Vingtième Siècle. Revue d'histoire
Presses de Sc. Po.

I.S.B.N.2724629752
256 pages

p. 145 à 160
doi: en cours

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Dossier : La guerre d'Algérie

no 83 2004/3

2004 Vingtième siècle Dossier : La guerre d’Algérie

La Fédération de France du FLN et l’organisation du 17 octobre 1961

Neil MacMaster  [*] Jim House  [**]
L’article donne un nouvel aperçu, grâce à la consultation de documents internes du FLN et d’archives de la préfecture de police, du rôle déterminant de la fédération FLN de France dans la préparation de la manifestation du 17 octobre 1961. Cette structure clandestine basée à Paris, jusque là inconnue, très centralisée, communique par l’intermédiaire d’un réseau de porteurs de valises avec le comité fédéral en Allemagne. Elle organise la manifestation, apparemment contre la volonté du Gouvernement provisoire de la République algérienne. Déçue par le précédent manque d’appui de la gauche française, elle ne cherche pas la participation du parti communiste français, et plus largement de la gauche. Aussi cette décision laisse-t-elle les manifestants algériens encore plus exposés à la répression policière. The violent police repression of the Algerian demonstration of 17 October 1961 has given rise to considerable political and historical debate. Through the use of previously unseen police and intelligence reports, as well as a large volume of captured internal FLN documents available in the Archives of the Paris Préfecture de Police, a new insight is provided into the clandestine structure of the FLN fédération de France during 1961 and how and why the demonstration was planned. The article discloses the existence of a previously unknown, centralized Federal structure based in Paris and how this body liaised, via a network of porteurs de valises, with the Federal Committee in Germany. It is argued that the demonstration was organized against the wishes of the Gouvernement provisoire de la République algérienne, as part of a gambit for pre-independence power. The fédération leadership, disappointed by previous lack of support from the French left, did not seek PCF and wider left participation in the demonstrations : this decision left the Algerian demonstrators more exposed to police repression.
La préparation des manifestations algériennes des 17-20 octobre 1961 est généralement attribuée aux responsables du FLN opérant hors de la métropole. Or, l’ouverture de plusieurs fonds d’archives, et notamment ceux de la préfecture de police de Paris, invite à nuancer cette analyse. Leur examen permet de mieux comprendre les rouages internes de la fédération FLN de France et, ce faisant, de mettre en évidence le rôle, jusque-là méconnu ou sous-estimé, d’hommes et de femmes œuvrant dans la capitale française. C’est notamment le cas des membres du réseau Zouaoui.
Les historiens ont depuis longtemps cherché à explorer les rouages internes du FLN – élément décisif pour une meilleure compréhension de la guerre d’Algérie. Mais un tel projet s’est souvent révélé problématique dans la mesure où, par définition, les organisations clandestines cherchent à garder secrètes leurs activités ; d’autre part, nombre des archives du FLN ont été détruites ou dispersées, tandis que dans le même temps l’État algérien et des acteurs importants du conflit ont eu tendance à imposer une lecture officielle ou partiale de l’histoire du mouvement nationaliste. Néanmoins, ces dernières années, les archives du Service historique de l’armée de terre (SHAT) ont permis de mieux appréhender la complexité du FLN. Celles-ci comprennent en effet un grand nombre de documents internes au mouvement nationaliste saisis par l’armée française [1]. Par ailleurs, l’ouverture (par dérogation) des archives de la préfecture de police de Paris (APP) relatives à la guerre d’Algérie (série H) offre désormais de nouvelles possibilités d’investigation concernant le FLN en France métropolitaine. Cet article, qui s’appuie en grande partie sur ces archives, examine le fonctionnement interne de la fédération de France du FLN à travers l’étude d’un événement particulièrement controversé – l’organisation des manifestations parisiennes du 17-20 octobre 1961 qui s’achevèrent par l’une des répressions les plus sanglantes de l’histoire européenne moderne [2].
 
â—¦ La réorganisation du FLN
 
 
En 1986, Ali Haroun publiait La 7e Wilaya. La Guerre du FLN en France 1954-1962, ouvrage capital sur le FLN en France envisagé du point de vue d’un ancien membre du comité fédéral [3]. Mohammed Harbi, lui aussi ancien membre du comité fédéral, a critiqué dans le journal Sou’al (septembre 1987) le travail de Haroun ; il y a vu une apologie de la ligne officielle du FLN visant à camoufler la structure « stalinienne » de l’organisation, et il a publié trente-cinq documents internes du FLN tirés de ses archives personnelles afin de dénoncer la version déformée du passé donnée par Haroun [4]. Parmi ces documents, onze sont d’une grande importance historique (documents n° 19 à 29) : ils sont constitués de la correspondance relative aux détails de l’organisation du 17 octobre 1961 entre le comité fédéral installé en Allemagne et le chef du FLN à Paris surnommé « Maurice ». Les directives du comité fédéral, bien que signées « Kr », pour Kaddour Ladlani (qui était responsable général de l’organisation), avaient été en réalité rédigées par Ali Haroun. Ce dernier a donc joué un rôle clé dans l’organisation des manifestations [5].
Afin d’y voir clair dans cette importante correspondance publiée dans Sou’al, sur les allusions obscures ou codées relatives aux questions d’organisation comme sur la nature des processus de prise de décisions qui présidèrent à la préparation du 17 octobre, il est nécessaire d’avoir une idée précise de la structure du FLN. Des données nouvelles, provenant en particulier des archives de la préfecture de police de Paris (APP), montrent que la structure de commandement, surtout en France métropolitaine, était très différente de celle décrite jusqu’à présent et qu’elle comprenait de nombreux militants algériens et français jusqu’ici inconnus. Un examen de ces questions éclaire à son tour d’un jour nouveau les processus politiques sous-jacents en jeu, ainsi que les objectifs poursuivis par les décisionnaires du FLN dans le lancement des grandes manifestations parisiennes.
Entre le début de l’année 1958 et 1962, la structure du FLN a été constamment modifiée, non seulement pour mieux protéger l’organisation de l’infiltration par le renseignement français, mais aussi pour tenir compte du nombre croissant des membres du FLN et des changements entraînés par cet accroissement touchant aux frontières géographiques des wilayas et aux divisions administratives d’échelon inférieur. Au cours de l’année 1961, deux changements majeurs furent introduits : la restructuration des wilayas et l’ajout d’un niveau de commandement supplémentaire en France métropolitaine avec trois responsables contrôleurs et un responsable fédéral à leur tête.
Entre 1959 et l’été 1961, la France fut divisée en six wilayas – ou régions administratives – puis, à partir de septembre 1961, en sept [6]. L’un de ces grands changements concerne la région de Paris où l’ancienne wilaya 1 – « Paris-Centre » –, couvrant les vingt arrondissements, et la wilaya 2 – « Paris-Périphérie » –, furent remplacées, dès le 1er septembre 1961, par une division entre la wilaya 1 couvrant toute la région au Sud de la Seine, et la wilaya 2 au Nord [7]. De plus, la numérotation des sept wilayas fut modifiée afin de les regrouper en trois blocs (1 et 1B ; 2, 2A et 2B ; 3 et 3B), chacun de ces blocs correspondant à un territoire contrôlé par un responsable contrôleur.

Tableau 1
Groupes de wilayas (1er septembre 1961)
Groupe 1 Contrôleur (RC.1) – B.H. [8]
Wilaya 1 Paris sud (Sud de la Seine)
Wilaya 1B Atlantique (Sud-Ouest de la France, de la région parisienne à Bordeaux).
Groupe 2 Contrôleur (RC.2) – Younès Aberkane
Wilaya 2 Paris nord (Nord de la Seine)
Wilaya 2A Nord (de la région parisienne au Pas de Calais, Lille et la frontière belge).
Wilaya 2B Est (Alsace-Lorraine, de Strasbourg à la frontière suisse)
Groupe 3 Contrôleur (RC.3) – Saïd Amroun
Wilaya 3 région de Lyon, y compris le Massif Central.
Wilaya 3B région de Marseille et Languedoc.

Les historiens n’ont pas relevé le fait que les manifestations du 17-20 octobre, impliquant une mobilisation complexe, se sont déroulées au moment même où la région parisienne était entièrement réorganisée au plan géographique. Dès le début du mois de septembre 1961, les principaux chefs du FLN à Paris ont agi en fonction de la nouvelle structure à sept wilayas et des trois zones au sein desquelles elles avaient été regroupées sous la direction des contrôleurs : si l’on ne tient pas compte de ces changements, il est impossible de déchiffrer les directives telles qu’elles apparaissent, d’identifier les références codées comme RC.1, RC.2, W2A, W2B, ou encore les pseudonymes.
 
