Vingtième Siècle. Revue d'histoire
Presses de Sc. Po.

I.S.B.N.2724629736
210 pages

p. 181 à 200
doi: en cours

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no 81 2004/1

2004 Vingtième siècle Librairie

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Histoire des intellectuels

Leymarie Michel et Sirinelli Jean-François (dir.), L’histoire des intellectuels aujourd’hui, Paris, PUF, 2003, 493 p., 29 €.
C’est sous le double signe de la pluralité et de l’altérité que sont rassemblées les communications faites au colloque sur « L’histoire des intellectuels » organisé par le CHEVS-FNSP au mois d’octobre 2001 à Paris. État des lieux d’un chantier qui progresse à présent dans de multiples directions, l’ouvrage témoigne de la richesse des acquis et du souci d’ouverture sur des horizons étrangers.
De l’Italie (Frédéric Attal) au Québec (Catherine Pomeyrols), en passant par l’Allemagne (Hansgerd Schulte), la Grande-Bretagne (Clarisse Berthezène), l’Espagne (Paul Aubert) et l’Argentine (Diana Quattrocchi-Woisson), la première partie montre la diversité des approches historiques et historiographiques. Par-delà les spécificités nationales, les contributions s’ouvrent sur une véritable mise en dialogue des questions posées à l’histoire des intellectuels : questions de définition, rapport au (et à la) politique, rapport à la culture.
Ce sont d’autres frontières, disciplinaires celles-là, que la deuxième partie franchit en explorant les territoires contigus de celui de l’historien des intellectuels, en appelant au croisement et à la collaboration avec l’histoire des idées (François Dosse) ou avec la sociologie (François Chaubet), mais aussi en signalant les discordances de temps, notamment entre histoire des intellectuels et histoire littéraire (Jean-Yves Guérin). L’histoire des « supports » témoigne, quant à elle, des rapports étroits que, depuis l’affaire Dreyfus, les intellectuels entretiennent avec l’édition (Jean-Yves Mollier), des bonnes relations nouées avec la radio, mais de rapports plus conflictuels avec le « petit écran » (Hélène Eck).
Consacrée aux « figures » de l’intellectuel, la troisième partie jette la lumière sur la dimension professionnelle des intellectuels. Des scientifiques (Michel Pinault) aux cinéastes (Yannick Dehée), en passant par les universitaires (Laurent Jalabert), les artistes (Laurence Bertrand-Dorléac) et les hommes de théâtre (Pascale Goetschel), les apports réciproques de l’histoire des intellectuels, dotée de ses outils propres, et de l’histoire culturelle sont au cœur d’interrogations fécondes sur la dimension engagée des innovations formelles dans le domaine artistique tandis que sont tracées les pistes d’investigation encore largement en friche pour certaines catégories professionnelles.
C’est sous le signe de l’écart que sont ensuite présentés « quelques champs de recherche » dont la spécificité repose précisément sur la distance qui les sépare des paradigmes dominants de l’histoire des intellectuels : écart sémantique des notions appliquées aux intellectuels catholiques (Denis Pelletier), écart de genre pour l’histoire des intellectuelles (Nicole Racine), renversement de sens dans le cas de la Russie soviétique (Cécile Vaissié), décalage temporel d’une histoire qui reste en grande partie à explorer en Suisse (Claude Hauser), ou en Belgique (Paul Aron et Marnix Beyen).
Le franchissement des frontières est enfin à nouveau convoqué pour une dernière série de « regards croisés » entre le « cas français » et les champs historiographiques allemand (Hans Manfred Bock), italien (Marco Gervasoni), américain (David Schalk) et britannique (David Drake), Michael Kelly appelant, d’outre-Manche, au dépassement des lieux communs sur les exceptionnalismes respectifs de la France et du Royaume-Uni dans une Europe intellectuelle en construction.
Croisant les regards, multipliant les angles d’observation, transcendant les frontières, L’histoire des intellectuels aujourd’hui, on l’aura compris, constitue, autant qu’un état des lieux, un appel à ouvrir de nouvelles pistes de recherche.
Bernard Brillant
Noiriel Gérard, Penser avec, penser contre. Itinéraire d’un historien, Paris, Belin, coll. « Socio-histoires », 2003, 311 p., 23 €.
Ceux qui connaissent et suivent avec attention et intérêt les travaux de Gérard Noiriel retrouveront avec plaisir sa dernière publication. Outre des articles déjà connus mais dispersés dans diverses revues depuis une vingtaine d’années, il a ajouté quelques études inédites. Ce recueil atteste d’un parcours singulier, celui d’un historien qui s’est accompagné des œuvres de Marc Bloch, Fernand Braudel, Michel Foucault, Pierre Bourdieu, Norbert Elias et Richard Rorty.
Gérard Noiriel a déjà à son actif une pratique d’historien. Que ce soit sur les problèmes d’identité sociale ou nationale, ses travaux font date et lui ont permis de montrer la fécondité de la problématisation théorique de ses objets d’étude. J’ai pu moi-même inclure ses travaux comme une forme d’exemplification d’un basculement de paradigme rompant avec la mécanicité des déterminismes et prenant les acteurs au sérieux dans L’empire du sens (La Découverte, 1995). Je n’en regrette que plus amèrement une tendance récente à un repli suggéré sur les règles et canons disciplinaires au nom d’un souci démocratique louable mais engageant dans des voies régressives en dénonçant les effets considérés comme néfastes du linguisticturn et les positions des « historiens-épistémo-logues », ainsi que des tenants de la tradition herméneutique. Noiriel réitère, même si c’est sur un mode plus nuancé, la stigmatisation des rapports considérés comme incestueux entre la philosophie et l’histoire, ce qui est pour le moins surprenant de la part d’un historien qui se réclame de Rorty et de Foucault.
Cependant, on le suivra plus volontiers dans son souci véritatif, dans ce rappel de l’horizon de vérité comme constitutif du propre de l’histoire. On lira même avec émotion ce souci appliqué à lui-même dans la filiation du genre théorisé par Pierre Nora de l’ego-histoire. Noiriel se met à nu non sans courage. Sans fard, il opère un retour sur les désastres suscités par un père sévère, sur les difficultés traversées en venant d’un milieu très modeste et ce en quoi tout ce passé personnel aura nourri chez lui un nécessaire ancrage des connaissances historiques dans leur utilité sociale. Non sans lucidité, il éclaire aussi en quoi cette transgression des frontières de classes a alimenté chez lui une conception du monde des idées qui relève d’un champ de batailles, avec ce que cela implique de combativité, au point qu’il voit dans ses initiales (GN = « J’ai haine », p. 252) une nouvelle confirmation de cette tendance. Pourtant, contradictoirement, comme une forme de dénégation, Noiriel défend l’ultime figure de l’intellectuel qu’il perçoit chez Foucault, celle du « chercheur engagé », soucieux du respect des règles de l’agir communicationnel, dans le respect de l’autonomie du savoir savant et des règles spécifiques aux groupes professionnels qui le représentent et renonçant aux querelles pour faire prévaloir un intellectuel collectif.
Mais, et le titre de l’ouvrage le rappelle haut et fort, « Penser avec, penser contre » participe encore à une volonté de considérer le savoir historique comme relevant des modalités des arts de guerre, de la polémologie selon des lignes frontières entre amis et ennemis selon les formes évolutives des divers dispositifs d’alliances. Ne peut-on pas tout au contraire aspirer à penser tout court et non en fonction de considérations tacticiennes ?
François Dosse
Malia Martin, L’Occident et l’énigme russe. Du cavalier de bronze au mausolée de Lénine, Paris, Le Seuil, 2003, 533 p., 26 €.
Alors que trois anciennes républiques soviétiques s’apprêtent à entrer dans l’Union européenne et que certains hommes politiques se font les avocats d’une structure élargie à terme à la Russie, il est utile de s’intéresser aux liens noués depuis des siècles entre la Russie et l’Europe occidentale. Alors que Marie-Pierre Rey s’interrogeait récemment sur les ambivalences que l’identité russe entretenait avec l’idée d’Occident (Le dilemme russe. La Russie et l’Europe occidentale d’Ivan le Terrible à Boris Eltsine, Paris, Flammarion, 2002), l’historien américain Martin Malia étudie le regard que l’Europe occidentale pose sur son immense voisin depuis Pierre le Grand. Il s’agit en particulier d’explorer, dans une logique comparatiste, comment les élites intellectuelles françaises, allemandes et anglaises ont pensé l’appartenance de la Russie à la civilisation européenne. L’auteur avance alors la thèse que ces réflexions, fondées souvent sur le sentiment d’une altérité fondamentale russe, sont plus le miroir des interrogations européennes que le reflet de la puissance russe ou de l’évolution politique et culturelle du pays.
L’ouvrage s’ouvre sur une première période, 1700-1815, caractérisée par l’irruption de la Russie sur la scène internationale et par l’admiration que la modernisation initiée par les tsars suscita au sein de l’avant-garde intellectuelle européenne. Reprenant les exemples connus de Voltaire ou Diderot, l’auteur souligne combien ces hommes, séduits par les « despotes éclairés » russes, oublièrent de s’intéresser aux conditions de vie de la majorité de la population. Parlant alors de « trahison des clercs », Martin Malia analyse l’imprégnation aristocratique des penseurs européens, notamment ceux des Lumières françaises. Puis au cours des années 1815-1855, la Russie fut mise au ban de l’Europe et fortement critiquée, comme en témoigne bien évidemment le récit de voyage du marquis de Custine. Plusieurs éléments expliquent ce retournement : le danger représenté par une puissance de plus en plus active sur le théâtre diplomatique et militaire européen, la sympathie des libéraux pour les Polonais et le sentiment, chez des penseurs acquis à l’idée de progrès, que la Russie était un pays définitivement archaïque. L’auteur se livre alors, comme dans la première partie, à une analyse de la vie intellectuelle européenne. Entre 1855 et 1917, la Russie est réintégrée à l’Europe à la suite de l’affaiblissement de sa puissance militaire après la débâcle de Crimée, des réformes d’Alexandre II et de la montée en Europe occidentale de courants anti-modernistes et anti-rationalistes de plus en plus séduits par les tourments de « l’âme slave ». Après la révolution d’Octobre, on observe une vision kaléidoscopique de l’URSS. Martin Malia analyse dans cette dernière partie la mise en place du système soviétique et ses conséquences sur la définition en Europe occidentale du concept de totalitarisme. Il retrace enfin rapidement les courants favorables et hostiles au communisme soviétique, les espoirs déçus d’une convergence entre Moscou et l’Occident au moment de la coexistence pacifique et enfin la « gorbimania » des années 1985-1991.
Au final, cet essai offre une synthèse utile de l’image de la Russie en Europe, naviguant en conséquence entre l’histoire de la Russie et celle des intellectuels européens.
Justine Faure

