2004
Vingtième siècle
« Le siecle » (1944-2004)
Un exemple de sociabilité des élites
Anne Martin-Fugier
[*]
Les salons du 19e siècle ont disparu. Mais les « dîners », masculins et élitistes, ont parfois perduré, même si les cercles mondains et les clubs de réflexion civique ont fait bien plus qu’eux, au 20e siècle, pour relancer les sociabilités des élites. Ainsi, les « dîners » du Siècle, depuis la fin de 1944, rassemblent toujours, discrètement et efficacement, des hommes politiques, des entrepreneurs et des représentants des hautes sphères de la société civile et de la vie culturelle. Bien que déclinant, le Siècle joue encore un rôle certain.
The salons of the 19th century have disappeared. But the masculine and elitist dinners have gone on, even though the worldly circles and the civic clubs did much more than they did in the 20th century to promote the sociability of the elites. Thus, the « dinners » of the Siècle, since the end of 1944, still gather politicians, business people and representatives of the high spheres of civil and cultural society, discretely and efficiently. Albeit declining, the Siècle is still playing a certain role.
Les salons du 19e siècle ont évidemment disparu sous leur forme « proustienne ». Les dîners aussi ? Pas si sûr, nous dit Anne Martin-Fugier en décrivant, pour la première fois, l’aventure sexagénaire des convives du « Siècle ». Nos élites d’aujourd’hui, en fait, raffolent toujours des dîners, des cercles et des clubs.
Les élites du 19
e siècle avaient deux types de sociabilité : hommes et femmes fréquentaient les salons, tenus par des femmes ; les hommes se retrouvaient entre eux dans les cercles, les restaurants et les cafés
[1]. Les maîtresses de maison organisaient régulièrement chez elles des dîners dont certains sont restés célèbres, comme ceux de Mme Aubernon où elle dirigeait la conversation de manière autoritaire, en imposant les sujets et en rappelant à l’ordre à l’aide d’une sonnette les malheureux qui s’en écartaient ou excédaient leur temps de parole
[2]. Mais ce qu’on a appelé les « dîners » était une variante des cercles, il s’agissait de réunions périodiques entre hommes prenant la forme de repas, la plupart du temps au restaurant, parfois chez un membre du groupe, qui se sont multipliées à partir des années 1860 et qui ont constitué une convivialité à la mode sous la Troisième République.
Les dîners débutaient souvent de façon modeste, regroupant une poignée d’hommes qui avaient en commun des centres d’intérêt, à commencer par l’art et la littérature. Ainsi, le dîner Dentu ou dîner des Gens de Lettres, fondé en 1866 autour du baron Taylor, ami de Dumas et de Hugo qui avait été commissaire royal auprès du Théâtre Français en 1830, présidé ensuite par l’éditeur Édouard Dentu ; c’est également le cas du dîner mensuel au Café Riche des Impressionnistes, peintres, amateurs et critiques, à partir de 1877 ; et il en va de même du dîner des Cinq, d’abord appelé dîner Flaubert puis dîner des Auteurs sifflés, le plus restreint et le plus raffiné des cénacles littéraires, qui réunissait à partir de 1874 Edmond de Goncourt, Flaubert, Zola, Tourgueniev et Alphonse Daudet, dans divers restaurants puis chez Zola. Mais il était des « dîners » aux convives plus variés, où les hommes politiques et les hommes du monde côtoyaient les hommes de lettres et les artistes. Les dîners Magny ou Bixio sont restés célèbres
[3]. Le dîner Magny, fondé en 1862, comptait pour convives réguliers des écrivains et des journalistes, de Sainte-Beuve à Taine en passant par Théophile Gautier, mais aussi des scientifiques (le chimiste Marcellin Berthelot, le Dr Charles Robin, professeur d’histologie, Claude Bernard…) et des politiques (Gambetta, Agénor Bardoux, Rémusat, Paul Bert…). On y causait entre hommes. Et George Sand, seule femme invitée, aimait à retrouver Flaubert au Magny. Quant au dîner Bixio, fondé en 1856, c’était un véritable club dont les membres, admis par cooptation, lui restaient fidèles longtemps : Jules Claretie, critique au
Temps et administrateur du Théâtre Français, avait assisté à son premier dîner Bixio le 7 janvier 1881 et, lorsqu’il mourut, en 1913, il y était tellement attaché qu’il avait l’intention de publier un livre
[4] pour laisser une trace de ces réunions conviviales où il avait fréquenté le général de Galliffet, le duc d’Aumale, Ernest Meissonier, Jules Massenet, Alexandre Dumas Fils, Eugène Labiche, etc. En 1924, le doyen du dîner Bixio était Raymond Poincaré, élu en 1898.
