Grecs d’Asie Mineure, a été édifiée en 1965. L’autre grand monument est la sculpture monumentale (2,5 m) inaugurée en mars 1985 qui représente la ville de Smyrne sous la forme d’une jeune mère tenant sur son bras gauche un jeune garçon symbolisant l’Hellénisme né après 1922. Ils ont leur regard et leur geste tournés vers leurs « patries inoubliables ». L’objectif est de montrer que Smyrne réfugiée a survécu et poursuit la trajectoire historique de la civilisation ionienne ; il est aussi de donner aux nouvelles générations, en même temps que la mémoire des sacrifices, l’espoir d’un avenir plus serein et d’un retour pacifique dans la terre des ancêtres.
Deux autres monuments ont été érigés en 1978 et 1987, à l’initiative d’associations régionales correspondant à des localités d’Ionie, l’un en souvenir des massacres subis par les habitants de Pergame, l’autre par ceux des Kidonies, c’est-à-dire surtout d’Aïvali, en souvenir des persécutions subies en 1821, 1914-1917, 1922. Le premier se présente comme une tombe en marbre avec une inscription gravée rappelant les massacres subis par la population grecque de Pergame et de ses environs en août 1922, et affirmant la « foi inébranlable dans le retour sur la terre des ancêtres
[11] ».
On se trouve donc à Nea Smyrni face à l’ensemble monumental le plus riche et le plus abondant (17 monuments différents), consacré presque exclusivement à Smyrne et à l’Ionie, même si Estia, l’association, qui a œuvré à leur édification, a toujours proclamé s’intéresser à l’ensemble des patries perdues d’Asie Mineure, du Pont et de Thrace. La totalité des mécènes et donateurs sont originaires d’Ionie et très souvent de Smyrne. Le Megaron n’a pas d’équivalent ailleurs, non seulement par sa taille et son architecture, mais aussi par la multiplicité et la variété des activités qu’y organise chaque année l’association Estia ainsi que le nombre élevé et la variété des monuments (17) du parc consacré à la mémoire.
Les Pontiques n’y ont pas trouvé véritablement leur place, puisqu’ils ont fondé parallèlement leur propre centre, d’une taille plus petite, le « Conservatoire des objets et souvenirs de l’Hellénisme du Pont » (
Stegi Keimilion tou Ellinismou tou Pontou), inauguré en 1988 dans un autre quartier de Nea Smyrni (rue des Martyrs Inconnus)
[12]. Le bâtiment de 3 étages est plus petit et moins imposant que le
Megaron de
Estia. Il abrite non seulement une bibliothèque, des salles de réunion et de séminaires, mais aussi depuis 1999 un « Musée de l’Hellénisme Pontique ». C’est un musée ethnographique, retraçant la vie et montrant les principaux produits de l’art et de l’artisanat de cette société qui a cessé d’exister dans son territoire d’origine en 1923. Ce siège du Conseil des Études Pontiques a devant et derrière, sur ses deux faces, deux bustes de personnages historiques du Pont : celui de Chrysanthos Philippidis, le fameux métropolite de Trébizonde et fondateur de cette société savante, inauguré en 1995, et celui d’Isaak Lavrentidis, président de l’
Epitropi de 1989 à 1999. Bien que cet ensemble soit à une échelle beaucoup plus réduite qu’
Estia, il constitue un haut lieu de l’Hellénisme pontique dans la capitale, grâce à la renommée internationale de son périodique
Archeion Pontou, qui n’a pas d’équivalent chez les autres Grecs d’Asie Mineure, et récemment grâce à son musée.
â—‹ Les ensembles monumentaux ou monuments consacrés aux « patries inoubliables »
Deux ensembles monumentaux sont consacrés à toutes les patries perdues, ceux de Nea Philadelphia (agglomération athénienne) et de Xanthi (Thrace occidentale). Le premier, inauguré en 1994, est un ensemble monumental au centre d’un espace boisé et fleuri sur une place publique de la municipalité de Nea Philadelphia : le parc du monument des patries inoubliables d’Asie Mineure. Le bloc central, dédié aux « Patries inoubliables d’Asie Mineure », représente 1 prêtre et 3 femmes, entourés de 5 enfants de divers âges, sous la forme d’un bloc de sculptures stylisées modernes en bronze sur un socle de marbre. Autour, des stèles de marbre portent les noms gravés verticalement de 24 villes d’Asie Mineure. Des rameaux d’olivier symbolisant la paix figurent à l’entrée du parc et sur une plaque de marbre gravée rappelant la destruction des églises et monastères ainsi que le sacrifice de Chrysostomos, au dos du bloc central.
Le second, le « Monument de l’Hellénisme réfugié » inauguré en 1997 à Xanthi, est dû à l’association des Pontiques de Xanthi. Il veut être le témoignage des combats et des sacrifices de l’Hellénisme et proclamer la responsabilité de la nouvelle génération pour la poursuite des idéaux de vertu, de courage et de liberté des Grecs. Il se veut un lieu de mémoire et un serment en l’honneur de ceux qui se sont sacrifiés et de ceux qui ne craignent pas de se sacrifier. Son socle en marbre a la forme de la proue d’un bateau transportant les réfugiés vers la Grèce qui les sauvera. Un côté représente en bronze les Pontiques reconnaissables au costume de résistant (
antartis) de l’homme qui avec sa femme regarde vers la patrie perdue, alors que les enfants regardent vers la Grèce, vers l’avenir. L’autre côté représente symétriquement les autres Grecs d’Asie Mineure et de Thrace, avec la casquette du paysan et du travailleur
[13]. Au sommet de la proue, le sculpteur G. Tsaras a placé une victoire de Samothrace décapitée, symbolisant la renaissance de l’espoir de ce grand nombre de réfugiés anonymes qui ont créé la Grèce contemporaine. Ce monument à l’Hellénisme réfugié atteint un niveau élevé de sophistication dans le symbolisme de ses thématiques.
