2003
Vingtième siècle
Propagande et communication politique dans les démocraties européennes (1945-2003)
Lionel Jospin et la campagne de 2002
Erreur de communication ou erreur politique ?
Jean-Pierre Esquenazi
[*]
Les actes politiques, dans le cadre d’une campagne électorale, obéissent à des règles précises : les politiciens doivent représenter un parti, exprimer sa position, promettre une vie meilleure. Ces trois actes (représenter, exprimer, promettre) organisent le discours de tout candidat à l’élection. Pour la campagne de 2002, ils s’inscrivent dans le contexte d’une crise du politique, où la communication politique n’apparaît plus comme un acte nécessaire, distinct de l’activité politique, mais s’ajoute à celle-ci. L’échec de Lionel Jospin à l’élection présidentielle s’éclaire singulièrement si l’on examine ses actes de parole dans ce contexte. Le candidat Premier ministre a tout simplement ignoré les règles constitutives du jeu politique : refus de représenter, expression de soi, promesses confuses et vagues ont marqué sa campagne.
Political acts in an election campaign follow precise rules : politicians have to represent a party, express their position, promise a better life. These three acts (represent, express, promise) organize the discourse of any candidate running for election. For the 2002 campaign, they were part of the context of a political crisis in which political communication does not come across as a necessary art, distinct from political activity, but adds to it. Lionel Jospin’s failure in the presidential election can be seen clearly by examining his speech acts in this context. The candidate Prime Minister simply ignored the constitutive rules of the political game : refusal to represent, expression of self, and confused and vague promises marked the campaign.
L’échec de Lionel Jospin, le 21 avril 2002, a souvent été attribué à une stratégie de communication défaillante. Vision sans doute erronée qui réduit le discours politique à un acte de communication. Tout suggère, au contraire, que l’échec du candidat socialiste résulte de deux données : le refus de se présenter d’abord comme candidat ensuite comme socialiste.
L’échec de Lionel Jospin aux élections présidentielles ne peut que surprendre, non tant ceux qui ont vécu la campagne présidentielle, que ceux qui, en janvier ou en février 2002, examinaient la position du Premier ministre dans le champ politique : ses succès, la considération générale dont il disposait encore et ses scores dans les sondages conduisaient à prévoir, sinon son élection, du moins sa présence sans problème au second tour. Que s’est-il passé ? Je vais tenter de montrer que l’explication se trouve dans le discours du candidat Jospin : celui-ci aurait gravement offensé la logique de ce qu’est un discours électoral en démocratie. Le public citoyen aurait sanctionné un manquement aux règles démocratiques discursives élémentaires. Bien meilleur connaisseur des préceptes républicains que l’on ne pourrait le croire, le peuple électeur a été, me semble-t-il, blessé ou choqué par une conduite rhétorique il est vrai ignorante de principes pourtant manifestes (ce qui ne signifie pas, bien sûr, que chaque téléspectateur ait toujours raisonné son refus ou son malaise).
Défendre cette thèse implique qu’il existe des règles du discours politique, ou, pour le dire plus précisément, que les actes de discours politique sont l’objet d’une régulation sociale. Je postulerai donc que les actes de discours politiques sont contraints par des règles relativement strictes. Je commencerai par rappeler quelle cohérence les gouverne, avant de m’intéresser à la situation particulière du politique dans la France actuelle, marquée par l’idée de la « crise du politique ». Enfin, j’analyserai trois interventions de Lionel Jospin à la télévision lors de la campagne présidentielle en montrant comment celles-ci ignorent fâcheusement la logique du discours d’un candidat à la Présidence.
Mon travail postule que le public a été sensible à ce manquement. Je le considère comme un public de connaisseurs
[1], qui a vécu de nombreuses campagnes présidentielles, qui possède une bonne compétence de la fonction des actes de discours politiques et qui est capable, non seulement d’y être sensible, mais aussi de les apprécier, de les évaluer, bref de les valider ou de les écarter. De ce côté, je n’apporterai aucune preuve, n’ayant pas conduit d’enquête auprès des militants de gauche sur leurs souvenirs de campagne et leurs analyses de l’échec de Lionel Jospin. Mon analyse du discours du candidat n’aura donc le statut que d’une hypothèse. Il reste – et ce n’est pas rien – à remonter à la source électorale, en mettant notamment – mais pas seulement – l’accent sur ses déclarations à la télévision.
â—¦ La scène du politique
La situation des politiciens en démocratie dépend essentiellement du fonctionnement de ce système de gouvernement. Il nous faut donc commencer par évoquer sa structure. L’analyse de Claude Lefort demeure, de ce point de vue, la plus claire. Nous allons reprendre ici sa démonstration dont les éléments principaux se trouvent dans ses
Essais sur le politique
[2].
La démocratie se distingue des autres régimes dans la mesure où elle refuse l’incarnation du pouvoir. Elle n’a besoin ni d’un prince ni d’un secrétaire général du parti pour se concrétiser. Tout au contraire, le pouvoir institue en démocratie un lieu dont la vacuité est le trait permanent. Ce lieu constitue une figure symbolique de la société qui s’en trouve dédoublée. Elle est à la fois réelle et représentée symboliquement en cet espace irréductiblement public. Cet écart entre symbolique et réel, par définition irrémédiable, impose sa loi au fonctionnement des institutions de la démocratie. Il définit par exemple le statut des politiciens, qui doivent passer de la société « réelle » à la société « symbolique » et occuper provisoirement ce lieu de l’exercice du pouvoir pour devenir la manifestation publique de l’autorité.
