2003
Vingtième siècle
Propagande et communication politique dans les démocraties européennes (1945-2003)
Cartographie, géographie et propagande
De quelques cas dans l’Europe de l’après-guerre
Jean-Paul Bord
[*]
Les cartes ne sont pas des objets neutres : c’est une banalité que de l’énoncer. Mais le démontrer n’est pas si fréquemment rencontré. Ces cartes de propagande, dénoncées le plus souvent pour l’Union Soviétique ou les ex-républiques socialistes d’Europe centrale, sont aussi bien présentes dans nos démocraties occidentales, et de façon parfois plus subtile. Deux cartes, publiées à cinquante ans de distance, la première aux États-Unis en 1952, la seconde en France en 2003, nous donnent à voir et à lire sur l’Europe depuis Moscou appréhendée par les Occidentaux. La première carte, tirée de Time, a pour titre « Europe from Moscow », la seconde, extraite de L’Atlas du Monde diplomatique, est intitulée « Le monde vu de Moscou ». Comme le texte écrit qui les accompagne, elles sont une illustration de ce que les Américains et les Français pensent de cet espace en prenant comme focale l’œil de Moscou. Ainsi la carte se présente-t-elle comme une figuration idéelle autant, sinon plus, que matérielle.
Maps are not neutral objects : it’s banal to say this. But it is not so common to prove it. These propaganda maps, denounced mostly for the Soviet Union or the former socialist ex-republics of central Europe, can also be seen in our western democracies, and often sometimes in a more subtle way. Two maps, published 50 years apart, the first in the USA in 1952, and the second in France in 2003, show us Europe from Moscow seen by the west. The first map from Time is headlined : « Europe from Moscow », and the second, from L’Atlas du Monde Diplomatique reads « The world seen from Moscow ». Like the text that goes with them, they are an illustration of what the Americans and French think of this space through Moscow’s point of view. The map is thus like a figuration that’s even more ideal than real.
Deux cartes, sous le même titre, publiées à cinquante ans de distance, par Time en 1952 et par l’Atlas du Monde diplomatique en 2003 : « L’Europe vue de Moscou ». Deux visions bien différentes, virant du rouge au bleu, mais qui trahissent le même vieux doute : la carte, y compris en démocratie, « ça sert d’abord à… » À quoi ? Cette question légitime assez bien l’inscription de certaine géographie à sens unique dans la problématique de ce numéro.
Longtemps les cartes ont été réservées aux puissants, gens des pouvoirs politiques, religieux ou économiques qui s’en servaient à des fins militaires, de domination de tous ordres, ou qui étaient tout simplement fascinés par elles. Dans
Boris Godounov d’Alexandre Pushkin, le tsar dit ainsi à Fyodor en contemplant la carte de Moscovie : « Que c’est bien ! Ah ! Voilà le doux fruit de l’étude ! Comme du haut des nuées, tu peux d’un seul regard embrasser tout l’empire : frontières, villes et fleuves ! » Aujourd’hui les cartes sont, tout au moins dans les pays occidentaux, à la portée de tous, facilement accessibles, en vente librement, disponibles sur le net, assez simples à réaliser avec le développement de la micro informatique. Est-ce à dire pour autant que leur contenu serait dépourvu de distorsions, conscientes ou inconscientes ? John Brian Harley ne laisse aucun doute à ce sujet : « En adaptant les projections individuelles, en manipulant l’échelle, en agrandissant à l’excès ou en déplaçant les signes ou la topographie, en utilisant des couleurs à fort pouvoir émotif, les réalisateurs de cartes de propagande ont généralement été les défenseurs d’une vision géopolitique à sens unique. Leurs cartes ont fait partie de l’arsenal de la guerre psychologique internationale qui était monnaie courante bien avant leur utilisation par les géopoliticiens nazis
[1]. » À travers quelques exemples choisis dans l’Europe de l’après-guerre, nous verrons que ces pratiques sont encore observables. Dénoncées dans les régimes totalitaires, qui usent de procédés souvent grossiers, elles sont aussi bien présentes dans nos démocraties, mais de façon parfois plus subtile.
