Vingtième Siècle. Revue d'histoire
Presses de Sc. Po.

I.S.B.N.2724629752
256 pages

p. 121 à 130
doi: en cours

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Dossier : La guerre d'Algérie

no 83 2004/3

2004 Vingtième siècle Dossier : La guerre d’Algérie

L’Agence France-Presse en guerre d’Algérie

Barbara Vignaux  [*]
Situation paradoxale que celle de l’Agence France-Presse durant la guerre d’Algérie : alors que la liberté de la presse subit de multiples violations en France, elle se voit offrir un statut libéral. En 1957, en effet, elle cesse d’être un établissement public étroitement soumis à la tutelle de l’État, comme le stipule l’ordonnance fondatrice du 30 septembre 1944, pour devenir un organisme dont les caractéristiques empruntent à la fois à la société commerciale, à l’agence officielle et à la coopérative de presse. Ce changement entraîne une modification sensible de sa couverture de la guerre d’Algérie, sujet délicat par excellence : de tonalité très officielle au début, les dépêches accordent peu à peu une part croissante aux activités et aux hommes du FLN et du GPRA, puis de l’OAS. La couverture du conflit de l’AFP devient ainsi plus équilibré avec le temps. Parallèlement, le directeur général de l’Agence (1954-1975), Jean Marin, mobilise son aura de journaliste et ses relations politiques pour négocier des marges de manœuvre croissantes face à la tentation permanente du pouvoir d’asservir l’AFP. Paradoxical situation of Agence France-presse during the Algerian war : while freedom of the press was sorely violated in France, it was granted a liberal status. In 1957, it stopped being a public establishment under tight guardianship of the state, as the founding ordinance stipulated on September 30, 1944, and became an organization with characteristics of a business, an official agency and a press cooperative. This change brought about a noticeable difference in the coverage of the Algerian war, a particularly delicate subject. The tone was highly official at the beginning, but more and more space was given over to the activities and men of the FLN and the GPRA, and then the OAS. The AFP’s coverage of the war thus became more balanced. At the same time, the head of the Agency (1954-1975), Jean Marin, used his journalist’s aura and political relations to negotiate greater margins of manœuvre when faced with the permanent temptation of the authorities to control the AFP.
L’AFP a commencé par compter les pieds de vigne arrachés par les « rebelles » et taire la torture. Puis, sous la pression de la concurrence et forte d’un statut moins contraignant en 1957, elle devint une meilleure source d’information et apprit à désigner enfin l’adversaire algérien. Cet article est une pierre pour la construction, enfin, d’une histoire de l’information sur les « événements ».
Par son accès privilégié aux sources officielles, la continuité de sa couverture et l’étroitesse de ses liens avec la presse nationale, l’Agence France-Presse a joué un rôle essentiel dans le traitement médiatique de la guerre d’Algérie. En 1957, l’adoption de son nouveau statut, toujours en vigueur aujourd’hui, doit couper le cordon ombilical avec le gouvernement. Trois ans plus tard, Michel Debré, alors Premier ministre, échoue à modifier un statut jugé a posteriori trop libéral. Mettant en avant les contraintes de la concurrence internationale, l’Agence négocie des marges de manœuvre de plus en plus larges. Très fidèle les premières années au discours officiel, la couverture de la guerre d’Algérie connaît ainsi un rééquilibrage progressif au profit du Front de libération nationale (FLN) et du gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA), d’une part, des partisans de l’Algérie française, d’autre part.
 
â—¦ « La voix de son maître » (1954-1957)
 
