Accueil Revue Numéro Article

Vingtième Siècle. Revue d'histoire

2004/3 (no 83)



Article précédent Pages 131 - 143 Article suivant
1

Vitrine sociale et politique du gouvernement français, l’usine Renault de Billancourt constitue aussi un lieu d’observation privilégié des relations entre ouvriers français et ouvriers algériens pendant la guerre d’Algérie, quand se révèlent les tensions entre sentiment national et appartenance ouvrière.

2

Si la Régie nationale des usines Renault (RNUR) est, dans l’histoire économique et sociale française de la deuxième moitié du 20e siècle, synonyme de conquêtes sociales, son usine de Billancourt semble, quant à elle, et en dépit de sa fermeture en 1992 comme de la destruction de son site emblématique, l’Île Seguin, à compter de mars 2004 [1]  « L’île Seguin dans le rétroviseur », Le Monde 2, 27 mars... [1] , demeurer à tout jamais le symbole d’un syndicalisme offensif, d’une classe ouvrière combative et déterminée, partie prenante de toutes les grandes batailles sociales et engagée dans les grandes causes internationales.

3

Pendant la période de la guerre d’Algérie, la centaine de mobilisations à Renault liées à la question algérienne entre 1954 et 1962 semble confirmer que la « forteresse ouvrière [2]  Jacques Frémontier, La forteresse ouvrière – Renault,... [2]  » n’a pas dérogé à sa réputation [3]  Ce décompte est issu du dépouillement du fonds « Relations... [3] . Cette intensité de la mobilisation contraste cependant avec les critiques, vives, que des militants algériens de Renault formulent contre l’apathie de la classe ouvrière française, tout au long de la guerre, au sein des instances syndicales, au premier rang desquelles celles de la CGT (confédérales [4]  René Gallissot, « La CGT et l’Algérie » in René Gallissot,... [4] , de branche [5]  Cf. par exemple les débats aux congrès de la FTM (Fédération... [5] ou à l’échelle de l’entreprise [6]  Pour les deux principaux syndicats ouvriers de l’usine,... [6] ), comme dans la presse militante, algérienne [7]  Notamment El Moudjahid, organe du FLN, par exemple... [7] et, dans une moindre mesure, française [8]  Très rares sont les articles signés d’Algériens critiques... [8] . La « forteresse ouvrière », et avec elle les « métallos », figure alors encore emblématique du prolétariat, n’auraient-ils pas échappé à ce brouillage des cartes de l’échiquier politique français et cette recomposition des engagements militants sans précédent qu’a provoqué la lutte de libération nationale algérienne ?

4

L’étude systématique de l’ampleur, du rythme, des formes, motifs et mots d’ordre des mobilisations ouvrières à Renault liées aux « événements » entre 1954 et 1962, que rend possible la chronologie minutieuse des mobilisations, fournit une réponse à cette question. Par « mobilisation ouvrière », on entend toute action organisée au sein ou à partir de l’usine (assemblées, meetings, journées ou semaines d’action, débrayages, manifestations…), par définition collective et hiérarchisée en ce qu’elle implique, d’une part, des initiateurs : organisations syndicales ou politiques, des orateurs – militants novices ou aguerris, aux responsabilités locales, régionales voire nationales au regard du statut de Renault, « point clé des conflits sociaux en France [9]  Patrick Fridenson, Histoire des usines Renault, Paris,... [9]  » – ; d’autre part, des participants, pour l’essentiel ouvriers de l’usine. Étudier les mobilisations ouvrières en lien avec la guerre d’Algérie en prêtant attention aux logiques des acteurs éclaire en effet sous un autre angle l’histoire du mouvement ouvrier dans cette période, le montrant non seulement divisé mais progressivement polarisé entre deux figures prédominantes : une majorité de partisans de la paix, mobilisés par et au sein des organisations traditionnelles du mouvement ouvrier, et une minorité, agissante, de partisans de l’indépendance à l’origine de modes d’organisation inédits. Bien avant 1968, cette polarisation et la diversification des acteurs de la mobilisation ouvrière qu’elle implique marquent une première fissure au sein du mouvement ouvrier.

◦ Renault – Billancourt comme paradigme

5

Prendre une usine comme terrain d’étude des mobilisations ouvrières et des rapports entre ouvriers, algériens et français, durant la guerre d’Algérie peut paraître singulièrement restrictif ; qu’il s’agisse de celle de Renault, à Billancourt, donne d’emblée à l’étude une portée qui excède le seul espace de l’usine. Plus qu’un exemple pertinent, celle-ci peut en effet être tenue pour un cas d’école pour l’étude des mobilisations ouvrières dans cette séquence, et ce à plusieurs titres.

6

Elle abrite, d’une part, toutes les tendances du mouvement ouvrier. Le Parti communiste français y a plusieurs centaines de militants [10]  La section Renault du PCF compte jusqu’à 2 000 militants... [10] , français et dans une moindre mesure algériens, organisés en cellules par ateliers ou départements. Ses dirigeants locaux, tel Roger Linet, régionaux voire nationaux, tels Étienne Fajon, Roger Boisseau ou encore Jacques Duclos, y interviennent régulièrement à l’occasion de meetings. Le premier, en charge de la section Renault du PCF, est en outre, au début des années 1950, député et membre du bureau politique du parti ; les trois autres sont, en 1954, député de la Seine pour le premier, député et secrétaire de la fédération Seine-Ouest du parti pour le deuxième, secrétaire du parti pour le troisième – preuve que les responsabilités militantes locales et nationales s’entremêlent à Renault.

7

Il en est de même pour le mouvement trotskiste qui compte à l’usine des militants actifs et structurés, au sein notamment d’une section Renault du PCI (Parti communiste internationaliste), dont les liens sont étroits avec le MTLD (Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques), principal mouvement nationaliste algérien au début des années 1950, qui compte à Renault de très nombreux partisans parmi les ouvriers algériens. Pour preuve, ce dernier s’implante lui aussi dans l’usine même, sous la forme d’une « section MTLD de chez Renault », très active entre 1952 et 1953 [11]  Laure Pitti, « Ouvriers algériens… », thèse citée,... [11] . Comme pour le PCF, on trouve à Renault des figures importantes des mouvements trotskiste et nationaliste, dont les responsabilités excèdent le seul cadre de l’usine : Jacques Gautrat, par exemple, l’un des initiateurs du journal Tribune Ouvrière, diffusé à Renault à partir de 1954, publie par ailleurs plusieurs articles consacrés à l’usine pendant la guerre d’Algérie dans la revue Socialisme ou Barbarie, dont il est l’un des animateurs, sous le pseudonyme de Daniel Mothé [12]  « Les ouvriers français et les Nord-Africains », Socialisme... [12]  ; côté algérien, Larbi Bendaoud, figure de proue du MTLD chez Renault, est un cadre de la fédération de France du Mouvement avant de faire partie, après la crise qui secoue ce dernier en 1953-1954 et le déclenchement de l’insurrection par le FLN (Front de libération nationale) en Algérie le 1er novembre 1954, de ce petit groupe d’hommes en métropole (quelques dizaines selon Benjamin Stora) qui se rassemblent, début 1955, et constituent la première ossature de ce qui deviendra, véritablement en 1956, la fédération de France du FLN [13]  Benjamin Stora, Ils venaient d’Algérie. L’immigration... [13] .

8

L’usine Renault de Billancourt abrite donc un très large panel d’organisations politiques, au-delà même de celles du mouvement ouvrier stricto sensu. Sur un plan syndical, la valeur symbolique de Renault est plus forte encore : la CGT a fait de l’usine son bastion, ne remportant jamais moins de 70 à 80 % des suffrages aux élections des délégués du personnel (ouvrier et employé) durant les années 1950 [14]  Archives du syndicat CGT de Renault-Billancourt, cartons... [14] . Les autres syndicats ouvriers, FO et la CFTC, y sont d’autant plus actifs que les sections syndicales d’entreprise sont, à Billancourt, dotées d’une existence si ce n’est officielle, du moins tacitement reconnue – ce qui constitue, là encore, une singularité de l’usine [15]  La section syndicale d’entreprise, si elle est légalement... [15] .