Médias et propagande

D’Almeida Fabrice et Delporte Christian, Histoire des médias en France de la Grande Guerre à nos jours, Paris, Flammarion, 2003, 448 p., 11 €.
Nul doute que le livre de Fabrice d’Almeida et de Christian Delporte est extraordinairement profitable à tous ceux qui enseignent l’histoire des médias dans les universités et à tous ceux qui s’intéressent à ce domaine. L’ouvrage se présente comme un manuel dans lequel un précieux index et une bibliographie de plus de 300 titres comprenant à la fois des livres, des articles, des comptes rendus de colloques mais également des travaux universitaires non encore publiés nous apportent des instruments de travail particulièrement utiles. Mais ce n’est pas seulement un manuel. Les auteurs ont eu d’autres ambitions : ils ont cherché à montrer dans quelle mesure « les médias ont fini par constituer une sphère autonome qui, à son tour, a créé des normes, des standards, des représentations, une “culture” et modifié les comportements ».
Cet ouvrage ne considère pas les médias comme tous les processus de communication mais les définit comme « tout moyen, outil ou système d’organisation permettant la diffusion massive ou la communication publique d’une information ou d’un message dans l’espace et dans le temps ». Ne sont donc appréhendés que les moyens de communication qui véhiculent un contenu, qu’il soit large et diversifié comme la presse écrite ou la télévision ou plus restreint et « ciblé » comme les messages de publicité et les affiches, excluant les messages ne passant pas par des intermédiaires techniques, comme la rumeur par exemple.
Le livre de Fabrice d’Almeida et de Christian Delporte reflète bien évidemment l’état de la recherche sur l’histoire des médias en France et les travaux sur la presse écrite sont plus développés que ceux sur la publicité et l’affiche, mais on apprend tout de même beaucoup sur ces derniers secteurs. L’ouvrage se défend pourtant de n’être qu’une synthèse – ce qui serait déjà méritoire et utile – et les deux auteurs sont allés puiser à des sources originales et à des fonds jusqu’ici inexplorés. Le grand intérêt de ce travail est donc à la fois l’utilisation des travaux récents souvent ignorés (maîtrises ou thèses non encore publiées) et le désir de « proposer une nouvelle clé de lecture du siècle des médias ». Plusieurs disciplines des sciences humaines (histoire, sociologie, sciences politiques, linguistique, économie, philosophie, et plus récemment sciences de l’information et de la communication) travaillent avec des questionnements et des méthodes différentes sur la question des médias. Il serait évidemment absurde de ne pas tenir compte de l’ensemble de ces travaux. Cette Histoire des médias puise donc largement dans le meilleur de ce que les disciplines voisines ont apporté à la connaissance de leur objet commun et surtout il s’en inspire dans son écriture et dans sa présentation.
Le plan de l’ouvrage est cependant chronologique. Le point de départ qu’il se fixe, la Grande Guerre, s’inscrit plus dans la tradition sociopolitique qui fait démarrer les grands bouleversements sociaux du 20e siècle avec le premier conflit mondial que dans celle d’une histoire des médias commençant plus classiquement soit aux origines (Jean-Noël Jeanneney), soit avec l’invention de la presse au 17e siècle (Caroline Ulmann-Mauriat et Élisabeth Cazenave), soit avec la grande presse du 19e siècle (Pascal Griset, Agnès Chauveau, Philippe Testart, Gilles Feyel). L’ouvrage se divise ensuite en huit chapitres chronologico-thématiques où apparaissent clairement l’expansion de la sphère de la communication médiatique, son emprise sur une société devenue de plus en plus médiatisée et les instruments qu’elle se donne péniblement avec beaucoup d’allers et retours et de déconvenues pour lutter justement contre cette puissance que les « anciennes » autorités (le politique, le militaire, le juridique) n’ont l’intention de céder ni aux journalistes, ni à l’opinion publique.
Les auteurs ont su trouver le bon équilibre entre la neutralité scientifique et des prises de position personnelles qui enlèvent tout ennui à la lecture de ce livre. Ainsi ne négligent-ils pas l’importance des mass media et posent-ils clairement les débats de notre époque sur le règne de la communication ou la société de l’information. Ils affirment clairement qu’il est impossible de comprendre ces évolutions par une quelconque manipulation ou subordination passive de nos contemporains par des médias tout-puissants. Pourtant, le danger de ce ton très ancré sur le présent, celui de l’actualité la plus brûlante, c’est que le livre risque d’être vite daté (mais il suffira dès lors de le rééditer !). Un ouvrage utile donc, passionnant, qui mériterait une relecture afin d’enlever les scories qu’il ne mérite pas.
Isabelle Veyrat-Masson
Cheles Luciano et sponza Lucio (dir.), The Art of Persuasion – Political communication in Italy from 1945 to 1990s, Manchester, Manchester University Press, 2001, 384 p., prix non communiqué.
Ce livre est un des premiers à tenter un bilan sur les questions de communication politique en Italie, depuis la fin de la seconde guerre mondiale. En 18 études, souvent fines et bien illustrées, il montre le poids de l’héritage fasciste dans la conception même du rôle de la propagande dans les années 1950 et 1960.
La première partie suit cette piste à travers différents supports (actualités filmées, télévision) et insiste sur le rapport rituel aux images. S’y fait jour l’influence américaine sur les premières années de la République italienne (David Ellwood et la propagande pour le plan Marshall) et la croyance du gouvernement dans sa capacité à conduire pacifiquement l’opinion publique vers une position atlantiste et démocrate-chrétienne.
La seconde partie, qui aborde plus largement les années récentes, évoque le lien entre politique et spectacle. La satire, le rire ou la mode sont observés comme autant de moyens de soutenir une lecture partisane. Au terme de la progression, la justice elle-même semble frappée dans son rituel par sa mise en conformité avec les impératifs médiatiques. La corruption alors n’est plus seulement un enjeu de justice, elle devient un critère de sélection des leaders, un lieu de course à la renommée.
L’ouvrage dépasse donc la simple présentation de techniques de persuasion, par ordre d’apparition chronologique. Il pose de nombreuses questions sur les dysfonctionnements des démocraties et les espoirs des peuples de voir un jour une forme réelle de transparence régir les actions collectives.
Fabrice d’Almeida

