2003
Vingtième siècle
Propagande et communication politique dans les démocraties européennes (1945-2003)
L’homme politique et la télévision
L’influence des conseillers en communication
Agnès Chauveau
[*]
Qu’elle soit honnie ou adulée, la profession de conseiller en communication impose aujourd’hui sa légitimité. Il n’y a plus guère d’hommes politiques qui, le temps d’une campagne électorale, n’aient pas recours à la compétence rétribuée de consultants spécialisés, extérieurs à leur parti et même au cercle de leur entourage proche. Ces professionnels, désormais associés à la conception et à la gestion des campagnes de communication politique, constituent néanmoins, en France, un groupe hétérogène dont on parvient mal à cerner la nature des compétences et plus encore la réelle influence auprès des leaders politiques. Apparus en France dans les années 1960, au moment où la télévision et les sondages prenaient leur essor, ces nouveaux spécialistes ont accompagné les mutations de l’audiovisuel et les modes de représentation, de comportement des hommes politiques. Pour autant, la croyance dans l’influence de ces nouveaux fous du roi ne doit pas cacher la fragilité de leur rôle qui reste, in fine, à la merci des caprices du prince.
Praised or scorned, the profession of political communications adviser has become legitimate. There are almost no politicians who haven’t had recourse to the paid skills of specialized consultants outside the party and even outside the close circle of friends during an election campaign. These professionals, closely linked to the conception and management of political communication campaigns, make up in France a heterogeneous group whose scope and skills, and even more whose real influence on political leaders is difficult to grasp. They came on scene in France in the1960s when television and polls were taking off, and these new specialists have grown up with the changes in media and the ways of representation and behavior of politicians. Nevertheless, believing in the influence of these new king’s bouffons shouldn’t hide the fragility of their role that remains at the mercy of the prince’s whims.
L’homme politique doit-il être tout autant homme médiatique ? L’influence des conseillers en communication, à partir des années 1960 en France, semble en faire la démonstration. Le modèle américain n’en est certes pas absent. Soigner son image, la fabriquer et au besoin la détourner, pour un gouvernant ou, plus généralement, pour un homme de pouvoir, est-ce risquer de mettre à mal la démocratie ?
Qu’elle soit honnie ou adulée, la profession de conseiller en communication impose aujourd’hui sa légitimité. Il n’y a plus guère d’hommes politiques qui, le temps d’une campagne électorale, n’aient pas recours à la compétence rétribuée de consultants spécialisés, extérieurs à leur parti et même au cercle de leur entourage proche. Ces professionnels, désormais associés à la conception et à la gestion des campagnes de communication politique, constituent néanmoins, en France, un groupe hétérogène et assez peu structuré. Nombre d’entre eux continuent d’exercer leur activité dans d’autres secteurs (publicité, relations publiques etc.) et la pluralité des appellations revendiquées – « consultants en communication », « conseils politiques », « conseils en relation publique », ou « experts en communication politique » – témoigne à elle seule des contours flous du métier. La nature de leur compétence et surtout leur réelle influence auprès des leaders politiques sont encore plus difficiles à évaluer, ce qui entoure leur rôle d’un halo de mystère et alimente parfois rumeurs et fantasmes quant à leur pouvoir. Apparus en France au moment où la télévision et les sondages s’imposaient au monde parlementaire, ces nouveaux experts ont néanmoins pris une place croissante auprès des principaux acteurs, participant à la métamorphose des représentations du politique à la télévision.
C’est aux États-Unis que se sont manifesté les premiers « conseillers en communication ». Dès les années 1930, des publicitaires et des spécialistes des relations publiques interviennent régulièrement auprès du président Roosevelt et du parti démocrate. Le parti républicain n’est pas en reste, qui fait appel, durant l’élection présidentielle de 1936, à ces nouveaux experts afin de consentir « un effort commercial intensif, habile et hautement organisé, pour déprécier le président Roosevelt et vendre le gouverneur Landon et son “bon sens”, largement mis en valeur par la publicité
[1] ». Mais c’est la campagne pour l’élection de 1952 qui constitue aux États-Unis le véritable départ du marketing politique et voit s’imposer le recours systématique aux services des cabinets spécialisés qui coordonnent les activités des « créatifs », s’occupent des achats de temps et d’espace dans la presse et à la radiotélévision, et réalisent des publicités pour leurs clients. Le parti républicain fait appel à l’agence BBDO (Batten, Barton, Durstin et Osborne) ainsi qu’à un des spécialistes du marketing commercial audiovisuel, Thomas Rosser Reeves Junior, de l’agence Ted Bates. Ces experts jouent un rôle important auprès d’Eisenhower, réalisent des enquêtes d’opinion permettant de déterminer les sujets des spots radiodiffusés et télévisés, organisent une opération de marketing direct par courrier, lui suggèrent de simplifier ses discours télévisés et de les apprendre par cœur afin de gagner en naturel.
Le rôle que jouent les conseillers et le marketing auprès des hommes politiques connaît un essor décisif lors de la campagne présidentielle de 1960. La victoire de John F. Kennedy contre Richard Nixon s’expliquerait, dit-on, grâce à une communication politique plus « moderne », notamment marquée par une meilleure utilisation de la télévision lors des fameux débats qui opposèrent les deux candidats. Aux États-Unis s’impose durablement l’idée que la communication mieux maîtrisée de John F. Kennedy doit beaucoup à la compétence et au talent de ses conseillers. Dès lors, toute une industrie de campaign management, destinée à organiser et à superviser les joutes politiques sous tous leurs aspects, se développe et touche tous les niveaux d’élection. Dans les années 1970, on dénombre 60 sociétés spécialisées dans le campaign management tandis que 200 firmes, aux activités plus larges, ont un département dévolu à cette activité. Rares sont les leaders qui n’y ont pas recours : en 1970 une étude du National Journal révèle que sur 67 candidats au Sénat, 5 seulement ne font pas appel aux services de professionnels du marketing politique.