9

Renault-Billancourt est, d’autre part, l’usine qui, en France métropolitaine, emploie le plus grand nombre d’Algériens entre 1954 et 1962 (3 000 en moyenne sur la période, soit entre 8 et 12 % des ouvriers de l’usine et près d’un dixième de la main-d’œuvre « nord-africaine » recensée dans le département de la Seine [16]  RNUR, DRS, Le problème « nord-africain » à la RNUR,... [16] ). Outre l’usine automobile de la région parisienne qui assure les salaires les plus attractifs et a, dans la période, toujours une longueur d’avance en termes d’acquis sociaux, Billancourt est, pour nombre d’entre eux, une école de formation militante, en premier lieu syndicale. Les ouvriers algériens sont en effet pour la plupart syndiqués à la CGT, dans une proportion plus forte que les ouvriers français ; certains, membres du bureau du syndicat – tel Laïfa Lattad, l’un des artisans de l’implantation du FLN à Renault à compter de 1956, ou Slimane Ben Rahou, souvent orateur dans des meetings à l’usine [17]  Il l’est encore dans les premiers temps de la guerre... [17] – y font l’école des cadres [18]  Laure Pitti, « Ouvriers algériens… », thèse citée,... [18] . Pour la minorité communiste d’entre eux, à l’instar d’Omar Ouhadj, futur dirigeant de l’AGTA (Amicale générale des travailleurs algériens en France, « bras ouvrier du FLN [19]  L’expression est d’Omar Ouhadj (entretien avec Omar... [19]  »), l’usine apparaît également comme une école politique. À la veille de l’insurrection du 1er novembre, on trouve en effet, parmi les ouvriers algériens de Renault-Billancourt, tout l’éventail des tendances politiques : des communistes, des nationalistes, eux-mêmes divisés entre un MTLD majoritaire et une UDMA (Union démocratique du manifeste algérien) faiblement représentée, puis au terme de la crise qui secoue le MTLD entre 1953 et 1954, entre messalistes (partisans de Messali Hadj, leader du mouvement nationaliste, tels Slimane Ben Rahou à Renault), et centralistes (partisans du comité central du Mouvement, tels Larbi Bendaoud) [20]  Laure Pitti, « Ouvriers algériens… », thèse citée,... [20] .

10

Ce premier tableau ne serait pas complet sans préciser que l’usine Renault de Billancourt, en ce qu’elle est alors la plus importante usine de la RNUR, entreprise nationalisée, en terme de production comme de main-d’œuvre ouvrière, apparaît également comme le terrain d’un rapport de forces qui implique non pas deux mais trois termes : ouvriers, direction et gouvernement. La fusion de ces deux derniers acteurs est en effet récurrente sous la plume du syndicat CGT Renault dans les toutes premières années 1950, à un moment où celui-ci se réinscrit, à l’instar du PCF, dans une stratégie de classe contre classe [21]  Laure Pitti, « La CGT et les Algériens en France métropolitaine... [21] . Dans la première moitié de l’année 1952 par exemple, dans un contexte de grèves et de manifestations récurrentes « pour les libertés, contre le fascisme et l’impérialisme [22]  Grève le 12 février contre l’interdiction de la manifestation... [22]  », la CGT dénonce ainsi à plusieurs reprises, par voie de tracts ou lors de meetings, la politique « de misère et de guerre » des « Pleven-Lefaucheux-Baylot [23]  CGT, Syndicat des travailleurs de la Régie Renault,... [23]  », alors respectivement président du Conseil, préfet de police de Paris et PDG de la RNUR. Cet amalgame délibéré ne peut cependant être seulement considéré comme un outil de propagande. Les modes de gestion et d’encadrement différenciés de la main-d’œuvre « nord-africaine » que la Régie met en place à compter de la fin des années 1940 présentent en effet de fortes similitudes, dans la logique et dans l’esprit qui président à leur mise en place, avec par exemple les bureaux de la main-d’œuvre nord-africaine du ministère du Travail ou les services de la préfecture de police de Paris, spécialement dévolus aux « Français musulmans d’Algérie ».

11

Considérer la Régie Renault comme un « laboratoire » pour le gouvernement est d’autant plus justifié que l’entreprise se veut et s’affirme comme un exemple en matière d’encadrement pour toutes les entreprises de métropole employant des « Nord-Africains [24]  Laure Pitti, « Les “Nord-Africains” à Renault au début... [24]  ». À plus d’un titre, son usine de Billancourt offre donc un cadre d’observation de la guerre d’Algérie et, plus largement, du système colonial (en métropole) et de la contestation de celui-ci.

◦ La guerre d’Algérie, objet de mobilisations ouvrières

12

Les mobilisations relatives à la guerre d’Algérie ont été nombreuses à Renault. On en compte 96 entre mars 1955, date où elles débutent, et février 1962, date où elles cessent – sous la forme d’assemblées extraordinaires, meetings, débrayages et manifestations tout au moins. Leur intensité varie sensiblement dans l’intervalle. Elles vont crescendo jusqu’en 1956 : on compte ainsi 13 meetings, débrayages, délégations et manifestations en 1956, concentrées entre mars [25]  Votée le 12 mars 1956 à une très large majorité, la... [25] , et juillet, contre 6 assemblées extraordinaires et meetings en 1955, en mars pour l’essentiel. L’intensité des mobilisations reste du même ordre en 1957 et 1958, avec pour l’essentiel des meetings (6 entre février et octobre 1957, 7 entre février et juillet 1958) et quelques débrayages, davantage à l’échelle d’ateliers que de l’usine (2 en 1957 comme en 1958). La mobilisation est en revanche très faible en 1959 (où l’on compte seulement 2 meetings et 1 délégation à la mairie de Boulogne). Elle s’intensifie de nouveau en 1960, avec 14 délégations, meetings pour l’essentiel et manifestations, tout au long de l’année, et s’accentue en 1961, tout particulièrement à partir d’avril (et du putsch des généraux), jusque dans les premiers mois de 1962 : 22 meetings, manifestations, débrayages et arrêts de travail à l’échelle nationale en 1961, 16 meetings, manifestations et grève générale dans les seuls mois de janvier et février 1962.

13

Cette irrégularité des mobilisations, comme la prédominance des délégations (visant à déposer des pétitions, souvent pour la paix en Algérie, à la mairie de Boulogne ou à la présidence du Conseil) et plus encore des meetings (49 des 96 mobilisations recensées) comparativement au nombre de débrayages (15) et de manifestations (8) – types de mobilisations qui impliquent davantage les acteurs dans l’action –, démentent l’idée d’une classe ouvrière par définition combative à Renault, voire fer de lance de la lutte contre la guerre d’Algérie, y compris à partir de l’accentuation des (r)appels du contingent, à compter d’août 1955 et a fortiori de mars 1956. Le nombre de participants à ces mobilisations renforce ce premier constat : les rapports des « brigades de surveillance » de l’entreprise [26]  Deux services de surveillance (« jour » et « nuit »)... [26] , systématiques à partir de 1957, montrent que les auditeurs aux meetings se chiffrent en centaines jusqu’en avril 1961, dans une usine qui compte en moyenne 27 000 ouvriers entre 1954 et 1962 [27]  Laure Pitti, « Ouvriers algériens… », thèse citée,... [27] – un ordre de grandeur que confirment les militants de l’époque, tel Claude Poperen, secrétaire général du syndicat CGT de Renault à compter de 1956, indiquant que « c’était plus facile en 1961 qu’en 1956-1957. À la fin, c’est vrai qu’on entraînait beaucoup de monde, mais tout à la fin. En plus, c’était le grand Charles. De Gaulle, c’était le libérateur mais c’était quand même la droite. Et puis il y en avait marre de la guerre depuis le temps que ça durait. Alors qu’avant, c’étaient les socialistes au gouvernement, les communistes qui votaient les pouvoirs spéciaux, c’était quand même beaucoup plus compliqué. Jusqu’en 1961, on a fait des dizaines de manifestations où on partait du syndicat pour aller à la mairie de Billancourt et on était quoi ? 150, 200 maximum, on ne marchait pas sur la chaussée, on marchait sur le trottoir [28]  Laure Pitti, entretien avec Claude Poperen, 4 juillet... [28] . » Ce chiffre est d’autant plus à considérer comme maximal qu’une Note d’information émanant du bureau du syndicat CGT, rédigée en 1962 (en juillet ou septembre) selon toute vraisemblance par Claude Poperen lui-même, alors toujours secrétaire général [29]  Celui-ci le reste jusqu’en 1967. [29] , recense exactement 7 manifestations jusqu’en décembre 1960 [30]  CGT, Syndicat des travailleurs de la Régie Renault,... [30] en lieu et place des « dizaines de manifestations » mentionnées par ce dernier quelque trente ans plus tard. Seules les mobilisations contre la loi dite d’état d’urgence en mars 1955 – arsenal répressif qui prévoit la possibilité de restreindre considérablement le champ des libertés individuelles [31]  La loi prévoit notamment « d’interdire la circulation... [31] sur l’ensemble du territoire français dans des zones fixées par décrets [32]  Dans les faits cependant, sont particulièrement visées... [32] –, alors que les socialistes ne sont pas encore au gouvernement, semblent échapper à ce tableau : selon Anissa Bouayed en effet, « les protestations les plus puissantes viennent de Renault-Billancourt » où « le jour du vote de la loi, des milliers de travailleurs algériens et français se rassemblent Place Nationale [33]  Anissa Bouayed, « La CGT et la guerre d’Algérie »,... [33]  ». L’unité dans l’action, caractéristique des mobilisations des années 1952-1953 à Renault [34]  Laure Pitti, « Ouvriers algériens… », thèse citée,... [34] , reste alors inchangée entre ouvriers algériens et français.