â—¦ Répression policière et connaissance du FLN
 
 
Au début du mois de novembre 1961, la DST, assistée d’officiers de la préfecture de police, a mené deux grandes opérations anti-FLN à Paris. La première d’entre elles, le 4 novembre, qui fut largement reprise dans la presse, conduisit à l’arrestation d’Abderrahmane Farès et de deux collaborateurs français (François Baudrillart et Jean-Maris Licuti), en raison de leur rôle dans la centralisation de la collecte de fonds pour le FLN sur l’ensemble du territoire et dans le transfert de ces fonds à l’étranger [9]. Au cours de cette opération, la DST s’empara d’une masse de documents du FLN, et un grand nombre de ceux-ci furent transmis aux archives de la préfecture [10]. Tout aussi spectaculaire fut la vaste Opération Flore, au cours de laquelle, dans la nuit du 9 au 10 novembre, presque tous les chefs fédéraux pour Paris et la province, ainsi qu’un grand nombre de porteurs de valises français furent capturés, et une énorme masse de documents saisis.
Tout au long des mois de septembre et octobre 1961, au moment même des préparatifs et du déroulement du 17 octobre, la DST se lança dans une vaste opération de surveillance : des cadres du FLN et des sympathisants français furent pris en filature et mis sur écoutes téléphoniques ; leurs adresses et leurs contacts systématiquement recherchés. Dès les premiers jours de novembre, la DST était en possession d’un « organigramme » incroyablement détaillé du réseau, et dans la nuit du 9 au 10 novembre, avec l’aide de la préfecture de police, elle organisait des descentes simultanées dans plus de trente domiciles parisiens. Les suspects algériens et français arrêtés au cours de ces raids furent rapidement transférés dans vingt-huit pièces spécialement aménagées au quartier général de la DST et interrogés par des équipes d’officiers du renseignement [11]. Très vite, la DST synthétisa la masse d’informations recueillies dans un document capital, le « Rapport d’ensemble de la DST », qui fut alors envoyé à Doustin, son directeur, le 14 novembre ; ce dernier en transmit à son tour une copie à Papon le 25 novembre [12].
Les historiens doivent se montrer prudents dans leur utilisation des archives de la police, mais dans ce cas précis, nous sommes solidement fondés à accorder quelque crédit aux principales découvertes de ce rapport. Premièrement, les informations de la DST sont issues d’une surveillance rapprochée quotidienne des principales figures du réseau, d’un compte rendu heure par heure de chacun de leurs déplacements et contacts sur la période allant du 22 septembre au 9 novembre. Deuxièmement, même si la plupart de ceux qui furent arrêtés refusèrent de fournir beaucoup de renseignements, la DST réussit à capturer l’un des principaux contrôleurs du FLN, B. H., afin de le soumettre à un « traitement spécial » : on le transporta dans le plus grand secret au Fort de Noisy, quartier général des Harkis, ou au Fort de Nogent pour être interrogé par une équipe du capitaine Raymond Montaner ; celui-ci avait été soupçonné de tortures systématiques d’Algériens au début de l’année 1961 [13]. B. H. – en tant que contrôleur de la Wilaya 1 (Paris sud) et 1B (Atlantique) – permit d’obtenir une vision détaillée du fonctionnement du FLN au plus haut niveau. Troisièmement, et cela est crucial pour l’historien, la police avait réussi à saisir une énorme quantité de documents internes du FLN écrits à la main. Un grand nombre de ces documents se trouve dans les archives de la préfecture – soit les originaux, soit des photocopies transmises par la DST, y compris des directives concernant la préparation du 17-20 octobre ainsi que des témoignages de militants hommes et femmes présents aux manifestations [14]. Les archives de la préfecture de police, dans leur ensemble, éclairent donc d’un jour nouveau les activités clandestines des cadres du FLN et de leurs agents français durant toute la période des préparatifs et de la mise en œuvre du 17 octobre.
Ces archives réservent un certain nombre de surprises concernant l’organisation du FLN à Paris. Premièrement, alors qu’en septembre 1987 Jean-Luc Einaudi se rendait en Algérie pour interviewer Mohammedi Saddek, ce dernier lui déclara être le chef du FLN à Paris et le principal organisateur du 17 octobre sous le pseudonyme de « Maurice » [15]. Cependant, c’est Mohamed Zouaoui que la DST identifie, de manière irréfutable, comme le « Fédéral », le chef des opérations du FLN à Paris et en province, sous ce même nom de code « Maurice ». D’autre part, Ali Haroun confirme que les principaux échanges de correspondance concernant l’organisation du 17 octobre, tels qu’ils sont reproduits dans Sou’al, eurent lieu entre Zouaoui et lui-même [16]. Deuxièmement, Zouaoui était, selon la DST, « le responsable fédéral résident en France », ce qui signifie qu’il était l’unique source de contrôle, non seulement pour Paris mais aussi pour toute la France métropolitaine. Les ordres du comité fédéral en Allemagne n’étaient pas transmis directement aux chefs des sept wilayas mais à Zouaoui qui, ensuite, les leur envoyait via les trois contrôleurs ou RC qui, depuis leur base parisienne, assuraient la liaison avec les deux ou trois chefs de wilaya au sein de leur propre région. Zouaoui, en tant que responsable fédéral (RF), rencontrait de manière régulière les trois RC et ils formaient ensemble un organe central de prise de décisions, organisé suivant le principe de la « collégialité ». Ils supervisaient la centralisation et la vérification des fonds collectés à travers la France entière et régulaient le travail des chefs de wilayas, par exemple dans les domaines de la propagande, de la lutte armée, de la discipline interne et de la liquidation des informateurs [17]. Il existait, en plus de cette cellule de décision, une commission centrale, beaucoup plus obscure, sorte de comité des sages que Zouaoui rencontrait presque quotidiennement au Café de Luxembourg [18]. Ce dernier groupe, était composé de militants plus âgés (entre 41 et 51 ans) qui étaient entrés dans des mouvements nationalistes pendant et après la seconde guerre mondiale, jouant le rôle de conseillers auprès de Zouaoui, contrôleurs, plus jeunes (de 26 à 31 ans) et plus actifs qui remplissaient un rôle d’exécutants. On peut parler à son propos de réseau Zouaoui.
 
â—¦ Le réseau Zouaoui
 
 
Il est difficile de savoir quand et comment cette structure a commencé à fonctionner ; mais Ladlani qui était le responsable général de l’organisation fédérale semble l’avoir mise en place dès novembre 1960, lorsqu’il révéla qu’Ahcène Chibane (RC1), le responsable contrôleur pour la wilaya 1 avait été assassiné par la police à Colombes [19]. Gérard Chaliand, qui collabora avec Georges Mattéi et Jacques Vignes au sein du réseau Curiel fin 1960 et début 1961, fait la remarque suivante : « Le contact avec le Front passait par Mattéi et moi. Notre interlocuteur habituel était Zouaoui, alias “M. H” ou “Mustapha le noir” [20]. » Zouaoui entra probablement en fonction au plus tard en janvier 1961, puisque, le même mois, B. H. quittait l’Allemagne pour aller diriger la wilaya 1 sous son commandement comme responsable fédéral [21].
Qui était Zouaoui ? Lors de son arrestation le 10 novembre, il ne fournit que peu d’informations, au-delà du fait qu’il était un « militant du FLN ». Toutefois, la DST réussit à l’identifier comme étant « Maurice », un responsable fédéral ayant des pouvoirs qui s’étendaient « sur l’ensemble du territoire et dépass[aient] même les circonscriptions des contrôleurs de wilayas ». Zouaoui, né à Sidi Bel Abbès le 8 mars 1920, appartenait à cette génération de militants FLN entrés dans le mouvement nationaliste au cours des dix années cruciales qui suivirent la guerre et après le massacre de Sétif [22]. En juin 1959, il fut nommé chef de la wilaya 3B, région de Marseille, avant son transfert à Paris où il devint chef de l’information sous le commandement de Haroun [23]. Le rapport de la DST note qu’en tant que responsable fédéral, il n’eut, entre septembre et novembre 1961, de contacts directs qu’avec les trois contrôleurs (RC) [24] et que c’était ce comité des quatre, présidé par Zouaoui, qui avait pris toutes les décisions cruciales concernant le 17 octobre.
Comment ce « comité des quatre » fonctionnait-il ? Le 5 octobre 1961, Maurice Papon publia un communiqué de presse instaurant le fameux couvre-feu discriminatoire qui « conseillait » aux Algériens de rester chez eux entre 20 h 30 et 5 h 30. Le jour même, les trois contrôleurs régionaux convoquèrent une réunion d’urgence avec Zouaoui et envoyèrent au comité fédéral une « note expresse », datée du 7 octobre, lui demandant l’autorisation de lancer un défi systématique au couvre-feu, au cours de laquelle hommes, femmes et enfants défileraient après 20 h 30 dans les rues des quartiers algériens – action à laquelle, espérait-on, les militants français prendraient part [25]. On remarquera que ce sont les cadres parisiens qui furent à l’initiative de ces manifestations, et non le comité fédéral de Cologne, ce qui laisse à penser que les échelons inférieurs du FLN pouvaient être consultés par le commandement fédéral.
Avant que cette « note expresse » ne parvienne en Allemagne, Haroun avait écrit à Zouaoui pour lui donner des instructions urgentes sur l’organisation de manifestations le 1er novembre en vue de marquer le 7e anniversaire de la Révolution algérienne : cette vaste mobilisation devait s’inscrire dans une journée internationale d’action se déroulant à la fois en Algérie, au Maroc, en Tunisie, en France, en Belgique et en Allemagne [26]. Mais, après avoir reçu la lettre de Paris (probablement le 8 octobre) le comité fédéral se réunit le 10 octobre et tomba d’accord sur l’organisation immédiate d’une protestation de vaste ampleur en trois phases. La première phase devait se dérouler à Paris sur trois ou quatre jours, puis – seulement après accord de Cologne – s’étendre au reste de la France (deuxième phase) sous la forme de manifestations de femmes devant les préfectures. La troisième phase devait alors consister en une grève générale des travailleurs, commerçants, étudiants et d’une grève de la faim des prisonniers. La répression sanglante du 17 octobre, et l’importance symbolique et historique qui s’attache aujourd’hui à cette date, ont quelque peu éclipsé le fait qu’il devait s’agir au départ d’un mouvement de protestation à l’échelle nationale [27]. Le fait que ce soient Zouaoui et les trois responsables contrôleurs basés à Paris (RC) qui aient été chargés d’organiser des manifestations à l’échelle de tout le territoire français confirme leur rôle de coordinateurs nationaux s’appuyant sur des réseaux de communication efficaces avec les sept chefs de wilaya.
 