Personnellement, c’est sur le terrain que je fus confronté pour la première fois à ce genre de manipulations. C’était au milieu des années 1970, à la fin de mes études, et nous avions décidé, avec quelques amis, d’aller visiter la Roumanie au mois d’août. Partis en voiture, nous avons traversé le Nord de l’Italie, puis la Yougoslavie et franchi la frontière aux Portes de Fer, traversant le Danube. Cartographe du voyage, j’avais opté pour un itinéraire en dehors des routes « conseillées ». Le premier jour, nous nous sommes donc aventurés vers le Nord, dans le Banat… mais, après quelques heures de route sur des chemins peu carrossables, il fallut bien se rendre à l’évidence : nous étions perdus ; le géographe et cartographe que j’étais n’arrivait plus à se repérer sur la carte qu’il avait sous les yeux. Nous avons plongé dans un bassin où de noires fumées sortaient de hautes cheminées, puis nous sommes arrivés aux portes d’une ville inconnue. Notre Renault 12 (l’équivalent de la Dacia alors construite par la firme Renault en Roumanie), avait attiré l’attention d’un groupe de personnes qui ne cessait de croître. Les enfants avaient même le visage collé aux vitres. Enfermés dans notre « utérus roulant », les amis m’ont gentiment conseillé de sortir pour demander où nous nous trouvions, ce que je fis, puisque j’étais responsable du trajet. Après de nombreuses tractations, je compris, à peu près, où nous nous trouvions, mais la ville en question ne figurait aucunement sur la carte que nous avions à notre disposition. Nous rebroussâmes chemin, et passâmes la nuit dans la station thermale, bien triste, de Baile Herculane. Le lendemain, tout meurtris par cette première journée, j’ai opté pour un itinéraire plus conventionnel, en suivant « les routes européennes », plus confortables, dont les abords étaient parfois fleuris et décorés, et qui présentaient surtout l’avantage de nous emmener vers de sûres destinations. Nous ne nous sommes plus perdus, en suivant ainsi les rubans d’asphalte dessinés sur les cartes officielles. Nous avons compris, mais un peu tard, que la seule façon d’arriver à bon port, c’était de visiter (mis à part quelques détours) ce que le pouvoir officialisé par la carte voulait bien nous montrer.
De nombreux articles ont largement insisté sur la relation étroite entre information cartographique et secret d’État, que ce soit dans les républiques socialistes d’Europe centrale ou en Union soviétique pour ce qui concerne l’Europe
[2]. Michel Rozanov notait ainsi : « Il y a […] deux sortes de cartes en Union soviétique : les cartes secrètes dont l’accès est limité aux employés d’État en service, et les cartes non secrètes, que l’on achète plus ou moins librement, mais qui sont déformées (contrairement aux cartes secrètes), et très schématiques
[3]. » Denis Eckert soulignait aussi que « jusqu’en 1989, il n’existait pour Moscou que des plans rudimentaires, à l’échelle variable, de plus en plus imprécis à mesure que l’on s’approchait du centre, et où l’on se gardait bien de tout montrer
[4]. » La carte était avant tout considérée, dans les pays communistes, comme une arme contre l’impérialisme. Par leurs cartes tout à fait novatrices, les géopoliticiens allemands, en particulier, furent d’excellents pionniers de l’éducation géopolitique
[5] et l’Allemagne nazie fit de la propagande une de ses armes favorites, par le biais des cartes notamment.
Mais ce qui est maintenant bien connu de la part de régimes extrêmes l’est beaucoup moins des pays d’Europe occidentale, jugés démocratiques, et donc
a priori « objectifs » pour les réalisations cartographiques qu’ils proposent. Friedrich Ratzel, le célèbre géographe allemand – fondateur du terme « anthropo-géographie » –, soulignait cependant au début de ce siècle combien le monde, ou l’une de ses parties, peut apparaître très différent suivant le point autour duquel on ordonne la projection : « Cela a contribué à faire comprendre pourquoi les hommes d’État des différentes nations peuvent avoir des approches tout à fait dissemblables des problèmes géopolitiques et géostratégiques du monde ; tous les acteurs internationaux envisagent un même problème depuis leur perspective géographique spécifique et l’analysent d’après un planisphère centré sur leur propre espace
[6]. »
Deux cartes, publiées à cinquante ans de distance, la première aux États-Unis en 1952, la seconde en France en 2003, nous interrogent sur la vue des Occidentaux depuis Moscou. La première carte, tirée de
Time (10 mars 1952), s’intitule « Europe from Moscow » (autorisation de publication refusée par le
Time
[7]) ; la seconde provient de
L’Atlas du Monde diplomatique (janvier 2003) : « Le monde vu de Moscou » (illustration 1). Ces deux cartes sont publiées en couleur, mais, pour des raisons de publication, la seconde est ici présentée en monochrome ; une analyse des couleurs, à partir des cartes originales, sera néanmoins proposée. Le texte écrit, qui accompagne chacune des cartes, sera également pris en compte, car il n’est guère possible de déconnecter l’interprétation écrite de la réalisation cartographique, qui font corps.