En France, le métier s’exerce d’abord de façon informelle. Quelques pionniers l’ont façonné, à leur manière. Notons les avis précurseurs du publicitaire Marcel Bleustein-Blanchet à des hommes de la Quatrième République comme Pierre Mendès France, Antoine Pinay, Guy Mollet ou Maurice Bourgès-Maunoury, puis au général de Gaulle, à qui il suggère, raconte-t-il, en 1958, d’ôter ses lunettes à la télévision et de ne pas lire son texte
[2].
En 1965, la campagne pour l’élection du président de la République au suffrage universel prend figure d’événement fondateur au sens où pour la première fois le marketing politique, importé des États-Unis, fait irruption dans le jeu hexagonal. Déjà, le lancement de la candidature avortée de Gaston Defferre en 1963 était inspiré des méthodes américaines. Au sein du Club Jean Moulin, l’équipe qui est à l’origine de la candidature de « Monsieur X », a pour référence le livre de Theodore White consacré à la victoire de John Kennedy,
The Making of the President, au point que Georges Suffert, plaisantant, aurait dit « Simon Nora, c’est un peu Schlesinger ; Chevrillon, c’est Sorensen ; Vulpian, c’est Louis Harris ; moi je suis un peu Salinger…
[3] ». Leur objectif est d’imposer une personnalité de l’extérieur des partis avec l’aide des médias : le magazine
L’Express, avec la complicité de Jean-Jacques Servan-Schreiber et de Jean Ferniot, joue un rôle clef. La nouveauté consiste à mettre sur pied une stratégie fondée sur des études d’opinion, en cherchant à donner au maire de Marseille l’image moderne et dynamique d’un chef d’État potentiel. Et déjà les conseils marient des éléments de fond – élaboration d’un discours, fabrication d’une dimension internationale – à des choses plus futiles : on suggère à Gaston Defferre de renouveler et de moderniser sa garde-robe et d’adopter une démarche plus présidentielle !
Au-delà, la campagne de 1965 marque un profond renouvellement de l’image politique. Les candidats font l’apprentissage de l’arsenal des moyens de propagande à leur disposition pour la conquête du pouvoir : l’affiche, la télévision et les sondages y jouent un rôle central. Les Français découvrent leurs visages, largement reproduits sur des affiches qui couvrent tous les murs ; ils les suivent également grâce aux deux heures d’antenne de télévision dont ils bénéficient tous à égalité. Les débuts sont parfois chaotiques et maladroits, mais l’usage de ces nouveaux procédés favorise, face au président sortant, l’émergence des leaders de l’opposition. Si François Mitterrand, pourtant conseillé par les réalisateurs Pierre Badel et Stellio Lorenzi, ne parvient pas à déployer toute son éloquence au petit écran, la campagne de Jean Lecanuet marque durablement les esprits. Le candidat centriste, jusque-là presque inconnu du grand public, fait appel à l’agence Service et Méthodes de Michel Bongrand. Celle-ci lui façonne une image de « Kennedy français ». Sa campagne, fort remarquée, dite « à l’américaine », utilise les recettes de la nouvelle communication politique : le choix de la couleur verte, son affiche, où il apparaît avec un large sourire – qui lui vaudra le sobriquet de « Dents blanches » (en référence à la popularité de Colgate alors notoire) – avec le slogan « un homme neuf, une France en marche », ainsi que ses prestations télévisées sont autant d’éléments qui le démarquent largement de la stratégie adoptée par les autres candidats et contribuent à sa popularité. Sa performance – il rassemble près de 16 % des suffrages – renforce la croyance dans l’image et dans l’efficacité de ces nouvelles méthodes, même si ces dernières, ainsi que le rappelle Michel Bongrand, restent pour le moins empiriques : « Mon rôle était plus un métier de
média consulting. Sans beaucoup de bases scientifiques, on se contentait de fonder la communication d’un candidat sur ses idées, son projet, sans vraiment avoir une stratégie. On montait des événements, des discours, pour s’assurer que les journalistes en parleraient, afin de pallier le déficit de notoriété du candidat Lecanuet
[4]. » Toutefois le rôle réel de Michel Bongrand est contesté par les équipes du candidat. Pour Pierre Bordry, l’invention de la formule « Jean Lecanuet, ce Kennedy français » ne doit rien au marketing politique ni à aucune réunion d’experts
[5]. Quelle que soit, au demeurant, la réticence des structures partisanes à l’égard de ces nouveaux conseillers et de leur propension à toujours mettre en scène leur propre rôle, l’importance prise par le petit écran et les sondages renforce leur position.
â—¦ L’émergence d’un groupe socioprofessionnel
La profession se développe en Europe occidentale et, en 1968, à l’instigation de Joseph Napolitain et de Michel Bongrand, est fondée l’Association internationale des conseils politiques. Leurs recettes, faites d’un mélange de techniques issues des sciences sociales, du marketing politique et de l’accumulation de compétences diverses, paraissent s’imposer comme indispensables au fil des consultations électorales, en dépit de la méfiance du monde politique. Si certains partis y restent hostiles, comme le PCF, les autres s’y rallient progressivement. L’UNR, qui avait pourtant raillé la campagne de Lecanuet « Kenne-dylett […] lancé comme une lessive
[6] », demande à Michel Bongrand de concevoir l’affiche de sa campagne de 1967 et Georges Pompidou, en 1969, fait appel aux services de l’agence Havas Conseil pour concevoir ses affiches. Les techniques s’affinent. En 1966-1967, Michel Bongrand, fort d’une équipe de 120 collaborateurs, fait dresser, pour chaque candidat Majorité-Cinquième République, des fiches comprenant toutes les données sociologiques susceptibles de dessiner un portrait précis de chaque circonscription, et propose des réponses types et des solutions concrètes aux problèmes posés. L’opposition le surnomme « le secrétaire d’État clandestin à la propagande
[7] ».
