2003
Vingtième siècle
Avis de recherches
Avis de recherches
Deux nouveaux inventaires des archives militaires allemandes de 1940-1944
Les événements militaires, les activités des mouvements de résistance et leur répression allemande, pendant la période d’Occupation de la France paraissent aujourd’hui très bien étudiés. Comme le constate Stefan Martens dans l’introduction du nouvel inventaire couvrant une partie des archives militaires de cette époque, il est d’autant plus étonnant que la cohabitation quotidienne entre occupant et occupés suscite toujours si peu d’intérêt, de sorte qu’on a l’impression qu’elle n’a pas existé.
Cette lacune pourrait bientôt être comblée, grâce à la publication de deux inventaires
[1] facilitant l’accès aux archives des services militaires allemands : l’un par les Archives nationales (pour la série AJ 40) et l’autre par l’Institut historique allemand (pour le fonds complémentaire entreposé aux Archives fédérales militaires de Fribourg/Brisg.). Cette double publication a fait l’objet d’une présentation officielle, le 22 avril 2003, à l’Hôtel de Soubise à Paris.
Le fonds d’archives en question, partiellement détruit à l’approche des troupes alliées, a été évacué vers l’Allemagne lors du retrait de l’armée d’occupation à l’été 1944, où il a ensuite été récupéré par les troupes américaines. Une partie en fut transmise aux Français (afin de préparer les procès d’après-guerre), puis déposée, dans les années 1950, aux Archives nationales avec les archives de la Propaganda-Abteilung, de l’administration de l’Alsace et du Tribunal populaire (Volksgerichtshof) ; alors que l’autre partie fut transférée vers les États-Unis en 1948, avant d’être rendue, au début des années 1970, à la RFA. Ce dernier fonds se trouve aujourd’hui aux Archives militaires de Fribourg.
Les deux inventaires permettent de réunir enfin, virtuellement, l’ensemble de ces pièces. De fait, objet de négociations durant de longues années, leur retour en Allemagne n’a pas pu aboutir pour diverses raisons. Face à ce blocage, les historiens doivent faire preuve d’imagination. Le mérite de cette « réunification » revient à Stefan Martens, historien et directeur adjoint de l’Institut historique allemand de Paris. Prenant connaissance en 1993 du projet des Archives nationales de publier un inventaire de la série AJ 40, il s’est alors investi pour faire aboutir un projet parallèle concernant le fonds de Fribourg. Ce dernier inventaire comprend les archives des commandants militaires en France et en Belgique, mais aussi les fonds d’autres services (armée de terre, aviation, marine et armement) qui se trouvaient en France et en Belgique pendant la seconde guerre mondiale. Avec ces deux publications, les chercheurs disposent pour la première fois d’un tableau complet des archives militaires de cette époque encore disponibles aujourd’hui.
Ce projet franco-allemand est remarquable et exemplaire : n’est-ce pas, comme l’a suggéré Philippe Burrin lors de la présentation, le « dernier chapitre d’un roman européen », réunissant deux parties sur les décombres d’un conflit et d’une mémoire ravageurs ? Ce faisant, l’historien suisse a aussi insisté sur la nécessité de dépasser le cloisonnement de cette époque et d’adopter une méthode résolument comparative : de fait, les deux pays ont connu d’autres occupations depuis 1870 (voire en deçà), et les traumatismes de ces périodes sont restés dans les mémoires, agissant sur la forme des occupations consécutives. Dans ce sens, une « dénationalisation » de l’occupation (ou des occupations) serait du plus grand bénéfice pour la recherche historique ; un discret appel du pied aux jeunes chercheurs.
Barbara Lambauer
Georges Pompidou
Georges Pompidou dirigea la France de 1962 à 1968, en tant que Premier ministre du général de Gaulle, puis de 1969 à 1974, en tant que président de la République française, c’est-à-dire à l’époque d’une extraordinaire croissance économique et de profondes transformations sociales. Selon quels principes et avec quelles méthodes Georges Pompidou a-t-il géré la société française, ses conflits et ses évolutions ? Comment a-t-il, à court terme et à long terme, pensé et infléchi les orientations sociales des gouvernements qui se sont succédé de 1962 à 1974 ? Était-il un conservateur, allié du patronat, qui aurait trahi la cause de la participation gaulliste et freiné le projet d’une Nouvelle société, ou était-il le promoteur d’un nouveau dialogue social, d’une modernisation et de réformes essentielles au progrès social ? Autant de questions soulevées par le colloque organisé par l’Association Georges Pompidou les 21 et 22 mars 2003 au Sénat. Celui-ci a rassemblé dix-huit communications traitant de la vision pompidolienne de la société, de sa gestion des conflits sociaux, de sa politique sociale à long terme et de la politique catégorielle et contractuelle en particulier. Ces interventions ont pu être confrontées aux souvenirs de nombreux témoins.