14

Au-delà de mars 1955, outre le faible nombre d’ouvriers mobilisés, force est de constater que les « métallos de Renault » ne sont plus à la pointe de la mobilisation. Pour preuve, lors de la journée nationale de lutte contre la guerre en Algérie, le 17 octobre 1957 à l’appel du PCF, des meetings ont lieu à Renault, qui se soldent par la signature de pétitions, tandis que dans d’autres usines de la région parisienne, on note des grèves de 24 heures [35]   L’ouvrier algérien en France, n° 3, décembre 1957 [35] . Il en est de même le 30 octobre 1957, à l’occasion du deuxième débat sur la question algérienne à l’ONU : si la CGT, à l’échelon confédéral, dans un tract intitulé Unis, agissez pour la paix en Algérie ! appelle à des manifestations de tout ordre, y compris des débrayages [36]  CGT, Unis, agissez pour la paix en Algérie !, tract,... [36] , on ne trouve trace d’aucune mobilisation ce jour-là à Renault. Il en est ainsi jusqu’en avril 1961 où, face au putsch des généraux, Renault renoue avec sa réputation de forteresse ouvrière : des ouvriers se mettent en grève « sur le tas » et 25 000 personnes assistent au meeting place Nationale, devant la principale entrée de l’usine, répondant au mot d’ordre des syndicats CGT et CFTC de Renault : « Contre le fascisme, tous dans l’action [37]  CGT Renault, Contre le fascisme, tous dans l’action,... [37] . » Claude Poperen comme Pierre Dreyfus, PDG de l’entreprise depuis février 1955, témoignent, chacun de leur côté mais dans des termes quasiment identiques [38]  Entretien avec Claude Poperen, 4 juillet 2001 et Pierre... [38] , d’ouvriers répondant alors à l’appel de Michel Debré, Premier ministre, à la résistance « à pied, à cheval ou en voiture » et faisant savoir à l’Élysée, par le truchement du PDG de l’entreprise nationalisée, qu’ils sont prêts à se battre contre les factieux si on leur fournit des armes. La sauvegarde de la République, déclinée en lutte « contre le terrorisme de l’OAS et le fascisme » à compter de décembre 1961 [39]  PCF, PSU, CGT, SNCIM (Syndicat national des cadres,... [39] , ouvre alors de nouveau à Renault des mobilisations de grande ampleur.

15

Ce faisant, les bornes chronologiques qui délimitent ces mobilisations appellent un troisième constat : si la guerre d’Algérie est d’emblée qualifiée comme telle par les sections PCF et PCI de l’usine comme par la CGT – qui se démarquent ainsi, de conserve, du lexique gouvernemental (où, aux « événements d’Algérie », doit répondre une « opération de maintien de l’ordre [40]  Cf. notamment les déclarations de François Mitterrand... [40]  ») –, elle n’en est pas pour autant, dès novembre 1954, un motif de mobilisations ouvrières ; elle le devient en mars 1955, avec les débats sur la loi dite d’état d’urgence. De même, une fois enclenchée, la logique de mobilisations ne suit pas ce que l’on retient communément comme chronologie de la guerre, cessant aux lendemains de la manifestation de Charonne, avec une grève générale de 4 heures le 13 février 1962 en hommage aux huit victimes de la manifestation, et non avec les accords d’Évian, en mars, ou l’indépendance de l’Algérie, en juillet. Doit-on en conclure, comme le suggèrent à elles seules ces deux bornes chronologiques, que les mobilisations ouvrières relatives à la guerre d’Algérie à Renault se développent principalement au regard d’un contexte métropolitain ?

◦ Le temps de la division

16

Les formes et mots d’ordre des premières mobilisations contre l’état d’urgence en mars 1955 tendent à prouver le contraire, au moins pour une partie des organisations ouvrières et pour les premiers temps de la guerre. Le PCF et la CGT Renault organisent alors, séparément, des meetings aux portes de l’usine, le premier « sur la situation en Algérie », la seconde « contre les lois de fascisation » ou « de réaction [41]  Géographiquement et chronologiquement aussi, ces meetings... [41]  ». Bien que distincts, ces meetings, par leurs mots d’ordre mêmes, témoignent d’un syndicalisme ouvrier prenant en charge des questions du ressort du politique [42]  Pour reprendre l’expression de Danielle Tartakowsky,... [42] . Le trait est cependant propre à la CGT, la CFTC et FO à Renault refusant de se mobiliser ou de participer aux mobilisations liées à la guerre d’Algérie précisément au nom du fait qu’elles ne font ni n’entendent « faire de politique [43]  Par exemple CFTC, SRTA (Syndicat des travailleurs Renault... [43]  ». On pourrait trouver là un élément d’explication au faible nombre de participants aux mobilisations si les scansions chronologiques correspondaient. Or ce refus reste en vigueur jusqu’en mai 1958 pour la CFTC, jusqu’en janvier 1960 pour FO [44]  Plus précisément le 27 mai 1958 pour la CFTC, avec... [44] – deux périodes marquées par la crise puis la chute de la Quatrième République, d’une part, et par la semaine des barricades, d’autre part, qui montrent que seul l’impact des « événements » sur les institutions républicaines fait tomber l’argument et basculer les deux centrales syndicales dans la mobilisation. Dans le cas de FO plus encore que de la CFTC (qui se mobilise contre la torture [45]  Entretien avec Pierre Cadel, 10 avril 2001. [45] ), il y a lieu de parler de mobilisations pour la sauvegarde des institutions davantage que contre la guerre d’Algérie.

17

Dans les quatre premières années de la guerre d’Algérie en revanche, jusqu’en mai 1958 précisément, nul front syndical ni a fortiori politique ne se trouve donc à l’origine de mobilisations ouvrières aux mots d’ordre variés : « pour faire échec aux visées colonialistes du gouvernement », « contre les lois de fascisation » et « contre la répression colonialiste en Algérie » en 1955 ; « pour le cessez-le-feu en Algérie », « pour la paix en Algérie », « contre les pouvoirs spéciaux », « contre la guerre d’extermination », « contre le rappel des jeunes », « pour l’indépendance de l’Algérie » en 1956 ; « contre la torture », « pour la paix, contre la misère », « pour l’indépendance de l’Algérie » en 1957 ; « pour arrêter la guerre », contre « les flics dans l’usine » dans les premiers mois de 1958. Ces mobilisations sont, en majorité, l’œuvre du PCF, de la CGT et du Mouvement de la Paix (22 sur les 35 recensées jusqu’en mai 1958, respectivement 13 pour le premier, 7 pour la deuxième et 2 pour le dernier).