 
Entre 1954 et l’adoption du statut de 1957, l’AFP apparaît comme « la voix de son maître » : elle répercute le discours officiel sur la guerre. Les dispositions statutaires, la personnalité de certains hommes, les passerelles entre univers des journalistes, classe politique et administrations centrales : tout concourt aux « liaisons dangereuses » entre pouvoir et AFP.
Dans l’urgence de la Libération, l’ordonnance du 30 septembre 1944 a créé sous le nom d’Agence France-Presse un organisme chargé de « recueillir et de diffuser en France et à l’étranger tous éléments d’information ». Destiné à être provisoire, ce statut, en vigueur jusqu’en 1957, crée un établissement public administratif placé sous l’autorité du ministre de l’Information et administré par un directeur général nommé en Conseil des ministres. L’instabilité gouvernementale de la Quatrième République se traduit donc par une rotation accélérée des hommes au poste de directeur général de l’Agence : en dix ans, de septembre 1944 à septembre 1954, ils sont dix à se succéder. Secrétaire d’État à l’Information de 1953 à 1954, Émile Hugues note d’ailleurs que « l’influence du parti politique qui détient la présidence du Conseil s’exerce essentiellement par le canal du Journal parlé et le contrôle de l’AFP [1] ».
« L’affaire Aucouturier » fournit un bon exemple de colère gouvernementale. Le 27 mai 1954, l’AFP diffuse l’extrait d’un article de L’Express consacré au rapport, très pessimiste, des généraux Ely et Salan sur l’avenir des positions françaises en Indochine. Sermonné par le président du Conseil Joseph Laniel, Maurice Nègre, le directeur général de l’AFP, invoque une « réorganisation générale de ses services » pour nommer le rédacteur en chef de l’Agence, Gustave Aucouturier, et son adjoint, Georges Bitar, à des postes où « ils n’auront plus d’autorité directe sur la diffusion des textes ». Le Monde (8 juin 1954) écrit : « Une fois de plus serait constaté qu’il est difficile de concilier la liberté d’expression et la dépendance gouvernementale et financière. » Combat (9 juin 1954) s’indigne : « L’AFP est devenue une simple dépendance de la présidence du Conseil. » Président de la Fédération nationale de la presse française (FNPF), Albert Bayet multiplie les attaques contre « l’agence d’État ». Le personnage de Maurice Nègre, directeur général à trois reprises entre 1946 et 1954, se prête il est vrai au mélange des genres, comme l’explique Gilles Martinet, premier rédacteur en chef de l’AFP (1944-1948) : « Il était assez lié à l’État […]. Avant guerre, le 2e bureau, c’est-à-dire les services de renseignement français, recrutait parmi les journalistes de Havas. Maurice Nègre avait été arrêté en Roumanie au début de la guerre comme agent secret français [envoyé à Bucarest en 1940 pour réorganiser les services d’information français, il y est arrêté par la Gestapo en 1941]. Il avait cet état d’esprit d’aider l’État. Ses successeurs avaient une idée différente du rôle de l’Agence, plus libérale [2]. »
Les « liaisons dangereuses » entre pouvoir et AFP sont aussi nourries par les allers et retours de personnes entre gouvernement et Agence, plus rares par la suite. Le bulletin interne de l’Agence, La vie de la maison, comprend une rubrique « cabinets ministériels » qui permet de suivre ces mouvements. Son édition du 22 février 1956 mentionne que deux rédacteurs du service politique chargés de l’Assemblée nationale ont été nommés attachés parlementaires auprès de François Mitterrand, garde des Sceaux et Henry Laforest, secrétaire d’État à l’Air [3]. Les archives livrent également un cas exemplaire « d’emploi fictif ». Dans une lettre adressée au chef du service politique de l’AFP, le directeur de cabinet du ministre de l’Intérieur écrit, le 6 janvier 1953 : « Mon cher ami, [Fabien Lacombe] appartient actuellement à la deuxième catégorie de son grade, mais il souhaiterait passer à la catégorie supérieure. […] En vous remerciant, au surplus, d’avoir permis à Lacombe de se distraire d’une partie de ses tâches à l’Agence pour apporter une collaboration fort utile au cabinet du ministre de l’Intérieur [4]. »
Dès le début des « événements » d’Algérie, l’Agence doit respecter les interdits qui s’imposent à la presse nationale : torture, exécutions sommaires, conditions de détention dans les camps de regroupement, publication de manifestes activistes ou communistes, attaques contre l’armée, interviews avec des rebelles ou des leaders activistes, désertion et objection de conscience, opérations en territoire algérien [5]… Mais comme « média des médias », elle est soumise à un contrôle plus rigoureux que les autres moyens de presse écrite. Dès 1955, une ligne téléphonique permanente est mise en place entre le secrétariat d’État à l’Information et l’AFP (ainsi que les journaux parlé et télévisé) [6]. À Alger, le Bureau régional d’action psychologique (BRAP) de la 10e région militaire mentionne, parmi ses activités en matière d’information, « le contrôle serré des télégrammes de l’Agence France-Presse [7] ». Avec succès, si l’on en croit une note signée du chef du BRAP le 10 septembre 1955 : « L’AFP ne transmet aucune information d’ordre opérationnel importante sans en avoir référé au chef du BRAP ou à son officier de presse [8]. »
