2004
Vingtième siècle
Avis de recherches
Avis de recherches
Éditer l’histoire aujourd’hui
La recherche en histoire peut-elle encore être éditée aujourd’hui ? Qu’est-ce qu’éditer l’histoire aujourd’hui et quel avenir peut-on envisager pour l’édition de l’histoire à l’heure des mutations techniques ? L’édition est-elle encore médiatrice de la recherche historique ? Quelle histoire les historiens veulent-ils écrire et le public lire ? Autant de questions soulevées par la journée d’études organisée par Marc-Olivier Baruch et Christophe Prochasson (EHESS) à la Bibliothèque nationale de France le 9 janvier 2004. Le vingtième anniversaire des éditions La Découverte offrait une excellente occasion pour réfléchir sur l’articulation qui existe aujourd’hui entre l’édition et la recherche universitaire en histoire. Partant d’un constat plutôt pessimiste sur la situation actuelle, éditeurs, universitaires et journalistes étaient conviés à s’interroger lors de cette journée, qui alternait communications et tables rondes.
Des succès d’édition tels que Montaillou, village occitan d’Emmanuel Le Roy Ladurie ou bien encore Beauvais et le Beauvaisis de 1600 à 1760 de Pierre Goubert sont-ils encore possibles aujourd’hui ? Après l’âge d’or de l’histoire dans les années 1960 et 1970, l’heure serait plutôt, parallèlement à un gonflement et une élévation de la qualité de la production historienne, à un « malthusianisme éditorial » (Jacques Revel). Il est vrai qu’avec les thèses dites « nouveau régime », plus adaptées aux formats et aux exigences de l’édition en histoire, l’on aurait pu supposer une plus large diffusion des résultats de la recherche. Seulement, au rang des regrets, constate-t-on chez les éditeurs, se classent l’atomisation et l’hyperspécialisation de ces nouveaux travaux scientifiques qui ne rencontrent pas forcément les attentes des maisons d’édition. En effet, celles-ci, soumises à des contraintes financières et commerciales, sont davantage portées vers des travaux plus « universels » et synthétiques, que vers la publication à petits tirages de travaux universitaires, certes de qualité, alors que les auteurs sont, eux, souvent contraints par une logique universitaire individuelle. Et de déplorer que les capacités d’accueil de l’université française soient insuffisantes, les carrières si fermées et qu’en conséquence, beaucoup de jeunes chercheurs soient alors confrontés au difficile problème des débouchés.
De la question des pratiques éditoriales liées à l’histoire, maints sujets ont donc été abordés lors de cette journée. Ont notamment surgi la brûlante question de la politique de la recherche et celle de l’enseignement. Sans être parvenue à un degré zéro, la recherche a, ces dernières années, connu une nette transformation, évoluant vers des pratiques moins volontaristes des laboratoires, un déplacement des grandes enquêtes vers d’autres formes, telles que les groupes de travail. La question de la place de l’histoire et du rôle de l’historien dans la société qu’il soit civique, politique ou social, ont, elles aussi, pris place dans les échanges. La critique des livres d’histoire, la diffusion de l’histoire dans les médias, la nécessaire traduction des ouvrages étrangers en histoire sont autant d’autres sujets venus enrichir les débats de la journée.
Au final, si l’on constate effectivement une crise du système, il faut toutefois remarquer que, contrairement à d’autres pays, le public français reste sensible à une certaine production de qualité. Le succès d’édition rencontré par des livres de documents, d’histoire et plus particulièrement les biographies, sans parler des manuels, n’est pas à contester. La recherche historique est, il est vrai, dépendante de l’édition commerciale et du goût du grand public. Toutefois si l’édition de l’histoire reste délicate, elle doit cependant continuer de jouer l’indispensable rôle de promoteur et de passeur de la recherche qu’elle joue depuis des années. Et parmi les pistes alternatives proposées, est à noter celle du livre de poche en histoire comme mode d’édition des travaux de recherche inédits. L’édition électronique apparaît également comme une autre perspective permettant de suppléer l’édition des thèses. Toutefois, si cette dernière solution présente effectivement des possibilités nouvelles, avec notamment des niveaux de lecture plus fins et arborescents, la question de l’édition électronique n’est pas sans prêter à discussion, qu’il s’agisse du copyright ou bien de l’écriture ou du dialogue de chaque texte avec son lecteur, et donc plus largement encore de notre rapport au savoir. On gage que le débat, engagé depuis quelque temps déjà, n’est pas clos et ne fait que se poursuivre. Cette journée fut d’ailleurs une contribution supplémentaire à la réflexion.