18

Pour la CGT de l’époque en effet, les mobilisations sur des questions d’ordre politique ne sont pas inhabituelles ; elles sont même récurrentes à Renault dans les premières années 1950 sous le signe de la lutte pour les libertés. L’approche qu’a la centrale syndicale des revendications « nord-africaines » depuis novembre 1950, entendues comme découlant d’un colonialisme appréhendé sous le double signe de la domination économique et de l’oppression politique [46]  « Union et action » in Le Nord-Africain de la Régie... [46] , témoigne, elle aussi, d’un effacement des frontières entre le social et le politique. Celui-ci est patent dans la réaction de la section syndicale à l’insurrection du 1er novembre 1954. Dans un tract daté du 12 novembre, intitulé Halte à la répression colonialiste, la CGT locale appelle ainsi les « travailleurs de chez Renault » à se « dresser avec force contre la répression qui frappe le peuple algérien et pour l’aboutissement de ses légitimes aspirations nationales et de ses revendications [47]  CGT, Syndicat des travailleurs de la Régie Renault,... [47]  » – là où la section Renault du PCF reproduit et diffuse le communiqué du bureau politique du parti caractérisant l’insurrection du 1er novembre comme « des actes individuels susceptibles de faire le jeu des pires colonialistes, si même ils n’étaient fomentés par eux », appelant à « une solution démocratique des problèmes qui se posent en Algérie ; […] une solution assurant la défense des intérêts de la France » et assurant « le peuple algérien de la solidarité de la classe ouvrière française dans sa lutte de masse contre la répression et pour la défense de ses droits […] [48]  « Une déclaration du Parti Communiste Français sur... [48]  ». On trouve ici déployées, dès novembre 1954, deux catégories nodales de la position du PCF à l’endroit de la guerre d’Algérie – et qui le restent jusqu’au terme de celle-ci – : l’intérêt national (français) et l’impératif de la lutte de masse, opposée aux « actes individuels ».

19

La CGT s’en démarque donc, appelant à la mobilisation ouvrière non seulement contre la répression mais aussi pour « l’aboutissement des légitimes aspirations nationales » du peuple algérien, invalidant ainsi le schéma traditionnel d’un syndicat courroie de transmission du parti [49]  Selon Claude Poperen, « la courroie de transmission... [49] . Ces positions distinctes sont le signe que la guerre d’Algérie, d’emblée, met à nu une divergence au sein du mouvement ouvrier communiste quant à l’acception du national : « intérêt national français » pour le PCF, « aspirations nationales du peuple algérien » pour la CGT. Sur cette base, la référence à l’internationalisme prolétarien, structurante pour les deux organisations, diffère radicalement : le PCF se dit en effet « l’interprète de l’internationalisme des travailleurs, inséparable de l’intérêt national [50]  PCF, section Renault, 4 000 Travailleurs algériens... [50]  », là où la CGT place encore (comme dans les premières années 1950 [51]  Laure Pitti, « La CGT et les Algériens… », thèse c... [51] ) ledit internationalisme sous le signe de l’anti-impérialisme et de la lutte pour les libertés, incluant la lutte contre l’oppression coloniale et donc la revendication d’indépendance nationale algérienne. Traduction en actes, deux orateurs interviennent lors du meeting organisé par la CGT Renault contre l’état d’urgence, le 31 mars 1955 : l’un, français : Roger Linet, alors secrétaire général du syndicat ; l’autre, algérien : Slimane Ben Rahou, délégué du personnel CGT et militant nationaliste notoire. L’unité dans l’action est alors à l’œuvre à la tribune comme parmi les participants.

20

Tant sur le plan des mots d’ordre que des formes d’action, cette singularité de la CGT, vecteur d’une unité d’action entre ouvriers français et algériens, disparaît en 1956. Si les mobilisations ouvrières demeurent, on l’a vu, de prime abord diversifiées : en majorité des meetings et délégations (à la mairie de Boulogne, à l’Assemblée nationale, à la présidence du Conseil) mais aussi – bien que dans une moindre mesure – des débrayages et des manifestations, l’étude minutieuse de leur chronologie et l’attention portée aux acteurs montrent qu’elles sont hétérogènes, se polarisant, à compter du vote des pouvoirs spéciaux en mars, entre deux types de mots d’ordre : ceux qui relèvent de la lutte pour la paix et ceux qui relèvent de la lutte pour l’indépendance, dessinant deux figures militantes et deux registres de mobilisations.

◦ « Eux et nous »

21

La bascule s’opère avec le vote des pouvoirs spéciaux. Rendant possible, par l’envoi de troupes, l’accentuation de la guerre au nom de la paix, la loi sur les pouvoirs spéciaux, en ce qu’elle est votée par les députés communistes et justifiée, à Renault, par la CGT, trace une ligne de rupture nette et radicale. Nombreux sont les militants qui en témoignent encore aujourd’hui comme d’une césure toujours marquante : les pouvoirs spéciaux signent « une brisure » selon Claude Poperen [52]  Entretien avec Claude Poperen, 4 juillet 2001. [52] , constituent « la grande trahison » et « la grande cassure » selon Omar Ouhadj [53]  Entretien avec Omar Ouhadj, 15 mai 1993. [53] . D’un côté en effet, pour la première fois depuis le début de la guerre, des ouvriers algériens débrayent seuls, indépendamment des organisations ouvrières françaises, au moment du débat de la loi à l’Assemblée nationale le 9 mars [54]  CGT, Syndicat des travailleurs de la Régie Renault,... [54] . De l’autre, l’unanimisme du vote à gauche se double, à l’échelle de l’usine, d’une justification de celui-ci par le PCF – qui, dans la suite du vote, organise des meetings où les orateurs sont d’envergure régionale (Roger Boisseau le 18 avril [55]  Roger Boisseau est l’orateur du meeting appelé par... [55] ), voire nationale (Jacques Duclos le 19 [56]  Jacques Duclos est l’orateur du meeting appelé par... [56] ) –, de conserve avec la CGT locale.

22

Cette conjonction témoigne si ce n’est d’une reprise en main de l’appareil syndical par le parti, du moins d’un alignement du premier sur le second. Pour preuve, à compter de mars 1956, on ne trouve plus trace, dans les mots d’ordre de la CGT, de quelque soutien que ce soit aux « aspirations nationales du peuple algérien » mais des mobilisations tout entières axées sur « le coût de la guerre » (en argent et en vies humaines), « contre l’effusion de sang », « pour la paix et contre la misère [57]  Mots d’ordre par exemple des meetings des 10, 11, 15... [57]  ». La guerre est ainsi dénoncée parce qu’elle coûte, ce qui témoigne d’une disjonction, dans l’idéologie de la CGT, entre capitalisme et impérialisme – conjugués jusqu’alors –, le colonialisme relevant du premier et non plus du second. Cette dénonciation opère dans le cadre de meetings, donne lieu à des pétitions portées en délégations, voire à quelques manifestations (en octobre 1960), mais jamais à des débrayages. Le syndicat ne renouera avec l’appel à la grève que pour « barrer la route aux fascistes » le 27 mai 1958 [58]  Syndicat CGT des travailleurs de la Régie Renault,... [58]  ; le débrayage est alors d’une heure, là où la grève se mesure en jours (d’un à huit jours) du côté des ouvriers algériens.

23

Au-delà des mots d’ordre, ce vote a ainsi des répercussions sur les formes d’action et d’organisation. Dans un réflexe de « cohésion contre l’unanimisme [59]  Entretien avec Henri Benoits, 11 mars 1993. [59]  » – unanimisme du vote des pouvoirs spéciaux comme de la justification de celui-ci à l’échelle de l’usine par le PCF et la CGT [60]  Entretiens avec Clara Benoits (26 mars 1993), Omar... [60] – les militants algériens, auparavant divisés entre nationalistes et communistes, se regroupent : les seconds démissionnent collectivement du parti le 13 mars, au lendemain donc du vote de la loi ; ensemble, ils participent à la structuration d’un « noyau FLN » chez Renault, qui se sert de la commission nord-africaine de la CGT comme d’un paravent. De fait, celle-ci fonctionne dès lors en autonomie et se fait le relais des appels à la grève sur le mot d’ordre d’indépendance, émanant de la fédération de France du FLN le 5 juillet 1956, en janvier-février 1957 et le 5 juillet 1957 [61]  Laure Pitti, « Ouvriers algériens… », thèse citée,... [61] . Le succès de ces grèves témoigne du degré d’implantation du FLN à Renault, que corroborent les rapports des services de police chiffrant à 1 500 employés très déterminés le noyau frontiste dans la principale usine de la firme au losange en 1958 [62]  Cité par Benjamin Stora, Histoire politique de l’immigration... [62] . La proportion d’ouvriers algériens en grève, unanimement soulignée comme écrasante (de 90 à 95 % de grévistes à chaque fois [63]  Selon le PCF, la CGT ou encore les témoignages de militants... [63] ), attestée également par le nombre important de sanctions, contraste avec le degré moyen des mobilisations ouvrières contre la guerre d’Algérie, faible jusqu’en 1961. Daniel Mothé en témoigne à propos de la grève dite des 8 jours, en janvier-février 1957, rapportant des propos d’ouvriers français, glanés aux portes de l’usine (« Quand ils font grève, eux, ça marche »), tout en relatant l’indifférence, voire l’hostilité de ces derniers à la grève : « Ça ne rentre pas dans leurs préoccupations » ; et si, « dans un atelier d’outillage, il y a beaucoup de discussions, une proposition de faire une collecte pour soutenir les Nord-Africains de l’atelier en grève a été accueillie par un tollé d’indignation [64]  Daniel Mothé, « Les ouvriers français et les Nord-Africains »,... [64]  ». Outre l’instrumentation des structures organisationnelles de la CGT, le choix de constituer une Amicale générale des travailleurs algériens en février 1957, plutôt qu’un syndicat, montre que les militants algériens n’optent pas pour une rupture radicale avec l’appareil syndical français. Localement, l’AGTA fonctionne via des conseils d’entreprise. Celui de Renault s’appuie sur et se sert, lui aussi, des structures organisationnelles de la CGT, a fortiori lorsque l’AGTA devient clandestine parce qu’interdite par le gouvernement Debré en août 1958. Les principaux dirigeants de l’Amicale, à l’échelle nationale, sont d’ailleurs ou ont été quasiment tous des « Renault », tel Saïd Slyemi, Aboubekr Belkaïd ou Omar Ouhadj [65]  Ali Haroun, La 7e Wilaya. La guerre du FLN en France,... [65] .

