2004
Vingtième siècle
Les limites de la brutalisation
Tuer sur le front occidental, 1914-1918
Antoine Prost
[*]
Le succès actuel des notions de « brutalisation » des sociétés et de « banalisation » de la violence extrême, introduites par George Mosse, oblige à réexaminer dans leurs spécificités les formes des combats sur chacun des fronts de la première guerre mondiale. Ce devoir d’histoire est d’autant plus impérieux que, de l’idée d’une « brutalisation » collective, on est passé, de façon plus ou moins raisonnée et argumentée, à celle d’un « ensauvagement » individuel. L’article propose de relire les témoignages accessibles d’anciens combattants du front de l’Ouest, en tenant compte à la fois de l’impossibilité d’établir avec précision la proportion de ceux qui se sont trouvés consciemment en situation de tuer, de la variété de circonstances produite par la transformation de la guerre de mouvement en une guerre industrielle, où le premier rôle revient à l’artillerie, du caractère irréductiblement individuel du rapport à l’acte de tuer, enfin du sentiment immédiat de culpabilité que cet acte a pu faire éprouver à ceux qui l’ont commis. Une conclusion au moins paraît s’imposer : la libération de pulsions meurtrières n’a pu concerner, dans cette guerre et sur ce front, qu’une petite minorité.
The present success of the notions of « brutalization » of societies and « banalization » of extreme violence introduced by George Mosse makes it necessary to reexamine the specific types of fighting on each of the fronts of World War 1. This historical necessity is even more essential because of the passage from the idea of a collective « brutalization » to one, more or less well thought out and argued, of an individual « wildishness ». The article revisits the available accounts of veterans from the Western front, taking into account the impossibility of establishing precisely the proportion of those who found themselves consciously in a position to kill, the variety of circumstances produced by the transformation of the war of movement to an industrial war, in which the main role fell to the artillery, the irreducibly individual character of the relationship to the act of killing, and lastly, of the immediate feeling of guilt that this act led those who committed it to feel. At least one conclusion is clear : the liberation of murderous drives only concerned, in this war and on this front, a small minority.
Une tradition, une légende, peuvent en faire naître d’autres qui leur soient contraires. Les historiens de la Grande Guerre ont appris à compter avec cet effet de mémoire. Si nul ne songe plus à réhabiliter les chantres de l’héroïsme, les critiques ne manquent pas, en revanche, à l’adresse d’un Jean Norton Cru, ancien combattant sur le front français, qui s’est montré également sévère envers ceux que leur pacifisme incitait à ne décrire la guerre que comme une rixe entre hommes soi-disant civilisés, devenus ou redevenus soudain ivres de carnage et de sang. Tout bien pesé, Antoine Prost nous rappelle que l’idée d’une banalisation de la violence extrême, dans cette guerre et sur ce front, ne doit pas se surimposer à ce que les sources dont il dispose dévoilent à l’historien des réalités du combat.
« J’espère bien que je ne les ai pas tués », dit-il en levant les bras au ciel tandis que son visage s’empourprait. Maurice Genevoix témoignait des horreurs de la guerre presque tranquillement devant la caméra depuis douze minutes, et brusquement, l’émotion le submergeait. C’est que je venais de lui demander de raconter comment il avait tué deux Allemands en septembre 1914, dans la forêt de Vaux-Marie
[1]. La question n’était pas innocente ; ce souvenir l’a hanté ; après trois lignes rapides dans la première édition de
Sous Verdun, il l’a censuré, puis rétabli avec une note expliquant ses hésitations, puis repris ultérieurement et de façon plus complète dans des ouvrages moins connus
[2]. Je n’avais pourtant pas imaginé que le rappel de cet épisode provoquerait un tel choc. Genevoix se ressaisit et il le raconta dans les termes mêmes où il l’avait écrit. Quand il eut terminé, je subis les reproches véhéments de sa femme, car il relevait d’un infarctus. « Vous voulez le tuer », me dit-elle. Après avoir écouté l’enregistrement, il en autorisa la diffusion : cela aussi faisait partie de son témoignage.
Cette anecdote nous introduit au cœur d’un débat très contemporain sur la guerre comme brutalisation. Le concept a été avancé par George Mosse dans un cadre plus complexe
[3]. Le titre anglais de son livre,
Fallen Soldiers. Reshaping the Memory of the World Wars, visait la façon dont les sociétés ont modelé la mort de masse pour la rendre moins inacceptable. La brutalisation n’occupait qu’un chapitre, même si Mosse lui accordait une importance décisive pour l’après-guerre. Le sous-titre de la traduction française, dix ans plus tard,
La brutalisation des sociétés européennes, atteste le déplacement des problématiques.
C’est qu’à la brutalisation de la société, analysée par George Mosse, est venu s’ajouter ce qu’on peut appeler la brutalisation des individus. Joanna Bourke a focalisé l’attention sur l’acte de tuer, le plaisir même de tuer, pour reprendre le titre de son premier chapitre aux connotations érotiques. John Horne et Alan Kramer ont montré que les soldats allemands, habités par la peur des francs-tireurs, n’avaient pas hésité à exécuter sommairement 6 500 civils, y compris des femmes et des enfants, lors de l’invasion de la Belgique neutre. Enfin Omer Bartov a analysé la violence déployée sur le front de l’Est par la Wehrmacht en 1941-1944
[4]. Ces exemples rejaillissent sur les poilus de 1914. La guerre est apprentissage du meurtre, éducation à la violence : n’ont-ils pas, eux aussi, subi cette brutalisation ? Ils ont été des tueurs, et non pas seulement des victimes. Pour Stéphane Audoin-Rouzeau et Annette Becker il y a là une face cachée, mais cependant essentielle de la guerre, que les témoins auraient tue par pudeur, d’autant plus que le pacifisme de l’entre-deux-guerres la rendait choquante
[5]. Il convient donc de redécouvrir, à côté de la mort subie, la mort donnée.
La brutalisation des sociétés et celle des individus sont évidemment liées : celle-ci est la condition même de celle-là. Mais que dire de la brutalisation des combattants, si l’on postule au départ qu’ils en ont caché le cœur ? L’histoire est connaissance par traces. L’imagination joue certes un rôle important, voire essentiel, dans sa compréhension et son écriture, mais on ne saurait pour autant s’en remettre à elle. Si nous ne voulons pas inventer un récit à partir d’impressions que nous jugerions plausibles – selon quels critères ? – nous n’avons d’autre voie que de rechercher les témoignages de combattants qui disent avoir tué et de les analyser sans perdre de vue le poids possible des silences. Or la différence est massive entre les innombrables témoignages sur la mort subie, les bombardements qui écrasent les tranchées, disloquent, enterrent, massacrent, et les rares témoignages sur la mort donnée, le coup de fusil ajusté sur l’adversaire, ou le nettoyage de la tranchée conquise. Un tel écart s’explique-t-il par l’autocensure des témoins ? Ou s’agit-il de deux expériences très inégalement partagées ? Combien de soldats ont-ils effectivement tué, ou été en situation de tuer un adversaire ?
Très peu, répond Norton Cru, l’un des rares à se poser la question parce qu’elle lui est posée par des récits qu’il juge hautement fictifs. Parlant à la première personne, au nom de son expérience, il affirme que tuer fut rare. Il a vu mourir bien des camarades, mais il est sûr de n’avoir jamais vu tuer un homme :
« Je n’ai jamais vu un soldat accomplissant le geste qui tuait un homme que je voyais mourir. Sans doute, d’autres témoins ont vu cela, mais s’ils sont sincères ils avoueront que la chose est infiniment plus rare que les récits traditionnels l’ont fait croire. Pour tout dire, à la guerre, le meurtre est une exception, et bien peu des anciens combattants furent des meurtriers. C’est le mensonge littéraire qui fait dire aux pacifistes : “Cette vague qui nous rend cruels, qui fait de nous des bandits de grand chemin, des meurtriers” [6]. »
D’autres témoins suggèrent, par la généralité de leur propos, que tuer fut une expérience beaucoup plus commune. Comme j’ai mis en circulation, il y a trente ans, un témoignage en ce sens qui suscite depuis peu un intérêt à mon avis insuffisamment critique, on me pardonnera d’y revenir ici.