Véronique Odul
Les Mariannes de Maurice Agulhon
Alors que le débat sur la laïcité rappelle l’obligation pour la République de réfléchir sur ses valeurs, il convient de saluer l’organisation, par Annette Becker et Évelyne Cohen, du colloque « Figures de la République. Les Mariannes de Maurice Agulhon » qui a réuni, les 13 et 14 février 2004, une trentaine d’intervenants, français et étrangers. Vingt-cinq ans après Marianne au combat. L’imagerie et la symbolique républicaines de 1789 à 1880, suivi de Marianne au pouvoir (1880-1914) et de Les métamorphoses de Marianne (de 1914 à nos jours), comment les travaux pionniers de Maurice Agulhon sur les liens entre symboliques républicaines et représentations politiques et culturelles ont-ils été lus, utilisés, poursuivis ? Quelles ont été les conditions de production de la symbolique et leur évolution, chronologiques (où sont les temps forts et les ruptures ?) comme spatial (du local à l’international) ? Afin de mettre en valeur la variété de cette « histoire au second degré », une forme efficace a été retenue : quatre demi-journées d’études thématiques constituées de communications brèves, ce qui permettait à Maurice Agulhon de réagir et aux discutants d’intervenir. Il ne saurait être question ici de résumer la teneur de chaque communication, mais de présenter quelques axes de réflexion.
Le premier thème, « Marianne en politique », se place sur le terrain le plus assuré de la recherche de M. Agulhon, celui d’une histoire des représentations de la République et de leur évolution. Raymond Huard a d’abord montré dans quelle mesure la « configuration du système politique » du début de la Troisième République a constitué la « chance » de Marianne : elle a permis à cette figure impersonnelle de la République d’apparaître à la fois comme le symbole de l’unité des républicains face à la menace royaliste et comme le plus petit dénominateur commun des républicains eux-mêmes qui n’adoptèrent de « logos » que dans les années 1920. C’est en effet, comme l’a développé Serge Berstein, dans la France de l’entre-deux-guerres que la nature et l’utilisation des symboles par les partis politiques changent. Ils acquièrent alors une double fonction : à usage externe, se démarquer des autres formations pour devenir des symboles « partisans » ; à usage interne, apparaître comme un facteur de communion entre les tenants d’une même culture politique, faisant office alors de signe quasi-religieux inaccessible aux controverses. Dans sa réflexion sur l’« histoire sociale du politique », Michel Pigenet a insisté sur le fait que l’expressionnisme politique renvoie à la recherche de symboles par la « militance » et de visibilité mémorielle dans le paysage public avec l’avènement de la culture de masses et de la commémoration. Enfin, Jean-François Sirinelli est revenu sur l’influence des travaux de M. Agulhon sur les « vingtièmistes », en précisant comment ils ont tracé la voie pour une anthropologie historique appliquée à l’époque très contemporaine.
Dans un deuxième temps, Annie Duprat avec la caricature sous la monarchie constitutionnelle et Rémy Pech avec les représentations populaires de Marianne dans le Sud-Ouest ont présenté des études de cas richement illustrées et cherché à savoir quels sont les liens entre allégories de la Liberté et de la République et à cerner comment l’insertion des bustes de Marianne dans le folklore local constitue un facteur d’appropriation affective. Pour conclure, Anne-Marie Sohn a proposé une relecture de la trilogie des Mariannes au prisme de l’idée républicaine, insistant sur la désacralisation et la marchandisation, que laisse apparaître l’évolution des représentations et des postures de Marianne.