De ce colloque a émergé l’image d’un homme pragmatique avant tout, refusant les idéologies et plus encore les utopies. Cette constante lui a fait refuser une certaine conception de la participation (tendant vers la cogestion), au profit de l’intéressement, Georges Pompidou privilégiant la compétitivité des entreprises. De même, ce pragmatisme explique la méfiance et le scepticisme dont a fait preuve l’ancien président face au projet mal défini de « Nouvelle société » proposé par Jacques Chaban Delmas. Ce colloque a aussi permis de faire le point sur les conflits sociaux auxquels Georges Pompidou a été confronté et qui ont initié sa politique contractuelle et une politique des revenus. Les grèves de 1963, mal gérées, lui servent d’apprentissage. Des accords de Grenelle, il retient l’incapacité des syndicats à se faire entendre. Les conflits autogestionnaires marquent la radicalisation du milieu catholique et une nouvelle division avec les gaullistes de gauche. Témoins et historiens ont d’ailleurs âprement discuté la validité du mot accord pour désigner les négociations du 25 au 27 mai 1968. Les communications ont rappelé un certain nombre de progrès considérables, obtenus grâce à la politique contractuelle et aux mesures catégorielles (et en premier lieu la mensualisation), mais aussi les avancées d’une politique sociale à long terme, en matière d’équipements sanitaires par exemple. L’entreprise de reconversion agricole, avec comme soucis de laisser leur place à des exploitations rentables de type familial, et les mesures facilitant l’installation des jeunes (agriculteurs et commerçants) témoignent enfin d’une vision solidaire de la société, visant à l’intégration de ces catégories.
Le bilan de l’action sociale de Georges Pompidou a été nuancé. Si ce président a géré les événements avec mesure et perspicacité, avec un sens de l’observation et de l’adaptation, il l’a fait dans une conjoncture favorable, qui a souvent masqué le manque d’anticipation de certains problèmes. Il s’agit essentiellement de la politique sociale liée au chômage, de la politique d’immigration, de l’éducation, du statut des femmes et du soutien des prix agricoles.
Il reste toutefois à approfondir certains axes de recherche. L’influence des lectures de Georges Pompidou permettrait de mieux connaître la genèse de sa pensée, par exemple en menant une analyse systématique de la façon dont il annotait Taine, mais aussi Jean Giraudoux ou Jules Romain. La connaissance de la politique catégorielle pourrait aussi être prolongée par l’étude des rapports que Georges Pompidou entretenait avec les médecins. Enfin, la période de sortie de crise, après les évènements de mai 1968, peut être éclairée par des études sur la gestion de cette époque et sur les mesures visant à réduire les tensions sociales prises par Georges Pompidou.
Sophie Masse
Le livre de poche
Le 6 mars 2003, à la Bibliothèque nationale de France, s’est tenue une journée d’études à l’occasion des cinquante ans du Livre de poche. Organisée par le Centre d’histoire culturelle de l’université de Saint-Quentin-en-Yvelines et la BNF, réunissant une douzaine d’intervenants – historiens, mais aussi éditeurs, directeurs de collections ou encore graphistes -, cette manifestation avait pour objet de retracer l’histoire de cette formule éditoriale et d’en montrer la diversité. Puis, en convoquant le témoignage d’acteurs de la chaîne du livre dans ce secteur, elle confronta le point de vue des professionnels.
