Vingtième Siècle. Revue d'histoire 2003/4
Vingtième Siècle. Revue d'histoire
2003/4 (no 80)
184 pages
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Numéros antérieurs disponibles sur www.persee.fr

I.S.B.N. 2724629485
DOI 10.3917/ving.080.0152
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Historiographie du nazisme

Raverso Enzo, La violence nazie. Une généalogie européenne, Paris, La Fabrique éditions, 2002, 190 p., 12,35 €.


Le livre d’Enzo Traverso est un essai en forme de synthèse, porté par une thèse très nettement identifiée. Pour l’auteur, la violence nazie s’inscrit dans une généalogie européenne. Pour reprendre ses mots, il considère qu’Auschwitz n’est pas un accident dans le processus de civilisation décrit par Elias mais bien l’une de ses potentialités. Il met ainsi en place une démarche généalogique tendant à identifier les référents mémoriels, les pratiques, les discours dans lesquels les nazis puisèrent pour mettre en place leurs politiques génocidaires.

2 Cinq parties distinguent ainsi ces différentes racines généalogiques. Le premier chapitre tente de montrer la parenté entre les pratiques de dressage des corps en cours à partir du 19e siècle au sein des systèmes de production et de répression des sociétés occidentales libérales développées, et les pratiques de répression nazie. Avec le second chapitre, l’auteur tente de replacer la pratique nazie dans une généalogie des pratiques impériales et des guerres de conquête du siècle passé. Il se préoccupe de la généalogie des représentations darwinistes de l’extinction des peuples autochtones au contact des conquérants européens et du lien existant entre les pratiques guerrières nazies et les crimes des guerres coloniales. Il tente de mettre en perspective la thématique légitimatrice du Lebensraum avec celle de la conquête coloniale en Afrique. C’est peut-être dans ce chapitre que cet essai, parfois un peu court et suggestif, est le plus discutable : faire de Carl Schmitt le théoricien du Lebensraum est certes partiellement exact – Schmitt a effectivement théorisé le concept de Großraum, d’espace impérial – mais Enzo Traverso omet de mentionner une cohorte bien plus radicale et bien plus proche des cercles du pouvoir que le théoricien juridique. Werner Best, Reinhard Höhn, tous deux anciens dirigeants du Reichssicher-heitshauptamt, c’est-à-dire des instances centrales des organes de répression SS, fondèrent par exemple une revue exclusivement consacrée à ces problèmes et eurent l’oreille attentive d’Heinrich Himmler, au point que ces deux auteurs furent chargés de réunir un recueil d’articles pour l’anniversaire du chef de la SS. Le parallèle entre l’empire d’Inde et l’avènement impérial à l’Est est par ailleurs peut-être effectivement attesté dans les propos de table et les réflexions de Hitler. Il n’en reste pas moins que l’univers mental dans lequel évoluent les administrateurs du ministère des territoires occupés et les planificateurs géographes et démographes de la SS s’inscrit dans une lignée de colonisation agraire, d’Athènes et Rome jusqu’à l’épopée des Teutoniques. L’expression « mission civilisatrice », qui constitue l’un des standards des rhétoriques coloniales européennes, est pratiquement absente du discours nazi. Le deutsche Aufgabe (la mission allemande) et la deutsche Sache (la cause allemande), qui constituent les grandes lignes de la thématique légitimant l’expansion à l’Est, excluent par avance toute participation des populations allogènes, sauf au titre d’une main d’œuvre hilotisée – le terme est de Reinhard Heydrich – et considérée comme incapable de la moindre assimilation civilisationnelle. Le chapitre sur les pratiques guerrières et sur le soldat comme ouvrier fordiste est sans doute l’un des plus convaincants, même s’il ne pose pas le problème du consentement de cette armée fordiste au génocide, question centrale s’il en est. Les soldats, et c’est regrettable, ne sont ici décrits que comme les pièces anonymes au service d’une cause qui les dépassait. Or il semble bien que l’opération Barbarossa ait donné lieu à la mise au point d’un tout autre type de soldat, ni anonyme, ni aliéné, mais extraordinairement angoissé, saisi par l’ampleur des enjeux que représentait la grande conflagration. L’étude des lettres du front, celle des rapports de combat, celle enfin des mémorandums d’état major montre la circulation tout à la fois verticale et horizontale de la représentation d’une guerre profondément racialisée, perçue comme un conflit défensif dans lequel se jouait le destin de la nation. Cette culture de guerre, qui transcendait les rhétoriques nazies, permet seule d’expliquer que les futurs conjurés du 20 juillet 1944 s’illustrèrent d’abord – et peut-être avant tout – parmi les promoteurs des pratiques de violence tournées contre les populations slaves, en Biélorussie notamment. Le chapitre suivant est consacré aux pratiques de classement et de répression en tant que précurseurs des pratiques nazies. Enzo Traverso analyse ici les phénomènes d’animalisation de l’ennemi, observables dans la répression de la Commune et dans sa postérité scientifique, médicale, psychiatrique, anthropologique. Or ces phénomènes d’animalisation, de « chosification » et de biologisation de la représentation de l’ennemi mériteraient un traitement plus détaillé : l’animalisation est un phénomène classique, observable dans pratiquement tous les conflits guerriers, et le fait que les Communards soient traités de bêtes sauvages ne saurait guère émouvoir et rendre heuristique cette généalogie. La biologisation de l’ennemi effectivement à l’œuvre dans la répression de la Commune pose d’autres problèmes : en effet, il est extrêmement difficile d’évaluer les processus de transmission d’une séquence guerrière à l’autre, de la Commune à l’autre.

3 Et ce problème est bien plus général qu’il n’y paraît : la démarche généalogique d’Enzo Traverso supposait en effet que l’on s’intéressât certes aux maillons de la chaîne mais aussi et surtout à ce qui les relie. Repérer des pratiques discursives semblables ou affiliées ne suffit pas à justifier la démarche : encore faut-il réussir à décrire les modes de transmission d’une séquence à l’autre. Il ne suffit pas par exemple de montrer qu’il existe une pulsion exterminatrice – par décimation et surtout par famine – chez les Allemands chargés de la guerre contre les Herreros. Il faudrait réussir à montrer que l’exemple du projet d’extermination par la famine des Herreros est présent à l’esprit des hommes du Wirtschaftsstab Ost chargé d’organiser la dimension économique de l’invasion de l’URSS. Et tel n’est pas le cas : les exemples de planification de famine que les généraux allemands ont en tête sont exclusivement européens. Le premier est le blocus mis en place par l’Entente durant la grande guerre, référence mémorielle qui les obsède et les conforte dans leur représentation d’une guerre défensive préventive. Le second exemple est la famine planifiée en Ukraine en 1930-1933, qui conforte la construction de l’image d’un ennemi marqué au sceau de sa criminalité et de son inhumanité. Et c’est au travers de ces quelques exemples d’objections que l’on aimerait exprimer ce qui au fond nous semble faire problème dans les choix scientifiques effectués par Enzo Traverso : celui d’appréhender le nazisme de l’extérieur, comme un phénomène doué d’une existence en soi, et non comme un phénomène mental et social, c’est-à-dire saisissable au travers des discours des acteurs individuels, sociaux ou étatiques. Choix certes assumé dès le départ, mais qui légitime des filiations sans toujours chercher leur réalité dans l’interaction sociale et culturelle. Il ne suffit pas de montrer qu’Hitler a en tête l’exemple colonial, il faut montrer que cette image a circulé, que les échelons médians et subalternes l’ont intégrée et qu’elle a conditionné les pratiques sur le terrain.

4 Au total, ces objections ne sauraient masquer l’intérêt de ce livre. Toutes appellent à de nouvelles recherches, toutes soulignent le chemin qu’il reste à parcourir pour la connaissance du phénomène nazi. L’auteur de ces lignes, on l’aura compris, n’est pas en accord avec une partie des thèses, des méthodes et des présupposés défendus dans cet ouvrage. Il n’en reste pas moins qu’il soulève une série de questions et qu’il apporte des éléments de réponses lançant la discussion.

5 Christian Ingrao

Nolte Ernst, Les fondements historiques du national-socialisme, Monaco, Éditions du Rocher, 2002, 175 p., 18 €.

6 Les ouvrages d’Ernst Nolte sont souvent salués comme un événement en France et bénéficient d’une couverture médiatique leur assurant un public nombreux. Ce nouvel opuscule pourrait, à n’en pas douter, connaître la même destinée, celle-ci semblant indépendante tant du contenu des ouvrages que de la réception allemande et internationale des travaux d’Ernst Nolte, réception à l’évidence bien moindre qu’en France et, dans une plus faible mesure, qu’en Italie. Il publie ici le texte de quatre cours prononcés en tant que professeur invité dans une université italienne. Trois de ces cours concernent la préhistoire du nazisme, tandis que le quatrième se penche sur les conflits idéologiques et historiographiques au 20e siècle. Et comme d’habitude, le contenu de l’ouvrage se révèle problématique.

7 Les trois premiers articles traitent donc de la genèse idéologique et politique du national-socialisme. Le premier analyse les racines du conservatisme révolutionnaire, le second les facteurs de radicalisation des forces politiques de gauche et de droite, tandis que le dernier traite de ce que Nolte appelle les catalyseurs, c’est-à-dire la grande guerre et la Révolution bolchevique. Les thèses développées ici sont bien connues : la Révolution française et l’Aufklärung seraient porteuses de germes de violence qui s’exacerbent tout au long du 19e siècle avant que la grande guerre et la révolution russe ne poussent les « forces conservatrices révolutionnaires » à se radicaliser sous la forme d’un nazisme présenté comme un mouvement défensif construit en réaction contre le danger mortel d’« annihilation de classe » dont les révolutions bolcheviques étaient porteuses.

8 Les thèses de l’auteur ne connaissent donc point de changements, pas même dans les détails, et sont maintenant fixes depuis une vingtaine d’années, scandées par La guerre civile européenne, les lettres échangées avec François Furet, et le présent ouvrage. Pourtant, ces thèses ont été sérieusement remises en cause par les recherches récentes intervenues tant dans l’historiographie du nazisme que dans celle du stalinisme. C’est précisément à ce dialogue conflictuel que se refuse ce petit opuscule et, au fond, on le comprend : il ne résisterait pas longtemps aux analyses serrées de la chronologie et des pratiques étatiques mises en place dans les deux historiographies. Il ne soutiendrait en aucune manière l’épreuve de la masse de faits nouveaux apportés par Sheila Fitzpatrick et Nicolas Werth dans le cas du stalinisme, ou par Dieter Pohl, Christian Gerlach, Thomas Sandkühler ou Christoph Dieckmann, dans le cas du nazisme.