Le deuxième thème, « La représentation féminine », relevait d’un domaine que M. Agulhon avoue n’avoir abordé qu’en « amateur ». Michelle Perrot s’est demandé en quoi le regard de la gender history permet de mieux comprendre l’image de la femme dans les représentations politiques, d’une façon générale en rappelant les postures que pouvait prendre ce « mannequin d’abstraction » qu’est le corps des femmes (vierge, muse, femme du peuple et mère), puis plus spécifiquement en expliquant « l’hyperféminité » symbolique de la République française par « l’hypervirilisation » concomitante du monde politique français. Les communications suivantes ont montré cette polysémie des symboles en présentant des figures féminines concurrentes de Marianne : Marie dans la France des années 1830-1840, que Stéphane Michaud a analysée dans le roman Méphis de Flora Tristan ; Jeanne d’Arc, tour à tour sœur laïcisée de Marianne ou sainte couronnant, présentée par Gerd Krumeich à partir de la peinture de grand format ; Sainte-Odile, vierge protectrice de l’Alsace face aux barbares allemands qui « violent » son territoire et symbole de la France après 1870, dont André Rauch a retracé la genèse. Le détour de Florence Gherchanoc par l’Antiquité grecque a offert un parallèle avec la figure d’Athéna à Athènes : le statut de cette déesse, vierge (mais) guerrière, renvoie à la pluralité ambiguë de ses rôles (père social, mère adoptive, divinité poliade) et au caractère consensuel du politique qu’elle possède. À l’opposé dans le temps, Alec Hargreaves, par sa réflexion sur la possibilité d’une Marianne musulmane, a montré le décalage qui pouvait exister entre certains discours politiques sur l’incompatibilité entre principes républicains et musulmans, à l’heure où cette intégration est non seulement pensable mais effective, et la situation inverse que présentait la France coloniale, au discours d’assimilation généreux mais à la discrimination religieuse marquée.
Le troisième thème, « Image politique et histoire de l’art », sujet dont les limites sont incertaines (Marie-Claude Genet-Delacroix), a été abordé par la représentation de Marianne dans les manuels scolaires des écoles publiques (Jacqueline Lalouette) et confessionnelles (Christian Amalvi) de 1880 à nos jours : la première relève le très faible nombre de représentations de Marianne pour l’ensemble de la période tandis que le second rappelle les scansions qui marquent l’apparition, avec près d’un demi-siècle de retard, d’une imagerie républicaine qui représente non pas un régime mais un symbole intemporel de la France. Puis la « statuomanie » en place publique et en carte postale est abordée. Patrick Laurens et Chantal Georgel notent la faible présence de cette allégorie malgré de grandes disparités régionales. Ils se demandent dans quelle mesure la focalisation sur les « grands hommes » républicains n’a pas joué au détriment de Marianne. C’est un tout autre rapport que Christian Delporte a défini entre République et affiche publicitaire. Jusqu’en 1914, publicité et République croissent et se fortifient mutuellement, pourrait-on dire, tant l’élargissement du consensus républicain permet aux affichistes de mettre en scène des personnages qui font vendre. En retour, l’affiche constitue un vecteur à visée quasi-pédagogique dans la familiarisation des Français avec le régime. Le tournant du siècle marque une première inflexion avec la focalisation sur la figure du président et une certaine banalisation des rapports avec la République. Mais la crise du modèle républicain dans les années 1920 qui émousse l’argument commercial, confirme la rupture de l’après-guerre. Jean Piacère a conclu la section par un exposé sur les Mariannes atypiques de l’Hérault.
Enfin, le quatrième thème, « Histoire internationale comparée des symboliques », présente un matériau a priori plus composite que les précédents. Michel Vovelle a proposé une réflexion sur l’image du jacobin en Europe et les raisons de son incapacité à se fixer et à se transmettre. Pour l’expliquer, il utilise la notion de « seuil de culture » dans la fabrication et la réception des images du jacobin. Gilles Pecout et Catherine Brice ont étudié les modalités des représentations nationales dans l’Europe méditerranéenne dans la seconde moitié du 19e siècle : quels liens existe-t-il entre représentations nationales, création d’État-nation moderne et intégration des masses ? Que peut nous apprendre, dans le cas italien, la monumentalité publique sur les rapports local/national, sur la « nationalisation » des Italiens, sur les manières de faire de la politique ? Dans le cas français, June Hargrove a montré comment les monuments aux morts de la guerre de 1870 et l’instrumentalisation des commémorations permettaient d’évaluer le rapport de forces entre les nationalistes revanchards et le gouvernement. Prenant comme contre-point Marianne, Marie-Claire Hoock a souligné en quoi les conditions d’émergence et d’affirmation de Germania reflétaient les fluctuations de l’histoire allemande au 19e siècle à l’échelle fédérale comme européenne. Influence encore, mais contemporaine, du modèle français à travers la récupération que les caricaturistes de la presse britannique font de la « Liberté guidant le peuple » (Bill Kidd). S’agissant du judaïsme, Avner Ben Amos s’est penché sur les transformations de l’image de la jeunesse romantique de l’Autriche à la Palestine, montrant comment cette migration renvoyait aux différents courants du sionisme. Enfin, Pascal Ory a évoqué les drapeaux, que l’on pouvait considérer comme des « totems identitaires » modernes et classer de façon typologique par familles matricielles.