Trois autres monuments beaucoup plus simples sont dédiés « aux patries inoubliables ». Celui de Nea Moudania en Chalcidique, inauguré en 1998, mentionne l’Asie Mineure et le Pont. Deux sculptures en bronze, une mère et son jeune fils, reposent sur un socle en marbre. La mère assise au premier plan regarde vers l’orient, les anciennes patries, l’Asie Mineure et le Pont. Le fils regarde devant lui vers la Grèce, vers l’avenir. Ce monument est situé en plein centre de la ville sur le bord de mer. Celui de Kalamaria (Salonique), inauguré en 1997, a un caractère pontique affirmé par le bas-relief en bronze central représentant un résistant armé (antartis) le regard tourné vers l’Orient, une femme regardant vers la Grèce à l’Ouest et deux enfants. Le distique de la Romania est gravé sur la stèle de marbre de gauche. Sur la stèle de droite, la liste de 14 régions, desquelles les Grecs ont été chassés totalement ou partiellement, élargit à toutes les « patries perdues », même si le Pont et le Caucase figurent en tête. On trouve aussi bien Smyrne que Constantinople, la Thrace orientale, Chypre, Imbros et Tenedos, la Roumélie orientale… En 2000, un monument représentant un bateau à voile qui transporte vers la Grèce les réfugiés d’Asie Mineure et du Pont a été inauguré sur une place de Korydallos (Athènes), rebaptisée à cette occasion « place des patries inoubliables ». L’association des Pontiques de Korydallos et la municipalité en ont été les maîtres d’œuvre.
Ces 5 monuments ou ensembles monumentaux récents, datant de la dernière décennie, se réfèrent à une mémoire et à une identité qui seraient communes à l’ensemble des réfugiés, des Pontiques aux Thraces. Ils se veulent résolument tournés vers l’avenir, célébrant le rôle que cette population réfugiée a joué et peut jouer encore dans le développement de la Grèce contemporaine, qui est sa terre d’accueil. Mais ils veulent aussi montrer que cette population n’entend pas pour autant oublier ses racines en Orient.
Les cénotaphes figurent parmi les premiers monuments, parce qu’ils visaient à honorer les morts d’une région ou d’un lieu précis tout en permettant à leurs descendants d’organiser des cérémonies commémoratives annuelles. Ils se réfèrent à un massacre très précis et localisé. Ils témoignent de l’importance pour les réfugiés de ces petites patries où sont enterrés leurs ancêtres. Elles sont l’objet des toutes premières manifestations de leur identité et de leur mémoire liées au territoire d’origine.
Le premier d’entre eux est celui des Tripolitains qui fut édifié en 1968, en souvenir des 10 000 Grecs de Tripolis et des villages environnants (au nombre de 12 tels qu’inscrits sur un côté de la stèle), qui périrent déportés, contraints à des marches forcées à travers l’Anatolie (1916-1918). C’est la Fraternité des Tripolitains qui fit construire à l’entrée du cimetière de Kallithea ce cénotaphe de marbre. Il se présente comme une tombe surmontée d’une croix, en attendant l’érection du monument au héros pontique qui tardait beaucoup, et ne fut achevé sur une place centrale de Kallithea qu’en 1977.
Un autre cénotaphe a été construit la même année, 1968, sur le site du monastère de Panagia Soumela, dédié à l’holocauste des 7 villages de Sanda (septembre 1921). Il a l’aspect d’un tombeau dont la porte est gardée par un résistant armé d’un côté, une femme de l’autre
[14].
â—‹ Héros pontique, gardien des frontières
Le personnage emblématique sculpté en bronze, présent dans le plus grand nombre de monuments est celui du « Héros pontique », souvent appelé aussi Akritas, c’est-à-dire gardien des frontières de l’empire byzantin (Akrita tou Pontou), ou Antartis, c’est-à-dire résistant. Sculpté grandeur nature ou plus grand (2,20 mètres à Kozani par exemple), portant l’uniforme traditionnel pontique (zipkas), il symbolise la résistance acharnée menée par les Grecs pontiques dans les montagnes du Pont entre 1916 et 1922, mais aussi, plus largement, le héros légendaire Digenis Akritas gardien des frontières byzantines, ce qui accentue la thématique territoriale de cette mémoire. Il est le plus souvent seul, parfois accompagné d’une femme et de deux enfants, ce qui introduit alors le thème de la famille pontique, qui a joué un rôle fondamental, tant dans la résistance armée que dans l’exil et la vie des réfugiés en Grèce.