9 On pourrait rétorquer que l’exercice du cours universitaire publié conditionne la teneur et la qualité du texte. Ce serait oublier que certains des livres d’histoire les plus inspirés de ces dernières décennies sortirent de cours d’université transformés en livre le temps d’un été. Ce serait ignorer surtout que la contrainte pédagogique induite par l’exercice implique une information actualisée. C’était le moins que Nolte dût aux étudiants italiens qui vinrent l’écouter, mais la qualité de l’enseignement dispensé ne semble pas avoir été la préoccupation majeure de l’auteur. Un rapide examen de son appareil critique fait apparaître son caractère daté et superficiel, son attention apportée uniquement aux idées et aux grands hommes, et ce sans aucun égard ni pour les structures sociales, ni pour les dynamiques mettant en jeu les représentations des acteurs. C’est une histoire glacée, figée dans un intentionnalisme vieux de plusieurs décennies. Ernst Nolte fait encore une fois la preuve de son incapacité à la discussion, en particulier avec les historiographies les plus innovantes touchant à son sujet. Il témoigne de son refus de prendre en compte si ce n’est les objections de ses très nombreux critiques, mais tout du moins les acquis fondamentaux de la recherche historique tant sur la grande guerre et la révolution russe que le stalinisme et le nazisme.

10 Christian Ingrao

Communautés juives

Heymann Florence, Le crépuscule des lieux, Paris, Stock, coll. « Un ordre d’idées », 2003, 442 p., 22,50 €.

11 Czernowitz, Cernauti, Chernivtsy, la capitale de Bukovine dont les appellations successives signalent les changements de tutelle étatique – austro-hongroise, roumaine à partir de 1918, ukrainienne soviétique à l’issue de la seconde guerre mondiale –, fut l’un des centres urbains multinationaux des zones de confins de l’Europe centrale. Il a été marqué en particulier par l’existence d’une importante communauté juive que F. Heymann fait revivre avec brio. Entre histoire et récits de Czernowitsiens collectés par l’auteur, cet ouvrage se présente comme une rétrospective, sur la longue durée, de l’évolution de cette collectivité jusqu’à sa quasi-disparition au cours de la guerre lors des occupations soviétique (1939-1941) et allemande (1941-1944), où les juifs furent successivement victimes des déportations puis de la politique d’extermination nazie.

12 Dans cette fresque qui parcourt plus d’un siècle d’histoire, F. Heymann analyse tour à tour la formation de la communauté culturelle juive de Czernowitz, son rapport à la culture dominante allemande qui l’a si fortement imprégnée, ses disparités sociales et ses clivages internes politico-religieux, sa difficile existence dans la Roumanie nationaliste et antisémite de l’entre-deux-guerres. Certains des thèmes abordés sont particulièrement éclairants, tel celui consacré au rapport des juifs à la langue, ou plutôt aux langues, qu’il s’agisse de l’allemand qui restera selon l’auteur « la langue du lien, celle de la reconnaissance, de la nostalgie », du yiddish dont Czernowitz fut l’un des « lieux de mémoire » ou encore de l’hébreu.

13 Étude érudite, qui s’appuie sur des travaux et documents extrêmement variés, Le crépuscule des lieux annonce en prologue une consultation d’archives qui n’apparaît guère cependant, sinon de façon très anecdotique, dans le corps de l’ouvrage. Mais la critique plus fondamentale que l’on peut adresser à cet ouvrage concerne les relations, peu évoquées, des juifs de Czernowitz aux autres minorités nationales et leur situation par rapport à elles face au nationalisme offensif roumain qui a entraîné le déclin, de la cité. Le crépuscule des lieux n’en reste pas moins une contribution importante à l’histoire encore mal connue des régions frontalières et des brassages culturels de l’Europe.

14 Catherine Klein-Gousseff

Blatman Daniel, Notre liberté et la Vôtre. Le mouvement ouvrier juif BUND en Pologne 1939-1949, Paris, Cerf, coll. « Histoires-Judaïsmes », 2002, 314 p., 38 €.

15 Cet ouvrage d’un historien israélien témoigne de l’intérêt grandissant pour une analyse de l’histoire juive contemporaine qui commence à se dégager de l’interprétation sioniste ayant marqué une très grande partie de la recherche depuis 1945. Redécouvrir l’histoire du mouvement socialiste juif autonomiste et yiddishiste Bund représente un élément majeur permettant d’analyser le pluralisme politique, social, culturel, idéologique réel qui existait au sein des communautés juives jusque dans l’immédiat après-guerre.

16 Daniel Blatman nous permet de comprendre le cheminement idéologique des militants de ce parti lorsque, face à l’assassinat de masse commis par les Allemands, ils durent réagir en accéléré, tant contre leurs ennemis nazis, que face aux autres composantes de la communauté juive et aux différentes composantes alliées (société polonaise, régime soviétique, Anglo-américains). L’auteur a bien analysé les relations du Bund avec les forces politiques juives concurrentes, sionistes, communistes, traditionalistes… et les difficultés pour coordonner leurs actions. Il a toutefois fait silence, comme cela est général, sur d’autres composantes juives comme la droite sioniste ou les assimilationistes polonophiles. Il a aussi étudié la complexité des liens que le Bund a maintenus avec ses camarades socialistes polonais et avec les institutions polonaises en exil puis les autorités polonaises d’après 1944. Daniel Blatman analyse en revanche avec difficulté les différences existant à l’intérieur de la société polonaise occupée ou dans les instances en exil, ainsi que les obstacles auxquels se sont heurtés les juifs polonais. Les aides polonaises reçues étaient insuffisantes, par manque de moyens ou de volonté, thème qu’il faudra encore approfondir. Les dirigeants du Bund n’ont aussi obtenu qu’un très faible soutien britannique ou américain. C’est donc l’image d’une immense tragédie inéluctable qui ressort de cette histoire. Daniel Blatman aborde enfin la construction pendant quelques années dans la Pologne d’après 1945 d’une véritable autonomie juive laïque bâtie sur des débris finalement trop faibles et emportés par l’uniformisme stalinien.

17 Bruno Drweski

Diplomatie de l’entre-deux-guerres

Dullin Sabine, Des hommes d’influences. Les ambassadeurs de Staline en Europe, 1930-1939, Paris, Payot, 2001, 383 p., 22,11 €.

18 L’intérêt et les polémiques que suscite chez les historiens depuis un demi-siècle la politique extérieure de l’URSS des années 1930 ont abouti à la publication d’un grand nombre d’ouvrages consacrés au problème épineux de la sincérité de l’engagement soviétique dans la mise en œuvre de l’idée de la sécurité collective et des raisons de son échec total. La focalisation de l’attention sur les rôles dans ce processus de deux personnages clés, Staline et Litvinov, laissait dans l’ombre l’appareil diplomatique soviétique.

19 Le mérite de Sabine Dullin en est d’autant plus grand qui, en essayant de sortir de ce schéma traditionnel, se fixe comme objectif d’étudier le fonctionnement interne du commissariat aux Affaires étrangères, ses antagonismes avec les autres organes assurant l’action internationale de l’URSS, le profil de ses cadres, leur vision de la situation européenne, leurs réseaux d’information et l’impact de leur activité à l’étranger. Une telle approche, parfaitement logique, et pourtant nouvelle dans l’historiographie française, sous-tendue par un travail minutieux dans les archives de Moscou, de Paris et de Genève, permet à l’auteur d’élucider la part modeste, mais non négligeable des services diplomatiques dans l’élaboration de la politique extérieure soviétique, en particulier avant les grandes purges. La mise en évidence de la dépendance que subit la diplomatie par rapport à la politique intérieure constitue un autre point fort de son analyse.

20 Le titre de ce travail de grande valeur reste cependant discutable. L’influence de Litvinov sur les décisions du Bureau politique est présentée par Sabine Dullin d’une manière très convaincante, même si la « marge irréductible d’autonomie » dont Litvinov dispose pendant la première moitié des années 1930, ne concerne que les moyens d’atteindre le but fixé par Staline de sécuriser la position extrêmement vulnérable de l’URSS. Le durcissement du régime stalinien et une nouvelle vague de répressions qui n’épargnent pas le commissariat des Affaires étrangères, réduisent rapidement le poids de l’influence de Litvinov. Quant aux ambassadeurs soviétiques, tout en montrant leur indiscutable autorité au sein des représentations diplomatiques, l’auteur constate leur isolement, « l’étroitesse de leur réseau de relations », les limites de leurs tentatives de manipuler la presse occidentale, autant de contestations de l’importance qu’eut leur influence à l’étranger. À cela s’ajoute la paralysie de l’action diplomatique provoquée par la grande terreur qui enterre définitivement leur esprit d’initiative. Même si, compte tenu de ce contexte, il est difficile d’approuver l’expression « des hommes d’influences » en parlant des ambassadeurs soviétiques, il faut néanmoins saluer la tentative audacieuse de Sabine Dullin d’ébranler le stéréotype historiographique leur réservant un rôle de simples marionnettes entre les mains de Staline.

21 Tatiana Konovalova

ABBATE Michele (dir.), L’Italia fascista tra Europa e Stati Uniti d’America, Civita Castellana, CEFASS Centro Falisco di Studi Storici, 2002, 171 p., prix non communiqué.

22 Cet ouvrage réunit les travaux d’un groupe de recherche international sur les relations entre l’Italie et les États-Unis pendant le fascisme. Son principal intérêt est d’expliquer comment, à la veille de la guerre, le gouvernement américain considérait l’Allemagne comme la puissance la plus dangereuse pour la paix et n’était que peu inquiété par l’Italie.

23 Jusqu’à l’agression italienne contre l’Éthiopie en 1936, l’opinion publique américaine avait montré une certaine sympathie envers le régime fasciste et en particulier pour le Duce. Elle était sensible aux hésitations italiennes face à la perspective de l’entrée en guerre et à la volonté apparente de freiner la dégradation progressive de la situation européenne. Plusieurs facteurs importants avaient en outre contribué à renforcer l’image positive du fascisme : l’éloignement géographique et psychologique par rapport à la réalité italienne, la création du mythe du « mussolinisme » par certains journaux américains… Si les organisations réellement fascistes n’étaient que marginales aux États-Unis, Rome suivait en revanche au jour le jour les humeurs de la communauté italienne et s’attachait en particulier à y développer sa propagande en contrôlant les associations patriotiques, les stations de radio et la presse.

24 Face à ce travail de sape, les cadres antifascistes étaient peu puissants parmi les Italo-Américains, faiblesse confirmée par tous les témoignages dont les historiens disposent. Ce n’est qu’après le 10 juin 1940, date de la déclaration de la guerre contre la France et l’Angleterre par l’Italie, que des tentatives furent entreprises pour fédérer les associations d’antifascistes italiennes aux États-Unis et en Amérique de Sud. Mais le projet de créer un gouvernement italien en exil et une légion de volontaires italiens ne put aboutir en raison de l’hostilité des Alliés préoccupés par la force des communistes italiens.

25 Leonardo Casallino

Les communistes

Le Roy Ladurie Emmanuel (dir.), Les Grands Procès politiques, Monaco, Éditions du Rocher, 2002, 236 p., 20 €.

26 En 1972, Annie Kriegel publiait Les grands procès dans les systèmes communistes, livre qui fit date dans le processus de compréhension puis de décryptage des multiples procès qui eurent lieu dans le monde communiste, en URSS puis dans les démocraties populaires. Pour commémorer cet événement, l’Association des amis d’Annie Kriegel, nouvellement créée et présidée par Emmanuel Le Roy Ladurie, a organisé en 2001 un colloque consacré aux grands procès politiques de l’histoire. Les actes viennent d’être publiés dans la nouvelle collection « Démocratie et totalitarisme » dirigée par Stéphane Courtois. Au vu d’une telle genèse, certaines craintes étaient permises, puisque ce genre donne parfois lieu à des exercices convenus. Ces craintes se sont révélées infondées.