Dès lors ces conseillers se multiplient ; un groupe socioprofessionnel spécialisé émerge. Ils proposent aux hommes politiques des stratégies de présentation et des argumentaires, conçoivent des affiches, élaborent des petites phrases, commandent des sondages, définissent des « plans médias »
[8]. Quelques inventeurs popularisent un métier qui se structure peu à peu. Leurs parcours sont éclectiques. Autodidactes pour certains, de formation littéraire pour d’autres, ils ont souvent commencé par le journalisme ou par la publicité.
À la tête de l’agence MBSA, le publicitaire Michel Bongrand, fort de sa réputation de précurseur, travaille pour Jacques Chaban-Delmas en 1974, Michel d’Ornano aux municipales parisiennes de 1977, Simone Veil en 1979 et Raymond Barre à qui il suggère, en 1978, le fameux slogan « Barre Confiance ». Claude Marti, publicitaire également (agence TBWA) devient le conseiller de Michel Rocard, à la fin des années 1960. Il fonde l’agence CMC, qui pratique le conseil en communication, aussi bien en France qu’à l’étranger (Afrique noire), auprès des entreprises publiques ou privées. Pierre Zémor, ingénieur-conseil de formation, est, depuis 1969, un autre conseiller de Michel Rocard : il l’a notamment aidé pour l’élection partielle des Yvelines où il était opposé à Maurice Couve de Murville. À partir de 1974, il lui propose une organisation méthodique de sa communication et anime un groupe « Image » qui fait appel à des politologues, des hommes de médias et à des publicitaires. Bernard Krief, Jacques Hintzy et Jean-Pierre Raffarin – qui a commencé sa carrière dans le marketing chez Jacques Vabre – officient auprès de dirigeants et de parlementaires UDF. Denis Baudouin, chargé des relations avec la presse durant la campagne de Jean Lecanuet, devient responsable de la communication à la mairie de Paris (1977-1984), puis conseiller à Matignon pendant la cohabitation.
Si la variété des parcours rend incertaine la cohérence de ce métier, c’est surtout la multiplicité des tâches et des fonctions qui rend flous les contours de la profession : de la campagne « clés en main » au conseil « à la carte » en passant par l’affiche, le slogan, l’analyse de sondages d’opinion, le training devant des caméras, les conseils stratégiques, voire politiques. Leur statut est aussi fort différent. Les conseillers indépendants, qui possèdent souvent leur propre agence, s’opposent aux permanents salariés par le candidat ou le parti. Les pratiques divergent aussi : certains revendiquent un apolitisme technicien et conseillent indifféremment aussi bien à droite qu’à gauche. D’autres sont fidèles à des formations, voire à des hommes, par conviction ou par amitié, se définissent même comme militants et affichent leurs sympathies partisanes, allant parfois jusqu’à offrir gratuitement leurs services. Cette diversité est encore accentuée par les luttes internes entre publicitaires, sondeurs et politologues.
â—¦ Le marketing fait gagner l’élection
La campagne pour l’élection présidentielle de 1974 marque un nouveau tournant, accréditant une fois de plus l’idée du nécessaire appel aux spécialistes. François Mitterrand – demeuré, semble-t-il, plus réticent à l’égard de ces nouveaux experts et du marketing politique – échoue de justesse face à Valéry Giscard d’Estaing, qui, depuis la fin des années 1960, a su soigner son image d’homme public moderne en utilisant avec habilité la télévision. Si le parti socialiste compte parmi ses équipes des publicitaires comme Georges Beauchamp ou Jean-Pierre Audour (Havas-conseil), ces professionnels du conseil restent avant tout des militants au service de la cellule propagande du parti. Le candidat de la gauche choisit néanmoins de confier l’élaboration de son matériel de campagne à Claude Perdriel, directeur du Nouvel Observateur, qui fait tester par la SOFRES le slogan « Changez la France avec François Mitterrand ». Alors que les résultats se révèlent positifs, l’état-major du parti lui préfère « La seule idée de la droite, garder le pouvoir. Mon premier projet, vous le rendre » assorti d’une photo du candidat en petit format, refusant de personnaliser la campagne. Valéry Giscard d’Estaing, quant à lui, opte pour une stratégie inverse, qui mise davantage sur sa personne plutôt que sur son projet. En 1974, il sollicite Jacques Hintzy, de l’agence Havas qui, avec Jacques Fort, forme une cellule de communication qui comprend aussi deux « créatifs », Claude Akjany et Ray Stollerman. L’équipe utilise abondamment les services des organismes de sondages et innove en concevant une affiche à partir d’une photographie en couleur où il apparaît aux côtés de sa plus jeune fille Jacinte, sans aucun slogan politique, avec la seule mention de son nom.
La télévision joue un rôle grandissant, notamment avec l’institution d’un débat qui oppose les deux principaux leaders et qui devient le point d’orgue de la campagne pour le second tour. Son organisation fait l’objet de négociations difficiles qui portent sur la date, la durée, le décor, le rôle des deux journalistes, et elle appelle le recours à de nombreux conseils. Là encore la stratégie adoptée par le leader de l’UDF apparaît à l’écran comme plus efficace : interrompant fréquemment son adversaire en se posant, non en contradicteur, mais en juge de ses propos (« Nous avons un débat précis, il faut informer les Français »), il sait user des petites phrases qui font le bonheur des commentateurs (le fameux « Vous n’avez pas le monopole du cœur ») et paraît déstabiliser le candidat de la gauche desservi par les nombreux plans de coupe
[9]. Les sondages réalisés « à chaud » donnent un léger avantage au candidat centriste (47 % contre 38 %), accréditant durablement – à tort ou à raison – l’idée que le débat et la gestion de l’image politique et personnelle ont joué un rôle notable dans le résultat de l’élection. Dans le même temps, les commentateurs renforcent la croyance dans les techniques du marketing politique et de ses promoteurs : « La raison principale du basculement des élections présidentielles en faveur de M. Giscard d’Estaing a été la supériorité de l’image personnelle de ce candidat sur son adversaire, du point de vue intellectuel, technique et moral… Quant à l’avenir, les partis politiques doivent comprendre que, dans une élection présidentielle, la décision ne se fait pas seulement sur la confrontation des idées et des programmes
[10]. » Dès lors, s’impose l’idée que les méthodes prônées par ces conseillers sont propres à peser sur le résultat de l’élection.