Aussi la couverture initiale de la guerre d’Algérie est-elle dominée par les informations routinières : carrières (nominations, biographies, prévisions et confirmations de déplacements etc.) et propos rapportés (discours, conférences de presse, démentis et réactions officielles). Le reportage, en revanche, est longtemps absent de la production de l’AFP : au début du conflit, se souvient Jacques Moalic, entré à l’AFP en 1950 et directeur du bureau d’Alger de 1961 à 1963, « je n’ai pas en mémoire de reportage, sauf les reportages très encadrés avec des officiels. L’armée n’y tenait pas du tout [9] ». Les « événements » sont donc traités sous le biais « comptable » des faits d’armes : « Le bureau de l’AFP, à Alger, était très artisanal. Le type qui le dirigeait attendait sa retraite et traitait un peu l’information comme sa comptabilité : nombre de fusils, nombre de prisonniers… C’était une information extraordinairement sommaire, comptable », raconte-t-il. En voici une illustration : « Alger, 3 septembre 1956 – On est en mesure aujourd’hui de dresser le bilan des pertes civiles dues à la rébellion depuis le début de celle-ci jusqu’au 1er août dernier : 2 720 civils Français musulmans – dont 42 femmes et 34 enfants – ont été assassinés par les hors-la-loi. 363 Français de souche – dont 17 femmes et 24 enfants – sont tombés sous les coups des rebelles. Quant aux destructions et aux actes de vandalisme, ceux-ci s’établissent ainsi : exploitations agricoles incendiées ou détruites : 896 ; têtes de bétail abattues ou volées : 31 642 ; machines agricoles détruites : 246 ; pieds de vigne coupés : 3 221 000. »
Jusqu’en 1957, l’Agence épouse étroitement la version officielle. Le vocabulaire suit les consignes gouvernementales : les combattants nationalistes sont des « hors-la-loi » ou des « rebelles » qui « abattent » le bétail et « assassinent » les femmes et les enfants. À « GPRA » est préférée « organisation extérieure de la rébellion ». Dans un dossier consacré aux agences, le 19 mars 1959, France-Observateur écrit : « Tous les rédacteurs de l’AFP savent que parler de l’Algérie est difficile, voire dangereux […]. Il n’existe aucune consigne affichée nulle part pour interdire un sujet, mais on doit appeler un Algérien un “Français musulman” […]. » Du coup, l’Agence « garde dans le monde entier sa réputation d’agence officieuse ». De fait, certaines dépêches constituent un véritable hymne à l’intégration réussie : « Oran, 11 novembre 1954. Le défilé du 11 novembre à Oran a permis aux musulmans français de témoigner leur indéfectible attachement à la France. »
Le succès de l’Agence centrale de presse (ACP), fondée en 1951 à l’initiative de Georges Lustac, directeur du Provençal, s’explique en partie par cette réputation d’agence officieuse qu’entretient l’AFP. Durant la guerre d’Algérie, Le Figaro et France-Soir s’abonnent à l’ACP. En 1962, elle a pour clients une quarantaine de journaux provinciaux auxquels elle envoie quotidiennement un jeu complet d’articles prêts à publier, ainsi que tous les organismes officiels. Outre ses bureaux d’Alger, de Rabat et de Tunis, elle inaugure un bureau à Bruxelles et lance trois nouveaux services : politique, économique et sportif. Elle emploie alors une trentaine de personnes et dispose d’un correspondant dans tous les journaux de province. « Quand je suis parti à Tunis, Georges Lustac, le patron de l’ACP à Paris, m’a dit : “Tu dois avoir tout ce que l’AFP n’a pas” », les négociations secrètes, par exemple, raconte Guy Claisse, correspondant de l’ACP et d’Europe n° 1 à Tunis entre 1960 et 1962 [10]. Les autres concurrentes d’Aurore (AFP) sont, en langage agencier, Amélie, l’américaine Associated Press et sa rivale Ursule, la société commerciale United Press (UP) – qui deviendra United Press International (UPI) en 1958. S’y ajoute la britannique Rosalie, Reuter, une coopérative de presse comme AP. Si certaines régions du monde conservent des allures de « zones d’influence » (l’Amérique du Nord pour les agences américaines, le Commonwealth pour Reuter, les pays francophones d’Europe et d’Afrique pour l’AFP), la situation est largement compétitive : environ 75 % de l’Europe occidentale et 40 % du globe sont informés simultanément par l’agence française et les anglo-saxonnes. Dès 1944, en outre, les agences étrangères se sont établies en France même. Au Monde, Hubert Beuve-Méry reçoit des offres de services des sociétés anglo-saxonnes [11]. Mais l’accès privilégié aux sources gouvernementales et le niveau élevé des subventions permettent à l’Agence France-Presse de les affronter sereinement, au moins dans l’hexagone. À l’étranger, l’adoption d’un nouveau statut lui facilitera la tâche : aux États-Unis, le service de l’AFP est présenté comme émanant « d’agents d’un gouvernement étranger » jusqu’en 1957.
 