Le sculpteur, Efthimios Kalevras, a créé cet emblème. Auteur des premiers monuments qui le représentaient, il a continué tout au long de sa carrière à le reproduire avec des variantes, au cours d’une trentaine d’années (1976-2002), dans au moins 7 monuments. Il est né en 1929 à Katacha en Piérie dans une famille d’origine pontique. Ayant commencé par le cénotaphe de Sanda en 1968, sa dernière œuvre connue dans cette thématique est le
Pontios Akritas de Kavala (2001). Il a véritablement créé ce personnage du héros pontique dans le monument de la place Davaki à Kallithea, inauguré en 1976. Il s’agit d’un art classique, ou réaliste, aux formes simples, dépouillées et expressives, représentant un guerrier armé d’un fusil, de cartouchières barrant sa poitrine, et d’un poignard flanqué dans sa ceinture. Son expression traduit une ferme résolution et une bravoure évidente (Kallithea 1976, Veroia 2000, Drapetsona, 1985, Kozani, 1989, Thermi, 2002). Une variante représente à deux reprises (Stavroupoli, 1980, Kavala, 2001) ce même héros avec une lance tenue verticalement de la main droite, une gerbe de blé et une faucille dans la main gauche. Dans ce cas, l’accent est mis sur l’alliance entre le travailleur des champs, le paysan en temps de paix, et le combattant en temps de guerre. Le thème familial, présent dans le monument de Kallithea, n’a pas été repris en thème central dans ceux qui ont suivi. Il apparaît plutôt dans les bas-reliefs ou dans les œuvres des autres sculpteurs
[15].
Ce personnage emblématique du Héros pontique a été repris par d’autres sculpteurs, plutôt sous sa forme familiale, à Naoussa (1998), Xanthi (1997), Kilkis (1992), Kalamaria (1997), Aspro Pyrgo (1995). Dans 2 monuments seulement, la thématique guerrière de la résistance cède la place à celle de l’éducation et de la paix tournée vers l’avenir. Dans le monument en marbre de Agia Sophia à Salonique, dû à Kalevras en 1979, le héros résistant n’apparaît qu’en bas-relief sur la face arrière du monument, alors que le pope et l’instituteur entourés d’enfants sont au premier plan. Ils sont proclamés « champions de l’Hellénisme ». À Florina (1996), le combattant est assis, le fusil posé à terre, l’air épuisé et résigné, alors que le héros pontique appartient cette fois-ci à la nouvelle génération ; sans armes, il brandit un parchemin déroulé symbolisant le savoir, la tête tournée vers l’horizon, vers l’avenir, alors que le combattant regarde vers le bas, vers le passé. C’est l’œuvre du sculpteur Charis Chatzivassiliadis, intitulée « Du génocide à la renaissance ». Dans ces deux cas seulement, l’éducation et le savoir sont placés au premier plan, primant sur les combats du passé. À Aspro Pyrgo, la famille pontique regarde aussi vers l’avenir, dans la direction opposée à celle des victimes du génocide représentées au-dessous.
Le Héros des Pontiques de Chaïdariou (1987), lui aussi Pontique Akritas, est une œuvre du sculpteur smyrniote Vaso Kapandaïs, d’un style très moderne, très différent des autres, qui sont tous réalistes et de facture classique. En bronze avec une lance verticale et un bouclier ovale sur le côté, sa forme est très stylisée. Il se réfère à la tradition de l’épopée acritique byzantine, de la défense des frontières, plutôt qu’à l’époque de la première guerre mondiale et du génocide
[16]. Ce monument se singularise par son originalité due à l’artiste qui s’est distingué par d’autres monuments à Nea Smyrni. Mais il n’a pas fait école et la tradition plus classique, dont l’initiateur est Kalevras, s’est poursuivie par la suite.
Cette thématique du Héros pontique, personnage emblématique, gardien des frontières et résistant contre les envahisseurs turcs, relie la mémoire récente des réfugiés à celle de l’histoire plus glorieuse de l’empire byzantin, à l’épopée de Digenis Akritas. Elle cherche à donner une profondeur historique incontestable à l’identité grecque pontique en l’enracinant dans la longue durée.
â—‹ Génocide et hellénisme pontique
Le génocide n’apparaît explicitement que dans la période très récente, après sa reconnaissance par le Parlement grec en 1994. Seul le monument de Kilkis, qui date de 1993, précède cette reconnaissance. Actuellement 5 monuments sont explicitement dédiés au génocide (Kilkis, 1993, Aspro Pyrgo, 1995, Florina, 1996, Thermi, 2002, Kastoria, 2001). Le génocide lui-même est très rarement représenté. Il n’apparaît le plus souvent qu’indirectement à travers l’incendie d’une église, un ou deux cadavres, des croix de cimetière (Thermi et Evxinou Poli). Il n’est véritablement représenté que sur le monument de Kastoria. C’est en effet le seul bas-relief sur lequel figurent des scènes de massacres au sabre par les Jeunes Turcs et les soldats de Kemal. On y voit le massacre de la population civile (femmes, enfants, vieillards), dont une partie seulement est protégée par les résistants dirigés par le métropolite Germanos Karavangielis, brandissant la croix et le drapeau. Cette représentation explicite, la seule actuellement présente sur un monument, fait dire à certains que c’est l’unique monument dédié au génocide. L’inauguration de ce monument, en novembre 2001, par le Président de la République Kostis Stéphanopoulos est une forme de reconnaissance, dans la perspective de voir aboutir dans un avenir proche les deux projets de monuments au génocide de Salonique et d’Athènes.
Le monument de Agia Varvara, inauguré en mai 2002 sur une place du 19 mai, évoque beaucoup moins directement le génocide des Grecs pontiques. Il s’y réfère différemment des autres : ni héros, ni personnages réels, seulement des symboles de l’histoire pontique. Une arche en bronze reposant sur un socle de marbre représente la porte d’entrée du monastère de Panagia Soumela, qui a traditionnellement attiré en pèlerinage la plupart des Grecs du Pont. Une croix byzantine et un texte sur les vertus de la croix en caractères byzantins, sont gravés sur la partie supérieure. C’est la reproduction d’un texte peint sur les parois rocheuses du monastère originel. Sous la porte arche, un candélabre, sur lequel on peut fixer des cierges comme dans une église, sert de support à trois objets « iconiques » : la lyre, le sabre et le fusil. Ce monument dû à Harris Lales n’est pas enclos, mais s’ouvre d’un côté, en façade, sur l’avenir, et derrière où il apparaît en pierres et briques sur le passé, symbolisé par des pierres ruiniformes. Il s’agit incontestablement de l’œuvre la plus originale.