L’Europe dans la guerre froide

Dockrill Saki, Frank Robert, Soutou Georges-Henri et Varsori Antonio (dir.), L’Europe de l’Est et de l’Ouest dans la Guerre froide, 1948-1953, Paris, Presses de l’Université de Paris-Sorbonne, 2002, 268 p., 19 €.
En 1994, les professeurs de l’université de Florence Antonio Varsori et Ennio Di Nolfo lancèrent un programme international de recherche consacré aux deux Europe dans la guerre froide (1943-1989). En 1996, fut organisé un premier colloque sur la période 1943-1948, dont les actes furent publiés en 2002 (The Failure of Peace in Europe 1943-1948, Londres, Palgrave). Le présent ouvrage est issu du deuxième colloque, organisé à Paris en novembre 1998 et consacré à la période 1948-1953. Réunissant des chercheurs venus des deux Europe, il explore l’histoire de la guerre froide à travers trois thèmes.
Tout d’abord, plusieurs auteurs étudient les réactions des pays d’Europe occidentale face aux tensions Est-Ouest : contributions d’Antonio Varsori sur les traités de Dunkerque et de Bruxelles, de Georges-Henri Soutou sur la perception française de la menace soviétique, d’Élisabeth du Réau sur la politique française à l’égard de la RFA, de Sabine Jansen sur Pierre Cot, de Philippe Buton sur le Mouvement des partisans de la paix ou encore de Maria Eleonora Guasconi sur l’incidence de la guerre froide sur le mouvement syndicaliste anglo-saxon.
La stratégie du bloc soviétique dans ces années de fortes tensions internationales constitue le deuxième axe de réflexion de l’ouvrage. Plusieurs articles, comme ceux de Mikhail Narinski, de Gerhard Wettig, de Vladislav Zubok et de N. I. Egorova, offrent des analyses passionnantes des objectifs de Staline et de sa perception des évolutions internationales. D’autres sont consacrés aux événements se déroulant dans les pays satellites de l’URSS : Philippe Garabiol sur les relations entre la Pologne et la RDA, Steven Pawlovitch sur la Yougoslavie, Laszlo Borhi sur la Hongrie et Wilfried Loth sur la RDA.
Le troisième axe de réflexion porte sur la politique américaine et ses conséquences en Europe. Ennio Di Nolfo revisite la politique européenne du président Eisenhower, Elena Calandri puis Beatrice Henser offrent deux contributions sur les premières années de l’OTAN, tandis qu’Anne-Chantal Lepeuple et Pierre Grémion décrivent les activités de deux institutions européennes secrètement financées par la CIA : Radio Free Europe et le Congrès pour la liberté de la culture.
Au total, cet ouvrage se distingue par la somme des travaux novateurs qu’il réunit, tous appuyés sur des fonds d’archives récemment déclassifiés. Il n’oublie pas que la guerre froide ne fut pas seulement un affrontement idéologique ou stratégique entre les deux Grands, mais qu’elle influença la culture, l’économie et la vie interne des pays concernés.
Justine Faure
Zimermann Hubert, Money and Security. Troops, Monetary Policy and West Germany’s Relations with the United States and Britain, 1950-1971, Cambridge, Cambridge University Press, 2002, 275 p., prix non communiqué.
De 1946 à 1954, l’entretien des armées d’occupation incomba à la RFA. Après le rétablissement de la souveraineté ouest-allemande, ces troupes restèrent en Allemagne, désormais au titre de l’OTAN, et payées par leurs États respectifs. Les importants achats effectués sur place par ces forces venaient grossir les réserves allemandes en devises, au détriment de la balance des paiements des autres membres de l’OTAN. Le risque existait que Bonn utilise un jour cette puissance financière pour gagner en autonomie politique. La belle étude d’Hubert Zimmermann montre comment Londres et Washington, confrontées à la faiblesse structurelle de la livre sterling et bientôt du dollar, ont contraint la RFA, de 1956 à 1976, à couvrir intégralement les dépenses en marks des armées anglaises et américaines postées outre-Rhin. La pratique allait contre tous les usages de l’OTAN, mais la Grande-Bretagne et les États-Unis menaçaient de retirer leurs forces si Bonn refusait de payer.
Ce chantage fut longtemps efficace, car Adenauer tenait au maintien en RFA de nombreuses forces conventionnelles qui, assurant la défense sur l’Elbe, garantissaient l’Allemagne occidentale contre une occupation par les armées du pacte de Varsovie ou contre une guerre atomique sur son sol. Quant à Erhard et Kiesinger, ils maintenaient une ligne dure envers les pays socialistes, et refusaient l’Europe « indépendante » à la de Gaulle. Sans alliés de rechange, ces chanceliers hostiles à la détente ne pouvaient que plier sous les pressions, notamment américaines.
Les États-Unis, en effet, ont mieux manœuvré que la Grande-Bretagne. Ayant annoncé d’emblée, en 1957, son intention de réduire fortement ses forces outre-Rhin, Macmillan ne put monnayer leur présence contre un soutien sans faille de Bonn à l’association entre le Marché commun et l’AELE. Au contraire, à partir de 1961, McNamara réussit à contraindre Bonn à se fournir massivement en matériel américain. Contrairement à ses espoirs, la RFA ne reçut que des armes conventionnelles, en quantité suffisante pour ruiner les chances de « l’Europe de l’armement » chère à la France. Toutefois, la Bundeswehr manqua bientôt de personnel pour utiliser tout ce matériel et, en septembre 1966, Erhard dut renoncer à poursuivre les commandes pour préserver l’équilibre budgétaire. En compensation, les États-Unis obtinrent de la Bundesbank, en mars 1967, l’engagement de ne jamais changer ses dollars contre de l’or. Une fois encore, Washington avait réussi à rompre le « couple » franco-allemand. Néanmoins, la mesure ne suffit pas à sauver la parité de trente-cinq dollars l’once.
Laurent Cesari
Dufoix Stéphane, Politiques d’exil. Hongrois, Polonais et Tchécoslovaques en France après 1945, Paris, PUF, coll. « Sociologie d’aujourd’hui », 2002, 314 p., 22 €.
Cet ouvrage est issu d’une thèse de sciences politiques soutenue en 1997 à l’université Paris-1. Il retrace, autour d’un concept défini par l’auteur, l’exopolitie, c’est-à-dire l’espace politique animé par les exilés, les activités en France des exilés anticommunistes hongrois, polonais et tchécoslovaques de 1945 à la chute du Mur de Berlin. Ce livre, inscrit à la fois dans la longue durée et dans une logique comparatiste, complète donc utilement les premières études consacrées à ce sujet en français par Antoine Marès et publiées dans plusieurs ouvrages collectifs consacrés aux étrangers en France.
Marqué par une approche de politiste et de sociologue, l’auteur délaisse le rythme chronologique des relations internationales et des politiques française et est-européenne pour préférer un angle d’attaque fondé sur une analyse détaillée des organisations créées par les Hongrois, Polonais et Tchécoslovaques installés en France. Il s’attache donc d’une part à décrire la vie interne de cet exil, ses lignes de clivage national, politique ou générationnel, les modalités de légitimation de groupes qui se proclament les porte-parole de leurs compatriotes contraints au silence, les conditions de naissance, de développement et parfois de disparition de leurs organisations à vocation humanitaire, politique ou culturelle. Il étudie d’autre part l’intégration de ces exilés dans la société et la vie politique française : quelles furent les modalités administratives et juridiques de leur installation en France ? Quels soutiens reçurent-ils de la sphère politique et intellectuelle française ? Comment s’intégrèrent-ils finalement dans leur pays d’accueil ?
Ce travail permet ainsi d’aborder un sujet encore mal connu du public français, alors que les historiens des anciens pays du bloc soviétique se sont emparés depuis plusieurs années de cette thématique, publiant de très nombreux ouvrages grâce à la création d’institutions comme l’Exil Centrum en République tchèque. On peut cependant regretter que la place des exilés dans les relations internationales (soutien financier et logistique de la CIA, opérations de déstabilisations en provenance du bloc soviétique, rôle d’experts des exilés auprès des décideurs occidentaux) ne soit pas traitée avec autant de précision que les chapitres consacrés à la vie interne des organisations exilées.
Justine Faure