â—¦ Le statut de la liberté ?
 
 
Après plusieurs tentatives infructueuses, un heureux concours de circonstances permet l’adoption de la loi du 10 janvier 1957 portant statut de l’AFP : l’agacement croissant de la presse hexagonale, l’efficacité d’une nouvelle commission parlementaire ad hoc, l’arrivée d’un secrétaire d’État à l’Information (1956-1957), Gérard Jaquet, décidé à en finir et la nomination à la direction générale de l’Agence de Jean Marin, « père politique et opérationnel » du statut [12] en septembre 1954.
Cette loi crée un « organisme autonome » sui generis, curieux mélange de société commerciale, d’agence d’information officielle et de coopérative de presse. Minoritaire au conseil d’administration, le gouvernement devient en droit un client comme les autres. Inspiré de la convention de Reuter, l’article 2 définit les obligations fondamentales de l’Agence : résultat (et, de manière implicite, continuité), rayonnement mondial, indépendance, objectivité et exactitude de l’information. « Esquisse de juridiction déontologique » (Henri Pigeat), un conseil supérieur veille, en théorie, au respect de ces obligations. Dans les faits, il ne prendra guère position sur les aspects éditoriaux, pas même durant la grave crise d’avril 1960. Enfin, chargé d’élire le PDG pour une période de trois ans renouvelable, le conseil d’administration (CA) compte huit représentants de la presse quotidienne, deux de la radiodiffusion, deux élus du personnel de l’Agence et trois représentants des services publics usagers, désignés par le président du Conseil, le ministre des Affaires étrangères et le ministre des Finances.
Dès le vote du statut par le Conseil de la République, qualifié de « capital », L’Express (23 novembre 1956) exprime sa satisfaction : les employés de l’Agence, « techniciens de l’information farouchement attachés à la vérité, pour qui l’objectivité, la concision et l’exactitude sont des réflexes […] seront bientôt mieux protégés que par le passé des pressions des partis, du pouvoir ou de l’argent ». Le bilan dressé par Claude Bellanger, directeur général du Parisien Libéré et vice-président de la FNPF, à l’occasion du Congrès de la Fédération de mai 1960, confirmera ce pronostic : « Les trois premières années d’application du statut ont été très fructueuses pour l’Agence », notamment grâce à Jean Marin, qui y a « scrupuleusement » veillé. Le personnel de l’Agence a également plébiscité le nouveau statut : au référendum interne organisé dès août 1955, 709 voix l’ont approuvé sur 1 001 inscrits (133 contre) [13].
La crise d’avril 1960 illustre sa solidité. Mal connus, les motifs exacts de la colère de Michel Debré contre l’AFP semblent être la couverture trop complaisante des activités de Sékou Touré, le chef d’État guinéen, et la place excessive accordée aux activités du GPRA et du FLN. La veille de l’élection du PDG, Michel Debré et son ministre de l’Information, Louis Terrenoire, reprochent à Jean Marin, dont la réélection ne fait aucun doute, d’avoir placé « des mendésistes » aux postes-clé. Ils exigent d’accroître la représentation du gouvernement au conseil d’administration (de trois à six sièges). Dans la presse française et étrangère, l’opposition au projet du Premier ministre s’identifie immédiatement à la défense de la liberté de la presse. Soumis à une pression médiatique croissante et « lâché » par le général de Gaulle [14], Michel Debré recule. Le 14 avril, Jean Marin est réélu à l’unanimité des quinze votants. Dans les coulisses, il se serait engagé à procéder à des réformes [15] dont le bilan, dans une note du 27 juin 1960 adressée au Premier ministre, semble bien maigre. Fin 1960, Michel Debré obtient l’entrée du directeur de cabinet de Louis Terrenoire au CA de l’AFP… pour un an. Toute tentative de reprise en main grossière par le pouvoir politique paraît donc désormais condamnée à l’échec : le statut de 1957 est bien devenu le « statut de la liberté ».
Il ne lève cependant pas toutes les ambiguïtés dans les rapports entre l’Agence et l’État. Soumise à une triple obligation – indépendance, objectivité de l’information et rayonnement mondial – l’AFP est confrontée à une aporie : seule, la presse nationale ne peut garantir la survie d’une agence mondiale, faute de ressources. Le concours financier du gouvernement est donc indispensable, sauf à sacrifier l’idée même d’agence mondiale, ce à quoi se refusent la presse française, le gouvernement, Jean Marin et les journalistes eux-mêmes. « L’AFP a toujours été considérée comme un des éléments de l’influence française dans le monde, ce qui n’est d’ailleurs pas faux. Il y a une manière européenne d’appréhender l’information et une manière américaine », estime Gilles Martinet. La dépendance financière vis-à-vis de l’État « semble indifférente aux changements de norme, de statut ou de régime politique […] », relève Henri Pigeat, qui a dirigé l’Agence de 1979 à 1986 [16]. En 1954, le gouvernement couvre près de 61 % des dépenses de l’AFP, alors que les « recettes commerciales » (39 % du total) proviennent des journaux français pour 38 % seulement, de l’Union française et des clients étrangers pour 37 % et de la radiotélévision pour 10 % (moins que le poste « particuliers »). En 1960, les recettes de l’AFP restent dominées par « les services publics de l’État » (57 %), loin devant la presse de la métropole et de l’Algérie (15 %), les abonnements de l’étranger (15 %) et la RTF (4 %). Comme le relève ironiquement Gilles Martinet, « c’est bien joli d’avoir une Agence dont le conseil d’administration est composé en majorité de directeurs de journaux, mais ça fait une majorité de gens qui n’a pas intérêt à voir augmenter les tarifs… ». Malgré tout, le gouvernement veut sauver les apparences : « La part de l’État (doit être) le plus pudiquement voilée de manière à ne pas fournir d’arguments à la concurrence étrangère de l’Agence France-Presse [17] », indique, hors hémicycle, le président de la commission de la presse, Guy Desson, le 1er juin 1956.