« La guerre a fait de nous, non seulement des cadavres, des impotents, des aveugles. Elle a aussi, au milieu de belles actions de sacrifice et d’abnégation, réveillé en nous et parfois porté au paroxysme, d’antiques instincts de cruauté et de barbarie. Il m’est arrivé – et c’est ici que se place mon aveu – à moi qui n’ai jamais appliqué un coup de poing à quiconque, à moi qui ai horreur du désordre et de la brutalité, de prendre plaisir à tuer. Lorsque, au cours d’un coup de main, nous rampions vers l’ennemi, la grenade au poing, le couteau entre les dents comme des escarpes, la peur nous tenait aux entrailles, et cependant une force inéluctable nous poussait en avant. Surprendre l’ennemi dans sa tranchée, sauter sur lui, jouir de l’effarement de l’homme qui ne croit pas au diable et qui pourtant le voit tout à coup tomber sur ses épaules ! Cette minute barbare, cette minute atroce avait pour nous une saveur unique, un attrait morbide [7] […]. »
L’homme qui parle est un directeur d’école, grand invalide à qui l’on remet la rosette de la Légion d’honneur devant ses élèves, des parents, des anciens élèves et des notables. Circonstance exceptionnelle, qu’il met à profit pour développer un argumentaire pacifiste, ce qui lui vaut d’être publié par le magazine de l’Union Fédérale qui n’a pas coutume de souligner les manifestations honorifiques, pourtant fréquentes dans le monde combattant. S’il est un cas où l’historien doit se méfier des effets de la culture pacifiste de l’entre-deux-guerres sur le témoignage combattant et résister à sa « dictature », c’est bien celui-ci : on est en 1936, notre témoin appartient à un milieu profondément pacifiste ; il ne fait pas mystère de ses convictions mais les affiche au contraire d’autant plus ouvertement que la situation lui confère une légitimité supplémentaire. N’en a-t-il pas « rajouté », comme on dit familièrement, pour rendre son plaidoyer plus frappant ? Certes, il s’affirme sincère, et son « aveu qui [lui] en coûte » convainc, au premier abord. Un soupçon s’insinue cependant, quand on rapproche ce texte du prix Goncourt de l’année précédente, Capitaine Conan, de Roger Vercel, où le héros raconte ainsi l’assaut :
« Tu savais que tu les possédais d’avance… Tu jouissais tiens ! Et puis tu te décidais ! Ton coup de sifflet, ça dressait d’un coup cinquante types qui tombaient dans la tranchée comme le tonnerre de Dieu !…. Tu ne peux pas te figurer les têtes que t’y voyais, dans la tranchée, des gueules de types qui ne croient pas au diable et qui le voient ! Ah ! ça te payait de tout ce que t’avais roté [8] !… »
Alors, mise en forme littéraire d’une expérience personnelle authentique ou recours à la fiction pour renforcer un argumentaire pacifiste ? Aucun argument ne permet de trancher. Mais ce texte appelle plusieurs remarques. Il invite d’abord à la plus grande prudence en matière de brutalisation. À la supposer réelle, l’expérience évoquée n’a pas fait de cet instituteur une brute : quoi de plus pacifique que sa carrière ? Ensuite, ce texte renvoie au livre de Vercel qui est assurément un roman, situé dans une lointaine Bulgarie et construit autour de trois types d’officiers : l’officier d’active, aristocrate et cavalier, le réserviste et le chef de bande, Conan. Si on l’utilise comme témoignage, fût-ce indirectement, il faut le prendre dans sa globalité. Conan fait certes l’éloge de sa bande de tueurs qui se livrent à des crimes de droit commun envers les civils, mais leur mise en scène s’accompagne de l’affirmation de leur marginalité : « C’est le couteau qui a gagné la guerre, pas le canon ! Un poilu qui tiendrait contre un train blindé lâchera à la seule idée que des types s’amènent avec un lingue… On est peut-être trois mille, pas plus, à s’en être servi, sur tous les fronts. C’est ces trois mille-là les vainqueurs, les vrais. » Inversement, à la question de Conan : « Où as-tu tué ton premier, toi ? », l’officier de réserve réagit ainsi : « Sa question me rend tout à coup sensible un bonheur dont je ne me doutais point : j’en ai peut-être tué, mais je ne le saurai jamais
[9]. » Loin d’être la règle, le tueur semble l’exception.
Même le quantitativiste le plus convaincu doit ici renoncer à toute précision. Les approximations sont déjà précaires. Raisonner, comme Frédéric Rousseau, à partir des statistiques de blessés
[10], fournit une indication sans emporter la conviction : les combats à l’arme blanche font des morts et non des blessés. Aucune étude ne donne de chiffres pour la première guerre mondiale, mais un colonel américain, Marshall, s’est posé la question pendant la seconde et, pour y répondre, il a mené des interviews collectives auprès de 400 compagnies d’infanterie engagées dans le Pacifique et en Europe
[11]. Sa conclusion est étonnante, et elle stupéfie d’ailleurs les officiers américains : pas plus de 15 % des hommes ont effectivement tiré sur des positions ou des personnels ennemis, alors que 80 % au moins en avaient la possibilité. En intégrant au calcul les morts et blessés qui ont pu tirer, le chiffre ne dépasse pas 20 ou 25 %, même dans une compagnie « agressive ». Marshall ne met pourtant pas la barre très haut : il suffit d’avoir tiré au moins une fois ou deux, et même pas sur une cible précise, d’avoir lancé une grenade approximativement sur l’ennemi ou utilisé une arme quelconque pour être compté comme tireur. Or il n’en trouve que trente-six dans l’ensemble d’un bataillon qui a résisté toute une nuit à plusieurs assauts japonais à l’arme blanche. Dans une unité d’élite aux faits d’armes célèbres, il compte au grand maximum 25 à 30 % de tireurs. À Omaha Beach, le 6 juin 1944, dans les cinq compagnies qui ont effectivement combattu, en moyenne un homme sur cinq a tiré.
Ainsi, pendant la seconde guerre mondiale, les soldats qui ont tué au sens de Norton Cru, et pas seulement fait usage de leur arme, c’est-à-dire ceux qui ont vu ou touché celui qu’ils ont abattu sont la minorité. La comparaison conduit logiquement à penser que la violence meurtrière a été encore plus rare dans la guerre de 1914-1918, où les bombardements d’artillerie ont joué un rôle central et causé la grande majorité des pertes. Comme Joanna Bourke traite simultanément cette guerre, celle de 1939-1945 et la guerre du Vietnam, son livre donne l’impression d’une continuité sanglante : la violence beaucoup plus grande de la guerre américano-japonaise et de la guerre du Vietnam rejaillit sur la Grande Guerre par mise en perspective, alors que la distance ethnique et culturelle entre adversaires était beaucoup plus forte dans ces deux guerres qu’en 1914-1918, et les techniques très différentes. En fait, quand on prête attention aux sources que Joanna Bourke indique toujours, la différence est évidente : ni en nombre, ni en intensité, les témoignages de la Grande Guerre n’atteignent le niveau de violence des deux autres. Elle nous montre, à côté de soldats qui brûlent de tuer des Allemands mais ne connaissent pas encore le front, ou y arrivent, d’autres témoins qui disent leur joie indicible, leur exultation, leur satisfaction d’avoir tué. Ainsi Henry de Man, qui commandait un mortier de tranchée :
« Un jour… j’assurai un coup au but sur un campement ennemi, je vis les corps ou les fragments de corps sauter en l’air et j’entendis les cris désespérés des blessés ou des fuyards. Je dois m’avouer à moi-même que ce fut un des moments les plus heureux de ma vie. […] Que sont les satisfactions de la recherche scientifique, d’une activité publique réussie, de l’autorité, de l’amour, comparées à cette minute extatique où vous voyez comment votre tête, vos nerfs, votre soin de la machine à tuer vous a donné à vous ce pouvoir d’enlever la vie à ceux qui s’efforcent de vous l’enlever. Si j’obéissais à mes instincts animaux, j’entreprendrais ce jour même un voyage de dix-mille milles si je pouvais ainsi avoir le plaisir de quelque chose d’analogue à un coup au but et revivre l’extase de ces secondes voluptueuses (the rapture of those voluptuous seconds)
[12]
. »
On a d’autres témoignages du plaisir de tuer
[13]. J’ai cité, dans ma thèse, celui envoyé à Roger Boutefeu par un professeur de lycée qui raconte avoir tiré sur un soldat allemand dont la silhouette a disparu, et qui ne sait s’il l’a touché ou non :
« Je n’ai pas éprouvé la moindre émotion ni le moindre scrupule moral à tirer sur un homme, et sur un homme qui ne me faisait aucun mal. Nous étions là pour tuer du Boche. Lui ne m’aurait peut-être pas raté à la première occasion favorable. C’était la guerre. On nous avait donné un fusil, c’était pour nous en servir. J’ai tiré sur lui comme j’aurais tiré sur un lapin. Et, dois-je l’avouer ? J’ai eu autant de plaisir à voir disparaître mon Boche qu’à voir un lapin en pleine course rouler sur lui-même après le coup de fusil [14]. »
Au total, ces témoignages représentent pourtant peu de chose. On peut soutenir qu’une censure intime a dissuadé les combattants de livrer cette face de leur expérience ; inversement, on peut aussi, avec Joanna Bourke, noter le risque d’exagération qui pendant la guerre amenait certains à répondre avec vantardise à la question récurrente : « Combien d’Allemands avez-vous tué ? » Assurément, des combattants ont tué face à face des ennemis qu’ils voyaient. Certains y ont même trouvé du plaisir. Ils sont une toute petite minorité, mais une approche globale ne permet pas d’affiner l’analyse. Pour aller plus loin, il faut s’interroger sur les circonstances et sur les personnalités.
La première limite à la brutalisation tient à la nature même d’une guerre industrielle où l’artillerie joue un rôle déterminant. Si la grande majorité des soldats du front occidental n’ont pas tué au sens de Norton Cru, c’est d’abord que les occasions de le faire n’étaient pas si fréquentes. Négligeons les circonstances inopinées, faites de surprise et de peur, comme celle que raconte Genevoix, où le soldat est confronté à l’ennemi alors qu’il ne s’y attendait pas, et dans des conditions pour lesquelles il n’a pas de réponse prévue ; il a le sentiment que c’est « lui ou moi » ; le premier qui tirera sauvera sa peau. Pour l’essentiel, il existe deux situations où l’on tue, sur ce front, pendant cette guerre. Elles diffèrent à la fois par la distance qui sépare les adversaires et donc les armes utilisées, et par les sentiments éprouvés.
La première est le face à face à distance, de tranchée à tranchée. Les guetteurs veillent au créneau et tirent au fusil sur l’ennemi qui se silhouette imprudemment dans la tranchée d’en face. Le tireur ne sait pas toujours s’il a atteint sa cible, ni s’il a tué celui qu’il visait. Au premier coup de fusil, l’ennemi qui s’était découvert se couche, ou il tombe s’il est blessé. Le climat est généralement calme ; pas d’excitation, pas de tumulte : il faut prendre le temps d’ajuster son tir. Il n’est pas rare que le tireur exprime sa satisfaction quand il a réussi un « carton ». À ce type de situation, on peut joindre les cas voisins de mitrailleurs, voire de serveurs de mortier, comme Henry de Man.