Biographies

Jansen Sabine, Pierre Cot, un antifascisme radical, Paris, Fayard, coll. « Nouvelles études contemporaines », 2002, 680 p., 30 €.
Suivant la tradition Fayard, c’est un très gros livre que Sabine Jansen vient de publier sur Pierre Cot. Et pourtant, les trente dernières années de sa vie depuis 1946 sont « exécutées » en 52 pages. Devenu un fidèle du parti communiste, même si les archives permettent de savoir qu’il n’était pas d’accord sur tout, son histoire politique n’a plus beaucoup d’intérêt. Elle ne fait que refléter l’histoire communiste, et encore à un niveau inférieur puisque le parti communiste n’a jamais eu l’intention de faire un ministre de celui qui pourtant, à trente-sept ans, avait été ministre de l’Air… radical en 1932.
Appuyée sur une formidable documentation, la thèse dont est issu ce livre peut se résumer ainsi : comment un jeune bourgeois grenoblois profondément catholique, de droite nationaliste et violemment anticommuniste, est-il devenu en une quinzaine d’années un véritable amoureux du système soviétique et du communisme ? À vrai dire, l’auteur ne répond pas à cette question, il se contente d’analyser avec minutie les éléments du dossier.
L’explication du passage vers le milieu des années 1920 de la droite « Bloc national » à la gauche radicale paraît simple : ce brillant jeune homme, très jeune agrégé de droit, a soif de jouer un rôle de premier plan. L’occasion s’offrant à lui, il jette sa défroque aux orties – on est sidéré par la façon dont il se dépouille d’un catholicisme militant en si peu de temps – pour passer dans le camp adverse. Si la Troisième République avait duré, il en serait sûrement devenu une des grandes figures.
Mais on est davantage surpris par sa seconde conversion, celle du radicalisme au communisme, car tout au contraire, bien loin d’être un tremplin d’une nouvelle élévation, elle a en fait ruiné sa carrière. Une polémique relativement récente a voulu en faire un « agent » soviétique. Il aurait proposé ses services aux Soviétiques à la fin de 1940, alors qu’il était réfugié aux États-Unis. Pour Sabine Jansen, le texte de ce « scoop » retrouvé dans les archives soviétiques est sûrement exact, même si son interprétation est difficile et ne prouve en rien qu’il soit devenu alors un « agent ». Je serais personnellement encore plus circonspect envers ce texte : il est le résultat d’une conversation entre le secrétaire général du parti communiste américain, qui était effectivement lié aux services secrets soviétiques, et un homme qui parlait assez médiocrement anglais. Les deux hommes se sont-ils vraiment compris ? Comment peut-on croire que Pierre Cot ait dit à Earl Browder en novembre 1940 « qu’il était partisan résolu d’une union entre la France et l’URSS. Cette union d’après lui ne peut être atteinte que par l’intermédiaire du PCF. En effet, selon lui, il n’existe pas à l’heure actuelle en France d’autres forces défendant les intérêts du peuple français » ? Au moment où Pierre Cot a quitté la France, le parti communiste y était réduit à presque rien et il aurait fallu être capable de lire dans le marc de café pour donner quelques mois plus tard une telle capacité aux communistes. Une telle phrase est donc probablement due à Browder lui-même, qui devait être assez ignorant de la situation du PCF en France. Par ailleurs, quels services aurait pu rendre Pierre Cot, discrédité au point que de Gaulle ne voulait pas de lui, et n’ayant évidemment accès à aucune source de renseignements ?
Il me semble en fait que la « montée » de Pierre Cot vers le communisme, qui allait le transformer en vrai croyant (un substitut à la religion de ses pères ?), est bien antérieure : il a été frappé par la nouvelle foi lors de son voyage en URSS en 1933 et, par la suite, au fur et à mesure des circonstances, il fut conforté dans cette vision. Comme les gens qui parlent et écrivent beaucoup, Pierre Cot n’a pu éviter de se contredire, mais il y a chez lui un point fixe : c’est son obsession du fascisme, obsession qui le conduit à dénoncer le fascisme partout et nulle part, un fascisme dont seul le vrai adversaire est l’URSS, et cela doit faire passer sur des « inconvénients » mineurs. Dans son attirance pour le communisme, il y a sans aucun doute une profonde sincérité, fondée sur des analyses à vrai dire à la fois brillantes et parfois bien simplistes, qui explique finalement un parcours décevant eu égard à ses dons.
On ne peut que féliciter Sabine Jansen d’avoir su faire revivre, et avec beaucoup de retenue dans le jugement, un personnage important de la Troisième République finissante et que les attaques qu’il subit, le « galopin sanglant » de 1934, le démolisseur de l’armée de l’air en 1940, avaient, malgré tout, un peu transformé en paria. Cela est peut-être aussi une explication de son évolution.
Jean-Jacques Becker
Belot Robert, Henri Frenay. De la Résistance à l’Europe, Paris, Le Seuil, coll. « L’Univers historique », 2003, 754 p., 26 €.
La figure d’Henri Frenay n’est guère sortie grandie des polémiques lancées, à partir de 1989, par les travaux de Daniel Cordier. La sympathie que Frenay éprouva un temps à l’égard de la Révolution nationale, ses entrevues avec Pierre Pucheu, les luttes incessantes qui l’opposèrent à Jean Moulin, voire à Charles de Gaulle, ont construit l’image sombre d’un résistant réactionnaire prêt à torpiller l’œuvre de la France combattante. La défense maladroite de ses amis n’a guère contribué, faut-il le préciser, à grandir le souvenir du fondateur de Combat. Il était temps, sans doute, d’aborder la biographie de ce grand résistant en revenant à une vision plus équilibrée et ce faisant moins caricaturale : défi qu’a relevé non sans talent Robert Belot.
Sa somme volumineuse s’appuie tout d’abord sur un énorme travail d’archives puisque les fonds français (souvent privés) et étrangers (archives britanniques, suisses, américaines…) ont été scrupuleusement dépouillés. Fort de cette masse documentaire, l’auteur modifie substantiellement les interprétations communément admises sur des questions brûlantes : le Manifeste de novembre 1940, l’affaire suisse, les querelles avec les services gaullistes, les liens unissant les hommes de Combat aux services secrets américains.
Sans se cantonner aux seules années sombres, l’auteur, surtout, saisit l’itinéraire de Frenay dans sa globalité. Chemin faisant, il révise à la baisse le choc provoqué par la défaite, l’inquiétude suscitée par le nazisme remontant à l’avant-guerre. Mais il souligne également la force de l’idéal européen, un rêve forgé dans les tourmentes de la clandestinité que Frenay s’efforcera de réaliser dans les années de l’après-guerre.
Le livre, dans l’ensemble, est une réussite, tant par l’apport strictement documentaire que par la subtilité de certaines analyses. On pourra ici ou là discuter certaines interprétations, l’auteur embrassant parfois trop systématiquement le point de vue de son héros. Mais l’actif l’emporte largement, Robert Belot signe une biographie passionnante et stimulante dont on devra tenir le plus grand compte.
Olivier Wieviorka

