2004
Vingtième siècle
Dossier : Révolution urbaine et mondialisation
Dossier Révolution urbaine et mondialisation
Cynthia Ghorra-Gobin
Les discours sur la présente phase de la mondialisation indissociable de la diffusion des technologies de communication et d’information et de la baisse des coûts des transports de marchandises mettent en évidence la dynamique des réseaux économiques dits globaux, tout en insistant sur leur ancrage dans un système de villes et métropoles. L’expression ville globale désigne les villes qui comme New York, disposent d’une ingénierie financière puissante en mesure d’assurer le commandement de ces réseaux. Quant au terme métropolisation il décrit plus précisément le processus de l’étalement urbain englobant désormais dans une seule entité, ville, banlieues et périphéries, parallèlement à l’instauration d’un marché du travail fonctionnant désormais à cette même échelle. On parle ainsi d’aire urbaine, de région urbaine ou encore d’urban sprawl
. Les chercheurs travaillant sur les États-Unis distinguent parmi les pôles périphériques ceux où les emplois sont regroupés (Edge Cities
) de ceux où la densité de bureaux est faible (Edgeless cities
). En abordant la thématique de la nouvelle donne urbaine, la majorité des géographes (américains et français) ont privilégié l’analyse de la réorganisation des entreprises à l’heure de l’économie post-fordiste tout en se limitant principalement aux villes situées dans les pays du Nord
[1]
. Quelques-uns ont mis l’accent sur le caractère transnational de la dynamique des flux pour signifier les changements du rôle de l’État et des organismes internationaux, mais peu d’entre eux abordent de manière explicite la dimension politique des mutations de l’urbain en vue de sa reconceptualisation. Aussi ce dossier veut-il mettre en perspective cette thématique à partir d’études de cas inscrits dans des contextes ou aires culturels différents. Il prolonge la réflexion des historiens sur la ville (Vingtième Siècle
, 64, octobre-décembre 1999) avec des analyses centrées sur l’époque contemporaine.
Les auteurs de ce dossier partagent l’hypothèse d’une révolution urbaine en cours et analysent le processus de la métropolisation (les effets de la mondialisation au niveau local) à partir des dimensions territoriale, économique et sociale tout en s’attachant à rendre compte de leurs impacts dans le champ politique. L’idée d’une révolution urbaine est retenue sous deux acceptions : d’une part la généralisation du fait urbain au niveau de la planète et d’autre part un sérieux changement d’échelle du fait urbain qui s’étend désormais sans aucune notion de limites. Dans la première acception, on parle d’un monde de villes à la suite des chercheurs des Nations Unies qui, lors de la conférence Habitat II (City Summit) en 1996, ont affirmé que la moitié de la population planétaire était urbaine et que l’on s’aventurait vers un 21e siècle urbain. Un récent rapport précise que trois milliards de personnes vivent désormais dans des villes et que le monde compte 19 villes de plus de 10 millions de personnes, 22 villes entre 5 et 10 millions, 370 villes entre 1 et 5 millions et 433 villes entre un demi-million et un million
[2]
. Les villes du monde industrialisé sont progressivement déclassées au profit de celles des pays émergents. Entre 1980 et 2000, Lagos (Nigeria), Dhaka (Bangladesh), Tianjin (Chine), Hyderabad (Inde) et Lahore (Pakistan) ont rejoint la liste des trente premières villes du monde et en 2010 Lagos a de fortes chances de devenir la troisième ville au monde, après Tokyo et Mumbay (nouveau nom donné à Bombay en Inde). À cette échéance, des villes comme Milan, Essen et Londres risquent de ne plus faire partie de la liste des trente premières villes pendant que New York, Osaka et Paris se retrouveront en fin de liste. La moyenne du taux d’urbanisation mondial se situe aujourd’hui à 0,8 % par an : il est de l’ordre de 1,6 % pour les pays africains contre 0,3 % pour les anciens pays industrialisés. Cette dimension démographique, bien qu’extrêmement importante, est ici peu étudiée au profit de la dimension politique de l’extension spatiale de l’urbain.
La ville change d’échelle dans le processus de métropolisation. Elle ne se limite plus à une commune ou une municipalité mais en englobe plusieurs. La sphère économique, loin de n’intéresser que la ville centre, concerne également les territoires limitrophes ainsi que les franges urbaines, campagnes ou environnement naturel. Le local, qui pendant longtemps fut assujetti au national, est à présent contraint de gérer des flux transnationaux. D’où la question centrale qui traverse l’ensemble des textes concernant l’East Rand à Johannesburgh, Brasilia, le littoral béninois, Lille et les villes américaines : la métropolisation économique n’exige-t-elle pas à terme une métropolisation administrative ainsi qu’une véritable représentation politique à l’échelle de la région urbaine ?