Dépendante de l’État, l’AFP jouit en contrepartie d’un accès privilégié aux sources officielles qui fait sa réputation de fiabilité. Cet accès constitue à la fois un atout professionnel, comme le montrent les parcours d’André Euloge ou de Jean Mauriac, et une contrainte, comme le reconnaît, en toute bonne foi, Claude Wauthier. André Euloge incarne la symbiose entre l’agencier et son milieu. Correspondant de l’AFP à Bordeaux (1949-1957), il part ensuite en Algérie comme reporter, où il reste jusqu’en 1961. À peine arrivé, il recueille un scoop : « Un jour, j’ai été reçu par le directeur de la Direction de la sûreté du territoire (DST) à Alger, à qui j’ai parlé de mes amitiés bordelaises. Deux jours après, un chef du FLN était mort et [on] ne savait pas dans quelles circonstances. […] Je suis allé trouver le gars de la DST et il m’a donné le dossier : “Asseyez-vous, regardez”. Sans le citer, j’ai pu raconter comment ce chef du FLN avait été tué. Ça a été mon premier scoop en Algérie. […] J’avais des relations très amicales avec les policiers, les administratifs, les ministres et leurs fonctionnaires. » Ces contacts vaudront aussi à l’AFP une excellente couverture de la semaine des barricades : « J’avais des amis dans le milieu des activistes, ce qui explique que j’ai été le seul journaliste autorisé à entrer sur les barricades [18]. »
Le cas de Jean Mauriac illustre aussi les opportunités professionnelles offertes par le statut d’agencier. « Le général de Gaulle m’a toujours vu à ses côtés, depuis 1945 jusqu’à sa mort. Il m’aimait bien ; il était habitué à ma bobine. Il savait surtout la passion que j’avais pour lui [19] », raconte-t-il. Entré à l’Agence quatre jours après la Libération de Paris, il y suivra toujours les pas de Charles de Gaulle et entretiendra avec lui des relations privilégiées qui le mettront à l’abri de toute censure. Il est parfois le seul journaliste autorisé à le suivre : en août 1959, durant son voyage en Algérie, ou en mars 1960, lors de la seconde « tournée des popotes » notamment. Le 19 décembre 1960, à Aïn-Temouchent, Jean Mauriac assiste aux huées des Européens et aux acclamations des Algériens. Il constate l’exaspération du général, qu’il suit pas à pas. Il rédige une dépêche intitulée « Aïn-Temouchent. Le général de Gaulle à son arrivée : “tous des braillards”. » Aujourd’hui, il explique : « Cette dépêche est revenue comme un boomerang à Alger. J’ai été convoqué par un type tout à fait désagréable qui s’appelait Jean Morin [délégué général de 1961 à 1962], qui m’a dit : “Votre dépêche est insensée. Vous mettez le feu à l’Algérie avec vos ‘tous des braillards’. Je suis désolé de vous le dire mais je vous expulse d’Algérie.” » Louis Terrenoire demande l’expulsion d’Algérie de l’agencier, mais Jean Marin refuse de le rappeler. Toutes ces dépêches scandaleuses expliquent que le père du journaliste, François Mauriac, ait un jour dit au patron de l’AFP : « Vous avez la chance d’avoir avec vous le plus lu des Mauriac ! » Parfois, les confidences du général de Gaulle plongent Jean Mauriac dans des affres de conscience : « C’était le côté dramatique, difficile de l’affaire. […] Le général me faisait des confidences qui, si je les avais diffusées, auraient fait “sauter la planète”. » Peut-être ces confidences distillées par le chef d’État, parfois reprises par l’AFP, jouaient-elles un rôle d’annonce préalable, afin de préparer les esprits au « très amer calice de l’inéluctable ».
La proximité des agenciers avec le pouvoir entraîne en effet, en général, une certaine prudence dans la production et la diffusion de l’information. C’est ce qu’explique le directeur adjoint chargé de l’information à la Délégation générale du gouvernement (DGGA) de 1961 à 1962, Philippe Mestre : « L’AFP savait bien que ce qu’elle diffusait pouvait être compris, tant en France qu’à l’étranger, comme l’exposition, en quelque sorte, du point de vue français, voire du gouvernement. […] Elle était plus proche des sources, notamment officielles, administratives et politiques, et se devait donc de manifester une relative prudence [20]. » Ce constat rejoint le témoignage de Claude Wauthier, auteur d’un article censuré par sa rédaction. Avec Danielle Eyquem, envoyée spéciale du service diplomatique, il réalise, après la signature des accords d’Évian, un reportage sur le quartier général de l’ALN à Ghardimaou. « Une note très embarrassée de la rédaction en chef » les informe que le papier ne sera pas diffusé. Claude Wauthier ne s’en offense pas : « Je pense que c’était un bon réflexe de la rédaction en chef. La visite de deux correspondants de l’AFP dans les camps d’une armée qui se battait contre la France serait passée pour une provocation [21]. »
Des relations de confiance mutuelle se créent ainsi, comme le raconte Philippe Mestre : « Jacques Moalic et moi nous téléphonions souvent. Quand je savais qu’il préparait quelque chose, je lui téléphonais, je lui disais “attention”, nous négociions beaucoup. Des faux bruits étaient lancés par le FLN, l’OAS ou leurs intermédiaires. Nous devions donc veiller aux informations diffusées. » Alors que les expulsions des journalistes, les convocations par le délégué général, voire les emprisonnements, sont assez courants, les incidents entre agenciers et autorités algéroises seront rares, le cas de Jean Mauriac excepté. Au-delà, comme citoyen, le journaliste rejoint parfois le responsable politique dans son analyse des risques encourus. Soucieux de ne pas « faire trop de publicité » à l’OAS, Jacques Moalic veille à ne pas multiplier les dépêches à son sujet, rejoignant ainsi les préoccupations du délégué général, Jean Morin [22] : « En Algérie, parler tous les jours de l’OAS montrait aux yeux de ceux qui auraient hésité à la suivre que ce mouvement existait encore. »
 