24

Pour autant, la ligne de rupture que provoque le vote des pouvoirs spéciaux ne scinde pas uniquement les ouvriers entre Algériens et Français. Comme en témoigne Claude Poperen, « les pouvoirs spéciaux, on y a laissé des plumes, vis-à-vis d’ouvriers français, les plus avancés, qui étaient en désaccord et vis-à-vis des ouvriers algériens. C’est à partir de là que ça a été le plus difficile [66]  Entretien avec Claude Poperen, 4 juillet 2001. [66]  ». Outre donc les Algériens, se distinguent parmi les premiers les jeunes (rappelés) et ceux que je qualifie d’internationalistes authentiques, au regard des références dont ils se réclament. Tous ont en commun de dénoncer les « manifestations – alibis » (selon la terminologie du FLN à l’endroit de la journée nationale d’action du 30 octobre 1957, à l’appel du PCF [67]   El Moudjahid, 16 octobre 1957. [67] ), l’absence de solidarité active envers les Algériens et de souligner le rôle des « organisations responsables [68]  Entretien avec Omar Ouhadj, 15 mai 1993 ou encore le... [68]  » en la matière ; corrélativement, tous ont en commun d’être aussi à l’origine de formes d’organisation ou d’actions inédites, en rupture avec le mouvement ouvrier tel qu’il fonctionne alors : Comité de lutte des jeunes contre l’envoi du contingent en Afrique du Nord créé en mai 1956, distinct du Comité d’entente pour le cessez-le-feu en Algérie (qui regroupe la CGT, l’Union des jeunesses républicaines de France et des comités d’ateliers à Renault) ; Comités des mensuels [69]  Le terme désigne les employés, payés au mois, à la... [69] pour la paix fondé en avril 1957, qui se constitue délibérément à distance du Conseil Renault du Mouvement de la paix, sous l’impulsion de Clara Hesser, militante communiste critique à l’endroit de la ligne du parti quant à la question algérienne [70]  Entretien avec Clara Benoits, 26 mars 1993. [70] .

25

Seuls les Algériens et les internationalistes en revanche se définissent comme des militants révolutionnaires, les premiers parce qu’œuvrant pour la révolution algérienne, démocratique et sociale [71]  Entretiens avec Mohand Aït-Aïssa, 30 avril 1993 et... [71]  ; les seconds au nom de leur formation militante. Yvette Magué, par exemple, militant activement, bien que clandestinement, pour l’indépendance aux côtés des Algériens et arrêtée pour cette raison en février 1961, souligne par l’intermédiaire de son avocat qu’elle a agi, « [en apportant] son aide tant morale que matérielle […] au FLN dans sa lutte pour l’indépendance de l’Algérie, [comme] une Française consciente de ses responsabilités et tout en restant dans les perspectives révolutionnaires qui sont celles qu’on lui a toujours enseignées [72]   Lettre de Pierre Kaldor, avocat au Barreau de Paris,... [72]  ». Au moment de son arrestation, en février 1961, elle est désavouée par le parti, dans un tract qui condamne « l’organisation du travail clandestin [73]  PCF, section Renault, Déjouer les manœuvres et développer... [73]  » au nom de l’impératif de la lutte de masse. De même, le prisme du coût de la guerre dans la propagande de la CGT est critiqué dans des termes similaires par des Algériens comme par des Français, à Renault même comme dans des instances syndicales régionales ou sectorielles, par exemple par Clara Hesser, militante communiste, lors de la conférence de la section Renault du parti en 1957, ou par Aboubekr Belkaïd lors du congrès de la FTM (fédération CGT des travailleurs des métaux), en 1959 [74]  Rapport de Clara Benoits à la conférence de section... [74] . La première, à cette occasion, est violemment prise à partie par l’appareil local du PCF, sommée de ne plus lire la presse bourgeoise et d’assimiler la ligne ; le second fortement critiqué, au terme de son intervention, par des délégués au congrès de la FTM [75]   Idem et PCF, section Renault, cellule Marcel Bec,... [75] .

26

De fait, le prisme national apparaît davantage opératoire pour le PCF qu’il ne l’est pour les Algériens. Le parti sépare ainsi un « eux » algériens d’un « nous » français, par exemple dans un tract de février 1957 : « Que chacun comprenne la nécessité de la lutte coude à coude avec nos frères d’Algérie, eux pour l’indépendance de leur patrie et nous pour la Paix et l’avenir de la France [76]  PCF, section Renault, cellule Puzzuoli, département... [76] . » Ce « eux » et « nous » est parfois repris, mais pour le détourner, par des militants algériens qui incluent en effet dans le « nous » des Français en les qualifiant de « plus algériens que les Algériens [77]  Selon l’expression d’Arezki Ziani pour désigner Clara... [77]  ». Dans cette configuration, « algérien » désigne clairement le partisan de l’indépendance.

◦ Que reste-t-il de la solidarité ouvrière ?

27

Dans cette configuration scindée à plus d’un titre, la question se pose de savoir ce qu’il reste de la solidarité ouvrière. Le constat est net : si la solidarité (« solidarité internationale, l’un des principes du syndicalisme » dans les termes de La Vie Ouvrière, journal de la CGT à Renault [78]  Syndicat CGT des travailleurs de la Régie Renault,... [78] ) n’est clairement pas à entendre dans le sens d’une mobilisation active, voire d’une prise en charge des revendications des ouvriers algériens, comme c’était le cas pour la CGT jusqu’en 1956, les organisations syndicales n’en sont pas moins à l’origine de formes de mobilisations déployées, au nom de la solidarité, dans deux champs : les sanctions consécutives aux grèves ou aux absences injustifiées, souvent liées aux rafles, que la CGT comme la CFTC s’emploient à faire lever ; et les arrestations auxquelles elles opposent des protestations [79]  Récurrentes lors des séances du comité d’établissement... [79] . Le contraste est grand néanmoins avec les premières années de la guerre (1954-1956), la CGT se cantonnant aux revendications sociales (l’emploi) et « [esquivant] le contexte politique [80]  Entretien avec Omar Ouhajd, 15 mai 1993. [80]  » dans ses positions à l’endroit des Algériens licenciés à partir de 1956. Le contraste est plus marquant encore entre les formes de réactions, verbales pour l’essentiel, que les organisations syndicales adoptent lorsqu’il s’agit d’ouvriers algériens et celles – des grèves notamment – via lesquelles elles s’insurgent contre la répression lorsque celle-ci touche des ouvriers français. Les participations des organisations ouvrières aux manifestations, d’une part du 17 octobre 1961, d’autre part de Charonne, en sont l’emblème, tout entières scindées entre ces deux registres de mobilisation. Pour preuve, le PCF, pourtant contacté par Omar Ouhadj à Renault, s’est refusé à envoyer des émissaires à la manifestation du 17 octobre [81]   Idem. [81] .

28

Seules s’exceptent de ce schéma les solidarités d’atelier, donnant lieu à des débrayages spontanés contre l’intrusion de fonctionnaires de police dans l’usine pour arrêter des Algériens (ce fut le cas aux forges le 21 février 1958, ce qui permit à l’un d’entre eux d’échapper à l’arrestation [82]  Syndicat CGT des travailleurs de la Régie Renault,... [82] ) ou contre l’interruption par la police d’un meeting improvisé par des femmes algériennes aux lendemains de la manifestation du 17 octobre 1961 [83]  Syndicat CGT des travailleurs de la Régie Renault,... [83] .