Le monument encore inachevé de Xyrolimni, situé à 12 kilomètres de Kozani sur la route de Kastoria, est dédié à « l’Hellénisme pontique ». Enclos par une grille avec, à l’entrée, une porte byzantine (en projet), le terrain d’un demi-hectare comporte un grand tumulus couvert d’herbe au centre, qui symbolise à la fois le tombeau des victimes du génocide et les montagnes pontiques. Trois bas-reliefs sculptés dans le marbre sont fixés au bas du tumulus. Ils représentent des scènes habituelles de la vie dans le Pont, sans qu’aucune d’entre elles n’évoque directement le génocide. La plupart des éléments de l’iconographie pontique y figurent (aigle à une tête, vaisseau Argo, résistant armé, Frontistirio, instituteur, lyre…). À gauche, devrait être construite une chapelle dédiée aux saints du Pont. Au fond, un bosquet de sapins a été planté, par référence au milieu forestier des montagnes pontiques. C’est le déracinement qui est représenté, sous la forme d’un groupe de résistants dansant un pyrrichio la tête basse, alors qu’ils s’éloignent. Cet ensemble monumental, lorsqu’il sera achevé, se présentera comme un modèle réduit du territoire du Pont, de la patrie « perdue et inoubliable ».
Le monument de la place centrale d’Evxinou Poli (2001), banlieue de Salonique, est également consacré à l’Hellénisme pontique représenté sous la forme d’une marche de familles descendant de la montagne pontique, symbolisant un exil perpétuel encadré par une église byzantine dont la porte est entrouverte d’un côté, par une femme penchée sur le cadavre de son fils mort ou mourant de l’autre. Ce monument a été érigé, en 2001, par des réfugiés récents venus des pays de l’ex-URSS dans un nouveau quartier de la périphérie de l’agglomération thessalonicienne. Il honore tous les Pontiques qui sont tombés victimes de différents régimes et ont subi plusieurs déportations. C’est, à notre connaissance, le premier monument érigé en Grèce par une association de réfugiés de l’ex-URSS et qui prend en compte leur histoire-mémoire, par-delà le génocide pontique proprement dit
[17]. Le thème du déracinement et de l’exil l’emporte sur celui du génocide, évoqué seulement par l’enfant mourant dans les bras de sa mère, alors que l’église symbolise le seul repère stable de ce peuple en marche.
Malgré la reconnaissance officielle du génocide pontique par le Parlement grec en 1994, ce thème est encore très rarement représenté sur les monuments. Il est plutôt indirectement évoqué et toujours associé à l’exode, à l’exil et au déracinement des Grecs du Pont. En revanche, la fonction essentielle de ces monuments aujourd’hui est de servir de support, chaque année le 19 mai, à des cérémonies commémoratives se référant explicitement au génocide et à ses victimes. Celui-ci est actuellement une composante essentielle de la mémoire et de l’identité des réfugiés pontiques.
â—‹ Les personnages historiques de caractère emblématique ou non
Ces personnages sont peu nombreux. Ce sont les deux principaux chefs de guerre des résistants : Kourtidis (Nea Sanda, 1994) à Sanda dans les montagnes au-dessus de Trébizonde, et Anthopoulos (Skydra, 1998) à Epech dans les montagnes au sud d’Amisos. Ce sont aussi les métropolites, hommes d’Église ayant joué un rôle politique, comme Chrysostomos de Smyrne (Salonique, 1966, Nea Smyrni, 1965) ou surtout Chrysanthos de Trébizonde (Kalamaria, 1968, Panagia Soumela). Un journaliste, Kapetanidis, apparaît comme un symbole de la lutte nationaliste, parce que mort en 1921 pour avoir revendiqué l’indépendance du Pont et son union avec la Grèce (Drapetsonas, 1984, Veroia, 2000, Kastoria, 2001). Chrysostomos donne lieu à deux statues dans lesquelles, aussi bien à Athènes qu’à Salonique, il est face à son peuple tenant son sceptre de métropolite de la main gauche. Il a le geste de la bénédiction de la main droite. Dans les deux cas, les formes sont dépouillées et réalistes, exprimant résolution, courage et volonté.
Les autres sont des bustes exprimant de façon réaliste la personnalité, la résolution de ces personnages. Seul Vassilios Anthopoulos (Skydra, 1998), qualifié de « Capitaine en chef des forces de résistance du Pont » (en fait de la partie occidentale), revêt la forme d’une statue en bronze, très sobre, en costume pontique, sans arme ni cartouchière, avec à l’arrière un bas-relief du monastère de Panagia Soumela dans son site d’origine. Il se présente davantage comme un symbole identitaire que comme un chef de guerre
[18].
Ces personnages, qu’ils soient emblématiques ou non, ont pour fonction de symboliser l’histoire-mémoire de l’Hellénisme d’Asie Mineure. Ils rejoignent en cela le Héros acritique ou pontique.