â—¦ Le comité fédéral et le GPRA (Tunis)
 
 
Il est difficile de savoir comment et pourquoi le 10 octobre, le comité fédéral prit la décision d’avancer la manifestation plutôt que d’attendre la journée d’action internationale du 1er novembre. Tout d’abord, dans des conditions normales, il est fort peu probable que le comité fédéral aurait organisé une manifestation d’une telle ampleur sans l’assentiment de l’exécutif du GPRA à Tunis [28]. Cependant, la rapidité avec laquelle il avait pris sa décision, et le sentiment d’extrême urgence avec lequel il poussa Zouaoui à l’action – lui faisant préférer le 14 octobre comme date de départ, et au plus tard le 17 – indiquent que le comité fédéral avait dû agir de son propre chef et sans autorisation préalable de la part de Tunis. À cela, il y a deux explications possibles.
Premièrement, le comité fédéral était très bien informé de la campagne extraordinairement violente de répression lancée par Papon contre la communauté algérienne de Paris au cours des mois précédents – campagne qui devait culminer dans l’obligation du couvre-feu. La violence et la terreur infligées étaient telles que la tension au sein de la communauté algérienne avait atteint un point de rupture, tandis que, dans le même temps, les militants FLN de Paris rongeaient leur frein, le comité fédéral leur ayant intimé l’ordre de faire cesser les assassinats de membres des forces de l’ordre directement impliqués dans des actes brutaux de répression. Il se peut que le comité fédéral ait pris conscience du risque réel de perdre le contrôle des militants de base ; en témoigne l’urgence avec laquelle furent organisées les manifestations reflétant la nécessité de canaliser les tensions accumulées à la fois dans une riposte « officielle » et un acte de solidarité nationale. C’est l’argument qui fut mis en avant par le comité fédéral dans un long rapport post factum au GPRA rédigé en novembre 1961 afin, selon Ali Haroun, d’expliquer « l’origine de ces manifestations [29] ». Cela viendrait confirmer l’hypothèse selon laquelle le plan initial aurait été arrêté sans consultation préalable de Tunis. Comme le remarque Gilbert Meynier : « Le GPRA avait même été défavorable à la manifestation du 17 octobre, mais les responsables de la fédération l’avaient voulue pour encadrer et pour décompresser une population tenue sous le boisseau et marginalisée [30]. »
Deuxièmement, il faut tenir compte des luttes obscures pour le pouvoir au sein même du FLN, au moment où diverses factions commençaient à se placer afin de s’emparer d’une position dominante dans l’État algérien de l’après-indépendance. La fédération de France constituait sans aucun doute un formidable groupe de pression au sein du FLN : son influence provenait de son ancrage dans une communauté émigrée ouvrière et militante de quelque 350 000 membres et de son énorme contribution financière en direction des coffres du GPRA [31]. Des commentateurs français bien informés, y compris les services de renseignement, avaient tendance à considérer la fédération de France comme la force la plus radicale qui, alors que débutaient les négociations, allait tenter d’imprimer sa marque sur la ligne politique générale du mouvement. Des rapports issus des services de renseignements à l’été 1961 révèlent les fortes pressions exercées par le GPRA sur la fédération de France – apparemment avec succès [32]. Cependant, en octobre 1961, les blocs opposés, qui allaient participer à une quasi guerre civile à la mi-1962, ne s’étaient pas encore cristallisés : la situation était instable et fort trouble et les différents groupes d’intérêts ou « clans » étaient encore à la manœuvre pour construire des alliances en vue de la lutte finale pour le pouvoir [33].
Il est très possible que, durant cette phase d’instabilité, la fédération de France ait cherché, par son appel à des manifestations « spectaculaires », à montrer le vaste soutien qu’elle recevait de la part d’une masse organisée de militants et à renforcer ses positions en vue des futurs marchandages pour le pouvoir. Zouaoui avait certainement conscience que son appel pressant du 7 octobre auprès du comité fédéral en faveur d’une riposte immédiate à Papon allait à l’encontre des intentions du GPRA : « Nos suggestions ne sont pas peut-être dans la ligne politique actuelle. » Mais il avait le sentiment d’aller dans le sens de la récente assemblée du Conseil national de la révolution algérienne (CNRA) [24-27 août], assemblée au cours de laquelle le président modéré, Ferhat Abbas, venait d’être remplacé par Ben Khedda, qui, lui, était favorable au combat populaire ou, comme le notait Zouaoui à « la participation de la masse à la lutte révolutionnaire [34] ». Toutefois, en lançant la vague de manifestations du 17 octobre pour créer un choc important sur les médias et sur l’opinion internationale, le comité fédéral donnait l’impression de devancer le GPRA et de sortir du rang – faisant la une des journaux bien avant ce qui devait être la journée d’action unitaire du 1er novembre. Mis devant le fait accompli du 17 octobre, les leaders du FLN à Tunis furent obligés de « serrer les rangs » : dans un communiqué de presse daté du 18 octobre, ils dénonçaient les violences policières à l’encontre de manifestants qui avaient montré « leur soutien total aux mots d’ordre du GPRA lancés en vue de la journée nationale du 1er novembre » – cette dernière déclaration constituant une critique implicite de l’action anticipée de la fédération [35]. Dès la fin octobre, les leaders du GPRA s’empressèrent d’enterrer les événements du 17 octobre et de les effacer de la mémoire officielle du gouvernement.
 
