2004
Vingtième siècle
Appel
Sauver aussi les sciences humaines et sociales à l’université
[*]
Vingtième Siècle publie bien volontiers ce texte, lancé en avril 2004, et le propose à la réflexion et à la discussion de tous les acteurs concernés.
Après l’annonce de la restitution des postes, « Sauvons la recherche à l’Université ! » demeure un mot d’ordre d’actualité. Dans les établissements universitaires, le manque de moyens et de personnel demeurera criant. En histoire, comme dans d’autres disciplines, il n’est pas rare que sur chaque poste ouvert au concours d’entrée à l’Université plus d’une centaine de docteurs, souvent de très haut niveau, se portent candidats. La situation se détériore également pour les maîtres de conférences : ils sont de plus en plus nombreux à être habilités à diriger des recherches sans espoir de trouver un poste de professeur, si bien que certains quittent la France.
À l’heure où s’engage le débat national, il est urgent de penser le rôle de l’Université dans la recherche française et de réaffirmer quelques principes auxquels nous sommes attachés. Aujourd’hui, il nous semble important de faire entendre une voix particulière, à deux titres. D’une part, nous sommes historiens et notre recherche s’inscrit dans le champ des sciences sociales ; or, les réformes depuis près de vingt ans prennent volontiers comme critère d’élaboration les nécessités des sciences dures (durée de la nouvelle thèse adoptée en 1984, calibrage du LMD) et ignorent le rythme propre des sciences sociales. D’autre part, nous sommes enseignants-chercheurs et en sciences sociales 80 % de la recherche se fait au sein des universités, ce qui soumet ceux qui la pratiquent à des contraintes particulières qu’il est nécessaire de définir et de prendre en compte.
Soulignons d’abord quelques spécificités de nos disciplines. Le rôle de la recherche en sciences sociales est sans doute plus diffus et moins quantifiable que dans d’autres domaines, plus difficile à cerner également pour un public non averti. Et pourtant il est indéniable. Que deviendrait demain une société incapable de se penser dans le temps, d’écrire et de transmettre sa propre histoire ? La prise en compte des évolutions, transformations brutales ou accélérées des sociétés est essentielle pour tenter de donner du sens au monde contemporain. Il est tout aussi essentiel que les historiens puissent constamment reconsidérer les interprétations du passé à la lumière de nouveaux outillages intellectuels et conceptuels. On connaît trop ce qu’il advient de l’histoire dans les régimes dictatoriaux pour ignorer le lien intime existant entre la recherche et l’enseignement en histoire, la liberté de pensée et la démocratie.
La recherche en histoire n’est pas une simple forme d’érudition ; elle repose sur des procédures établies par plus d’un siècle de réflexion sur la discipline. Elle n’en diffère pas moins des pratiques de nos collègues des sciences dures. Nos rythmes de recherche sont à bien des égards différents des leurs : la maîtrise de la bibliographie, la nécessaire sédimentation des connaissances, l’acquisition de savoirs spécifiques et, enfin, le rassemblement des matériaux (archives, enquêtes, etc.), la confrontation avec d’autres approches passées ou contemporaines, prennent du temps qui se laisse mal quantifier par une logique productiviste trop étroite. Enfin, si notre activité a tendance à s’organiser de plus en plus dans des « laboratoires », ce terme générique cache mal une réalité quotidienne extrêmement différente de celle des sciences de la nature. Car si les échanges et discussions enrichissent notre activité, les lieux peuvent et doivent en être multiples, en fonction des terrains d’enquêtes notamment. Si les progrès de la discipline sont collectifs, il faut bien constater qu’une part importante du travail d’investigation et d’élaboration de nouvelles recherches repose toujours, et nécessairement, sur un travail accompli individuellement par chaque chercheur. Les structures collectives de recherche sont fondamentales, mais le chercheur individuel doit trouver toute sa place dans le dispositif d’aide à la recherche.
Par-delà l’extrême disparité des situations locales, parisiennes et provinciales, et la réelle difficulté de dresser un bilan valable pour tous les établissements, nous voudrions formuler quelques propositions tirées de nos convictions et expériences.
