2003
Vingtième siècle
Propagande et communication politique dans les démocraties européennes (1945-2003)
« Faire d’un champ de ruines une démocratie »
La radio allemande entre rééducation et propagande (1945-1949)
Muriel Favre
[*]
Au lendemain de la seconde guerre mondiale, la radio est au cœur du dispositif de démocratisation de l’Allemagne mis en œuvre par les Alliés occidentaux. D’une part, elle fait l’objet d’une réforme de fond qui vise à la soustraire à l’influence de l’État et, partant, à l’empêcher de redevenir l’instrument de propagande qu’elle a été sous le Troisième Reich. D’autre part, elle constitue l’un des canaux privilégiés de la politique de rééducation de la population allemande. Le déclenchement de la guerre froide, en 1947, donne lieu à un changement de stratégie, la radio étant désormais placée au service de la lutte contre le communisme soviétique. Se pose en filigrane la question de la pertinence de la notion de propagande ; seule une définition stricte permet, semble-t-il, de dépasser la connotation péjorative revêtue par le terme et de rendre ce dernier opératoire.
Following the Second World War, the radio was at the heart of the democratization process of Germany implemented by the western Allies. On one hand, it was the object of an overhaul aimed at removing it from the influence of the State and preventing it from becoming the propaganda tool as it was during the Third Reich. On the other hand, it was one of the special canals of the reeducation policy of the German population. The beginning of the cold war, in 1947, brought about a change in strategy as the radio was then put in the service of the fight against Soviet communism. In the background is the question of the relevance of the notion of propaganda ; only a strict definition, it would seem, avoids the pejorative connotation the term holds and allows it to be useful.
Au lendemain de la seconde guerre mondiale, la radio est au cœur du dispositif de démocratisation de l’Allemagne mis en œuvre par les Alliés occidentaux. Il faut à tout prix éviter qu’elle redevienne l’instrument de propagande qu’elle a été sous le Troisième Reich. À cette entreprise de rééducation de la population allemande succède cependant, avec le déclenchement de la guerre froide, un changement de stratégie. La radio est désormais placée au service de la lutte contre le communisme soviétique. C’est ce cheminement qui est minutieusement analysé ici.
En mai 1945, alors qu’il sert sous les couleurs américaines depuis plus de deux ans, Klaus Mann est envoyé en Allemagne par le journal
Stars and Stripes afin de rendre compte de l’état du pays. Dans une série de lettres, il fait également part à ses proches de ce qu’il découvre, et des réflexions que lui inspirent ces découvertes. Au sujet de Munich, sa ville natale : « J’avais bien imaginé que ce serait grave mais c’était bien plus grave encore. Munich n’existe plus. Tout le centre, de la gare jusqu’à la place de l’Odéon, n’est plus que ruines
[1]. » Sur l’attitude de la population : « Tous les Allemands affirment, sans vouloir en démordre, “n’avoir rien su” (au sujet des chambres à gaz) ; tous disent que “dès le début, ils étaient contre” – contre Hitler, bien sûr
[2]. » Sur la politique à adopter envers les vaincus : « … il serait bon […] de les amener à collaborer avec nous. Car sans la bonne volonté, sans l’aide d’Allemands d’opinions libérales, il risque d’être difficile sinon impossible de faire, du champ de ruines qu’est l’Allemagne aujourd’hui, de nouveau un pays civilisé, et enfin une démocratie
[3]. »
Dans les Accords de Potsdam, signés au mois d’août, Américains, Britanniques et Soviétiques font de la démocratisation de l’Allemagne l’une de leurs priorités : « Il n’est pas dans l’intention des Alliés, précise l’article III, de détruire le peuple allemand ou de le réduire en esclavage. Les Alliés veulent [lui] donner la possibilité de se préparer à reconstruire sa vie sur des bases démocratiques et pacifiques
[4]. » Du fait de son caractère de média de masse, la radio se voit impartir un rôle de premier ordre. Jusqu’alors, cependant, elle a servi une tout autre politique. Considérée comme « l’instrument le plus moderne et le plus important qui soit pour influencer les masses
[5] », elle a constitué une pièce maîtresse du dispositif de contrôle totalitaire mis en place par le régime nazi. Et elle s’est révélée une arme redoutable pendant la seconde guerre mondiale, qu’elle affole la France de Daladier par l’entremise du « traître de Stuttgart » ou exhorte la population allemande à résister aux « envahisseurs » dans les derniers jours du conflit. Dans ces conditions, rompre avec le nazisme et insuffler l’esprit démocratique sur les ondes allemandes passent, pour les Alliés occidentaux, non seulement par la mise en place de nouveaux contenus, mais d’abord par une profonde réforme de l’institution.