27 Rendant un bel hommage à celle qui inaugura le champ universitaire des recherches sur le communisme, les différents communicants ont offert des contributions originales, approfondies et stimulantes. La fonction pédagogique du procès Carrier est ainsi brillamment passée au crible par Jean-Clément Martin, tandis que Sylvain Boulouque décortique avec méticulosité le processus d’insinuation, de marginalisation et de stigmatisation à l’œuvre dans le syndicalisme communiste de l’entre-deux-guerres. De son côté, Nicolas Werth nous offre une des nombreuses pierres qui édifient une œuvre d’ores et déjà imposante. Quant à Stéphane Courtois, il nous livre une remarquable étude sur « La pédagogie du procès interne dans le PCF ». Ce cycle des procès, ouvert en 1931 avec l’affaire Barbé-Célor, s’achève avec l’affaire Fiszbin en 1980. Ombre portée des procès organisés à l’Est, les épurations impulsées à l’Ouest participent des processus de sélection et de rééducation des cadres mis en œuvre par tous les partis communistes du monde. Complétant les travaux de Claude Pennetier, de Bernard Pudal et de Brigitte Stouder sur les ego-documents, Stéphane Courtois réinsère cette somme de procédures – critiques/autocritiques, biographies/autobiographies, aveux/procès – dans une pédagogie qu’Annie Kriegel avait qualifiée d’« infernale » : « Détruire chez les communistes la psyché ancienne encore marquée par la société “bourgeoise” et sa morale traditionnelle ; et ensuite leur inculquer les nouvelles valeurs et les nouveaux réflexes totalitaires. »

28 Au total, le choix du thème, l’originalité des recherches et la rigueur scientifique de l’entreprise, tout concourt à imposer la lecture de ce bel ouvrage.

29 Philippe Buton

Lavabre Marie-Claire, Platone François, Que reste-t-il du PCF ?, Paris, Autrement, coll. « Cevipof-Autrement », 2003, 158 p., 13 €.

30 Le premier service que rend l’ouvrage de Marie-Claire Lavabre et de François Platone, tous deux chercheurs confirmés du Centre d’études de la vie politique française (Cevipof), est de mettre à la disposition les résultats de l’enquête sociologique réalisée par ce centre en 1997. Ceux-ci révèlent l’ampleur de la mutation et la gravité de la crise que connaît l’organisation du PCF. Désormais, il est devenu un parti très urbain, fortement concentré dans les agglomérations de plus de 100 000 habitants. Il est également le parti français le plus féminisé. Signe inquiétant, c’est un parti en voie de rapide vieillissement : en 1979, 24 % des adhérents avaient moins de 30 ans et en 1997, ils ne sont plus que 10 %. Aujourd’hui, un communiste sur quatre a plus de 60 ans. Ce vieillissement est d’autant plus préoccupant qu’il se conjugue avec une véritable fracture générationnelle : les adhérents les plus âgés sont les plus « conservateurs », crispés sur ce qui subsiste de l’identité communiste, tandis que les plus jeunes, certes infiniment plus ouverts, ont dans le même temps perdu les éléments identitaires qui faisaient la force du PCF. En partie reliée à ce constat, la désouvriérisation du PCF reste très spectaculaire. À l’heure actuelle, il ne surreprésente plus les ouvriers, ni en termes militants, ni en termes électoraux et on sait que, depuis bien longtemps, le front national est devenu le premier parti ouvrier de France.

31 La mise à la disposition d’un large public de cette coupe géologique communiste n’est pas le seul intérêt de l’ouvrage. Celui-ci constitue en outre, pour les non spécialistes, une bonne introduction à la dramatique situation actuelle du PCF et, surtout, à sa mise en perspective historique. Ainsi le premier chapitre offre un excellent résumé de l’organisation du parti, de ses avantages à court terme – solidité et efficacité – mais de ses conséquences mortelles sur le long terme : sclérose de l’appareil, puis nécrose de l’organisation. L’analyse des multiples réformes organisationnelles qui ont récemment vu le jour est ainsi fort bien vue, révélant le délitement de la contre-société communiste, le progressif abandon des normes léninistes et, de ce fait même, la destruction des avantages précédemment donnés aux militants les plus fragiles, en particulier ceux privés de fort capital scolaire ou culturel.

32 Au terme de la lecture, le principal regret – en-dehors du problème formel de l’abus des « nous y reviendrons » et autres « on l’a déjà vu » – reste que l’actualisation de la dimension sociologique n’ait pas eu son pendant dans la dimension mémorielle. Il aurait été passionnant de prolonger l’analyse stimulante de la mémoire communiste faite par Marie-Claire Lavabre pour les années 1980, brillamment étudiée dans Le fil rouge, publiée par les Presses de Sciences Po en 1994. Malheureusement, l’ouvrage, en particulier son chapitre 4, contient plus des réflexions générales sur l’identité et la mémoire qu’une étude précise et documentée sur l’évolution de ces deux dimensions dans la dernière période.

33 Philippe Buton

Intellectuels et engagements

Camus à Combat. Éditoriaux et articles d’Albert Camus (1944-1947), édition établie, présentée et annotée par Jacqueline Lévi-Valensi, Paris, Gallimard, coll. « Cahiers Albert Camus, 8 », 2002, 746 p., 35 €.

34 De mars 1944 à juin 1947, Albert Camus fut rédacteur en chef et éditorialiste de Combat, où il donna, au fil de la plume, en pleine effervescence de la Libération et de l’installation de la Quatrième République, pas moins de 165 « papiers », signés ou non, sans compter les textes clandestins identifiables. Jacqueline Lévi-Valensi a tout repéré, répertorié et commenté avec finesse, sans ferveur déplacée et en bon ordre chronologique, pour la première fois. Voici, pour les historiens et les curieux des ardeurs et des désillusions qui suivirent l’été 44 du regain français, un bon instrument de travail, qui multiplie les angles de vue bien au-delà de ce que leur avaient apporté les volumes d’Actuelles publiés par Camus lui-même de 1950 à 1958 et les textes ajoutés par Roger Quilliot en 1965 dans le volume d’Essais de la Pléiade.

35 Cette édition nuance sans l’inverser la logique d’intervention de Camus dans le cours d’une histoire plus que chaude : morale hautement affichée en politique, liberté intimement liée à justice, vérité toujours, puisqu’il s’agit d’entrer enfin dans l’âge démocratique sous la houlette des justes et des purs, de promouvoir l’absolu de la dignité humaine. Tous les grands thèmes déjà connus sont précisés et lestés d’actualités qu’on avait oubliées, qu’il s’agisse de l’affrontement politique et institutionnel entre les vieux partis et la jeune Résistance, de l’épuration objet de la célèbre polémique avec François Mauriac, de la politique étrangère de paix et d’ordre international, des avertissements cinglants sur l’avenir de l’Algérie et de l’ex-empire colonial, des droits et des devoirs d’une nouvelle presse, ou des méditations plus larges sur le socialisme mystifié et la révolution travestie. Mais l’indifférence relative à de Gaulle perdure et les enjeux culturels sont toujours aussi peu commentés.

36 Un utile « regroupement thématique » des articles et une chronologie aident à la compréhension. Mais on déplore l’absence d’un index dans une édition de cette qualité.

37 Jean-Pierre Rioux

Polsgrove Carol, Divided Minds : Intellectuals and the Civil Rights Movement, New York, Norton and Co., 2001, 280 p., 26,95 $.

38 Il n’est pas étonnant de se sentir partagé à propos d’un livre intitulé Divided Minds [Esprits divisés]. Il ne fait aucun doute que la façon dont les intellectuels américains se sont engagés dans la lutte pour l’égalité raciale, après-guerre, constitue un sujet important ; même s’il y a quelque chose de sain dans le fait que ce mouvement ne doit pas son développement aux seuls intellectuels. L’histoire des intellectuels engagés en politique n’est pas une histoire très heureuse, quand bien même nombre d’entre eux se plaisent à penser le contraire. Et c’est justement pour cette raison que l’étude de Carol Polsgrove consacrée à leur degré et à leur mode d’engagement doit être saluée.

39 Cela dit, Polsgrove, quant à elle, semble avoir peu de doutes concernant la valeur de l’engagement intellectuel. C’est ainsi que Divided Minds dresse un bilan, d’une part, de qui s’est engagé ou pas, d’autre part du mode d’engagement dont il s’agissait – intervention modérée ou bien action plus déterminée et radicale. Il apparaît clairement qu’elle préfère les radicaux aux modérés. Si l’on voit ce livre comme une tentative pour rétablir les réputations, alors il n’est pas sans valeur. Les noms qui ont le plus souvent droit aux louanges sont ceux de la romancière Lillian Smith, du psychologue Kenneth Clark, de l’historien L. D. Reddick, de l’écrivain Pauli Murray, de l’historien Howard Zinn, et surtout, celui de James Baldwin. C’est lui et son radicalisme grandissant qui deviennent le centre du livre au moment où l’on passe des années 1950 aux années 1960. La liste dressée par l’auteur est parfaitement interraciale, et c’est une bonne chose. Mais, il me semble qu’il y avait des distinctions à faire entre un blanc et un Africain-américain quant à leurs motivations pour s’engager dans la lutte contre la ségrégation raciale.

40 Les modérés qui, selon Polsgrove, sont ceux qui eurent le plus de poids et d’influence, sont pour la plupart des blancs du Sud des États-Unis, tels que Robert Warren et C. Vann Woodward, ainsi que des intellectuels du Nord, tels que Hannah Arendt et Reinhold Niebuhr, entre autres. En fait, la thèse centrale de l’auteur est double : elle montre d’abord que l’engagement des intellectuels fut bien moins important qu’on aurait pu le supposer ; ensuite, que c’est la voix de ceux qui appelaient à la modération dans les moyens de la lutte et dans ses fins qui fut la plus écoutée. Du moins cela fut-il le cas jusqu’au moment où James Baldwin entra en scène pour appeler le pays et les milieux culturels, le peuple et les intellectuels, à réviser radicalement leur point de vue sur la question raciale en Amérique.

41 Il est difficile, dans une recension aussi brève, d’étayer suffisamment ses critiques. Mais, les critiques de Polsgrove elle-même à l’égard des intellectuels sont souvent hâtives et superficielles. Elle évalue les points de vue de Woodward ou de Arendt sur un sujet précis à un moment précis avec, en général, un certain scepticisme. Les intellectuels qui intéressent Polsgrove étaient des partisans radicaux ou modérés du mouvement des droits civiques. Mais pour bien comprendre la spécificité de leurs positions, il aurait fallu aussi examiner la nature et le mode de participation des intellectuels conservateurs au débat sur les droits civiques. Polsgrove a raison de considérer la guerre froide comme le facteur dominant presque la totalité du contexte intellectuel et politique. Mais dans ce cas, le contexte intellectuel sous-tendant le choix des partisans ou des opposants aux droits civiques méritait une présentation fine. En l’occurrence, les conservateurs, du Sud comme du Nord, reprochaient aux intellectuels, modérés ou radicaux, d’être trop indulgents envers le communisme, voire d’être des compagnons de route ou carrément des membres du parti. Alors que Polsgrove semble sceptique quant à l’engagement actif de la gauche libérale dans la lutte pour l’égalité raciale, les conservateurs, eux, étaient convaincus que cet engagement était la raison d’être de la gauche.