Les salons aujourd’hui ont quasiment disparu. Ils ne correspondent plus à notre mode de vie ni de pensée : les femmes travaillent et n’ont plus le loisir ni le désir de se consacrer à la mise en scène sociale. Mais que sont devenus les dîners, cercles ou clubs, l’autre type de sociabilité des élites ? Certains ont fini par disparaître, comme le dîner Bixio qui s’était transformé en dîner (ou déjeuner) Weygand, puis en déjeuner des Vingt-quatre. Il s’est éteint vers 1980, avec la mort de son dernier président, Edmond Giscard d’Estaing. Gabriel de Broglie, qui en faisait partie dans les années 1970, se souvient : « L’association comportait vingt-quatre membres mais, au déjeuner mensuel, nous étions entre quinze et dix-huit. L’assistance était brillante, tous les convives aspiraient à entrer à l’Académie française ou à l’Académie des Sciences morales et politiques (Edmond Giscard d’Estaing était des Sciences morales) : Edgar Faure, Alain Peyrefitte, Maurice Rheims, Louis Leprince-Ringuet, Robert Mallet, le recteur de l’académie de Paris, l’ambassadeur François Seydoux, le peintre Chapelain-Midy, un savant, Dupont-Sommer, un géographe, Guillaume de Tarbes, collaborateur de Lyautey… Edmond Giscard d’Estaing distribuait les sujets de conversation et veillait à ce qu’il n’y ait pas de conversations particulières. Mais quand Edgar Faure était présent, personne ne pouvait parler de tout le repas. Et si Alain Peyrefitte se trouvait là aussi, ils se livraient à des joutes rhétoriques formidables, stimulantes
[5]. » D’autres cercles se sont créés, qui, l’heure étant à la mixité sinon à la parité, ne peuvent plus être exclusivement masculins. C’est le cas du Siècle, qui fêtera ses soixante ans en 2004 : un remarquable exemple de la sociabilité des élites contemporaines.
En 1944, avant même la fin de la guerre, certains hommes ont considéré qu’une des erreurs de l’avant-guerre avait été le cloisonnement à l’intérieur de la société politique et, plus encore, entre la société politique et la société civile. Opérer ce décloisonnement a été l’objet principal de la création du Siècle. Il s’agit, d’après les statuts, de « faire un pont entre des mondes qui s’ignorent trop en France (politiques, hauts fonctionnaires, journalistes, industriels, banquiers) ». Les fondateurs ont voulu créer un lieu de rencontre entre les hommes politiques, les hommes d’affaires et les autres composants de la société civile comme les intellectuels, l’Université, le monde de l’art, de la culture ou de la science.
À l’origine du Siècle, Georges Bérard-Quélin
[6]. Né en 1917 dans une famille de commerçants catholiques lyonnais, il est journaliste. En 1937, il a créé La Correspondance de la presse, une agence destinée à fournir des bulletins périodiques aux quotidiens et aux responsables de la politique et des affaires, interdite par les Allemands à la fin de 1942. Membre du parti radical-socialiste depuis 1936, il a participé à la fondation du mouvement Espoir de la France avec Gabriel Cudenet, vice-président du parti, Alof de Louvencourt, inspecteur des Finances, futur directeur du Bureau d’investissement en Afrique, Jean Mottin, conseiller d’État, qui allait présider la Société nationale des entreprises de presse et écrire une
Histoire politique de la presse, 1944-1949
[7], et Jacques Desmyttere, délégué général de l’Union des industries textiles de 1948 à 1974 et rapporteur général de la commission de la fiscalité du CNPF. Des hommes « décidés à étudier ensemble les problèmes de l’information et de la communication et les moyens à employer pour créer, après la guerre, une presse nouvelle et indépendante
[8] ».
En septembre 1944, Bérard-Quélin recrée son agence de presse sous le nom de Société générale de presse. Parallèlement, il fonde l’association Le Siècle avec la même motivation : « Satisfaire les besoins d’information spécifiques de ceux qui détiennent le pouvoir de décision au sein de l’État, dans le monde de l’économie et dans l’univers des médias
[9]. » Les statuts sont déposés le 7 mars 1945. Outre la volonté de combattre un retour aux crispations idéologiques de l’avant-guerre, l’association se donne pour but de « renforcer les chances de succès des jeunes en les faisant se connaître et s’épauler ». L’association s’appelle Le Siècle car il s’agit de recruter parmi les jeunes générations et seuls les gens nés après 1900 peuvent devenir membres actifs. En 1987, le Conseil adoptera même une limite d’âge, soixante-six ans révolus pour les membres, soixante-neuf pour les anciens membres du Conseil d’administration. Par ailleurs, en 1945 la durée de l’association avait été « limitée au présent siècle ». Le 7 juillet 1999, le Conseil d’administration a décidé de modifier cet article des statuts, qui stipule désormais : « Initialement limitée au 20
e siècle, la durée de l’association est étendue au 21
e siècle. » La première réunion du Siècle eut lieu le 18 août 1944, cité Vaneau, au domicile de Bérard-Quélin. Autour de ce dernier, six hommes et une femme. Celle-ci, Yvonne Dornès (1910-1994), alors directrice des services de SVP, fondera en 1956 la revue
Planning familial et sera administrateur de la Cinémathèque française. Pour les hommes, il y avait, en plus de Alof de Louvencourt, Jean Mottin, Jacques Desmyttere déjà cités plus haut, Georges Bouquet, qui allait devenir en 1946 PDG des sociétés d’assurances L’Aigle et Le Soleil, Raymond Dreux, polytechnicien, futur président de la Société commerciale d’affrètement et de combustible et Jean Peytel, avocat à la cour d’appel de Paris depuis 1935. Ils se choisissent un président, Alof de Louvencourt, qui le restera jusqu’en 1950.