La seconde circonstance est l’assaut, la prise de la tranchée adverse, ou le moment qui suit l’explosion d’une mine. La distance est bien moindre, mais le danger est imminent. On ne voit pas toujours l’adversaire : on lui « balance » des grenades depuis le trou d’obus ou le boyau où l’on s’abrite. C’est « une guerre d’apaches » pour Anatole Castex : « C’est écœurant de voir cela. On se guette comme on guette un lapin à l’affût. On se fait sauter, on se tue sans se voir. On se lance des bombes, des torpilles, on est à quarante mètres et on ne se voit pas. Nous sommes devenus des bandits
[15]. » Cela conduit au combat rapproché, où l’on voit dans les yeux celui qu’on tue. L’arme est alors le revolver, ou le couteau, plus que la baïonnette
[16]. Le climat est ici très différent. Ernst Jünger se complaît à rappeler ces moments intenses, évoquant :
« Une rage insensée, qui cherche à tout prix un objet sur lequel s’assouvir et qui se croit au but. Toute cette horrible préparation qui aveugle l’esprit et le transporte à un état d’ivresse exaspérée explique seule la folie, le mépris absolu de la mort et la rage qui aboutissent finalement au corps à corps, l’ultime et le plus terrible épisode du combat [17]. »
Blaise Cendrars a tenté de rendre la surexcitation du combat dans son récit très bref, souvent cité, « J’ai tué », en enchaînant des phrases courtes, haletantes :
« Et voilà qu’aujourd’hui j’ai le couteau à la main. L’eustache de Bonnot. “Vive l’humanité ?” Je palpe une froide vérité sommée d’une lame tranchante. J’ai raison. Mon jeune passé sportif saura suffire. Me voici les nerfs tendus, les muscles bandés, prêt à bondir dans la réalité. J’ai bravé la torpille, le canon, les mines, le feu, les gaz, les mitrailleuses, toute la machinerie anonyme, démoniaque, systématique, aveugle. Je vais braver l’homme. Mon semblable. Un singe. Œil pour œil, dent pour dent. À nous deux maintenant. À coup de poing, à coup de couteau. Sans merci. Je saute sur mon antagoniste. La tête est presque décollée. J’ai tué le Boche. J’étais plus vif et plus rapide que lui. Plus direct. J’ai frappé le premier. J’ai le sens de la réalité, moi, poète. J’ai agi. J’ai tué. Comme celui qui veut vivre [18]. »
Cendrars est réputé pour son imagination romanesque
[19], mais il a été grièvement blessé le 28 septembre 1915 et a été amputé du bras droit, en-dessous du coude. Le travail d’écriture auquel il se livre authentifie son témoignage plus qu’il ne le disqualifie : comment faire comprendre autrement quelles dispositions intimes, quels enchaînements conduisent à tuer ? Le témoin, ici, ne diffère pas de l’historien, qui doit faire comprendre avec des mots, par un travail d’écriture. D’autres témoins évoquent une expérience analogue en manifestant une répulsion rétrospective. Ainsi Antoine Redier, dans un texte de 1916 : « Une opération barbare existe, qu’on appelle le “nettoyage” des tranchées. Ah ! Ce n’est pas joli ! Tout le monde est soldat, mais tout le monde n’a pas été boucher
[20]. » Il y a là une expérience qui laisse des traces durables. Ainsi ce poilu dont aucune confidence n’avait laissé soupçonner le témoignage éloquent et muet que donne à son fils après sa mort, un demi-siècle plus tard, le couteau de tranchée retrouvé dans le tiroir de sa table de nuit
[21].
Le nettoyage de tranchées consiste souvent à achever des blessés ou à exécuter des soldats qui se rendent. Pour prendre pied dans la tranchée adverse, en effet, il faut que le pilonnage de l’artillerie ait dévasté les barbelés, décimé les défenseurs et réduit au silence leurs mitrailleuses : les assaillants ne rencontrent guère de résistance, sauf quand les défenseurs bénéficient d’abris profonds et sûrs
[22], comme au Chemin des Dames. « Quand nos fantassins sont arrivés à la baïonnette, ils n’ont trouvé que des cadavres, des blessés et ceux qui vivaient n’ont pas tiré un coup de fusil, ils étaient abrutis de cela ; je crois qu’on n’a pas fait de quartier » écrit ainsi Anatole Castex le 25 février 1915
[23]. Ce qui ne l’empêche pas de noter, le 7 mai suivant, qu’« on a pu faire 200 prisonniers ». André Mare raconte de même que « dans un coin où la résistance avait été particulièrement acharnée, les Allemands cessèrent le feu et accoururent avec leurs mitrailleuses sur le dos, criant “Kamarades, turcos, pas capout”. Mais on tua tout
[24] ».
L’émotion de l’assaut, peur et rage mêlées, peut expliquer qu’on tue ainsi des soldats qui se rendent dans la tranchée même. Mais on en exécute aussi sur le chemin du retour. Robert Graves le signale comme un fait banal : « Au mess, les instructeurs étaient à peu près tous en mesure de citer des cas précis où l’on avait assassiné des prisonniers sur le chemin du retour. […] Les chefs d’escorte racontaient en arrivant au quartier général qu’un obus allemand avait tué les prisonniers ; on ne posait alors aucune question
[25]. » Un peu plus loin, il rapporte les récits d’un Canadien écossais
[26] et d’un Australien qui se vantent tous deux d’avoir exécuté des prisonniers.
Il est exceptionnel, en revanche, dans cette guerre et sur ce front, que les soldats prélèvent des trophées sur les corps de leurs victimes
[27]. Il y a des détrousseurs de cadavres. Paul Lintier tire sur l’un d’eux
[28]. L’Australien de Robert Graves aurait commencé par détrousser la douzaine d’Allemands qu’il a ensuite fait rentrer dans leur cave pour y balancer des grenades. Mais les scalps ou les oreilles coupées aux cadavres des « japs » ou des « viets »
[29] n’ont pas d’équivalent en 1914-1918. Les adversaires partagent la même civilisation. On prête en revanche aux troupes coloniales des comportements « primitifs ». Anatole Castex rapporte : « Nous avons vu l’autre soir un goumier marocain qui, en guise de souvenir, avait dans ses poches des oreilles de Boches qu’il avait coupées lui-même
[30]. »
La seconde limite à la brutalisation des soldats est d’ordre intime. On a opposé deux interprétations de la violence meurtrière à la guerre. La première y voit la libération d’instincts censurés : comme la révolution, la guerre fait sauter les contraintes que la société imposait aux individus. La seconde admet au contraire que ces contraintes ont été intériorisées, et que les soldats inclinent spontanément à respecter l’interdit du meurtre, le « tu ne tueras pas ». Pour qu’ils puissent le transgresser, et tuer comme la guerre y oblige, il faut substituer à cette culture civile une contre-culture où tuer soit non seulement légitime mais vertueux et valorisé comme tel. Les militaires s’y emploient par des actions de propagande et de formation. Trois grands procédés sont utilisés : le report de la responsabilité sur les chefs ou sur la situation, qui disculpe à ses propres yeux le soldat d’avoir tué puisqu’il obéissait à un ordre ou répondait à une nécessité ; la déshumanisation de l’adversaire, « boche », « hun », barbare, etc., qui permet de se dire qu’on n’a pas tué un semblable ; l’apprentissage des gestes meurtriers pour les faire paraître à la fois naturels et légitimes. Le statut particulier des exercices à la baïonnette, sans rapport avec son utilisation effective sur le champ de bataille, au point qu’on a pu y entraîner des marins
[31], tient à ce qu’ils remplissent précisément cette fonction.
Entre ces deux modèles explicatifs, la décharge de pulsions violentes réprimées par la vie civile, ou l’érosion d’un interdit intériorisé, il ne faudrait choisir que si tous les hommes étaient semblables. Sans doute y a-t-il une « nature » humaine et chacun entend-il dans sa conscience la même voix énoncer les mêmes impératifs catégoriques. Mais si c’est un principe, il a beaucoup d’exceptions. Tous les hommes n’ont pas la même répugnance à tuer ; tous n’ont pas intériorisé de la même façon le « tu ne tueras pas ». Je l’ai constaté dans un djebel algérien où ma section avait capturé un faux berger qui avait l’air d’un vrai guetteur et répondait aux questions de façon énervante. Un de mes soldats, dont je n’ai oublié ni le nom ni le visage, me dit tout à coup : « Mon lieutenant, je l’emmène ? ». Si j’avais dit oui, il l’aurait entraîné à quelques pas, j’aurais entendu une rafale de mitraillette, et son cadavre aurait séché sur place
[32]. Apparemment, cela ne posait pas de problème, moral ou autre, à ce soldat. Mais – était-ce un hasard ? – ce n’était pas un « petit gars du contingent » comme les autres : il avait devancé l’appel pour échapper à des ennuis qui auraient dû le conduire en correctionnelle.