42 Finalement, tout en étant enclin à partager la thèse de Polsgrove selon laquelle les intellectuels de gauche se sont montrés étonnamment modérés dans leur lutte pour l’égalité raciale, je trouve, en revanche qu’elle ne rend pas tout à fait justice à leur engagement. Selon ses propres dires, la revue Commentaire fit paraître bon nombre d’articles essentiels sur le sujet, et c’est encore plus vrai de Dissent, dirigée par Irving Howe, et de l’organe anarcho-pacifiste Liberation, qui, avec très peu, voire pas du tout de moyens financiers, renvoyèrent du front sud de très importants reportages. Dès le milieu des années 1960, The Nation et The New Republic assuraient une excellente couverture du mouvement. D’ailleurs certains se souviennent sans doute du fait que les meilleures, les plus profondes analyses des droits civiques, de la Nouvelle Gauche et du mouvement anti-guerre furent écrites par James Ridgeway, Andrew Kopkind et Robert Coles dans les colonnes de The New Republic.

43 Enfin, notre confiance dans les opinions exprimées par Polsgrove est entamée par la piètre qualité de sa prose. Des paragraphes entiers sont constitués de longues phrases enchâssées tirées directement de la presse quotidienne de l’époque. Bull Connor de Birmingham (Alabama) est rebaptisé Bull Durham. Par ailleurs, je ne crois pas plausible, comme le rapporte Polsgrove, que Ralph Ellison et Irving Howe aient pu engager leurs échanges polémiques au début des années 1960 car ils ne se connaissaient pas encore. Pour une ancienne journaliste et professeur de journalisme, elle manque singulièrement d’oreille, et ses opinions n’ont pas le poids qu’elle souhaiterait leur conférer. Tout compte fait, Divided Minds, est un premier pas, mais pas davantage, dans la compréhension de l’histoire intellectuelle du mouvement des droits civiques et de l’engagement des intellectuels dans ce mouvement.

44 Richard H. King

Lun Zhang, La vie intellectuelle en Chine depuis la mort de Mao, Paris, Fayard, 2003, 286 p., 19 €.

45 À ce jour, la Chine a derrière elle plus de vingt ans de politiques réformatrices. Celles-ci n’ont pas seulement transformé l’économie et la société, mais aussi le champ intellectuel, dont les débats ont d’ailleurs nourri les politiques. Faire le bilan de cette vie intellectuelle depuis 1976, année de la mort de Mao, est donc fort bien venu.

46 Zhang Lun retrace non seulement les enjeux des débats (les orientations et les axes de la réforme, la réhabilitation de l’individu comme sujet ou les questions économiques et sociales), mais aussi les formes institutionnelles qu’ils prennent. Les lieux de réflexion se sont multipliés, qu’il s’agisse des revues ou des instituts de recherches indépendants. La diversification du débat intellectuel tient aussi au renouveau des outils de la réflexion. Les disciplines mises sur la touche pendant la période maoïste, la sociologie, la science politique ou le droit, ainsi que la philosophie et l’histoire, font un retour en force sur la scène chinoise. La vie intellectuelle s’est à la fois professionnalisée et spécialisée.

47 Un des fils conducteurs de cette histoire, c’est la diffusion de la pensée occidentale que ce soit par le biais d’innombrables traductions ou grâce aux séjours des universitaires chinois en Occident, principalement aux États-Unis. À la source des débats, les penseurs de la postmodernité et de l’anticolonialisme ont succédé à ceux du libéralisme politique et économique. Zhang Lun remet cette histoire récente dans la perspective des échanges avec l’Occident amorcés au 19e siècle. Pour l’auteur, ce dialogue, que certains aujourd’hui rejettent, ne doit pas cesser, car c’est de lui que dépend la capacité de la Chine à inventer sa propre modernité.

48 Gilles Guiheux

L’école républicaine

CABANEL Patrick, La République du certificat d’études. Histoire et anthropologie d’un examen (xixe-xxe siècles), Paris, Belin, coll. « Histoire de l’éducation », 2002, 319 p., prix non communiqué.

49 On pardonne assez volontiers à l’auteur de privilégier (indûment ? C’est une question qui n’est pas véritablement réglée dans le livre), par une sorte de tendre faiblesse humaine, le Sud rural de la Loire et même les flancs du Massif Central dans son choix d’exemples et sa lecture des sources. Car son histoire (pourquoi diable l’avoir mâtinée d’anthropologie ?) du « certif », voire du « sanctificat », est une juste revanche sur l’oubli de cette modeste attestation de fin d’études primaires dans Les Lieux de mémoire de Pierre Nora. Tout le livre, impeccable de science et d’écriture, débarbouillé des nostalgies mais très sensible aux échos de mémoire vivace, notamment aujourd’hui à la télévision et dans les « musées d’école », lui rend sa vraie place dans la saga républicaine et l’aventure de la méritocratie démocratique à la française.

50 Créé en 1834 et abandonné de guerre lasse vers les années 1960 puis officiellement en 1989, « le » certificat a été l’objet de l’attention de tous les grands maîtres de l’instruction du peuple, Guizot, Duruy ou Ferry, et surtout de la kyrielle de « hussards noirs » des deux sexes qui en ont fait, au fort de son succès sur un petit siècle, de 1870-1880 à 1960, le jour de fête et de vérité pour l’école et ses fidèles. Élèves bleus de trouille et « instits » inquiets, familles en attente et notables à la parade, tous mêlés au canton pour prendre le pouls de la Marianne en herbe : Patrick Cabanel dit tout cela, en Gaston Bonheur autrement plus savant.

51 Mais il va beaucoup plus loin, en appliquant au certificat d’études les méthodes et les promesses d’une histoire de l’éducation enfin attachée à explorer les savoirs vrais, à décrire les recettes et les codes qui humanisaient l’exercice de l’autorité sans infantiliser, à rappeler les rudes apprentissages de la norme : tout ce qui a fait du « certif » un rite de passage à hauteur de la première communion et du service militaire, avec prime si bienvenue pour les filles et, mieux encore, le label et le brevet d’une citoyenneté. Il ruine aussi, après Jean-François Chanet, certaine vision jacobine forcenée des apprentissages scolaires qu’on avance encore parfois, en montrant comment ce sourcilleux et difficile examen sut armer sa rigueur civique et morale en puisant à pleines mains dans toutes les réalités locales et provinciales, sans jamais mutiler l’enfant en le coupant de ses racines et ses croyances : le diplôme lui-même, si souvent encadré dans les chambres à coucher et ici étudié pour la première fois, peut fleurer jusqu’au bout sa province et son attachement à la « petite patrie » charnelle et spirituelle.

52 N’en disons pas davantage sur les attendus, les méthodes et les résultats de cette histoire très drue. Ils devraient faire réfléchir tous les acteurs du drame scolaire actuel, si hanté par les « fondamentaux ». Lisons Patrick Cabanel en toute confiance, pour aller droit au rappel de ce qui fut sans doute l’exercice premier de la valeur républicaine.

53 Jean-Pierre Rioux

Loubes Olivier, L’école et la patrie. Histoire d’un désenchantement (1914-1940), Paris, Belin, coll. « Histoire de l’éducation », 2001, 221 p., 18,19 €.

54 Un fier livre, sobre, écrit, lumineux : Olivier Loubes a bien mérité de cette poignante histoire du rapport de l’école à la patrie qui fut longtemps constitutive de notre instruction publique à l’heure des masses en mouvement, des grandes tueries organisées et des batailles perdues de l’idéal révolutionnaire. Oui, vraiment, un fort travail de thèse, pétri de sources classiques (manuels, travaux de maîtres, cahiers d’élèves, instructions officielles) et de fonds privés exceptionnels (ceux de Jean Zay et Gaston Clémendot), qui joue des dialectiques entre histoire et mémoire, convoque les générations et n’isole jamais l’école du destin collectif. On peut regretter une fois de plus qu’« école » signifie ici exclusivement « enseignement primaire », alors que les évolutions du primaire supérieur, du technique et surtout de l’enseignement secondaire ont sans doute joué leur rôle dans l’évolution du propos éducatif et patriotique de l’entre-deux-guerres. Mais, à tout prendre, répliquera-t-on, ce sont bien les seuls instituteurs de 1940 qui ont essuyé les reproches d’un général Gamelin et d’un Marc Bloch…

55 Fier livre, oui, car il établit enfin, à l’instar des travaux d’Antoine Prost sur les anciens combattants, la chronologie républicaine raisonnée qu’on attendait. Jusqu’en 1922, l’école a dû apprendre « la victoire du deuil » et passer à la « déprise de guerre », en comptant les morts et pesant les grands mots, en transférant sur la bataille de la paix sa vieille adhésion patriotique. De 1923 à 1931, en pleine ligne Locarno-Genève, elle a pacifié et apaisé son patriotisme, tout en érigeant par devoir d’État une barricade républicaine contre le pacifisme militant et le défaitisme révolutionnaire. Mais dans les années 1930 de promotion aventureuse des vertus « populaires », elle n’a pas pu sortir du « contretemps historique » : quand la nation entrait en crises qui appelaient des sursauts franchement patriotes, elle s’enracina dans la paix sans pouvoir renouveler son approche des temps nouveaux. De l’énergie à l’inertie, toutes deux pacifiques : l’école a épousé de 1914 à 1940 le tempo désaccordé de la République et de la société, incapable qu’elle fut de sublimer les désacralisations et les distorsions que le souvenir de la « Très grande guerre » entretenait de manière lancinante.

56 Olivier Loubes sait sortir aussi de la veine chronologique en n’oubliant ni les hommes, ni les livres, ni les soirs crépusculaires de la leçon d’histoire et de morale, ni l’équivoque des empoignades syndicales. Son livre fait sentir le parfum douteux des transitions culturelles. Il palpite comme le papillon piégé à la grosse lueur trompeuse de la paix. Il est digne et émouvant. À lire, donc.

57 Jean-Pierre Rioux

Espagne

Pellistrandi Benoît (dir.), La historiografía francesa del siglo XX y su acogida en España, Madrid, Casa de Velázquez, 2002, 480 p., 45 €.

58 Bien diligentée et éditée par Benoît Pellistrandi à la Casa de Velázquez, cette version écrite d’un colloque de 1999 est un des rares exemples d’étude réussie du jeu historiographique des influences d’écoles sur deux territoires nationaux. L’Espagne, il est vrai, se prêtait bien à l’exercice, à l’heure où son affirmation démocratique a rejoint maintes intuitions historiques importées naguère sur modèle des Annales. Mais la solidité des interventions, répétons-le, fait de ce recueil le modèle d’un genre qu’il serait bon d’appliquer à d’autres aires nationales, à l’heure, cette fois, du « doute » méthodique qui saisit ici ou là, paraît-il, la profession historienne.

