Vingtième Siècle. Revue d'histoire
Presses de Sc. Po.

I.S.B.N.2724629736
210 pages

p. 31 à 36
doi: en cours

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no 81 2004/1

2004 Vingtième siècle

Les cultures politiques françaises au miroir du 21 avril 2002

Serge Berstein  [*]
Les résultats de l’élection présidentielle de 2002 ont confirmé les mutations observées depuis deux décennies dans le paysage politique français. Les grandes cultures politiques qui s’affrontaient et se partageaient traditionnellement l’électorat ont cessé de constituer des références pertinentes pour analyser la vie politique française. Les Français ne se reconnaissent plus en elles, comme en témoignent les résultats du premier tour. Au-delà des causes conjoncturelles liées aux périodes de cohabitation, des causes structurelles ont convaincu les Français qu’il fallait chercher ailleurs des visions du monde en adéquation avec leurs expériences quotidiennes. Cependant, le second tour de l’élection présidentielle a montré aussi, qu’au-delà des nouvelles divisions, les Français se retrouvaient toujours autour d’un consensus minimal en portant le plus républicain des candidats au pouvoir avec une très confortable avance. The 2002 presidential election results confirmed the changes observed over the last two decades in the French political landscape. The major political cultures that had fought with each other and traditionally shared the voters lost their relevance to analyze French political life. French people no longer recognize themselves in them as the results of the first round showed. Outside of the causes linked to the moment, like cohabitation, there were structural causes that convinced the French to seek elsewhere world visions corresponding to their daily experiences. However, the second round also showed that beyond the new divisions, French people still found themselves linked by a minimal consensus by carrying the most republican of the candidates to power with a very comfortable advance.
Revenant sur les résultats de l’élection présidentielle du 21 avril 2002, Serge Berstein propose une lecture de l’événement dans la longue durée de la Cinquième République. Le diagnostic est sans appel sur les cultures politiques françaises traditionnelles.
Pour l’historien qui observe sur la durée les évolutions et les adaptations des grandes cultures traditionnelles qui, depuis le 19e siècle, structurent le comportement politique des Français [1], l’événement du 21 avril 2002 confirme et amplifie les analyses déjà faites sur les mutations qui les affectent depuis environ deux décennies [2]. Ces analyses peuvent être regroupées autour de trois constatations majeures : un épuisement des grandes cultures politiques historiques ; la nostalgie de la disparition des systèmes globaux d’explication du monde que proposaient les cultures politiques ; enfin, sur les ruines de celles-ci, le repli sur une culture consensuelle minimale et des aspirations sectorielles.
 
â—‹ Un épuisement confirmé
 
 
La seconde moitié du 20e siècle a vu l’affrontement des deux grandes cultures politiques de gauche, nourries et inspirées pour l’essentiel par le marxisme, le communisme et le socialisme d’une part et, d’autre part, de cultures politiques de droite dont la principale a été le gaullisme, satellisant avec plus ou moins d’efficacité selon les moments la culture politique de la droite libérale. Cet affrontement a été celui de deux grands projets de société, composites par leurs constituants, mais proposant aux Français, à chaque scrutin, un choix tranché entre deux visions du monde antithétiques. De ce fait, celles-ci étaient doublement mobilisatrices pour l’opinion publique. En premier lieu par adhésion au projet proposé par chacune d’entre elles, celui d’une société démocratique organisée autour d’un État tenant en mains, au nom de la collectivité nationale, les leviers de commande de l’économie et assurant le bien-être social en répartissant les fruits de la croissance en fonction de critères de justice sociale dans un cas, celui d’une société libérale, mais contrôlée par la puissance publique assurant la prospérité nationale par l’efficacité de sa gestion dans le cadre de l’économie de marché de l’autre. Mais ces grands projets de société étaient non moins mobilisateurs par la crainte qu’inspirait chacun d’entre eux à ses adversaires, celle d’un glissement vers le totalitarisme en cas de victoire des cultures politiques socialisantes et de la menace d’une bureaucratisation de la société étouffant dans l’œuf l’esprit d’initiative et d’entreprise, celle d’un autoritarisme politique rejetant toute critique, accompagné d’un alignement sur les volontés du capitalisme et sacrifiant les acquis sociaux à l’avantage des marges bénéficiaires des grandes sociétés dans le cas contraire. Ce combat front contre front a structuré la vie politique française durant la Cinquième République, de 1958 au milieu des années 1980, et est clairement apparu durant cette période comme le clivage majeur et l’enjeu fondamental de tous les scrutins.
Or, le 21 avril 2002 permet de constater une évidence, déjà perceptible dans tous les scrutins nationaux antérieurs depuis 1986 : les deux grandes familles de cultures politiques cessent de mobiliser les Français qui ne se reconnaissent plus en elles. À preuve, les chiffres croissants d’abstention, y compris dans la consultation majeure qu’est l’élection présidentielle (environ 28 % le 21 avril 2002) et le fait que, depuis la victoire socialiste de 1981, le résultat d’aucun scrutin n’est déterminé par l’adhésion massive des Français à un projet politique, mais par la défaite de l’équipe sortante, désavouée par l’électorat.
Les chiffres du 21 avril confirment cet épuisement des grandes cultures politiques : Jacques Chirac, candidat d’un néo-gaullisme d’ailleurs très dégradé et de ses alliés de la droite libérale et centriste, rassemble moins de 20 % des suffrages, chiffre d’une faiblesse record pour un président sortant, cependant que Lionel Jospin qui achève un mandat de cinq ans comme Premier ministre réunit à peine plus de 16 % des voix autour de la culture du socialisme démocratique. Quant à Robert Hue, ses 3,39 % témoignent de la marginalisation qui paraît désormais sans retour de la culture politique communiste.
Cet essoufflement des grandes cultures politiques traditionnelles du second 20e siècle a, bien entendu, des causes spécifiques pour chacune d’entre elles qui ont comme point commun l’inadaptation de leur vision du monde aux réalités du 21e siècle et l’impossibilité dans laquelle elles se trouvent d’en formuler une qui soit acceptable pour l’opinion.
 