Il résulte de cette définition deux séries de conséquences essentielles. Je ne m’attarderai pas sur la première, supposant un devoir de liberté du citoyen, qui doit pouvoir décider lui-même de ses propres choix, notamment politiques. La seconde concerne le mode d’occupation du pouvoir à travers l’institutionnalisation du conflit : la venue au pouvoir est déterminée par une compétition réglée dont le principe général est l’élection. Quels que soient ses règlements propres, cette épreuve conduit à l’élaboration d’une scène du politique, qui possède deux caractères principaux :
- Premièrement, elle s’entremet entre la société réelle et la société symbolique (le lieu par définition vide de l’exercice du pouvoir). D’un côté, elle a une fonction iconique en composant une image de la société réelle, de ses divisions, de ses conflits, de ses luttes. Mais, en même temps, elle est tournée vers la société symbolique, puisque son rôle essentiel est de donner à ceux qui veulent occuper le lieu du pouvoir les moyens de faire connaître leurs desseins.
- Deuxièmement, elle est un lieu fondamentalement discursif. Les acteurs politiques s’y manifestent par la parole, afin de recueillir les suffrages populaires. Aussi le politique est-il défini, de façon primordiale, par des actes de langage. Il n’est pas question d’ajouter au politique de la communication puisque celle-ci fait partie de la définition de celle-là. Comme nous le verrons, l’idée actuelle que les acteurs du politique se font de la communication est le symptôme d’un dysfonctionnement de la scène du politique. Parce que faire de la politique, c’est d’abord convaincre du bien-fondé de ce que l’on fait, le politicien n’existe que dans la mesure où il s’exprime.
Les traits constitutifs de la scène politique induisent le type de tensions auxquelles elle est soumise. La première tient à l’éventuelle justesse de l’image qu’elle propose des divisions entre les différents groupes sociaux : pour fonctionner correctement, elle doit assurer une représentation convenable des divisions et des rapports de force au sein de la société. L’augmentation de l’abstention dans les dernières élections reflète sans doute le fait que de nombreux Français ne se sentent pas représentés sur la scène politique. La question de l’homologie, selon le terme de Bourdieu, concerne la crédibilité des débats politiciens pour l’opinion publique. Cette difficulté a rarement été aussi bien décrite que par le sociologue dans son article, paru en 1981, sur « La représentation politique
[3] ». Il y montre combien tout acte de langage politique est produit par la structure de ce que l’auteur du
Sens pratique préfère nommer le « champ politique » (la « scène » politique de Lefort). Mais il ne peut être validé que dans la mesure où la société réelle le reconnaît comme approprié à la situation sociale. Aussi la réussite des discours politiques dépend de « l’homologie entre la structure du théâtre politique et la structure du monde représenté, entre la lutte des classes et la forme sublimée de cette lutte qui se joue dans le champ politique
[4] ».
Seconde source de tension, la double visée du discours politique. Celui-ci, qui est d’abord la manifestation de la doctrine du parti, est « toujours subordonné en fait à la logique de la conquête du pouvoir
[5] ». Il doit s’adresser à ses partisans immédiats et aussi convaincre l’ensemble des électeurs. Alors que la légitimité des politiciens n’est assurée que dans la mesure où ils se présentent en porte-parole d’un courant social particulier (de ce point de vue, ils s’opposent aux autres politiciens au nom d’un groupe ou d’une classe précise), ils aspirent dans le même mouvement à représenter la société tout entière en s’installant au lieu du gouvernement. Ils doivent dès lors prouver que la perspective singulière qu’ils incarnent profitera au corps social dans son ensemble.
L’on comprend que la personnalité des acteurs politiques joue un rôle capital : il faut des individualités bien trempées pour surmonter ce double jeu instituant l’activité politique. En outre, comme souligne Bourdieu, ces acteurs doivent sans cesse faire la preuve d’une sincérité sans faille vis-à-vis de leurs engagements. La « distance au rôle », comme dirait Goffman doit être réduite au minimum et l’adhésion au jeu politique entière. Le sens de « l’authenticité » politique peut être éclairé par l’analyse arendtienne de l’action en tant que pratique langagière
[6], qui montre que l’engagement, pour un acteur du politique, est d’abord un engagement vis-à-vis de sa propre parole. Il s’agit pour lui d’adhérer à son propre dire, ou plus exactement de paraître y adhérer, puisque l’espace public est un espace d’apparences.
Il ne faut pas, par une déduction hâtive, se dépêcher de conclure de cette dernière remarque, que le jeu politique n’est que représentation ou illusion. La parole de l’homme politique, dans ce théâtre des apparences, ne vaudrait que dans la mesure où elle convainc l’électeur, de la même façon que le comédien n’est apprécié qu’à travers une interprétation d’un texte qui le dépasse. Au contraire, il faut comprendre que le politicien ne devient sujet du discours politique qu’à travers sa profération qui l’engage et qui, littéralement, l’engendre en tant que politicien. L’homme ou la femme politique sont effectivement des acteurs, mais des acteurs qui ne peuvent s’absenter du personnage qu’ils interprètent. S’il n’est pas toujours sincère, il devient le prisonnier de la sincérité nécessaire qu’il doit afficher. Sa sincérité, en d’autres termes, est l’effet de son discours. L’homme politique est l’acteur unique dont le rôle est d’exprimer un monde ou une vision du monde, un « projet de société », un « programme », qui le définit autant qu’il est défini par lui
[7]. Ceci est une autre manière de marquer ce que nous constations plus haut, à savoir que le politicien est voué à la communication.
â—¦ Les actes de discours politique
Ce court panorama nous permet de définir la nature des actes de discours accomplis par le politicien. Rappelons d’abord que la définition du jeu politique en impose les lois. Les politiciens ne peuvent passer outre à la loi commune. Ils sont soumis aux mêmes contraintes qui obligent l’enseignant à faire un cours dans sa salle de classe, non à y raconter sa vie ou à prêcher une quelconque « bonne parole ».