La carte de
Time présente l’Europe depuis Moscou selon une projection
[8] « plongeante », comme une vue prise d’avion, depuis l’URSS (à l’Est, mais au premier plan sur la carte) vers l’Espagne (à l’Ouest-Sud/Ouest). Moscou, située en avant, est localisée par une étoile (plus grosse d’ailleurs que les étoiles repérant les autres capitales) entourée par la faucille et le marteau (emblème du communisme) ; de là partent quatre flèches (symbolisant les quatre points cardinaux) qui s’étendent sur l’Union soviétique dans une partie de son espace européen. L’URSS est ainsi dominante : cela rappelle « la pieuvre bolchevique » en action ; elle est prête à fondre sur l’Europe, « ce petit cap » selon Paul Valéry : «
Since the beginning of World War II, the Soviet Union has gobbled up its neighbors at a rate unmatched by any conqueror in history […]. Europe, seen from Moscow, is a long peninsula reaching west to the English Channel and the Pyrenees. »
De plus, entre l’Europe occidentale et l’URSS, depuis le Traité de Yalta (1945), les parties orientales de l’Europe et l’Allemagne sont tombées dans la sphère soviétique ; ce premier ensemble (tout comme l’Albanie) est de couleur rouge, autre symbole du communisme :
« Russia’s conquest of the satellites has pushed the Red frontier to the waist of Europe. » Sur ses flancs nord et sud, les autres pays sont représentés en orange avec une bordure verte ; ici, la situation est cependant bien différenciée :
« On its northern flank, Russia still intimidates independent little Finland, still benefits from Sweden’s neutrality. Only looking toward the south does the Moscow-eye-view of Russia’s advance give its rulers any cause for dissatisfaction. There, Turkey has successfully resisted all Russian pressures, Greece has crushed its Communist rebels, Communists Yugoslavia has deserted the Russian camp. As new partners of NATO, Greece and Turkey are now firmly anchored between Russia and the troubled Middle East. » L’Europe occidentale est ainsi, selon le titre d’une carte de Roger Brunet de facture similaire, dans « le collimateur
[9] ». Néanmoins, les auteurs mettent en garde « les chefs » de cette super-puissance :
« Now Russia’s rulers know they cannot reach for much more without risking World War III. But as the maps on these two pages show, the view from inside Russia looking out is a pleasing vista of past opportunities promptly cashed in on and future prospects that may pay big dividends – if the capitalist West goes bankrupt. »
Une deuxième carte, intitulée « Asia from Irkutsk », est aussi proposée par Time (autorisation de publication refusée par le Time). De même style que la précédente, il est significatif de constater que les auteurs ont, tout d’abord, proposé deux cartes qui s’inscrivent dans un cadre bien délimité pour chaque continent, et, ensuite, ont centré cette deuxième carte sur Irkoutsk : « Asia, seen from Irkutsk (traditional administrative capital of Siberia), is an even more inviting picture, dominated by the huge mass of Communist China. » La même symbolique est utilisée : faucille et marteau, couleur rouge (pour la Russie soviétique, la Chine et la Corée du Nord). Le commentaire insiste également sur l’expansion possible (sinon probable) de l’URSS : « On the southern border of Red China, Russia now stands on the threshold of one of the world’s greatest prizes : the rich green valleys of Communist-infested Indo-China and Malaya, and the immense, unexploited riches of the islands beyond. »
Ces deux cartes, présentées en vis-à-vis, s’inscrivent sur la quasi-totalité des deux feuilles ; le commentaire, placé sous la première carte, est réduit à quelques lignes. La couleur rouge, qui écrase les autres couleurs et occupe la majorité de l’espace, est signe ici d’expansion et de menace pour les territoires alentour. Symbole de force, de puissance, de la matière et du matérialisme
[10], le rouge, « couleur de feu et de sang
[11] », montre une forte présence en expansion qui laisse le reste presque accessoire, en périphérie (avec des couleurs brune, verte et orange).
â—¦ Le monde vu de Moscou
Quasiment un demi-siècle plus tard, les choses ont bien changé ; c’est ce que montre
L’Atlas du Monde diplomatique (janvier 2003, p. 138-139). « Le monde vu de Moscou » est inscrit en gros titre, en noir, au sommet de la feuille de gauche
[12] et semble être, à première vue, le titre de la carte
[13]. Une attention plus soutenue montre qu’il n’en est rien, mais que le « vrai » titre est inscrit au bas de la carte, à droite, en taille beaucoup plus petite (noir sur fond bleu) : « L’ex-URSS démantelée et encerclée ». Néanmoins, cet effet visuel persiste et prolonge l’idée que cette carte présente le monde vu de Moscou.