59 On y trouve de solides et brillantes confirmations sur l’apport des « passeurs » les moins inattendus : celui de Georges Duby qui réveilla l’anthropologie historique et l’histoire des femmes (Jacques Delarun et Reyna Pastor) ; celui, très célébré, de Fernand Braudel (Maurice Aymard) ; celui, si conflictuel face aux marxismes ambiants, de François Furet (Mona Ozouf et Antonio Morales Moya). On salue mieux encore l’effort de franche synthèse sur l’import-export des méthodes et des œuvres tout au long du 20e siècle, dès avant 1914 (Pedro Ruiz Torres), en histoire économique toujours à la marge (Gérard Chastagnaret), en histoire politique contemporaine si disputée et éclatée (Marc Lazar et Elena Hernández Sandoica), en histoire culturelle enfin, qui fait rêver derechef d’histoire totale de part et d’autre des Pyrénées (Yves-Marie Bercé et Manuel Peña Díaz). Surtout, on apprécie les mises au point précises et inédites sur de grandes inventions françaises dont l’historiographie espagnole a su faire son profit : al-Andalus de Pierre Guichard, la Séville à vocation atlantique de Pierre Chaunu, la Catalogne de Pierre Vilar (Bernard Vincent et Rosa Congost y Jordi Nadal), la Valladolid de Bartolomé Bennassar (Jaime Contreras), les flambées intellectuelles à la Casa depuis 1957 (François Chevalier, Didier Ozanam et Joseph Pérez).

60 Plus émouvants et encore plus utiles, les textes de la fin posent, sans langue de bois, la question lancinante des écarts historiographiques incompressibles qui tiennent, dans les deux pays mais surtout dans l’Espagne convulsée du 20e siècle, au statut social de l’historien (François Bédarida), au jeu des générations (Miguel Ángel Ladero Quesada, Pablo Fernández Albaladejo et Jordi Canal) et, plus encore, au rapport de la recherche historique avec l’université de masse et l’État tutélaire (Julio Aróstegui et Juan-Sisinio Pérez Garzón).

61 Jean-Pierre Rioux

Bussy-Genevois Danièle (dir.), Les Espagnoles dans l’histoire. Une sociabilité démocratique (xixe-xxe siècles), Saint-Denis, Presses Universitaires de Vincennes, coll. « Culture et Société », 2002, 286 p., 23 €.

62 Ce recueil de douze études sur des associations féminines libérales ou progressistes entre 1837 et 1978 apporte un nouvel élément à la connaissance et à la compréhension de la société espagnole contemporaine. Placé sous le double patronage de l’histoire de la sociabilité, dont Maurice Agulhon a tracé le modèle, et de l’histoire des femmes – et la référence est ici Michelle Perrot –, cet ouvrage collectif de l’Équipe de Recherche sur les Sociétés et Cultures de l’Espagne Contemporaine (ERESCEC) entend combler une lacune dans l’historiographie existante.

63 Au-delà des exemples étudiés – des associations de loisirs des années 1840 (liceos artísticos y literarios) à celles du combat féministe des années 1970 et 1980, en passant par les associations politiques ou la franc-maçonnerie –, un fil directeur apparaît : l’engagement des femmes dans un mouvement, plus ou moins informel, leur implication dans les transformations sociales et leur spécificité féminine constituent bien une part essentielle de l’histoire du libéralisme et du progressisme espagnols. En concurrence avec les mouvements relais catholiques, les revendications féministes participent du processus de critique de la société traditionnelle que la dictature franquiste aura tenté en vain de perpétuer.

64 Mais pour les auteurs, plus importants encore que les programmes et les actions, c’est le quotidien de l’association qui éclaire les évolutions de la conscience féminine. Aussi le concept de sociabilité sert-il d’instrument d’analyse et de confirmation d’une intuition qui est aux origines de cette recherche. Le prisme féminin, loin d’être un alibi, devient ainsi le révélateur des tensions et des attentes d’une société dans sa totalité.

65 Benoît Pellistrandi

Religion et société

Triaud Jean-Louis, Robinson David (dir.), La Tijâniyya, une confrérie musulmane à la conquête de l’Afrique, Paris, Karthala, coll. « Hommes et sociétés », 2000, 512 p., prix non communiqué.

66 L’ouvrage rassemble les actes d’un colloque qui s’est déroulé en 1996 à l’université d’Illinois sous la direction de deux grands spécialistes de la Tijâniyya, J.-L. Triaud et D. Robinson. Il ne s’agit pas d’une histoire de la confrérie, mais plutôt d’une mise au point des derniers travaux la concernant. Le livre regroupe dix-sept contributions, avec une introduction de Triaud et une conclusion de Robinson. Il s’organise de manière chronologique, des origines à nos jours. Cette périodisation est le seul fil directeur entre les divers articles. Le recours à des spécialistes des différentes sciences humaines est incontestablement l’un des principaux apports de l’ouvrage, mais aussi une de ses limites car il s’apparente parfois à une succession de points de vue et de démarches d’un intérêt inégal.

67 L’introduction de J.-L. Triaud retrace l’histoire de la confrérie, expose les grandes problématiques de l’historiographie tijânie et présente les différents thèmes abordés. Ces derniers constituent le corps de l’ouvrage par des études précises qui s’appuient sur des sources jusque-là peu explorées, apportant ainsi un éclairage nuancé sur l’histoire de cette confrérie. Les origines de la Tijâniyya sont revisitées, mises en perspective avec celles d’autres confréries et permettent un regard historique sur l’hagiographie d’un saint de l’islam. Les controverses dogmatiques qu’elle a suscitées sont exposées : ses contradicteurs appartiennent à plusieurs tendances musulmanes. La diffusion des rives de l’Atlantique au Soudan et de l’Afrique du Nord au-delà de l’Afrique sub-saharienne est analysée au travers de figures emblématiques et pose notamment le problème de l’héritage tijâni jusqu’à nos jours. Le rapport au pouvoir est clairement explicité, tant à l’époque coloniale, où l’on observe à la fois des formes de collaboration et de résistance passive ou active, qu’après les indépendances. L’histoire du temps présent n’est pas négligée et rappelle le lien indissoluble de cet ordre soufi avec l’histoire des pays d’accueil. Quant à la conclusion de D. Robinson, elle propose non seulement une synthèse de l’ouvrage, mais aussi des réflexions originales qui débouchent sur de nouvelles pistes de recherche.

68 La seule réelle réserve que l’on peut formuler réside dans la faiblesse, pour certaines contributions, d’une contextualisation plus large afin de replacer la Tijâniyya dans des univers connexes, telles les problématiques relatives à la mystique musulmane et à l’islam.

69 Oissila Saaidia

Lagrée Michel, Religion et modernité. France xixe-xxe siècles, études réunies par Étienne Fouilloux et Jacqueline Sainclivier, présentées par Claude Langlois, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2002, 314 p., 22 €.

70 Voici, bien posé à côté de ses deux grands livres, Religion et culture en Bretagne, 1850-1950 (Fayard, 1992) et La bénédiction de Prométhée. Religion et innovation technique, xixe-xxe siècle (Fayard, 1999), le carnet de route de l’historien de la culture et de la religion qui a tant défriché et tant éveillé, avant de disparaître pré-maturément en 2001, à 55 ans : dix-neuf textes de combat et de travail écrits de 1975 à 2000, sereins, impeccables, articles ou chapitres d’ouvrages collectifs, opportunément réunis par des amis reconnaissants. Le genre peut être pieux : il est ici tout simplement pertinent, pétri d’intelligence, d’allant et de vraie modestie, ces trois marques du chercheur d’élite. Et l’historien Lagrée confesse même, au tout début, qu’en travaillant ainsi il a fait offrande et partage de lui-même, Breton « bleu » pétri de message évangélique et de valeurs républicaines, guetteur et « passeur » inscrivant tous ses engagements dans les certitudes de la longue durée. Mais, ajoute-t-il, sachant emprunter des « chemins de traverse » pour démêler l’empathie et la recherche, la conviction intime et la curiosité scientifique ; pour sortir de ses champs clos et marcher à l’horizon.

71 Tous ces textes montrent que Lagrée a construit, après Michelet et Certeau, avec l’aide de Weber, Durkheim et Troeltsch dont il fut si fin connaisseur, une histoire religieuse hantée par la séparation contemporaine entre morts et vivants, quand s’effritent le socle linguistique et la masse granitique des rites et des dévotions qui aggloméraient les êtres en communautés perpétuelles : son cher 19e siècle fut au tournant, avec son irruption de l’agnosticisme et de la rationalité scientifique dans l’antique concert de piété ; son 20e siècle outrepassa cette tendance prométhéenne, jusqu’à dériver vers le Mal absolu, sans Diable ni Bon Dieu. Mais la force de Michel Lagrée fut de tirer cette réflexion fondamentale d’exemples concrets, de bizarreries d’archives atypiques, et d’en faire des eaux-fortes inoubliables : qu’on relise ainsi ses textes sur les bons usages cléricaux de la machine à vapeur ou de l’automobile, du cinéma de patronage ou de la gymnastique.

72 Cette spécialisation « religieuse », née de sa Bretagne mais ouverte à tous les horizons d’Europe et d’Amérique, il la coupla sans cesse avec une réflexion d’histoire politique, jusqu’à faire, sans le proclamer mais au premier rang, une histoire culturelle au sens plein. Il sut, par exemple, distinguer violence démocratique et calme des processions, politique linguistique et atavisme langagier des prières, carte du chemin de fer et chemins de pèlerinages. En double fidélité à Alphonse Dupront et à Maurice Agulhon, son « fait » religieux fut toujours social et culturel, sa version ecclésiastique des choses sans cesse élargie à toutes les « représentations » et les « mentalités ».

73 Son testament d’historien, en filigrane dans ce recueil exceptionnellement dense et vivant ? Peut-être ce « on en revient finalement toujours aux bonnes vieilles libertés académiques en matière de recherche scientifique. Le Royaume sera donné par surcroît » qu’il dédia à Jean Delumeau.

74 Jean-Pierre Rioux

Pruvot Samuel, Monseigneur Charles, aumônier de la Sorbonne, 1944-1959, Paris, Les Éditions du Cerf, 2002, 332 p., 23 €.

75 Issu d’une thèse de doctorat soutenue à Sciences Po en 2001, le livre n’examine que les années les plus spectaculaires de l’apostolat de Maxime Charles (1908-1993), ce Périgourdin plein de verve farouche, devenu prêtre en 1935, vicaire en banlieue « rouge » à Malakoff, aumônier de la JOC aux heures chaudes du Front populaire puis ancien des Chantiers de jeunesse sous Vichy, auquel le cardinal Suhard confia au printemps de 1944 le soin de porter le Christ en Sorbonne. Ce qu’il fit jusqu’en 1959, créant le Centre Richelieu qui trôna un temps sur la place de la Sorbonne, fédéra aumônerie étudiante et mouvements d’Action catholique, fit feu de tout bois à coup de tracts et de prières, contribua à relancer le pèlerinage de Chartres et ceux de Terre Sainte, d’Assise ou d’Avila, ferrailla sans trêve contre le marxisme et les communistes omnipotents en milieu sorbonnard aux pires heures de la guerre froide. Les années, aussi mouvementées mais moins fécondes, de son rectorat du Sacré-Cœur de Montmartre de 1959 à 1985, où il devint la bête noire des chrétiens progressistes et fit préférer l’esprit missionnaire à l’engagement, sont très brièvement évoquées.