â—‹ Des réponses inadaptées sur le fond
 
 
Bien qu’on puisse discuter à perte de vue sur l’explication d’une situation inédite en France depuis deux siècles, qui voit l’opinion demeurer insensible aux charmes des grands projets idéologiques qui, traditionnellement, structurent les comportements politiques des Français, il semble difficile d’échapper au constat de causes à la fois structurelles et conjoncturelles témoignant d’une modification en profondeur des conditions de la vie politique et rendant assez vaines les lamentations sur le repli individualiste des Français, les déplorations sur le fossé séparant l’élite de la masse (à quelle époque de l’histoire la France d’« en haut » a-t-elle été à l’image de celle d’« en bas » ?) ou les exhortations sur les thérapeutiques à appliquer pour rendre aux Français l’esprit citoyen.
Les causes structurelles de la perte d’audience des grandes cultures politiques tiennent au fait qu’elles ont été élaborées dans un contexte historique dont la validité est aujourd’hui remise en cause, ce qui les rend inaptes à répondre avec pertinence aux problèmes de la France actuelle. Fondé sur la thématique nationaliste de l’exaltation de la « grandeur » de la France comme but et de l’État fort assumé par le Président de la République comme moyen d’y parvenir, le gaullisme est en discordance d’une part avec une situation qui voit la nation happée par l’engrenage de la construction européenne et de la mondialisation et, d’autre part, avec l’acceptation de la cohabitation et l’exigence d’une présidence modeste qui remettent en cause la présidence impériale fondée par Charles de Gaulle [3]. C’est d’ailleurs la prise de conscience de cet écart qui conduit les chiraquiens du RPR, dans les dernières années du 20e siècle, à cesser d’invoquer l’héritage gaullien, à renoncer au pèlerinage de Colombey et à se fondre dans un vaste rassemblement des droites, l’Union pour un mouvement populaire (UMP).
Du côté de la gauche, l’écart entre une culture politique communiste organisée autour d’un ouvriérisme archaïque par rapport à l’évolution de la société qui, à l’époque de la croissance exponentielle de la classe moyenne salariée, fait du prolétaire en casquette, mineur, cheminot ou métallurgiste, le moteur de l’histoire, a sans doute joué autant que la découverte des pratiques politiques et de la réalité sociale des pays du bloc communiste dans le déclin irrépressible du « parti de la classe ouvrière » [4].
En revanche, le socialisme démocratique, se proposant comme une solution médiane entre un communisme bureaucratique et une social-démocratie acceptant le capitalisme, est apparu en 1981 comme susceptible de proposer une alternative crédible à un système capitaliste incapable d’assurer le plein-emploi et de ramener la France aux rivages enchanteurs de la croissance. De ce point de vue, l’échec de l’expérience, marquée par le retour progressif entre 1982 et 1984 vers une vision orthodoxe de l’économie classique pèse lourd dans le destin du socialisme. En reconnaissant implicitement que le volontarisme étatiste ne saurait se substituer aux lois du marché, les gouvernements Mauroy et Fabius ne procèdent pas seulement à un infléchissement majeur des intentions proclamées en 1981, ils renoncent en fait à ce qui a constitué depuis le 19e siècle l’identité profonde du socialisme. À partir de là, le socialisme est entré dans une crise d’autant plus profonde qu’il n’y a pas eu de Bad-Godesberg à la française et que le parti socialiste n’accepta jamais de proclamer publiquement une mutation qui faisait de lui, dans la réalité, un mouvement réformiste, de caractère social-démocrate. Aussi les expériences gouvernementales socialistes se sont-elles soldées par des déceptions qui se terminèrent en désastres électoraux, en 1988-1993 comme en 1997-2002, tant était considérable l’écart entre l’attente des électeurs, encouragée par les silences et les ambiguïtés des dirigeants socialistes et une politique réelle, d’autant plus décevante pour les électeurs que les gouvernants étaient soumis à la surenchère d’alliés (communistes ou « gauche plurielle ») pour qui tout était possible [5].
 