Jeunesses

sirinelli Jean-François, Les baby-boomers. Une génération, 1945-1965, Paris, Fayard, 2003, 325 p., 20 €.
Trente-cinq ans après mai 1968, soit plus que les trente-trois ans qui séparèrent la Commune de la première guerre mondiale, il est temps pour les historiens de se pencher sur les enfants du baby-boom qu’ils furent ! Après s’être interrogé sur la validité de l’objet et le risque de la nostalgie complaisante, Jean-François Sirinelli conclut à sa « légitimité scientifique ». Il aborde le sujet sous l’angle de l’histoire culturelle et politique, et par le biais d’un concept qu’il avait déjà exploré dans sa thèse, le concept très fructueux de génération « courte ».
La génération du baby-boom, qui rassemble les enfants nés entre 1945 et 1954, a une forte personnalité, en effet. C’est une génération heureuse qui, à la différence des jeunes gens nés entre 1937 et 1945, n’a pas connu la guerre bien que celle-ci ait été très présente au travers des récits des parents et des frères envoyés en Algérie. Elle a également grandi dans une prospérité sans équivalent dans l’histoire. Élevés dans un climat encore très traditionaliste dans les années 1950, ces adolescents sont pourtant, comme le dit l’auteur, des « mutants ». Ils appartiennent à la première « génération-palimpseste », vierge de l’empreinte des générations précédentes. Plus que les enfants de leurs parents, ils sont, en effet, le produit d’une culture juvénile transcendant les milieux, les élèves de la BD et de Salut les copains.
En 1965 lorsque le dérèglement de « l’écosystème » français devient visible, avec la remise en cause des valeurs de frugalité et d’épargne sur lesquelles avait reposé la Troisième République, devient également visible la place singulière qu’ils occupent. Dès lors, la contestation change de nature. Là où leurs aînés avaient forgé leur identité dans les luttes anticolonialistes, les baby-boomers, du moins les plus politisés, se mobilisent dans les comités Vietnam. On attendait de l’auteur un morceau de bravoure sur mai 1968 mais Jean-François Sirinelli, plutôt que de revenir sur des événements ressassés, a préféré en dégager la signification pour les baby-boomers. Cette génération qui préfère la violence mimée et les barricades mémorielles à la geste révolutionnaire, prouve paradoxalement que la société française est apaisée. Loin de saper les fondements de la société, elle révèle en plein jour la réussite du lent processus, amorcé en 1871 et qui a conduit les Français au rejet de la tentation insurrectionnelle. L’auteur se demande même si ces jeunes révoltés n’ont pas contribué au déclin des idéologies marxiste et libertaire. Il propose là une interprétation convaincante et à contre-courant des lamentos sur le pernicieux « esprit de 68 », cause de tous nos maux.
Le livre se termine au tournant des années 1970. La césure de 1969 qui ferme la parenthèse des Beatles et ouvre avec Woodstock l’âge de la culture de masse mondialisée, clôt une époque, la jeunesse des baby-boomers. L’onde de choc de mai 1968 se fait toujours sentir mais l’heure est à la « crise », premier horizon de ceux qui, nés à partir de 1955, n’ont pas eu la chance de leurs aînés.
Anne-Marie Sohn
Lee Downs Laura, Childhood in the Promised Land. Working-Class Movements and the colonies de vacances in France, 1880-1960, Durham, Duke University Press, 2002, 411 p., prix non indiqué.
Cet ouvrage de l’historienne américaine, directrice d’études à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS), aborde, par l’étude de la pédagogie des loisirs enfantins et des politiques de santé publique, la place de l’enfant dans la vie politique et culturelle des banlieues ouvrières de la région parisienne.
Les colonies de vacances constituent en effet un « lieu de mémoire » pour des générations de Français en ayant fourni un cadre qui lie le développement moral et physique des enfants de la classe ouvrière à « l’air pur » et à la « bonne terre » de la campagne française (« réparer les corps, restaurer les âmes »). Fondées par des œuvres protestantes et les Caisses des écoles, stimulées par le processus de sécularisation de l’École, elles constituent d’abord des institutions d’hygiène préventive (tuberculose) qui, par le « bon air » et une nourriture « saine et abondante », visent à renforcer les enfants chétifs des familles pauvres.
La municipalisation des colonies de vacances s’avère particulièrement visible dans les banlieues rouges de l’entre-deux-guerres où elles restent cependant animées par des réseaux divergents de militants, catholiques sociaux, républicains, socialistes ou communistes. Si par exemple, contrairement aux colonies catholiques, les genres ne sont pas strictement séparés dans les colonies communistes, cette division sexuée moins rigoureuse n’y associe toutefois pas de considérations sur les inégalités sociales, l’enfant se définissant d’abord comme un genre neutre distinct des adultes.
Après les livres publiés entre 1954 et 1961 par le mariste Philippe Alexandre Rey-Herme, une des grandes originalités du travail de Laura Lee Downs réside dans son étude comparative des colonies de vacances municipales de Suresnes et d’Ivry-sur-Seine où le projet d’hygiène sociale visant le corps fragile des enfants rejoint l’intention de refaire l’humanité via un retour à la nature. L’administration communiste d’Ivry (Georges Marrane) envisage la colonie comme un moyen de construire la société future par l’expérience de la vie collective (colonies des Mathes en Charente-maritime). Les enfants participent par exemple aux Républiques enfantines présidées par un maire-enfant et dirigées par un conseil municipal. L’administration socialiste de Suresnes (Henri Sellier) utilise le « placement familial » dans la Nièvre et prend une voie différente avec la mise en place d’un réseau municipal de travailleurs sociaux établissant une relation plus distante entre l’électorat et l’administration de la commune. À partir du Front populaire, les colonies de vacances sont investies par les classes moyennes tout en demeurant des institutions de masse. Œuvres d’assistance sociale, elles se transformeront progressivement en institutions d’éducation par les loisirs fondées sur le jeu et la participation de l’enfant à sa propre formation. Depuis 1955, plus d’un million d’enfants partent chaque été en colonies de vacances.
Francis Lebon
Bancel Nicolas, Denis Daniel et Fates Youssef (dir.), De l’Indochine à l’Algérie. La jeunesse en mouvements des deux côtés du miroir colonial (1940-1962), Paris, La Découverte, 2003, 347 p., 29,50 €.
Résolument déterminé à renouveler l’historiographie des mouvements de jeunesse, ce recueil de textes, mêlant études de fond et témoignages, s’inscrit dans le cadre d’un programme de recherches ayant pour thème « les pédagogies de l’aventure, les modèles éducatifs et les idéologies de la conquête du monde ». Le volume emprunte tout autant à l’histoire culturelle – avec une approche ancrée notamment sur l’éducation corporelle et l’incorporation des valeurs dans la socialisation des jeunes – qu’à l’histoire politique – une place importante est évidemment accordée au rôle de l’autorité coloniale et au rapport de forces entretenu entre ce pouvoir colonial et les mouvements nationalistes.
Le livre montre bien la tension vécue au sein des organisations de jeunesse sous l’effet des guerres de décolonisation : tandis que les Éclaireurs de France, par exemple, manifestèrent très tôt une volonté d’accompagner ces mouvements de décolonisation, le scoutisme catholique se montra quant à lui beaucoup plus rétif, secoué dès lors par de fortes crises internes que l’on retrouve au même moment (en 1956-1957) dans l’Association catholique de la jeunesse française, lors de l’affaire Jean Muller et la dénonciation des exactions commises par l’armée française en Algérie. Quant aux rapports entre l’UNEF et l’Union générale des étudiants musulmans algériens, ils furent marqués eux aussi au sceau de conflits qui débouchèrent sur la violente rupture de 1956, l’UGEMA, engagée dans la lutte pour l’indépendance de l’Algérie, reprochant vivement à l’UNEF son attentisme. Quelques textes mettent aussi en évidence la manière dont certains mouvements de jeunesse des pays colonisés ont pu se servir de la culture ainsi transmise pour la retourner contre le colonisateur.
L’ouvrage ouvre des pistes de travail intéressantes, en s’attardant par exemple à quelques institutions-creusets d’une acculturation politique insoupçonnée, comme les clubs sportifs, lieux d’affirmation d’une identité nationale. La formation des élites est également abordée, côté métropole, par une recherche sur les bourses Zellidja, et côté outre-mer, par un texte sur les étudiants algériens dans l’enseignement supérieur (lequel ne concernait que cinq cents étudiants en 1948 et se fondait sur un double réseau, l’un « noble » réservé aux colons, l’autre « spécifique » pour les colonisés). On regrettera évidemment – mais c’est là un écueil bien banal pour ce genre d’ouvrages – l’inégale qualité des contributions : le lecteur reste notamment sur sa faim quant à l’étude des jeunesses indochinoises, dont on ne perçoit guère la profonde diversité. Mais en choisissant d’unir les apports d’historiens, de sociologues et de politologues, en privilégiant l’étude des « économies psychiques » et des infléchissements idéologiques nés, dans les mouvements de jeunesse, de la décolonisation, le livre propose une pertinente démarche comparatiste et une approche pluridisciplinaire stimulante.
Ludivine Bantigny
Launay Marcel, Les Séminaires français aux xix e et xx e siècles, Paris, Éditions du Cerf, 2003, 261 p., 20 €.
L’histoire décrite par Marcel Launay commence en fait avec les décisions du Concile de Trente qui fixent des objectifs – former un clergé respectueux des devoirs de son état – qui ne seront pratiquement atteints qu’au 18e siècle avec la généralisation du grand séminaire classique et la doctrine du sacerdoce élaborée au siècle précédent par l’École française de spiritualité. Après le choc révolutionnaire, le manque d’effectifs et le vieillissement du clergé pose le problème inquiétant de la relève.
Si certaines vocations d’origine bourgeoise viennent des collèges libres ou, plus rarement, des lycées d’État, les gros bataillons, jusque dans les années 1950, sont issus des petits séminaires. Ces « écoles professionnelles du sacerdoce » offrent à moindre coût un enseignement secondaire de bonne qualité qui permet à des jeunes gens majoritairement issus d’une France modeste et rurale de concilier vocation religieuse et promotion sociale.
Les grands séminaires restaurés sont organisés sur le modèle sulpicien. La vie des jeunes lévites est austère, minutieusement réglée et rythmée par les prières. La formation sacerdotale – ministère, convenances ecclésiastiques, sanctification personnelle – l’emporte sur la formation intellectuelle, même si celle-ci n’est pas aussi médiocre qu’on l’a dit et s’améliore progressivement. On est même surpris de voir que ce monde relativement clos répercute sans faillir les grands mouvements intellectuels qui animent la vie de l’Église (traditionalisme, ontologisme, thomisme, modernisme), les nouvelles orientations pastorales (catholicisme social, Action catholique spécialisée, scoutisme, mouvement missionnaire après 1945) ou les affaires politico-théologiques (l’Action française ou, absent de l’ouvrage, le progressisme chrétien).
La vie des séminaires doit s’adapter aux conditions qui lui sont faites par la République anticléricale – la suppression de l’exemption militaire pour les séminaristes, l’application drastique de la loi sur les associations, la séparation des Églises et de l’État –, non sans effets sur le recrutement. Avec le renouveau pastoral, spirituel et théologique de l’entre-deux-guerres s’ouvre pour les séminaires un temps des innovations qui s’accélère pendant la guerre (Mission de France, Mission de Paris).
La baisse des effectifs est antérieure au concile Vatican II mais elle s’aggrave dans les années 1960 et débouche sur une véritable crise du sacerdoce, à la fois quantitative et culturelle. Elle se traduit par un effondrement du nombre des ordinations qui atteint son plancher en 1977, sans connaître depuis de véritable redressement puisqu’il s’est grosso modo stabilisé autour de 110 par an. Le paradoxe est qu’on n’a probablement jamais consenti autant d’efforts d’adaptation qu’en ces années de crise. Le paysage institutionnel s’en trouve très éclaté entre les formations « hors séminaire », les séminaires diocésains, les écuries constituées autour de personnalités bien trempées (Paray-le-Monial, séminaire de Paris), le séminaire intégriste d’Écône et les « communautés nouvelles ».
Au total, Marcel Launay offre une première synthèse très complète sur l’histoire des séminaires français aux 19e et 20e siècles, même si la partie la plus contemporaine est étudiée plus succinctement (il n’est pratiquement pas question par exemple de l’âpre concurrence que les nouvelles filières livrent, sur un marché des plus réduits, aux séminaires diocésains).
Guillaume Cuchet