76 Il ressort le portrait fouillé d’un redoutable organisateur, d’un combattant pugnace et d’un précurseur de l’action catholique élitiste et savante ; d’un tribun, d’un « passeur » et d’un pédagogue aussi, haut vulgarisateur de la théologie paulinienne et des enseignements de Pie XI, abreuvant ses étudiants aux sources du renouveau avec Daniélou, Congar ou Marrou. Grâce à lui et parfois contre lui, son Centre apprit à réconcilier vie intellectuelle, vie militante et sources vives du christianisme. Il eut un grand effet – point toujours positif : la cohabitation avec la JEC et le progressisme fut au bout du compte impossible – sur la formation spirituelle, syndicale et politique de nombreux intellectuels lancés dans les combats de la Cité et de l’Église (comme l’attestent, entre autres, les noms de Brague, Hilaire ou Lustiger). C’est une part mineure mais active de la vie spirituelle et intellectuelle des années 1950 et 1960 qu’exhume cette biographie bien informée, bourrée de témoignages, claire et convaincante.

77 Jean-Pierre Rioux

Vie privée

Walch Agnès, La spiritualité conjugale dans le catholicisme français (xvie-xxe siècle), préface de Jean-Pierre Bardet, Paris, Éditions du Cerf, 2002, 543 p., 45 € Walch Agnès, Histoire du couple en France, de la Renaissance à nos jours, Rennes, Éditions Ouest-France, 2003, 222 p., prix non communiqué.

78 Agnès Walch suit avec bonheur dans cette thèse tout à fait neuve et percutante, fruit d’une investigation impressionnante de sources très variées, la longue histoire, inaugurée au concile de Trente, du dialogue inégal et historiquement si discret entre des clercs et des laïcs sur les fins du mariage, entre une institution gardienne des dogmes et des fidèles décidés à vivre ensemble les grâces efficaces d’un sacrement enfin reconnu à hauteur des six autres. Admise donc à la fin du 16e siècle, la spiritualité conjugale dut beaucoup à l’humanisme chrétien d’un Érasme puis d’un François de Sales. Contre l’idéal monacal toujours à l’horizon des clercs, contre l’idée d’une œuvre de chair portant au péché, elle lia le couple à son Église, la pratique publique à la foi privée, l’espérance individuelle au salut à la conjugaison de deux âmes, la tendresse à la prière et la sexualité au dépassement de soi-même. Des moraliste laïcs ont ainsi imposé, tout en un, l’amour de Dieu, celui de la chair et celui des époux ; ils ont appelé à une humanité charnelle de la dévotion. Dès 1680, pourtant, le discours clérical véhicula un idéal autrement plus pessimiste du mariage et l’Église se replia au 19e siècle sur les positions défensives que l’on sait, liant la morale du mariage à la procréation et promouvant un natalisme de lutte contre la dépravation des mœurs modernes : le nouveau Code de droit canon, en 1917, est revenu largement sur la sage tendresse de Trente.

79 L’histoire du 20e siècle, par contre, fut bel et bien celle d’une résistance, marginale, souterraine mais incessante et finalement victorieuse dans l’intimité d’une majorité des couples, à cette vision « réactionnaire ». La démonstration d’Agnès Walch s’appuie, pour en convaincre, sur l’histoire jusqu’ici inédite des Équipes Notre-Dame fondées en 1939 par Henri Caffarel. Françaises d’abord, puis à franche vocation internationale, ne rassemblant jamais plus de 37 000 couples issus des classes moyennes, celles-ci ont en effet constamment valorisé la perspective spirituelle du mariage face au rigorisme sexuel des clercs, et d’abord dans leur revue L’Anneau d’or, qui fut influente de 1945 à 1968. Mais sans pouvoir imposer une nouvelle théologie du mariage. Au plan des mœurs, néanmoins, elles ont hâté et signifié le grand bouleversement culturel et mental : la perte de pouvoir du clergé sur les fidèles en matière de maîtrise de la sexualité et de contraception. Ce sont bien des laïques en couple qui ont imposé cette révolution tranquille que l’Église des clercs, Vatican en tête, enregistre si mal et si amèrement.

80 Agnès Walch reprend l’analyse, pour un plus large public, dans un petit ouvrage très serein et assez optimiste, qui privilégie à juste titre les témoignages et les œuvres littéraires. Ces deux livres signalent, sur un sujet majeur et longtemps si délaissé, une historienne exceptionnelle.

81 Jean-Pierre Rioux

Artières Philippe et Laé Jean-François, Lettres perdues. Écriture, amour et solitude 19e -20e siècles, Paris, Hachette, 2003, 266 p.

82 La lettre est à la mode. Depuis une vingtaine d’années, les historiens l’ont abordée sous tous ses angles, usages, pratique épistolaire… Ils s’en sont également servis comme sources que ce soit pour l’histoire des familles, des jeunes ou de l’intime. Les éditions savantes et commentées se sont multipliées, des « bonnes lettres » aux « lettres à l’abbé Viollet » sur la sexualité.

83 L’ouvrage de P. Artières et J.-F. Laé nous livre aujourd’hui quatre corpus de taille inégale et échelonnés de 1893 à 1971 : une dizaine de lettres d’un travesti, une lettre d’amour d’une femme à une codétenue, une lettre-récit de vie d’un prisonnier de Loos-lès-Lille, une correspondance de plus de 150 pièces entre une mère et son jeune fils incarcéré. Quoi de commun entre ces correspondances ? Rien, si ce n’est le hasard qui les a rassemblées : une lecture, un achat chez un brocanteur, la découverte dans un fonds d’archives. Les auteurs ont donc construit quatre chapitres de taille inégale pour chacune de leurs trouvailles. À défaut de pouvoir les contextualiser, ils ont choisi de les publier, fût-ce partiellement, et de les commenter, d’où par exemple un développement sur les « biftons » en prison et, pour nourrir l’exemple unique dont ils disposaient, la reproduction d’une trentaine de ces billets, collationnés en leur temps par Galopin et relevant largement de la fiction. D’où pour les lettres du travesti, des suppositions en guise d’interprétation : Max est un prostitué travesti ou, au contraire, il joue au travesti.

84 Ce livre, qui se lit agréablement et dont certains passages sont bien venus, est avant tout révélateur de la fascination qu’exercent sur les chercheurs les « écritures ordinaires » et les autobiographies « sauvages ». Pour autant, et bien que les auteurs s’en défendent, faut-il ériger en nouveau paradigme « les archives lacunaires » et « risquer la fiction », danger également relevé dans l’ouvrage ? Faut-il renoncer à construire des échantillons raisonnés, suffisamment étoffés et, autant que faire se peut, représentatifs ? La question est posée. La réflexion proposée ici sur l’approche des épaves documentaires, relève, en fait, plus du débat en séminaire que du livre achevé.

85 Anne-Marie Sohn

Politique locale

Nagaï Nobuhito, Les conseillers municipaux de Paris sous la IIIe République (1871-1914), Paris, Publications de la Sorbonne, 2002, 375 p., 30 €.

86 « Les historiens n’ont pas donné à Paris, la place qu’elle méritait ». C’est sur ce fond « d’injustice » que Nobuhito Nagaï, docteur en histoire de la Sorbonne (université Paris-1), propose cet ouvrage issu de sa thèse. La vie municipale de la capitale est en effet souvent assimilée à celle de la lutte d’une ville contre l’État.

87 Ce livre, fondé sur une méthode pro-sopographique, est une approche des conseillers municipaux de Paris qui se situe à la charnière de l’histoire politique et de l’histoire sociale. Sur la base d’un travail rigoureux et précis, alimenté de faits et de bilans chiffrés, sont analysés les différents aspects de cette élite locale : origines sociales, formation, carrières professionnelles et politiques, sociabilité, fortune… L’objectif étant d’éclaircir certains points : quels sont les acteurs politico-administratifs de Paris ? Les affrontements des formations politiques sont-ils ceux des groupes sociaux ? La diversité sociologique des quartiers se retrouve-t-elle à l’Hôtel de Ville ? Ces édiles étaient-ils des hommes enracinés dans Paris ?

88 L’auteur tente ainsi de saisir les caractéristiques de la vie politique française en mesurant le degré de sa démocratisation, à une période qui voyait l’avènement d’une « couche sociale nouvelle ». Une étude d’une objectivité implacable, d’autant plus intéressante que la nationalité de l’auteur confère à l’analyse un regard extérieur. Cet ouvrage a reçu le prix de la meilleure thèse sur les collectivités locales.

89 Céline Braconnier

Isaac Auguste, Journal d’un notable lyonnais. 1906-1933, Textes choisis et annotés par Hervé Joly, Lyon, BGA Permezel, 2002, 596 p., 25 €.

90 Avec cette édition accompagnée d’un important appareil critique, Hervé Joly donne à lire le témoignage d’un représentant de la bourgeoisie française des débuts du 20e siècle. Par-delà le notable lyonnais, Auguste Isaac est en effet tout à la fois un patron, un représentant des institutions économiques, un catholique engagé et un homme politique d’envergure nationale.

91 Héritier d’une grande entreprise lyonnaise de tulles et dentelles dont il est l’un des principaux dirigeants, Auguste Isaac livre moins dans son journal l’emploi du temps quotidien d’un grand patron que celui d’un homme de pouvoir, d’influence et de réseaux, très occupé à défendre les intérêts collectifs de sa profession (via le Syndicat de la fabrique, puis la Chambre de commerce de Lyon qu’il préside de 1899 à 1911) et intéressé plus largement aux « affaires » (en tant que membre du conseil d’administration du canal de Suez ou du Conseil supérieur du travail). Isaac évoque aussi longuement ses opinions et son parcours politique : élu député du Rhône en 1919 à l’âge de 70 ans, il devient ministre du Commerce en 1920 et accepte aussi la présidence de la Fédération républicaine. Enfin, père de onze enfants, Isaac s’illustre comme l’un des dirigeants du mouvement familial de l’entre-deux-guerres en présidant notamment la Fédération des familles nombreuses. Bref, sur toutes les grandes questions qui animent la société d’alors, Auguste Isaac prend position et livre un témoignage très précieux car sincère, bien que parfois agaçant (sur la durée du temps de travail par exemple).

92 Marianne Thivend

Barrages alpins

Joly Hervé, Giandou Alexandre, Le Roux Muriel, Dalmasso Anne, Cailluet Ludovic (dir.), Des barrages, des usines et des hommes. L’industrialisation des Alpes du Nord entre ressources locales et apports extérieurs. Études offertes au professeur Henri Morsel, Grenoble, Presses Universitaires de Grenoble, 2002, 386 p., prix non communiqué.

93 Dans cet hommage rendu à un historien qui a puissamment contribué au développement des recherches sur l’électricité et la mise en valeur du massif alpin, trois ensembles d’études se dégagent.

94 L’électricité tout d’abord, depuis la construction des barrages (Dominique Barjot) et la distribution du courant (Catherine Vuillermot) jusqu’à son utilisation dans l’industrie du décolletage (Pierre Judet) et sa place dans le développement régional (Pierre Lanthier, à travers une comparaison suggestive avec le Québec).