â—¦ Liaisons transfrontalières, Paris-Cologne
 
 
Cependant, le 10 octobre, une fois que le comité fédéral de Cologne eut pris la décision d’organiser une série de grandes manifestations, comment a-t-il assuré la liaison avec le FLN à Paris ? La correspondance Haroun-Zouaoui est révélatrice des communications existant entre Cologne et Paris et du genre de liaisons et de discussions présidant à l’organisation du 17 octobre. Le comité fédéral avait été transféré en Allemagne début 1958 afin d’échapper aux arrestations ; mais, en raison de son éloignement avec la vie quotidienne des militants, le comité fédéral risquait de perdre le contact avec sa base et de prendre des décisions dangereusement déconnectées de la réalité [36]. Néanmoins, il fit tout son possible pour éviter de telles déconvenues grâce à un système de liaisons qui permettait des contacts presque quotidiens, en particulier dans les périodes de grande activité, comme entre le 7 et le 17 octobre.
Pendant toute la période allant de 1958 à 1962, la fédération utilisa trois formes de communication transfrontalières : le téléphone, les courriers et les contacts directs entre membres importants du FLN. Les services de sécurité français interceptant régulièrement une large part du courrier du FLN [37], les lettres et autres directives étaient en général transportées par des messagers, pour la plupart des porteurs de valises français qui pouvaient passer les frontières relativement facilement. Haroun, dans son ordre du 10 octobre passé à Zouaoui, prévoyait « une liaison [par courrier] deux fois par semaine [entre nous] » ainsi qu’un « contact téléphonique permanent » [38]; dans sa réponse du 12 octobre, Zouaoui précisait comment une ligne téléphonique serait ouverte deux fois par jour, le matin « chez Nicole » et le soir « chez le barbu », tandis que quelqu’un devait être présent 24 heures sur 24 « chez Anne » [à Bruxelles] pour recevoir le courrier urgent [39]. Des agents français prenaient régulièrement le train pour Bruxelles où ils délivraient des lettres et des paquets directement à Anne B., une jeune physiothérapeute belge, qui, à son tour, les transmettait au comité fédéral à Cologne. Dans les jours qui précédèrent le 17 octobre, on assista à de nombreux mouvements de courriers : le 12 octobre, Anne B. se rendit à Paris pour discuter directement avec une jeune assistante de Zouaoui, Rolande Mingasson qui, le jour suivant, réserva et paya des billets Paris-Bruxelles pour deux courriers, Roger Fligitter qui devait partir le 14 octobre, et Solange Landa, le 17 octobre [40]. Le 13 octobre, un autre agent, une Allemande (G. S.) rencontra à Paris, avant de prendre le train pour Francfort, un membre du réseau, un Français d’origine américaine, G. H., qui vivait dans la même maison que Zouaoui, impasse des Deux Anges [41].
Mais le plus intéressant à observer, c’est l’organisation des rencontres entre le comité fédéral et des membres clés du FLN appelés à franchir la frontière française. Les membres du comité se rendirent eux-mêmes en France à plusieurs occasions entre 1958 et 1962 afin de rencontrer des collègues de « l’intérieur » [42]. Cependant, pour des raisons de sécurité, il était plus fréquent que des cadres du FLN soient convoqués en Belgique ou en Allemagne pour y rencontrer Boudaoud et le commandement du comité fédéral. La préparation du 17 octobre se signala par un mouvement intense de cadres FLN : le 7 ou 8 octobre, Zouaoui lui-même se rendit en Belgique, tandis que le 9, son assistante personnelle, Rolande Mingasson allait à Mons [43]. Nous connaissons au moins deux autres figures majeures du FLN ayant rencontré directement des membres du comité fédéral, Omar Ouhadj et Mohammedi Saddek, tous deux cadres chevronnés du FLN, originaires de la région parisienne.
 
â—¦ Omar Ouhadj et le PCF
 
 
Omar Ouhadj était un militant important du FLN, membre du comité d’entreprise de Renault-Billancourt et de l’Amicale générale des travailleurs algériens (AGTA) – mouvement clandestin qui militait parmi les quelque 3 000 travailleurs algériens de l’usine. Environ une semaine avant le 17 octobre, presqu’au moment où le comité fédéral se mit d’accord sur les manifestations (10 octobre), lui et d’autres militants FLN furent convoqués de l’autre côté de la frontière, certains à Cologne, d’autres en Belgique [44]. Abdelkrim Souici, responsable des activités de l’AGTA au comité fédéral, ordonna à Ouhadj d’aller à Bruxelles ; Ouhadj traversa la frontière à pied accompagné du Père Gervin, puis il rencontra Souici qui voulait savoir comment la gauche française (syndicats et partis) réagirait à une grande manifestation du FLN à Paris. Ouhadj, qu’on consultait en raison de ses liens avec la CGT et le PCF, répondit qu’il ne croyait pas à un soutien des Français. Le jour suivant, Ouhadj recevait un message de Boudaoud lui demandant de se mettre en contact avec le PCF dès son retour en France ; ce qu’il fit en appelant André Merlot du conseil fédéral de la CGT et du comité central du PCF [45].
Omar Boudaoud prétend aussi avoir rencontré deux leaders du PCF, Léon Feix et Étienne Fajon, à Bruxelles le 15 ou le 16 octobre, et avoir refusé leur demande que les femmes communistes manifestent à Paris aux côtés de leurs consœurs algériennes [46]. Même si, compte tenu des relations entre le PCF et le FLN, il faut prendre les déclarations de Boudaoud avec précaution [47], Ouhadj confirme que le commandement fédéral, dans sa préparation du 17 octobre, avait vérifié auprès de ceux qui étaient les plus proches des militants PC-CGT parisiens si l’on pouvait attendre de ces derniers un soutien. Dans sa « note expresse » au comité fédéral du 7 octobre, Zouaoui avait non seulement suggéré que les Algériens violent le couvre-feu, mais aussi affirmé que « les partis politiques et syndicats démocratiques “conseilleraient” à leurs militants français de sortir aussi nombreux que possible, à partir de 20 h 30, pour s’intégrer s’il le faut aux paisibles promeneurs algériens et s’opposer s’il y a lieu aux provocations de la police [48] ». Les leaders FLN parisiens, au courant des terribles violences policières des deux mois précédents, ont-ils ressenti la nécessité de protéger les manifestants algériens du 17 octobre en les mêlant à des Français sur lesquels les forces de police hésiteraient à tirer ? Historiquement, à chaque fois que des Algériens avaient manifesté séparément des Français, comme à Sétif le 8 mai 1945 ou à Paris le 14 juillet 1953, ils avaient été des cibles faciles pour les balles et les charges à la matraque de la police [49]. En l’occurrence, la décision prise par le comité fédéral d’envoyer les Algériens manifester seuls et sans armes se révéla être une erreur fatale [50].
Le comité fédéral s’attendait sans doute à des arrestations massives d’hommes entre le 17 et 19 octobre, et la manifestation des femmes du 20 octobre aurait pour principale fonction de réclamer la libération « [de leurs] époux et [de leurs] enfants [51] ». Peut-être le comité pensait-il que les manifestants seraient relativement en sécurité le 17 octobre car la police n’oserait pas s’attaquer à des femmes et des enfants algériens défilant sur les boulevards, devant des centaines de badauds français – ils devaient être tristement désillusionnés.
Quoi qu’il en soit des réflexions de Boudaoud concernant le PCF – et il est clair pour Harbi que Boudaoud s’était enfermé dans un isolationnisme fatal – le comité fédéral lors de la réunion cruciale du 10 octobre entérina la décision de manifester sans aucune participation de la classe ouvrière française, à l’exception de quelques observateurs français qui pourraient témoigner en cas de violences policières [52]. Cette stratégie semble avoir été rapidement communiquée au comité de Paris : Zouaoui, autour du 12 octobre, envoya une directive interne afin que soient imprimés et distribués deux tracts de l’AGTA et un « Appel aux Français » très révélateurs des relations du FLN avec la gauche française dans les jours précédant le 17 octobre [53]. L’objectif poursuivi au travers des tracts de l’AGTA du 12 octobre était de souligner la violence de la répression organisée par Papon à l’encontre de la communauté algérienne, violence dont l’opinion publique française « par son silence devient complice et responsable [de ces crimes], commis quotidiennement par la police française… Le temps des pétitions et des communiqués est dépassé. L’heure des actes courageux et concrets a sonné, et ce n’est qu’ainsi que seront sauvegardées les chances d’une coopération fructueuse et fraternelle entre nos deux peuples [54]. » L’objectif sous-tendant le 17 octobre était d’en faire un puissant symbole du militantisme et du courage des Algériens face aux années de racisme ou d’hostilité de la part d’une gauche française passive, et d’ébranler l’indéfectible autosatisfaction du PCF et de la CGT en portant un défi « spectaculaire » à l’État français. Ce n’est qu’après le 17 octobre, à la lumière de ce signal retentissant, que le FLN lancerait son grand appel aux travailleurs français, aux étudiants, aux intellectuels, aux militants des partis et des syndicats, pour qu’ils participent à des manifestations spécifiques de solidarité [55]. On pourrait cependant estimer que le FLN, en n’associant pas les grands courants de la gauche française à la manifestation, s’est isolé, et, de manière tragique, n’a pas obtenu ensuite le soutien massif qu’il espérait après un tel sacrifice [56].
 