â—¦ L’hostilité des structures partisanes
Pourtant, les milieux politiques restent le plus souvent hostiles à ces nouvelles formes de la représentation politique. Dès 1974, Michel Poniatowski, conseiller spécial de Valéry Giscard d’Estaing durant la campagne, déclare : « Il faut fuir comme la peste les experts en publicité ou autres spécialistes de marketing. Ils n’ont aucune connaissance des phénomènes politiques et s’imaginent que l’on peut vendre un candidat comme une pâte de dentifrice
[11] », tandis que Roger-Gérard Schwartzenberg, délégué général du mouvement des radicaux de gauche, dénonce les dérives de « l’État spectacle » : « La politique devient un spectacle. Et souvent un
one-man show. Avec la personnalisation du pouvoir, le monde de la politique repose, comme le monde du spectacle, sur le star system. […] Ces stars inventent la média politique, la politique faite sur mesure pour les médias. […] Souvent des agences de
campaign management fabriquent leur image de marque. Résultat : le citoyen se transforme en simple spectateur d’un pouvoir toujours en représentation. Il est le témoin passif et manipulé de cette exhibition permanente. Ainsi meurt la démocratie
[12]. »
Mais ces philippiques ne peuvent freiner le mouvement de spectacularisation de la vie politique, ni empêcher les conseillers en communication de prospérer. Une nouvelle génération surgit, au recrutement tout aussi éclectique. Des publicitaires comme Jacques Séguéla ou Jacques Pilhan, tous deux issus de l’agence RSCG, s’illustrent avec des rôles différents auprès de François Mitterrand, tandis qu’Élie Crespi, président de l’agence Synergie, travaille à améliorer l’image de Jacques Chirac. Les universitaires s’en mêlent : Guy Carcassonne, agrégé de droit public, ou Roland Cayrol, politologue, entourent Michel Rocard. Jean-Marie Cotteret, agrégé de droit et spécialiste de lexicologie politique, crée la société Infométrie au début des années 1980. Des spécialistes de l’opinion comme Charles Salzmann et Gérard Colé scrutent les sondages pour François Mitterrand, reprenant le rôle joué par leur prédécesseur Bernard Rideau auprès de Valéry Giscard d’Estaing. Thierry Saussez a, quant à lui, fait ses premières armes chez Michel Bongrand. En 1982, il fonde l’agence « Image et Stratégie ». Les structures ad hoc se multiplient. RSCG crée un département spécialisé – RSCG public. Michel Bongrand SA, Bernard Rideau Conseil se consacrent uniquement au conseil politique. Cependant cette activité reste le plus souvent limitée aux périodes électorales, si bien que les agences françaises ont du mal à prospérer à partir de la seule communication politique. Celle-ci demeure en revanche importante pour la notoriété de l’entreprise.
La profession peine à se structurer. Certains souhaitent, en vain, qu’elle se dote d’un code déontologique. Ainsi Jean-Pierre Raffarin, qui mène en parallèle une carrière politique au service de l’UDF et celle de consultant au sein du groupe Krief Communication, propose-t-il « la définition d’un code de déontologie » luttant contre les quatre perversions du marketing politique : démagogie, manipulation, dépolitisation, exploitation des valeurs. Les praticiens du marketing politique, suggère-t-il, devraient se soumettre à un code de déontologie qui les conduirait, par exemple, à publier les marges d’erreur des sondages ou à faire connaître les budgets des actions les plus importantes. Ce code devrait être garanti et appliqué par une association professionnelle dotée naturellement d’un pouvoir de sanction
[13].
â—¦ La « force tranquille » de Séguéla
La campagne pour l’élection présidentielle de 1981 marque la consécration de la communication politique aux contraintes de laquelle tous les grands candidats acceptent désormais de se plier. Ces gourous occupent une place de choix dans les organigrammes. C’est le cas notamment de Jacques Séguéla. Docteur en pharmacie, ce bouillonnant touche-à-tout devient, après un tour du monde en 2 CV, reporter à
Paris Match puis à
France Soir. Il entre en publicité à 32 ans et s’associe avec Bernard Roux, Alain Cayzac, Jean-Michel Goudard pour créer RSCG. Leur première campagne pour Mercury France, où ils montrèrent sans autorisation une photo du président Pompidou conduisant un bateau équipé d’un moteur de cette marque accompagné du slogan « Merci, Monsieur le Président, de prendre soin de votre sécurité », provoque la saisie de
L’Express et assure la renommée de la toute jeune agence
[14]. En 1976, François Mitterrand, sur les conseils de Jean-Pierre Audour, fait appel à ses services pour les élections municipales. Jacques Séguéla lui conçoit alors, avec son équipe, l’affiche « Le socialisme, une idée qui fait son chemin » où le premier secrétaire du PS apparaît seul sur fond de plage landaise
[15]. Dès 1980, le publicitaire, qui entre-temps a conseillé Jean-Pierre Soisson et Jacques Chirac, propose ses services à trois partis : l’UDF, le PS, le RPR. Il est finalement choisi par François Mitterrand qui l’impose, non sans grincement de dents, à son entourage politique. L’irruption d’un Séguéla, au teint hâlé et volontiers hâbleur, provoque en effet bien des remous, d’autant que ce dernier, loin d’être avare de ses propos, n’a de cesse de divulguer ses recettes et de jouer de son influence auprès des médias. Néanmoins, le publicitaire, un rien provocateur, qui se targue de ne rien connaître à la politique, s’adjoint les services de Jacques Pilhan, spécialiste du marketing de son agence, et de Gérard Colé, journaliste et permanent du parti socialiste, et parvient, grâce à ses intuitions et à son savoir-faire, à « moderniser » la campagne du candidat de la gauche. La Cofremca est chargée de réaliser des analyses socioculturelles. S’appuyant sur de nombreuses enquêtes d’opinion, l’équipe de Séguéla modèle l’image du candidat Mitterrand. Il s’agit de faire découvrir l’homme privé : une dizaine de personnalités, de l’écrivain Françoise Sagan au vulcanologue Haroun Tazieff, sont invitées, dans les magazines, à brosser son portrait. Le profil de l’humaniste, attaché aux racines profondes, conciliant progrès et nature, se dessine. Il s’agit d’imposer l’homme d’État : l’invention du slogan « La Force tranquille » et la célèbre affiche du candidat du parti socialiste sur fond du paisible village nivernais de Sermage parachève la mutation.