Les fondateurs ont défini une formule qui, près de soixante ans plus tard, est toujours en vigueur : l’organisation d’un dîner mensuel et un processus de cooptation très soigneux, de manière à avoir une juste représentation des milieux professionnels et des sensibilités politiques, à l’exception des communistes qui, jusqu’en 1981, n’étaient pas invités. Le Siècle s’interdit de s’afficher sur la place publique en publiant un quelconque bulletin et de divulguer les conversations qui se tiennent au cours des dîners. Cette règle du secret des conversations explique – outre le peu de goût du club pour les extrêmes, l’extrême droite n’y a pas davantage sa place – l’exclusion des communistes, puisqu’un membre du parti se devait d’aller raconter au bureau ce qui s’était dit autour d’une table. Les extrêmes mis à part, toutes les nuances coexistent et on assiste au Siècle à des discussions amènes entre des hommes politiques de tendances parfois radicalement opposées. L’association ne se veut ni de gauche ni de droite mais essentiellement républicaine. Elle a le souci de servir la qualité du débat civique et de soutenir le système parlementaire. Misant sur le talent, elle se voit aussi comme « un tremplin pour des éléments brillants que la naissance ou le milieu ne prédisposent pas à se constituer un tissu de relations dans les antichambres du pouvoir
[10] ».
Il fut explicitement décidé d’attirer aux dîners une partie des élites dirigeantes de la Quatrième République. Le dîner inaugural, le 18 octobre 1944, réunissait quatorze convives. Lors du deuxième, le 10 avril 1945, on comptait vingt-deux convives, dont six invités, selon la règle qui exige que les impétrants soient conviés avant de devenir, éventuellement, membres de plein droit. Au nombre des nouveaux venus : Edgar Faure. Au troisième dîner, le 8 mai 1945, participaient vingt-quatre personnes dont neuf invités, parmi lesquels Lucie Faure, cofondatrice avec Robert Aron de la revue littéraire
La Nef. Les femmes, à l’origine, étaient donc admises. Le Conseil d’administration a décidé de les exclure le 19 février 1949. On ne sait pas exactement pour quelles raisons puisque le compte rendu de cette séance-là est perdu. Agnès Chauveau formule des hypothèses à propos de l’exclusion des femmes : peut-être le Conseil craignait-il que des membres ne demandent à venir en couple ? Sans doute craignait-il surtout les tensions survenant entre certains adhérents et des femmes recrutées pour leur forte personnalité mais prenant trop de place
[11]. Robert Badinter, en juin 1979, a démissionné parce que Le Siècle refusait de s’ouvrir aux femmes. Elles n’ont été réintégrées qu’en mai 1983, après trente-quatre ans de mise à l’écart. Parmi les premières invitées : Hélène Ahrweiller, recteur de l’académie de Paris, Michelle Cotta, président de la Haute autorité de la communication audiovisuelle, Lisette Mayret, président de la banque Hervet, Simone Rozès, avocat général à la Cour de justice des communautés européennes, Françoise Chandernagor, maître des requêtes au Conseil d’État et écrivain. À la fin du 20
e siècle, l’association comptait plus de soixante-dix femmes.
â—‹ Recrutement et dîners
On entre au Siècle par cooptation, selon une sélection sévère. C’est le Conseil d’administration, noyau dur de l’association, qui décide des candidatures et des admissions. Il comporte, à l’heure actuelle, douze membres, élus pour trois ans et rééligibles après une interruption de mandat d’un an. Ces membres sont élus par leurs pairs au cours d’un vote au scrutin secret après deux séries d’éliminatoires, de manière à rechercher un consensus. Coopter un administrateur prend trois séances, témoigne Gérard Worms qui a présidé le Conseil d’administration de 1999 à 2001 : « Ce n’est pas l’Académie française mais enfin, la procédure est lourde. Il suffit que l’un d’entre nous dise : “Vraiment, je ne crois pas que celui-là puisse siéger parmi nous” pour que nous suspendions l’examen d’un cas. » La présidence du Conseil est tournante, elle dure trois ans et n’est pas renouvelable. Le Conseil se réunit une fois par mois au domicile d’un de ses membres, pour un dîner suivi d’une séance de travail.