â—¦ Le rôle de Mohammedi Saddek
 
 
Comment, à la lumière de ce qui a précédé, pouvons-nous apprécier le rôle joué par Mohammedi Saddek qui, selon plusieurs participants, fut un acteur clé dans la préparation du 17 octobre ? Saddek, né le 15 juin 1930 à Bouzeuene en Haute-Kabylie, joua un rôle actif au sein du FLN en France dès 1955. Il fut un moment à la tête de la wilaya 3B, qui couvrait tout le Sud de la France depuis Marseille ; en juin 1961, il dut fuir pour l’Allemagne afin d’échapper à une arrestation. À Marseille, il s’était lié d’amitié avec un universitaire, Robert Bonnaud qui, avec Lucien Jubelin devait construire, entre 1958 et 1961, une puissante base de soutien au FLN [57]. Des leaders du FLN, dont Saddek, se faisaient régulièrement conduire à Paris en même temps que la collecte mensuelle de fonds par des femmes « porteuses de valises ». Mais, à l’insu du réseau marseillais, un des principaux cadres du FLN, Abdallah Younsi, avait été « retourné » par la DST, et avait fourni des renseignements qui devaient mener à de nombreuses arrestations, dont celle de Bonnaud le 26 juin 1961 [58].
Saddek, lors de son entretien avec Einaudi en 1987, relève une omission dans le livre de Haroun, La 7e Wilaya : « Moi, j’étais le coordinateur principal [à Paris], à partir du mois de juin 1961. » Après sa fuite depuis le midi de la France en juin 1961, il se rendit à Cologne : « Le frère Boudaoud était là, avec le frère Bouaziz, avec Haroun, Souici. Je devais partir sur Tunis. Le frère Boudaoud me dit : “Tu n’as pas de pot, tu vas y retourner !” […] On m’a demandé de rentrer. Je suis rentré. C’est à partir de là que je suis devenu coordinateur de la fédération de France en France avec comme frères responsables, qui avaient le même titre que moi, si ce n’est que je supervisais aussi leur travail, “Daniel” Ben Younès Mohand-Akli et Mohammed Attaba dit “Gilbert”. Leur nom est dans le livre [de Haroun], il y a l’organigramme [59]. » Le livre de Haroun qui venait d’être publié juste l’année précédente (1986), devait être encore frais à la mémoire de Saddek. L’organigramme présenté par Haroun fait bien état de Saddek comme responsable coordinateur pour la wilaya 2 (Paris nord), 2A et 2B ; de Mohammed Attaba pour la wilaya 3 et 3B ; et de Mohand-Akli Ben Younès pour la wilaya 1 (Paris sud) et 1B, mais sans qu’apparaisse un leader fédéral. Cependant, l’organigramme de Haroun renvoie spécifiquement à l’organisation mise en place après le 10 novembre 1961 [60], et on ne peut qu’en déduire que Saddek et ses deux collègues furent nommés en remplacement de Zouaoui et des trois RC arrêtés la nuit du 9 au 10 novembre.
Il ne s’agit pas de dire que Saddek n’a pas joué un rôle important dans l’organisation et l’exécution du 17 octobre, comme nous le révèlent les testaments de plusieurs participants de premier plan. Durant les préparatifs, Georges Mattéi, un « porteur de valises » très important, fut contacté par Saddek qui lui demanda de trouver une douzaine de camarades français pour servir d’observateurs pendant les manifestations [61]. Einaudi a lui aussi interviewé nombre de militants français qui ont témoigné de l’implication de Saddek avant, pendant et après les événements du 17 octobre [62]. Saddek semble avoir été particulièrement proche de Georges Lepage, un employé de chez Renault, et avoir trouvé dans la maison de ce dernier à Vitry une base sûre. On y organisait des réunions du FLN et Saddek rendait soigneusement compte des collectes mensuelles avant que Lepage ne reverse l’argent à Abderrahmane Farès [63].
Mais quelle avait été la position officielle de Saddek entre juin et début novembre 1961 ? Aucun de ses contacts français ne donne de renseignements sur son statut. Ce n’est pas surprenant car Boudaoud tenait absolument à maintenir un réseau clandestin organisé en cellules très étanches, limitant au maximum les relations entre les militants et leurs contacts [64]. Mais une lecture minutieuse des informations disponibles tendrait à indiquer que Saddek occupait durant l’été 1961 un poste important, peut-être celui de chef de la wilaya 2 (Paris nord) ou de dirigeant fédéral de la très secrète structure qui contrôlait les « groupes de choc », les groupes armés (GA) et l’Organisation spéciale (OS) [65]. En tout cas, il fut très certainement désigné par Zouaoui pour jouer un rôle clé dans l’organisation du 17 octobre et assurer les liaisons avec Georges Mattéi et d’autres porteurs de valises. À cet égard, il a rempli une fonction très semblable à celle de Omar Ouhadj, Rolande Mingasson et d’autres encore, qui franchissaient la frontière pour débattre avec le comité fédéral des préparatifs aux manifestations d’octobre. Ainsi, autour du 10 octobre, il traversa la frontière belge déguisé en mineur et rencontra Omar Boudaoud qui ordonna que les manifestants soient désarmés et pacifiques : « Quiconque aura ne serait-ce qu’une épingle sur lui sera passible de la peine de mort ! » Si Saddek était effectivement à la tête des « groupes de choc » responsables, à partir de la fin août, d’une vague d’assassinats d’officiers de police, Boudaoud avait d’autant plus de raisons de le rappeler à une stricte discipline.
Il est important de relever, en ce qui concerne le réseau de porteurs de valises qui opéra juste avant et pendant le 17 octobre, le rôle central joué par la grande usine Renault de Boulogne-Billancourt – bastion de l’activisme franco-algérien. Haroun note que l’AGTA offrait au FLN de France « un soutien inestimable en lui procurant des agents de liaison, des lieux d’hébergement, des moyens d’impression pour sa littérature, des transporteurs sûrs ou les caches indispensables pour ses fonds [66] ». Ouhadj, en tant que chef de l’AGTA et membre du comité d’entreprise chez Renault était très bien placé pour nouer des contacts avec des militants français, pour la plupart de la CFTC, trotskystes ou bien communistes défiant la ligne CGT-PCF [67]. Saddek avait lui aussi travaillé chez Renault [68] et était proche de Georges Lepage, qui travaillait au service de la paie des ouvriers de fonderie – secteur qui concentrait un grand nombre d’Algériens. Lorsque Saddek demanda à Mattéi de recruter des observateurs pour le 17 octobre, un grand nombre venait de chez Renault, dont Lepage ainsi que Clara et Henri Benoits [69]. Au cours de l’Opération Flore du 9 au 10 novembre, la police arrêta une quinzaine de porteurs de valises européens, dont Denise Brière, une dactylo du comité d’entreprise de Renault [70], le courrier Roger Fligitter, comptable chez Renault [71] et Rolande Mingasson qui avait, elle aussi, travaillé pour l’entreprise. Rolande Mingasson avait joué un rôle particulièrement important comme secrétaire personnelle de Zouaoui. Née en 1934, les rapports de la DST font état de son engagement entre 1955 et 1960 dans « une intense activité syndicale et confessionnelle au profit de la jeunesse ouvrière ». Elle s’était présentée aux élections municipales de mars 1959 pour l’Union des forces démocratiques, avant de rejoindre le PSU en novembre 1960. En 1957, elle avait commencé à travailler comme bibliothécaire pour le comité d’entreprise de Renault, avant de quitter l’entreprise en janvier 1961 pour devenir cadre salariée à plein temps du FLN. Cette jeune femme, totalement inconnue, devait jouer un rôle crucial dans les manifestations du 17 octobre, en assurant des liaisons quotidiennes entre Zouaoui et un réseau complexe de militants algériens et européens, en organisant l’impression et la distribution de la propagande et en coordonnant la collecte et les transferts des fonds pour le FLN.
Les rapports de la DST nous ont montré que Zouaoui, en tant que chef du FLN en France, était resté autant que possible dans l’ombre, restreignant au maximum ses contacts avec les cadres algériens et les militants français [72]. Boudaoud se méfiait des réseaux de soutien français, comme ceux de Jeanson et Curiel, pour des raisons politiques et aussi parce qu’ils étaient plus facilement infiltrables par les services de renseignement [73]. Il préférait que l’aide française conserve un caractère technique ; en septembre 1961, Zouaoui fit passer un ordre déclarant : « Le principe est maintenant généralisé. Un Français qui veut nous aider le fait à titre individuel. S’il réfère à un groupement ou à un réseau quelconque, nous nous passerons de ses services [74]. » C’est pourquoi Zouaoui avait tendance à opérer autant que possible avec une seule assistante française, Rolande Mingasson, qui joua le rôle d’intermédiaire pour d’innombrables contacts dans toute la région parisienne, ou bien avec des militants discrets non identifiés ou inconnus des historiens. Cette structure organisationnelle joua pour le FLN un rôle de tampon non seulement avec les partis de gauche ou les syndicats officiels, mais aussi avec les plus politisés des grands réseaux de soutien, au moment même où les manifestations d’octobre 1961 étaient en préparation. C’est aussi la raison pour laquelle les principaux porteurs de valises se souviennent davantage du rôle joué par Saddek en 1961 comme agent de liaison que de celui joué par Zouaoui ; « l’invisibilité » de ce dernier témoigne de la sophistication et de l’étanchéité de l’organisation du FLN à Paris à cette époque.
 