L’armée sait utiliser de telles « compétences »
[33]. Elle les regroupe et les cultive au sein d’unités spéciales. Le capitaine Conan a trié ses soldats. Cendrars appartenait à la Légion et ce qu’il raconte de son escouade, même si l’on ne peut le prendre pour argent comptant, donne plus le sentiment d’une bande d’apaches durs au combat et difficiles à commander que d’une troupe « régulière »
[34]. Quant à Jünger, il est très fier de la troupe d’assaut qu’il commande, et qui n’est pas ordinaire. André Mare note : « Des équipes, 100 hommes par bataillon, étaient chargées du nettoyage. Armées d’un long couteau, revolver et quatre musettes de grenades et pétards
[35]. » Comment de telles équipes étaient-elles constituées ? Certains, en tout cas, disent avoir refusé ce « travail », comme Louis Barthas, qui explique à ses camarades, « on le laissait d’ailleurs clairement entendre, que c’était pour achever les blessés ou tuer les prisonnier. “Eh bien, mon coutelas ne servira pas à de tels crimes !”, et devant tous je le lançai sur le toit de la maison en face. La plupart s’en débarrassèrent et personne n’en demanda compte
[36]… » D’autres, qui n’étaient pas socialistes, témoignent d’une même répugnance, comme Etevé qui, distribuant à ses hommes « les énormes couteaux d’apaches ou de cuisine qui doivent servir au “nettoyage” », a eu conscience de « faire quelques chose qui n’était pas de [son] état
[37] ».
À l’inverse des « apaches » ou des « bandits », il est en effet des soldats qui refusent de tuer. C’est parfois que la situation est plus proche de la vie civile que du combat, comme dans le cas d’un Septime Gorceix qui ne se résigne pas à trancher avec son couteau la gorge du soldat qui a déjoué sa tentative d’évasion, alors que celui-ci marche devant lui dans un tunnel
[38]. Mais d’autres n’ont simplement pas pu tirer quand l’occasion s’en présenta. Paul Tuffrau nous montre ainsi un territorial arrivé depuis peu, donc un homme qui a l’âge d’avoir des enfants déjà grands : « Hier, étant en faction, il voyait un Allemand sorti de la tranchée qui s’épongeait. “Tire donc”, lui disait un camarade. – “Non, je ne peux pas ; il est trop jeune.” – “Alors, donne-moi ton fusil.” – “Non.”
[39] »
Il serait trop simple, pourtant, de répartir les soldats de la Grande Guerre entre ceux qui ont et ceux qui n’ont pas tué. Non seulement parce que beaucoup a dépendu des circonstances, mais aussi parce que les hommes changent. La disposition à tuer n’est pas constante ; elle obéit à deux séries de variations. La première est d’orientation générale et de rythme lent : la vie des tranchées émousse la disposition à tuer ; elle recule au fur et à mesure que le soldat s’imprègne de l’horreur de la guerre et que la proximité de l’ennemi le convainc qu’ils partagent un même sort. Les témoins avides de tuer un Boche sont souvent des nouveaux venus, des soldats de 1914, ou par la suite des renforts, qui arrivent au front imprégné d’une culture de l’arrière où exaltation patriotique et haine de l’adversaire se renforcent mutuellement. Ainsi le médecin aspirant Laby, qui, le 5 novembre 1914, serait « vexé d’arriver à la fin de la guerre sans avoir tué un Prussien au moins » et qui n’a de cesse que d’aller en ligne pour réaliser « le rêve de [sa] jeunesse » : « Descendre des Boches », en « dégringoler » le plus possible. Il y parvient, et le capitaine qui l’accueille l’invite à « faire un carton », avant de déjeuner au champagne dans une ambiance qui n’est pas celle des vrais combats, car dans la tranchée voisine, « à trente mètres des Boches, on s’envoie des betteraves et des boîtes de conserve »
[40]. Mais, comme le remarque Stéphane Audoin-Rouzeau dans sa présentation, cette volonté meurtrière s’estompe progressivement. À la veille d’une attaque, le 3 mai 1917, le même Laby note : « Quelle boucherie encore on va voir ! C’est bien fait pour moi et je n’ai pas le droit de me plaindre : je suis l’un des nombreux imbéciles qui ont poussé le chauvinisme jusqu’à souhaiter la guerre. Eh bien, je suis servi
[41] ! ». Loin de l’avoir rendu brutal, l’expérience de la guerre a suscité chez ce médecin une répulsion qui le conduit d’ailleurs à accepter une affectation dans une autochir moins exposée. D’autres ont suivi le même chemin, comme Siegfried Sassoon, « guerrier heureux » devenu progressivement « pacifiste amer »
[42].
La disposition à tuer connaît des variations plus brèves, plus rapides. Elle est renforcée, au moins momentanément, par des circonstances telles que la mort d’un ami, d’un proche, que l’on veut venger. Elle dépend aussi des phases du combat. Un exemple particulièrement révélateur en est donné par Meyer dans son récit de la bataille de la Somme. Le 4 juillet 1916, sa section part en courant, « baïonnette haute », à l’assaut d’une tranchée en avant du moulin d’Estrées :
« Au même instant, des bras se lèvent au-dessus de la tranchée, puis des têtes rondes au calot à bordure rouge. Nous sautons au fond et déjà, de peur de la grenade incendiaire, les Kamerads se pressent en grappes à l’entrée des abris et se bousculeraient presque pour se rendre. »
À ce stade, pas de folie meurtrière. Meyer nettoie ensuite le village en lançant des grenades à l’aveugle dans tous les orifices suspects. Puis, le lendemain, l’attaque se poursuit par une préparation d’artillerie que sa section voit de loin :
« Nous sommes à une de ces heures, d’ailleurs rares, où règne la folie enivrante de tuer – c’est un paroxysme de joie et d’excitation, qui se traduit par les réflexions les plus inconsciemment cruelles : “Ah ! Dis donc, vieux frère, qu’est-ce qu’il leur passe le 75 !” »
Enfin, le troisième jour, la ligne conquise subit une contre-attaque. Les Allemands viennent
« se faire achever à coups de grenade, que leur lançaient à bout portant nos hommes énervés, grisés de meurtre, qui n’écoutaient plus cette fois les cris de “Kamerad” et encore moins les paroles d’humanité, que le Père Sainte-Marie [un aumônier qui les a accompagnés], toujours présent, essayait de leur faire entendre à l’égard d’un ennemi valeureux et maintenant impuissant.
Je note ce que j’ai vu, sans approuver, ni blâmer, et je ne voudrais pas me donner l’air d’excuser ces hommes, qui sont d’ailleurs bien au-dessus des excuses, mais je crois aussi qu’ils étaient aussi naturellement à leur niveau d’hommes, surexcités par tant de fatigue et la mort de tant de leurs compagnons, que, dans son rôle de pasteur, le Père Sainte-Marie, cette admirable figure [43]. »
Il n’y a là pourtant aucun déterminisme, aucune règle générale. L’assaut, même épuisant, long et tendu, ne débouche pas nécessairement sur une tuerie. Un sous-lieutenant britannique raconte ainsi un autre combat de la Somme, où ses hommes ne tuent pas un des Allemands qui se rendent. Et de commenter :
« Quand vous vous rappelez que nos hommes étaient alors poussés à bout d’une excitation frénétique, cet acte suprême de compassion envers leurs ennemis est sûrement à leur crédit éternel. Ils pouvaient éprouver de la pitié, même dans leur rage [44]. »
Au demeurant, entre tuer et ne pas tuer, il existe des solutions alternatives car la guerre est affaire collective et chacun compte avec ses voisins. Il y a ceux qui ne veulent pas tuer et font tuer par d’autres, et inversement, ceux qui veulent tuer, et qui ne tuent pas. Variante de la répugnance à tuer, l’appel au voisin est une forme plus fine et plus discrète d’utilisation des « compétences ». Elle semble assez fréquente chez les officiers, comme si tuer était une tâche servile, ou vile, qui ne faisait pas partie de leur office. Les armes des officiers sont de fait plus légères, quand elles ne sont pas remplacées par un stick
[45]. Ainsi Robert Graves aperçoit dans un viseur télescopique un soldat allemand en train de prendre un bon bain en troisième ligne : « Je n’aimais guère l’idée d’abattre un homme nu et tendis donc mon fusil au sergent qui m’accompagnait. “Tenez, dis-je, prenez ça. Vous tirez mieux que moi.” Il lui régla son compte, mais je n’étais pas resté pour assister au spectacle
[46]. » L’argument de l’efficacité justifie le recours au spécialiste. L’armée anglaise forme des
snipers, qu’elle utilise par groupes de vingt-cinq par bataillon, avec cinq postes de
snipers équipés de fusils à lunette tous les 1 000 yards
[47]. L’armée française, moins systématique, connaissait aussi ses bons tireurs. Un récit de Tuffrau vaut ici d’être entièrement rapporté. Le 19 mars 1916, il voit un Allemand en calot qui regarde par-dessus le parapet.
« Je réclame un fusil, puis la crainte de le manquer, plus encore la peur de l’atteindre (car j’ai en dégoût ces assassinats nécessaires) m’arrêtent. Quel est le meilleur fusil de l’escouade ? Tout le monde le dit, c’est P., le tambour, bien qu’armé du revolver. Il se dresse et s’avance : un grand paysan gauche, rustaud, l’air pataud et niais, avec de petits yeux plissés et bêtes. J’essaie de lui montrer l’homme dans mon périscope, il regarde mal, n’y voit rien, regarde à travers un créneau et en ramant dans l’air derrière lui avec sa main : “Ah bon, je vois ! Qu’on me passe un fusil, pourvu qu’il soit chargé !” Il ajuste – pan ! le calot vole en l’air à trente centimètres, l’homme a disparu. La tête a dû éclater. Et le paysan redescend, une petite flamme dans ses yeux de brute, riant lourdement : Kapout. Il va se rasseoir à sa place, où il se remet à couper une branche avec son couteau. Tout le monde rit, le félicite, moi aussi ; mais je me représente aussitôt, avec une force et une netteté obsédantes, le cadavre étendu à cent mètres, le sang, les derniers tressaillements, le cercle d’horreur, les brancardiers qu’on appelle, et, là-bas, en Allemagne, une mère qui n’a plus d’enfant. Tout cela parce qu’il a voulu respirer le matin.