Nous avons vu que le politicien n’est légitime que s’il est un porte-parole : ses déclarations ont donc, premièrement, une fonction de représentation. Celle-ci peut ne pas être signifiée explicitement, elle n’en est pas moins une condition de possibilité du discours. La parole politique est donc, d’abord, l’affirmation d’une appartenance partisane.
Bien sûr, le politicien ne peut se contenter de dire « je suis membre de tel parti » et se rasseoir. Il lui faut exprimer la doctrine ou les idées de son parti. Le second acte de langage qu’il accomplit est donc un acte d’expression. La parole politique manifeste une vision qui est celle du parti auquel appartient l’acteur politique. Entre la doctrine et le porte-parole, le rapport est double. L’expressivité du second permet à la première de s’incarner en un sujet particulier. En retour, celle-ci autorise celui-là à se constituer en tant que sujet du politique. Sa capacité à « faire voir qui il est
[8] » s’identifie à son talent à donner corps au projet du parti
[9]. Il est certain que représentation et expression sont en l’occurrence, intimement liées. En exprimant un dessein politique, l’acteur politique doit représenter la position de ceux qui soutiennent son parti.
Ces deux actes initiaux sont dédiés, en premier lieu, aux individus qui sont ou se sentent représentés par le discours. Mais celui-ci, dans la mesure où il s’adresse également à l’ensemble des citoyens, constitue en outre une promesse. De ce second point de vue, en effet, la parole politique se transforme en engagement. La doctrine exprimée forme, assure le politicien, le meilleur projet de société possible pour l’ensemble de la population, et non plus seulement pour ses premiers partisans. La promesse dont il s’agit est donc promesse d’universalité. Chaque dessein politique doit apparaître comme une entreprise profitable à chacun et à tous.
Les différents modes de réaction au discours politique confirment ce caractère triple des actes de discours accomplis. Ainsi peut-on estimer qu’un politicien exprime la vision d’un parti tout en s’écartant des préoccupations de ses adhérents et sympathisants. Les jugements sur ses actes d’expression et de représentation pourraient donc différer. On peut encore juger qu’une parole politique se réduit à une posture cohérente mais étroite : on pourrait tenir pour heureux ou réussis les actes de représentation et d’expression effectués, tout en jugeant ses promesses peu crédibles. On entend, par exemple, souvent dire qu’Arlette Laguiller représente justement les aspirations des défavorisés, tout en déniant à son projet la moindre efficacité pour l’ensemble de la société.
â—¦ La « crise du politique »
La campagne des dernières élections présidentielles françaises s’est déroulée dans une atmosphère particulière. L’on répétait un peu partout que la France vit une « crise du politique » touchant l’ensemble du personnel politique. Seul Lionel Jospin, au moins pendant les premières années de son ministère, par son « intégrité », sa « rigueur » et sa « méthode », aurait su échapper à ces critiques. Cependant, certains événements, au cours de l’année 2001 (la crise corse, le remplacement de Claude Allègre, les problèmes d’application des 35 heures, etc.) ont entamé cette crédibilité durement conquise. Aussi l’ambiance de « crise du politique » rongeait à nouveau le pays quand le Premier ministre s’est engagé dans la campagne.
Avant d’analyser ses attitudes, examinons d’abord la signification de ce terme : que voulons-nous dire quand nous parlons de « crise du politique » ? Remarquons, tout d’abord que cette notion n’est pas liée à certains jugements négatifs exprimés à propos d’hommes ou de discours politiques. Le refus par un électeur de gauche de croire qu’une politique économique libérale puisse être « bonne pour la France » signifie simplement que cet électeur ne valide pas la promesse représentée par cette politique. La crise du politique ne vise pas les jugements sur les promesses des politiques. Elle touche aux conditions de possibilité de l’évaluation des discours politiques comme promesses. Il y a crise quand ce discours ne peut plus être interprété comme une promesse de monde meilleur, avec laquelle on peut ou non s’accorder, mais qui reste pour l’interprète une vision politique.
Quand il y a crise du politique, la scène politicienne ne parvient plus à jouer de façon acceptable le rôle pour lequel elle est destinée, celui de permettre le choix d’un acteur politique pour occuper pendant une durée donnée le lieu du pouvoir. Cette rupture de croyance se produit, nous dit Pierre Bourdieu, quand l’homologie entre cette scène et l’espace social cesse d’être acceptable : « C’est cette homologie qui fait que […] les professionnels donnent satisfaction par surcroît aux intérêts de leurs mandants et que les luttes des représentants peuvent être décrites comme une
mimésis politique des luttes des groupes ou des classes dont ils se font les cham-pions
[10]. » Les raisons d’un tel décalage sont classiques : soit la pièce n’intéresse pas, soit les acteurs sont mauvais.
Dans le premier cas, la structure du ou des conflits représentés échoue à figurer les situations réelles des acteurs sociaux. Ceux-ci ne se sentent pas représentés sur la scène publique et les citoyens ne valident pas les actes de représentation que doivent assumer les acteurs politiques. Ces décalages se produisent quand l’expression des projets par les candidats à l’élection ne rencontre pas les aspirations des groupes sociaux qu’ils prétendent représenter. La multiplication des candidatures à l’élection présidentielle à la gauche de l’échiquier politique révèle sans doute le symptôme d’une crise de ce type qui touchait, à l’orée de l’année 2002, l’électorat le moins sensible à la doctrine libérale. C’est parce que certaines positions cruciales de la scène politique restaient inoccupées que de nombreux postulants se sont déclarés pour tenter de combler les vides.