À la croisée des problématiques de l’histoire politique, culturelle, artistique et de l’histoire des représentations, ces rencontres ont permis de souligner la fécondité des recherches et des hypothèses proposées par M. Agulhon. Et les échanges, nombreux et particulièrement stimulants quand ils ont cherché à définir la Marianne d’aujourd’hui, de le confirmer. Un colloque peut-être mariannolâtre, sans doute mariannophile, mais mariannologue résolument. Reste à souhaiter la prochaine publication de ces communications.
Fabien Théofilakis
Télévision, culture et politique en France (1945-1975)
Dès l’introduction, Robert Franck a souligné le caractère particulièrement ambitieux de ce colloque voulant explorer tout ce que la télévision a pu modifier dans l’espace public et politique des Trente Glorieuses. Jean-Noël Jeanneney s’est, quant à lui, félicité du leadership de la France dans l’accès aux sources audiovisuelles, de l’élargissement du public des chercheurs potentiels et du développement des curiosités par rapport à la télévision. La télévision était, en effet, à la fois envisagée comme source (grâce au concours de l’INA), miroir et actrice de la scène politique. Organisée par l’IRICE (CNRS-Paris 1 et Paris 4) et le laboratoire « Identités, culture, territoires » (Paris 7), cette rencontre s’est déroulée les 22 et 23 janvier 2004. Plus que des spécialistes de l’histoire des médias, ce colloque rassemblait des chercheurs, en histoire politique et culturelle, préoccupés de la place de la télévision dans l’évolution de leur objet d’étude. Évelyne Cohen et Marie-Françoise Lévy, ses organisatrices, dans le prolongement d’un séminaire entamé en 1996 (« TV, sources, objets, écriture de l’Histoire »), font le pari d’introduire les sources audiovisuelles dans les corpus d’histoire du temps présent.
Dans un premier temps, les communications ont porté sur ce que la télévision fait évoluer dans les représentations de l’espace. Pour Catherine Bertho-Lavenir, la diffusion massive d’images du Tour de France, à partir de 1952, a accentué la construction de mythes (comme celui du Mont Ventoux). Le territoire national est reconstruit autour de lieux privilégiés par les magazines des années 1940, que la télévision offre, ici, par le biais du direct. Si la télévision se veut éducatrice et nationale, les paysages n’apparaissent, dans les années 1960 que « derrière la roue » du cycliste. Les fictions offrent leur propre regard sur le territoire national. Myriam Tsikounas observe ainsi que les personnages des feuilletons des années 1960 ne cessent d’effectuer des trajets signifiants entre Paris et la province. Les lieux se précisent au fil des années, mais la province reste une entité féminine que les garçons quittent pour s’émanciper. Enfin, Alexandre Borrell souligne que la banlieue, profondément transformée par la croissance des années 1950, devient, en même temps que le cadre de vie de nombreux Français, un décor usuel pour la télévision, tout d’abord lors d’émissions spécifiquement consacrées à ces espaces puis pour tous les types d’émission. Plus que territoriale, c’est une représentation sociale qui se dégage ici. Elle introduit les représentations culturelles et politiques abordées dans la suite du colloque.