Le Conseil d’administration examine les candidatures. Personne ne se porte lui-même candidat. Il arrive que certains confient à des amis leur désir d’entrer au Siècle et que ces amis s’en fassent l’écho mais c’est tout. Tous les membres de l’association ont le droit de présenter quelqu’un à condition qu’ils trouvent un membre du Conseil pour soutenir leur proposition car une candidature doit être appuyée par deux parrains. Le Conseil demande volontiers à un représentant de chaque milieu de lui faire des suggestions : « Jacques Rigaud, même maintenant qu’il est membre honoraire, est sollicité pour proposer des gens de culture (Pierre Soulages, Jean Favier, Jean-Pierre Miquel, Maurice Le Roux, Michel Laclotte, Hugues Gall. Plus tard, Jacques Toja, François Billetdoux, Françoise Cachin, Pierre Rosenberg, Henri Loyrette, Yves Simon…). Tel haut magistrat sera prié de signaler des collègues qui aient une certaine liberté de parole. Aux généraux on demandera s’il y a, parmi les chefs d’État-major, quelqu’un qui soit vraiment intéressant. Étienne Lacour, le secrétaire général de l’association, en très bon connaisseur de la société politique et civile, propose souvent des noms. De jeunes parlementaires, par exemple. On fait parfois des oublis absurdes, on a invité Bernard Pivot il y a seulement trois ans, personne n’y avait pensé avant, c’est dommage. Le Conseil, précise encore Gérard Worms, veille à panacher hommes et femmes dont la carrière est déjà faite et ceux dont l’avenir paraît prometteur. L’un des critères de choix est une perspective de carrière solide, sans qu’on puisse jamais être sûr. Certains membres sont parfois tombés dans une trappe, qu’on a gardés quand même. Le vote du Conseil se fonde surtout sur la qualité de la personne
[12]. »
Son nom ayant été retenu, le nouveau venu est convié et attentivement observé lors d’un premier dîner. Si sa conduite est jugée conforme aux règles et à l’esprit de l’institution – ouverture intellectuelle, courtoisie, discrétion –, il est réinvité à plusieurs reprises. Ce n’est qu’à l’issue d’au moins un an de présence et d’au moins quatre dîners que le Conseil d’administration peut statuer sur une éventuelle admission comme membre actif. La décision doit être consensuelle. Jusqu’en 1973, un vote contre annulait quatre votes pour ; depuis la réforme des statuts, un vote contre n’annule plus que deux votes pour. Une fois admis, le nouveau membre doit s’acquitter d’une cotisation annuelle (huit cents francs en 2000 et la moitié seulement s’il a moins de quarante ans). C’est donc une procédure de cooptation extrêmement soignée, qui permet par ailleurs de radier des membres s’ils ne sont pas suffisamment assidus. Il faut en principe être présent à un dîner sur deux. Seules en sont dispensées les personnes dont on sait qu’elles sont souvent à l’étranger, comme Pascal Lamy, qui court le monde.
Le dîner mensuel eut d’abord lieu au Nouveau cercle, boulevard Saint-Germain, face au Palais Bourbon, et maintenant à l’Automobile Club, place de la Concorde. Au début, il se tenait le troisième mardi du mois ; passé en décembre 1976 au premier mercredi du mois, il est aujourd’hui fixé au quatrième mercredi. L’apéritif, servi entre 20 heures et 20 heures 45, est le moment clé durant lequel se nouent les conversations en aparté. C’est là, explique Jacques Rigaud, qu’il est possible de « faire l’économie de dix coups de fil ». Et Jacques Julliard d’ajouter que dans ce « grand forum bruissant […] s’échangent adresses, informations, services et amabilités » sans que jamais, selon une règle non écrite, les propos tenus puissent donner lieu à une exploitation extérieure
[13]. Le secret des conversations n’est pas statutaire mais il est respecté : on peut répéter en privé « Nicole Notat m’a dit hier… » ou « Denis Kessler répondant à un syndicaliste ou à un haut fonctionnaire a dit que… » mais c’est assez rare ; en principe, on reste discret sur ce qui se raconte.
