Vingtième Siècle. Revue d'histoire
Presses de Sc. Po.

I.S.B.N.2724629752
256 pages

p. 213 à 244
doi: en cours

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no 83 2004/3

2004 Vingtième siècle Librairie

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Vivre et mourir par temps de guerre

Capdevila Luc et Voldman Danièle, Nos morts. Les sociétés occidentales face aux tués de la guerre (xix e-xx e siècles), Paris, Payot, 2002, 282 p., 18,50 €. Capdevila Luc, Rouquet François, Virgili Fabrice et Voldman Danièle, Hommes et femmes dans la France en guerre (1914-1945), Paris, Payot, 2003, 362 p., 22,50 €
À la vie à la mort, donner à voir (l’iconographie est particulièrement bien choisie), tenter de comprendre : ces deux livres poussent la guerre moderne dans ses retranchements mortifères et ses revanches par la survie. Ils feront date, pour leur force déjà synthétique, leur écriture limpide, leurs promesses d’ouvrir d’autres fenêtres à la recherche, sur ce sujet cardinal de l’histoire contemporaine qu’on n’abordait jamais qu’en tremblant. Il faut les soupeser et les suivre ligne à ligne, tant a été grand l’effort méthodologique, bibliographique et archivistique, français, européen et mondial, qui les a nourris.
On ne peut pas se risquer à les disséquer ici en quelques mots. Mais il faut savoir que le premier pose d’abord, de façon parfois insuffisamment instruite mais pertinente, les points de départ et d’arrivée d’une terrible et si révélatrice mutation : le 19e siècle d’Iéna et de Solférino, de Gettysburg et de Gravelotte poussait les morts au combat dans la fosse commune sans autre forme de procès ; aujourd’hui, le « zéro mort » trahit l’ambition, bien improbable, de faire une guerre à haute technologie sans risquer la vie.
L’entre-deux chronologique, de Verdun à Hiroshima, immense évolution du rapport à la mort armée alors qu’est démultipliée et universalisée la capacité à tuer et mourir sur ordre, est ensuite analysé, toujours comparativement, sous six aspects : le passage de ces morts du rang de héros à celui de victimes, puisque la tendance civile, séculaire et sécularisée, est de rendre notre mort indécente ; l’identification du cadavre, qui a conduit à désacraliser le « champ d’honneur » pour mieux rendre hommage peu à peu aux victimes de tous ordres et en tous lieux ; l’orchestration par les armées et les pouvoirs publics des honneurs rendus aux morts, qui a préservé le droit des familles sur leurs restes ; le cadavre de l’ennemi, toujours ennemi malgré tout ; les formes officielles de l’adieu, aux funérailles et dans les célébrations posthumes ; la ritualisation du deuil dans les commémorations. Cet intense travail de repérage et de classification pousse à la seule conclusion plausible, mais si troublante : la guerre a fait renouer le monde contemporain, ô combien, avec la tragédie, l’au-delà et la familiarité des cadavres mais elle n’a pu qu’interrompre, fût-ce pour longtemps (mais ce « longtemps » reste à mesurer), « le lent processus de mise à l’écart des morts du monde des vivants amorcé au siècle des Lumières » et que Philippe Ariès avait déjà si fortement signalé [1].
Le second livre, plus collectif et centré sur la France en guerres mondiales, plus ambitieux encore alors qu’il est assis sur des sources documentaires autrement plus disparates, suit l’avers vivace du précédent. Fortement teinté d’histoire des femmes et d’histoire des genres, il analyse ce que les guerres, les mobilisations et l’autorité d’État ont apporté à la différenciation des sexes, aux images de soi et aux révisions des rôles qui étaient déjà en cours civilement. Tâche difficile, pour laquelle manque encore le point d’appui d’une histoire générale de la distinction entre le public et le privé, le quotidien de survie et l’exceptionnel de violence, pourtant amorcée dès 1987 par Antoine Prost et Gérard Vincent au tome 5 de l’Histoire de la vie privée (Le Seuil). Mais tâche vaillamment entreprise et qui transpose utilement sur le temps de guerre les nouveautés du temps de paix : l’art de mobiliser les masses, la montée en force de l’autorité étatique, l’art si civil d’échapper aux contraintes, la poussée de l’individualisme et l’émiettement du social. Tout est hardi et neuf, tout est opportunément emmêlé, des infirmières au front aux zazous de l’arrière, des planqués aux « horizontales », des avorteuses aux violeurs, des tourneuses d’obus ou des girls en uniforme aux secouristes sous les bombardements.
Voici donc deux forts signaux d’une histoire en marche. On souhaite qu’au bout de la longue route qu’ils ouvrent si courageusement, ils puissent contribuer au renouvellement des réponses à la question primordiale, d’humanité tout court, celle que nos auteurs ne posent pas encore : au nom de quoi vit-on, survit-on et meurt-on par temps de guerre à l’âge contemporain ?
Jean-Pierre Rioux
Bach général André, Fusillés pour l’exemple 1914-1915, Paris, Tallandier, 2003, 618 p., 27 €