95 Les contributions les plus nombreuses traitent des industries, des entreprises et des sites nés autour de l’électricité. L’électrométallurgie, l’électrochimie et Pechiney y ont la part belle (Florence Hachez-Leroy, Ludovic Cailluet, Muriel Le Roux, Alexandre Giandou, Philippe Mioche). Mais place est faite aussi à la construction de turbines (Neyrpic, par Anne Dalmasso) et aux travaux routiers (la SACER, par Arnaud Berthonnet).

96 Enfin le troisième ensemble traite du « modèle grenoblois ». Plusieurs contributions précisent ses contours et s’interrogent sur la spécificité des entreprises qui en relèvent (Hervé Joly), sur les places respectives qu’y occupe l’université (Éric Robert) et la banque régionale (Hubert Bonin).

97 L’ensemble apporte ainsi d’utiles matériaux à la connaissance de l’économie alpine et du dynamisme entrepreneurial français durant la seconde industrialisation.

98 Jean-François Eck

Bodon Virginie, La Modernité au village. Tignes, Savines, Ubaye… La submersion de communes rurales au nom de l’intérêt général 1920-1970, Grenoble, Presses Universitaires de Grenoble, 2003, 360 p., prix non communiqué.

99 Tiré d’une thèse soutenue à Grenoble en 1997, le livre de Virginie Bodon est au carrefour de deux genres historiques : l’histoire des industries et des techniques, ici EDF et l’hydroélectricité, et la micro-histoire de trois communes rurales submergées par la construction de vastes retenues d’eau.

100 Un plan chronologique découpe le récit en trois parties : le temps de « l’eau vive » et des projets d’entreprises électriques privées pour la dompter pendant le premier 20e siècle ; le temps de l’aménagement, après la seconde guerre mondiale, quand la modernisation du pays s’appuie sur un programme de production électrique soutenu par un véritable lobby hydraulique au sein de l’appareil d’État et de l’EDF ; le temps de la reconstruction, où Virginie Bodon examine les conséquences de la construction des barrages de Tignes (Savoie) et de Serre-Ponçon (Hautes-Alpes) sur des micro-sociétés montagnardes dont elle analyse finement les mutations sociales et économiques.

101 L’un des intérêts du livre est la comparaison très documentée de la conduite des deux projets par EDF et les commissions interministérielles chargées de la concertation. Si le barrage de Serre-Ponçon, qui s’inscrit dans un vaste programme d’aménagement régional de la Durance voté en 1955, est bien accepté par Savines, une commune rurale ouverte à l’industrie qui vivra cependant assez mal son déménagement, celui de Tignes, en revanche, soulève des oppositions violentes. Enfouie dans la mémoire commune, la mise en eau très médiatisée de ce barrage, en mars 1952, accélèrera une conversion touristique entamée avant-guerre, assurant l’essor démographique du village.

102 Vincent Guigueno

Industries culturelles

Lainsbury Andrew, Once Upon an American Dream. The Story of Euro Disneyland, Lawrence, University Press of Kansas, 2000, 292 p., 35 $.

103 En avril 1992, Euro Disneyland ouvrait ses portes. Mais qu’entendait-on en faire exactement ? Un village de loisirs français, un centre de distractions européen, ou bien, tout simplement, la réplique d’un parc à thèmes américain ? L’envergure du projet était incontestable. Seul le tunnel sous la Manche qui devait relier la Grande-Bretagne au continent européen constituait à l’époque un chantier plus important encore ; néanmoins, ce dernier employait moins d’ouvriers qu’Euro Disney, qui devint ainsi le plus gros employeur privé du continent. Mais que faisait donc ce parc à thèmes à Marne-la-Vallée ? Le ministre français de la Culture mit un point d’honneur à boycotter son inauguration, ainsi que le président François Mitterrand – alors même qu’on avait pris soin de placer le Château de la Belle au bois dormant au beau milieu du Royaume magique et que Chambord et d’autres châteaux français étaient cités comme autant de sources d’inspiration architecturale. Des voix s’élevèrent pourtant dans l’intelligentsia française pour dénoncer ce « Royaume tragique » et le présenter comme une intrusion, une faute de goût, une offense aux grands idéaux de la culture.

104 Dans sa monographie très alerte, Andrew Lainsbury cherche justement à cerner ce qu’était censé être Euro Disney ; il se montre plutôt bienveillant à l’égard des promoteurs et concepteurs du projet : « créatifs », architectes – pour la plupart post-modernes –, principaux dirigeants et portes paroles de l’entreprise, qui tous devaient trouver comment optimiser l’attractivité et donc les bénéfices du parc à thèmes. Contrairement aux premiers parcs conçus par Walt Disney lui-même en Californie et en Floride, et contrairement à Disneyland Tokyo, Euro Disney ne fut pas implanté dans un environnement national homogène. Ce nouveau parc n’avait pas de racines. À Marne-la-Vallée, comme le disait Gertrude Stein à propos d’Oakland : « On est nulle part. » La réussite du projet constituait donc un véritable défi et Lainsbury nous montre même comment des investissements colossaux, une vaste expérience entrepreneuriale et une marque presque universellement appréciée suffirent à peine à éviter un désastre. L’ambition de Walt Disney avait été de procurer du plaisir aux masses. Son objectif se trouva réalisé à Orlando, qui attire aujourd’hui encore plus de touristes européens que Washington ou San Francisco. Mais Euro Disney, né en pleine récession économique, a bien failli tourner au fiasco – situation que l’auteur attribue aux ambiguïtés et au flou entourant l’identité même du parc à thèmes.

105 Les preuves rassemblées par Lainsbury d’une certaine ambivalence de la part des Français constituent l’un des aspects les plus intrigants de Once Upon an American dream [Il était une fois un rêve américain]. D’une part, le Premier ministre, Jacques Chirac, souhaitant vivement accueillir ce symbole du capitalisme américain, balaya les objections soulevées à la fois par le ministère du Tourisme espagnol (« le climat est épouvantable à Paris ») et par les parlementaires communistes (qui exigeaient qu’on donnât la priorité aux besoins plus immédiats de la population). Les terrains nécessaires à l’installation du parc furent vendus au prix ridiculement bas des terres agricoles ; on dépensa 125 millions de dollars pour prolonger le RER de 10 kilomètres en dehors de Paris ; on promit de construire une gare TGV supplémentaire afin de relier Bruxelles et Francfort ; on dépensa 105 millions de dollars supplémentaires pour construire une autoroute à six voies reliant le site à d’autres villes importantes, ainsi qu’à l’aéroport Charles de Gaulle ; on réduisit de plus de la moitié de sa valeur habituelle la TVA sur la vente des tickets ; et en cas de litiges, il fut prévu de faire appel à une juridiction extérieure, indépendante du système judiciaire français. Tous ces gestes étaient extrêmement généreux.

106 D’autre part, le Journal de Mickey était vendu à dix millions d’exemplaires aux petits écoliers français ; et un intellectuel comme André Glucksmann pouvait dire « aux gentils sept nains de faire comme chez eux : ici, vous ne serez jamais des intrus, toujours les bienvenus ». En effet, les contes de fées et les légendes mis en dessins animés, diffusés (et déformés) par Disney, étaient de toute façon d’origine européenne. Le fait que l’on ait baptisé l’un des restaurants du site « Auberge de Cen-drillon » et que la terrifiante expérience du Space Mountain soit inspirée du roman de Jules Verne est la marque de ces transactions transatlantiques. Ce livre ne raconte que le dernier chapitre de ce processus d’échanges, de dettes et d’inspiration mutuelles qui marque les relations culturelles entre l’Ancien et le Nouveau monde.

107 Pour sa démonstration, Lainsbury s’appuie essentiellement sur des reportages de presse, auxquels viennent s’ajouter des interviews, les rapports et les bulletins d’informations de l’entreprise. Il est de notoriété publique que les archives de la société Disney sont particulièrement difficiles d’accès pour le chercheur indépendant, même si un jour elles seront nécessairement rendues publiques. Le président directeur général de Disney, Michael Eisner, a-t-il choisi l’hexagone parce qu’il avait étudié le français à l’école plutôt que l’espagnol ? Avant que les historiens ne soient autorisés à se pencher de plus près sur les choix de l’entreprise et sur les échanges franco-américains restés secrets, Once Upon an American Dream peut être considéré comme une bonne étude de cas concernant une entreprise aux ambitions planétaires et à la réussite exceptionnelle, qui est parvenue – jusqu’à présent – à vivre toujours heureuse.

108 Stephen Whitfield

Meusy Jean-Jacques, Paris-Palaces, ou le temps des cinémas (1894-1918), Paris, CNRD Éditions, 2002, 561 p., 42 €.

109 Le titre est bizarre. Pourquoi « Paris-Palaces », puisqu’il s’agit d’examiner l’ensemble du parc des salles parisiennes, des 175 recoins malcommodes à 80 « fauteuils » au temple du Gaumont-Palace qui pouvait accueillir 5 500 spectateurs ? Pourquoi ce très banal « temps des cinémas » ? Mais c’est un énorme et magnifique travail d’érudition, à peu près exhaustif et toujours très leste, doublé d’un sens très vif de cette histoire générale assise sur le progrès technique, commercial et artistique de la Belle Époque qui a installé le cinéma au cœur de la culture de masse et en a fait le spectacle moderne par excellence dès avant la grande guerre. Jean-Jacques Meusy, dont nous avions déjà signalé la qualité des travaux sur Gaumont ou la Bellevilloise, a fait mieux qu’un précieux « Hillairet » cinématographique et piétonnier des rues de Paris : il nous donne la somme tant attendue sur l’essor exemplaire et déterminant du « ciné » dans la capitale, remettant ainsi la pendule historiographique à l’heure face à tous les travaux qui ont déjà minutieusement inventorié, en le survalorisant quelque peu, le dynamisme des capitales régionales, et d’abord celui de Lyon.

110 Obstinément et sans se laisser prendre au moirage sociologique si particulier qu’avait alors chaque quartier, il fixe ainsi dans l’espace tout entier de la Ville-Lumière ce qui n’est pas toujours tenu encore pour la vulgate : le cinéma fut un spectacle avant d’être un art ou une cinéphilie latente ; un spectacle total où une société vint unanimement consommer de l’évasion accessible. Mais aussi une sublimation artistique progressive, en queue de comète de la longue traque rêveuse que Paris inventa au 19e siècle sur ses grands boulevards et dans ses passages, dans ses baraques foraines, chez ses photographes puis ses cafés-concerts et ses music-halls. Jean-Jacques Meusy valide ainsi l’intuition de Walter Benjamin dans son article célèbre sur « L’œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique » (réédité opportunément en format de poche aux Éditions Allia, Paris, 2003, 79 p., 6,10 €) : la reproduction de masse ne devient art qu’en affichant « l’unicité de son existence au lieu où elle se trouve ». Il le démontre par une démarche précautionneuse, très chronologique, qui souligne le tournant de 1907. Et son apport sur les années de guerre est considérable, à inscrire in extenso à la fois au chapitre d’une histoire de l’arrière et à celui des ruptures culturelles du nouveau temps.