â—¦ Une couverture plus équilibrée (1958-1962)
 
 
Les règles du jeu ayant été éclaircies par le nouveau statut, c’est désormais la capacité de négociation de l’Agence avec le pouvoir qui décide, le cas échéant, de ce qui est censuré. Au-delà de ces négociations conjoncturelles, des évolutions structurelles permettent le rééquilibrage de la couverture de la guerre d’Algérie par l’AFP.
Son passé de gaulliste de la première heure et l’estime du chef de l’État valent à Jean Marin le soutien de l’Élysée face à Matignon (plus enclin à censurer les journalistes), auquel il doit la sauvegarde du statut de l’AFP en 1960. Patron de l’Agence de 1954 à 1975, il jouit aussi d’une réputation flatteuse de journaliste et entretient d’excellents rapports avec les patrons de presse. Il est l’ami d’hommes politiques de tous bords. À sa nomination au poste de directeur général de l’Agence, il était en charge des relations avec la presse au cabinet de François Mitterrand, ministre de l’Intérieur. « Au fond, Jean Marin était avant tout un politique. Il gérait habilement l’Agence et défendait sa liberté face aux gouvernements toujours tentés d’intervenir », raconte Gilles Martinet. Ce politique est doublé d’un grand professionnel : « À huit heures du matin, il avait déjà lu les journaux, écouté la radio et deviné les conneries qu’on avait faites. C’était épouvantable. Ce qu’on redoutait, en arrivant à la rédaction en chef, entre sept heures et demie et huit heures, c’était le coup de fil de Jean Marin », témoigne Claude Wauthier. Son sens de la mesure et de l’apaisement le conduit à céder parfois aux demandes du pouvoir, lorsqu’elles lui semblent justifiées, et à leur résister le plus souvent (par exemple, il défendra toujours Jean Mauriac). Ainsi, le 23 décembre 1960, Jean Morin, ulcéré par le traitement des sanglants événements de décembre 1960, adresse une lettre à Louis Joxe, ministre des Affaires algériennes, avec copie au Premier ministre, dans laquelle il réclame « la mutation de Dupuy Albert, actuellement directeur de l’AFP à Alger », dont « les sentiments et les sympathies activistes […] s’avèrent intolérables et évidemment dangereux [23] ». Puis il adresse une lettre dans les mêmes termes au patron de l’Agence : « J’ai écrit pour lui faciliter la tâche, pour qu’il n’ait pas l’air de muter Dupuy comme ça, sans raison. C’était beaucoup plus simple pour lui de le changer de poste à la demande du gouvernement [24]. » Pour les collègues d’Albert Dupuy, c’est l’épuisement de cinq années de travail acharné qui explique son retour à Paris. Le directeur du bureau d’Alger n’était peut-être fâché, d’ailleurs, de changer de poste.
À la rédaction, parallèlement, une stratégie de « l’Élysée contre Matignon » est peaufinée par Claude Imbert : « La vérité, c’est que ce fut assez difficile et assez acrobatique. Je jouais toujours sur deux tableaux. Nous avions assez fréquemment des interventions sur ce qui paraissait contraire à l’Algérie française de la part de Michel Debré. […] J’avais un contact à l’Élysée qui me permettait de contrer Debré. Quand on m’agaçait un peu fort sur une dépêche, je renvoyais à Bernard Tricot [secrétaire général de l’Élysée], maintenu dans une ombre propice à ce genre de travail […]. Tricot, c’était l’Élysée, donc ça avait un certain effet dissuasif [25]. » Deux épisodes de la guerre illustrent les progrès et les limites de la liberté acquise par l’AFP. Le 13 mai, à Alger, André Euloge, reporter apprécié des pieds-noirs, décrit l’ambiance dans le centre ville, le succès de l’appel à la grève générale, la manifestation, la création du comité de salut public, dont l’idée a été suggérée « par un garçon d’une vingtaine d’années » parlant au nom de « la foule », l’entrisme des gaullistes… À l’heure du verdict, il n’hésite guère : il s’agit « d’un mini coup d’État ». Il raconte : « Le général de Gaulle a terminé son laïus en disant : “Je vous ai compris.” J’ai écrit dans ma dépêche : Ça ne veut pas dire “Je vous approuve”. » À Paris, place de la Bourse, les censeurs sont installés dans les bureaux de la rédaction en chef. Jean Marin obtient pourtant du ministre de l’Information dans l’éphémère cabinet Pflimlin, Albert Gazier, que le fil étranger demeure libre. C’est un succès : la couverture du 13 mai 1958 sera abondamment reprise par la presse nationale et internationale. Essentiellement fondée sur le reportage, elle fait une large place au « nouvel acteur de la guerre d’Algérie » : la foule algéroise. En contrepoint de ce succès, un échec : la censure des événements de décembre 1960. « L’Agence a été bâillonnée, ligotée […]. Dans le même temps, tous les journaux français ou étrangers, Associated Press et Reuter, qui n’ont pas de bureau particulier à Alger, diffusaient leur service sur la France et le monde entier […] », se plaint Jean Marin au CA de l’AFP, le 13 décembre 1960. Les jours précédents, la censure a été imposée sur les nouvelles en provenance d’Alger, alors que le voyage du général de Gaulle tourne au drame (120 morts à Alger et Oran). L’AFP est plus touchée par la censure que les autres agences de presse, car la censure préalable « ne s’exerce que sur les transmissions par télétype [26] ». Or AP, UPI et Reuter transmettent leur copie, moins abondante, par téléphone.
À partir de 1957, la couverture de la guerre d’Algérie devient donc progressivement plus objective, si on admet que « la forme quotidienne de la lutte pour l’objectivité est l’équilibrage » dans l’expression des points de vue [27]. L’AFP cite Ferhat Abbas, suit les déplacements des personnalités algériennes entre Le Caire, Tunis et Rabat, signale les articles relatifs aux nationalistes algériens dans ses revues de presse, évoque les débats internes au FLN, bref : prête vie à « l’adversaire ». D’un autre côté, l’AFP couvre aussi l’activité des partisans de l’Algérie française : propos de Jacques Soustelle, occupations madrilènes de Pierre Lagaillarde (y compris ses frasques nocturnes), procès Salan, manifestations de l’OAS sous toutes ses formes (inscriptions sur les murs, tracts, piratages de la télévision, dont le seul récit remplit plusieurs dizaines de dépêches). En revanche, l’Agence ne donne pas directement la parole aux responsables de l’OAS, pas plus qu’elle ne l’a offerte aux leaders du FLN.