â—¦ Interdire la renaissance d’un instrument de propagande
Afin de marquer les esprits, les Anglo-Saxons décident de suspendre journaux et émissions de radio dès leur entrée sur le territoire allemand ; la loi n° 191, émise à cet effet par le Commandement suprême allié le 24 novembre 1944, stipule par ailleurs que le ministère de la Propagande de Goebbels sera dissous. Ce silence forcé représente la première étape d’un plan qui en prévoit trois. Dans un deuxième temps, les stations de radiodiffusion devront être remises en service par des unités spéciales des forces armées alliées, les Unités de production radiophonique, avec l’aide de personnels techniques autochtones. Puis, dans un troisième temps, les pouvoirs seront restitués aux Allemands, qui demeureront toutefois sous le contrôle de l’occupant.
Dans les faits, le
black-out radiophonique ne dure que quelques heures. Dans la future zone d’occupation britannique, la station de Hambourg reprend ses émissions dès le 4 mai 1945, vingt-trois heures seulement après avoir clos ses programmes en tant qu’émetteur régional de la Reichs-Rundfunk-Gesellschaft nationale-socialiste
[6]. Ce court délai s’explique par le fait que la Maison de la radio de la ville portuaire a été épargnée par les destructions. Ce qui n’est pas le cas des bâtiments situés dans la zone américaine : à l’image de la ville tout entière, la station de Munich, qui a cessé d’émettre le 28 avril, n’est plus que décombres. Sont également hors d’état celles de Stuttgart et de Francfort. Après l’aménagement de studios temporaires, les trois radios sont finalement rouvertes les 12 mai, 3 juin et 4 juin 1945 sous les noms respectifs de Radio München, Radio Stuttgart et Radio Frankfurt.
La France est un cas à part. À la différence des « Grands », elle a disposé de peu de temps pour préparer sa politique d’occupation et
a fortiori une stratégie en matière de radiodiffusion. Elle souffre en outre de ne pas pouvoir recourir à des infrastructures préexistantes, le Sud-Ouest de l’Allemagne n’ayant connu avant-guerre ni capitale radiophonique, ni réseau d’émetteurs développé. En juin 1945, le général de Gaulle donne l’ordre de créer une station propre à la zone d’occupation française ; provisoirement, un programme zonal est réalisé à Coblence, dans d’anciens locaux de la Reichs-Rundfunk-Gesell-schaft. La nouvelle station est inaugurée le 31 mars 1946. Baptisée Südwestfunk
[7], elle regroupe une centrale à Baden-Baden et trois antennes régionales à Coblence, Tübingen et Kaiserslautern.
Après la capitulation, les commandants en chef des troupes d’occupation héritent de la souveraineté que l’État allemand avait jusque-là exercée dans le domaine de la radiodiffusion. Une politique commune aurait été envisageable, le Commandement suprême allié ayant initialement insisté sur la nécessité de s’adresser d’une seule voix, Soviétiques compris, aux Allemands. Du fait de la réouverture, indépendamment les unes des autres, des différentes stations, et suite à une série de conflits avec la SMAD, l’Administration militaire soviétique en Allemagne, c’est néanmoins une structure fédérale qui voit le jour.