â—¦ Conclusion
 
 
Pourquoi les historiens n’ont-ils pas décelé l’importance du réseau Zouaoui ? Pourtant, l’opération de police du 9 au 10 novembre 1961 n’est pas passée inaperçue aux yeux de la presse : Le Monde, sous le titre de une suivant « En Métropole. Une vingtaine des chefs FLN sont arrêtés », relatait la capture du chef de la « fédération de France du FLN » et la saisie d’une presse typographique clandestine, d’environ trois millions de nouveaux francs et de « documents qui constitueraient de véritables archives du FLN » [75]. Le 12 novembre, Roger Frey, le ministre de l’Intérieur, déclarait devant l’Assemblée nationale que ces arrestations étaient le coup le plus décisif porté au FLN en France depuis le début de la rébellion. Il promit alors que la masse de documents saisis fournirait au pouvoir judiciaire les « preuves irréfutables » des assassinats par le FLN de leurs compatriotes algériens et mettrait au jour « l’origine des cadavres de musulmans trouvés dans la Seine » à la suite des événements du 17 octobre [76].
Cependant, un certain nombre de facteurs conduisirent à une rapide occultation de l’Opération Flore. Le contexte politique de l’année 1961 constitue sans doute le plus crucial de ces facteurs : en effet, dès le 29 octobre 1961 les contacts avaient été rétablis entre la France et les représentants du FLN afin de reprendre ce qui allait être le dernier round des négociations aboutissant aux Accords d’Évian de mars 1962. Fin 1961, l’opinion publique avait les yeux rivés sur la possibilité de mettre fin à une longue guerre et sur le danger représenté par les campagnes de plus en plus violentes menées par l’OAS. D’autre part, bien que vingt-trois militants algériens et français du réseau Zouaoui aient été jugés devant le juge Chevalier et mis en détention dans les prisons de Fresnes et de La Roquette pour « complot contre l’autorité de l’État et atteinte à l’intégrité du territoire [77] », cette affaire disparut de la scène publique. Le FLN comme le gouvernement français savaient qu’ils n’avaient rien à gagner, au moment décisif de la reprise des négociations, à un procès « spectacle ». Bien que nous manquions d’informations concernant le sort de tous ceux qui furent arrêtés au cours de l’Opération Flore, il ne semble pas improbable que l’amnistie de 1962 ait conduit à la libération discrète des prisonniers algériens, et que les porteurs de valises français, non couverts par cette amnistie, soient restés plus longtemps en détention [78]. Il n’est alors pas surprenant que la recherche historique contemporaine sur le 17 octobre 1961 n’ait pas saisi toute la signification des arrestations du 9 et 10 novembre.
L’ouverture des archives de la préfecture de police permet de mieux comprendre le fonctionnement interne de la fédération FLN de France, et en même temps de décoder, en la replaçant dans son contexte, la très importante correspondance parue dans Sou’al. Il est clair que les processus qui présidèrent à l’organisation des manifestations d’octobre furent très complexes. Même si Harbi et Meynier accusent le comité fédéral, du fait de son style autoritaire de commandement, d’avoir enterré le dialogue politique et entraîné de ce fait la marginalisation des émigrés algériens en France avec les conséquences terribles que l’on connaît, en réalité, les consultations entre le comité fédéral et les leaders parisiens avaient été très nombreuses. L’organisation parisienne (le chef fédéral et les trois RC) révèle, d’autre part, un aspect jusqu’alors inconnu de la structure générale du FLN : la France métropolitaine tout entière fut placée, entre fin 1960 et 1962, sous le contrôle d’un appareil hautement centralisé. À ce jour, il y a eu peu de recherches concernant l’histoire du FLN en province, mais tout travail futur sur la structure globale de la fédération de France devra tenir compte du fait que, dans les dernières phases de la guerre, le territoire tout entier était contrôlé depuis Paris.
Traduit de l’anglais par Bruno Poncharal
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NOTES
 