Le PDG de l’Agence prend soin de placer aux postes-clé des hommes qui, comme Claude Wauthier, un familier des sommets africains, ne dissimulent pas leur sympathie pour l’indépendance algérienne. Entré à l’AFP en 1952, envoyé spécial permanent en Afrique, Claude Imbert est nommé à la rédaction en chef dès 1959, à l’âge de 29 ans. Il se rappelle quelques batailles épiques contre des caciques du service politique, attachés à l’Algérie française. Jacques Moalic prend la direction du bureau d’Alger en 1961, alors que Claude Wauthier est chargé du même poste à Tunis. L’arrivée de ces journalistes marque le relais d’une génération à une autre, plus jeune, plus soucieuse d’objectivité et d’indépendance. Guy Claisse garde un souvenir assez vif de ce changement : « À Tunis, le bureau de l’AFP était dirigé par un journaliste d’avant la guerre, un homme d’une cinquantaine d’années qui se considérait un peu comme le suppléant de l’ambassadeur. Il avait des informations sur les Tunisiens mais pas sur les Algériens. Il ne cherchait pas les informations, sauf si l’ambassade téléphonait pour demander telle ou telle chose. Il ne fréquentait pas les gens du FLN ni du GPRA. L’AFP était d’une prudence de serpent ; elle n’a rien sorti jusqu’à l’arrivée de Claude Wauthier. »
Chargé des affaires du Maghreb de 1954 à 1962, puis chef du service diplomatique, Michel Leleu est devenu, lui, une figure du « Maghreb Circus » tunisien, ce groupe de journalistes internationaux entourant le GPRA, tissant avec ses représentants, comme M’hmmed Yazid, des liens faits d’amitié et de craintes d’intoxication. Entre deux allers et retours à Tunis, la vie n’est pas toujours simple : « Je suivais les activités du GPRA partout. À Paris, les services français (les services spéciaux, la DST, les renseignements généraux, etc.) m’auraient “emmerdé” si j’étais allé au siège. […] Je n’allais jamais au quai d’Orsay car moi, j’étais “de l’autre côté” », raconte-t-il [28].
Pour contourner les interdits qui demeurent malgré tout – et d’abord sur la torture –, l’AFP use abondamment de deux instruments : les revues de presse et le fil étranger, qui permettent de diffuser les critiques du gouvernement par Claude Bourdet, des citations de La Voix des Arabes ou le contenu de tracts de l’OAS. La diffusion d’informations sensibles sur le fil étranger n’est d’ailleurs pas sans risque. Le 5 janvier 1961, Paris-Presse L’Intran, qui s’est procuré une dépêche du fil étranger, titre : « De Gaulle lance ses derniers arguments. Le plan de paix est prêt. » Le journal est saisi à Alger et un démenti publié : « Il n’y a pas de contacts entre le gouvernement français et le GPRA. » Au conseil d’administration de l’AFP, le 23 mars 1961, Claude Bellanger s’étonne que cette dépêche n’ait été diffusée qu’à l’étranger. Jean Marin lui répond que « dans certains cas, l’usage veut qu’en dehors des faits, l’Agence ne fournisse pas de “Paris sur Paris” et cette habitude répond à des demandes faites par les journalistes eux-mêmes ».
Cette liberté de propos s’appuie sur l’autonomie du service diplomatique. Entré dans ce service en 1950, Michel Leleu raconte : « Au “diplo” on a toujours été très libre. Ce que l’on écrivait, personne ne s’en mêlait. On pouvait toujours mettre en avant la concurrence : si on ne sortait pas une info, la concurrence le ferait. C’était ça la grande défense, un peu négative, un peu hypocrite. » On peut en voir une illustration dans ce compte rendu d’une plainte pour torture déposée par trois Algériens : plus détaillée que son équivalent destiné à la presse nationale, la version « spécial étranger » mentionne aussi le soutien de la Commission de sauvegarde des droits et libertés individuels : « Paris, 7 août 1959 – La plainte de plusieurs détenus musulmans dont les assertions (ils affirmaient avoir été torturés par des policiers) avaient fait l’objet du livre La Gangrène, a été rejetée. […] La plainte des prisonniers musulmans, parmi lesquels se trouvait un frère de Ahmed Francis, “ministre” du “gouvernement provisoire algérien”, avait été appuyée par la Commission de sauvegarde des droits et libertés individuels, organisme créé en 1957 à la suite des événements d’Algérie. »
« [L’AFP pouvait parler de] tout sauf de la torture. Disons que ce n’était pas particulièrement agréable, ni très noble. Il valait mieux ne pas trop en parler [29] » se souvient Gérard Jaquet. En réalité, l’AFP a consacré des centaines de dépêches à la torture. Certes, « on se repassait le bébé, le bureau d’Alger préférait sans doute que Paris s’en charge », reconnaît Claude Wauthier : en Algérie même, mieux valait préserver de bons rapports avec les autorités, sources d’information régulières, et donc ne pas risquer de les heurter en évoquant la torture. Certes, le silence a été presque total sur la torture des militants de l’Algérie française par les gendarmes : « Nous nous méfiions de ce type d’informations. Ça sentait l’intoxication et puis il n’y avait aucune source probante. Mais j’ai tout lieu de penser que les gendarmes ont fait parler les gens de l’OAS », indique Jacques Moalic. Certes, l’AFP « n’a pas pris sur elle de dire qu’il y avait eu de la torture », résume Claude Imbert. Les agenciers, d’ailleurs, ne sont pas des journalistes d’investigation, ils n’en ont ni les moyens ni la vocation. De manière indirecte, toutefois, l’AFP a fait connaître l’existence de la torture, ou du moins des rumeurs à son sujet, en citant des avocats, les épouses de Maurice Audin et d’Henri Alleg, les amis de Djamila Boupacha, des articles de presse. Certains journalistes sont même allés plus loin. Dans la dépêche annonçant la proclamation de Maurice Audin docteur en sciences à la faculté de Paris, la sympathie pour le jeune homme disparu est évidente. Le journaliste souligne la présence de « centaines de personnes » à la cérémonie, dont des professeurs, des députés et des personnalités comme François Mauriac. Il évoque le « silence religieux pendant l’exposé » et indique qu’une « minute de silence a remplacé les traditionnels applaudissements ».
Dans sa couverture, l’AFP a ainsi épousé, bon gré mal gré, les grandes lignes de la guerre d’Algérie. Durant la première période, alors que les autorités militaires occupent le terrain et que l’objectif reste la victoire des armes, l’AFP diffuse communiqué militaire sur communiqué militaire. L’insécurité dans les campagnes se mesure alors en pieds de vignes coupés. Avec la deuxième phase, l’Agence, dotée d’un statut plus libéral, suit l’affirmation de nouveaux acteurs sur les scènes nationale et internationale : le FLN puis le GPRA, la foule algéroise à la faveur du 13 mai, les partisans de l’Algérie française. Après la signature des accords d’Évian, venue l’heure de « tourner la page », on demandera au bureau d’Alger de « réduire la copie ». Présente à la fois à Paris, Alger, Tunis, Le Caire et New York, enregistrant les faits et gestes de ses principaux acteurs, l’AFP a joué plus utilement un rôle de « greffière » de la guerre d’Algérie.
â–¡
 