1 – Nous tenons à une idée centrale : la nécessité de repenser la relation entre recherche et enseignement. Nous sommes en effet convaincus de l’intérêt, pour les étudiants et pour la dynamique intellectuelle des sciences sociales, du lien fondamental qui existe entre ces deux pôles de notre activité, y compris pour les premiers cycles des universités. Nous ne remettons pas en cause la nécessité et les bienfaits de l’université de masse. Pour autant, justement parce que nous pensons nécessaire d’accomplir vraiment ces bienfaits, nous voulons regarder la réalité en face : cette évolution s’est faite jusqu’à présent sans la préparation nécessaire ni les moyens indispensables. Ainsi, il n’est pas rare que pour les étudiants le choix des études en SHS soit fait par défaut, parce que d’autres disciplines étaient plus courues, ou parce que, du fait d’un système aberrant, les filières professionnelles courtes (IUT, BTS) sont bien plus sélectives que les filières longues. Ceux qui s’y engagent pour n’avoir pas été admis en filière courte, s’y retrouvent peu préparés. De plus en plus, les enseignants de l’Université font l’expérience des difficultés que connaissent déjà leurs collègues du secondaire : il est bien difficile d’enseigner à des élèves qui ne maîtrisent pas les fondements de la culture écrite sans laquelle les SHS ne peuvent exister.
Il est donc indispensable de revoir la nature de l’enseignement dispensé en premier cycle, mais surtout de mieux accompagner des étudiants plus nombreux et souvent plus démunis que par le passé. Un meilleur encadrement, la généralisation de l’enseignement en petits groupes, ce qui exige l’ouverture de nombreux postes d’enseignants-chercheurs, sont nécessaires. Mais nous sommes résolument hostiles à la création d’un corps d’enseignants non chercheurs, affectés exclusivement au premier cycle, auquel on confierait des enseignements jugés moins nobles. Pour enseigner les sciences sociales à l’Université, et ce dès la première année, il est essentiel de maîtriser les savoirs épistémologiques attenants à la discipline et par conséquent d’avoir soi-même l’expérience de la recherche. L’interaction entre recherche et enseignement doit donc demeurer un fondement de l’Université dès le premier cycle.
2 – Pour cela, il convient de réaménager l’organisation des carrières d’enseignants-chercheurs et de mieux les évaluer. Si la recherche fait l’objet de procédures d’évaluation lourdes et souvent contestables, l’enseignement y échappe totalement, comme si sa pratique allait de soi ou, pire, comme s’il était négligeable dans nos missions et nos emplois du temps. Actuellement les enseignants-chercheurs de l’Université peuvent bénéficier très difficilement et en nombre très restreint de postes de cinq ans à l’IUF ou de délégations de deux ans au CNRS. Ces dernières ne surviennent au mieux qu’une seule fois dans une carrière ; elles sont très coûteuses pour les Universités qui continuent de rémunérer les enseignants-chercheurs tout en recevant du CNRS, pour les remplacer, une compensation financière équivalant au tiers ou au quart de la rémunération annuelle. Cette curieuse arithmétique ne permet de les remplacer que par des vacataires sous-payés auxquels est souvent confiée la lourde tâche d’assumer des cours magistraux, voire de préparation au CAPES et à l’agrégation. La multiplication de ces statuts encourage les fonctionnements de type clientélaire et se fait au détriment de la qualité. Il importe donc de ménager les conditions d’une véritable complémentarité entre recherche et enseignement tout au long de notre carrière professionnelle, en mettant en place des moyens de financer la recherche qui tiennent compte avant tout des besoins individuels des chercheurs. Il faudrait également multiplier les possibilités de congés sabbatiques qui devraient revenir régulièrement dans la carrière des universitaires, comme c’est le cas dans la plupart des pays étrangers. Ces moyens et ces postes devraient être attribués, à l’échelle nationale et par disciplines, au terme d’expertises indépendantes effectuées par des chercheurs français mais aussi étrangers, rémunérés correctement pour ce travail.