Histoires de femmes

CLIO. Histoire, Femmes et Sociétés, « Prostituées », 17, 2003, 24 €.
À l’instar de l’historiographie française de la sexualité, celle de la prostitution est extrêmement pauvre, comme le notent Christine Bard et Christelle Taraud, coordinatrices de ce numéro de CLIO qui vient, effectivement, combler un vide en donnant à voir des recherches récentes et en proposant une bibliographie éloquente par sa brièveté.
Le projet est doublement historien et féministe puisqu’il s’agit d’essayer d’entendre les voix des prostituées, souvent en dépit des sources (littéraires, policières, judiciaires), et de montrer à voir la diversité des vécus prostitutionnels. Filles soumises « indigènes » de Casablanca ou de Bou Saada jouant avec les assignations sociales croisées de leurs origines et des colonisateurs ; prostituées de Shanghaï du début du siècle vues comme des courtisanes mais néanmoins méprisées ; prostituées de Lyon se mobilisant dans les années 1970 ou jeune prostituée française dont les liens avec son proxénète sont éclairés par une source exceptionnelle ; femmes des pays envahis par les Japonais, enfin, condamnées à être des esclaves sexuelles entre 1932 et 1945 et honteuses aujourd’hui de ce passé qu’elles cachent encore.
Autant de parcours qui proposent un autre regard sur l’histoire du 20e siècle, où l’on croise surtout, au-delà des situations extrêmes engendrées par les guerres, le quotidien de situations toujours difficiles, toujours marquées au sceau de l’exploitation et dans lesquelles le sexe est toujours en dernière instance le reflet d’une relation dominant/dominée. La lecture des autres contributions sur des périodes plus anciennes n’atténue en rien cette impression que la consultation du numéro spécial de Nouvelles questions féministes (2/2002) vient encore renforcer sur la situation actuelle.
Raphaëlle Branche
Edelman Nicole, Les Métamorphoses de l’hystérique. Du début du XIXe siècle à la Grande Guerre, Paris, La Découverte, coll. « L’espace de l’histoire », 2003, 346 p., 29 €.
À travers une histoire de l’hystérique, du 19e au début du 20e siècle, Nicole Edelman montre en quoi l’évolution des représentations médicales de cette pathologie a été le produit des interactions entre le progrès scientifique et la dynamique des imaginaires sociaux. Pour ce faire, elle analyse les débats qui ont traversé le siècle entre les médecins français, opposant, initialement, ceux qui voyaient dans l’hystérie un mal spécifique à la physiologie de la femme à ceux qui y décelaient une maladie du cerveau, puis, tard dans le siècle, entre aliénistes et neurologistes. Élargissant ses analyses aux sources littéraires, à la peinture, elle réinsère les débats entre spécialistes dans les enjeux politiques et sociaux du moment, l’hystérie étant un objet de curiosité et de fascination publiques à la veille du premier conflit mondial.
Dès lors, l’évolution des figures de cette pathologie apparaît comme étant pleinement liée à la construction des modèles sociaux. Si l’hystérie a surtout été perçue comme une pathologie féminine, selon les périodes l’hystérie masculine a été décrite en désignant des types d’hommes efféminés, des ouvriers virils ou des vagabonds. Elle a été aussi construite en relation avec des enjeux politiques précis, opposant les médecins catholiques aux médecins républicains anticléricaux autour de la figure de la possession démoniaque et de celle de l’extase. Elle s’est aussi affirmée dans des enjeux de pouvoir au sein des institutions de la santé publique en opposant les neurologistes aux aliénistes. Enfin, l’ensemble de cette étude met en évidence qu’à travers les représentations de l’hystérique, les médecins ont participé à l’élaboration d’une hiérarchie complexe entre les êtres humains, établissant des distinctions dites scientifiques entre les hommes et les femmes, et entre l’homme viril et l’homme fragile ou l’indigène.
En effet, les médecins et leurs contemporains ont eu quelques difficultés à accorder l’hystérique au masculin. Pourtant, tout au long du 19e siècle, au sein des courants aliénistes et neurologistes, l’hystérie masculine a été isolée, décrite, analysée ; Jean Martin Charcot mettant en évidence une forme d’hystérie affectant principalement des hommes virils. En fait, les principaux types d’hystériques discriminés par Charcot étaient les femmes, les ouvriers et les vagabonds. Autrement dit, les types sociaux identifiés par les Républicains comme devant être intégrés, avec Charcot, devenaient des groupes plus vulnérables à la maladie qu’il fallait également protéger, soigner et surveiller.
Tout en vérifiant ici une certaine fragilité de la science médicale, l’auteure démontre combien à la fin 19e et au début du 20e siècle le pouvoir médical s’était étendu dans toutes les sphères de la société.
Luc Capdevila