Cette carte
[14], qui occupe une demi-page, présente une partie de « l’Ancien Monde » (Afrique septentrionale à l’Ouest, Europe, Asie extrême-orientale et occidentale) avec la Russie qui s’étire depuis sa partie européenne jusqu’à l’Océan Pacifique, le Groenland au Nord ainsi que quelques portions infimes des États-Unis (pointe extrême de l’Alaska) et du Canada. Dans cette projection polaire « azimutale » transformée – par Philippe Rekacewicz –, l’ex-URSS (dont les limites ne sont d’ailleurs pas tracées – seule l’ancienne limite du Pacte de Varsovie est portée en rouge) apparaît « démantelée » (sur ses bordures occidentales et méridionales). La Russie est aussi présentée comme « encerclée » : par les pays membres de l’OTAN (en bleu pastel sur la carte initiale), à l’Ouest avec l’Union européenne, au Nord avec les États-Unis (présents en Alaska, mais surtout avec nombreuses bases ou facilités militaires principalement au Moyen-Orient et même dans les ex-républiques soviétiques d’Asie centrale, au Sud), mais aussi par le Japon et la Corée du Sud à l’Est – en gris clair – (avec des bases américaines également, mentionnées par une étoile blanche à l’intérieur d’un cercle bleu).
La chute du mur de Berlin (9 novembre 1989), la disparition de l’Union soviétique (décembre 1991) et la dissolution du pacte de Varsovie (1991) ont, il est vrai, entraîné de tels changements qu’ils « nous ont fait entrer dans une ère historique nouvelle
[15] ». La carte montre cependant (système euclidien oblige) une Russie non seulement encore étendue mais aussi bien entourée (pays membres de l’Organisation de coopération de Shanghaï – en jaune pastel sur la carte originale) grâce notamment au partenariat avec Pékin et avec d’autres puissances, ce que souligne le texte de Gilbert Achcar : « En revanche, Moscou renforça, dès 1992, ses nouveaux rapports avec Pékin […] courtisant l’Union européenne (l’Allemagne en particulier) […] le président Poutine conclut d’importants contrats d’armements avec la Chine et l’Inde, ainsi qu’avec l’Iran
[16]. » En fin d’article, Gilbert Achcar rappelle aussi : « Par ailleurs, le tournant du 11 septembre n’a pas empêché Moscou de maintenir ses rapports privilégiés avec les bêtes noires de Washington que sont Bagdad et Téhéran, tout en établissant un partenariat avec l’OTAN dans la lutte contre le “terrorisme”. »
La coopération entre l’OTAN et la Russie, ici évoquée, est cependant plus ancienne : en mai 1997, l’accord signé à Paris met un terme à la guerre froide ; en mai 2002, le sommet de Rome institue le Conseil OTAN-Russie « à 20 » ; en novembre 2002, le sommet de l’OTAN à Prague porte sur l’élargissement (de l’OTAN et de l’UE) et ses conséquences. Après il est vrai la parution de l’
Atlas, d’autres discussions ont eu lieu, notamment : du 30 janvier au 1
er février 2003, à Budapest, une conférence parrainée par l’OTAN s’est penchée sur les relations entre la Russie et les pays d’Europe centrale et orientale nouvellement membres de la communauté euro-atlantique ; les 7-8 février s’est tenue, à Saint-Pétersbourg, une conférence pour évaluer le rôle de l’OTAN et de la Russie dans les opérations antiterroristes. La carte, par le biais du cartographe qui la construit, oublie donc de donner à voir certains éléments et en sélectionne d’autres jugés plus importants. Comme l’écrit Philippe Rekacewicz : « La carte est une image tronquée de la réalité, une sorte de mensonge par omission. La représentation symbolique exige le sacrifice d’une partie de l’information : tout ce qui se passe sur des centaines de milliers de kilomètres ne peut tenir sur une petite feuille de papier. Le créateur de la carte fait un choix théoriquement raisonné des éléments qu’il veut représenter
[17]. »
Cette « vue de France » apparaît donc quelque peu biaisée, non seulement par la volonté du cartographe, mais aussi par les idées « du temps » qui sont véhiculées et qui peuvent prendre une place importante voire démesurée par rapport à d’autres faits minorés. La carte, nous dit Christian Jacob, est aussi : « […] Ce mouvement intellectuel autant qu’artisanal qui donne forme et contours, qui met en espace un savoir, des rumeurs, un ouï-dire sur le monde
[18]. » Le texte, comme c’est ici partiellement le cas, vient ainsi parfois suppléer cette « déficience » ; c’est pour cela que texte et image sont à prendre en compte tous les deux.