[1] Cf. en particulier, Gilbert Meynier, Histoire intérieure du FLN 1954-1962, Paris, Fayard, 2002.
[2] Les principales études concernant le 17 octobre 1961 sont : Jean-Luc Einaudi, La Bataille de Paris, 17 octobre 1961, Paris, Le Seuil, 1991, et Octobre 1961. Un Massacre à Paris, Paris, Fayard, 2001 ; Jean-Paul Brunet, Police contre FLN. Le drame d’octobre 1961, Paris, Flammarion, 1999 ; Jim House et Neil MacMaster, Paris 1961. Algerians, state terror and post-colonial memories, Oxford, Oxford University Press, à paraître en 2005.
[3] Ali Haroun, La 7e Wilaya. La Guerre du FLN en France 1954-1962, Paris, Le Seuil, 1986.
[4] Sou’al, n° 7, septembre 1987.
[5] Haroun dans une lettre adressée à Neil MacMaster (31 mars 2003) confirme le point suivant : « Au sein du comité fédéral j’étais chargé de rédiger les directives du comité. Celles relatives au 17 octobre ont été écrites de ma propre main et signées “Kr”. » Entre début 1958 et 1962, le comité fédéral était composé de Omar Boudaoud (chef de la fédération), Ali Haroun (presse, information), Kaddour Ladlani (organisation), Saïd Bouaziz (groupes armés et renseignements) et Abdelkrim Souici (finances, étudiants, AGTA).
[6] APP H1B17. SCINA (service de coordination des informations nord-africaines), procès-verbal, réunion du 22 novembre 1961. Le compte rendu comprend une carte des nouvelles divisions géographiques. Sur la réorganisation, cf. aussi le rapport des Renseignements généraux du 23 septembre 1961, cité in Benjamin Stora, Ils venaient d’Algérie. L’immigration algérienne en France (1912-1992), Paris, Fayard, 1992, p. 323-324.
[7] APP H1B35, rapport du directeur du SCCA (Service de coordination des affaires algériennes) à Maurice Papon, le 30 novembre 1961, p. 16-17.
[8] Conformément aux conditions sous lesquelles l’autorisation de consulter les archives de la préfecture de police de Paris, série H, est accordée, les personnes ne sont pas identifiées par leur nom, à moins que leur rôle soit déjà connu du public.
[9] APP H1B17 : dossier de coupures de presse sur l’arrestation de Farès. Ce dernier, en tant qu’ancien président de l’Assemblée algérienne en 1953, était une grande figure politique et de Gaulle qui, par deux fois, lui avait offert un poste ministériel, voyait en lui un chef nationaliste modéré. Après son arrestation, Farès fut rapidement libéré, en 1962, afin qu’il puisse occuper le poste de président dans le gouvernement d’intérim chargé d’organiser la transition vers l’indépendance après les accords d’Évian. Cf. Jean Morin, De Gaulle et l’Algérie. Mon témoignage 1960-1962, Paris, Albin Michel, 1999, p. 299-305.
[10] APP H1B17, APP H1B18. Le plus gros des documents est relatif à des transferts d’argent et à des comptes bancaires : une synthèse générale et une analyse du système de collecte de fonds et de transferts à l’étranger est fournie par un rapport secret de la DST dans APP H1B17, « L’appareil financier du FLN en 1961 », 16 p. ronéotées, sans date.
[11] APP H1B28 contiennent le plan minutieux de l’Opération Flore, qui mobilisait des équipes d’officiers de la DST et de la préfecture répartis dans 39 voitures, 17 d’entre elles étant en contact radio avec une salle de contrôle, rue des Saussaies.
[12] APP HB16, rapport d’ensemble de la DST, 14 novembre 1961, dactylographié, 32 p.
[13] APP H1B28 contiennent un rapport daté du 10 novembre 1961 sur le transfert de B. H. « de la rue des Saussaies au Fort de Nogent, à la disposition du capitaine Montaner ». À partir du 10 novembre 1961, la DST et la préfecture organisèrent la sinistre « disparition » de B. H., affirmant d’abord qu’il n’avait pas été arrêté et était toujours recherché, puis, après plainte des avocats du FLN et enquête judiciaire, qu’il avait été arrêté quelques heures avant l’Opération Flore et transféré à la suite d’une « assignation à résidence ». B. H. « avait disparu » également des rapports de presse qui faisaient état des noms de ceux arrêtés dans la nuit du 9 au 10 novembre (cf. Le Monde du 12, 13 et 14 novembre 1961) et d’un discours prononcé par Roger Frey (cf. Journal Officiel, Débats parlementaires, Assemblée nationale, 12 novembre 1961, 4496). En réalité, B. H. fut interrogé pendant une semaine par l’équipe de Montaner et les archives de la préfecture de Paris (H1B16) contiennent un compte rendu détaillé de 16 pages concernant ces interrogatoires – compte rendu où il apparaît sous le pseudonyme d’Abdelkader El Fasi. B. H. fut détenu au centre d’interrogatoire clandestin du Fort de Noisy contre les recommandations explicites de la commission de sauvegarde qu’aucun prisonnier ne soit détenu au Fort de Noisy : cf. APP HA86, rapport de Viatte à Patin, président de la Commission de sauvegarde, 3 novembre 1961. Sur les allégations selon lesquelles Montaner avait commandé des centres de torture au début de l’année 1961, cf. Paulette Péju, Les harkis à Paris, (1961), Paris, La Découverte, 2nde édition, 2000.
[14] La majeure partie des documents saisis dans la nuit du 9-10 novembre se trouve dans APP H1B35, H1B19, H1B20, H1B21 et offre un aperçu unique du fonctionnement interne du FLN en France.
[15] Jean-Luc Einaudi, La Bataille de Paris, op. cit., p. 57-62, 66-67, 92-95. Concernant Saddek, cf. aussi la notice biographique rédigée par sa fille Anissa Mohammedi in Olivier Le Cour Grandmaison (dir.), Le 17 octobre 1961. Un Crime d’État à Paris, Paris, La Dispute, 2001, p. 141-156.
[16] APP H1B28 Opération Flore. Les officiers de la DST avaient découvert une lettre originale rédigée à la main et signée « Maurice », dont Zouaoui reconnaît être l’auteur dans un second document. Dans une lettre à Neil MacMaster, datée du 31 mars 2003, Haroun écrit : « Maurice était effectivement le pseudonyme de Mohamed Zouaoui qui se trouvait auparavant dépendre de moi-même comme responsable à l’information pour la wilaya de Paris et qui ensuite est passé à la structure organique sous la responsabilité de Ladlani… »
[17] APP H1B16, rapport d’ensemble de la DST, 14 novembre 1961.
[18] Ces quatre « sages » étaient Mohamed Ben Abderrahmane (né le 22 octobre 1913 à Zemmone), Lakhder Bouri (né le 22 avril 1910 à Nedroma), Othmane Ben Kelfat (né le 26 mai 1920 à Tlemcen) et A. L. (né le 29 septembre 1910 à Sidi-Bel-Abbès). Ils dissimulaient leurs contacts clandestins sous le couvert d’opérations commerciales (commerce du textile, restauration, etc.).
[19] Ali Haroun, La 7e Wilaya…, op. cit., p. 416-417.
[20] Hervé Hamon et Patrick Rotman, Les porteurs de valises. La résistance française à la guerre d’Algérie, Paris, Albin Michel, 1979, p. 331-332, 367, entretien avec Chaliand, octobre 1978.
[21] APP H1B16, renseignements sur B. H., Fort de Noisy, 11 novembre 1961.
[22] APP H1B16, rapport de la DST du 14 novembre 1961 ; APP H1B28, Opération Flore, fiches de renseignements.
[23] Ali Haroun, lettre à Neil MacMaster, 31 mars 2003. APP H1B16, le rapport d’ensemble note que Zouaoui avait été repéré par des agents de la DST en Allemagne, le 19 juillet 1960, avec deux membres du comité fédéral, bien qu’à l’époque son identité ne fût pas établie.
[24] Les trois contrôleurs étaient Saïd Amroun, né le 31 décembre 1928 à Taguement, qui avait dirigé la wilaya 1 jusqu’à son arrestation en octobre 1957 ; après sa libération du camp de Larzac, le 6 février 1960, il se rendit en Allemagne, d’où il revint à Paris comme RC en mars 1961 ; Younès Aberkane, né le 28 octobre 1928 à Taourirt-Mimoun ; B. H., né le 15 juin 1935 à Tlemcen.
[25] Sou’al, 74, document 20, « note expresse », 7 octobre 1961. Le FLN avait déjà organisé des manifestations similaires contre le couvre-feu imposé par Papon le 27 août 1958, à la suite de l’ouverture d’un « second front » pendant la nuit du 25 au 26 août.
[26] Sou’al, 71-73, document 19, Haroun à Zouaoui, 7 octobre 1961.
[27] L’extension des manifestations d’octobre à la province reste à étudier en détails, mais cf. Benjamin Stora, Ils venaient…, op. cit., p. 310-311, ainsi que Gilles Manceron et Hassan Remaoun, D’une rive à l’autre. La guerre d’Algérie de la mémoire à l’histoire, Paris, Syros, 1993, p. 170-171.
[28] La structure d’ensemble du FLN était strictement centralisée et les ordres venus d’en haut devaient être suivis sans remise en question. On peut s’attendre à ce que Boudaoud ait obéi au GPRA, puisqu’il en faisait lui-même partie en tant que chef du bureau du Conseil national de la révolution algérienne avec Ali Kafi et Benyahia, et voyageait constamment entre Cologne, Tunis, Rome, Madrid et Le Caire. Cf. Ali Haroun, La 7e Wilaya…, op. cit., p. 333.
[29] Ali Haroun, La 7e Wilaya…, op. cit., p. 361-362.
[30] Gilbert Meynier, Histoire intérieure du FLN…, op. cit., p. 16.
[31] APP H1B17, le rapport intitulé « l’appareil financier du FLN en 1961 » montre que 499 millions d’anciens francs étaient collectés chaque mois pour la France entière, dont 323 millions en provenance de Paris (wilayas 1 et 2).
[32] APP HA88, le rapport du SCAA, « Sur un changement d’orientation de la tactique du FLN », 23 août 1961, note que le GPRA, désireux de maintenir un cessez-le-feu en France, avait exercé son autorité sur la fédération à travers son délégué (Boulaharouf) et ne tolèrerait plus « la relative liberté dont jouissaient les leaders locaux ». APP HA88, le compte rendu du SCINA, 23 août 1961, note que le comité fédéral, suivant les ordres du GPRA, « avait transmis des consignes aux militants d’avoir à surseoir à toute action terroriste contre les forces de l’ordre ».
[33] Sur cette phase de manœuvres internes, cf. Mohammed Harbi, Le FLN. Mirage et réalité, Paris, Éditions Jeune Afrique, 2e édition, 1985, chapitres 17 et 18, et Gilbert Meynier, Histoire intérieure du FLN…, op. cit., parties 3 et 4.
[34] Sou’al, p. 74, document 20, « note expresse », de Zouaoui au CF, 7 octobre 1961.
[35] L’Humanité, 19 octobre 1961.
[36] C’est une des grandes critiques faites par Harbi contre cette « délocalisation » à Cologne, cf. Sou’al, 13-14. L’organisation du 17 octobre montrait le « déphasage du comité fédéral par rapport aux cadres qui étaient en France ».