Ces assassinats, où l’homme abrité tue sans danger l’homme, me révoltent. Et aussi le contraste entre cette lourdeur de rustre et l’air intelligent et éveillé de l’autre [48]. »
On aura noté au passage le portrait du tireur : un rustre aux yeux de brute…
Inversement, il arrive qu’un soldat qui voulait tuer en soit empêché par un camarade. Léon Werth nous montre ainsi un volontaire qui va tirer sur un Allemand quand le cuistot « lui tient le bras et retire le fusil du créneau
[49] ». Ph.-Jean Grange est à deux doigts d’abattre un Allemand qui se rend, à trois mètres devant lui. On est en octobre 1917, au Chemin des Dames, et il a fait le serment de tuer le premier Allemand valide qu’il rencontrera. Mais son voisin le retient : « “Laisse-le, va, tu auras encore le temps d’en descendre d’autres !” La scène n’a pas duré trente secondes. Pourquoi ai-je cédé
[50] ? »
La réponse figure pourtant dans le récit : l’Allemand lui a montré son alliance et lui a fait comprendre qu’il a cinq enfants. Ces confrontations où l’adversaire se fait reconnaître comme semblable, grâce à un signe qui renvoie à sa vie privée, sont relativement fréquentes. Moments forts, moments intenses, où se joue en quelques secondes un destin. Même chez un auteur aussi enivré de violence meurtrière, d’éloges de la force virile et de glorification de l’assaut que Jünger, ce moment existe, et il l’évoque à deux reprises. La première fois, dans Orages d’acier, l’épisode est suivi d’une glose morale :
« C’est alors que je tombai sur le premier ennemi. Une forme en uniforme brun était accroupie à vingt mètres devant moi. […] Nous nous aperçûmes quand je tournai tout d’un coup. Je le vis sursauter ; il tint ses yeux fixés sur moi, tandis que je m’approchais, l’arme braquée. Il devait avoir commandé dans cette section de tranchée car je vis des décorations et des insignes de grade à la tunique par laquelle je l’empoignai. Avec un gémissement, il porta la main à sa poche, pour en tirer, non pas une arme, mais une photo. Elle le montrait sur une terrasse, entouré d’une nombreuse famille.
J’ai par la suite considéré comme un grand bonheur d’avoir passé mon chemin. C’est justement cet adversaire qui depuis m’apparut souvent en rêve [51]. »
Cinq ans plus tard, en racontant le même épisode, Jünger n’évoque plus le « bonheur » d’avoir épargné cet officier britannique et la place qu’il aurait tenu dans ses rêves
[52]. Comme si la rhétorique virile, brutale et nationaliste qu’il développait étouffait l’expression de sentiments d’humanité.
Le soldat qui tue ne devient pas pour autant une brute. Le meurtre s’accompagne très souvent d’un sentiment de culpabilité qui témoigne du respect profond de l’interdit, au sein même de sa transgression. « J’éprouve toujours quelque pitié, après les coups de fusil, devant ce pitoyable gibier humain que nous traquons et qui nous traque », écrit ainsi un témoin
[53]. Mais gardons-nous d’imaginer que tous les soldats réagissent de même. Lintier, qui reproche à un paysan d’avoir, avec un soldat, tué un Allemand qui se rendait, s’entend répondre : « Ne m’aurait-il pas tué si j’avais été tout seul ? Je ne suis pourtant pas militaire, moi. Et il ajoute – On n’en détruira jamais assez de ces salauds
[54]. » Pourtant, semblable absence de remords est rare. Joanna Bourke, après les plaisirs de la guerre, le mythe du héros viril et l’éducation au meurtre, consacre un chapitre au fardeau de la culpabilité où les références à la guerre de 1914 sont particulièrement nombreuses.
La culpabilité n’est pas seulement rétrospective, comme dans le témoignage de Genevoix cité plus haut. Elle s’exprime sur le moment même, par des paroles ou des gestes d’excuse, en direction des témoins ou des victimes. Voici par exemple, un des soldats de Genevoix qui se justifie devant lui :
« Ben oui ! Y en avait un qu’était sorti d’son trou. I r’mettait sa culotte, justement, quand i m’a vu. Mais j’vous jure que j’aurais pas tiré, si c’t’idiot là n’avait pas sauté sur son flingue… En somme, je l’ai pas zigouillé, c’est lui qui s’est suicidé [55]. »
Même un « tueur », et fier de l’être, comme Jünger, éprouve des sentiments complexes. Alors qu’il vient de tuer un jeune Anglais d’une balle qui lui a traversé le crâne, il se contraint à le regarder dans les yeux.
« Je suis souvent revenu en pensée à ce mort, et plus fréquemment d’année en année. Il existe une responsabilité dont l’État ne peut pas nous décharger ; c’est un compte à régler avec nous-mêmes. Elle pénètre jusque dans la profondeur de nos rêves [56]. »
L’une des formes les plus émouvantes du remords d’avoir tué est l’assistance portée à l’ennemi qu’on vient de blesser. J’en donnerai deux exemples contrastés, l’un, peu connu, d’un simple soldat, l’autre tiré d’un des best-sellers de la littérature de guerre. Voici d’abord un jeune homme de 18 ans qui a abattu, dans la précipitation de l’attaque, un ennemi sans armes et qui se rendait.
« Je me penchais sur lui, comme pour lui demander son pardon. Je ne sais si son regard contenait un reproche. Je n’osais le regarder dans ses yeux de mourant. De sa main crispée sur sa poitrine trouée, il cherchait à en arrêter le sang qui jaillissait par saccades. Il eut encore assez de vie pour sortir de la poche intérieure de sa vareuse un porte-document qu’il me tendit. Je me hâtais de l’ouvrir, des photos m’apparurent. Une femme très jeune, deux enfants de quelques années. Je compris son geste et par là son désir. Je lui fis comprendre que ces photos seraient expédiées à sa famille. Je voyais déjà l’ombre de la mort sur ses traits. Je portai mon bidon à ses lèvres et dans un dernier sursaut il mourut dans mes bras.
Le spectre de ce mort m’est souvent apparu. Je rejette la responsabilité des faits sur d’autres que moi-même. […] Hélas, il n’appartient pas aux humains, quels qu’ils soient, de faire les guerres avec un esprit d’humanité. Nul n’est humain avec une arme homicide [57]. »
Le second témoignage vient d’Erich Maria Remarque. Tapi dans un trou d’obus entre les lignes, il frappe furieusement un ennemi qui tombe sur lui. Leur face à face dure presque deux jours et occupe une dizaine de pages
[58]. Après la première nuit, ils se regardent : les yeux du blessé « crient et hurlent ; en eux toute la vie s’est concentrée en un effort extraordinaire pour s’enfuir, en une horreur atroce devant la mort, devant moi ». Cette « violence des yeux » se relâche et il tente de secourir sa victime ; il le fait boire, à plusieurs reprises, tandis qu’il agonise tout au long du jour.
« Le silence se prolonge. Je parle, il faut que je parle. C’est pourquoi je m’adresse à lui, en lui disant : “Camarade, je ne voulais pas te tuer. Si, encore une fois, tu sautais dans ce trou, je ne le ferais plus, à condition que toi aussi tu sois raisonnable. Mais d’abord tu n’as été pour moi qu’une idée, une combinaison née dans mon cerveau et qui a suscité une résolution ; c’est cette combinaison que j’ai poignardée. À présent je m’aperçois pour la première fois que tu es un homme comme moi. J’ai pensé à tes grenades, à ta baïonnette et à tes armes ; maintenant c’est ta femme que je vois, ainsi que ton visage et ce qu’il y a en nous de commun. Pardonne-moi camarade. Nous voyons toujours les choses trop tard [59].” »
On aurait pu multiplier les citations. On a vu qu’elles sont en partie contradictoires. De toute façon, que prouve une citation ? Nous butons ici sur l’un des problèmes centraux de l’épistémologie de l’histoire : l’argumentation par « exemplification », qui consiste à donner des exemples – dûment critiqués – à l’appui d’une thèse ne peut conduire au même degré de certitude qu’une argumentation de type sociologique ou linguistique, ou qu’une argumentation narrative, où la cohérence des enchaînements vaut preuve. L’exemplification renvoie toujours, au moins jusqu’à un certain point, à l’intime conviction que l’historien se forge au fil de ses lectures par la fréquentation assidue de son sujet. Ce qui ne le dispense pas d’un devoir de prudence : l’exemple des exactions allemandes d’août-septembre 1914 est là pour nous inviter à nous garder aussi bien de la crédulité que de l’hyper-criticisme : à lire les lettres envoyées à leur famille par les officiers allemands qui commandaient les troupes d’invasion, celles-ci ont été agressées par des francs-tireurs qui n’existaient que dans leur imagination ; inversement, la réalité de ces crimes a été longtemps niée par les pacifistes français qui voulaient y voir l’exagération massive d’une propagande partisane
[60].