Il s’agit aussi de cibler les interventions en fonction de publics clairement identifiés : les femmes, les jeunes, les personnes âgées etc. En 1981, contrairement à ce qui s’était passé sept ans plus tôt, le candidat de gauche impose à son parti les choix du marketing. François Mitterrand, « relooké » par le couturier Marcel Lassance, le sourire modifié par un « limage » de canines, amplement commenté, se métamorphose en maître de la télévision. Il surprend notamment lors de son passage à l’émission
Cartes sur table d’Alain Duhamel et de Jean-Pierre Elkabach, le 16 mars, affichant une décontraction nouvelle. Le leader socialiste impressionne lorsqu’il évoque sa ferme opposition à la peine de mort contre ce qu’il sait être l’opinion de la majorité des électeurs. Plus encore, il surprend lors du face-à-face qui l’oppose le 5 mai à Valéry Giscard d’Estaing. Meurtri par l’expérience de 1974, il s’est assuré, avec l’aide de ses conseillers, de la neutralité du dispositif. Il impose notamment la présence de deux réalisateurs, choisis par chacun des deux duellistes : Serge Moati pour lui-même et Gérard Herzog pour Valéry Giscard d’Estaing, qui décideront des changements de caméra et veilleront à l’absence de plan de coupe. Le candidat de la gauche s’est, cette fois, soigneusement préparé. Son entourage est chargé de rédiger des notes : une centaine de fiches, écrites par Pierre Bérégovoy et Michel Charasse, lui permettent de parer à toutes les questions qui pourraient lui être posées. On retrouve dans les papiers présidentiels la réplique qui fit mouche : « Vous êtes un homme du passif » qui devait répondre à l’interpellation probable de son adversaire : « Vous êtes l’homme du passé »
[16]. Durant ce débat, il apparaît serein et incisif face au président sortant qui ne parvient plus à afficher la même maîtrise.
Jacques Séguéla fut-il l’artisan majeur de cette mutation ? Celui qui a su nouer avec Mitterrand des relations privilégiées s’en défend et nie avoir fait subir à son candidat des
média-trainnings. Aux côtés des nombreux conseils politiques prodigués par l’entourage du candidat et des recommandations du réalisateur Serge Moati, le publicitaire se serait attaché à hiérarchiser les attentes de l’opinion et à y opposer les différents traits de caractère de son candidat. Sur la forme, il se targue de ne lui avoir donné qu’un seul conseil : « Soyez vous-même, il n’est pas d’autre école de télégénie
[17]. »
Un cap est franchi : la foi dans les effets de cette « nouvelle » communication s’affermit avec l’idée que la victoire de François Mitterrand est imputable pour une bonne part à son slogan et à sa bonne performance télévisuelle face à Valéry Giscard d’Estaing. Il est désormais de bon ton d’afficher son conseil en politique.
â—¦ La politique saisie par la communication
L’appel à ces experts se généralise à l’ensemble du personnel politique : la cohorte des présidentiables est rejointe par les ministres, les maires des grandes villes, les chefs de courant des grands partis qui y ont désormais recours. Toute grande décision, apparition, élection, confrontation devient affaire de « communication » ou de « marketing politique ». Thierry Saussez, à la tête d’Image et Stratégie s’investit dans les municipales de 1983. N’hésitant pas à faire sa propre publicité au moyen d’affiches (la revue
Stratégie titre l’un de ses articles : « Comment Thierry Saussez racole les hommes politiques dans la rue ») et d’un guide envoyé à 5 000 décideurs, il intervient dans 53 villes
[18]. De même Bernard Krief Communication diffuse, dès le mois de mai 1982, un dépliant proposant trois formules pour gagner les toutes prochaines élections municipales.
La propension à expliquer le politique par la communication se confirme. La fin de « l’état de grâce » et l’effritement de la majorité dans les urnes comme dans les sondages (de plus en plus défavorables au long des années 1981-1984) sont imputés aux déficiences de la communication gouvernementale. Les experts dénoncent tantôt le langage trop solennel et métaphorique des ministres, langage déconcertant pour un public accoutumé à un style plus simple (ce que tendraient à prouver les cotes de popularité des adeptes du « parler vrai » comme Michel Rocard et Jacques Delors), tantôt le manque de cohésion et de cohérence des propos tenus : prise de parole désordonnée d’un côté, et changements de cap, de l’autre. Ainsi en mai 1983, dans les colonnes du
Matin, Claude Marti déplore-t-il le manque d’une véritable politique de communication à l’Élysée comme à Matignon et s’étonne de « l’absence » du président d’un « écran dont il devrait être le centre ». « Dans la citadelle assiégée qu’est aujourd’hui le gouvernement de la France, le président, écrit-il, doit monter au créneau. Il dépend du chef de l’État et de lui seul que cet ultime sursis serve moins à transformer la France […] qu’à parler aux Français
[19]. » Ses conseils sont-ils écoutés ? Délaissant momentanément Michel Rocard, il devient, durant un temps, influent à l’Élysée. À la rentrée, François Mitterrand est plus présent au petit écran : il apparaît le 15 septembre à
L’Enjeu (le magazine économique de François de Closets sur TF1) et le 16 novembre à
L’Heure de Vérité.