Si la date de février 1953 reste symboliquement attachée à celle de la création du Livre de poche en France, Jean-Yves Mollier (université de Saint-Quentin-en-Yvelines) souligna d’emblée que l’aventure du « poche » ne commença pas à cette époque. Dès le 19e siècle, les « pionniers du poche », – les éditeurs Gervais Charpentier, Michel Lévy et Louis Hachette – proposèrent de nouveaux types de livre, au format plus petit et au prix plus bas obtenu grâce à la multiplication des tirages. En 1838, l’éditeur Gervais Charpentier donna naissance à la première collection de poche qui en porta officiellement le nom. Peu après, Hachette lança « la Bibliothèque des chemins de fer » destinée aux voyageurs et distribuée dans les kiosques. Mais c’est Arthème Fayard fils qui, en 1905, frappa un grand coup avec le lancement de la « Modern-Bibliothèque » à 95 centimes le volume, puis deux ans plus tard avec une autre collection à 65 centimes le volume, alors que le prix habituel d’un livre en édition courante était de 3,50 francs. Il fallait bien, pour permettre une telle évolution, l’entrée dans la culture de masse, supposant l’alphabétisation, l’amélioration suffisante des revenus du plus grand nombre autorisant l’achat de loisir ainsi qu’un système éditorial capable d’anticiper les besoins du public. Et si le livre de poche n’est pas apparu en France dès l’entre-deux-guerres, à l’instar des Pinguin books apparus en 1935 en Grande-Bretagne, c’est en raison, explique Jean-Yves Mollier, d’une conjonction d’éléments retardataires. Non seulement l’économie du livre était bouleversée en cette période, avec un prix du livre sans cesse fluctuant dans les années 1920, mais, par ailleurs, les éditeurs populaires continuaient d’occuper depuis un siècle l’espace du livre bon marché.
À son tour Aurélie Pagnier (IEP de Paris) rappela que s’il est tentant de faire de 1953 l’année de la « révolution du poche », avec le lancement par la Librairie Hachette et Henri Fillipachi de la collection du Livre de Poche, inaugurée le 6 février par Koenigsmark de Pierre Benoît, Les Clefs du royaume d’A.-J. Cronin et Vol de nuit d’Antoine de Saint-Exupéry, tirés chacun à 60 000 exemplaires, il est nécessaire pour l’historien de considérer plusieurs temps historiques. Ainsi, le temps court permet d’établir une filiation directe du Livre de poche avec la Collection Pourpre, collection cartonnée bon marché éditée depuis 1939 par la Librairie générale française et la maison d’édition Calmann-Lévy. De fait, les liens avec cette collection sont à la fois juridiques et littéraires, notamment par l’exploitation du catalogue. Faisant la synthèse des mutations de l’édition depuis le 19e siècle, le Livre de poche est reconnaissable par son petit format, sa couverture illustrée en couleurs, vernissée et différente pour chaque titre et par son faible prix. Il connaît un véritable essor à la fin des années 1950 et représente un phénomène de grande ampleur : plus de 50 millions de volumes vendus entre 1953 et 1961. Ce succès considérable s’explique certes par les choix techniques d’Hachette et par la puissance de son réseau de communication, mais comme il ne s’agit pas là d’une véritable innovation – les collections de l’éditeur belge Marabout sont bien plus innovantes comme le montra Pascal Durand, (université de Liège) –, les explications sont à chercher ailleurs et notamment dans l’histoire économique et sociale. Les débuts du Livre de Poche s’inscrivent dans la France des Trente Glorieuses où la part du loisir et de la culture dans le budget des ménages augmente, de même que le nombre de lecteurs potentiels – particulièrement les jeunes. Et de constater alors que le Livre de poche est aussi un événement culturel. Effectivement, ce succès d’édition remarquable devient remarqué. Les discours sur le livre démultiplié et bon marché, en mesure de concourir à la démocratisation et à la désacralisation de la lecture, se développent. Un débat lancé par Hubert Damish, qui dénonce, dans Le Mercure de France, « la culture de poche », est bientôt suivi par Les Temps modernes.
Le succès du Livre de Poche faisant, la formule fut rapidement imitée et de nombreuses séries spécialisées créées. Aujourd’hui, comme le remarque Isabelle Olivero (université de Saint-Quentin-en-Yvelines), on ne peut que constater l’extraordinaire vitalité du « poche ». Le premier catalogue est publié en 1963, celui de 1995 compte 194 collections et celui de 2001 voit ce nombre multiplié par 3. Désormais, définir le Livre de poche simplement par son format ou par son prix ne suffit plus. Ainsi l’histoire de l’édition de poche peut-elle désormais largement se décliner : Françoise Hache-Bissette (université de Saint-Quentin-en-Yvelines) présenta le secteur du documentaire en poche, et Claire Delbard (Éditions Bordas) aborda à son tour le secteur de la jeunesse qui a acquis, depuis vingt ans, ses lettres de noblesse.
