Vingtième Siècle. Revue d'histoire
Presses de Sc. Po.

I.S.B.N.2724629485
184 pages

p. 3 à 4
doi: en cours

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Propagande et communication politique dans les démocraties européennes (1945-2003)

no 80 2003/4

2003 Vingtième siècle Propagande et communication politique dans les démocraties européennes (1945-2003)

Pour une histoire de la propagande et de la communication politique

« Il est un fait sur lequel il ne peut y avoir discussion, c’est la nécessité où se trouve aujourd’hui la démocratie de “faire de la propagande”. » L’assertion de Jacques Ellul date de 1962. Elle figure dans un ouvrage pionnier, réédité depuis, au titre évocateur : Propagandes. Elle s’inscrit dans un contexte de tension internationale telle que la crainte d’une troisième guerre mondiale hante les esprits. La propagande s’opposerait-elle ainsi à la nature même de la démocratie, contrainte, pour assurer sa survie, à user des armes de ses adversaires ? Ellul ne va certainement pas aussi loin. Car il souscrit à l’idée que les techniques modernes de la persuasion de masse sont précisément nées à la fin du 19e siècle, avec l’affirmation du suffrage universel et des régimes démocratiques. Au-delà, mais au-delà seulement, communismes et fascismes les perfectionnèrent et les rationalisèrent dans une perspective totalitaire.
La date de parution du livre d’Ellul présente un autre intérêt pour l’historien. Il se place, en effet, à une croisée des chemins où la posture politique de l’écoute, du dialogue, de l’échange entre les leaders et les citoyens se substitue à celle, ancienne, du combat idéologique. L’harmonie démocratique, comme idéal, condamne ainsi la propagande au profit d’un concept nouveau, nourri de sciences sociales, celui de la communication politique. Ainsi les pouvoirs comme les partis de l’Europe occidentale reprennent-ils à leur compte les théories de la communication, nées aux États-Unis dans les années 1940-1950.
Subrepticement, le procès moral conduit contre ses excès et ses mensonges, rejette la propagande dans le camp unique des totalitarismes. Le procédé enclenché au lendemain de la seconde guerre mondiale s’affirme dans les années 1970. On oublie alors l’une des spécificités de la propagande en régime démocratique. Si l’État contribue à son développement, elle s’exprime aussi, et surtout, de manière libre et contradictoire, grâce à l’existence même des opinions publiques. Par définition, les médias ont toujours garanti, en démocratie, la possibilité et l’épanouissement de propagandes privées.
La propagande applique les techniques de la foi collective et vise à la socialisation des doctrines politiques et des idéologies. La communication, elle, relève davantage de pratiques relationnelles, de savoirs faire, acquis souvent grâce à des professionnels étrangers au militantisme politique, et de tactique fondée sur la plus fine connaissance de ce qui fait l’originalité de la démocratie, l’opinion publique. Dans les deux cas, les médias de masse agissent pour porter le message. Toutefois, la propagande en suppose le contrôle, ou au moins la maîtrise, tandis que la communication adapte la politique au rythme comme aux rites de l’outil médiatique. N’en concluons pas trop vite que le second 20e siècle célèbre le passage d’un âge de la propagande à un âge de la communication qui exprimerait une sorte de pacification du débat politique. Précisément, les articles qui suivent éclairent sur les ambivalences du basculement, nourri de mouvements contradictoires, d’avancées et de retours.
Les études historiques sur la persuasion politique restent trop rares. Le regard s’est longtemps porté sur les formes de conditionnement des masses dans les régimes totalitaires ou sur la propagande des deux Grands durant la guerre froide. Il en est résulté une vision parfois univoque. Or, après 1945, les démocraties d’Europe de l’Ouest sont sans doute les points d’observation les plus précieux pour comprendre les transformations de la propagande et les conditions d’avènement de la communication politique. L’historiographie, aujourd’hui, puise encore largement aux sources de la sociologie, de la science politique ou de la psychologie sociale. Les historiens doivent, à leur tour, avec leur propre questionnement, interroger des phénomènes aussi essentiels pour comprendre l’évolution des sociétés contemporaines. Sans prétendre à la moindre exhaustivité, ce numéro spécial de Vingtième Siècle souligne la diversité des approches possibles, dégage des pistes de recherche qui, dans ce domaine comme dans bien d’autres, s’enrichira par l’étude comparée.
Christian Delporte
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