NOTES
 
[1] Émile Hugues, « Le ministère de l’information en France », Revue politique des idées et des institutions, n° 17, 15 novembre 1955, p. 518.
[2] Entretien, 1er mai 2001. Les autres citations de Gilles Martinet sont tirées de ce même entretien.
[3] Archives nationales (AN), fonds AFP, 9 AR 2.
[4] AN, fonds AFP, 9 AR 6.
[5] Cette liste, dressée à partir des ouvrages saisis durant la guerre d’Algérie, est empruntée à Martin Harrison, « Government and press in France during the Algerian war », The American Political Science Review, n° 2, vol. 58, juin 1964, p. 273-285.
[6] AN, F41 2112.
[7] Note du 16 septembre 1955, Service historique de l’armée de terre (SHAT), 1H 2469.
[8] SHAT, 1H 2469.
[9] Les autres citations de Jacques Moalic sont tirées de deux entretiens, le 27 décembre 2000 et le 9 janvier 2001.
[10] Entretien, 31 mai 2001. Les autres citations de Guy Claisse sont tirées du même entretien.
[11] Centre d’histoire de l’Europe du vingtième siècle (CHEVS), archives Hubert Beuve-Méry, 57, 58, 59.
[12] Henri Pigeat, Le problème du statut de l’agence France-Presse, une agence de presse entre le service public et le marché, thèse de doctorat en sciences de l’information, université Paris 2 (Panthéon-Assas), sous la direction de Francis Balle, 1995, p. 123.
[13] AN, fonds AFP, 9 AR 2.
[14] Qui lui demande de renoncer à son projet à l’issue du Conseil des ministres, le 14 avril 1960. Jean Huteau, Bernard Ullmann, AFP Une histoire de l’Agence France-Presse, Paris, Robert Laffont, 1992, p. 193.
[15] AN, papiers Louis Terrenoire, 449 AP 30.
[16] Henri Pigeat, Le problème du statut de l’agence France-Presse, op. cit., p. 39.
[17] AN, C15 770.
[18] Entretien, 3 mai 2001. Les autres citations d’André Euloge sont tirées de cet entretien.
[19] Entretien, 6 avril 2001. Les autres citations de Jean Mauriac en sont également tirées.
[20] Entretien, 14 mai 2001. Les autres citations de Philippe Mestre en sont aussi tirées.
[21] Entretien, 9 avril 2001.
[22] Entretien, 7 mai 2001.
[23] Archives diplomatiques, secrétariat d’État aux Affaires algériennes, n° 88.
[24] Entretien, 7 mai 2001.
[25] Entretien, 21 mai 2001.
[26] Jean Huteau, Bernard Ullmann, AFP. Une histoire de l’Agence France-Presse, op. cit., p. 161.
[27] Marc Paillet, Le journalisme. Fonctions et langages du quatrième pouvoir, Paris, Denoël, coll. « Regards sur le monde », 1974, p. 659.
[28] Entretien, 30 janvier 2001.
[29] Entretien, 1er mai 2001.
[*] Barbara Vignaux, diplômée et titulaire d’un DEA d’histoire contemporaine de l’Institut d’études politiques de Paris, est aujourd’hui journaliste.
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