Dans l’article qui nous intéresse, les cartes couvrent une page, l’autre page étant occupée par le texte écrit (ce qui est d’ailleurs assez général dans l’ensemble de cet atlas). Il ressort donc fortement que la carte, pour signifier « Le monde vu de Moscou », n’est pas l’élément unique. Si « l’écrit, le su et le commenté peuvent prendre le pas sur le dessiné ; c’est que le langage de la carte manque singulièrement d’autonomie
[19] ». Nous pouvons suivre Christian Caujolle quand il affirme que « […] contrairement à ce qui se dit, nous ne vivons pas dans la “civilisation de l’image” mais toujours dans la civilisation de l’écrit. Nous vivons un moment particulier de la civilisation du texte dans laquelle les images sont omniprésentes et, parce que la majorité de ceux qui vivent dans cette civilisation ne savent pas les lire, elles sont devenues un énorme enjeu de pouvoir pour ceux qui sauront en contrôler la production et la distribution ? Sans plus
[20]. »
Les couleurs viennent aussi renforcer les idées « à faire passer ». À l’heure de l’informatisation, avec des nuanciers de plus en plus diversifiés, l’usage des couleurs se banalise, mais celles-ci sont-elles toujours bien maîtrisées ? La carte de l’ex-URSS est construite à partir de quelques couleurs dominantes : le jaune et le bleu pastel, le gris clair, mais aussi le rouge pour indiquer « présence militaire russe » (une étoile blanche dans un cercle rouge) ou « ancienne limite du pacte de Varsovie » et « conflit armé actif » (en Tchétchénie). Il est significatif de constater, tout d’abord, que le rouge qui faisait référence aux pays communistes dans la carte précédente n’est plus utilisé que de façon très ponctuelle et linéaire ; il est remplacé ici par la couleur jaune. Pour un espace « démantelé et encerclé », donc « en décomposition » et « dominé », cela peut surprendre, si l’on suit notamment ce qu’en disent Jean Chevalier et Alain Gheerbrant : « Dans le couple jaune-bleu
[21], le jaune, couleur mâle, de lumière et de vie, ne peut tendre à l’obscurcissement […]. Il est le véhicule de la jeunesse, de la force, de l’éternité divine. Il est la couleur des dieux […]
[22]. » Dans la culture occidentale, renchérit M. Pastoureau
[23], la couleur jaune est d’abord couleur de la lumière et de la chaleur, couleur de la prospérité et de la richesse, couleur de la joie, de l’énergie. Il y a donc quelque paradoxe, pour ne pas dire un contresens, à représenter ce qui est « en déliquescence » par une couleur qui exprime la vitalité et une dynamique certaine, d’autant plus qu’elle est placée sur une grande zone. La seule explication qui reste, c’est que le jaune est la couleur préférée en Chine !
Pour ce qui est de la couleur bleue, son emploi paraît plus logique, tout au moins au premier abord. Le bleu est en effet « la couleur préférée […] dans tous les pays du monde occidental
[24] ; […] il est calme, pacifique, lointain, presque neutre ; […] le bleu n’agresse pas, ne transgresse rien ; il apaise et rassemble […] Le bleu est devenu une couleur internationale chargée de promouvoir la paix et l’entente entre les peuples (à l’image de l’ONU, de l’UE). C’est la plus pacifique, la plus neutre de toutes les couleurs
[25] ». Mais représenter ainsi les pays de l’OTAN (Organisation du traité de l’Atlantique Nord), créée en 1949, organisation militaire de défense collective
[26], dominée par les États-Unis, peut apparaître aussi comme un paradoxe (même si la couleur bleue est aussi la principale couleur de l’OTAN). Par sa politique de conquête à l’Est, elle est, en effet, un instrument de domination qui s’élargit sans cesse : « […] À la faveur de la guerre en Afghanistan, les États-Unis ont établi des bases militaires, manifestement aménagées pour le long terme, en Ouzbékistan et au Kirghizstan ; ils ont obtenu des facilités militaires au Tadjikistan et au Kazakhstan, et ont poussé leurs tentacules militaires jusqu’en Géorgie. L’implantation des forces armées américaines au cœur même de l’ex-Union soviétique a frappé de banalité l’intégration dans l’OTAN des Républiques baltes, décidée au sommet de Prague avec celle de trois autres membres de l’ex-pacte de Varsovie, la Roumanie, la Bulgarie et la Slovaquie, ainsi que la Slovénie, ex-membre de la Fédération yougoslave. […] Depuis le sommet de Rome de novembre 1991 : d’alliance défensive, l’OTAN s’est transformée en organisation dite “de sécurité”, c’est-à-dire interventionniste […]. De fait, le sommet de Prague aura constitué une étape décisive vers la transformation des membres européens de l’Alliance atlantique, très largement majoritaires dans l’Union européenne, en auxiliaires des forces armées états-uniennes dans leur entreprise d’expansion impériale planétaire