Afrique

Sibeud Emmanuelle, Une science impériale pour l’Afrique ? La construction des savoirs africanistes en France, 1978-1930, Paris, Éditions de l’EHESS, 2002, 357 p., 32 €.
L’auteure se propose d’étudier « le réseau colonial de recherche », hommes de terrain et gestionnaires de la colonisation, dont les écrits ont présidé à la construction des savoirs africanistes en France. Passant au crible leurs publications, elle ne néglige pas l’exercice austère de la prosopographie pour dresser une soixantaine de notices biographiques et bibliographiques, où Van Gennep et Delafosse voisinent avec de véritables inconnus.
En neuf chapitres chronologiques, avec un accent sur les décisives années 1900, elle analyse les relations complexes, voire conflictuelles, qu’ont entretenues non seulement les hommes de terrain avec les savants de la métropole, mais aussi les autorités coloniales avec les cercles scientifiques, et les différentes branches d’une « science de l’homme » alors en pleine élaboration et qui hésite longtemps entre primat de l’anthropologie physique et tendance à l’ethnographie culturaliste. On y découvre la genèse et le développement de revues et d’associations scientifiques, les débats méthodologiques et dissidences qui agitent le milieu savant français, et quelques figures minoritaires, comme des « indigénistes » républicains doublés de militants antiracistes. La construction de l’ouvrage fait la part belle à l’évolution historique et l’on perçoit bien les changements considérables apparus dans le milieu étudié entre le temps de la découverte et l’époque où l’africanisme s’affirme comme un champ pluridisciplinaire et autonome, au risque d’une réification du continent africain. Histoire intellectuelle et histoire des sciences se mêlent, tournant autour de l’articulation entre savoir et pouvoir dans le contexte particulier de la domination coloniale.
Au final, un ouvrage dont la conclusion nuancée montre que sans être devenue une science au service de la colonisation, l’africanisme a bien contribué à la fabrication d’une mentalité impériale, à laquelle il est lié de façon complexe, parfois contradictoire, et évolutive. On pourra regretter que la quinzaine d’illustrations n’ait pas fait l’objet de commentaires plus développés et que le style obscurcisse parfois la pensée dense de l’auteure. Reste que l’ouvrage d’Emmanuelle Sibeud est indispensable pour comprendre la genèse de l’africanisme et les subtilités des relations entre savoir et pouvoir en situation coloniale.
Anne Hugon
Jewsiewicki Bogumil, Mami Wata. La peinture urbaine au Congo, Paris, Gallimard, coll. « Le temps des images », 2003, 240 p., 35 €.
La très belle collection « Le temps des images », dont il faut louer la qualité de la mise en page et des reproductions (ici pas moins de 63) accueille son premier ouvrage sur l’Afrique. Mais, comme le souligne l’auteur lui-même, loin de se placer sur le registre de l’exotique, la peinture qu’il analyse relève de l’universel et de l’engagement du côté de la modernité. Cette peinture, porteuse d’un message moral, déconcerte généralement les Occidentaux qui préfèrent en rester aux expressions artistiques renvoyant à ce qui relèverait de la « tradition ». L’approche de Bogumil Jewsiewicki (université Laval, Québec) est nourrie par la longue fréquentation des peintres (plus d’une trentaine dont certains étudiés de manière approfondie) au Congo, anciennement belge. Le dialogue qui s’est instauré entre l’auteur et les créateurs culmine dans l’œuvre intitulée « Chéri Samba corrige l’historien Bogumil Jewsiewicki » (p. 196).
Connue désormais internationalement, la production picturale de l’ancien Zaïre – qui oscille entre expression naïve et haute sophistication – se développe à partir des années 1950. À travers elle, l’auteur décrypte des enjeux politiques et sociaux fondamentaux. C’est par l’image, et en partie aussi par la musique, que les Congolais se réapproprient la réalité changeante. L’auteur distingue trois temps à ce phénomène : après la genèse qu’il évoque, il se concentre sur la période de maturité puis fournit des pistes intéressantes sur le présent. Les deux premiers chapitres donnent les bases historiques de la genèse de cette peinture, étudiée dans trois villes à l’atmosphère différente : Kinshasa, Lubumbashi et Bunia. L’histoire du pays est habilement présentée à travers la peinture qui accompagne l’évolution politique, de l’indépendance à la guerre civile et la fragmentation actuelle. Le filtre de la mémoire opère donc déjà : certains événements trouvent leur place dans les représentations, d’autres en sont absents.
Sans mettre l’accent sur les conditions matérielles de la production, B. Jewsiewicki montre le passage des murs de la case rurale à ceux du salon urbain, comme lieu d’exhibition des tableaux et de soi. Véhicules de visions historiques, la peinture tient lieu en effet aussi de mise en scène individuelle de la bourgeoisie, en fait des hommes, par l’affirmation du modèle de la réussite mâle. Ceci s’exprime par des figures symboliques, des images à clefs dont la compréhension suppose la maîtrise des codes d’une société donnée qui jouent à des échelles différentes : nation/région, groupe/individu.
Sont ensuite analysés tour à tour des thèmes de prédilection : la sirène Mami Wata, « la colonie belge », Lumumba ou Inakale (chapitres 3 à 5). Le peintre propose des variations sur la même icône si elle rencontre un succès. La peinture a d’emblée partie liée avec l’affirmation de la modernité conçue comme l’accès à l’argent : concentrer sur soi la richesse de façon à pouvoir la redistribuer, se trouver des alliés symboliques pour réussir dans un monde dur.
Cet ouvrage rigoureux et dense (appareil critique, références et commentaires précis des tableaux) est aussi d’une grande actualité : la décomposition actuelle de l’État marque en effet un temps d’arrêt à la production et un renouvellement forcé des contenus ; la période post-coloniale tend à être gommée au profit d’une valorisation de la période coloniale ou du très contemporain. À travers le cas précis de la peinture congolaise, l’auteur aborde des questionnements fondamentaux qui le dépassent largement : notion de peinture populaire, rapport entre mémoire, histoire et représentations, concept de modernité, thématique de l’identité, genre. De ce fait, cet ouvrage s’adresse à un large public, ouvert à d’autres approches, au croisement de l’histoire sociale, culturelle et politique.
Odile Goerg