â—‹ L’épreuve de la cohabitation
 
 
À ces causes structurelles, s’ajoutent pour expliquer le déclin des grandes cultures politiques des raisons conjoncturelles qui ne sont pas sans rapport avec celles que nous venons d’évoquer. Depuis 1981, chaque scrutin a donné lieu à une alternance entre la gauche et la droite qui ont dû, tour à tour, confronter leurs projets aux réalités et permis aux Français de prendre la mesure de l’écart séparant les uns et les autres. Mais à ce phénomène d’alternance, somme toute classique en démocratie, qui laisse subsister l’espoir que l’opposition d’aujourd’hui saura trouver, si elle revient au pouvoir, les solutions que la majorité du moment est impuissante à mettre en œuvre, s’est ajouté le phénomène beaucoup plus pervers de la cohabitation. Non que les trois cohabitations successives que la France a connues en 1986-1988, 1993-1995 et 1997-2002 soient chargées de tous les péchés que ceux qui les ont pratiquées leur ont subitement découverts à la veille des élections de 2002 – en somme, elles n’ont en rien empêché les gouvernements de gouverner. Mais en associant au pouvoir les grandes forces politiques de droite et de gauche, elles ont démontré que les cultures politiques dont elles étaient porteuses étaient moins antagonistes les unes des autres qu’elles ne l’affirmaient. Elles les ont également compromises dans une usure du pouvoir qui n’a épargné aucune d’entre elles.
Le résultat est spectaculaire : moins de 40 % des votants se sont reconnus le 21 avril 2002 dans les cultures politiques qui dominaient la France depuis près d’un demi-siècle. Pour autant, cet effondrement laisse subsister dans l’opinion un vide dont il est intéressant de voir comment il a été comblé.
 