S’inscrivant dans l’histoire de l’édition, le Livre de poche, dont l’étude est désormais entreprise, est aussi un fabuleux objet pour l’histoire culturelle. Mais une histoire comparée du Livre de poche avec les Pinguins books anglais ou autres Bantam Books américains reste à faire.
Véronique Odul
La recomposition des droites en France à la Libération, 1944-1948
Un colloque organisé à Rennes, les 22, 23 et 24 mai 2003, par Gilles Richard (IEP de Rennes) et Jacqueline Sainclivier (Rennes 2) s’est intéressé à la recomposition des droites françaises entre 1944 et la création du Centre national des indépendants et paysans en 1948. Au départ, la droite est « un champ de ruines » (Serge Berstein) car elle est doublement discréditée par la défaite de 1940, dont on la rend grandement responsable, et par trop de compromissions avec Vichy, dont elle n’a pas su se désolidariser en tant que telle. Et pourtant, un fort électorat de droite se mobilise durant cette période : les élections cantonales de 1945 (Christian Bougeard) montrent – mieux que les municipales où l’étiquette résistant gomme souvent le clivage droite/gauche – la persistance de son enracinement, notamment dans l’Ouest et dans l’Est, malgré la faiblesse de la presse dont elle dispose (Christian Delporte). Un problème se pose donc : pourquoi, à la différence de l’Italie et de l’Allemagne, un grand parti n’a-t-il pas réussi en France à donner au courant conservateur une expression politique ?
Plusieurs communications ont mis en relief le rôle perturbateur des illusions nées de la Résistance : d’une part certains mouvements croient au début que les solidarités de guerre pourraient fonder une politique nouvelle pour le temps de paix, et d’autre part de Gaulle lui-même rêve d’un dépassement des clivages anciens. Ainsi, les modérés et les catholiques notoires qui ont côtoyé les communistes de Pierre Villon au sein du front national, et qui constituent le meilleur ancrage de la droite classique dans la Résistance, croient-ils, pendant quelques mois, à la possibilité d’une large union prolongeant ce qu’ils ont vécu au CNR puis à l’Assemblée consultative. Mais ils ne parviennent pas à entraîner leurs amis tandis que, pour sa part, le PCF, qui a un autre fer au feu, privilégie la recherche de l’unité des partis ouvriers (Daniel Virieux). Par ailleurs, l’absence d’intérêt du général de Gaulle pour le jeu politique traditionnel est plutôt paralysante pour les droites. Dans un premier temps le chef du gouvernement provisoire compte sur les dirigeants du MRP pour lui faire « un grand parti conservateur intelligent », mais malgré des points communs, il y a trop de divergences doctrinales pour que la rupture finale soit évitable (Bruno Béthouart). Dans un second temps, l’inexistence d’initiative organisationnelle au lendemain de la démission de janvier 1946 laisse un vide que ne parvient pas à combler l’union gaulliste (Bernard Lachaise). Quand enfin au printemps 1947 de Gaulle se décide à prendre l’initiative du RPF, il est trop tard et ce sont les démocrates-chrétiens du MRP qui lui font barrage (Laurent Ducerf).
Dès lors, pourquoi les formations d’avant-guerre ne parviennent-elles pas à reprendre sérieusement leur place ? Le discrédit vichyssois qui les frappe plus ou moins ne fournit pas une explication suffisante ; la prédominance des initiatives régionales sur les stratégies nationales, de la part d’acteurs trop soucieux de satisfaire des ambitions personnelles (y compris chez d’anciens du PSF), conduit à des négociations éparpillées et empêche l’émergence d’un mouvement de masse (Jean-Paul Thomas). La fédération républicaine, déjà en déclin avant 1939, n’est plus à la Libération qu’un « agonisant en survie artificielle » : divisions nées de la guerre (sur une centaine d’anciens députés, 17 seulement n’ont rien à se reprocher) ; manque de perspectives politiques claires (libéralisme ou société organique ?) ; inadaptation des structures et repli de Louis Marin sur ses pratiques anciennes (Jean Vavasseur-Desperriers). À l’Alliance républicaine démocratique, où l’appartenance de Joseph Laniel au CNR n’efface pas le souvenir du rôle joué par Pierre-Etienne Flandin auprès de Philippe Pétain, l’absence de renouvellement du personnel dirigeant et le dénigrement systématique de toutes les innovations entravent aussi une vraie relance (François Audigier et Rosemonde Sanson). L’impact du rassemblement des gauches républicaines, tentative d’élargissement de la famille radicale vers le centre qui ne réussit qu’à regrouper des réseaux de notables souvent détachés des réalités et à faire glisser le parti radical vers la droite, doit quant à lui être fortement relativisé (Gilles Le Béguec).