La Grande-Bretagne fait le choix d’un système centralisé. Radio Hamburg, qui porte à partir du 22 septembre 1945 le nom de Nordwestdeutscher Rundfunk (NWDR), devient la station principale de la zone britannique, tandis qu’un studio régional est aménagé à Cologne. Très vite, le transfert de la gestion de la station aux Allemands, certes prévu, mais sans indication de date, par le plan en trois temps du Commandement suprême allié, est ressenti comme une priorité, et en octobre 1946, Hugh Carleton Greene, le directeur de la section allemande de la BBC (et frère de Graham Greene), est appelé à la tête du NWDR pour le préparer. Le premier souci de Greene est d’empêcher la radio de pouvoir redevenir l’instrument de propagande qu’elle a été sous le Troisième Reich, ce qui implique d’instaurer une distance organique avec l’État, sur le modèle de la BBC. L’ordonnance du gouvernement militaire qui entre en vigueur le 1
er janvier 1948, à l’issue d’une longue phase de préparation
[8], fait du NWDR un établissement de droit public financé par la redevance, dirigé par un intendant et contrôlé par un conseil d’administration et une commission principale. Le statut d’établissement de droit public protège la radio de toute intervention politique directe ; il ne la rend cependant pas exempte de l’influence des partis ou des Länder, qui s’exerce de façon détournée, par le biais des personnalités nommées aux organes de contrôle.
Attachés à la décentralisation, qu’ils considèrent comme une composante essentielle du processus de démocratisation institutionnelle, les Américains s’appuient sur l’héritage de Weimar pour établir une station dans chacun des Länder que comporte leur zone : Radio München couvre la Bavière, Radio Stuttgart le Wurtemberg-Bade et Radio Frankfurt la Hesse. Les stations sont dirigées par un « Chief Controller », qui dépend lui-même de l’Information Control Division (ICD), le service chargé de la politique d’information au sein du gouvernement militaire. Comme dans la zone britannique, la délégation des compétences aux Allemands est rapidement à l’ordre du jour. Contrairement à leurs Alliés, néanmoins, les Américains choisissent d’associer les parlements des Länder aux travaux de préparation, et entrent en conflit avec eux. L’ICD rejette le modèle radiophonique de Weimar, dont il estime qu’il ne répond pas aux exigences démocratiques dans la mesure où, dès l’origine, le Reich a été présent dans les sociétés de programmes ; de même, il n’est pas favorable au lancement de stations commerciales à l’américaine, dépourvu de sens dans un pays en ruines. Prisonniers des schémas de pensée des années 1920, les parlementaires allemands ne conçoivent en revanche qu’une radio placée sous le contrôle de l’État. Après plusieurs mois de négociations, les autorités d’occupation imposent finalement la solution britannique d’un établissement de droit public avec un intendant, un conseil d’administration et un conseil de la radiodiffusion garant du pluralisme des programmes. Votées entre 1948 et 1949, les lois sur la radiodiffusion donnent naissance à trois nouveaux postes allemands : le Bayeri-scher Rundfunk à Munich, le Hessischer Rundfunk à Francfort et le Süddeutscher Rundfunk à Stuttgart
[9].
Outre le fait d’avoir créé une station de toutes pièces, les Français se différencient des Britanniques et des Américains en ce qu’ils n’éprouvent nullement le besoin de se désengager des affaires radiophoniques de leur zone. Le Südwestfunk a été placé sous la tutelle de la section Radio du gouvernement militaire, et il est à terme envisagé d’en faire une société par actions dans laquelle l’État français serait majoritaire. Comme dans d’autres domaines, la France se rallie cependant à la politique des Anglo-Saxons et le 30 octobre 1948, sur ordonnance du Gouvernement militaire de la Zone française d’occupation, le Südwest-funk est à son tour transformé en établissement allemand de droit public.
En 1949, ce statut juridique est toujours contesté par certains hommes politiques allemands qui le considèrent comme un
diktat de l’occupant et qui, afin de pouvoir le modifier ultérieurement, obtiennent que la Loi fondamentale n’y fasse pas mention ; constitutionnellement, seule est garantie en RFA « la liberté d’informer par la radio
[10] ». À titre préventif, la Haute commission alliée promulgue dès son entrée en fonction, le 21 septembre, une loi qui lui donne le droit d’intervenir en cas d’atteinte à la liberté d’information et qui interdit à la République fédérale de fonder sans autorisation de nouveaux établissements de radio-télévision. La RFA doit attendre l’entrée en vigueur du traité de Paris, en mai 1955, pour recouvrer sa souveraineté en matière de radiodiffusion. Après cette date, des modifications sont certes apportées au paysage radiophonique – le NWDR, en particulier, est démembré –, mais le principe de l’indépendance de la radio vis-à-vis de l’État n’est plus sujet à discussion. Aussi est-on en droit d’estimer, cinquante ans plus tard, que les Alliés occidentaux ont atteint à ce niveau leur objectif de démocratisation.