â—‹ Les cérémonies inaugurales et commémoratives
Ces monuments sont le siège de cérémonies d’inauguration, puis de commémorations, qui ont généralement lieu le 14 septembre ou le 19 mai conformément aux lois de 1994 et 1998. Elles sont décrites dans les périodiques associatifs tels que Pontiaki Estia, Pontiaki Lyra ou Pontiako Vima. Avant l’officialisation de ces journées par le Parlement grec, c’était la date de la fête nationale du 25 mars, qui était utilisée pour la cérémonie annuelle de commémoration, dans le cas, par exemple, du monument de Kallithea (1977).
Sont donc présents les deux ingrédients grâce auxquels fonctionne le droit au souvenir : « Une liturgie stabilisée et une participation protocolaire » (Barcellini S., 2001, p. 26). Chaque commémoration est bâtie en fonction de la même liturgie :
- cérémonie religieuse initiale, messe en souvenir des victimes, dans l’église la plus proche. À la suite d’une procession vers le lieu où a été construit le monument, procession à laquelle ont participé des membres de l’armée, de la police, de l’Église, outre les responsables de l’administration et des collectivités locales (mairie, préfecture, région), ainsi que des hommes politiques (députés, ministres,…), se déroule une nouvelle cérémonie religieuse du type Te Deum sur le site du monument.
- témoignages de personnes âgées ayant connu les massacres, déportations et le déracinement.
- discours de personnages officiels qui vont du Président de la République, le président ou vice-président du Parlement dans le meilleur des cas, pour l’inauguration du monument, au maire, député, préfet…
- dépôt de couronnes de fleurs et une minute de silence en l’honneur des victimes auxquelles le monument est consacré, hymne national joué par un orchestre militaire ou une fanfare locale.
- partie artistique plus ou moins développée : récitation de poèmes épiques, chants accompagnés à la lyre, danses populaires pontiques.
- réception le soir avec les personnalités et les membres des associations pontiques. Un spectacle de danses pontiques ou de théâtre peut également accompagner cette réception.
Très souvent une conférence par un historien ou un écrivain, connu pour ses publications sur l’histoire du Pont et de l’Asie Mineure, a lieu avant ou après la cérémonie, dans les locaux de l’association ou sur place.
L’organisation de cérémonies inaugurales revient à la préfecture –
via la mairie – avant qu’elle ne soit remise à chaque fois à l’association des réfugiés concernée. L’ancien schéma organisateur qui comprenait la préfecture, la police et l’armée n’est plus valable comme au cours des années 1960-1970. La police et l’armée sont actuellement presque toujours présentes aux cérémonies inaugurales, mais moins systématiquement aux cérémonies commémoratives. L’ordre du programme de la cérémonie commémorative est toujours géré par la préfecture et établi sur la base des disponibilités des personnes politiques invitées. D’autre part, les associations de réfugiés désirent bénéficier de la présence du plus haut niveau politico-administratif parmi leurs invités. Elles exercent une pression dans ce sens afin d’obtenir le plus possible une reconnaissance nationale à leur monument
[19].
La date d’inauguration du monument dépend de la fin des travaux de construction. C’est plutôt le deuxième temps, celui de la commémoration annuelle, qui s’avère être le plus important, car il constitue une répétition de la première cérémonie d’inauguration à la mémoire des victimes, et est récurrent. Le lieu de la cérémonie inaugurale, mais également commémorative, est l’espace se trouvant devant le monument. L’association systématique de la religion orthodoxe au rituel commémoratif est à mettre en relation avec l’identité des réfugiés d’Asie Mineure, encore plus imprégnée par l’orthodoxie que celle des Grecs de l’État-nation.
D’autre part, il serait utile de distinguer dans l’inauguration des monuments un acte symbolique (mémoire) et un acte politique. Dans le cadre de l’acte symbolique, les associations de réfugiés apparaissent comme gardiennes de la mémoire collective, mais ont besoin de l’aide de l’État, afin de tenir ce rôle dans le mécanisme de mémoire.
Quant à l’acte politique, il se déploie sur un double registre :
- à l’extérieur, le développement et la diffusion du mécanisme de mémoire (inauguration des monuments à la mémoire des réfugiés grecs d’Asie Mineure) se font par l’intermédiaire de l’image du pays à l’étranger, à travers les réseaux de sa diaspora (communautés grecques des États-Unis, d’Australie, du Canada etc.). Il est aussi l’objet de pressions politiques : construction des monuments à la mémoire des réfugiés grecs d’Asie Mineure dans les villes de Xanthi, de Komotini, de Mytilène, c’est-à-dire au contact frontalier immédiat avec la Turquie ;
- à l’intérieur, l’image mais également le prestige de l’État constituent un enjeu important aux yeux de ses citoyens. Par conséquent, la participation des représentants de l’État, élus et nommés, aux cérémonies inaugurales et commémoratives des lieux de mémoire, ainsi que l’implication réelle de ce même État (administration, financement, etc.), révèlent de véritables possibilités d’actions à connotation politique mais également sociale.
L’État gère ce mécanisme de mémoire à travers la production académique (universités, Archives nationales, Fondation nationale de la recherche grecque), la construction des monuments sur la totalité du territoire national, les manifestations culturelles et commémorations annuelles au niveau national et international (diaspora des États-Unis, du Canada, d’Australie, d’Allemagne etc.). Les participants protocolaires à ces cérémonies sont au nombre de sept : les présidents des associations, les maires, préfets, officiers de l’armée de rang élevé, le clergé local (métropolite, archimandrite…), les historiens universitaires prononçant une conférence, les députés et/ou ministres représentant l’État au plus haut niveau.