L’organisation du dîner mensuel représente une semaine de travail pour Étienne Lacour, qui doit établir les plans de table. En raison de la croissance des effectifs, tous les membres (cinq cent quatre-vingt en 1999 et cent cinquante invités) ne peuvent être conviés à chacun des dîners, on a donc institué une rotation. Chaque dîner rassemble entre deux cent cinquante et trois cents personnes réparties par tables de sept ou huit, et Lacour s’arrange pour que chacun se trouve, de dîner en dîner, avec des convives différents. Étienne Lacour est également directeur de La Correspondance de la presse, qui rassemble, pour les besoins des journaux qui sont ses clients, des notices biographiques. C’est pourquoi l’annuaire du Siècle est toujours très à jour sur les fonctions des gens et, à chaque dîner, tous les convives reçoivent la liste des participants, avec leurs fonctions et leur itinéraire. Aux diplomates en poste à l’étranger, on envoie le planning en début d’année et ils sont invités à tous les dîners.
La table idéale réunit un dirigeant d’entreprise, un banquier, un haut fonctionnaire, un magistrat, un membre de cabinet ministériel, un politique, un journaliste et, dans le meilleur des cas, un artiste ou un acteur de la vie culturelle. La présidence des tables est confiée en priorité aux membres du Conseil actuel ou passé, qui connaissent la règle du jeu : « Essayer d’éviter les conversations de style café du commerce, où il n’y a pas de valeur ajoutée, et, à l’inverse, faire parler les gens du secteur qu’ils connaissent bien – s’il y a un grand médecin, le faire parler de la médecine française, etc.
[14] »
Gérard Worms, à qui Louis Schweitzer a succédé à la présidence du Conseil d’administration le 1er janvier 2002, en est l’un des plus anciens membres. Entré au Siècle à trente-six ans, en 1970, alors qu’il était au cabinet de Jacques Chaban-Delmas, il a été élu au Conseil dans les années 1977-1978. Puis, selon les statuts, il l’a quitté au bout de trois ans et a été réélu plus tard. Il dresse un bilan de l’orientation actuelle de l’association :
« La dernière fois qu’elle a pleinement joué son rôle d’origine, c’était en 1981 : les nouveaux gouvernants ou leurs parlementaires, partant d’une illusion très doctrinale sur ce qu’était le monde des affaires, se sont retrouvés à une table avec des présidents de sociétés privées et les conversations ont montré aux uns et aux autres que le dialogue était possible. L’interpénétration du monde politique, des affaires et de la fonction publique, qui était le souci des fondateurs, est maintenant assurée par de multiples biais, les ministres ont bien des occasions de rencontrer les présidents de Lafarge ou d’Alcatel. Le Siècle s’ouvre donc davantage à l’Église, à l’Armée, à la Magistrature, aux intellectuels, jusque-là sous-représentés.
Quand on regarde l’annuaire, la haute fonction publique, la société politique et le monde des affaires représentent 8/10e des membres, si bien que l’effort du Conseil, depuis deux ou trois ans, est de recruter dans d’autres milieux. Il faut hybrider davantage. Ce qui ne veut pas dire qu’on y arrive, d’ailleurs : j’ai écrit à Francis Huster, par exemple, il ne m’a pas répondu ; visiblement, ça ne l’intéresse pas. Il y a pourtant des gens du monde du spectacle comme Jean-Claude Casadesus qui viennent régulièrement. Le Siècle, prestigieux dans le milieu de la politique et des affaires, l’est beaucoup moins dans le milieu de l’art et de la culture. Je me rappelle avoir vu François Jacob, prix Nobel, élu d’enthousiasme il y a vingt-cinq ans, pour lui demander s’il accepterait de venir. Et il m’a répondu : “Pourquoi voulez-vous que j’aille rencontrer des gens comme ça ?” Peut-être ceux qui œuvrent dans l’art, la science et la culture, ont-ils peur que la conversation porte sur le cours du dollar ou sur la conjoncture. Alors qu’au contraire, je le vois avec certains scientifiques que j’ai pu convaincre de nous rejoindre, si le président de table fait bien son travail, il met la conversation sur leur spécialité et le sujet intéresse bien davantage nos collègues qu’un énième commentaire des sondages présidentiels.