Un premier résultat nous semble assuré. Si, pour la guerre de 1914, nous en sommes réduits à argumenter par exemplification, ce n’est pas le cas pour celle de 1940, où nous disposons d’une investigation sociologique. Sa conclusion est claire : 15 % des soldats en moyenne ont fait usage de leur arme. Sachant que la guerre de 1914 a été, beaucoup plus que celle de 1940, une guerre d’artilleurs, il est permis d’affirmer que si, au cours de cette guerre, la plupart des soldats du front occidental ont été soumis à des bombardements meurtriers, si l’expérience de la mort immédiatement menaçante a été générale, l’expérience de la mort donnée a été infiniment plus rare. La disproportion entre les témoignages de mort subie et de mort donnée repose sur une base objective qui dispense de l’imputer à une éventuelle autocensure. La brutalisation définie par la levée de l’interdit de tuer et la libération des instincts meurtriers n’a pu concerner qu’une très petite minorité.
Il convient, de toute façon, de renoncer aux affirmations de portée trop générale sur « les poilus ». Ils ne constituent pas un bloc homogène. Les comportements individuels, les attitudes morales, l’affectivité sont divers. On compte parmi eux des tueurs, dont certains ont même pris plaisir à tuer, des meurtriers occasionnels comme Genevoix, et des soldats qui n’ont pas tué alors que l’occasion s’en présentait sans qu’ils soient confrontés au risque d’être eux-mêmes tués. Pour la très grande majorité, la question ne s’est pas vraiment posée
[61]. L’armée a su utiliser les soldats qui avaient le moins de répugnance à tuer soit individuellement, soit en les regroupant dans des unités spéciales.
Pour que la brutalisation devienne effective, il faut que l’interdit du meurtre soit non seulement surmonté, mais dépassé. La brute n’est pleinement brute que quand elle se sent pleinement légitime dans sa brutalité même : elle a le droit de tuer, parce que c’est elle, qu’elle est la plus forte et qu’elle le veut. Or la brutalisation vient buter sur la persistance, parfois éphémère, parfois intermittente d’une culpabilité. Pour quelles raisons la contre-culture militaire n’est-elle pas parvenue, dans cette guerre et sur ce front, à chasser complètement la culture civile et ses normes ?
C’est, pour une part, que la distance culturelle entre combattants de pays qui partagent globalement la même civilisation était trop faible pour que ne s’impose pas, de façon récurrente, quand s’affaiblit l’écho des propagandes, l’image de l’ennemi comme semblable à soi. Les témoignages de brutalité les plus violents de Joanna Bourke sont relatifs aux combats du Pacifique ou du Vietnam, où cette distance est au contraire beaucoup plus forte que dans la première guerre mondiale, et Omer Bartov a bien montré comment les soldats de la Wehrmacht déshumanisaient les Russes, civils et militaires, qu’ils regardaient comme des bêtes sauvages, des brutes barbares aux instincts déchaînés. De ce point de vue, le passage de la guerre nationale à la guerre idéologique et raciale constitue une rupture nette. Dans cette guerre et sur ce front – je ne parle ni du front oriental, ni des Balkans – l’ennemi reste un semblable, et pas seulement un autre. Ce qui limite la brutalisation.
Une seconde raison est à chercher dans l’attitude du commandement. Il est des officiers comme le capitaine Delvert qui ont interdit de tirer sur les brancardiers adverses qui relevaient leurs blessés et l’on a des exemples analogues dans l’armée allemande
[62]. En revanche, John Horne et Alan Kramer ont bien montré que le commandement allemand a couvert, et parfois ordonné, les exécutions sommaires commises en Belgique. Omer Bartov a souligné la responsabilité du commandement de la Wehrmacht, et de l’endoctrinement idéologique qu’il a développé, dans le déchaînement de violence meurtrière qui submerge les territoires conquis. Quand l’officier légalise la tuerie et encourage la sauvagerie, les tueurs donnent vite le ton, et les réticents sont emportés par la pression du groupe. D’où le problème du contrôle des apaches, que l’armée est par ailleurs heureuse d’utiliser. C’est tout le sens du
Capitaine Conan, dont l’intrigue tourne autour de la justice militaire qui doit sévir contre les coupables d’exactions, aussi bien que contre un lâche. Les archives de la justice militaire montrent que cette préoccupation n’est nullement romanesque, et que le commandement français sut sévir contre les débordements des apaches
[63].
Si la nature industrielle et mécanique de la guerre, la proximité culturelle entre adversaires, l’absence d’idéologie déshumanisant de façon radicale l’ennemi et l’attitude du commandement expliquent que la guerre de 1914, sur le front occidental, n’ait entraîné qu’une brutalisation limitée, une ultime question demeure, sans doute la plus importante. En admettant que quelques capitaines Conan aient été « brutalisés », leurs comportements en ont-ils été modifiés dans la vie civile retrouvée ? Dans la mesure, limitée, où la brutalisation a été effective pendant la guerre, lui a-t-elle survécu ? a-t-elle été durable ?
Nous ne pouvons répondre que par des opinions qui ne présentent pas le même degré de certitude. Mon sentiment personnel, qui repose malgré tout sur une longue fréquentation des anciens combattants, est que la guerre n’a pas beaucoup changé ceux qui l’ont faite. Ils en ont conservé le sentiment d’avoir traversé une épreuve qu’ils ne souhaitent à personne, surtout pas à leurs enfants, et celui de n’avoir pas perdu l’estime d’eux-mêmes, ce qui n’était déjà pas si simple. Pour le reste, je ne crois pas à des transformations profondes des personnalités.
On me permettra de conclure en versant au dossier les réflexions d’un témoin contesté : Roland Dorgelès. Dans un texte écrit entre les deux guerres et publié en 1949, intitulé « La leçon inutile », il s’est posé cette question même et il lui apporte une réponse mesurée :
« Il paraît impossible qu’une telle épreuve n’ait pas changé les êtres. Et cependant, raisonnant dans le calme avec le recul des années, je ne suis plus certain que le bouleversement des âmes, le seul qui importe, ait été si profond. […] On peut mettre sur le compte de la guerre ce qui aurait pu, aussi bien, être l’œuvre du temps. »
Dorgelès analyse ensuite comment la guerre a donné à ceux qui l’ont faite une meilleure connaissance des hommes et une certaine rudesse. Mais :
« ils ressemblaient encore plus à leur image d’avant-guerre qu’à celle du soldat insouciant ou farouche qui, pour un temps, avait fixé leurs traits. […]
Pas un homme d’amendé et pas un de corrompu. La guerre avait pu durcir les traits, mais non les cœurs.
Vais-je en déduire qu’à aucun moment la guerre n’a exercé d’influence sur ceux qui l’ont faite ? Non point. Je suis au contraire persuadé que la guerre aura été pour beaucoup d’êtres l’unique occasion où ils se seront montrés eux-mêmes [64]. »
â–¡
[1]
Cette interview a été diffusée sur la troisième chaîne dans le cadre d’une émission sur les monuments aux morts, le 10 novembre 1977.
[2]
L’édition de
Sous Verdun, Paris, Hachette, 1916, raconte brièvement l’épisode. Les lignes sont rompues, et les hommes battent en retraite dans la nuit. « Pourtant, avant de rallier les chasseurs, j’ai rattrapé encore trois fantassins allemands isolés. Et à chacun, courant derrière lui du même pas, j’ai tiré une balle de revolver dans la tête ou dans le dos. Ils se sont effondrés avec le même cri étranglé. » Ce texte disparaît des éditions ultérieures (cf. p. 82 dans l’édition de 1929). Il est rétabli dans l’édition de 1950, avec une note datée de 1949 : « Lors d’une réimpression de ce livre, j’avais supprimé ce passage : c’est une indication quant à ces “retours sur soi-même” qui devaient fatalement se produire. Je le rétablis aujourd’hui, tenant pour un manque d’honnêteté l’omission volontaire d’un des épisodes de la guerre qui m’ont le plus profondément secoué et qui ont marqué ma mémoire d’une empreinte jamais effacée. » (Éd. de 1964, coll. « J’ai lu », p. 64.) Le récit complet figure dans
Jeux de Glace, Paris-Namur, Wesmaël-Charlier, 1961, p. 48-49 : « Une silhouette, devant moi, naquit de l’ombre […]. Je reconnus l’uniforme verdâtre, le casque à pointe. Tuer, être tué… L’homme m’avait entendu, j’en étais sûr. Il allait se retourner, se retournait… Tout en courant je levai ma main droite armée, tirai. J’eus l’impression qu’il venait de buter. Il piqua du nez en criant, les bras ouverts, s’effondra au binqueballement de son fusil. Quelques secondes plus tard, j’en rattrapais un autre. Et déjà tout recommençait, dans un enchaînement si fatal, si pareil à la première fois qu’il m’a laissé le souvenir d’une plongée en plein fantastique. Cauchemar ? État second ? Mais les deux cris, si semblables aussi, que mes oreilles retrouvent après plus de quarante années, je les ai réellement entendus, dans la nuit de la Vaux-Marie, sur le plateau meusien où se rallumait la fusillade… »
[3]
George L. Mosse,
Fallen Soldiers. Reshaping the Me-mory of the World Wars, Oxford, Oxford University Press, 1990. Traduction française :
De la Grande Guerre au totalitarisme. La brutalisation des sociétés européennes, préface de Stéphane Audoin-Rouzeau, Paris, Hachette, 1999.
[4]
Joanna Bourke,
An Intimate History of Killing. Face-to-face Killing in Twentieth Century Warfare, London, Granta, 1999. John Horne and Alan Kramer,
German atrocities, 1914. A history of denial, New Haven, Yale University Press, 2001. Omer Bartov,
L’Armée d’Hitler. La Wehrmacht, les nazis et la guerre, Paris, Hachette Littératures, 1999, [1
ère éd., Oxford, Oxford University Press, 1990] ;
Mirrors of Destruction. War, Genocide and Modern Identity, Oxford, Oxford University Press, 2000.