Le second cas est lié au défaut d’engagement des acteurs. Nous l’avons vu, les acteurs politiques ne sont acceptés que s’ils paraissent sincères. Tout défaut en la matière se traduit immédiatement par la conviction que seul le théâtre politique, ses enjeux et ses bénéfices, les intéressent : l’acteur politique devient un postulant aux bénéfices du pouvoir au lieu de rester un candidat aux suffrages des électeurs. C’est ici, en raison de l’insuffisance de « l’interprétation » de leurs rôles par les acteurs, que la scène politique est déclarée en crise. Mais le résultat est le même : les citoyens pensent ne pas être représentés sur la scène politique. La multiplication des affaires du côté de la mairie de Paris ou l’exemple malheureux du slogan de la « fracture sociale », n’encourageaient certainement pas l’électorat de droite à croire en la sincérité du prétendant Chirac. Quant aux autres candidats de droite (Alain Madelin, François Bayrou), l’on ne savait pas très bien s’ils étaient intéressés par le goût du pouvoir ou par un engagement effectif dans une cause politique. Jean-Marie Le Pen, dont l’authenticité ne pouvait guère être mise en doute, avait beau jeu de mentionner les « jeux politiciens » et « l’arrivisme » des dirigeants de la droite classique.
La « crise du politique » se produit dès que l’espace public du politique cesse d’être arrimé solidement à la société réelle. Il se produit alors une distorsion qui fait apparaître les actes de langage accomplis par les politiciens comme des actes gratuits. Il semble également que ces derniers ne font plus que de « la communication » au lieu de faire de la politique. Ce diagnostic est paradoxal, nous l’avons vu. De fait, la politique est une forme singulière de communication et les acteurs politiques cesseraient de l’être s’ils ne faisaient pas de la « communication ». Mais dans la mesure où la rhétorique politicienne n’atteint plus les réalités de la vie sociale, il semble que les mots prononcés sur la scène du politique ne sont là que pour mettre en valeur ce que l’on pourrait appeler des « comédiens » du politique. On peut en conclure qu’il n’y a pas de mauvaise communication politique, mais plutôt des actes de langage politiques ratés, que les citoyens refusent de valider.
â—¦ Lionel Jospin en campagne
C’est dans ce contexte que Lionel Jospin entre explicitement dans la bagarre électorale à la fin février 2002. Il pense échapper à la « crise du politique » et parvenir à rapidement prouver qu’il est au-dessus du lot. Ce climat dure pendant près d’un mois durant lequel il intervient en particulier dans les journaux télévisés de France 2 le 21 février, de TF1 le 3 mars et de F3 le 19 mars. Nous allons examiner ses principales réponses lors de ces interventions et montrer qu’elles contreviennent aux règles constitutives des actes de parole politique. Le candidat Jospin va transgresser leurs axiomes logiquement et pragmatiquement : il refuse non seulement de se soumettre à la grammaire propre du discours politique, mais paraît également ne tenir aucun compte de la situation politique française du moment. Ces fautes concernent d’abord la loi de la représentativité à laquelle il dédaigne de se soumettre. Nous verrons ensuite que sa présentation personnelle manifeste une incompréhension de la situation de l’acteur politique en période d’élection. Enfin, sa conception du débat social contemporain, et donc de la structure des rapports de force idéologiques en 2002, révèle une posture de résignation sociale bien loin, semble-t-il, des attentes de l’électorat, et surtout ignorante des clivages de la société française.
1) Le refus de représenter
Le 21 février, deux jours après avoir annoncé sa candidature, Lionel Jospin vient sur les plateaux du journal télévisé de France 2 et y fait une déclaration surprenante :
– « Je suis socialiste d’inspiration mais le projet que je propose au pays, ce n’est pas un projet “socialiste”… »
– « Comment le définiriez-vous ? »
– « Je pense qu’il est une synthèse de ce qui est vraiment nécessaire aujourd’hui c’est-à-dire la modernité… »
Le candidat du parti socialiste refuse de se dire « socialiste », préférant se dire « moderne ». Cette déclaration, impossible en 1995 quand Lionel Jospin fut difficilement désigné pour représenter le parti socialiste aux élections présidentielles, semble encore étrange en 2002 de la part d’un candidat qui tient sa légitimité, non de sa position de Premier ministre, mais de son investiture par le même parti, sans compter les 20 % à 30 % de Français qui, bon an mal an, votent socialiste.
Sur TF1, une dizaine de jours plus tard, Lionel Jospin donne une version apparemment plus acceptable par les électeurs de gauche de ce synthétisme moderne :
– « Les électeurs de gauche savent que je suis socialiste. Ils savent que je dirige depuis 5 ans une majorité plurielle. C’était peut-être au centre de cette majorité qu’il fallait me situer. À partir de cette inspiration nous devons moderniser les moyens de notre action, nous devons prendre en compte l’évolution du monde tel qu’il est et c’est ça qui justifie que nous nous adressions à l’ensemble des Français, pas seulement à certaines catégories de Français. »
Lionel Jospin réduit ici l’éventail politique à celui de la majorité qu’il a dirigée entre 1997 et 2002. Il s’en proclame le « centre » et affirme à nouveau qu’il incarne, non un socialisme libéral, un socialisme généreux ou toute forme de socialisme, mais le parti qui « modernise ». Le 19 mars, sur France 3, le candidat persiste à intituler « modernité » le « parti » qu’il représente :
– « Ce que je veux faire c’est avoir une France moderne qui trouvera sa place dans la globalisation, qui l’améliore tout en étant une France juste. » [On notera le début d’opposition entre « globalisation » et justice sur laquelle nous reviendrons.]
On aurait pu concevoir que Lionel Jospin se réclame d’un parti socialiste modernisé, ou de la part moderne du socialisme. Mais il est très étonnant de l’entendre décliner l’appellation « socialiste » et lui préférer celle de « moderne ». Il refuse de se situer sur la scène du politique, scène où chaque acteur doit marquer sa représentativité en nommant son parti et le projet qu’il défend, sinon en se plaçant au centre comme « le candidat moderne ».