Les pays sous-industrialisés d’Afrique subsaharienne connaissent eux aussi ce processus de recomposition des espaces urbains, comme le décrivent Élisabeth Dorier-Apprill et Étienne Domingo qui étudient l’émergence d’une vaste région littorale métropolisée sur le littoral béninois. Leur article pose la question de l’adéquation des découpages communaux pour la gestion de cet espace littoral, tout en mettant en évidence la confrontation de plusieurs modèles d’administration territoriale (décentralisation, intercommunalité, gouvernance, interventionnisme) d’État dans un contexte marqué par une transition politique et économique et placé sous haute influence internationale. En effet, le Bénin, après avoir préparé sa décentralisation, est en train de démocratiser sa vie locale : les premières élections municipales libres s’y sont déroulées le 2 décembre 2002.
Philippe Gervais-Lambony à partir de la région urbaine de Johannesburg, observe une métropolisation politico-administrative imposée par le gouvernement central depuis le milieu des années 1990. Est-ce une conséquence de la mondialisation et de la métropolisation économique, ou bien est-ce un choix politique et économique qui répond plus à des intérêts locaux ? Les deux sans doute répond-il, en raison de l’ambiguïté d’une situation nationale dans laquelle métropolisation et fin de l’apartheid coïncident. Son analyse démontre que les processus de fragmentation socio-spatiale de l’organisme urbain ne sont pas efficacement contrecarrés par la métro-polisation politique qui sert surtout à la mise en place d’une politique néo-libérale de privatisation et de décentralisation. Elle exprime quelques doutes à l’égard de la métropolisation politique pour sa pertinence à régler la question de l’équité entre les multiples territoires de la région urbaine.
La question de la métropolisation se pose également avec acuité dans des régions ayant subi les effets de la désindustrialisation liée à la délocalisation et souffrant d’un sérieux taux de chômage. À Lille, comme le souligne Béatrice Giblin-Delvallet, l’État est intervenu dans les années 1980, pour créer deux équipements majeurs, le réseau TGV nord et le quartier Euralille qui lui permettent désormais de jouer le rôle d’une Eurométropole. L’auteur souligne également les efforts majeurs des principaux élus locaux pour mieux coordonner leurs initiatives dans le domaine de l’aménagement afin de promouvoir la métropole.
Cynthia Ghorra-Gobin, qui se penche sur le contexte des États-Unis, évoque d’abord les principales métaphores utilisées par les chercheurs américains (spatial mismatch et reverse commuting) pour rendre compte des enjeux de la différenciation spatiale liée à la métropolisation. Des entretiens menés auprès de responsables locaux au sujet de la réforme de l’aide sociale soulignent combien la répartition spatiale des emplois sur l’ensemble du territoire de la région pose problème. De nombreux emplois, en outre peu qualifiés, sont difficilement accessibles pour les habitants d’inner-cities qui ne disposent pas d’une voiture. Prévoir des mesures pour réguler l’implantation des entreprises est difficilement envisageable en dehors de l’invention d’une métropolisation politique faisant suite à une métropolisation économique.
La métropolisation concerne les villes d’Amérique latine, y compris la ville planifiée de Brasilia. Comme l’indique Hervé Théry, la capitale du Brésil, qui avait été construite entre 1956 et 1960 pour n’être qu’un centre politique, compte à présent 2 millions d’habitants et se présente comme une métropole complexe. La ville est en train de changer d’échelle : elle englobe des périphéries situées à l’extérieur du District fédéral. La métropole qui en résulte présente un territoire fragmenté non pas tant en termes administratifs qu’en termes d’opposition entre des quartiers riches et des quartiers pauvres. D’où l’interrogation sur la gestion politique liée notamment au processus de différenciation spatiale.
À partir de cinq études de cas ancrées dans des régions relevant des pays du Nord comme du Sud et toutes concernées par la mondialisation de l’économie, ce dossier pose la question de la validité d’une métropolisation politique, soit de l’invention d’une vie politique à l’échelle de l’aire urbaine faisant suite à la métropolisation économique.
Enfin, comme il est de coutume dans cette revue, un historien, Thierry Dutour, spécialiste de l’étude de la ville médiévale, fait une analyse qui rappelle des enjeux de très longue durée.
[1]
Le numéro 21 (2002) de la revue
Autrepart intitulé « Gérer la ville : entre global et local », Élisabeth Dorier-Apprill et Sylvie Jaglin (dir.), ainsi que l’ouvrage collectif, Françoise Dureau
et al. (dir.),
Métropoles en mouvement. Une comparaison internationale, Paris, Economica-IRD, 2000, échappent bien entendu à cette remarque critique.
[2]
The State of the world’s cities 2001, rapport du Bureau des établissements humains des Nations Unies (Nairobi).