Les dramatiques filmées (Pascale Goetschel) sont un lieu d’apprentissage culturel plus que social. Le théâtre ne fournit qu’une partie des cent à cent-cinquante dramatiques diffusées chaque année à la télévision. De plus, et contrairement à un mythe de l’âge d’or du théâtre classique à la télévision, les créations du 19e siècle sont au cœur de ce répertoire. Si l’existence d’un genre propre (« dramatique ») peut être remise en question, des traits communs, et une forme d’esthétique de la dramatique, peuvent être repérés. Dans son traitement de l’histoire, la télévision participe aux prémisses de la prise de conscience patrimoniale, à travers des émissions comme les Croquis (dont l’approche est surtout poétique) et les Conteurs (réellement ethnographiques), étudiés par Maryline Crivelllo. Elle offre un espace de parole à une histoire orale traditionnelle (peut-on parler de « télévision mémorielle » ? ). La télévision participe à la mobilisation des consciences autour d’un passé commun. Sophie de Closets montre qu’elle est aussi un passage obligé pour les auteurs à partir des années 1960 ; elle est devenue un prescripteur essentiel, et les écrivains doivent accepter qu’elle les mette en scène.
C’est enfin, peut-être, sur la scène politique que l’émergence de la télévision apporte les bouleversements les plus immédiats. Si la censure existe pendant les années de Gaulle, c’est surtout par le système des commandes que le gouvernement exerce son influence sur la télévision. Aude Vassallo montre la liberté que lui laissent alors à la fois le choix du genre, du thème et du dispositif de l’émission. La campagne pour l’élection présidentielle de 1965 est vue, ensuite, comme l’émergence de la télévision dans son nouveau rôle de tribune politique. Dans cette étude des programmes permettant à la télévision d’être un acteur politique, Cécile Méadel s’est intéressée au journal télévisé, en étudiant le découpage de la matière (qui fait apparaître une professionnalisation très progressive), les corps et les décors (marqués par la simplicité), les dispositifs utilisés pour fonder la crédibilité et les processus d’échange (comment le journal s’adresse au téléspectateur).
La ritualisation de ces scènes politiques est enfin brossée, à travers les investitures présidentielles (Patrick Garcia). Il faut dire que l’élection est formalisée par l’acte performatif de l’investiture. Mais ce rituel (ni dans son rythme, ni dans son absence d’ampleur) n’est pas très adapté aux exigences de la télévision. Comme dans les funérailles nationales (Avner Ben Amos), une communauté raconte, dans ce rituel, sa propre histoire. Héritant du rêve des révolutionnaires de communiquer au même moment des impressions semblables à tous les Français, dans une démarche d’éducation nationale, la télévision cherche à retranscrire la totalité des événements. La cérémonie de masse de la télévision a lieu en privé, pourtant chaque participant est conscient qu’elle est reproduite en même temps par des millions de personnes. Un essai de chronologie de l’évolution des mises en scène du politique (Agnès Chauveau) montre que les politiques préfèrent dans un premier temps le genre de l’interview. Leur intérêt pour la « télé » croit en même temps que l’influence du média, et plusieurs formules de magazines politiques voient le jour avant 1965. C’est pourtant la date à laquelle l’information télévisuelle prend une nouvelle importance ; les débats politiques se multiplient et tentent de devenir de véritables spectacles. Le dispositif insiste souvent sur l’épreuve que l’homme politique est en train de vivre face aux journalistes. Mais le débat politique ne devient courant à la télévision qu’après la libéralisation voulue par Jacques Chaban-Delmas en 1969. Le spectacle télévisé s’est alors imposé comme un rendez-vous majeur de la vie politique.
Cette rencontre a montré la diversité des usages possibles de la télévision par les historiens du contemporain. Elle confirme la nécessité d’espaces d’échanges entre spécialistes des médias d’une part, et des études politiques et culturelles d’autre part, pour que les méthodes acquises (par l’ensemble de ses spécialistes de sciences humaines) soient plus aisément mises au service de la recherche.
Claire Blandin
Valéry Giscard d’Estaing et l’Europe
Une journée d’études consacrée au « septennat de Valéry Giscard d’Estaing et l’Europe » s’est tenue, le 26 janvier 2004, au Sénat. Ouverte par René Rémond, présidée par Serge Berstein et Jean-François Sirinelli, conclue par Pierre Milza, elle s’inscrit dans un cycle de trois colloques consacrés aux années Giscard, organisés conjointement par le Centre d’histoire de l’Europe au vingtième siècle (CHEVS/Sciences-po) et l’Institut pour la Démocratie en Europe. Le premier en 2002, s’était intéressé aux institutions et aux pratiques politiques entre 1974 et 1978
[1], le troisième, prévu pour 2005, traitera de la politique sociale. Portant sur une histoire très récente, la journée d’études de 2004, comme la précédente, faisait suivre les contributions des historiens par le témoignage d’acteurs de l’histoire. De « grands témoins » – haut-fonctionnaires, anciens ministres ou responsable politique étranger (Jacques de Larosière, Gabriel Robin, Helmut Schmidt, Raymond Barre, Jean François-Poncet, Yvon Bourges) – ont exposé leur rôle sous le septennat et leur analyse de l’action du président de la République. À l’issue des exposés, et sur chacun des thèmes traités, Valéry Giscard d’Estaing est intervenu.