â—‹ Thématique des discours commémoratifs
Les discours d’inauguration et de commémoration, prononcés par des participants protocolaires, ont des thématiques récurrentes. Ils expriment la volonté d’honorer et de dire la reconnaissance des survivants et de leurs descendants aux héros et aux victimes des massacres. Ils expriment aussi la nostalgie des « patries inoubliables », la douleur du déracinement. Le Héros associe quasi systématiquement le résistant armé contre les troupes ottomanes ou kemalistes, et le gardien des frontières de l’empire byzantin, défenseur de l’Hellénisme et du christianisme étroitement associés. Le thème du génocide du peuple pontique est également central. Le thème de l’expédition des Argonautes, aller (la Toison d’Or) et retour (l’Échange des populations de 1923), est très souvent évoqué, d’autant plus qu’il permet d’embrasser l’ensemble de l’histoire pluri-millénaire du Pont de façon cyclique. La nécessité de conserver la mémoire de ces événements et des patries perdues, « le devoir sacré de la mémoire », celui de la transmettre aux jeunes générations, est évidemment évoqué en relation avec l’affirmation prétendant qu’un peuple sans mémoire est condamné à disparaître rapidement. La plupart des orateurs se défendent d’être nationalistes ou porteurs d’un nouveau nationalisme. Ils revendiquent seulement le droit au souvenir et le devoir de mémoire, et associent de plus en plus systématiquement Pontiques, Grecs d’Ionie et de Constantinople, Thraces, même si le monument est centré sur le Héros pontique.
Un des thèmes récurrents est la volonté de faire reconnaître une équivalence entre l’héroïsme des résistants pontiques (antartes) et ceux de la guerre d’indépendance et de libération de la Grèce de 1821-1830. La résistance héroïque de Sanda devrait être mise au même niveau que celle de Souli, de Misolonghi et d’Arcadie. La reconnaissance et le rétablissement de la vérité historique par l’État sont revendiqués très vigoureusement. C’est une réaction contre l’oubli, qui a trop longtemps caractérisé l’historiographie nationale à ce sujet.
â—‹ Les monuments porteurs de l’iconographie pontique et d’un récit de l’histoire-mémoire
On trouve, de façon récurrente, dans tous ces monuments des éléments de l’iconographie pontique (M. Bruneau, 2000), en dehors même du Héros ou Résistant pontique (Antartis), omniprésent. Se combinent le plus souvent plusieurs éléments de cette iconographie. Certains monuments, dédiés à l’« Hellénisme pontique » (Xyrolimni-Kozani) ou au génocide (Kastoria), rassemblent sur leurs bas-reliefs la quasi-totalité, ou du moins un très grand nombre, des symboles de l’iconographie pontique : aigle à une tête, Panagia Soumela, Frontistirio, navire Argo, lyre, résistants en zibka, profil de Mythridate ou d’Alexis Comnène sur une pièce romaine…
Il faut en fait voir ces monuments comme des vecteurs de l’iconographie et de l’identité pontique ou plus généralement de la mémoire des réfugiés, parmi d’autres, tels que les locaux associatifs centres culturels, les sanctuaires-monastères, les tavernes pontiques… Ces monuments sont présents dans les espaces publics des villes grecques, dans lesquelles habite une proportion non négligeable de réfugiés et surtout de descendants de ces réfugiés. Ils sont dus avant tout à l’action de leurs associations et des collectivités territoriales, mais aussi à l’appui décisif sur le plan financier de l’État grec qui a reconnu, soixante-dix ans après le déracinement, le droit au souvenir et le devoir de mémoire. Ils sont avant tout par leur présence et par les cérémonies commémoratives qu’ils permettent une ou deux fois par an la manifestation visible aux yeux de la population grecque de ce droit au souvenir et aussi à la différence. Ces monuments ont donc une double fonction de transmission de la mémoire et de l’identité des Grecs réfugiés au sein de la « mère-patrie ».
Il est frappant de constater que la grande majorité de ces monuments (plus de la moitié) est dédiée aux victimes et aux combattants pontiques (35), alors qu’une minorité (5 en tout) s’adresse à l’ensemble des réfugiés d’Asie Mineure. Les seuls monuments qui se réfèrent uniquement aux Grecs d’Ionie (16) se trouvent soit à Nea Smyrni (Estia) soit à Salonique (statue de Chrysostomos). Les Thraces et Cappadociens sont très peu représentés (2), à Salonique uniquement.