[27]. » Dans ce cas, la couleur bleue peut surprendre. Mais, venant des pays occidentaux, il va s’en dire qu’il ne peut y avoir d’agression, mais seulement actes de rassemblement, de libération, de paix…
J. B. Harley nous rappelait qu’« en utilisant des couleurs à fort pouvoir émotif, les réalisateurs de cartes de propagande ont généralement été les défenseurs d’une vision géopolitique à sens unique
[28] ». Les cartes du
Time et du
Monde diplomatique sont là pour étayer son propos. En cinquante ans, les choses ont cependant bien changé et se sont même franchement inversées. Au sortir de la deuxième guerre mondiale, l’Union soviétique était le « prédateur », « l’envahisseur », la puissance expansionniste ; sa représentation par la presse américaine montrait nettement, par différents procédés (projection cartographique, emblèmes du communisme…), combien le danger était grand, combien la menace soviétique était prégnante en Europe comme en Asie. Le « rouge » était brandi, le « péril rouge » menaçait les occidentaux ; il y avait en quelque sorte « le feu dans la maison-Monde », qu’il fallait bien éteindre. À l’orée du 21
e siècle, « l’ogre
[29] » soviétique est bien malade, en décomposition ; l’Empire
[30] est en partie démantelé et encerclé. En ce début de nouveau millénaire, il n’y a plus deux super-puissances (URSS/pacte de Varsovie et États-Unis d’Amérique/OTAN) mais une seule, les États-Unis avec l’OTAN : « Un accord a donc été conclu entre l’ensemble des responsables politiques et militaires sur la dimension qu’il convient de donner, durant la période à venir, aux capacités militaires des États-Unis. On s’est entendu sur le maintien de forces correspondant à un niveau compris entre les 4/5
e et les 9/10
e de ce qu’elles étaient durant la dernière phase de la guerre froide. Des budgets de l’ordre de 250 à 270 milliards de dollars de dépenses effectives y correspondent (l’équivalent du total des dépenses effectuées par l’Allemagne, la France, le Japon, la Chine et la Russie réunis !) […]. En fait, les États-Unis régleront l’élargissement de l’OTAN à leur gré et suivant le rythme qu’ils auront choisi
[31]. »
Dans cette entreprise de domination du monde par un État et son levier qu’est l’OTAN, l’angle de vue a changé. Même si dans les faits la nouvelle puissance dominante et expansionniste (avec la France en son sein, il est vrai, par le biais de l’OTAN), est l’ensemble États-Unis/ OTAN, c’est la couleur bleue (ou bleue avec des rayures grises pour les « pays dont l’adhésion a été acceptée ») qui est marquée. Certes, « la couleur est un produit culturel, […] elle diffère dans l’espace et dans le temps
[32] », mais elle induit ici un message qui ne laisse aucunement penser qu’il y a expansion ou domination. Tout au plus participe-t-on à un encerclement « pacifique », fait de bases ou facilités militaires.
De plus, le système euclidien et la représentation des superficies des pays seulement (sur lesquelles sont portées certaines informations) induisent des façons de dire et de faire voir « ce qui est » qui sont loin d’être insignifiantes. Ici, par exemple, la Russie apparaît toujours importante, avec un territoire très vaste. Il est cependant possible (et encore plus facile aujourd’hui avec l’informatique) de montrer les choses autrement, en ne se basant plus seulement sur les superficies, mais en prenant une autre variable en fonction de ce que l’on veut signifier. Dans ce même atlas (p. 47), une carte (illustration 2), « PNB représenté en anamorphose
[33] », propose une autre façon de voir la Russie. Trois ensembles y apparaissent de manière « écrasante », en rouge (PNB compris entre 15 000 et plus de 25 000 dollars américains par habitant en 2000) : Amérique du Nord, Europe de l’Ouest, et l’ensemble Japon, Corée du Sud, Taïwan. Entre les deux derniers ensembles, la Russie (en bleu clair, PNB compris entre 7 000 et 10 000 dollars américains) se trouve tout au Nord allongée et bien réduite. Cette nouvelle façon de visualiser l’information induit des approches différentes (ou, au moins, complémentaires) de celles qui sont présentées de façon « traditionnelle » et qui sont construites à partir de la superficie des pays. La Russie n’apparaît plus ici en position forte ; la prise en compte du PNB la réduit comme peau de chagrin et en donne un aperçu bien différent, plus proche d’autres réalités contemporaines.