On comprend facilement les effets de cette résistance à la logique élémentaire du jeu politique. Les électeurs qui se sentaient plus ou moins représentés par Lionel Jospin, qui éprouvent de la sympathie pour le projet socialiste, ne peuvent qu’être surpris ou blessés par cette déclaration. Et les électeurs de l’autre camp découvrent avec surprise leur adversaire qui refuse de s’appuyer sur ses propres valeurs et d’assumer son parcours de porte-parole socialiste.
On peut s’interroger sur la signification du terme de modernité tel que l’emploie Lionel Jospin dans la situation électorale. Notons tout d’abord qu’il implique immédiatement une relation hiérarchique entre deux valeurs, la « modernité » et le « conservatisme » : il est évidemment avantageux d’être moderne et préjudiciable d’être un conservateur. La vision qu’offre Lionel Jospin du champ politique consiste à présenter deux offres inégales, dont l’une est en quelque sorte inévitable, parce que « naturellement » supérieure à la seconde. Cette vision s’oppose à celle, habituelle, d’un ensemble de projets politiques jugés par les électeurs sur leur capacité présumée à affronter la réalité sociale.
À première vue, le terme semble peu différenciateur : qui osera ne pas se dire moderne ? En même temps, dans la situation contemporaine, le terme connote assez précisément un ensemble à la fois vaste et flou comprenant les nouvelles technologies, la nouvelle économie, la nouvelle télévision et, inévitablement, la globalisation. Revendiquer la modernité, c’est de façon assez claire se situer à l’intérieur de ce courant, sans le préciser tout à fait. Le caractère vague de notre énumération désigne assez la difficulté à définir ce que signifie réellement la modernité. Que veut alors vraiment dire Lionel Jospin en se référant à la modernité ?
Il me semble que la réponse à cette question se trouve dans la réponse du candidat à la question d’un journaliste de France 2 sur sa candidature finalement tardive :
– « Il fallait que je conduise ma tâche de chef de gouvernement au moins jusqu’à la fin de la session parlementaire… »
Ce « devoir », que Lionel Jospin s’est donné à lui-même, a été maintes fois rappelé avant la campagne, surtout par les plus proches de ses collaborateurs. On a, par exemple entendu François Hollande, Premier secrétaire du PS, expliquer de cette façon le retard dans la déclaration de candidature. Passant du rôle de Premier ministre à celui de candidat à la présidence de la République, Lionel Jospin demeure « moderne » : si modernité il y a, elle doit être recherchée dans celle qu’il a incarnée pendant cinq ans à l’hôtel Matignon. Lionel Jospin est ici sa propre référence. S’il représente quelque chose ou quelqu’un, il s’agit du mode de gouvernement qu’il a lui-même instauré en 1997 (de ce point de vue, le « lapsus » prononcé au milieu des journalistes, où il dépeignait Jacques Chirac comme le contraire d’un « moderne », un candidat vieux jeu, témoin d’un passé reculé, est parfaitement précis).
Le candidat Jospin n’a pas jugé utile d’affirmer sa représentativité à travers le projet qu’il présentait. On peut même dire que ce dernier induisait une contradiction avec sa situation dans le champ. Tout s’est donc passé comme si, pour Lionel Jospin, les relations d’homologie entre la scène politique et les rapports de force au sein de la société réelle pouvaient être négligées. Pour le dire peut-être plus simplement, il a refusé d’accepter d’être un porte-parole, comme n’importe quel acteur politique. Il a même voulu attirer l’attention sur sa différence avec ses concurrents du parti socialiste. Ainsi déclare-t-il avec un sourire sur France 2 :
– « J’aime beaucoup Dominique Strauss-Kahn ou Henri Emmanuelli, mais vous avez remarqué que ni Dominique Strauss-Kahn ni Henri Emmanuelli ne sont candidats à l’élection présidentielle. C’est autour des cinq engagements que j’ai proposés aux Français hier, autour d’une volonté de synthèse et de rassemblement que je conduirai cette campagne. »
De cette attitude, très logiquement, naît une compréhension singulière de ce qu’est un citoyen. Le principe démocratique repose sur l’idée que l’électeur juge l’engagement des différents candidats et détermine lequel d’entre eux le représente d’une façon optimale. Mais dans la mesure où Lionel Jospin ne se déclare pas le représentant d’un mouvement associé à une doctrine, il lui semble que c’est aux électeurs et non à lui de s’engager :
– « Les responsables politiques ne peuvent pas agir seuls. Ils doivent rechercher le bien public. Ils doivent proposer je ne dis pas un modèle, mais une façon d’être et de vivre ensemble. Mais en même temps si les Français et les Françaises ne prennent pas leurs responsabilités, pas seulement la responsabilité des politiques mais la responsabilité des citoyens, nous ne pouvons pas agir. Le destin collectif de la France doit passionner les Français eux-mêmes. » (TF1)
Comme si la modernité du candidat induisait non pas une alternative, mais une charge ou un devoir pour les électeurs. Le candidat a proposé son mode de gouvernement comme son unique référence. Il a fait ce qu’il avait à faire ; aux citoyens de désormais respecter leurs obligations. Le candidat n’est plus celui qui s’engage devant les citoyens mais celui qui observe les citoyens s’acquitter de leurs responsabilités. Dans cette perspective, ce sont les premiers, et non les seconds, qui doivent « faire voir qui ils sont » en mettant le bulletin approprié dans l’urne. Aussi est-il clair que tout échec du candidat serait imputable aux électeurs
[11] : tout se passe comme si la logique expressive du candidat Jospin conduisait à une inversion de la relation entre les citoyens et les acteurs du politique.