[5]
Stéphane Audoin-Rouzeau, Annette Becker,
14-18, retrouver la guerre, Paris, Gallimard, 2000.
[6]
Jean Norton Cru,
Témoins, Paris, Les Étincelles, 1929, p. 567, note 1. André Ducasse,
La guerre racontée par les combattants. Anthologie des écrivains du front, Paris, Flammarion, 1932, 2 vol., va dans le même sens : « La plupart des romanciers ont flatté le goût du public et l’ont confirmé dans sa conception traditionnelle d’une guerre mélodramatique et “gesticulante” : joviales plaisanteries du soldat, perfidie des espions, massacres à l’arme blanche, “dans une lutte corps à corps où le sang coule à flots”. Guerre athlétique et sportive, selon les uns ; et selon d’autres, “odieux assassinat par des brutes saoulées d’éther”. » (Tome 1, p. 6.) Le corps à corps est extrêmement rare, note-t-il plus loin (p. 46, note 1).
[7]
« Discours de notre camarade Brana »,
Cahiers de l’UF, 15 août 1936, cité par Stéphane Audoin-Rouzeau et Annette Becker,
op. cit., p. 56, d’après mon cours polycopié de l’IEP 1972-73. J’ai récemment refusé que ce texte soit reproduit dans un manuel scolaire, pour les raisons qu’on va lire. Ces mêmes raisons m’avaient conduit à ne pas le citer dans ma thèse.
[8]
Roger Vercel,
Capitaine Conan, Paris, Le Livre de poche, 1997 [1
ère éd. Albin Michel, 1934], p. 180. Il est rare de prendre pied dans toute une tranchée d’un coup, mais dans un roman…
[9]
Ibid., respectivement p. 189 et p. 24.
[10]
Frédéric Rousseau,
Le Procès des témoins de la Grande Guerre. L’affaire Norton Cru, Paris, Seuil, 2003, p. 75.
[11]
Colonel S. L. A. Marshall,
Men against fire. The Problem of Battle Command in Future War, Gloucester (Mass.), Peter Smith, 1978 [1
ère éd. 1947], p. 54
sq. Ces « post-combat massive interviews » sont menées en présence des officiers auxquels Marshall veut montrer qu’ils ne connaissent pas les hommes importants au feu. Le risque de sous-estimation des tireurs est exclu, car cette situation d’enquête valorise celui qui dit qu’il a tiré, même s’il ne l’a pas fait. Joanna Bourke,
op. cit., p. 75-76 et Eric J. Leed,
No man’s land. Combat & Identity in World War 1, London, Cambridge University Press, 1979, citent cette étude fascinante.
[12]
Henry de Man,
The Remaking of a Mind. A Soldier’s Thoughts on War and Reconstruction, New York, Charles Scribner’s Sons, 1919, p. 198-199. Ma traduction.
[13]
Georges Gaudy,
Le Chemin des Dames en feu (décembre 1916-décembre 1917), Paris, Plon, 1923, p. 174 : « Volupté de tuer des ennemis avec leurs propres armes. Ivresse d’un combat sans merci. » Norton Cru, qui considère Gaudy comme un « bon » témoin, met pourtant en doute cet aspect de son témoignage (
op. cit., p. 314).
[14]
M. Daniel Pechmalbec, cité par Antoine Prost,
Les Anciens combattants et la société française 1914-1939, Paris, Presses de Sciences Po, 1977, 3 vol., t. 3, p. 17. Pour rédiger son livre,
Les camarades, Paris, Fayard, 1966, Roger Boutefeu avait organisé avec de nombreux journaux de province un concours qui lui a fourni 425 témoignages. J’ai pu les dépouiller et je les ai ensuite restitués à l’éditeur qui les a retournés à leurs auteurs comme il s’y était engagé.
[15]
Henri Castex,
Verdun, années infernales. Lettres d’un soldat au front (août 1914-septembre 1916), Paris, Imago, 1996, lettre du 18 avril 1915, p. 95. Il s’agit des lettres du père de l’auteur, Anatole Castex, à sa famille. Je remercie très chaleureusement Nicolas Offenstadt de m’avoir signalé ce témoignage.
[16]
On connaît sur ce point le jugement de Jean Norton Cru. Même opinion chez le capitaine Morel-Journel (1922), cité par Rémy Cazals et Frédéric Rousseau,
14-18, le cri d’une génération, Toulouse, Privat, 2001, p. 106. L’usage de la baïonnette est attesté au début de la guerre, par exemple par Lintier, le 28 août 1914 : « Et puis, quand on arrive dessus, on est comme fou… On tape, on tape […]. La première fois qu’on sent la baïonnette entrer dans un ventre, ça fait quelque chose… C’est mou, il n’y a qu’à enfoncer… Seulement, c’est pour la retirer après !…. » (Paul Lintier,
Ma pièce. Avec une batterie de 75, souvenirs d’un canonnier, Paris, L’Oiseau de Minerve, 1998 [1
ère éd., Plon-Nourrit, 1916], p. 134.) Norton Cru récuse ce passage (
op. cit., p. 184-185) bien qu’il place très haut Lintier, qui rapporte ici le récit d’un « grand diable de biffin » et ne parle pas à la première personne. Joanna Bourke cite également (
op. cit., p. 31 et note 59 p. 383) un témoignage sur la satisfaction de tuer à la baïonnette dont elle précise qu’il est indirect. Par la suite, l’usage de la baïonnette est très rare, car l’étroitesse relative des tranchées la rend encombrante et peu pratique. La persistance de ce qui devient une légende tient à ce que, conformément au règlement, les soldats partent à l’assaut baïonnette au canon, même quand ils se servent des grenades pour conquérir une tranchée, et des couteaux pour la nettoyer.
[17]
Ernst Jünger,
Le Boqueteau 125, Paris, Payot, 1995, [1
ère éd. Berlin, 1929], p. 192. Autre exemple de « fureur » et de « rage folle » dans Erich Maria Remarque,
À l’Ouest rien de nouveau, Paris, Stock, 1978 [1
ère éd. Berlin, Propylaën-Verlag, 1928], p. 131-132. Ou encore, dans une situation différente où l’on ne voit pas l’ennemi, après l’explosion d’une mine qui place soudainement en première ligne : « Nous étions “enragés” et lancions sans arrêt les engins qui semaient la mort en face. » (Henri Laporte,
Journal d’un poilu, éd. établie par Jérôme Verain, Paris, Mille et une nuits, 1998, p. 30. Je remercie très chaleureusement Nicolas Offenstadt de m’avoir signalé ce témoignage.)
[18]
Blaise Cendrars, « J’ai tué », 1918,
Aujourd’hui, 1917-1929, Œuvres complètes, tome 4, Paris, Denoël, 1962, p. 147-152. Le texte se termine sur ces lignes.
[19]
Les critiques ne sont pas certains qu’il ait voyagé sur le transsibérien qui lui a fourni le sujet d’un de ses succès littéraires.
[20]
Antoine Redier,
Méditations dans la tranchée, Paris, Payot, 1916, p. 191-192. Cité par Thierry Hardier, Jean-François Jagielski,
Combattre et mourir pendant la Grande Guerre, préface de Guy Pedroncini, Paris, Imago, 2001, p. 74-75.
[21]
Le fait m’a été rapporté par le linguiste Jean Dubois, de son père, en 1971.
[22]
C’est ce que Norton Cru répond à un contradicteur qui lui reproche d’avoir oublié les combats d’homme à homme lors de la prise d’une tranchée, cf. « De la véracité dans les récits de guerre… », entretien tenu au siège de l’« Union » le 16 novembre 1930,
Bulletin de l’Union pour la vérité, 38
e année, février-mars 1931, p. 37, cité par Frédéric Rousseau,
op. cit., p. 106.
[23]
Henri Castex,
op. cit., p. 85. Deux jours plus tôt : « maintenant, partout où on attaque on ne fait pas miséricorde ; on tue tout. […] On n’a fait grâce à personne. »
[24]
André Mare,
Carnets de guerre 1914-1918, présentés par Laurence Graffin, s. l., Herscher, 1996, p. 37.
[25]
Robert Graves,
Adieu à tout cela, Paris, Éditions Autrement, 1998 [1
ère éd. London, 1929], p. 250. Ce témoignage indirect n’est pas aussi fiable que s’il s’agissait de faits dont l’auteur aurait été personnellement témoin. J’ai tendance à donner raison à Cru dans la critique qu’il fait (
op. cit., p. 563) d’une épisode du
Feu de Barbusse, très probablement exagéré, sinon inventé, mais non totalement invraisemblable.
[26]
Nom d’un régiment.
[27]
Il est fréquent, en revanche, que l’on dépouille les prisonniers. Jacques Meyer (
La Biffe, Paris, Albin Michel, 1928) prend ainsi une jumelle, un Mauser parabellum, bref « de quoi me faire dans mon entourage civil une réputation de héros, acquise d’ailleurs à bon marché » (p. 220), et il montre une quarantaine d’Allemands qui se sont rendus et arrivent déjà « à moitié dévalisés par leur escorte ». « Chaque Boche se dépouille lui-même de son casque, de son couteau ou d’un cigare, qu’il offre d’un air engageant comme gage propitiatoire, en guise de branche d’olivier » (p. 201).
[28]
Paul Lintier,
op. cit., p. 279-281.
[29]
Joanna Bourke,
op. cit., p. 37
sq.