La méthode mise en œuvre est riche d’enseignements. Les exposés des « grands témoins » comme leurs réponses et celles de Valéry Giscard d’Estaing aux questions posées par les historiens
– d’autant plus précieux quand les souvenirs sont croisés – constituent des témoignages de premier plan, complétant les sources écrites, voire palliant leur absence. La confrontation des acteurs de l’histoire, notamment de Gabriel Robin et de Valéry Giscard d’Estaing, a parfois suscité entre eux un débat dont les historiens peuvent nourrir leur réflexion. Si le dialogue ainsi instauré comporte des limites (notamment digressions de certains témoins), dans cette journée d’études cependant, il ne risquait pas d’y avoir ni ambiguïté sur la nature des interventions, ni dissolution des genres entre analyse des historiens et point de vue des acteurs. En effet, les témoins étaient conviés comme tels, et leurs interventions clairement distinctes de celles des historiens. L’exercice s’est donc révélé fructueux et cette journée d’études a permis d’éclairer un pan de l’histoire du temps présent, d’en mieux connaître les enjeux ainsi que les sources (notamment les archives de la présidence) et de proposer des pistes pour des recherches ultérieures.
C’est à une histoire du septennat de Valéry Giscard d’Estaing dans son rapport à la construction européenne que s’est consacré ce colloque. Il a montré que l’engagement européen de Valéry Giscard d’Estaing, antérieur à sa présidence de la République, a permis l’affirmation d’une politique volontariste du couple franco-allemand, grâce auquel des caps importants de la construction européenne ont été franchis. Dans un contexte défavorable au début du septennat, cette politique a permis l’entrée en vigueur du SME en 1979 et, sur le long terme, une modification de la culture du gaullisme et de la gauche sur les questions monétaires (« Les problèmes monétaires et la création du SME », Robert Frank, Paris 1). Elle a également favorisé l’institutionnalisation des rencontres entre les gouvernants européens (création du conseil européen en 1974), pour aller au-delà de la simple coopération politique et arrêter des positions communes, ainsi que développé la représentation démocratique à l’échelle de l’Europe (élection du Parlement européen au suffrage universel en 1979) (« Le Parlement européen », Thierry Chopin, Fondation Robert Schuman). Pragmatique, Valéry Giscard d’Estaing était partisan d’une construction dans l’ordre, approfondissement d’abord, élargissement ensuite (« Consolidation et élargissement de la construction européenne », Élisabeth du Réau, Paris 3), construction de l’Europe politique avant d’entamer celle de la défense (« La défense commune », Maurice Vaïsse, Sciences Po). Prêt à évoluer avec le contexte, le président de la République s’est par exemple rallié à la notion de « sanctuarisation élargie ». La communication de Georges-Henri Soutou (« Les rapports franco-allemands dans la politique européenne et mondiale », Paris 4), ainsi que les interventions d’autres historiens et des « grands témoins », dont l’ancien chancelier, ont souligné l’importance des relations personnelles entre Valéry Giscard d’Estaing et Helmut Schmidt, la confiance qui unissait les chefs d’État et de gouvernement, pourtant issus de familles politiques différentes. Elles ont également montré combien ces relations personnelles avaient contribué à une personnalisation de la politique européenne, le président de la République s’estimant libre de décider sans, voire contre les conseils des services ministériels. Ce colloque, envisageant le rapport d’un chef de l’État à l’Europe, a également apporté de nombreux éclairages sur des questions telles que le poids des convictions et des contingences dans les décisions au niveau international, ou les enjeux du débat sur la souveraineté nationale et celle de la délibération parlementaire dans le cadre de la construction européenne.