29

Plusieurs conclusions peuvent ainsi être tirées de cette étude des mobilisations ouvrières pendant la guerre d’Algérie à Renault-Billancourt. L’absence de mobilisations massives lors de la majeure partie de la guerre est à mettre en relation, d’une part, avec les positions des deux principales organisations ouvrières : PCF et CGT, à propos de l’Algérie (longtemps pensée, au moins pour le PCF, dans un lien maintenu avec la France) et de la forme que doit revêtir, selon elles, la mobilisation – laquelle doit impérativement être « de masse ». Cette absence de mobilisations massives trouve ses origines, d’autre part, dans l’enracinement de l’idéologie coloniale en terrain ouvrier, dont témoigne la formation d’un comité de salut public à Renault en mai 1958. Cette idéologie coloniale fut de facto alimentée par la position des autorités du PCF et de la CGT, puis de la CFTC et de FO qui, outre la défense de « l’intérêt national » pour le premier, jugeaient d’une plus grande efficacité politique le mot d’ordre « paix en Algérie », moins extrême et plus majoritaire que celui d’indépendance. Claude Poperen le souligne : « La grande majorité, y compris de la classe ouvrière, était pour la paix. La classe ouvrière, pendant la guerre d’Algérie, a joué un rôle plus par sa passivité face à la politique du gouvernement que par son engagement pour l’indépendance [84]  Entretien avec Claude Poperen, 4 juillet 2001. [84] . » La conception d’une classe ouvrière « force principale de la lutte anticolonialiste », dans les termes d’Henri Krasucki [85]  Henri Krasucki, « La CGT et les travailleurs algériens.... [85] , est ce faisant nuancée. Au-delà, ce sont les concepts de classe ouvrière et de mouvement ouvrier qui sont à remettre en cause à compter de la guerre d’Algérie, dans l’idée d’unité qu’ils véhiculent. Dans ce champ, la faille est donc bien antérieure à mai 1968.

30

Notes

[1]

« L’île Seguin dans le rétroviseur », Le Monde 2, 27 mars 2004, p. 48-59 ; Jacqueline Costa-Lascoux et Émile Temime, Les hommes de Renault-Billancourt. Mémoire ouvrière de l’île Seguin 1930-1992, Paris, Autrement, 2004.

[2]

Jacques Frémontier, La forteresse ouvrière – Renault, Paris, Fayard, 1971.

[3]

Ce décompte est issu du dépouillement du fonds « Relations de travail » de la direction du personnel de Renault, qui comprend l’ensemble des tracts, journaux et bulletins militants diffusés à Renault (Billancourt, Flins, voire Le Mans) de 1952 à 1970, ainsi que des rapports des services de surveillance de l’entreprise : Archives Renault, classement SGA (Société Générale d’Archivage), service 07.16 – Relations de travail, dossiers n° 122 à 136. Pour une présentation détaillée de ce fonds, cf. Laure Pitti, « Ouvriers algériens à Renault-Billancourt de la guerre d’Algérie aux grèves d’OS des années 1970. Contribution à l’histoire sociale et politique des ouvriers étrangers en France », doctorat d’histoire, sous la direction de René Gallissot, université Paris 8, 2002, p. 336-339.

[4]

René Gallissot, « La CGT et l’Algérie » in René Gallissot, Nadir Boumaza et Ghislaine Clément, Ces migrants qui font le prolétariat, Paris, Méridiens Klincksieck, 1994, p. 61-63.

[5]

Cf. par exemple les débats aux congrès de la FTM (Fédération des travailleurs des métaux CGT) en 1956 et 1959, où nombre de critiques sont formulées par des délégués algériens, toujours issus de Renault.

[6]

Pour les deux principaux syndicats ouvriers de l’usine, CGT et CFTC, cf. les fonds d’archives de leurs sections syndicales respectives, le fonds « Relations de travail » des archives de la direction du personnel de l’entreprise et les entretiens que j’ai menés avec Claude Poperen, secrétaire général de la CGT à Renault pendant la guerre d’Algérie, 4 juillet 2001 et avec Pierre Cadel, délégué du personnel CFTC puis élu au comité d’établissement de Billancourt, 10 avril 2001.

[7]

Notamment El Moudjahid, organe du FLN, par exemple en avril et novembre 1958, ou également, à compter d’août 1957, L’ouvrier algérien en France, journal de l’AGTA (Amicale générale des travailleurs algériens en France), particulièrement les n° 2 (septembre 1957) et n° 4 (février 1958).

[8]

Très rares sont les articles signés d’Algériens critiques à paraître dans la presse militante du mouvement ouvrier français, par exemple dans Le Peuple pour la CGT, lequel fait d’ailleurs peu de cas de la main-d’œuvre algérienne en métropole jusqu’en 1961. Sur ce point cf. René Gallissot, « La CGT et l’Algérie », art. cité, p. 61-62. À l’échelle de Renault cependant, bastion algérien tout autant que cégétiste, la configuration est différente, cf. par exemple « Lettre d’un ouvrier algérien à un ouvrier français », signée d’Ahmed Saad, publiée in L’ouvrier algérien en France, journal de l’AGTA, n° 2, septembre 1957, p. 4 et reproduite in La Voix de l’Usine Renault, hebdomadaire de la CGT, n° 9, novembre 1957, p. 3-4.

[9]

Patrick Fridenson, Histoire des usines Renault, Paris, Le Seuil, 1998 (1972), p. 15.

[10]

La section Renault du PCF compte jusqu’à 2 000 militants dans les années 1950 selon Claude Poperen (entretien avec Claude Poperen, 4 juillet 2001).

[11]

Laure Pitti, « Ouvriers algériens… », thèse citée, p. 384-401.

[12]

« Les ouvriers français et les Nord-Africains », Socialisme ou Barbarie, n° 21, mars-mai 1957 ; « Témoignages », Socialisme ou Barbarie, n° 25, juillet-août 1958 et « Les licenciements chez Renault », Socialisme ou Barbarie, n° 31, décembre 1960-février 1961.

[13]

Benjamin Stora, Ils venaient d’Algérie. L’immigration algérienne en France, 1912-1992, Paris, Fayard, 1992, p. 154. Pour plus de détails sur la trajectoire militante de Larbi Bendaoud, cf. sa notice biographique in René Gallissot (dir.), Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier au Maghreb, vol. « Algérie », Paris, Éditions de l’Atelier, à paraître en 2004.

[14]

Archives du syndicat CGT de Renault-Billancourt, cartons annuels « élections des délégués du personnel ».

[15]

La section syndicale d’entreprise, si elle est légalement reconnue en 1968, l’est de fait à Renault depuis 1945, de même que la fonction de secrétaire syndical. Claude Poperen, secrétaire syndical de 1954 à 1956, souligne à ce propos : « J’étais dans l’usine, j’étais secrétaire syndical, c’était une fonction qui existe aujourd’hui, qui n’existait pas légalement avant 1968, sauf chez Renault, ça avait été un acquis de la Libération. Donc à deux on avait droit à 100 heures de délégation en plus de notre mandat de délégué [du personnel] de 25 heures. » Laure Pitti, entretien avec Claude Poperen, 4 juillet 2001.

[16]

RNUR, DRS, Le problème « nord-africain » à la RNUR, documentation technique, dactylographiée, 10 novembre 1954, 8 p., p. 1 et Laure Pitti, « Ouvriers algériens… », thèse citée, p. 101-102 et p. 113-114.

[17]

Il l’est encore dans les premiers temps de la guerre d’Algérie, dans les meetings contre l’état d’urgence en mars 1955. Pour plus de détails sur les trajectoires militantes de Laïfa Lattad et Slimane Ben Rahou, cf. leurs notices biographiques in René Gallissot (dir.), Dictionnaire biographique…, op. cit.

[18]

Laure Pitti, « Ouvriers algériens… », thèse citée, p. 354-362.

[19]

L’expression est d’Omar Ouhadj (entretien avec Omar Ouhadj, 15 mai 1993).

[20]

Laure Pitti, « Ouvriers algériens… », thèse citée, p. 399-403.