2) Un homme qui n’a rien à prouver
Comme Hannah Arendt l’a précisément décrit et montré, l’espace public est ce lieu où la parole a le pouvoir de forger l’avenir. Dans le cas d’une élection où les candidats se présentent comme des protagonistes potentiels de l’exercice du pouvoir, ce trait est à la fois décisif et manifeste. Bien entendu, la trajectoire personnelle des candidats n’est pas sans influencer l’interprétation de leurs actes discursifs. Il leur devient néanmoins possible de contracter de nouveaux engagements. Le Jacques Chirac de 1995 a pu ainsi être élu sur le thème de la « fracture sociale », si éloigné de ses premières préoccupations. En d’autres termes, de nouvelles promesses prononcées avec sincérité et adaptées à la situation sociale, sont capables de faire oublier d’anciens engagements non tenus (c’est pour cela qu’Hannah Arendt fait du pardon et de la promesse les actes essentiels de l’espace public).
Pourtant, l’étrange stratégie de Lionel Jospin lors de la dernière élection présidentielle l’a conduit à réduire ou à abréger ses promesses et donc l’aspect contractuel de son discours. Par exemple, interrogé par la présentatrice de TF1 sur les retraites, il se contente de déclarations générales :
– « Le dossier des retraites n’a pas été traité sur le fond. Ce sera le premier grand dossier social et de société de la prochaine législature ou de la prochaine mandature. »
Puis, devant s’expliquer sur l’insécurité, il privilégie l’explication de son action passée pour en arriver à une promesse indéfinie :
– « J’ai le regret de constater que l’insécurité a progressé pendant ces cinq années. J’ai pêché par naïveté, non par rapport à l’insécurité, car j’étais très conscient qu’il fallait mobiliser des moyens, d’ailleurs nous l’avons fait, nous avons nommé plus de policiers, plus de magistrats, plus d’éducateurs… Au fond je me suis dit : si on fait régresser le chômage, on va faire reculer l’insécurité parce que c’est quand même une des raisons, cette précarité, ce sous-emploi. On a fait reculer le chômage, ça n’a pas eu un effet direct sur l’insécurité. J’ai une action résolue à mener sur l’insécurité. »
Il a l’occasion sur France 3 de marquer à quel point la politique fiscale projetée par Chirac est conforme à une idéologie libérale (au sens que revêt ce terme en économie). Mais ses critiques ne touchent que peu au projet chiraquien. En outre, il ne cherche pas à associer ses propres propositions avec un projet idéologique, avec une vision politique :
– « Parlons de ce qui distingue : la fiscalité. Les propositions de Jacques Chirac sont centrées sur l’impôt sur le revenu, c’est-à-dire sur l’impôt progressif qui est censé assurer mieux l’égalité entre les Français. Il propose de le diminuer massivement. Je pense que ce n’est pas crédible compte tenu de ce qu’il propose par ailleurs en matières d’augmentation des dépenses. Comme il centre sur l’impôt sur le revenu, les 50 % des Français qui ne sont pas imposés ne sont pas touchés. »
– « Alors que vous voulez centrer sur la taxe d’habitation que vous voulez réduire de 50 %… »
þ– « … Ce qui est certainement l’impôt le plus injuste et que paient beaucoup de Français et de Françaises qui ne paient pas d’impôts sur le revenu mais qui paient cet impôt local. Par ailleurs, je propose d’élargir la prime sur l’emploi. Vous savez qu’elle permet des revenus supplémentaires aux hommes et aux femmes qui se situent entre le smic et 1,4 smic, ça concerne 9 millions de personnes. »
Engoncé dans son fauteuil, parlant « de loin », il demeure ici sur la réserve, accomplissant comme mécaniquement une corvée de campagne. En revanche, la conviction se ranime lorsqu’il parle du livre rédigé pour l’occasion. Il se penche vers son interlocutrice, ses mains s’agitent, il sourit ; le sujet lui tient à cœur :
– « C’est pourquoi me semble-t-il ce livre est-il de la part d’un candidat juste avant une élection au moment où la campagne commence un exercice où il rend compte, où il rend compte de tout et cette mise au clair est je crois pour moi une démarche qui était importante et j’espère qu’elle intéressera les Français parce que finalement ce livre dans toutes ses parties, le parcours, l’expérience gouvernementale, les propositions, il est fait pour eux. »
Voilà le principal argument lancé, la flèche décochée, la preuve fournie : puisque Lionel Jospin ne se réclame que de sa propre modernité, il faut détailler comment celle-ci s’est construite dans un parcours exemplaire. Le livre, qui détaille par exemple la pureté du jeune homme attaché au trotskisme ou la fidélité et les réticences qui le lient à Mitterrand, établit un portrait qui doit suffire aux Français : ce que Jospin promet à ses électeurs, c’est lui-même. Comme si sa pratique politique pouvait être immédiatement déduite de sa trajectoire propre, telle qu’il la représente dans son livre
[12].
Même s’il est vrai que les politiciens se proposent toujours eux-mêmes lors d’une élection, ils se doivent d’habiller leur candidature d’un programme qui constituera le fondement d’un jugement porté en fin de parcours par les électeurs. Il y a là beaucoup plus qu’une convention permettant de juger des actes plus qu’une personne. La logique démocratique veut, en effet, que le pouvoir ne se réduise jamais à une incarnation par un individu.
Il est vrai que nombre d’acteurs politiques ont été réélus au nom de cet argument que l’on pourrait résumer par la formule « vous me connaissez, cela doit vous suffire »… Mais, en se restreignant au contexte d’élections présidentielles, l’on pourrait d’une part contester le fait que de Gaulle, qui, certes, avait attendu le second tour de l’élection de 1965 pour se battre férocement, ou le Mitterrand de 1988, qui avait montré une terrible pugnacité et la volonté d’ancrer son propos à gauche, aient à ce point explicitement misé sur leurs propres portraits pour assurer leur élection. D’autre part, les électeurs, plus habitués à entendre des propos politiques et vivant au cœur de « la crise du politique » sont aujourd’hui très exigeants. En d’autres termes, il y a plus qu’une candeur jospinienne à croire que sa propre figure qualifiée de moderne suffirait à éclairer les électeurs. Il ne serait pas injuste, me semble-t-il, de parler de fatuité. L’on sait que Goffman distingue, parmi les différentes facettes de notre identité, la « personne » (le sujet d’une biographie) du « responsable » qui assume un « rôle » : Lionel Jospin en se présentant comme une personne plus que comme un responsable a joué un jeu très dangereux.