111 Inutile d’ajouter que toutes les sources ont été sollicitées pour quadriller le champ, presse en tous genres, archives de police (sur la censure), archives des firmes et des exploitants, programmes. Les images les plus classiques (affiches, cartes postales, photographies, publicités) sont présentées avec acuité et illustrent, pas à pas, le propos. Beaucoup de cartes, quartier par quartier, de longues citations en encarts, des index et des notes copieuses complètent cette somme où, pêle-mêle, amateurs et curieux, chercheurs confirmés ou débutants, trouveront de la documentation inédite, une nomenclature à peu près exhaustive et, surtout, la réflexion d’ensemble qui nous manquait.

112 Jean-Pierre Rioux

Livres reçus

113 Aftalion Florin, La trahison des Rosenberg, Paris, J.-C. Lattès, 2003, 240 p., 17 € .

114 Aglan Alya, Margairaz Michel, Verheyde Philippe, La Caisse des dépôts et consignations, la Seconde guerre mondiale et le xxe siècle, Paris, Albin Michel, coll. « Histoire de la mission historique de la Banque de France », 2003, 672 p., 32 €.

115 Balzarro Anna, Le Vercors et la zone libre de l’alto Tortonese. Récits, mémoire, histoire, Paris, L’Harmattan, 448 p., 35 €.

116 Bartoli Henri, Histoire de la pensée économique en Italie, Paris, Publications de la Sorbonne, coll. « Sorbonensia oeconomica », 2003, 374 p., 27 €.

117 Baruch Marc-Olivier (dir.), Une poignée de misérables. L’épuration de la société française après la Seconde guerre mondiale, Paris, Fayard, coll. « Pour une histoire du xxe siècle », 616 p., 26 €.

118 Bode Gérard, Marchand Philippe (dir.), Formation professionnelle et apprentissage xviiie-xxe siècles, Actes du colloque international l’histoire de la formation technique et professionnelle en Europe du 18e siècle au milieu du 20e siècle, Villeneuve d’Asq, janvier 2001, Lille, INRP/Revue du Nord, 2003, 520 p., 33 €.

119 Bonny Yves, De Queiroz Jean-Manuel, Neveu Erik (dir.), Norbert Elias et la théorie de la civilisation. Lectures et critiques, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, coll. « Le sens social », 2003, 268 p., 23 €.

120 Boulouque Sylvain, préface de Benjamin Stora, Les anarchistes français face aux guerres coloniales (1945-1962), Lyon, Atelier de création, 2003, 126 p., 11,50 €.

121 Boutry Philippe et Encrevé André (textes réunis par), La religion dans la ville, Bordeaux, Éditions Bière, 2003, 272 p. 28 €.

122 Brice Catherine, Miccoli Giovanni (dir.), Les racines chrétiennes de l’antisémitisme politique (fin xixe-xxe siècle), Rome, Publications de l’École française de Rome, 394 p., prix non communiqué.

123 Bulletin trimestriel de la fondation Auschwitz, avril-juin 2003, 79, 126 p, prix non communiqué.

124 Burlen Katherine, Citadin-citoyen. Citoyenneté politique et citoyenneté sociale, Paris, L’Harmattan, coll. « Logiques sociales », 2003, 351 p., 28,50 €.

125 Cabanel Patrick, Le Dieu de la République. Aux sources protestantes de la laïcité (1860-1900), Rennes, Presses Universitaires de Rennes, coll. « Carnot », 2003, 286 p., 23 €.

126 Cahiers français, janvier-février 2003, 312, « Culture, État et marché », 100 p., 9 €.

127 Cahiers Léon Trotsky, mars 2003, 80, 96 p., 14 €.

128 Chaunu Pierre, Chaunu Huguette, Renard Jacques, Essai de prospective démographique, Paris, Fayard, 2003, 282 p., 19 €.

129 Clio. Histoire, femmes et sociétés, 2003, 17, dossier « Prostituées », 308 p., 24 €.

130 Cornec Gilles, Le miroir du Tour, Paris, Gallimard, 2003, 120 p., 11 €.

131 Delpla François, La face cachée de 1940. Comment Churchill réussit à prolonger la partie, Paris, François-Xavier de Guibert, 2003, 198 p., 19 €.

132 Downs Laura Lee, Childhood in the Promised Land. Workingclass Movements and the Colonies de Vacances in France, 1880-1960, Durham and London, Duke University Press, 2002, 414 p., 18,95 livres.

133 Durand-Evrard Françoise et Martini Lucienne (dir.), Archives d’Algérie (1830-1960), Paris, Éditions Hazan, coll. « Archives d’Outre-mer », 2003, 258 p., 48,95 €.

134 Eveno Patrick, L’argent de la presse française, des années 1820 à nos jours, Paris, Éditions du comité des travaux historiques et scientifiques, 2003, 240 p., 27 €.

135 Evtuhov Catherine, Kotkin Stephen (dir.), The Cultural Gradient. The transmission of Ideas in Europe, 1789-1991, Lanham, Rowman and Littlefield Publishers, 2003, 330 p., prix non communiqué.

136 Favre Pierre, Hayward Jack, Schemeil Yves (dir.), Être gouverné. Études en l’honneur de Jean Leca, Paris, Presses de Sciences Po, 2003, 384 p., 33 €.

137 Fijalkow Jacques, Vichy, les juifs et les justes. L’exemple du Tarn, Toulouse, Éditions Privat, coll. « Regards sur l’histoire », 2003, 304 p., 25 €.

138 Frey Yves, Polonais d’Alsace. Pratiques patronales et mineurs polonais dans le bassin potassique de Haute-Alsace 1918-1948, Besançon, Presses universitaires franc-comtoises, 2003, 598 p., 28 €.

139 Georgi Frank, Autogestion. La dernière utopie ? Paris, Publications de la Sorbonne, 2003, 616 p., 30 €.

140 Gibaud Bernard, Fédérer autrement. Histoire de la Fédération Nationale de la Mutualité Française (FNMF) 1902-2002, Paris, Les Éditions de la Mutualité Française, 2003, 196 p, 15 €.

141 Gide André, Mayrisch Aline, Correspondance 1903-1946, Paris, Gallimard, coll. « Cahiers de la NRF », 2003, 384 p., 21 €.

142 Guiat Cyrille, The French and Italian Communist Parties. Comrades and Culture, London, Frank Cass, 2003, 214 p., prix non communiqué.

143 Guigueno Vincent, Jean Epstein. Cinéaste des îles Ouessant, Sein, Hoëdic, Belle-Île, Jean Michel place, 2003, 128 p., 19,50 €.

144 Hassner Pierre, Marchal Roland, Guerres et sociétés. État et violence après la guerre froide, Paris, Éditions Karthala, coll. « CERI », 2003, 616 p., prix non communiqué.

145 Histoire et littérature au xxe siècle. Recueil offert à Jean Rives. Toulouse, Groupe de Recherche en Histoire Immédiate, coll. « Sources et travaux d’histoire immédiate », 2003, 530 p., 30 €.

146 Julien Anne-Yvonne (textes réunis et présentés par), Marguerite Yourcenar, du Mont-Noir aux Monts-Déserts. Hommage pour un centenaire, Paris, Gallimard, 2003, 208 p. 18,50 €.

147 Kessel Patrick, Guerre d’Algérie. Écrits censurés, saisis, refusés 1956, 1960-1961, Paris, L’Harmattan, coll. « Histoire et perspectives méditerranéennes », 2002, 288 p., 25 €.

148 Koehn Barbara, La résistance allemande contre Hitler 1933-1945, Paris, PUF, 2003, 400 p., 25 €.

149 Lanfrey André, Sécularisation, séparation et guerre scolaire. Les catholiques français et l’école (1901-1914), Paris, Éditions du Cerf, coll. « Histoire », 2003, 652 p., 33 €.

150 Laurent Natacha (dir.), Le cinéma « stalinien », questions d’histoire, Toulouse, Presses universitaires du Mirail, 2003, 240 p., 15 €.

151 Le débat, dossier « Le monde devant la puissance américaine », mai-août 2003, 125, 192 p., 14 €.

152 L’enseignement du fait religieux, actes du séminaire national interdisciplinaire, Paris 5, 6 et 7 novembre 2002, Paris, Les Actes de la Desco, 2003, 376 p., 28 €.

153 Les courants politiques et la Résistance : continuité ou ruptures ? actes du colloque avril 2002 Esch-sur-Alzette, Luxembourg, Archives nationales Luxembourg, 2003, 581 p., prix non communiqué.

154 Les études sociales, dossier « Les juristes de l’École de Le Play », 1er et 2e trimestre 2002, 135-136, 320 p., 25 €.

155 Neville Wylie, Britain, Switzerland, and the Second World War, Oxford, Oxford University Press, 2003, 400 p., 55 livres.

156 Pelosi Hebe Carmen, Vichy no fue Francia. Las relaciones franco-argentinas (1939-1946), Buenos Aires, Nuevohacer, 2003, 200 p, prix non communiqué.

157 Revue des sciences sociales, 2003, 31, 250 p., 21,50 €.

158 Revue européenne d’histoire sociale, dossier « Pour une histoire des États sociaux », avril 2003, 6, 144 p., 10 €.

159 Roncalli Angelo Giuseppe, Giovanni XXIII, Il Giornale dell’Anima. Soliloqui, note e diari spirituali, Bologne, Istituto per le scienze religiose, 550 p., 50 €.

160 Sanson Rosemonde, L’Alliance républicaine démocratique. Une formation de centre (1901-1920), Rennes, Presses Universitaires de Rennes, coll. « Carnot », 2003, 564 p., 28 €.

161 Schultz Ulrike, Shaw Gisela (dir.), Women in the World’s Legal Professions, Oxford- Portland Oregon, Hart Publishing, 2003, 482 p., prix non communiqué.

162 Singer Claude, Le Juif Süss et la propagande nazie. L’histoire confisquée, Paris, Les Belles Lettres, coll. « Histoire », 2003, 352 p., 25 €.

163 Solchany Jean, L’Allemagne au xxe siècle, Paris, PUF, coll. « Nouvelle Clio », 492 p., 36 €.

164 Sorrel Christian, Libéralisme et modernisme. Mgr Lacroix (1855-1922), enquête sur un suspect, Paris, Éditions du Cerf, coll. « Histoire religieuse de la France », 2003, 544 p., 59 €.

165 Terray Aude, préf. de Patrick Fridenson, Des francstireurs aux experts. L’organisation de la prévision économique au ministère des Finances (1948-1968), Paris, Comité pour l’histoire économique et financière de la France, coll. « Études générales », 2002, 686 p., 30 €.

166 Thomas Henri, Choix de lettres, 1923-1993, Paris, Gallimard, coll. « Cahiers de la NRF », 2003, 542 p., 31,50 €.

167 Vers la paix en Algérie. Les négociations d’Évian dans les archives diplomatiques françaises, Bruxelles, Bruylant, 2003, 534 p., prix non communiqué.

168 Vinurel Ernest, Rive de cendre. Transylvanie, Auschwitz, Mauthausen, Paris, L’Harmattan, coll. « Mémoires du xxe siècle », 2003, 358 p., 29 €.

 

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« Librairie », Vingtième Siècle. Revue d'histoire 4/2003 (no 80), p. 152-176.
URL :
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DOI : 10.3917/ving.080.0152.