Ces « gourous de l’image » ne limitent d’ailleurs pas leur activité à une assistance purement technique. Ils donnent parfois des conseils décisifs. Ainsi, en 1983, pour lutter contre l’effritement de la majorité aux élections comme dans les sondages, Jacques Séguéla et Claude Marti proposent-ils au président de la République de changer de Premier ministre. Pierre Mauroy est effectivement remplacé par Laurent Fabius en juillet 1984. Influence des communicateurs ou simple hasard du calendrier ?
Laurent Fabius, dont l’objectif prioritaire est de reconquérir l’opinion publique en vue de l’échéance capitale des législatives de 1986, a intégré dans sa réflexion le discours « moderne » tenu par les conseillers en communication, les publicitaires, certains politologues, mais aussi par nombre de journalistes : simplicité du langage, consensualité à l’image, parler franc. Aux yeux de tous, il est de bon ton pour un homme politique d’avoir un « look branché », de s’exprimer à la télévision. Le nouveau Premier ministre s’entoure des conseils de Joseph Daniel, « publicitaire-militant » passé par Publicis et la SOFRES, et de Gérard Unger, également de Publicis. Il multiplie les interventions sur le petit écran, allant jusqu’à se faire créer sa propre émission, « Parlons France », sur le modèle des causeries au coin du feu. Il simplifie à l’extrême son langage et rétrécit délibérément son vocabulaire.
La communication de Laurent Fabius prend de la sorte figure de modèle. Mais après un temps de brillant succès, il apparaît bientôt comme trop construit, trop « parfait », artificiel et en définitive fragile. L’image du Premier ministre, soigneusement construite, en partie grâce aux recettes proposées par les nouveaux de la communication, se brouille. Le processus tourne alors au désavantage de Laurent Fabius. Toute une stratégie politique se fissure. Loin de renforcer sur le long terme le crédit et la légitimité de son protagoniste, elle aboutit à des effets mitigés, sinon à un sentiment d’échec.
L’origine principale de ce retournement remonte au débat télévisuel du 27 octobre 1985 opposant Laurent Fabius à son adversaire Jacques Chirac. Cette joute oratoire, qui constitue aux yeux de tous les observateurs un enjeu de taille, crée la première brèche dans le modèle de communication du Premier ministre. Sa stratégie politico-médiatique se révèle dès lors fragile, et ses résultats aléatoires. De façon presque inévitable le mythe du « leader cathodique » se craquèle et son bénéficiaire se trouve finalement desservi
[20].
Le président de la République, pour sa part aussi, continue de se plier au « marketing ». Au printemps 1984, Gérard Colé et Jacques Pilhan, proches comme on sait de Jacques Séguéla, deviennent ses conseillers attitrés. Leur influence est jugée considérable par le tout Paris des médias. Ils orchestrent le show Mitterrand-Mourousi, diffusé le 28 avril 1985 à 19 heures sur TF1, sous le titre
Ça nous intéresse Monsieur le Président. Yves Mourousi, affichant une décontraction ostensible, mène le jeu deux heures durant à coup de films, d’informations et de sondages, n’hésitant pas à bousculer un Mitterrand dont les réactions semblent savamment préparées. Quand Mourousi s’assied sur son bureau et lui demande s’il est « chébran », le président rétorque avec un naturel calculé : « Chébran, c’est dépassé, il faut dire câblé. » Le rythme est celui du clip, le langage, celui de la publicité, l’image, celle des variétés. Le succès d’audience est avéré (47,7 % de parts de marché). Après l’émission, Gérard Colé et Jacques Pilhan se réjouissent : « Nous avons fait passer [Mitterrand] de Gutenberg à MacLuhan. » Est-ce un succès politique ? Les adversaires s’inclinent et les amis admirent
[21].
L’esthétique publicitaire imprègne plus encore les campagnes suivantes. Lors des législatives de 1986, Jacques Chirac s’entoure de Jean-Michel Goudard et de Bernard Brochand qui conçoivent une opération d’affichage empruntant pour la première fois l’esprit du teasing cher à la publicité commerciale, opération qui se déploie en quatre volets sur le thème « Vivement Demain » d’août 1985 à février 1986. Aussitôt, les conseillers du parti socialiste élaborent une réponse avec le célèbre « Au secours ! la droite revient » ou « Dis moi, jolie droite, pourquoi as-tu de si grandes dents ? » : et le loup qui figure sur les affiches n’est même pas accolé de la signature du parti socialiste. Durant les élections présidentielles de 1988, François Mitterrand, qui a retardé l’annonce de sa candidature, contraint du coup Jacques Séguéla à préparer le terrain par une simple campagne de notoriété : la célèbre affiche « génération Mitterrand » où figure un jeune enfant (la fille de Jacques Séguéla) permet de positionner un homme qui n’est pas encore candidat tout en parvenant à transformer un de ses handicaps les plus lourds (son âge) en avantage. Cette campagne est marquée par le premier spot politique – diffusé avant chaque intervention de François Mitterrand – et ramassant, dans un tourbillon frénétique et efficace, l’histoire de France entre la Révolution et son propre septennat.