[30]
Henri Castex, lettre du 3 mai 1915,
op. cit., p. 97. L’aspirant Laby raconte, à la date du 5 octobre 1914 : « Un grand Sénégalais se met au garde à vous devant moi, salue et me supplie : “Oh ! ma yeutenant. Toi y’en a permettre à moi couper deux oreilles… deux oreilles seulement !” » (Lucien Laby,
Les carnets de l’aspirant Laby, médecin dans les tranchées, 28 juillet 1914-14 juillet 1919, présenté par Stéphane Audoin-Rouzeau, Paris, Le grand livre du mois, 2001, p. 64.)
[31]
Joanna Bourke,
op. cit., p. 91. C’est dans la marine canadienne, et pendant la seconde guerre mondiale.
[32]
Le prisonnier fut remis au bataillon, torturé puis exécuté. Ma réaction spontanée éludait le débat entre éthique de la responsabilité et éthique de la conviction.
[33]
K-Ki,
Hors du cadre, souvenirs d’un artilleur de tranchées, Paris, Berger-Levrault, 1923, est d’un avis apparemment contraire : « Je n’ai jamais vu de nature foncièrement apache se réhabiliter » (cité par Cru,
op. cit., p. 445). Mais ni chez Cendrars ni chez Vercel on ne voit de telles conversions : les apaches sont utiles s’ils restent apaches.
[34]
Blaise Cendrars,
La main coupée, Paris, Folio, 1999 [1
ère éd., Paris, Denoël, 1946].
[35]
André Mare,
op. cit., p. 37-38. J’ignore si la constitution de telles équipes a été prescrite par le commandement et généralisée. Jean Bernier,
La percée, roman d’un fantassin 1914-1915, Marseille, Agone éd., 2000 [1
ère éd. Paris, Albin Michel, 1920], note que six hommes par section ont été désignés, « les “égorgeurs” comme on les nommait à la compagnie : des jeunes, “classe 15” pour la plupart, fiers d’avoir été choisis et de porter dans la bande molletière gauche le coutelas classique du meurtrier » (p. 195). Les nettoyeurs de tranchées existaient aussi dans l’armée britannique : le capitaine John E. Crombie note le 3 mars 1917 que des équipes de neuf hommes ont consigne de jeter des fumigènes dans les abris et de tuer à la baïonnette les Allemands qui en sortent (Laurence Housman,
War letters of Fallen Englishmen, London, V. Gollancz, 1930, p. 82).
[36]
Louis Barthas,
Les cahiers de guerre de Louis Barthas, tonnelier (1914-1919), Paris, Maspéro, 1978, p. 165.
[37]
Gérard Canini,
Combattre à Verdun. Vie et souffrance quotidiennes du soldat 1916-1917, Nacy, Presses Universitaires de Nancy, 1988, p. 47. On a fabriqué 200 000 couteaux en une douzaine de modèles. Canini donne d’autres témoignages convergents.
[38]
Septime Gorceix,
Évadé (Des Hauts de Meuse en Moldavie), Paris, Payot, 1930, p. 81. Je remercie Rémy Cazals de m’avoir signalé ce témoignage.
[39]
Paul Tuffrau,
1914-1918. Quatre années sur le front. Carnets d’un combattant, avant-propos de Françoise Cambon, préface de Stéphane Audoin-Rouzeau, Paris, Imago, 1998, Crouy, 28-29 novembre 1914, p. 60.
[40]
Lucien Laby,
op. cit., p. 71 à 78, 5, 7 et 9 novembre 1914.
[42]
Robert Graves,
op. cit., p. 360. Cf. aussi Paul Tézenas du Montcel,
Dans les tranchées. Journal d’un officier du 102e territorial, 8 octobre 1914-2 avril 1917, Montbrison, Eleuthère Brassart, 1925, p. 67 : « Je mentirais si je disais qu’après ces sept mois de guerre j’ai toujours la belle ardeur du début. » Léon Werth (
Clavel soldat, Paris, Albin Michel, 1919) montre un personnage « venu à la guerre avec des idées de bourgeois patriote et religieux » (p. 181) qui n’ose plus dire à sa femme ce qu’il pense car ce n’est plus convenable, et des territoriaux « ardents quand ils arrivèrent », dont l’un « le premier jour qu’il vint à la tranchée, voulait absolument tirer pour tuer un Boche », et qui maintenant se font porter malades (p. 368). C’est aussi l’évolution de Favigny, le héros de
La percée, qui « délirait » d’arriver à temps pour la bataille de l’Yser.
[43]
Op. cit., respectivement p. 210-211, 223 et 225. On aura noté le « d’ailleurs rares ».
[44]
Second lieutenant Arthur Conway Young, 16 septembre 1916,
in L. Housman,
op. cit., p. 314-5. Ma traduction.
[45]
La remarque est de John Keegan,
The face of battle, a study of Agincourt, Waterloo and the Somme, London, Pimlico, 1991 [1
ère éd., 1976], p. 274-275, qui cite un autre exemple analogue à celui de Graves ci-dessous.
[46]
Robert Graves,
op. cit., p. 181.
[47]
Tony Ashworth,
Trench Warfare, 1914-1918 : The Live and Let Live System, New York, Holmes & Meyer, 1980, p. 57
sq.
[48]
Paul Tuffrau,
op. cit., p. 115.
[49]
Op. cit., p. 212. De même Barthas arrête le bras d’une sentinelle qui veut balancer une grenade sur un Boche dont ils voient la tête à quatre ou cinq mètres, par principes de « socialiste, d’humanitaire, de vrai chrétien même », prétend-il – on n’est pas obligé de le croire – mais aussi pour ne pas compromettre les « rapports de bon voisinage qui existaient entre les deux postes voisins »,
loc. cit., p. 348.
[50]
Ph. Jean Grange,
Philibert engagé volontaire (1914-1918), Paris, Albin Michel, 1932, p. 16. Je remercie très chaleureusement Nicolas Offenstadt de m’avoir signalé ce témoignage.
[51]
Ernst Jünger,
Orages d’acier, trad. de Henri Plard, Paris, Bourgois, 1970, [1
ère éd. Berlin, 1920], p. 383.
[52]
Ernst Jünger,
Feu et sang, trad. par Julien Hervier, Paris, Bourgois, 1998, [1
ère éd. Berlin, 1925], p. 101-102.
[53]
Robert Dubarle,
Lettres de guerre de Robert Dubarle, Paris, Perrin, 1918, p. 105, cité par Cru,
op. cit., p. 515.
[54]
Paul Lintier,
op. cit., p. 230, 14 septembre 1914. Cet épisode est contesté par Cru,
op. cit., p. 185. Je l’admets en raison de la qualité du témoin à qui la réponse est directement adressée.
[55]
Maurice Genevoix,
Ceux de 14, Paris, Le Seuil, 1996, p. 262.
[56]
Ernst Jünger,
Orages d’acier, op. cit., p. 395-396.
[57]
M. Antoine Berget, cité par Antoine Prost,
ibid., document Boutefeu (cf. note 14).
[58]
Erich Maria Remarque,
À l’Ouest rien de nouveau,
op. cit., p. 236
sq. On notera que, dans son récit, il donne son nom à celui qu’il a tué : comme l’indiquent ses papiers, c’est le caporal Gérard Duval. L’ennemi qui a un nom propre n’est plus un ennemi.
[59]
Loc. cit., p. 243-244. On pourrait citer d’autres exemples de solidarité entre adversaires blessés. « C’est la seule chose décente que j’aie vue dans la guerre », écrit ainsi le second-lieutenant Arthur Conway Young, déjà cité, qui décrit des soldats allemands et britanniques se soignant de leur mieux (
loc. cit., p. 317).
[60]
John Horne and Alan Kramer,
op. cit.
[61]
Qu’on relise, par exemple, André Pézard,
Nous autres à Vauquois, Aurillac, Imprimerie moderne USHA, 1974 [1
ère éd. Paris, La Renaissance du livre, 1918]. Dans ce récit où l’auteur perd tous ses amis les uns après les autres dans des combats effroyables, non seulement on ne voit jamais ni l’auteur, ni l’un de ses hommes tuer – ils lancent beaucoup de grenades, de « pétards » – mais on ne voit aucune circonstance où cela aurait pu se produire.
[62]
Gérard Canini,
op. cit., p. 155 ; John Keegan,
op. cit., p. 269.
[63]
Je remercie Nicolas Offenstadt de m’avoir signalé, références à l’appui, cet aspect de la justice militaire qu’il connaît de première main. Cf. aussi ses
Fusillés de la Grande Guerre et la mémoire collective (1914-1999), Paris, Odile Jacob, 2002 [1
ère éd. 1999], p. 29.
[64]
Roland Dorgelès,
Bleu horizon. Pages de la Grande Guerre, Paris, Albin Michel, 1949, p. 129-130.
[*]
Professeur émérite à l’université de Paris 1, membre du comité de rédaction de Vingtième Siècle. Revue d’histoire, Antoine Prost
est l’auteur, notamment, de Les anciens combattants et la société française, 1914-1939
(Paris, Presses de Sciences Po, 1977) et de Les anciens combattants, 1914-1940
(Paris, Gallimard/Julliard, 1977). Son article sur « Les représentations de la guerre dans la culture française de l’entre-deux-guerres », paru dans notre numéro de janvier-mars 1994, figure parmi ceux qui ont été réunis en traduction anglaise sous le titre Republican identities in war and peace
(Oxford/New York, Berg, 2002). Viennent de paraître, sous sa direction, Guerres, paix et sociétés
(Paris, Éditions de l’Atelier, 2003) et, en collaboration avec Yves Gaulupeau, Dessins d’exode
(Paris, Jules Tallandier, 2003).