3 – Il importe également de réfléchir à la situation spécifique des doctorants et des jeunes docteurs en sciences sociales. Un nombre considérable d’entre eux mène leurs recherches en enseignant dans le secondaire, parcours difficile et coûteux sur le plan humain. S’ils ont la chance de « décrocher » un poste (voire un demi-poste) d’attaché temporaire d’enseignement et de recherche (ATER), ils doivent mener de front l’achèvement de leur thèse et l’enseignement à temps plein moyennant un salaire souvent inférieur à 1 500 euros. Mal payés, ces jeunes sont, du fait du criant déficit de postes, à la merci de collègues plus puissants. Taillables et corvéables, ils restent souvent bien après leur thèse dans des positions précaires. L’ensemble du système universitaire repose d’ailleurs sur le recours à cette main-d’œuvre souple et zélée. Mais il place ceux qui la composent dans des situations de concurrence intense et souvent injustes car c’est souvent moins la compétence que la soumission à l’autorité qui permet in fine d’obtenir un poste. Il faut donc enrayer l’accumulation de doctorants qui est trop souvent un moyen de constituer des petites féodalités au détriment de l’encadrement réel des étudiants. L’entrée sélective dans des écoles doctorales doit être liée à l’attribution de bourses décentes. Ce dispositif doit offrir aux doctorants de bonnes conditions matérielles, intellectuelles et humaines, tout en leur laissant espérer raisonnablement qu’ils trouveront un emploi dans l’enseignement supérieur et la recherche.
4 – Cette question de l’attribution et de la répartition des moyens aux enseignants-chercheurs et aux doctorants conduit à réfléchir sur le rôle et la fonction des laboratoires qui se sont multipliés ces dernières années dans les universités et dont le profil est très variable. Une faible partie d’entre eux répond à une véritable logique scientifique. Il s’agit très souvent de rassemblements de chercheurs qui ne travaillent ni ensemble, ni sur les mêmes objets et dont l’existence a été décrétée par les autorités de tutelle sur la base de regroupements géographiques arbitraires, aux échelles d’ailleurs assez variables au gré des critères propres aux responsables de tutelle qui se succèdent. Enfin, l’existence de nombreux petits centres très spécialisés, propres à une université ou une fraction d’université, nous semble contradictoire avec la nécessaire ouverture de la recherche, en particulier à l’international. Munies de faibles budgets, souvent gérées de façon opaque, ces communautés de chercheurs tentent de défendre tant bien que mal leur existence avec des effets induits non négligeables. Les regroupements artificiels sont à l’origine de luttes locales acharnées pour des ressources toujours insuffisantes, au détriment de toute dynamique intellectuelle. La multiplication de laboratoires d’histoire centrés sur des thématiques étroites conduit par ailleurs à flécher les postes, favorisant les recrutements locaux au détriment de l’ouverture intellectuelle et de l’excellence.
Pour combattre ces phénomènes de « localisme », il faut réfléchir aux procédures de recrutement des enseignants-chercheurs et réformer les commissions de spécialistes chargées de les élire. Elles doivent impérativement être plus ouvertes sur l’extérieur et fonctionner plus démocratiquement. Il faut aussi faire confiance aux initiatives et à l’énergie des individus dans leur diversité en ne laissant subsister que les laboratoires de recherche dynamiques, fédérés autour de thématiques claires et fortes, en donnant alors la possibilité à tout chercheur (doctorant ou chercheur déjà en poste) de se rattacher à un ou plusieurs centres de recherche qui correspondent à sa thématique et ses méthodes. Plutôt que de financer, dans la dispersion, des structures locales, il importe, à l’heure de la mise en œuvre du LMD et pour répondre à l’ambition d’ouvrir l’Université française sur l’Europe, d’encourager et de financer la mobilité et la circulation vers et entre des équipes plus importantes, structurées autour de vastes axes de recherche dans l’ensemble de la France et en Europe. C’est seulement à cette condition que l’on pourra s’opposer à un système néfaste qui, depuis l’inscription en thèse jusqu’à l’élection des professeurs, privilégie trop souvent des considérations locales et clientélistes et non la qualité des travaux des candidats et leur aptitude à enseigner.