Au fond, pourquoi les participants, qui sont tous beaucoup invités à dîner, viennent-ils ? Parce qu’ils savent qu’ils vont rencontrer des gens intéressants, discrets et divers, et que, à dix heures et demie, ils quitteront l’Automobile Club après avoir passé deux heures à entendre des choses qui en valaient la peine. C’est de l’information mutuelle, et de grande qualité, compte tenu de la qualité des membres. Voilà pourquoi la procédure d’admission doit être très soignée : s’il y a un ou deux convives qui font baisser l’intérêt de la discussion autour d’une table, en général les autres ne reviennent pas. Il faut aussi veiller à ce que ces rencontres ne servent pas à établir des contacts commerciaux. Par exemple, très longtemps, on n’a pas accueilli de chasseurs de tête. Après, on en a accepté un ou deux. Bérard-Quélin était aussi très réticent vis-à-vis des avocats d’affaires. Maintenant on en a quand même trois ou quatre mais ils s’abstiennent d’essayer de nouer des contacts commerciaux [15]. »
D’autres clubs témoignent de la vitalité des élites. Mais ils diffèrent du Siècle sur deux points : certains sont marqués politiquement, tous veulent produire et, la plupart du temps, publier leurs productions. Du côté de l’appartenance politique, citons, à gauche, le club des Jacobins, fondé en 1951 par Charles Hernu, qui regroupait des radicaux de trente ans impatients devant la tournure que prenait la Quatrième République. Les principaux se sont retrouvés, la décennie suivante, à la Convention des institutions républicaines qui fut à l’origine du courant mitterrandiste du parti socialiste. À gauche encore, le club Jean Moulin, fondé en mai-juin 1958 par d’anciens résistants afin de créer un réseau d’opposition au fascisme que le retour du général de Gaulle leur paraissait annoncer
[16]. Ils furent rejoints par des démocrates choqués par les atteintes aux droits de l’homme en Algérie. Une fois les accords d’Évian signés, le Club se lance dans la compétition politique à gauche mais tente, après 1968, de se replier sur des positions d’études et de recherches. Sans succès puisqu’il disparaît deux ans plus tard. À droite, signalons le club Perspectives et Réalités, né en 1966 sous l’égide de Valéry Giscard d’Estaing, le Club 89, créé en septembre 1981 par des responsables du RPR, et le club Concorde, fondé en 1998 par une poignée de personnes qui avaient travaillé pour Jacques Chirac en 1995. Le Club Jean-Moulin a publié treize livres au Seuil, dans une collection portant son nom (le premier,
L’État et le citoyen, paru en 1961, s’est vendu à vingt mille exemplaires) ; le Club 89, au cours de ses douze premières années d’existence, avait déjà publié quinze livres dont la plupart étaient issus des travaux des commissions qu’il réunissait chaque mois
[17] ; quant au club Concorde, de 1998 à 2002, il avait fait paraître une dizaine de plaquettes.
D’autres clubs ou groupes de réflexion, moins marqués politiquement, et créés, comme Le Siècle, pour faire se côtoyer des responsables venant d’horizons différents, se réunissent eux aussi avec pour objectif de produire une réflexion écrite sur un sujet donné. Gérard Worms cite le cas du Centre d’études secteur public secteur privé (CEPP), fondé il y a trente-cinq ans environ, qui organise chaque année à l’abbaye de Royaumont une session de travail de trente-six heures, avec une vingtaine de jeunes cadres de haut niveau du secteur public, principalement de l’Administration, et le même nombre venant du secteur privé, c’est-à-dire des entreprises. Ils ont pour mission, avec quelques personnalités venues plancher sur le sujet choisi, de rédiger un rapport « faisant entendre un point de vue un peu éclairé ». On a traité ainsi du dialogue social, de la réforme de l’État, de la pauvreté, de la justice, de l’éducation. Ayant fait partie des premières promotions, Gérard Worms, comme tous les anciens, participe au choix des nouveaux invités et du thème de la session future.
La Fondation Saint-Simon cherchait à encourager les contacts entre chercheurs en sciences sociales et acteurs de la vie économique ou sociale dans le but de « formuler des projets visant à une meilleure intelligence des sociétés contemporaines
[18] ». Née en 1982, dirigée par François Furet et Roger Fauroux, qui fut président de Saint-Gobain-Pont-à-Mousson, assistés d’un trésorier, Alain Minc, et d’un secrétaire général, Pierre Rosanvallon, elle tenait « à la fois du club anglo-saxon et de l’organisme de recherche
[19] ». Composée de soixante-dix à quatre-vingt membres, elle réunissait des dirigeants d’entreprise, des banquiers, des universitaires et des gens de médias, de gauche comme de droite : Jean Peyrelevade, Antoine Riboud, Gilbert Trigano, Michel Albert, Jean-Claude Casanova, Jacques Julliard, Emmanuel Le Roy Ladurie, Luc Ferry, Jacques Rigaud, Serge July, Jean Boissonnat, Anne Sinclair, entre autres. Elle organisait des conférences régulières avec des personnalités, de Robert Badinter à Mgr Lustiger, suscitait des commissions de travail sur des sujets d’actualité, de l’Europe centrale à l’immigration. Elle programmait chaque année des séminaires payants, ouverts aux profanes, animés par des intellectuels, de Marcel Gauchet à Gilles Lipovetsky, sur des questions qui agitent la pensée contemporaine, comme la France et sa justice ou les nouvelles technologies. Enfin elle éditait ses travaux :
La Fin de l’école républicaine, Histoire intellectuelle du libéralisme en dix leçons, La Question syndicale, etc. La Fondation Saint-Simon a cessé de fonctionner à plein rendement après la mort de François Furet en 1997. Au nombre des clubs qui, au-delà de la sociabilité, cherchent à produire des réflexions écrites, citons encore l’Institut Montaigne, créé en 2001 par Claude Bébéar pour faire face au déficit de réflexion des politiques. L’Institut a déjà publié plusieurs rapports sur les enseignements supérieur et secondaire, la démocratie détournée, la tolérance zéro, l’homme et le climat. En mai 2002 est paru chez Odile Jacob
Le Courage de réformer, rédigé par une vingtaine d’universitaires, chefs d’entreprises et diplômés de grandes écoles venus de tous horizons.