Histoire économique

Tedlow Richard S., Giants of Enterprise. Seven Business Innovators and the Empires they Built, New York, HarperBusiness, 2001, 512 p., prix non communiqué.
Dans l’Amérique du 20e siècle, l’entrepreneur est un héros au même titre, affirme Richard S. Tedlow, que le compositeur d’opéras dans l’Italie du 19e siècle. Cependant, assez étrangement, l’étude des transformations du monde des affaires n’occupe qu’une place marginale dans les travaux consacrés à l’histoire américaine. Pourtant, la vitalité de l’expérience démocratique, le fait que le Nouveau Monde soit resté à l’abri des conflits de classes qui faisaient rage ailleurs, la séduction exercée par une nation d’immigrants sur de nouveaux venus espérant échapper aux malheurs de la pauvreté, tous ces atouts sont à mettre au compte d’une économie dynamique ayant su supprimer les obstacles à l’innovation. Richard S. Tedlow nous propose donc dans cette très importante et fascinante recherche d’étudier le destin de sept énormes firmes à travers la personnalité de leurs fondateurs.
L’un des entrepreneurs auxquels s’est intéressé Richard S. Tedlow, Andrew Carnegie, voit sa carrière pratiquement achevée à la fin du 19e siècle. Sans son audace et sa détermination, sans sa volonté de faire appel aux talents des ingénieurs et des chimistes, le maillage du continent américain à l’aide de rails d’acier n’aurait pas été accompli si facilement ; et les immeubles de bureaux n’auraient pas pu atteindre une hauteur telle qu’ils paraissent gratter le ciel. Un autre personnage, Henry Ford, avait déjà quarante ans lorsqu’il créa en 1903 sa célèbre firme automobile. Giants of Enterprise montre bien à quel point il était mal préparé, lorsqu’il abandonna la chaîne de montage, pour affronter les pressions politiques et sociales du 20e siècle. Les autres hommes d’affaires auxquels s’intéresse l’auteur furent plus impliqués dans le marketing et les produits de consommation que dans l’industrie lourde et les moyens de production. George Eastman a inventé l’appareil photo Kodak qui constitue un aspect incontournable de la modernité. Thomas J. Watson Sr. fonda International Business Machines (IBM) inaugurant ainsi la première phase de la révolution informatique qui allait se prolonger tard dans le siècle en Californie du Nord. L’une des figures les plus éminentes de la Silicon Valley est Robert Noyce, inventeur du circuit intégré en silicone pour Intel. On ne peut guère concevoir la société de consommation sans la présence des produits cosmétiques – royaume de Charles Revson, fondateur des produits de beauté Revlon – ou sans les hypermarchés – tel Wal-Mart créé par Sam Walton. Ce dernier fut à son apogée le chef d’entreprise le plus riche du monde.
Bien sûr, on peut contester cette trop brève liste d’innovateurs. Pourquoi Revson plutôt que Rockefeller ? Et Bill Gates ne devrait-il pas être mécontent d’avoir été exclu du livre de Richard S. Tedlow ? Mais ce dernier n’a pas essayé de choisir les sept fondateurs d’entreprises les plus influents ; il a plutôt cherché à rendre compte de la diversité de l’économie américaine, et en particulier à souligner les types de problèmes que ces entrepreneurs eurent à résoudre, les défis spécifiques que chacune de ces entreprises dut relever. Ce qui rend ce livre passionnant, c’est qu’il est raconté comme si l’issue heureuse de ces aventures commerciales n’était pas connue à l’avance, comme si ces hommes d’affaires, à leurs débuts, n’étaient pas nécessairement voués à devenir des géants. L’auteur a l’art de raconter leur histoire comme si la conquête de la fortune et du pouvoir était une entreprise extrêmement incertaine, dans une économie marquée par des cycles, par de surprenantes avancées technologiques, par les caprices du consommateur et par l’émergence soudaine de concurrents acharnés.
En soulignant la fragilité du succès dans le monde de l’entreprise, en révélant les conséquences imprévisibles de décisions qui jamais ne peuvent s’appuyer sur des certitudes suffisantes, Giants of Enterprise évite de verser dans l’éloge complaisant de brillantes carrières. Le livre fait plus que rendre hommage à la clairvoyance, à l’astuce et à la ténacité de ces sept dirigeants. Il évalue aussi le prix psychologique de la réussite, révélant la tristesse et la vacuité de la vie affective de plusieurs de ces hommes d’affaires. Mêlant habilement histoire institutionnelle et biographie, ce livre nous laisse entrevoir ce qui fait la puissance de la plus extraordinaire économie de la planète, non sans révéler les démons qui habitaient certains de ses pionniers les plus acharnés.
Stephen Whitfield
Desjardins Bernard, Lescure Michel, Nougaret Roger, Plessis Alain et Straus André, Le Crédit lyonnais, 1863-1986. Études historiques, Genève, Droz, 2002, 1 020 p., prix non communiqué.
Cette histoire arrive à point alors que le Crédit lyonnais vient d’intégrer le groupe du Crédit agricole : l’histoire du temps présent bénéficie ainsi d’un éclairage pertinent sur ce que représente cette entreprise, en quoi elle constitue l’un des éléments du patrimoine économique français et donc un enjeu pour ses consœurs. Cet énorme volume n’est pas « l’histoire » définitive du Crédit lyonnais. Il en est plutôt l’introduction car, malgré sa taille, il n’est qu’un recueil d’études thématiques qui constituent un ensemble encore fragmentaire. Il doit inciter à des recherches plus larges et plus approfondies dans les décennies à venir. Mais, tel qu’il est, il procure la première « somme » concernant une grande banque de dépôts nationale ayant résisté aux crises – après plusieurs études sur des banques d’affaires et des banques régionales.
Une première partie un peu de bric et de broc regroupe des études consacrées à la vie de « l’organisation » au sens large. Paradoxalement, pour une entreprise longtemps nationalisée, voire gérée par la gauche, l’histoire sociale y reste maigre, avec une seule recherche (C. Omnès). Mais des témoins sont confrontés pour traiter de la grande grève de 1974, l’un des événements phares de l’histoire tertiaire du dernier tiers du 20e siècle. Le rôle des femmes dans un univers fortement masculin n’est perçu qu’à travers le témoignage d’une self made woman devenue sous-directrice de cette banque, mais seulement aux études économiques et pas encore en tant qu’executive woman… L’entreprise bancaire est ensuite scrutée (partiellement) dans la seconde moitié de cette première partie. La politique de développement du réseau régional et la construction de l’image de marque de la société à travers son type d’architecture pour les agences permettent de comprendre comment s’est édifiée la notion de banque de dépôts. Trois études clés sur les outils intellectuels dont s’est doté, en précurseur, le Crédit lyonnais fournissent la base de l’analyse des activités de banque commerciale.
Cela ouvre la voie à une partie où, de façon rare, l’on peut suivre l’établissement de ses activités bancaires et financières, secteur par secteur : immobilier (M. Lescure), chemins de fer (F. Caron), automobile (J.-L. Loubet), aéronautique (E. Chadeau), électricité (A. Straus et D. Varaschin), assurance (A. Straus), ce choix dépendant de la disponibilité actuelle du pôle français d’histoire économique. Le livre est quelque peu décevant en effet car aucune étude ne présente les activités du Crédit lyonnais en région lyonnaise, où il a longtemps dominé le marché… Rien sur le textile, ni la soie, sur la métallurgie, sur le négoce : on comprendra que des thèses attendent les chercheurs !
La partie consacrée au déploiement international du Crédit lyonnais paraît moins originale parce que Jean Bouvier en avait déjà signalé des aspects et surtout parce que la « propagande » de la banque avait toujours mis en valeur ce rayonnement pour marquer sa contribution à la « grandeur nationale » – et l’absence de l’Afrique est donc ici surprenante. Mais les historiens impliqués dans cette partie ont livré des analyses stimulantes et novatrices, notamment sur la Méditerranée orientale (S. Saul et J. Thobie) ou sur l’Espagne (J.-M. Delaunay). Le changement de stature et l’adaptation aux enjeux de l’européanisation sont bien sûr scrutés par un spécialiste de l’histoire économique européenne (É. Bussière). Mais il est complété par un entretien en miroir avec l’un des acteurs clés de cette nouvelle étape de l’internationalisation, G. Smolarski, ce qui rend ces deux chapitres passionnants – même si l’on aurait souhaité une étude sur le déploiement aux États-Unis, puisque s’y est constitué dans les années 1980-1990 (donc au-delà du champ de ce livre) l’un des points forts actuels du Crédit lyonnais.
Les deux dernières parties sont quelque peu diversifiées. Un thème classique est celui des rapports avec la puissance publique, bien jaugés : peut-être les études sur la souscription des bons du Trésor, sur l’Occupation et sur la crise des années 1930 auraient-elles pu figurer dans la partie sur les activités économiques ; et une étude systématique des rapports avec l’État, la Banque centrale, la Commission bancaire aurait-elle dû apparaître. Le contrôle de la banque n’est guère questionné, et elle peut donc s’intégrer sans problème dans la politique de cartellisation… En fait, plusieurs chapitres de ces deux parties portent sur l’image de marque du Crédit lyonnais, dans la presse (P. Eveno), à la Libération (A. Plessis et P. Verheyde) et enfin, par le biais d’un entretien avec des dirigeants de l’époque, pendant la crise du milieu des années 1970 – avec, comme apogée, le renvoi du président Bloch-Lainé par le nouveau président de la République.
Ainsi, « l’école française d’histoire bancaire » – lancée jadis par Jean Bouvier, Bertrand Gille et Maurice Lévy-Leboyer – a-t-elle trouvé là un magnifique champ d’étude, assumé par trois générations suivantes d’historiens. La thèse pionnière de Bouvier (datant du début des années 1960, mais rééditée récemment) a trouvé une digne suite ! Le président Jean Peyrelevade aura ainsi parachevé son action de soutien des recherches en histoire d’entreprise en contribuant à une meilleure connaissance de l’histoire de la « gouvernance » d’entreprise et des activités économiques d’une firme, sur la base d’un solide stock d’archives historiques.
Hubert Bonin
Bartoli Henry, Histoire de la pensée économique en Italie, Paris, Publications de la Sorbonne, coll. « Économie politique, sciences du management et de l’économie », 2003, 571 p., 27 €.
Ce travail constitue une heureuse synthèse de la pensée économique italienne à partir du 11e siècle jusqu’à nos jours. Il comble un vide important dans la bibliographie française. Cet ouvrage permet de connaître des auteurs qui, dans les histoires classiques de la pensée économique, ont été soit juste évoqués comme des auteurs mineurs, soit tout simplement ignorés. Tout au contraire, en s’intéressant à la pensée économique italienne, Henry Bartoli s’éloigne de cette approche qui, à l’instar de Mark Blaug et de Joseph Schumpeter, juge et classe les différents économistes à l’aune de la théorie économique standard dominante de nos jours. Bartoli met en revanche en évidence combien des approches différentes de l’économie sont possibles ; en particulier, en Italie, il est moins question de calcul mathématique abstrait que des implications de l’analyse théorique pour les politiques économiques.
La différence avec les histoires « classiques » de la pensée économique est particulièrement frappante lorsque l’auteur traite de l’illuminisme, du fascisme ou encore de la seconde moitié du 20e siècle. Ainsi, au 18e siècle, Beccaria, Verri et Galiani sont-ils discutés en mettant en évidence le lien entre les aspects les plus connus de leur pensée (respectivement, le rapport entre droit et économie, les approvisionnements en blé et la théorie de la monnaie) et d’autres moins connus mais tout aussi intéressants (analyse démographique, théorie des prix et de la valeur).
De même, l’époque fasciste est étudiée en développant, d’une part, les présupposés économiques des politiques de Mussolini et des autres dirigeants fascistes et, d’autre part, les innovations théoriques des théoriciens libéraux de l’époque. Bresciani Turroni, en particulier, avance une théorie de la monnaie et des cycles économiques qui est novatrice à l’échelle internationale et qui en fait l’un des principaux économistes italiens du 20e siècle. Henry Bartoli dégage d’autre part les analogies et les différences avec la théorie quantitative de Fischer d’une part, celle de Keynes d’autre part.
Finalement, la seconde moitié du 20e siècle, a priori la plus difficile à saisir du fait de la multiplicité des approches et du nombre de contributions, est aisément exposée et détaillée (suggestions de politique économique, théories libérale, keynésienne, néo-ricardienne et marxiste).
Un seul regret cependant : la circulation des idées économiques, en Europe ou entre l’Europe et les États-Unis, est à peine ébauchée. Si l’influence des économistes les plus connus sur les penseurs italiens est évoquée, le chemin inverse est plutôt ignoré. La question se pose alors de savoir si la pensée économique italienne est à reconsidérer seulement par son engagement social et son refus de l’hyperspécialisation ou si elle n’a pas expérimenté aussi des solutions épistémologiques et produit des outils théoriques intéressants.
Alessandro Stanziani
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