5 – Pour favoriser une véritable circulation des chercheurs et mettre fin à un recrutement endogène qui pervertit les critères d’excellence, de simples règles du jeu, généralement en vigueur chez plusieurs de nos voisins européens, nous sembleraient indispensables. Il devrait être impossible pour un ATER, un moniteur ou un jeune docteur d’être recruté immédiatement comme maître de conférences dans l’université où il est en poste et où il a étudié. Une période probatoire dans un autre établissement devrait permettre de sanctionner la validité du chercheur et l’excellence de l’enseignant par une communauté de pairs moins tributaires des considérations humaines ou de pouvoir propres à tout système de cooptation. De même, il devrait être impossible à un maître de conférences d’être recruté pour son premier poste de professeur dans son université. Ces propositions, très souvent avancées dans des discussions privées et promises par les différents ministres, rencontrent une véritable résistance liée aux pesanteurs du système tel qu’il existe aujourd’hui et qui fait de l’Université française une société d’Ancien Régime.
6 – Les enseignants-chercheurs ont encore une autre mission pour laquelle ils n’ont pas été formés et qui dans de nombreux établissements n’est pas reconnue et rétribuée à la hauteur de l’investissement qu’elle réclame. La nécessaire gestion administrative des UFR, des départements et des laboratoires dévore leur temps et leur énergie et ils doivent l’assumer dans des conditions matérielles difficiles. La carence du personnel administratif, souvent recruté à un niveau de compétence insuffisant et sous-payé, a des effets désastreux dans l’organisation comme dans la gestion des études, tant du côté des étudiants que de celui des enseignants-chercheurs. Le principal mérite d’une expérience administrative pour ceux d’entre nous qui l’ont assumée, peu gratifiante à bien des égards, est de pouvoir observer au plus près les dysfonctionnements du système, mesurer l’incapacité des meilleures volontés (et elles sont nombreuses) à l’améliorer et de constater la grande pénurie dans laquelle nous travaillons tous. Cette situation induit des effets paradoxaux. Les fonctions administratives attirent peu, tout en étant un enjeu de pouvoir (modeste ou trompeur car le roi est souvent nu). Dans certains cas extrêmes, elles favorisent des déroulements de carrières entièrement fondées sur le cumul des responsabilités administratives et électives, qui deviennent étrangères aux missions fondamentales de notre métier : l’enseignement et la recherche. Il nous semble urgent de mettre en place une armature administrative rénovée, prenant acte des transformations profondes qui ont affecté les universités ces quinze dernières années. En créant des postes correctement rémunérés, on pourrait attirer et stabiliser des personnels qualifiés et compétents qui travailleraient en étroite collaboration avec les enseignants-chercheurs. On préserverait ainsi une certaine continuité dans la gestion des départements, tout en conservant l’indispensable contrôle des universitaires sur l’élaboration de la politique scientifique et les choix pédagogiques de leurs établissements.
Pour couper court à tout reproche d’excès de pessimisme, nous tenons à préciser que nous avons la passion de notre métier, de l’enseignement comme de la recherche, et que c’est parce que nous nous faisons une haute idée du rôle des sciences sociales dans notre société démocratique que nous versons cette contribution au débat. Nous sommes confiants dans l’avenir et l’utilité sociale de la recherche française en SHS, à condition qu’elle accepte une large redistribution des moyens (ce qui ne veut évidemment pas dire diminution) et une refonte assez radicale de ses structures et de ses modalités de fonctionnement. Il va de soi que cette nouvelle donne doit être accompagnée d’un véritable investissement de l’État (en termes de postes et de moyens) à l’égard des universités. Celui-ci reste le seul à pouvoir coordonner, planifier et programmer, de manière pluri-annuelle, les besoins de notre pays et des générations à venir.
â–¡
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Sylvie Aprile
(maître de conférences, université de Tours), Isabelle Backouche
(maître de conférences, EHESS, Paris), Caroline Douki
(maître de conférences, Paris 8 Vincennes-Saint-Denis), Isabelle Heullant-Donat
(maître de conférences, Paris 10-Nanterre), Sandrine Kott
(professeure à l’université de Genève), Marie-Anne Matard-Bonucci
(maître de conférences, Saint-Quentin en Yvelines), Stéphane Michonneau
(maître de conférences, université de Poitiers).