Les clubs de sociabilité et de réflexion ont proliféré depuis une trentaine d’années. Ils correspondent à un besoin de comprendre un monde qui s’est élargi et d’analyser une information devenue planétaire. Le mouvement associatif s’est développé autour de toutes les questions « de société » comme l’environnement, l’exclusion, la pauvreté. Dans ce contexte austère, Le Siècle a une originalité certaine : « Il ne produit rien et même s’interdit de produire quelque chose. Il n’a pas d’idée directrice autre que de décloisonner la société. Le Siècle n’est pas un endroit où se forgent la politique du pays ou l’orientation du monde des affaires, c’est de la sociabilité pure
[20]. » Agnès Chauveau fait remarquer que Le Siècle tient du salon ou de la société savante « dans la mesure où ses membres cherchent à créer un espace de conversation policée entre élites
[21] ». Certes la politique ne se fait pas au Siècle, mais l’association, par sa composition, prouve les étroites imbrications qui s’organisent dans les réseaux du pouvoir, comme le disait
L’Express en mars 1988 : « Imaginer Le Siècle comme une “loge” toute puissante serait faire preuve de naïveté ou de fantaisie romanesque. Mais n’y voir qu’un dîner mondain serait ignorer que la capitale est faite de réseaux, de codes non écrits, de relations personnelles, qui transcendent les frontières trop simples de l’univers politique. Et témoignent de l’homogénéité de l’élite française
[22]. » Le Siècle peut changer les destins individuels : ainsi Jacques Rigaud est-il convaincu que, sans sa rencontre, dans le cadre du Siècle, avec Pierre Moussa, il n’aurait pas quitté le secteur public et ne serait pas devenu président de RTL.
Le Siècle est parfois dénoncé comme le symbole de la collusion entre les élites. Récemment encore, Jacques Julliard écrivait : « Le plus difficile dans la France d’aujourd’hui n’est pas la redistribution des revenus : c’est la redistribution du pouvoir. Quand les privilégiés de droite et les privilégiés de gauche ne sont séparés que par leurs opinions, dites-vous bien que du point de vue social, les opinions, c’est peu et les privilèges, c’est beaucoup. Si vous ne me croyez pas, allez faire un tour au Siècle, ce club qui symbolise à lui seul la solidarité de tous les privilégiés, toutes opinions, toutes professions confondues, contre le reste des Français. Vous verrez, ou plutôt non : vous ne verrez rien car on ne vous laissera pas entrer
[23]. » Jean-Noël Jeanneney, membre du Siècle depuis vingt ans, tout en sachant ce qu’on peut reprocher à cette sociabilité, en souligne l’aspect positif : « C’est l’
establishment pour ceux qui le dénigrent, mais c’est aussi un endroit de vraie convivialité. Moi, j’y vais avec beaucoup de plaisir parce qu’on sort de son petit univers à soi. Même si on connaît beaucoup de monde
[24]… » Quant à Alain Minc, tout en trouvant l’assemblée du Siècle « chaleureuse, sympathique et intelligente », tout en reconnaissant qu’elle a évolué avec l’arrivée de femmes et d’étrangers, il reproche pourtant au Siècle d’être décalé, d’avoir quinze ans de retard sur la réalité sociale d’une France plus ouverte, plus multiculturelle : « Des Beurs ? Aucun. Des saltimbanques ? Guère. Des représentants de l’univers sportif ? Inconcevable. Des émanations du monde associatif ? Peu. Des Verts ? Y pensez-vous ? Des patrons d’ONG ? Une maigre pincée
[25]. » Et de se demander si les élites jouent encore leur rôle, qui consistait à digérer les contestataires en les intégrant.