3) La mondialisation inévitable
Le plus important réside probablement dans la mise à l’écart par Lionel Jospin de toute discussion sur la nature de la mondialisation au profit de la mise en scène d’un duel entre un « vieux » et un « jeune ». Notons son ignorance affichée pour tous les « autres » candidats (il ne parle que de Jacques Chirac et de lui-même). Il conçoit l’élection comme un défi qui l’oppose à Jacques Chirac. Il s’agit donc d’opposer une nouvelle manière de faire de la politique à une autre plus datée :
– « Il y a un pessimisme, un manque de confiance sur la France et les Français chez l’autre candidat. » (France 3)
On notera dans cette citation la référence à « l’autre candidat », qui exclut de fait l’ensemble des « petits candidats » (l’on sait que cette expression fut bien malheureuse). Ainsi l’échiquier politique est-il dual. La démarcation pourtant ne distingue pas la droite de la gauche, mais un homme ancien et un homme moderne. Il est important de constater que ce partage est, pour Lionel Jospin, homologue – au sens bourdieusien du terme – aux divisions sociales caractéristiques du pays, ce qui apparaît dans la définition de son projet qu’il propose sur TF1 :
– « Autant je veux que ceux qui créent, qui innovent, qui ont des postes avec des salaires, qui s’adaptent à ce qu’on appelle la mondialisation ne soient pas freinés dans leur esprit d’initiative ; autant je ne veux pas que les hommes et les femmes dont les revenus sont les plus faibles, dont la situation est plus précaire ou qui parfois ont du mal à s’adapter à cette modernisation soient oubliés en chemin et donc ma démarche est une démarche de rationalisation, une démarche de compromis entre ces deux France… si la France est duale parce que pour moi il n’y a qu’une France et que pour moi tous les Français doivent mériter la même attention. »
La citation suscite deux remarques :
- Le terme de « globalisation » y fonctionne comme une unité insécable et constitue la réalité fondamentale à laquelle se réfère le candidat. Il n’a donc pas besoin d’être défini : il est lui-même le décor auquel sont confrontés les acteurs et le postulat à partir duquel les actes de langage du candidat sont proférés.
- Les Français sont répartis en « adaptés à la globalisation » et en « maladroits devant la globalisation », division isomorphe à celle qui oppose le candidat moderne au candidat usé décrite par Lionel Jospin. Ainsi n’est-il pas fait allusion à une division politique des électeurs. Se distinguent non ceux qui croient G et ceux qui croient D, mais ceux qui sont transformés par la globalisation et ceux qu’elle laisse en arrière. Jospin ne s’adresse pas à des citoyens placés devant des choix idéologiques mais à des sujets (ou des objets ?) de la globalisation, qui essaient de réagir à celle-ci.
Il n’y a donc qu’une seule politique possible qui consiste à conforter ceux qui trouvent une place enviable dans la mondialisation, et à aider ceux qui n’y parviennent pas. Complétons une citation dont le début a été commenté plus haut :
– « Ce que je veux faire c’est avoir une France moderne qui trouvera sa place dans la globalisation, qui l’améliore tout en étant une France juste. Je n’oppose pas la modernité économique et la justice sociale et ça, c’est l’originalité de ma démarche. » (France 3)
L’ambition du candidat, le fond de sa promesse aux électeurs, est d’incorporer la France à la globalisation. Elle sera ainsi « moderne »… Ce que le candidat ajoute à cette promesse, sa prime personnelle, c’est un supplément de justice sociale. Car la globalisation est d’essence économique. On peut seulement lui ajouter, comme un embellissement ou une décoration, des mesures sociales qui visent à amoindrir la charge pour ces Français qui sont encore « maladroits ». Le principe de raisonnement développé consiste donc à éprouver l’objectivité des faits économiques, puis à prendre les mesures sociales d’accompagnements accessibles.
N’apparaît pas dans ce discours la controverse entre les tenants d’une autorégulation de la globalisation et les défenseurs d’une régulation politique de celle-ci. Le candidat ignore superbement la possibilité d’une alternative politique dans les choix économiques. Cette réponse à une question concernant une éventuelle privatisation d’EDF illustre excellemment ce mode de pensée :
– « Privatiser EDF certainement pas… En même temps EDF est une entreprise publique qui s’ouvre à l’étranger, participe à des privatisations dans les pays de l’Est, achète des entreprises privées au Maghreb et donc étend sa puissance et son espace. C’est une bonne chose pour notre économie et notre production énergétique. Quand elle englobe des entreprises privées, d’une certaine façon, ça modifie son capital… Alors on peut admettre une certaine ouverture à condition que celle-ci soit maîtrisée d’une part et que celle-ci repose sur un consensus des salariés (qui sont les salariés du service public), qui assure la préservation des missions du service public. » (France 2)
La vision de la scène politique par Lionel Jospin repose sur un fait inéluctable, l’irréversibilité de la « globalisation ». Le choix que le candidat « socialiste » propose consiste à accompagner celle-ci puisqu’elle est la modernité. Cet accompagnement suppose de donner les meilleures armes à ceux qui ont compris le mouvement et à permettre aux autres d’y survivre, ce dernier point permettant de distinguer le candidat Jospin de « l’autre candidat ».