[21]

Laure Pitti, « La CGT et les Algériens en France métropolitaine durant les années 1950. Une décennie de tournants », in Elyane Bressol, Michel Dreyfus, Joël Hedde et Michel Pigenet (dir.), La CGT dans les années 1950, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, à paraître fin 2004, actes du colloque organisé par le Centre d’Histoire sociale du xx e siècle, université Paris 1 et l’Institut CGT d’histoire sociale, Montreuil, 20 au 21 novembre 2003.

[22]

Grève le 12 février contre l’interdiction de la manifestation du 9, commémorative des journées antifascistes de février 1934 ; manifestation contre « Ridgway la peste », le 28 mai 1952, cf. ibid. et Michel Pigenet, Au cœur de l’activisme communiste des années de guerre froide, « la manifestation Ridgway », Paris, L’Harmattan, 1992.

[23]

CGT, Syndicat des travailleurs de la Régie Renault, Comme pour chasser les nervis fascistes et leurs complices les flics du gouvernement-patron, unité contre la vie chère, pour de meilleurs salaires, tract, 7 janvier 1952, 2 p., p. 1 (Archives Renault, classement SGA, service 07.16 – Relations de travail, dossier n° 119, chemise janvier 1952).

[24]

Laure Pitti, « Les “Nord-Africains” à Renault au début des années 1950, un cas d’école d’une gestion coloniale de la main-d’œuvre en métropole », Bulletin de l’IHTP, à paraître en juin 2004.

[25]

Votée le 12 mars 1956 à une très large majorité, la loi dite des pouvoirs spéciaux permet au gouvernement de « disposer en Algérie des pouvoirs les plus étendus pour prendre toute mesure exceptionnelle commandée par les circonstances en vue du rétablissement de l’ordre, de la protection des personnes et des biens et de la sauvegarde du territoire ».

[26]

Deux services de surveillance (« jour » et « nuit ») existent à la Régie. Ils dépendent directement du service relations de travail de la direction du personnel auquel ils adressent leurs rapports. Ces services s’appuient sur une subdivision du territoire de l’usine en « brigades » et « arrondissements ».

[27]

Laure Pitti, « Ouvriers algériens… », thèse citée, p. 95.

[28]

Laure Pitti, entretien avec Claude Poperen, 4 juillet 2001.

[29]

Celui-ci le reste jusqu’en 1967.

[30]

CGT, Syndicat des travailleurs de la Régie Renault, Note d’information, s. d. (juillet ou septembre 1962), 5 p. (Archives du syndicat CGT de Renault-Billancourt, carton « 1962, Algérie »).

[31]

La loi prévoit notamment « d’interdire la circulation des personnes ou des véhicules dans les lieux et aux heures fixés par arrêté, d’instituer par arrêté des zones de protection ou de sécurité où le séjour des personnes est réglementé, d’interdire le séjour dans le département à toute personne cherchant à entraver, de quelque manière que ce soit, l’action des pouvoirs publics », article 6 de la loi dite d’état d’urgence, cité in CGT, Sections syndicales Usine O – Départements 13, 26, 75, entretien, Aujourd’hui, vendredi à 12 h 30, sur le quai devant la cantine ! tract, 1er avril 1955, 2 p., p. 1 (Archives Renault, classement SGA, service 07.16 – Relations de travail, dossier n° 122, chemise avril 1955).

[32]

Dans les faits cependant, sont particulièrement visées les zones de « troubles » en Algérie. Pour preuve, dès le 6 avril 1955, trois jours après la promulgation de cette loi, l’état d’urgence est ainsi décrété dans les arrondissements de Tizi-Ouzou, Batna et la commune de Tébessa.

[33]

Anissa Bouayed, « La CGT et la guerre d’Algérie », doctorat de troisième cycle en histoire, sous la direction de Jacques Couland, université Paris 7, 1985, p. 270-271.

[34]

Laure Pitti, « Ouvriers algériens… », thèse citée, p. 374-401.

[35]

L’ouvrier algérien en France, n° 3, décembre 1957.

[36]

CGT, Unis, agissez pour la paix en Algérie !, tract, 30 octobre 1957, 2 p. (Archives Renault, classement SGA, service 07.16 – Relations de travail, dossier n° 125, chemise novembre 1957).

[37]

CGT Renault, Contre le fascisme, tous dans l’action, tract, 24 avril 1961, 2 p., p. 1 (Archives Renault, classement SGA, service 07.16 – Relations de travail, dossier n° 132, chemise avril 1961).

[38]

Entretien avec Claude Poperen, 4 juillet 2001 et Pierre Dreyfus, Une nationalisation réussie, Renault, Paris, Fayard, 1981 (1977), p. 49-50.

[39]

PCF, PSU, CGT, SNCIM (Syndicat national des cadres, ingénieurs et agents de maîtrise CGT), UJCF (Union des jeunesses communistes de France), Halte à l’OAS et au fascisme. Tous dans l’action mercredi 6 décembre, tract, 5 décembre 1961, 2 p. (Archives Renault, classement SGA, service 07.16 – Relations de travail, dossier n° 135, chemise décembre 1961).

[40]

Cf. notamment les déclarations de François Mitterrand et de Pierre Mendes France, alors respectivement ministre de l’Intérieur et président du Conseil, devant la commission de l’Intérieur de l’Assemblée nationale le 5 novembre 1954 pour le premier, devant l’hémicycle le 12 novembre pour le second.

[41]

Géographiquement et chronologiquement aussi, ces meetings sont séparés : sur la place Nationale le 24 mars pour le PCF ; au carrefour de l’avenue Zola et de la rue Yves Kermen et sur le quai Stalingrad pour la CGT, le 31 mars et le 1er avril.

[42]

Pour reprendre l’expression de Danielle Tartakowsky, citée par Elyane Bressol, « Syndicalisme et lutte pour la paix en Algérie », Les cahiers de l’Institut CGT d’histoire sociale, n° 81, mars 2002, p. 19.

[43]

Par exemple CFTC, SRTA (Syndicat des travailleurs Renault de l’automobile), « Non à la journée d’action du 17 organisée par le PC », Notre lutte… chez Renault, n° 67, 15 octobre 1957 et Syndicat Force Ouvrière de la RNUR, Non à la confusion, tract, 16 octobre 1957, 2 p. (Archives Renault, classement SGA, service 07.16 – Relations de travail, dossier n° 125, chemise octobre 1957).

[44]

Plus précisément le 27 mai 1958 pour la CFTC, avec un débrayage d’une heure appelé de conserve avec la CGT pour « barrer la route aux fascistes » ; les 28 et a fortiori 30 janvier 1960 pour FO, avec des délégations à la mairie de Boulogne et un débrayage d’une heure avec la CGT et la CFTC « contre le coup de force d’Alger et pour la paix en Algérie ».

[45]

Entretien avec Pierre Cadel, 10 avril 2001.

[46]

« Union et action » in Le Nord-Africain de la Régie Renault, journal de la commission nord-africaine de la CGT Renault, novembre 1950, p. 1.

[47]

CGT, Syndicat des travailleurs de la Régie Renault, Halte à la répression colonialiste, tract, 12 novembre 1954, 2 p., p. 2 (Archives Renault, classement SGA, service 07.16 – Relations de travail, dossier n° 122, chemise novembre 1954).

[48]

« Une déclaration du Parti Communiste Français sur la situation en Algérie, 8 novembre 1954 » in PCF, section Renault, 4 000 Travailleurs algériens chez Renault, tract, 10 novembre 1954, 2 p., p. 1 (Archives Renault, classement SGA, service 07.16 – Relations de travail, dossier n° 122, chemise novembre 1954).

[49]

Selon Claude Poperen, « la courroie de transmission fonctionnait à l’envers » chez Renault, au moins jusqu’en 1956 (entretien avec Claude Poperen, 4 juillet 2001).

[50]

PCF, section Renault, 4 000 Travailleurs algériens chez Renault, op. cit., p. 1-2.

[51]

Laure Pitti, « La CGT et les Algériens… », thèse citée.

[52]

Entretien avec Claude Poperen, 4 juillet 2001.

[53]

Entretien avec Omar Ouhadj, 15 mai 1993.

[54]

CGT, Syndicat des travailleurs de la Régie Renault, Solidarité entre travailleurs algériens et français pour la paix en Algérie, tract, 9 mars 1956, 2 p., p. 1 (Archives Renault, classement SGA, service 07.16 – Relations de travail, dossier n° 123, chemise mars 1956). Ni le mot d’ordre de la grève ni le nombre de grévistes ne sont connus, ce tract précisant seulement que « des travailleurs algériens ont décidé de cesser le travail ».