â—¦ Bâtir une radio au service de la rééducation
Dans les semaines qui suivent la capitulation, alors que les journaux ne paraissent plus et que les voies de communication sont soit impraticables, soit encombrées par des milliers de personnes en fuite ou sur le chemin du retour, la radio revêt un caractère essentiel. Elle permet aux nouveaux occupants de diffuser ordres et instructions auprès de la population. En informant de la réouverture d’un magasin ou des horaires des rares trains en circulation, elle contribue en outre à la réorganisation de la vie quotidienne.
À plus long terme, la radio est mise au service de la « rééducation » du peuple allemand. L’action des Alliés participe d’une double démarche : d’une part, « une sorte de pédagogie du remords
[11] » est mise en œuvre afin de « faire comprendre aux Allemands l’immensité des crimes qu’ils ont commis ou qui ont été commis en leur nom
[12] ». C’est ainsi que, de novembre 1945 à octobre 1946, les stations consacrent de nombreuses émissions au procès de Nüremberg. D’autre part, une démarche positive est adoptée, qui consiste à propager les principes et valeurs attachés à la démocratie (liberté d’opinion, État de droit, pluralisme politique, etc.) et à démontrer la supériorité de ce type de régime. Qu’ils rendent compte de la vie littéraire et artistique internationale ou réhabilitent les auteurs et compositeurs interdits en 1933, les programmes plus strictement culturels sont de surcroît destinés à apporter à la population la nourriture psychique dont elle a été privée pendant douze ans. L’objectif ultime de la rééducation, le même pour les trois Alliés, est d’ordre politique : assurer durablement la paix en Europe.
Les avis divergent en ce qui concerne les méthodes à privilégier. Les Britanniques optent dans un premier temps pour une formule qu’ils désignent par « sugaring the pill » et qui revient à diffuser les émissions vouées à la rééducation dans le cadre d’un programme d’ensemble aussi alléchant que possible. Dès novembre 1945, toutefois, décision est prise de transférer la responsabilité de ces émissions au service international de la BBC. Plusieurs raisons expliquent ce revirement : l’allégement des programmes du NWDR doit permettre de concurrencer efficacement la station de la SMAD, le Berliner Rundfunk, fréquemment écoutée dans la zone britannique ; inversement, les émissions en langue allemande de la BBC présentent l’avantage d’être reçues dans une grande partie de la zone soviétique. Enfin, la politique de rééducation apparaît logiquement du ressort du service international de la BBC dans la mesure où celui-ci assure déjà, de façon générale, le rayonnement du pays à l’étranger. Car c’est bien de cela qu’il s’agit aussi : en même temps qu’ils propagent l’idée de démocratie, Britanniques, Américains et Français s’efforcent de présenter leurs propres traditions politiques, sociales ou économiques comme un exemple à suivre.
Dès l’été 1945, de jeunes Allemands se joignent à l’Unité de production radiophonique qui s’est emparée de la station de Hambourg. Ils sont pour la plupart inexpérimentés mais fournissent les garanties politiques exigées par l’occupant et, surtout, se présentent à ce dernier en affirmant vouloir parler « à ceux et au nom de ceux qui respirent enfin
[13] ». Ce sont ces collaborateurs de la première heure, Axel Eggebrecht, Peter von Zahn, Ernst Schnabel, pour n’en nommer que quelques-uns, qui, indirectement, par leurs reportages ou leurs analyses, font souffler sur le NWDR l’esprit de la rééducation. Ils sont soutenus en cela par une direction britannique qui leur laisse une très grande liberté, en ne pratiquant notamment pas de censure préalable des émissions.
Les Américains n’entendent pas non plus imposer de programmes préfabriqués. Que ce soit à Munich, à Stuttgart ou à Francfort – où Golo Mann, le frère cadet de Klaus, est en poste –, les officiers de contrôle se contentent, dès qu’ils le peuvent, d’une tâche de supervision. Ils se sont assurés de la loyauté du personnel allemand, moyennant une procédure très stricte d’épuration et de recrutement, mais, moins libéraux que leurs homologues britanniques, ils exigent jusqu’en 1949 de viser les manuscrits avant diffusion.