François Nourissier, lui, raconte avec humour son expérience au Siècle : « Je suis un des rares démissionnaires. On m’a proposé d’entrer, j’avais pour parrains Jacques Rigaud et Simon Nora. J’ai fréquenté les dîners pendant environ trois ans et puis tout d’un coup j’ai pris conscience que je m’ennuyais. De plus, devenant un peu sourd, avec le bruit des conversations, je n’entendais pas mes voisins de table. J’ai donc démissionné. Tout le monde avait été très gentil avec moi mais je n’ai le souvenir que d’un seul dîner intéressant. Il y avait quelque chose de tendu dans l’air, c’était une journée de manifestations ou un lendemain d’élection, et, pour une fois, j’ai eu l’impression d’entendre des propos que je n’aurais pas entendus ailleurs. Mais une fois en trois ans ! Vous savez, c’est comme les critiques dramatiques qui disent : – J’ai quand même vu trois bons spectacles cette année. Et on leur demande : – Vous êtes allés combien de fois au théâtre ? – Oh, cinq fois par semaine
[26]. »
â–¡
[1]
Anne Martin-Fugier, « Les cercles, clubs et salons »,
in Vincent Duclert et Christophe Prochasson (dir.),
Dictionnaire critique de la République, Paris, Flammarion, 2002, p. 475-480.
[2]
Victor du Bled,
La Société française depuis cent ans, t. 2,
Mme Aubernon et ses amis, Paris, Bloud et Gay, 1923 ; Abel Hermant,
Souvenirs de la vie mondaine, Paris, Plon, 1935 ; Gabriel Hanotaux,
Mon Temps, t. 2,
La IIIe République, Gambetta et Jules Ferry, Paris, Plon, 1938 ; Jacques-Émile Blanche,
La pêche aux souvenirs, Paris, Flammarion, 1949 ; Paul Reboux,
Mes Mémoires, Paris, Éditions Haussmann, 1956 ; Paul Morand,
1900, Paris, Flammarion, 1958.
[3]
Anne Martin-Fugier,
Les salons de la IIIe République.
Art, littérature, politique, Paris, Perrin, 2003, chapitre 7.
[4]
C’est son fils qui publia le livre projeté, Jules Claretie,
Souvenirs du dîner Bixio, Paris, Bibliothèque Charpentier, Eugène Fasquelle éditeur, 1924.
[5]
Entretien du 18 avril 2002.
[6]
Georges Bérard-Quélin est mort en 1990.
[7]
Paris, Bilans hebdomadaires, 1949.
[8]
Le Siècle, p. 7. Brochure commandée par le conseil d’administration de l’association à l’historienne Agnès Chauveau à l’occasion du passage au nouveau siècle, le 31 décembre 2000.
[9]
Ibid., p. 9.
[12]
Entretien du 10 avril 2002.
[13]
Jacques Julliard, « Le Siècle »,
in Jacques Julliard et Michel Winock (dir.),
Dictionnaire des intellectuels français, Paris, Le Seuil, 1996, p. 1059.
[14]
Gérard Worms, 10 avril 2002.
[15]
En Alsace existe un équivalent du Siècle parisien, le Cercle de l’an III. Lancé en 1990 et toujours présidé par Jean Weber, inspecteur des Finances, ancien banquier, il donne une fois par mois un dîner qui réunit politiques, journalistes, syndicalistes, responsables associatifs du Rhin supérieur (Alsace mais aussi Suisse et Allemagne). Dans l’annuaire remis aux membres apparaît le conseil suivant : « Il faut parler de son métier, pas de son carnet de commandes ! » (
Le Point, 22 mars 2002).
[16]
Claire Andrieu, « Club Jean-Moulin »,
in Jacques Julliard et Michel Winock (dir.),
Dictionnaire des intellectuels français,
op. cit., p. 273-274, et
Pour l’amour de la République. Le club Jean-Moulin (1958-1970), Paris, Fayard, 2002.
[17]
Claire Andrieu, « Club 89 »,
in Dictionnaire des intellectuels français, op. cit., p. 274-275.
[18]
Rémi Rieffel, « Fondation Saint-Simon »,
in Dictionnaire des intellectuels français,
op. cit., p. 495.
[20]
Gérard Worms, entretien du 10 avril 2002.
[21]
Le Siècle,
op. cit., p. 13.
[22]
Olivier Jay, « Un dîner dans le Siècle »,
L’Express, 25-31 mars 1988.
[23]
Jacques Julliard, « Salauds de pauvres ? »,
Le Nouvel Observateur, 2-8 mai 2002.
[24]
Entretien du 17 avril 2002.
[25]
Alain Minc,
Le Fracas du monde. Journal de l’année 2001, Paris, Le Seuil, 2002, p. 259-260.
[26]
Entretien du 1
er mai 2002.
[*]
Docteur ès lettres, historienne de la vie sociale et culturelle française aux 19e et 20e siècles, Anne Martin-Fugier
vient de publier Les salons de la III
e République. Art, littérature, politique
(Perrin, 2003).