[37] APP H1B30, par exemple, et d’autres dossiers contiennent une masse de microcopies de lettres échangées entre des prisonniers FLN détenus dans des camps et leurs avocats.
[38] Sou’al, p. 77, document 21, Haroun à Zouaoui, 10 octobre 1961.
[39] Sou’al, p. 78, document 22, Zouaoui à Haroun, 12 octobre 1961.
[40] APP H1B28, Opération Flore, fiches de renseignements sur Anne B., Roger Fligitter et Solange Landa.
[41] APP H1B28, fiches de renseignements. G. H., né aux États-Unis en 1929 dans une riche famille new-yorkaise, mais citoyen français, était soupçonné par la DST d’être un trafiquant d’armes ayant voyagé en Algérie, au Maroc et en Israël au cours de l’année 1956. Après le départ de G. S. le 13 octobre, il voyagea de Paris aux Pays-Bas avec deux autres membres du réseau Zouaoui, F. H. et « Haidi », le 16 octobre. Tous trois semblent avoir échappé aux arrestations de l’Opération Flore.
[42] Patrick Hamon et Hervé Rotman, Les porteurs de valises…, op. cit., p. 143 ; Ali Haroun, La 7e Wilaya, op. cit., p. 110 et p. 347.
[43] APP H1B28, fiches de renseignements sur Rolande Mingasson. Le 12 octobre, des agents de la DST ont aussi vu Zouaoui et Mingasson en grande conversation avec Abderrahmane Farès, assez nerveux, sur la place du Trocadéro.
[44] Transcription d’un entretien avec Omar Ouhadj, Garchizy, 15 mai 1993, p. 17, aimablement mis à notre disposition par Laure Pitti.
[45] J.-L. Einaudi, La Bataille de Paris…, op. cit., p. 158-159, entretien avec Omar Ouhadj, 7 février 1992.
[46] J.-L. Einaudi, La Bataille de Paris…, op. cit., p. 159-160, entretien avec Omar Boudaoud, 25 février 1992.
[47] Même si l’on tient compte du changement de contexte politique ayant amené le PCF à reconnaître le FLN comme authentiquement représentatif de la majorité du peuple algérien (en particulier depuis les manifestations urbaines de décembre 1960 en Algérie), ses raisons de soutenir activement une manifestation du FLN restent troubles : le Parti communiste avait jusque-là pris soin de se tenir à l’écart de tout soutien politique actif aux actions menées par le FLN (accordant néanmoins son soutien humanitaire et légal). La date de cette rencontre, à la veille du 17 octobre, apparaît aussi bien tardive pour une mobilisation FLN-PCF conjointe. Pour une analyse détaillée des relations entre le FLN et la gauche française avant le 17 octobre, cf. Jim House et Neil MacMaster, Paris 1961…, op. cit., 2e partie.
[48] Sou’al, p. 74, document 20, Zouaoui à Haroun, 7 octobre 1961.
[49] Boucif Mekhaled, Chroniques d’un massacre, 8 mai 1945, Paris, Syros/Au nom de la mémoire, 1995, p. 127-130. À Sétif, les Algériens qui furent aussi désarmés par les cadres, défilèrent le matin, les Européens, l’après-midi. Maurice Rajfus, 1953, Un 14 juillet sanglant, Paris, Agnès Viénot Éditions, 2003. Les tirs policiers firent six victimes algériennes et une française, « accidentelle ».
[50] Cependant, on peut remarquer qu’Omar Ouhadj, qui fut lui aussi appelé à Bruxelles autour du 10 octobre 1961, connaissait très bien l’attitude des militants syndicaux de la base envers les Algériens et le FLN ; en conséquence, il dit à Souici qu’il ne fallait pas compter sur leur soutien le 17 octobre. Les événements du 17 au 20 octobre vinrent confirmer son pronostic : les Français, ou bien aidèrent les policiers dans leurs « ratonnades », ou bien restèrent inertes face à la violence et à la mort. Cf. le commentaire amer de Ouhadj in Jean-Luc Einaudi, La Bataille de Paris…, op. cit., p. 314-315, entretien du 7 février 1992.
[51] Sou’al, p. 76, document 21, Haroun à Zouaoui, 10 octobre 1961.
[52] La décision de faire appel à des observateurs français apparaît donc comme une « position de repli » adoptée par le FLN en l’absence de soutien de la gauche française.
[53] APP H1B20, directive non datée et signée « Maurice » [Zouaoui] faisant suivre deux tracts datés du 12 octobre devant être imprimés et distribués par l’AGTA, tandis que 5 000 exemplaires de « L’Appel aux Français » devaient être imprimés dans un atelier clandestin par Abdelkrim Hamza. Lorsque la police arrêta Hamza le 10 novembre 1961, elle découvrit, cachés derrière une fausse cloison, une tonne de papier d’imprimerie, des stencils, deux ronéos modernes, et de nombreux tracts. La propagande du FLN était rédigée par Medjoub Benzerfa, professeur à Colombes et ancien militant du Parti communiste algérien, suivant les instruction de Zouaoui. C’est Rolande Mingasson qui supervisait la distribution des tracts ou des communiqués, dont un bon nombre étaient postés aux journaux, aux ambassades, aux partis politiques et à d’autres organisations.
[54] APP H1B20, tract « Après Bab El Oued », 12 novembre 1961.
[55] Olivier Le Cour Grandmaison (dir.), Le 17 octobre 1961…, op. cit., p. 208-210, reproduit le texte de « L’Appel aux Français », daté du 22 octobre 1961, mais un exemplaire se trouvant dans APP HA 110 daté du 18 octobre, indique qu’il avait été en réalité rédigé et imprimé avant la manifestation.
[56] Pour une analyse détaillée de la réaction de la gauche française face au 17 octobre, cf. Jim House et Neil MacMaster, Paris 1961…, op. cit., 2e partie.
[57] C’est à cette époque que Bonnaud connut Saddek sous le pseudonyme de « Maurice » ; J.-L. Einaudi, lettre à Neil MacMaster, 1er juin 2003.
[58] Hervé Hamon et Patrick Rotman, Les porteurs de valises…, op. cit., p. 163-164, 357-360.
[59] J.-L. Einaudi, lettre à Neil MacMaster, 1er juin 2003.
[60] Cf. Ali Haroun, La 7e Wilaya…, op. cit., p. 52, note 1 et p. 54.
[61] Georges Mattéi, dans Libération, 17 octobre 1980, reproduit in Olivier La Cour Grandmaison (dir.), Le 17 octobre 1961…, op. cit., p. 27-30.
[62] Jean-Luc Einaudi, La Bataille de Paris…, op. cit., p. 59-62 et p. 66-67 ; entretiens avec Madeleine Baudouin, Gabriel Granier et Georges Lepage.
[63] Jean-Luc Einaudi, La Bataille de Paris…, op. cit., p. 60.
[64] Ali Haroun, La 7e Wilaya…, op. cit.
[65] H1B18. Interrogatoire par Montaner d’un membre de l’OS, A. J., le 9 octobre 1961, qui affirme que « le responsable fédéral actuel [de l’OS] serait un homme connu sous le pseudonyme de “Quatre Yeux”, car il porte des lunettes ». Saddek était connu sous le nom de “Lunettes” à cause des verres épais qu’il portait ; cf. Einaudi, La Bataille de Paris…, op. cit., p. 57. Il se peut que Saddek et Zouaoui se soient trouvés à la tête d’une organisation bicéphale et qu’ils aient même partagé le pseudonyme de « Maurice » afin de confondre la police.
[66] Ali Haroun, La 7e Wilaya…, op. cit., p. 72.
[67] Sur Renault et le FLN, cf. Laure Pitti, Ouvriers algériens à Renault-Billancourt de la guerre d’Algérie aux grèves d’OS des années 1970. Contribution à l’histoire sociale et politique des ouvriers étrangers en France, thèse de doctorat non-publiée (Paris 8), décembre 2002.
[68] Vacarme, janvier 1961, entretien avec Robert Bonnaud : http:// vacarme. eu. org/ article79. html , p. 2.
[69] Concernant Clara et Henri Benoits, cf. leur testament in Olivier Le Cour Grandmaison, Le 17 octobre 1961…, op. cit., p. 32-35 ; interview par Jim House, Issy-les-Moulineaux, 22 novembre 2002.
[70] APP H1B28, fiches de renseignement. En 1959, elle avait été une militante de l’Union de la gauche socialiste.
[71] APP H1B16, rapport de la DST, 14 novembre 1961. Fligitter était membre du PSU et avait collecté des fonds auprès des ouvriers de chez Renault en faveur des prisonniers FLN.
[72] Un aspect intéressant du réseau Zouaoui concerne la localisation géographique des leaders du FLN, loin des principaux « ghettos » algériens où ils auraient été exposés aux « ratissages » quotidiens de la police : un groupe très dense de militants importants vivait et circulait au sein du Quartier Latin, y compris Zouaoui (impasse des Deux Anges) et B. H., le contrôleur de la wilaya 1 et 1B (rue des Saints Pères), à quelques pas de la place Saint-Germain.
[73] Sur la défiance de Boudaoud envers l’autonomie politique et l’activisme du réseau Curiel en 1960, qu’il considérait comme une menace pour les activités plus pragmatiques des porteurs de valises, cf. Hervé Hamon et Patrick Rotman, Les porteurs de valises…, op. cit., p. 271-272 et 324-325.
[74] Directive datée du 8 septembre 1961, signée « Maurice », archives Harbi, cité in Gilbert Meynier, Histoire intérieure du FLN…, op. cit., p. 481-482. Cf. également, APP HA88, rapport SCAA, 23 août 1961, qui relève le fait que le FLN montrait une profonde « méfiance » envers les Français : « L’organisation opère un repli sur soi. Le FLN semble prendre ombrage des syndicats, du Parti communiste et aussi des œuvres sociales… comme si le Front voulait plus que jamais maintenir les Algériens dans une unité totale, politique, syndicale et sociale. »
[75] Le Monde, 12 et 13 novembre 1961.
[76] Journal Officiel, Débats parlementaires, Assemblée nationale, séance du 12 novembre 1961, p. 4495-4496. À ce sujet, cf. Jim House et Neil MacMaster, Paris 1961…,op. cit., 1ère partie.
[77] Le Monde, 14 novembre 1961.
[78] Cf. Marie-Pierre Ulloa, Francis Jeanson. Un intellectuel en dissidence de la Résistance à la guerre d’Algérie, Paris, Berg International, 2001, p. 235-238 ; Stéphane Gacon, L’amnistie. De la Commune à la guerre d’Algérie, Paris, Le Seuil, 2002, p. 261-262.
[*] Neil MacMaster est enseignant-cherheur à l’université d’East Anglia (Grande-Bretagne), spécialisé dans les migrations internationales, le racisme et la politique française. Il a travaillé sur l’histoire de l’immigration algérienne en France et il achève avec Jim House Paris 1961. Algerians, state terror and post-colonial memories (Oxford University Press).
[**] Jim House est enseignant-chercheur au département d’études françaises de l’université de Leeds (Grande-Bretagne). Ses recherches portent sur l’histoire du racisme et de l’antiracisme entre 1945 et 1981, la guerre d’Algérie et la mémoire sociale des migrations coloniales et postcoloniales.
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