â—‹ La nostalgie des grands systèmes d’explication
 
 
La perte de crédibilité des grandes cultures politiques historiques a pour effet de déconcerter une partie relativement importante de l’opinion qui trouvait en elles une clé de lecture commode du monde et de la société et permettait de répondre avec une rassurante certitude à toutes les questions posées par le présent. Aussi se traduit-elle par le sentiment d’un manque qui conduit aussi bien au rejet du politique et à l’abstention qu’à la recherche éperdue de nouvelles cultures politiques de substitution parmi celles qui, n’ayant pas donné lieu à des expériences de pouvoir, ne sauraient être englobées dans le discrédit qui frappe celles qui ont gouverné.
Globalement, cette nostalgie se traduit par un vote aux extrêmes dont bénéficient tant l’extrême droite que l’extrême gauche. On alléguera, avec raison, qu’une bonne part des électeurs de l’une et de l’autre n’ont donné à leur vote qu’une signification protestataire beaucoup trop sommaire pour que celui-ci soit analysé en termes de culture politique qui implique une plus grande complexité des motivations. Et il est vrai que les sondages post-électoraux révèlent que 65 % des électeurs d’Arlette Laguiller, 59 % de ceux de Jean-Marie Le Pen, 58 % de ceux d’Olivier Besancenot et 53 % de ceux de Noël Mamère ne souhaitaient pas l’élection du candidat pour lequel ils ont voté [6]. Sans négliger l’importance de ce « vote inutile » délibéré, il reste qu’entre le tiers et la moitié des électeurs qui ont porté leurs suffrages sur l’extrême droite et l’extrême gauche l’ont fait en pleine conscience du choix opéré et que ce constat mérite réflexion. Même s’il revêt un caractère partiellement protestataire, le fait de conférer un rôle tribunitien à Jean-Marie Le Pen, Olivier Besancenot ou Arlette Laguiller relève d’un comportement plus complexe que l’abstention pure et simple.
À gauche où les cultures politiques nourries ou dérivées du marxisme ont longtemps constitué la grille de lecture privilégiée du monde, la recherche d’une culture politique de substitution explique aussi bien le succès des idées de Pierre Bourdieu chez les intellectuels qui y retrouvent l’image quelque peu manichéenne d’un monde affronté dans un combat sans merci entre dominants et dominés (même si les données économiques n’y sont plus nécessairement premières) que la percée inattendue des candidats trotskystes dans la masse de l’électorat. Il est peu douteux en effet que les 10 % d’électeurs qui ont voté pour Arlette Laguiller, Olivier Besancenot ou Daniel Gluckstein se sont moins prononcés pour des formations marginales, peu connues et groupusculaires, que pour marquer leur nostalgie des temps où la lutte des classes promettait aux prolétaires un avenir radieux dont quelques échos se retrouvaient dans les discours des candidats trotskystes.
À droite, les orphelins d’un nationalisme gaulliste, affadi par les cohabitations à répétition, rendu sans objet par l’adhésion à la construction européenne et en cours de fusion dans la droite modérée trouvent un refuge dans la culture politique du nationalisme fermé et exclusif du Front national de Jean-Marie Le Pen. Là encore les sondages ont, de longue date, révélé la perméabilité de l’électorat RPR aux thèmes défendus par le Front national, en particulier en matière d’immigration et de réflexe sécuritaire [7]. Il est peu douteux qu’une partie de l’érosion électorale de Jacques Chirac le 21 avril 2002 rend compte de la poussée de l’extrême droite qui, si on ajoute aux suffrages de Jean-Marie Le Pen ceux du Mouvement national républicain de Bruno Mégret, fait pratiquement jeu égal avec Jacques Chirac.
Sans doute ne saurait-on analyser cette poussée des extrêmes comme la preuve d’un processus de succession par celles-ci des cultures politiques traditionnelles en voie d’essoufflement, mais bien plutôt comme le témoignage de la désintégration du système des cultures politiques françaises et d’un changement de comportement de l’électeur qui manifeste son rejet par le réflexe sommaire d’un acte politique antipolitique. La nostalgie de l’effacement des grandes cultures politiques explicatives du monde conduit ainsi à pratiquer une forme de politique du pire.
Pour autant, peut-on discerner dans le paysage des cultures politiques françaises l’émergence de structures de remplacement qui permettraient de diagnostiquer une recomposition en cours ? La réponse semble plutôt négative.
 
â—‹ Un consensus républicain minimal
 
 
Sur les ruines des grandes cultures politiques qui ont si longtemps structuré les comportements politiques des Français et qui n’ont pas, tant s’en faut, totalement disparu, peut-on voir surgir de nouvelles visions du monde et de la société fournissant des clés de lecture adaptées au 21e siècle ? Le seul élément discernable en ce domaine est la perception d’une culture consensuelle minimale qui rassemble, au-delà des clivages partisans, une très large partie de l’opinion publique française. Mise en évidence et renforcée par les cohabitations successives, il s’agit de la culture républicaine telle qu’elle renaît au cours des années 1980 et qui n’a que de lointains rapports avec la culture républicaine militante et mobilisatrice du début du 20e siècle [8]. Par différence avec les cultures politiques traditionnelles, il s’agit moins en effet de l’expression du système propre à chacune des grandes familles politiques traduisant leur projet de société que d’une culture de repli majoritairement partagée par l’opinion française et qui traduit un ensemble de valeurs et de vues consensuelles. Ses composantes constituent une sorte de tranchée permettant au civisme de résister à la désidéologisation des comportements politiques, au repli sur l’individualisme, à la tentation de l’abstention. Fondée sur l’acceptation globale du système institutionnel de la Cinquième République, la défense des droits de l’homme en France et dans le monde [9], la solidarité comme clé de voûte des rapports sociaux, l’acceptation de la loi du marché corrigée par le contrôle de la puissance publique, le refus de la dilution de l’État devant les effets d’une mondialisation sans contrôle, elle a été mise en pratique, à la satisfaction apparente de l’opinion publique lors des périodes de cohabitation.
Du même coup, et pour la première fois sans doute dans l’histoire française depuis la Révolution, il paraît pertinent d’évoquer à son propos une culture politique nationale, comme le Royaume-Uni ou les États-Unis en possèdent depuis plusieurs siècles autour de leurs institutions et des valeurs fondamentales qui les inspirent, alors qu’il n’était possible en France que de constater l’affrontement de subcultures partisanes profondément antagonistes [10]. On voit d’ailleurs clairement se manifester cette culture républicaine consensuelle au second tour de l’élection présidentielle de 2002 avec les 82,5 % de voix qui se sont portées sur Jacques Chirac par rejet du nationalisme d’exclusion de Jean-Marie Le Pen.
Face à cette culture consensuelle minimale, on ne trouve que des revendications sectorielles et limitées, traduisant sans doute les aspirations d’une fraction de l’opinion, mais dont on ne voit guère qu’il soit possible de les mettre en corrélation les unes avec les autres, sauf à créer des êtres de raison, pour discerner de nouvelles cultures politiques en voie de gestation. Ainsi en va-t-il des courants écologistes, des mouvements régionalistes, des revendications féministes, de celles des homosexuels, voire des exigences des chasseurs à chasser quand bon leur semble… Sans vouloir mettre sur le même plan ces diverses aspirations, force est de constater qu’on est tout au plus en présence de nouveaux enjeux sectoriels de société au sein desquels les forces politiques peuvent puiser des éléments de programme, mais que ces agrégats inconstitués de positions partielles ne constituent pas, du moins à l’heure actuelle, un tout cohérent et structuré dont l’ensemble traduit une véritable vision du monde comme c’était le cas des cultures politiques.
Il semble qu’on puisse en conclure que l’élection présidentielle de 2002 marque ainsi l’achèvement d’un cycle en matière d’histoire des cultures politiques en France. À l’ère de la domination de visions antagonistes du monde et de la société, affrontées dans un combat sans merci et sans compromis acceptable, qui a marqué l’histoire des 19e et 20e siècles paraît avoir succédé, comme dans la plupart des pays de démocratie libérale, une culture politique nationale consensuelle, situant le débat démocratique non entre des projets de société opposés mais entre des propositions de gestion différentes d’une société dont ni les fondements ni les structures ne sont remis en cause. Une fin de l’exception politique française en quelque sorte.
â–¡
 