À Radio München
[14], l’ensemble de la programmation est placé sous le signe de la rééducation : les émissions du gouvernement militaire, mais aussi celles qui sont reprises de
Voice of America et celles qui sont produites par la station. Les membres de l’équipe de direction, parmi lesquels on trouve aussi bien des représentants de l’élite intellectuelle américaine (ainsi Field Horine, le « Chief Controller ») que d’anciens émigrés allemands, se conçoivent en effet comme des sortes de missionnaires de la démocratie. Ils sont convaincus de la nécessité de leur action, comme de la possibilité de la mener à bien si le temps leur en est laissé. Or, l’Information Control Division pousse au contraire à un transfert rapide des compétences. Le désaccord conduit au départ des officiers de contrôle à l’hiver 1946, départ qui se traduit dans la grille par une diminution des émissions éducatives et par leur cantonnement aux programmes culturels.
Pour Émile Laffon, l’administrateur général de la zone d’occupation française, comme pour Paul Peronnet et Pierre Ponnelle, les responsables de la section Radio, la radio représente « un instrument d’information et de propagande culturelle, peut-être le plus puissant de tous
[15] ». Dans le cas français, la rééducation de la population allemande passe donc par les émissions d’actualité ainsi que par les émissions officielles importées de Paris, mais aussi et surtout par une offre culturelle importante : musique classique, théâtre radiophonique, conférences – au nombre desquelles on compte les commentaires politico-littéraires assurés par Alfred Döblin sous le titre de « Kritik der Zeit ». Une place de choix est faite aux productions nationales (à Molière, Cocteau ou Anouilh pour ce qui est, par exemple, des dramatiques radiophoniques), sans que celles-ci dominent pour autant.
La forte orientation culturelle du Südwestfunk n’est pas du seul fait des Français – en théorie, la section Radio exerce bien un contrôle préalable sur l’ensemble des programmes mais, en pratique, elle en est incapable faute de personnel. Y sont également pour beaucoup l’intendant allemand de la station, Friedrich Bischoff, et le directeur du service musical, Heinrich Strobel. Le premier s’est distingué dans les années 1920 par un travail d’avant-garde à la tête du poste de Breslau
[16], le second a été un critique musical réputé
[17]. Tous deux insistent sur la vocation éducative du Südwestfunk, qui doit à la fois ouvrir l’esprit des auditeurs et aider ces derniers à faire face aux difficultés de la vie quotidienne. Occupants et occupés n’ont pas la même analyse du rôle tenu par la population allemande de 1933 à 1945 et, partant, ne poursuivent pas exactement le même projet ; de la proximité des vues découle cependant une relation fondée sur la coopération.
La démocratie n’est pas encore acceptée de tous quand, en septembre 1949, le statut d’occupation entre en application. De manière générale, la politique des Alliés n’est pas allée sans susciter résistances et ressentiments. Qui plus est, restent présentes dans la société des dispositions mentales constituées avant 1945, et même avant 1933 ou 1918, qui se caractérisent par une profonde méfiance envers le parlementarisme. « Le régime d’aujourd’hui est tout aussi improvisé que celui de Weimar », regrette en 1951 le politologue Theodor Eschenburg
[18]. Le système parlementaire finit pourtant, une décennie plus tard, par s’imposer. Comme toujours lorsqu’on se penche sur la question de la réception, on peine à évaluer l’influence de la radio sur les esprits pendant ces années de transition qu’ont été les années 1945-1949 ; il est permis de croire qu’elle a été importante, même si les plus forts facteurs d’évolution ont sans doute été l’humiliation née de la défaite et les problèmes matériels et humains de l’après-guerre.