Plus originale est la tentative de Paul Antier (qui avait rejoint de Gaulle) : pour encadrer le monde des agriculteurs, géant mutilé qui manque d’un bras politique, il crée un parti paysan aux thèmes quasi-progressistes, mais l’arrivée de Laurens, un ancien de la corporation paysanne, replie sa formation sur la défense du monde rural traditionnel (David Bensoussan). Quant au parti républicain de la liberté, qui suscite beaucoup d’espoirs à droite en 1946, il déçoit très vite (Mathias Bernard) ; dans un environnement hostile, il ne sait pas éviter le jeu des tendances : libérale et modérée avec Jules Ramarony, ligueuse et plébiscitaire avec André Mutter, ancien des Jeunesses patriotes, nationale avec Edmond Barrachin. Il se trouve vite dépassé par le RPF, notamment dans la Seine (Philippe Nivet).
Au total, les manœuvres de notables l’emportent trop souvent au niveau national sur la recherche de militants, ce qui est de plus en plus inadapté. Si bien que localement, la droite ne réussit à se réimplanter durablement que dans deux cas : habileté exceptionnelle d’une personnalité, comme Raymond Marcellin dans le Morbihan (Éric Alary) ; forte mobilisation populaire, comme sur les marges armoricaines, sous la houlette du clergé, pour ou contre le MRP (Marc Bergère et Jean Quellien). Par contre, sur le plan des idées, le renouvellement est plutôt réussi et porteur d’un certain avenir. Les intellectuels issus de la Jeune droite des années 1930 se retrouvent autours de revues, La Table ronde qui fournit un débouché éditorial et La Fédération qui recycle les thèses anciennes (Olivier Dard). Le petit et moyen patronat, dont les organisations ne sont pas sans influence au parlement, orchestre la critique de la bureaucratie, du dirigisme, de l’État-Providence, et vante la libre entreprise, de sorte que s’imposent à droite la dénonciation de l’étatisme comme totalitarisme et l’exaltation du libéralisme économique comme socle de la démocratie politique (Sylvie Guillaume et Albert Kéchichian). Par contrecoup, le parti communiste rejette très vite l’ensemble des droites comme un tout réactionnaire et même fasciste (Patricia Boyer). Seule peut-être la question coloniale reste encore à l’écart des affrontements (Frédéric Turpin).
Enfin, le rôle de l’Église dans la recomposition des droites mérite d’être souligné. Si, dans un premier temps, le MRP évite de se fâcher avec la SFIO sur la question de la laïcité (Jacqueline Sainclivier), les pressions du Vatican et le retour en force de l’épiscopat dans le débat public, sur le thème de l’école privée notamment, contraignent les droites au rapprochement (Annie Lacroix-Riz). Il faut toutefois mettre en relief les fortes nuances qui séparent dans les méthodes d’action le prudent cardinal-archevêque de Rennes des prélats de combat siégeant à Nantes et à Luçon, anciens maréchalistes (Frédéric Le Moigne).
Ruptures et continuités : le schéma est rebattu et cependant pertinent (Gilles Richard). On ne peut plus faire reposer sur le seul vichysme la crise qui a secoué les droites à la Libération. Dès avant 1940, la recomposition partisane était entamée à droite, sous la double pression de la massification de la société et de la montée en puissance de la question sociale, deux phénomènes à mettre en relation avec les conséquences à long terme de la première guerre mondiale.
Michel Denis
[1]
La France et la Belgique sous l’occupation allemande, 1940-1944. Les fonds allemands conservés au Centre historique des Archives nationales. Inventaire de la sous-série AJ 40, Paris, Centre historique des Archives nationales, 2002, 664 p., index, 7 dépliants h.t., Introduction par Stefan Martens et Andreas Nielen.
Frankreich und Belgien unter deutscher Besatzung, 1940-1944. Die Bestände des Bundesarchiv-Militärarchivs Freiburg, Stefan Martens (dir.), avec la collaboration de Sebastian Remus, Serie « Instrumenta » vol. 7, Stuttgart, Jan Thorbecke Verlag, 2002, 761 p., index, cartes.