Une journée d’études ne pouvait bien sûr suffire à épuiser le thème d’une histoire encore en chantier. Si l’importance de la relation entre deux États, la France et l’Allemagne, dans la politique internationale et la construction européenne, a été mise en valeur, la palette des relations avec les autres acteurs européens – États membres de la CEE, en voie d’intégration ou pays simplement membres de l’Europe géographique, appartenant à l’un ou l’autre Bloc – évoquée plus sommairement, montre l’étendue des problématiques à étudier. En outre, au-delà du point de vue institutionnel, des relations entre États, de la « grande politique », la construction européenne sous le septennat de Valéry Giscard d’Estaing pourrait également être envisagée du point de vue du rapprochement qui a alors pu, avec ou sans le soutien du président, s’opérer entre les peuples, dans et hors de l’Europe politique, en matière d’éducation, de culture, voire d’établissements de relations entre partenaires économiques.
Anne-Laure Anizan
La Société française d’histoire d’Outre-mer
Au départ, la Société s’est appelée Société d’histoire des colonies françaises, puis, en 1931, Société d’histoire des colonies, avant de prendre en 1959 le nom de Société française d’histoire d’Outre-mer. La Société d’histoire des colonies françaises est née à l’instigation d’Alfred Martineau, chartiste passé à la politique et impliqué dans la France coloniale. En 1911, gouverneur de l’Inde française, il fonde la Société d’histoire de l’Inde française, avec le concours du président du Conseil général de l’Inde française et le maire de Pondichéry. Furent alors publiés des documents d’ordre diplomatique et politique
[2]. Revenu en France, en 1912, Martineau envisagea de créer une société semblable étendue à l’ensemble des colonies avec le concours de William Ponty, Gouverneur général de l’Afrique occidentale française et celui du Conseil général de l’Inde. Le premier numéro de la revue parut dès 1913. En 1914, la Société comptait 207 membres, dont des membres de l’Académie française, tel Poincaré, des gouverneurs, des officiers, des hommes politiques et des chefs d’entreprise impliqués dans l’aventure coloniale
[3] ; Martineau adressa une circulaire aux universités ainsi qu’aux sociétés savantes pour leur faire part du programme de la Société. « Le passé colonial de notre pays est assez riche – qu’il s’agisse du passé des régions qui ont cessé d’être françaises ou qu’il s’agisse du passé des territoires qui appartiennent encore à la France – pour justifier la création d’un groupement portant ce titre… Les personnes qui s’intéressent aujourd’hui à l’histoire des colonies ne sont pas rares. [La nouvelle société] publiera des documents inédits, des réimpressions d’ouvrages rares et coûteux et une revue… Ces publications feront connaître [les tentatives] que nos pères ont faites à différentes époques, soit pour fonder des établissements commerciaux, soit pour créer des empires. Elles ne se borneront pas aux noms illustres… Elles feront aussi connaître les héros plus modestes
[4]… » Dès le départ, le ton est donné : glorifier l’œuvre coloniale jugée capitale alors dans la vie internationale de la France. Une des originalités est de ne s’être pas limité à l’étude des conquêtes de l’époque car furent publiés de nouveaux travaux sur l’Inde et les Amériques dont le passé colonial était cher à Martineau.
Dans l’entre-deux-guerres, toujours sous la présidence de Martineau, la Société publie sa revue accompagnée d’un mémento colonial relatant les événements d’actualité. À l’occasion de la grande exposition coloniale de 1931, en septembre de la même année, se tint le « premier congrès international d’histoire coloniale ». Puis, en 1938, ce fut le tour de « L’Année coloniale, 1937-1938 ». Au lendemain de la deuxième guerre mondiale, la Société d’histoire des colonies change de ton, la conquête est finie et ses acteurs directs se sont frottés aux réalités de terrain, découvrant des hommes de différentes cultures pratiquant d’autres procédés de transmission de leur passé et de leur savoir. La société publie des travaux avec des orientations neuves, de même que d’autres sociétés savantes en France et en Angleterre.