â—¦ Lutter contre la propagande des « forces antidémocratiques »
13 mai 1945 : à l’initiative d’un petit groupe d’émigrés allemands de retour de Moscou, la station de Berlin reprend ses programmes sous le nom de Radio Berlin, puis sous celui de Berliner Rundfunk. Les émissions sont fabriquées à la Maison de la radio de la Masurenallee, jusqu’alors siège de la Reichs-Rundfunk-Gesellschaft
[19]. Lorsqu’ils prennent possession de leurs secteurs respectifs début juillet, les Alliés occidentaux s’efforcent d’obtenir un temps d’antenne équitable et d’instaurer un Comité de radio quadripartite, en accord avec les plans du Commandement suprême allié qui envisagent la création d’une radio interalliée dans l’ancienne capitale du Reich. Ils se heurtent à l’opposition de la SMAD, pour laquelle le Berliner Rundfunk est exclusivement destiné, du moins officiellement, à la zone d’occupation soviétique. Les négociations engagées au sein de la Kommandantur interalliée de Berlin échouent, la SMAD campant sur ses positions.
Le contexte politique de l’année 1946 offre aux Occidentaux deux arguments supplémentaires en faveur de la mise en route de programmes qui leur soient propres : le premier semestre voit, à l’Est, la fusion forcée des deux partis ouvriers, le parti communiste et le parti social-démocrate, cependant que le mois d’octobre est marqué par les élections municipales de Berlin.
Le 7 février 1946, le gouvernement militaire américain de Berlin lance le Drahtfunk im Amerikanischen Sektor (DIAS) Berlin, diffusé par l’intermédiaire du réseau téléphonique. Le 17 août, en prévision des élections municipales, les Britanniques ouvrent dans leur secteur une antenne régionale du NWDR. Le 5 septembre, enfin, dans la perspective de ces mêmes élections, le DIAS Berlin sort de la confidentialité auquel son mode de diffusion le confinait en accédant aux ondes hertziennes, et devient le Rundfunk im Amerikanischen Sektor (RIAS) Berlin
[20]. Proposer un programme alternatif, sans être pour autant un adversaire : telle est la position que la direction germano-américaine du RIAS Berlin adopte face au Berliner Rundfunk, dans la ligne d’une politique d’occupation américaine qui, dans sa première mouture, est guidée par l’impératif d’harmonie entre Alliés
[21]. De là une antenne ouverte aux personnalités qui n’ont pas droit de cité au Berliner Rundfunk, bien sûr, mais également aux leaders communistes et aux intellectuels établis dans la zone soviétique. La programmation culturelle est exigeante et vaut à la station une réputation d’élitisme.
Le déclenchement de la guerre froide, en 1947, est presque immédiatement suivi d’effets dans les radios des zones occidentales. Plusieurs journalistes, accusés de prendre fait et cause pour les communistes, sont licenciés ou bien acculés à la démission ; ainsi Karl-Eduard von Schnitzler à Cologne ou Herbert Geßner à Munich. Tous les deux rejoignent le Berliner Rundfunk, d’où ils multiplient les attaques contre l’Ouest
[22].
À Radio München, l’évolution des rapports internationaux affecte également les programmes. Premières concernées : les émissions consacrées à la rééducation. Dans la logique de la politique de « containment », en effet, l’objectif des Américains n’est plus tant de garantir la paix que d’intégrer l’Allemagne au camp occidental. Le recul enclenché par le départ des premiers officiers de contrôle se poursuit donc. Dans le même temps, les thèmes abordés dans les émissions les plus ouvertement pédagogiques évoluent : il n’est désormais plus question des crimes du nazisme, mais des méfaits du communisme. Les répliques au Berliner Rundfunk restent ponctuelles, jusqu’à ce que le gouverneur militaire américain, Lucius D. Clay, annonce le 28 octobre 1947 le lancement d’une offensive médiatique contre l’URSS à l’échelle de la zone. L’offensive, appelée « Operation Back-Talk », est justifiée par la double nécessité de lutter contre la « propagande » des « forces anti-démocratiques » et de dévoiler le caractère totalitaire du système soviétique. La station de Munich se voit dès lors imposer la diffusion d’un ensemble d’émissions officielles, dont le fleuron est une série de conférences inaugurée en novembre 1947 et intitulée « Freedom versus Totalitarianism ». De leur côté, les émissions de Voice of America se montrent plus agressives. Enfin, à partir de mai 1948, un membre de l’ICD, Alfred Boerner, se charge deux fois par semaine de vanter les mérites du « monde libre ». Le reste de la programmation n’est pas directement touché par l’opération « Back-Talk » ; on n’en observe pas moins certaines tendances de fond témoignant de la coupure entre l’Est et l’Ouest, comme une désaffection croissante pour la littérature russe et les écrivains de la zone d’occupation soviétique (Stephan Hermlin, Johannes R. Becher, Erich Weinert, etc.).