La carte est une construction réalisée par un acteur, le cartographe, qui adresse un message à un public de plus en plus large aujourd’hui, avec les moyens de communication et de diffusion à disposition. Les cartes, tirées du
Time et de
L’Atlas du Monde diplomatique, en sont une parfaite illustration. Mais la carte peut être aussi, pour celui qui la fabrique, comme une « mise au monde ». Partir de la feuille blanche pour aboutir au produit finalisé, c’est un mélange complexe de savoirs techniques et scientifiques, d’automatismes dans les procédures mises en place mais aussi une part de « souffrance », comme dans toute création : souffrance de n’être pas sûr de l’approche, des données, de la conception visuelle, alors que, finalement, la carte existe, qu’elle est produite, toujours imparfaite par rapport à la conception mentale de son auteur. Cette figuration idéelle, autant sinon plus que matérielle, s’inscrit ainsi dans les langages que nous utilisons pour comprendre et faire comprendre le monde, ou l’une de ses parties, mais aussi pour influencer (de façon plus ou moins consciente, d’ailleurs) les lecteurs qui la lisent et qui la voient. Dans cet acte de communication, elle est, en effet, autant à lire qu’à voir, surtout si le texte écrit qui l’accompagne est pris comme élément consubstantiel. Les démocraties occidentales, comme d’autres régimes, extrêmes, usent et abusent de cet instrument, comme elles l’ont toujours fait. Il serait peut-être temps d’orienter davantage nos formations (notamment scolaires et universitaires) vers ce genre de savoir, si nous voulons parfaire la connaissance citoyenne. « Représenter, persuader ou convaincre ? Telle est la question
[34]. » L’Europe occidentale était dans le collimateur de l’URSS, la Russie est dans le collimateur de l’OTAN : il faut toujours craindre les effets boomerang. Quoiqu’il en soit, nous sommes toujours
Far from Heaven
[35].
Illustration 1
L’Atlas du Monde diplomatique janvier 2003
Illustration 2
L’Atlas du Monde diplomatique janvier 2003, anamorphose créée par vladimir Tikhunov, professeur de géographie de l’université de Moscou.
[1]
Peter Gould, Antoine Bailly,
Le pouvoir des cartes. Brian Harley et la cartographie, Paris, Anthropos, 1995, p. 33.
[2]
Michel Foucher, « L’inégal développement de la géographie dans le monde »,
Hérodote, 20, 1981, p. 7-50 ; Sylvain Laboureur, « Cartographie de l’ombre. Ombres sur la cartographie »,
Hérodote, 33-34, 1984, p. 278-286 ; Alain Bué, « L’URSS et ses cartes »,
Hérodote, 47, 1987, p. 192-195 ; Michel Rozanov, « Cartes faussées, cartes sous clé » (entretien),
Hérodote, 58-59, 1990, p. 193-202 ; Denis Eckert, « Progrès de la cartographie et pratique de la ville : Moscou ou la culture de la désorientation »,
Mappemonde, 51, 1998, p. 23-26.
[3]
Michel Rozanov, art. cité.
[4]
Denis Eckert, art. cité.
[5]
Article « Geopolitics »
in Encyclopedia Britannica, 1944.
[6]
Friedrich Ratzel,
Politische Geographie, Munich, R. Oldenbourg, 2
e éd., p. 373.
[7]
Les lecteurs qui le souhaitent peuvent contacter l’auteur pour qu’il leur communique les cartes du
Time (
j-p-bord@ wanadoo. fr)
[8]
Plutôt effet graphique qui montre une image de l’Europe vue de Moscou ; le type de projection, non indiqué sur la carte (ce qui est d’ailleurs courant), est difficile à déterminer.
[9]
Roger Brunet,
La carte, mode d’emploi, Paris, Fayard/Reclus, 1987, p. 34
[10]
Dans le
Dictionnaire des couleurs de notre temps, M. Pastoureau (Paris, Bonneton, 1999) écrit à propos de la couleur rouge (p. 193) : « Couleur de la matière et du matérialisme : présence du rouge, fort, près, pesant. Ce qui est rouge est ici et non au loin. Matérialisme, communisme. Rouges politiques. »
[11]
Jean Chevalier, Alain Gheerbrant,
Dictionnaire des symboles, Paris, Robert Laffont/Jupiter, 1986.