Un tournant décisif est pris avec les indépendances. Hubert Deschamps, ancien élève de l’École coloniale, au moment de célébrer les cinquante ans de celle qui est déjà la Société française d’histoire d’Outre-mer, se fait le porte-parole de l’époque : « L’histoire d’Outre-mer… a besoin aujour-d’hui de toutes les disciplines des sciences humaines si elle veut être l’histoire intégrale et surtout l’histoire des peuples. Elle doit utiliser toutes les compétences et notamment les techniques de l’ethno-histoire, discipline de jointure, faite de la collecte des traditions orales… Elle doit avoir recours… non seulement aux bibliothèques et aux archives, mais à des documents moins habituels : archéologie, manuscrits arabes ou peuls…, journaux de poste
[5]… »
Quarante ans plus tard, ce discours est toujours d’actualité, et s’est même élargi. Alors même qu’il était prononcé se développait une approche économique neuve de l’histoire appliquée à l’Outre-mer. L’histoire ne se conçoit, ni ne s’écrit plus de la même façon.
Comme le préconisait Martineau, la Société a pu publier régulièrement les travaux de ses membres. Nombre d’entre eux sont des archivistes de formation comme Martineau, mais aussi Debien, des enseignants telle la secrétaire générale Blanche Maurel. À côté d’articles de fond, à toutes les époques la revue a eu et a toujours à cœur de diffuser des informations variées, notamment une bibliographie critique permettant aux chercheurs de trouver trace d’ouvrages ayant trait à l’Outre-mer, à l’édition souvent confidentielle.
La revue a su paraître régulièrement et s’adapter dans sa présentation, son écriture, dans le choix des travaux retenus aux réalités de chaque époque. Depuis 1998, la présentation de chaque numéro de la revue Outre-Mers. Revue d’histoire, permet à la fois de souligner les centres d’intérêt nouveaux, à travers une rubrique thématique originale. Des articles rendent compte de travaux de recherches en cours. Une bibliographie critique embrasse l’Outre-mer toutes origines géographiques et thématiques confondues. Les universitaires sont devenus des membres de plus en plus actifs et nombreux depuis le tournant des indépendances. Avec leurs disciples revenus au pays s’entretient un réseau de contacts et d’échanges à l’échelle de tous les continents, justifiant pleinement l’appellation d’Outre-mer.
L’enseignement de l’histoire, de l’ethnologie et des religions de pays éloignés est apparu dans l’entre-deux-guerres, dans les écoles de formation des administrateurs mais également dans des établissements prestigieux, sous la pression des nécessités et de nouvelles curiosités. La Société française d’histoire d’Outre-mer y a joué un rôle, notamment par le truchement de ses publications et la notoriété de ses membres. Alfred Martineau occupa en 1921 la première chaire d’histoire coloniale au Collège de France. Une étape importante fut franchie avec, en 1962, la nomination d’Hubert Deschamps à la première chaire d’histoire contemporaine de l’Afrique à la Sorbonne. Devenu la même année président de la Société française d’histoire d’Outre-mer, il est au tournant des nouvelles orientations prises par la Société qui fait une place de plus en plus large aux universitaires.
Depuis, l’enseignement de l’histoire contemporaine de l’Afrique a été intégré aux programmes des études d’histoire de plusieurs universités françaises et de nombreux travaux académiques qui enrichissent la recherche historique de nouvelles directions, l’ouvre aux diversités de mondes très variés.
Bibliographie :
Dulucq S., Zytnicki C., « Une histoire en marge : l’histoire coloniale en France (années 1880-années 1930) », Genèse, 2003, 51, p. 114-127.
Revue de la Société Française d’Histoire d’Outre-Mer, Tables bibliographiques, 1959-1986, 1986, t. 73, n°273, p. 387-524.
Tables bibliographiques, 1913-2003, Paris, Société française d’histoire d’Outre-mer, 2003.
Josette Rivallain
[1]
Serge Berstein, René Rémond et Jean-François Sirinelli (dir.),
Les années Giscard. Institutions et pratiques politiques (1974-1978), Paris, Fayard, 2003, 280 p.
[2]
Annuaire 1914, Paris, Société de l’histoire des colonies françaises, 1914, p. 5-6.
[3]
Annuaire 1915-1916, Paris, Société de l’histoire des colonies françaises, 1916, p. 5-7.
[4]
A. Martineau : « La Société de l’Histoire des Colonies Françaises »,
Revue de l’Histoire des Colonies Françaises, 1913, p. 8.
[5]
H. Deschamps, « Discours de monsieur le Gouverneur Hubert Deschamps, président de la Société »,
Revue de la Société Française d’Histoire d’Outre-Mer, 1965, t. 52, n° 186, p. 12-21.