Ce n’est que début 1948 que le RIAS Berlin subit à son tour le contrecoup de la guerre froide. La première équipe dirigeante est remplacée par les représentants les plus anticommunistes du gouvernement militaire américain qui adaptent la grille à la nouvelle donne ; sous leur administration, le RIAS Berlin devient le moteur de l’opération « Back-Talk ». Parallèlement, dans le but d’élargir l’audience de la station, une plus grande place est accordée aux émissions de divertissement et de musique légère. Le blocus de Berlin achève de faire du RIAS Berlin le fer de lance de la lutte contre le communisme soviétique. En soi, le pont aérien organisé à partir de juin 1948 par le général Clay est un exploit technique indéniable, en même temps qu’un événement politique majeur qui fait passer Américains, Britanniques et Français du statut de puissances occupantes à celui de puissances protectrices. Mais le RIAS Berlin en fait aussi un événement médiatique à la gloire des Occidentaux, en diffusant sans relâche les reportages enthousiastes de ses journalistes sur le ballet des avions ravitailleurs au-dessus de la ville ou les discours pathétiques du maire Ernst Reuter.
Le RIAS Berlin reste aux mains des Américains de 1949 à sa disparition, le 31 décembre 1993. « Voix libre dans un monde libre », comme l’affirme son slogan, il s’adresse aux Berlinois de l’Ouest, mais plus encore aux citoyens de la RDA, auxquels il entend dire la vérité que les médias officiels taisent ou déforment. Son ambition : miner la légitimité du régime est-allemand. Sur le modèle du RIAS Berlin, les Américains implantent à Munich, en 1950, Radio Free Europe, qui émet vers les autres pays de l’Europe « soviétisée » ; suit en 1953 Radio Liberty, à destination de l’URSS elle-même
[23].
Honnie comme instrument de propagande politique, mais saluée comme instrument de propagande culturelle ; servant la vérité, mais disqualifiée comme étant un instrument de propagande dès lors qu’elle est utilisée par l’adversaire : de 1945 à 1949, la radio allemande apparaît avoir été tout et son contraire. Ces contradictions résultent moins de la nature du média que des usages contemporains de la notion de propagande et éclairent, en négatif, l’obligation faite à l’historien de définir ses concepts. Le terme de propagande a possédé des significations différentes selon les époques
[24]. Dans son acception actuelle, il renvoie, nous semble-t-il, à des pratiques gouvernementales consistant à diffuser des idées conformes à ses intérêts par l’intermédiaire des médias de masse, et en ayant recours à la manipulation. Par la suite, on ne saurait identifier à de la propagande la rééducation, fondée sur un discours argumentatif et explicatif. Si l’on suit les conclusions de Petra Galle, on peut en revanche bel et bien parler de propagande dans le cas des programmes proposés par le RIAS Berlin en 1948-1949. Les « Émissions sur la zone [soviétique] » (« Zonensendungen »), diffusées à partir d’avril 1949, en sont un exemple saisissant : en plus de bulletins d’information, de commentaires et de sketches satiriques, elles comprennent une rubrique « Mouchards » (« Spitzelmeldungen »), dans laquelle sont nominalement désignées les personnes soupçonnées d’être des indicateurs de la police politique de la zone ou des services secrets soviétiques
[25].
[1]
Klaus Mann,
Le tournant. Histoire d’une vie, Malakoff, Solin, 1984, p. 638 (Lettre à Thomas Mann, 16 mai 1945).
[2]
Ibid., p. 661 (Lettre à Eva Herrmann, 1
er juillet 1945).
[3]
Ibid., p. 665 (Lettre à Erika Mann, 27 juillet 1945).
[4]
Cité par Wolfgang Benz,
Potsdam 1945. Besatzungsherrschaft und Neuaufbau im Vier-Zonen-Deutschland, Munich, dtv, 1994, p. 211.
[5]
Ainsi Goebbels dans un discours tenu devant les intendants des stations de radiodiffusion le 25 mars 1933 ; cité par Ansgar Diller,
Rundfunkpolitik im Dritten Reich, Munich, dtv, 1980, p. 9.