[12]
Mais sous un titre plus petit tout en haut de la page, en bleu,
La Russie et ses marches, un espace écartelé.
[13]
Trois autres articles portent un titre comparable :
Le monde vu de Washington, p. 96-97,
Le monde vu de Tokyo, p. 152-153,
Le monde vu de Pékin, p. 156-157. Mais dans ces trois cas le texte, qui s’inscrit après le titre général, ne donne plus l’illusion qu’il s’agit seulement du titre de la carte, comme pour Moscou.
[14]
La carte p. 138 est réalisée par Philippe Rekacewicz, tout comme la deuxième carte :
Principaux accords de défense, réalisée en fin d’article. Le texte est signé par Gilbert Achcar, politologue à l’université de Paris-8-Saint-Denis.
[15]
In préface d’Ignacio Ramonet,
L’Atlas du Monde diplomatique, p. 6.
[16]
Gilbert Achcar et al.,
L’Atlas du Monde diplomatique, hors série de
Manière de voir, janvier 2003.
[17]
Philippe Rekacewicz,
Regards politiques sur les territoires, mai 2000, site Internet du
Monde diplomatique.
[18]
Christian Jacob,
L’empire des cartes. Approche théorique de la cartographie à travers l’histoire, Paris, Albin Michel, 1992, p. 137.
[19]
Jean-Paul Bord,
Le Monde arabe : des espaces géographiques aux représentations cartographiques, Villeneuve d’Ascq, Presses universitaires du Septentrion, 2000.
[20]
Christian Caujolle, « Leurres de la photographie virtuelle »,
Le Monde diplomatique, juillet 1998, p. 26.
[21]
Le jaune et le bleu sont des couleurs opposées, comme le rouge et le vert, le blanc et le noir ; le passage de l’une à l’autre se fait par le gris moyen (Chevalier et Gheerbrant, 1986, p. 488).
[22]
Jean Chevalier, Alain Gheerbrant,
op. cit.
[23]
Michel Pastoureau,
op. cit.
[24]
Notamment la France, emblématiquement associée à la couleur bleue (Pastoureau, 1999, p. 72).
[25]
Michel Pastoureau,
op. cit.
[26]
Aujourd’hui l’OTAN n’intègre plus seulement un aspect militaire mais aussi des facettes politiques et économiques.
[27]
Gilbert Achcar, « L’OTAN à la conquête de l’Est »,
Le Monde diplomatique, janvier 2003, p. 18.
[28]
Peter Gould, Antoine Bailly,
op. cit.
[29]
Dans de nombreuses cartes humoristiques du 20
e siècle, l’Union soviétique était caricaturée soit en ogre, soit en pieuvre, soit en rouleau compresseur.
[30]
Titres de nombreux ouvrages d’Hélène Carrère d’Encausse :
L’Empire éclaté, Paris, Flammarion, 1979 ;
La gloire des Nations ou la fin de l’Empire soviétique, Paris, Fayard, 1990, etc.
[31]
Paul-Marie de La Gorce, « L’OTAN aux portes de la Russie »,
Le Monde diplomatique, juillet 1997, p. 10-11.
[32]
Michel Pastoureau,
op. cit., p. 72.
[33]
« Ce terme générique englobe divers types de cartes pour lesquelles intervient une déformation des unités spatiales » (Jean-Paul Bord, Éric Blin,
Initiation géographique ou comment visualiser son information, Paris, SEDES, 1995). La carte par anamorphose proposée a été créée par Vladimir Tikhunov, professeur au département de géographie de l’université de Moscou.
[34]
Luc Cambrézy, René de Maximy (dir.),
La cartographie en débat. Représenter ou convaincre, Paris, Karthala-ORSTOM, 1995, p. 16.
[35]
Pour reprendre le titre du film américain de Todd Haynes,
Loin du Paradis, 2002.
[*]
Professeur de géographie à l’université Paul-Valéry de Montpellier 3, spécialiste de la cartographie, de l’image et de l’épistémologie de la géographie, principalement sur les mondes arabes et méditerranéens,
Jean-Paul Bord a notamment publié
Initiation géographique ou comment visualiser son information (SEDES, 1995),
Le Monde arabe ; des espaces géographiques aux représentations cartographiques (Presses Universitaires du Septentrion, 2000) et co-dirigé
Les cartes de la connaissance (Karthala/URBAMA, 2003)