Ce projet appelle deux questions essentielles. On peut tout d’abord douter qu’il fonde un dessein politique. Ni idéal de sociabilité, ni projet de société, il est une adaptation à une réalité factuelle incontestable, la « mondialisation
[13] », même si le candidat promet de faire tout ce qu’il peut pour les inadaptés de la globalisation (dans ce contexte indépendant de sa volonté, c’est souvent peu de chose : on pense à ses déclarations sur son impuissance devant les licenciements chez Michelin). Ensuite, et on touche ici aux raisons de son échec, l’alternative qu’il propose n’apparaît pas comme une réponse aux divisions de la société. Le défaut d’homologie est patent : Lionel Jospin se fait une idée bien inexacte des attentes sociales.
Il est vrai que chez d’autres candidats la « globalisation » joue le même rôle de fait inéluctable. Par exemple Arlette Laguiller ou Jean-Marie Le Pen proposent simplement de la refuser. Mais la plupart avancent une image qui est aussi un modèle politique. Sans rentrer dans les détails, l’on découvre chez François Bayrou, Alain Madelin, Noël Mamère ou même Olivier Besancenot des conceptions de la mondialisation qui constituent des visions politiques. Elles s’affirment chacune contre les autres comme un idéal à atteindre visant une civilité harmonieuse. Au fond de la scène politique, derrière les candidats principaux et leur opposition en trompe-l’œil, l’ensemble des « petits candidats » formait une représentation pas si inexacte que cela des divisions sociales de la France. Au premier plan, le duel Chirac-Jospin se contentait de ressasser une image apolitique. D’où sans doute, la question lancinante qui a plané sur cette campagne : « Mais qu’est-ce qui les oppose, qu’est-ce qui les différencie ? » Sans s’avancer beaucoup, il semble pourtant que la sensibilité de la population à un petit nombre d’interrogations fondamentalement politiques devait inciter les candidats – tous les candidats – à renouveler l’imaginaire social de notre société. Par exemple, la question « qu’est-ce qu’être Français ? » n’est pas seulement un artifice de l’extrême droite. Les questions de l’émigration, de l’Europe et de la mondialisation impliquent qu’il soit répondu fermement à une question aussi fondamentale, tant les définitions passées semblent aujourd’hui épuisées.
Le candidat Jospin, qu’il ait cru être déjà élu ou pour toute autre raison, a finalement dénié l’existence des règles sociales dans le jeu politique. Il a dédaigné d’apparaître comme le représentant d’un parti politique ; il a évité d’exprimer une vision fidèle à la doctrine de celui-ci ; il a conçu le choix qu’il figurait non comme la promesse d’un monde meilleur mais comme l’adaptation nécessaire à une situation inexorable.
On peut être surpris par cette abdication de la part de celui qui, lors des précédentes élections, s’était volontiers maintenu dans le champ politique. On peut même se demander si nos hommes politiques ne souffrent pas d’un manque d’éducation politique. Si l’ENA apparaît comme une haute école en pragmatisme, ne faudrait-il pas lui adjoindre une formation aux concepts politiques essentiels ? Quoi qu’il en soit, il paraît que la campagne de Lionel Jospin a été animée par une conception fausse du jeu politique. Il en a découlé une « communication » artificielle ; mais celle-ci n’était que la conséquence inévitable d’un contresens politique grave. Il me semble d’ailleurs que la nature même du politique doit nous obliger à considérer qu’il n’existe, en la matière, que des fautes politiques et non des erreurs de communication. Seuls, les professionnels conseillers des politiciens ont intérêt à nous faire croire que ce type de méprise existe.
[1]
J’utilise ici le concept de public au sens où Tarde l’employait (
L’opinion et la foule, PUF, 1989, (1898)).
[2]
Claude Lefort,
Essais sur le politique, Paris, Seuil, coll. « Esprit », 1986. Les deux essais principaux sur le sujet sont « La Question de la démocratie », p. 17-30, et « Permanence du théologico-politique ? », p. 251-300.
[3]
Pierre Bourdieu, « La représentation politique. Éléments pour une théorie du champ politique »,
Actes de la recherche en sciences sociales, 36-37, 1981.
[4]
Ibid., p. 8.
[5]
Ibid., p. 8.
[6]
Hannah Arendt,
Condition de l’homme moderne, Paris, Calmann-Lévy, coll. « Pocket », 1961.
[7]
Sur ce point cf. Jean-Pierre Esquenazi, « L’homme politique : un responsable sérieux ou un acteur expressif. Un problème de philosophie du langage »,
Semiotic Inquiries, vol. 20, n° 1-2, 2001.
[8]
Hannah Arendt,
op. cit., p. 244.
[9]
Sur l’acte d’expression, cf. C. Taylor,
La liberté des modernes, Paris, PUF, 1997 ; sur les actes de représentation et d’expression en politique, cf. Jean-Pierre Esquenazi,
Télévision et démocratie, Paris, PUF, 1999.
[11]
On reconnaît ici l’argument de Sylviane Agacinski sur l’échec de son mari,
Journal interrompu 21 janvier-25 mai 2002, Seuil, 2002. Ce « journal » est la suite logique de la cécité politique qui a frappé Lionel Jospin.
[12]
Lionel Jospin et Alain Duhamel,
Le temps de répondre, Paris, Stock, 2002
[13]
De ce point de vue, l’analyste du discours giscardien que j’ai été ne peut qu’être frappé par la similitude de l’énoncé des projets du Giscard candidat à l’élection de 1974 et du Jospin de 2002. La réalité « inéluctable » de 1974 était la crise du pétrole, celle de 2002 la globalisation. Mais de toutes les façons, le diagnostic consiste en une impossibilité de l’action politique et le remède en une adaptation technique aux contraintes économiques.
[*]
Jean-Pierre Esquenazi est professeur en Sciences de l’Information et de la Communication (Lyon 3), auteur récent de
L’Écriture de l’actualité, (PUG) et de
Sociologie des Publics (La Découverte).