Le rôle réel de ces experts est difficile à apprécier. Ne sont-ils, ainsi que certains le prétendent, que de simples « faiseurs de pluies
[22] » ? Souvent surestimé par leurs propres écrits, qui sont nombreux, il est parfois déprécié par les hommes politiques et leurs entourages. Quoi qu’il en soit, les relations entre ces experts de l’image et les leaders politiques demeurent complexes. En dépit de leur présence presque systématique auprès d’eux, les hommes politiques se refusent à leur reconnaître un rôle singulier et continuent de dénoncer la « politique-spectacle » à laquelle ils participent pourtant avec entrain. Ils ne peuvent en effet laisser croire qu’ils seraient fabriqués, voire manipulés par leur « monsieur Image ». Michel Rocard n’a de cesse de dénoncer une politique s’exténuant dans le spectacle tandis que François Mitterrand déclare en mai 1985, quelques jours après sa prestation originale en compagnie d’Yves Mourousi : « Je ne pratique pas le show-business. J’en connais les techniques, mais je ne vois pas pourquoi j’irais me livrer à telle ou telle gesticulation. » Raymond Barre est de ceux qui clament le plus fort leur hostilité à ces gourous de l’image, même s’il eut recours aux services de Jacques Bille, chargé de coordonner sa cellule communication et de Denis Baudoin qui exerça semble-t-il auprès de lui un rôle plus informel.
Aux périodes de grâce succède souvent la disgrâce. Jacques Séguéla joue ainsi le rôle que l’on sait auprès de François Mitterrand en 1981 puis en 1988, Claude Marti est régulièrement consulté à partir de 1984, tandis que Jacques Pilhan et Gérard Colé s’installent à l’Élysée. De même, après avoir été longtemps fidèle à Pierre Zémor et à Claude Marti, Michel Rocard confie le soin de son image, après 1981, à Guy Carcassone. Jacques Chirac a d’abord fait appel à Denis Baudoin avant de s’entourer en 1981 des conseils d’Élie Crespi, bientôt marginalisés au profit des publicitaires Bernard Brochand et de Jean-Michel Goudard, concepteurs de la campagne législative de 1978, qui se voient confier à nouveau celle de 1986. À l’Élysée, il choisit de s’entourer de Jacques Pilhan, ancien conseiller de François Mitterrand, et surtout de sa fille Claude Chirac, formée à l’école du publicitaire Jean-Michel Goudard et qui, après la disparition de Pilhan en 1998, s’affirme comme la pièce maîtresse de la communication élyséenne.
Pour autant, leur influence ne peut être négligée. Ils contribuent à créer de nouvelles formes de représentation de la politique. Ils ont modifié le visage des campagnes pour lesquelles leur compétence technique paraît désormais indispensable tant pour les enquêtes et sondages que pour la fabrication des affiches et des émissions.
Sur leurs conseils, les ténors s’adaptent aux contraintes de l’audiovisuel. Ils apprennent à gérer le rythme de leur apparition et conçoivent de véritables plans-médias. Ils s’entraînent avant les émissions, se familiarisent peu à peu avec les dispositifs, soignent leur apparence, simplifient leur langage, affichent leur vie privée, et même parfois hélas poussent la chansonnette. L’image politique s’est standardisée : il n’est plus guère de prestation télévisée qui n’obéisse à des règles que les conseillers ont en grande partie contribué à édicter : langage simplifié, phrase courte, goût de la formule, gestuelle « policée ».
Mais ces mutations ne leur doivent pas tout. Si certains s’enorgueillissent un peu promptement du choix du bon costume, de la paternité de la petite phrase, peu d’éléments permettent de mesurer à coup sûr leur rôle effectif. Ajoutons que ces spécialistes de la communication sont plus enclins à vanter leurs succès – ou ce qu’ils estiment comme tels – qu’à revendiquer les erreurs de stratégie et d’images de leurs leaders.
Leur présence auprès des leaders est moins valorisée : il n’est plus de bon ton, comme dans les années 1980, d’afficher ses conseillers pour paraître moderne, chacun sachant que la prétendue infaillibilité de leurs recettes a été plus d’une fois mise à mal. Est-ce le déclin ? D’une part, les lois de 1990 et 1995 sur la moralisation du financement de la vie politique qui plafonnent les budgets électoraux, limitent, de fait, le marketing politique. Les campagnes d’affichages étant interdites dans les trois mois qui précèdent le scrutin, les candidats doivent se rabattre sur les méthodes classiques de la communication politique : meetings, réunions, visites de quartiers sont redevenus le moyen principal de campagne. D’autre part, l’apparition des télévisions privées et le déclin des grands rendez-vous politiques ont modifié le rôle que le petit écran jouait dans les joutes électorales, et plus généralement dans la vie publique. Enfin, les hommes politiques ont progressivement intégré les recettes de la communication politique et les partis recèlent désormais en leur sein des spécialistes aux compétences similaires. Quant aux sondages et enquêtes d’opinion, dont ils avaient fait leur arme absolue, ils se sont révélés inaptes à prévoir les grands mouvements d’opinion et leur efficacité est désormais – à chaque élection – violemment remise en cause.
Malgré ces vicissitudes, le rôle des conseillers a fini par se banaliser au fil des années. Même les plus hostiles finissent par céder. En 1995, Lionel Jospin, incarnant une nouvelle gauche, affirme le « droit à l’inventaire » à l’égard des années Mitterrand, et refuse que son parti travaille avec une agence. Toutefois, en 1997, il se résout à s’entourer des conseils de Jacques Séguéla qui resurgit. Le parti communiste, sur le déclin, se décide, en 2002, à faire appel à Frédéric Beigbedder pour la campagne de Robert Hue, tandis que Lionel Jospin recourt à nouveau aux services de l’équipe Séguéla. Dans un cas comme dans l’autre, pourtant, leurs recettes ne font pas miracle.
Il n’empêche. Sitôt nommé, Jean-Pierre Raffarin – fort de son expérience d’ex-directeur de marketing – demande à Dominique Ambiel, ancien compagnon des Jeunes giscardiens et producteur à la tête de la société Expand d’émissions grand public (Fort Boyard, Koh Lanta), de le rejoindre comme chargé de communication à Matignon. D’emblée, on prête à ce dernier une influence démesurée : s’occupant des décors des plateaux de télé, relisant les interviews de certains ministres, peaufinant avec son patron formules et concepts, lui servant, dit-il, de « nounours » dans les moments de doute, il donne aussi son avis sur le fond des dossiers.