[55]

Roger Boisseau est l’orateur du meeting appelé par la section Renault du PCF au carrefour Zola-Kermen le 18 avril 1956, « pour le cessez-le-feu en Algérie » ; il est alors député communiste du secteur, secrétaire de la fédération Seine-Ouest du PCF.

[56]

Jacques Duclos est l’orateur du meeting appelé par la même section Renault du PCF le 19 avril place Nationale, là encore « pour le cessez-le-feu en Algérie » ; il est alors l’un des secrétaires du PCF.

[57]

Mots d’ordre par exemple des meetings des 10, 11, 15 et 17 octobre 1957 à Renault-Billancourt.

[58]

Syndicat CGT des travailleurs de la Régie Renault, La Voix de l’Usine Renault, n° 12, mai 1958.

[59]

Entretien avec Henri Benoits, 11 mars 1993.

[60]

Entretiens avec Clara Benoits (26 mars 1993), Omar Ouhadj (15 mai 1993) et Claude Poperen (4 juillet 2001).

[61]

Laure Pitti, « Ouvriers algériens… », thèse citée, p. 427-435.

[62]

Cité par Benjamin Stora, Histoire politique de l’immigration algérienne en France (1922-1962), doctorat d’État en histoire, sous la direction de Charles-Robert Ageron, université Paris 12, 1991, p. 618.

[63]

Selon le PCF, la CGT ou encore les témoignages de militants ouvriers français, tel Pierre Cadel ou Daniel Mothé.

[64]

Daniel Mothé, « Les ouvriers français et les Nord-Africains », Socialisme ou Barbarie, n° 21, mars-mai 1957, p. 146-147.

[65]

Ali Haroun, La 7e Wilaya. La guerre du FLN en France, 1954-1962, Paris, Le Seuil, 1988 (1986), p. 70. Pour le détail de leurs itinéraires militants, cf. leurs notices biographiques in René Gallissot (dir.), Dictionnaire biographique…, op. cit.

[66]

Entretien avec Claude Poperen, 4 juillet 2001.

[67]

El Moudjahid, 16 octobre 1957.

[68]

Entretien avec Omar Ouhadj, 15 mai 1993 ou encore le Comité de jeunes pour la paix en Algérie par exemple qui, dans un tract daté du 23 mai 1956, se demande : « quand donc les organisations “responsables” se décideront-elles à prendre leurs responsabilités ? », tract, sans titre, 1 p. (Archives Renault, classement SGA, service 07.16 – Relations de travail, dossier n° 123, chemise mai 1956).

[69]

Le terme désigne les employés, payés au mois, à la différence des « horaires », ouvriers, payés à l’heure.

[70]

Entretien avec Clara Benoits, 26 mars 1993.

[71]

Entretiens avec Mohand Aït-Aïssa, 30 avril 1993 et Omar Ouhadj, 15 mai 1993.

[72]

Lettre de Pierre Kaldor, avocat au Barreau de Paris, à Claude Poperen, 23 novembre 1961, 2 p., p. 1 (Archives du syndicat CGT de Renault-Billancourt, dossier « 1960-1970, affaires juridiques »).

[73]

PCF, section Renault, Déjouer les manœuvres et développer l’action unie pour la paix en Algérie, tract, 17 février 1961, 2 p., p. 2 (Archives privées d’Omar Ouhadj).

[74]

Rapport de Clara Benoits à la conférence de section du PCF, 16 février 1957, dactyl., 8 p. (Archives privées de Clara Benoits) et CGT, FTM, Minutes des congrès, 1959.

[75]

Idem et PCF, section Renault, cellule Marcel Bec, Compte rendu de l’assemblée de cellule, mars 1957, 1 p. (Archives privées de Clara Benoits).

[76]

PCF, section Renault, cellule Puzzuoli, département 14, « Une exigence déterminante, la paix en Algérie », Le moteur, journal de la cellule, 25 février 1957, 5 p., p. 4 (Archives Renault, classement SGA, service 07.16 – Relations de travail, dossier n° 124, chemise février 1957).

[77]

Selon l’expression d’Arezki Ziani pour désigner Clara Hesser et Henri Benoits, cf. entretien avec Arezki Ziani, 22 septembre 2003.

[78]

Syndicat CGT des travailleurs de la Régie Renault, La Vie Ouvrière, février 1958, p. 15.

[79]

Récurrentes lors des séances du comité d’établissement de Billancourt à compter de 1957.

[80]

Entretien avec Omar Ouhajd, 15 mai 1993.

[81]

Idem.

[82]

Syndicat CGT des travailleurs de la Régie Renault, La Vie Ouvrière, février 1958.

[83]

Syndicat CGT des travailleurs de la Régie Renault, La Vie Ouvrière, octobre 1961.

[84]

Entretien avec Claude Poperen, 4 juillet 2001.

[85]

Henri Krasucki, « La CGT et les travailleurs algériens. Réponse à Andrée Michel », La Pensée, n° 90, mars-avril 1960, p. 81.

[*]

Laure Pitti est l’auteur d’une thèse intitulée Ouvriers algériens à Renault-Billancourt de la guerre d’Algérie aux grèves d’OS des années 1970. Contribution à l’histoire sociale et politique des ouvriers étrangers en France, et est chercheuse associée à l’Institut d’Histoire du Temps Présent/CNRS. Elle travaille sur les répercussions de la guerre d’Algérie dans les usines en France métropolitaine, sur les trajectoires de militants ouvriers engagés dans la lutte pour l’indépendance algérienne et sur les mobilisations d’ouvriers étrangers en France entre 1968 et 1975. Elle enseigne dans les universités Paris 1, Paris 8 et Évry.

Résumé

Français

En terme d’histoire politique, la guerre d’Algérie est souvent présentée comme la fossoyeuse des institutions de la Quatrième République. Au-delà des seules institutions, elle a aussi radicalement transformé les logiques d’engagement, en particulier au sein du mouvement ouvrier. Prenant pour cadre l’usine emblématique de Renault à Billancourt, « forteresse ouvrière » et principal employeur de main-d’œuvre nord-africaine en France métropolitaine, l’article étudie les mobilisations ouvrières face aux événements. L’analyse des formes, motifs et mots d’ordre de ces mobilisations entre 1954 et 1962, donne à voir la diversité et l’évolution des positions des organisations ouvrières françaises, syndicales et politiques, face à la guerre d’Algérie ; plus largement, elle fait apparaître une polarisation progressive des engagements, scindant les ouvriers entre partisans de la paix et partisans de l’indépendance, davantage qu’entre Français et Algériens. Via cette histoire sociale du politique, l’article montre à quel point la guerre d’Algérie porte, bien avant 1968, les premiers signes d’une crise du mouvement ouvrier français.

English

Renault, the « working-class fortress » and the Algerian war In political history terms, the Algerian war is often presented as the gravedigger of the Fourth Republic’s institutions. Beyond the institutions alone, it also radically transformed the types of commitment, in particular within the working-class movement. Using the framework of the emblematic Renault factory at Billancourt, a « working-class fortress » and principal employer of North African workers in metropolitan France, the article studies the workers’ mobilizations confronted with the events. The analysis of the forms, motives, and slogans of these mobilizations between 1954 and 1962 attests to the diversity and changes in the positions of the French workers’ organizations’, trade union and political, and the war in Algeria. More generally, it shows the progressive polarization of the commitment, splitting the workers into partisans of peace and partisans of independence, more than between French and Algerians. Through this social history of politics, the article shows that the Algerian war carried the first signs of crisis in the French worker movement, well before 1968.

Plan de l'article

  1. ◦ Renault – Billancourt comme paradigme
  2. ◦ La guerre d’Algérie, objet de mobilisations ouvrières
  3. ◦ Le temps de la division
  4. ◦ « Eux et nous »
  5. ◦ Que reste-t-il de la solidarité ouvrière ?

Pour citer cet article

Pitti Laure, « Renault, la « forteresse ouvrière » à l'épreuve de la guerre d'Algérie », Vingtième Siècle. Revue d'histoire 3/ 2004 (no 83), p. 131-143
URL : www.cairn.info/revue-vingtieme-siecle-revue-d-histoire-2004-3-page-131.htm.
DOI : 10.3917/ving.083.0131


Article précédent Pages 131 - 143 Article suivant
© 2010-2014 Cairn.info
back to top
Feedback