[6]
À cette date, un émetteur de la Reichs-Rundfunk-Gesell-schaft est encore en fonctionnement à Flensburg. Le 9 mai, il diffuse l’ultime communiqué de la Wehrmacht, qui annonce la cessation des combats.
[7]
On notera l’absence, intentionnelle, du vocable « deutsch » dans ce nom de Südwestfunk.
[8]
Pour une présentation détaillée, cf. Arnulf Kutsch, « Unter britischer Kontrolle. Der Zonensender 1945-1948 »,
in Wolfram Köhler (dir.),
Der NDR. Zwischen Programm und Politik, Hanovre, Schlütersche, 1991, p. 83-148.
[9]
À mentionner par souci d’exhaustivité, l’existence, dans l’enclave américaine de la zone britannique, de Radio Brême, fondée en décembre 1945 et remise aux Allemands en mars 1949.
[10]
Cf. pour plus de détails Isabelle Bourgeois,
Radio et télévision publiques en Allemagne. Un modèle à l’épreuve de la nouvelle Europe, Paris, Cirac, 1993, p. 25 et suivantes.
[11]
Pour reprendre l’expression employée par Bernard Genton
in Les Alliés et la culture : Berlin, 1945-1949. Essai de comparaison, Paris, PUF, 1998, p. 132.
[13]
Axel Eggebrecht, cité par Arnulf Kutsch,
op. cit., p. 106.
[14]
Que nous prenons ici comme cas d’étude, en nous inspirant de la monographie de Norbert Bolz,
Rundfunk und Literatur unter amerikanischer Kontrolle. Das Programm-angebot von Radio München 1945-1949, Wiesbaden, Otto Harrassowitz, 1991.
[15]
Émile Laffon cité par Sabine Friedrich,
Rundfunk und Besatzungsmacht. Organisation, Programm und Hörer des Südwestfunks 1945 bis 1949, Baden-Baden, Nomos Verlagsgesellschaft, 1991, p. 30.
[16]
Wroclaw aujourd’hui.
[17]
Jouant ensuite un rôle controversé dans le Paris de l’Occupation.
[18]
Cité par Hermann-Josef Rupieper, « Die amerikanische Demokratisierungspolitik in Westdeutschland 1945 bis 1952 »,
in Heinrich Oberreuter, Jürgen Weber (dir.),
Freundliche Feinde ? Die Alliierten und die Demokratiegründung in Deutschland, Munich, Landsberg am Lech, Olzog Verlag, 1996, p. 209.
[19]
Et qui est située dans le futur secteur britannique de la ville. Les Soviétiques n’accepteront de quitter définitivement les lieux qu’en 1956.
[20]
Les Français renoncent pour leur part à fonder une station à Berlin.
[21]
Sur les relations entre les deux stations, cf. Petra Galle,
RIAS Berlin und Berliner Rundfunk 1945 bis 1949. Die Ent-wicklung ihrer Profile in Programm, Personal und Organisation vor dem Hintergrund des beginnenden Kalten Krieges, thèse de l’université Humboldt de Berlin, 2001.
[22]
Karl-Eduard von Schnitzler deviendra par la suite l’un des polémistes les plus redoutables de la télévision est-allemande.
[23]
Sur le RIAS Berlin après 1949, et plus généralement le rôle de la radio dans le développement de la résistance au sein du bloc soviétique, cf. Jacques Semelin,
La liberté au bout des ondes. Du coup de Prague à la chute du mur de Berlin, Paris, Belfond, 1997.
[24]
Pour un historique de ces significations, cf. la notice « Propaganda », signée de Wolfgang Schieder et Christof Dipper,
in Otto Brunner et al. (dir.),
Geschichtliche Grundbegriffe. Historisches Lexikon zur politisch-sozialen Sprache in Deutschland, Band 5, Stuttgart, Klett-Cotta, 1984, p. 69-112.
[25]
Cf. Petra Galle,
op. cit., p. 271 et suivantes.
[*]
Doctorante associée à l’IHTP,
Muriel Favre prépare une thèse sur la radio allemande sous le Troisième Reich. Elle est également archiviste au Deutsches Rundfunkarchiv de Francfort-sur-le-Main.