Aussi ceux qui, à l’instar de Laurent Joffrin, prônent la disparition de ces « gourous de l’image » prêchent-ils sans doute dans le désert
[23], car leur rôle et l’idée de leur influence, quoique difficilement saisissables, semblent durablement installés. Selon Jacques Pilhan, les hommes politiques sont vraiment passés « de la préhistoire de la communication à une version mercantile et hypermédiatisée de la politique
[24] ». Le diagnostic est trop abrupt. Il n’en traduit pas moins une réalité, plus contrastée : ces nouveaux spécialistes ont certainement accompagné les mutations de l’audiovisuel et les modes de représentation, de comportement des hommes politiques. Pour autant, la croyance dans l’influence de ces nouveaux « fous du roi » ne doit pas cacher la fragilité de leur rôle qui reste,
in fine, à la merci des caprices du prince.
[1]
Ralph D. Casey, « Republican Propaganda in the 1936 Campaign »,
The Public Opinion Quaterly, 2 avril 1937, cité par Roger-Gérard Schwartzenberg,
L’État spectacle. Essai sur et contre le star system en politique, Flammarion, 1977, p. 200.
[2]
Marcel Bleustein-Blanchet,
Mémoires d’un lion, Paris, Perrin, 1988, p. 219.
[3]
Roland Cayrol,
La nouvelle communication politique, Paris, Larousse, 1986, p. 60.
[4]
Michel Bongrand, « Invention et évolutions du marketing politique »,
Dossiers de l’audiovisuel, mars-avril 2002, 102, p. 21.
[5]
Cf. le témoignage de Pierre Bordry,
in Olivier Duhamel et Jean-Noël Jeanneney,
Présidentielles. Les surprises de l’histoire, 1965-1995, Paris, Seuil, 2002, p. 42-43.
[6]
Le Monde, 2 décembre 1965, cité par Christian Delporte, « Image, politique et communication sous la Cinquième République »,
Vingtième Siècle. Revue d’histoire, oct.-déc. 2001, 72, p. 112.
[7]
Michel Bongrand, « Invention et évolutions du marketing politique »,
op. cit., p. 21.
[8]
Pour une vue d’ensemble des transformations générationnelles et sociologiques de ce groupe, des filières d’accès au métier, on consultera : Jean-Baptiste Legavre,
Conseiller en communication. L’institutionnalisation d’un rôle, doctorat en science politique, Paris-1, 1993.
[9]
Cf. sur ce point l’analyse de Jean-Pierre Esquenazi,
Télévision et démocratie. Le politique à la télévision française,
1958-1990, Paris, PUF, 1999.
[10]
Denis Lindon et Pierre Weil,
Le Monde, 22 mai 1974.
[11]
Michel Poniatowski,
Conduire le changement, Paris, Fayard, 1975, p. 46, cité par Christian Delporte, art. cité, p. 116.
[12]
Roger-Gérard Schwartzenberg,
L’État spectacle,
op. cit., citation extraite de la quatrième de couverture.
[13]
In Stratégies, février 1980, 212, p. 38-39, cité par Serge Albouy,
Marketing et communication politique, Paris, L’Harmattan, 1994, p. 127.
[14]
Jacques Séguéla,
Ne dites pas à ma mère que je suis dans la publicité… Elle me croit pianiste dans un bordel, Paris, Flammarion, 1979, p. 38-40.
[15]
Ibid., p. 172-180.
[16]
Jean-Pierre Azéma, « La campagne présidentielle »,
in Serge Berstein, Pierre Milza, Jean-Louis Bianco (dir.),
François Mitterrand. Les années de changement 1981-1984, Paris, Perrin, 2001, p. 48-49.
[17]
Jacques Séguéla,
Le vertige des urnes, Paris, Flammarion, 2000, p. 259.
[18]
Thierry Saussez,
Politique séduction. Comment les hommes politiques réussissent à vous plaire, Paris, Jean-Claude Lattès, 1986, p. 146.
[19]
Claude Marti, Jules Gritti, Guy Romagnani,
Le Matin, 3 mai 1983.
[20]
Agnès Chauveau, « Un idéaltype : la communication du Premier ministre Laurent Fabius, juillet 1984-mars 1986 »,
Hermès, 13/ 14, 1994.
[21]
Cf. sur ce point le témoignage de Jacques Séguéla,
La Parole de Dieu, Paris, Albin Michel, 1995.
[22]
Daniel Bougnoux,
Introduction aux sciences de la communication, Paris, La Découverte, 1998.
[23]
Laurent Joffrin,
Le gouvernement invisible, Paris, Arléa, 2001.
[24]
Jacques Pilhan, « L’écriture médiatique »,
Le Débat, nov.-déc. 1995, 87, p. 3-24.
[*]
Agnès Chauveau est maître de conférences à l’université de Paris 10-Nanterre, directrice du DESS « Consultant culturel, projet culturel et environnement social », chargée de séminaire à l’IEP de Paris dans le cycle d’histoire du 20
e siècle, chercheur associé au CHEVS. Elle est actuellement chargée de mission auprès du président de la Bibliothèque nationale de France. Elle a notamment publié
L’audiovisuel en liberté ? Histoire de la Haute Autorité, 1982-1986, Presses de Sciences Po, 1997 ainsi que
Introduction à l’histoire des médias, 1881-1998, (en collaboration avec Philippe Tétart), Armand Colin, 2000 et participé à l’
Écho du siècle. Dictionnaire historique de la radio et de la télévision en France, (dir. Jean-Noël Jeanneney), Hachette Littérature-Arte-La Cinquième, 2000.