Les plus anciens de ces monuments sont des cénotaphes et stèles (1961-1972), des monuments dédiés exclusivement à la mémoire des victimes du génocide des Pontiques. Ce caractère de monuments aux morts est constant, mais ne se manifestera explicitement que rarement par la suite, surtout dans le monument de Nea Sanda dédié à Evklidis Kourtidis et aux 141 victimes nommées de l’« holocauste » de Sanda (1994). La thématique du Héros résistant pontique est également constante depuis 1977 (monument de Kallithea) jusqu’à 2001 (Kavala). Celle du génocide n’apparaît qu’en 1993 (Kilkis) et se développe dans les monuments les plus récents en particulier à Thermi (2002) et Kastoria (2001). Très peu de ces monuments (3 actuellement) montrent des scènes de violence liées au génocide. Dans les autres monuments, les massacres ne sont suggérés le plus souvent que de façon indirecte. En revanche, la thématique du déracinement, de l’arrachement aux « patries inoubliables », liée ou non au vaisseau Argo, est récurrente dans les bas-reliefs en bronze ou en marbre. La famille est également un thème récurrent, dans une majorité de monuments, essentiellement la famille pontique. L’éducation apparaît moins souvent en tant que telle. Par contre, elle est présente dans quelques bas-reliefs à travers le Frontistirio (lycée) de Trébizonde. L’orthodoxie est très souvent présente, soit à travers le personnage du pope accompagnant les réfugiés ou celui d’un métropolite acteur de premier plan (Chrysostomos, Chrysanthos, Karavanghielis), soit à travers la représentation fréquente d’une église ou d’un monastère (Panagia Soumela). Les « patries inoubliables » sont présentes dans tous ces monuments par les listes de régions, de villes et parfois de villages et, plus rarement par la présence de la carte de la « République du Pont » (Panorama, Xanthi, Kastoria) telle que revendiquée au moment de la formation de la Turquie moderne. La tonalité générale d’une partie de ces monuments (6, soit 10 %) est de concilier le devoir de mémoire de ces patries perdues et l’orientation des nouvelles générations vers un avenir pacifique et plein d’espoir, en Grèce, sur les territoires d’accueil. Les autres, c’est-à-dire la plupart, sont orientés uniquement vers le droit au souvenir et le devoir de mémoire. Cependant la présence fréquente du distique sur la renaissance de la Romania relie cette mémoire à un avenir supposé créateur et fécond.
Les trois bustes de Kapetanidis et les cartes du Pont se réfèrent à l’espoir de l’indépendance ou du rattachement à la Grèce de ce territoire dans les années 1920, avec une tonalité très nettement politique. La majorité des monuments s’en tient à une représentation de la résistance dans les montagnes, parfois de la vie rurale, ensuite du déracinement, et/ou du génocide. Des éléments iconographiques pontiques précédemment décrits sont donnés en plus ou moins grand nombre dans ces monuments sans qu’ils soient obligatoirement mis en ordre chronologique ou même logique. Cependant les bas-reliefs se présentent comme un récit de l’histoire des Grecs pontiques, à partir de l’expédition mythique des Argonautes à la recherche de la
Toison d’Or
[20]. Le seul monument qui comprend la totalité de ce récit, ou plutôt de ce métarécit (Chivallon C., 1999), avec tous les symboles iconographiques pontiques sur une vaste fresque sculptée en bas-relief est celui de Kastoria. C’est aussi le plus politique, puisqu’il comporte également un buste de Kapetanidis au-dessus d’une carte du « territoire du Pont revendiqué (1918-1922) »
[21]. Ce monument très récent (2001) représente un cas extrême dans le corpus existant.
Le monument récent de Agia Varvara (2002) représente une façon beaucoup plus distanciée et non-nationaliste de traiter la mémoire pontique, à partir uniquement de symboles surtout religieux (croix byzantine, porte de Panagia Soumela, candélabre) et culturels (lyre), le fusil et le sabre étant les seuls signes de la résistance et du conflit armé. La porte est ouverte sur l’avenir, sans allusion à un « retour » éventuel. Deux autres monuments (Florina, Aspro Pyrgo) présentent même la lutte armée des résistants pontiques comme un fait du passé désormais révolu, le thème central étant l’avenir. Huit monuments seulement manifestent clairement cette orientation vers l’avenir, l’espoir d’une vie meilleure, la création d’une nouvelle culture en Grèce. Cependant l’installation sur les territoires de l’accueil n’est jamais traitée en tant que telle.
Aucune des inscriptions ni aucun des textes gravés sur ces monuments ne comporte de mention explicite aux Ottomans ou aux Turcs, ni de qualificatif ou d’épithète les concernant. Ce fait est remarquable, si on se réfère, par comparaison, aux plaques et monuments, lieux du souvenir de la seconde guerre mondiale en France (Barcellini S., Wieviorka A., 1995), qui, eux, mentionnent explicitement les Allemands, les nazis ou les miliciens avec souvent des qualificatifs hostiles : « barbares, hordes, traîtres… ». Les allusions à la barbarie des troupes kemalistes n’apparaissent éventuellement que dans les discours prononcés lors des cérémonies commémoratives.
Les monuments étudiés ici sont, à côté des périodiques associatifs, de la littérature historique et des récits de témoins, l’un des porteurs essentiels de ce que P. Ricœur (1985) appelle « l’identité narrative », liée à une mise en récit de la communauté de ces Grecs pontiques ou plus généralement des Grecs d’Asie Mineure. Cependant les Pontiques ont le corpus iconographique et identitaire le plus riche, qui se différencie très nettement de celui des autres réfugiés. Il se nourrit de leur mémoire et l’alimente en même temps ; il permet la construction d’un métarécit. Bien qu’ils ne soient pas statistiquement les plus nombreux, ils dominent la scène identitaire et mémorielle, comme on a pu le constater tout au long de cet article.
Monuments à la mémoire de l’Hellénisme d’Asie Mineure (Ionie, Pont, Kappadoce, Thrace Orientale) (1968-2002)
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Barcellini S., Wieviorka A., Passant, souviens-toi ! Les lieux du souvenir de la Seconde Guerre mondiale en France, Paris, Plon, 1995, 523 p.
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Barcellini S., « Les politiques de la mémoire, du droit au souvenir au devoir de mémoire », in La mémoire entre histoire et politique, Cahiers français, n° 303, 2001, Paris, La Documentation Française, p. 24-27.
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Bruneau M., « Les monastères pontiques en Macédoine, marqueurs territoriaux de la diaspora », in Les Grecs Pontiques, Bruneau M. (dir.), Paris, CNRS-Éditions, 1998, p. 213-228.