NOTES
 
[1] Sur la notion de culture politique et l’inscription de celle-ci dans l’histoire, cf. Serge Berstein (dir.), Les cultures politiques en France, Paris, Le Seuil, 1999. Pour une approche de l’évolution des cultures politiques dans les dernières décennies cf. le numéro spécial « La culture politique en France depuis de Gaulle », Serge Berstein, Jean-Pierre Rioux et Jean-François Sirinelli (dir.), Vingtième siècle, Revue d’histoire, 44, octobre-décembre 1994.
[2] Le présent article est le développement des idées avancées par l’auteur lors du colloque organisé, le 25 avril 2003, à Sciences Po, par le CEVIPOF, « Le 21 avril un an après. Que nous ont appris les élections françaises de 2002 ? » Que les responsables de l’organisation de cette journée d’étude soient remerciés de l’aimable autorisation donnée à la publication de ce texte.
[3] Serge Berstein, Histoire du gaullisme, Paris, Perrin, 2001.
[4] Stéphane Courtois et Marc Lazar, Histoire du parti communiste français, Paris, PUF, 2000 et Marc Lazar, Le communisme, une passion française, Paris, Perrin, 2003.
[5] Alain Bergounioux et Gérard Grunberg, Le long remords du pouvoir. Le parti socialiste français 1905-1992, Paris, Fayard, 1992.
[6] Jérôme Jaffré, « La crise de la politique française un an après », Le Monde, 23 avril 2003.
[7] SOFRES, Opinion publique 1984 et Opinion publique 1985.
[8] Serge Berstein, « Le retour de la culture républicaine », Vingtième siècle, Revue d’histoire, 44, octobre-dé-cembre 1994.
[9] Étienne Schweisguth, « Déclin et recomposition des cultures politiques », in Serge Berstein (dir.), Les cultures politiques en France, op. cit.
[10] Serge Berstein, « Nature et fonction des cultures politiques », in Serge Berstein (dir.), Les cultures politiques en France, op. cit.
[*] Professeur à Sciences Po, Serge Berstein est membre de notre comité de rédaction depuis la fondation de la revue. Parmi ses nombreuses publications citons, L’Histoire du Gaullisme (Paris, Perrin, 2001) et, sous sa direction, Les cultures politiques en France (Paris, Le Seuil, 1999), ainsi qu’Un siècle de radicalisme (en co-direction avec Marcel Ruby, Villeneuve-d’Ascq, Septentrion, 2003).
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[6]
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[7]
SOFRES, Opinion publique 1984 et Opinion publique 1985. Suite de la note...
[8]
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Étienne Schweisguth, « Déclin et recomposition des cultures...
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