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Bruneau M., « Du Pont à la Macédoine : les grands monastères pontiques marqueurs territoriaux d’un peuple en diaspora », in Les Territoires de l’identité, le territoire, lien ou frontière ?, Paris, l’Harmattan, coll. « Géographie et cultures », 1999, p. 161-172.
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Bruneau M., « De l’icône à l’iconographie, du religieux au politique, réflexions sur l’origine byzantine d’un concept gottmanien », Annales de Géographie, n° 616, 2000, p. 563-579.
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Charalampidis M., Fotiadis K., Pontioi, dikaioma sti mnimi, Thessalonique, Irodotos, 1987, 108 p.
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Chivallon C., « Informer le regard sur la ville, Bristol (GB) et la mémoire de l’esclavage », Annales de la Recherche Urbaine, n° 85, 1999, p. 1-8.
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Choay F., L’allégorie du patrimoine, Paris, Seuil, 1992, 273 p.
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Enepekidis P., Genoktonia ston Evxino Ponto, Evxinos Leski, Thessalonique, 1996, 267 p.
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Fotiadis K., « I genoktonia ton Ellinon tou Pontou », B’Pankosmio Synedrio tou Pontiakou Ellinismou, 31 juillet-7 août 1988, Thessalonique, p. 273-287.
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Halbwachs M., La mémoire collective. Édition critique, Paris, Albin Michel, 1997, 295 p.
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Hirschon R., Heirs of the Greek Catastrophe, the social life of Asia Minor Refugees in Piraeus, Oxford, Clarendon Press, 1989, 280 p.
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Levkoma Estias Neas Smyrnis 1930-1980, Athènes, 126 p.
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Miliori N. E., I Mikrasiatiki Paradosi kai i neoteres genees, Athènes, ek. Enoseos Smyrnaion, 1969, 29 p.
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Sakka G. I., To istoriko tis anegerseos tou Panpontiakou Iroou, Athènes, 1979, 126 p.
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Wieviorka A., Déportation et génocide, entre la mémoire et l’oubli, Paris, Plon, 1992, 506 p.
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â–¡
[*]
Ce travail fait partie d’un Contrat d’objectif (2001-2002) « Lieux, Territoires, Mémoire » attribué par le ministère de la Recherche à la Maison des Sciences de l’Homme d’Aquitaine (Bordeaux).
[1]
Au sens défini par P. Nora : « Unité significative, d’ordre matériel ou idéel, dont la volonté des hommes ou le travail du temps a fait un élément symbolique d’une quelconque communauté. »
[2]
Cette mémoire c’est « l’avènement à une conscience historique d’une tradition défunte, la récupération reconstructrice d’un phénomène dont nous sommes séparés, et qui intéresse le plus directement ceux qui s’en sentent les descendants et les héritiers ; une tradition que l’histoire officielle n’avait nullement éprouvé le besoin de prendre en compte parce que le groupe national s’était le plus souvent construit sur son étouffement, sur son silence, ou parce qu’elle n’avait pas affleuré comme telle à l’histoire ». Il s’agit bien d’une « tradition que ces groupes, désormais en voie d’intégration à l’histoire nationale, éprouvent le besoin urgent de reconstituer avec les moyens du bord, des plus sauvages aux plus scientifiques, parce qu’elle est constitutive de leur identité » (P. Nora, 1997, p. 704).
[3]
« Le monument ou la plaque, et surtout leurs inscriptions lapidaires, sont l’interface entre les microsociétés qui les ont conçues et la population globale à laquelle ils s’adressent. Ils sont la trace visible, permanente, ostentatoire que les acteurs ont inscrite dans le paysage. Des buttes témoins placées par des hommes témoins dans l’espoir que la pérennité de la pierre assurera celle du souvenir ».
(Barcellini S., Wieviorka A., 1995, 503)
[4]
Notre enquête a porté sur une soixantaine de ces monuments (58), inaugurés entre 1961 et 2002, dans les agglomérations d’Athènes-Le Pirée (27), de Salonique (15), dans les villes de Veroia, Naoussa (3), Drama, Nea Sanda (2), Kozani (2), Kastoria, Florina, Kilkis, Kavala, Nea Moudania, Skydra, Xanthi qui sont des villes de Macédoine et de Thrace. D’après notre estimation, il s’agit des trois quarts des monuments actuellement (2001) construits en Grèce. Manquent dans notre échantillon ceux qui se trouvent sur le site des monastères, surtout Panagia Soumela et Saint Georges Peristereota, ainsi que ceux qui sont dans des localisations plus isolées et éloignées : Mytilène, Volos, Komotini.
[5]
Cette date du 14 septembre 1922 est celle de l’abdication du roi Constantin et de sa fuite en Italie, tandis que l’armée turque de Kemal était entrée dans Smyrne le 9 septembre et qu’un comité révolutionnaire s’était constitué à Mytilène les 11-12 septembre, organisant le rapatriement de ce qui restait de l’armée grecque d’Asie Mineure et préparant l’installation d’un gouvernement militaire de salut national. Cette date est également celle du début de l’incendie de Smyrne qui dura trois jours. C’est donc une date symbolique représentant la défaite définitive de l’armée, sa déroute, l’incendie de Smyrne et les massacres qui ont accompagné le départ forcé de la population grecque de cette ville et de sa région.
[6]
C’est la date du débarquement de Kemal Atatürk à Samsoun, marquant le début d’une série de massacres, considé