Les archives sont décidément irremplaçables. Voici un livre qui, grâce à elles, renouvelle profondément nos connaissances. L’ampleur du propos dépasse de beaucoup les fusillés pour l’exemple : il s’agit de la mise en place de tout un système répressif et de son fonctionnement dans les deux premières années de la guerre. Le volume à venir analysera ses transformations de 1916 à 1919.
Chef du Service historique de l’armée de terre en 1997, le général Bach a entrepris avec toute une équipe l’exploitation des 140 0000 jugements rendus par les conseils de guerre de 1914 à 1919. Pour chacun d’eux, un minutier contient quatre pages réglementaires, signées par les juges, qui résument la procédure et la suite donnée au jugement. La base des données constituée à partir de cette source a été complétée par les archives du haut commandement, dont de nombreux extraits montrent l’immense intérêt. Cette connaissance fine des archives nourrit en outre des chapitres liminaires qui analysent sans complaisance la réalité démographique de l’armée française et la compétence du commandement.
Les résultats sont très riches. Dès les premières semaines, le gouvernement donne carte blanche à l’État-Major. En application d’une loi de 1875, deux décrets des 10 et 17 août permettent de créer des conseils de guerre spéciaux de trois juges seulement et qui statuent sans instruction préalable et sans recours. La situation militaire n’explique pas ces décisions, car à cette date Joffre masque toujours l’ampleur du recul aux ministres. Ceux-ci s’inspirent du souvenir des armées révolutionnaires et des cours martiales de 1870. Deux textes du 1er et du 6 septembre renforcent encore le dispositif : l’officier qui a mis l’accusé en jugement est juge de l’exécution de la sentence, aucun délai n’est fixé entre la citation et le jugement. Les moyens sont en place d’une justice expéditive et implacable.
Le Grand Quartier Général les utilise, car les combats n’ont pas ébranlé sa certitude que l’offensive à outrance est la bonne stratégie. Si elle a échoué en août, la faute en revient aux exécutants. Il limoge les généraux qu’il ne trouve pas assez résolus. Il ordonne de sévir avec une fermeté implacable : la mort, pour les lâches qui se laissent faire prisonniers ou se mutilent pour échapper au combat. Mais le système met du temps à s’organiser car les états-majors ont des soucis plus urgents. C’est en octobre que la répression atteint un sommet auquel elle ne reviendra pas.
Le général Bach nous introduit dans les arcanes d’un code pénal spécifique. Il souligne le rôle des acteurs et notamment des officiers de réserve auxquels les généraux font appel comme juges ou rapporteurs en raison de leur compétence juridique. Beaucoup dépend aussi des généraux qui commandent armées, corps d’armée ou divisions, et qui n’ont pas tous le même comportement. Le GQG, qui veut une justice rapide pour qu’elle soit dissuasive, pousse à constituer des conseils de guerre dans les divisions, voire les régiments, mais les résultats sont contraires à ses attentes : plus proches des tranchées, ces juges sont plus compréhensifs et en définitive plus indulgents. Ce système, « devoir impérieux aux yeux du GQG, a fini par apparaître comme un outil de répression de plus en plus inadapté, voire odieux, au fur et à mesure que son application se heurtait quotidiennement aux réalités psychologiques du terrain et de la lutte quotidienne » (p. 314). Tandis que le pouvoir civil reprend un peu la main, on voit ainsi monter les interrogations qui conduisent en 1916 au remaniement du dispositif répressif.
Antoine Prost
Caucanas Sylvie, Cazals Rémy et Payen Pascal (dir.), Les prisonniers de guerre dans l’histoire. Contacts entre peuples et cultures, Toulouse, Privat, 2003, 319 p., 25 €
L’ouvrage, issu d’un colloque tenu à Carcassonne en 2002, couvre toutes les périodes de l’histoire, des captives dans la tragédie grecque (P. Payen) aux première et seconde guerres mondiales, qui se taillent la part du lion avec neuf communications. La croisade contre les Albigeois (L. Macé), le Moyen Âge occidental (Ph. Contamine et F. Bériac-Lainé), la guerre de Trente ans (E. Birnsteil) ou encore celle de 1870 (R. Bendick), sont également traités.
Outre cette confrontation entre les époques et les sources (des plus littéraires ou prestigieuses, avec un de Gaulle, aux archives de l’écriture populaire collectées dans l’Italie des années 1980 et ici analysées dans un article de G. Franchini), l’ouvrage entend contribuer à une histoire culturelle de la guerre en faisant du destin des prisonniers un révélateur des contacts entre peuples et cultures et des éventuels transferts de stéréotypes. Le prisonnier n’appartient plus à aucune des deux sociétés qui s’affrontent : comme l’exilé et l’immigré, mais de manière évidemment plus brutale ou cruelle, il est devenu porteur d’une double altérité, absent et peut-être suspect dans sa nation d’origine, dominé et/ou dégradé dans la nation de sa captivité.
Cette dernière lui réserve des réactions diverses, qui vont de la haine et du désir d’humiliation, dominants, à des formes de curiosité et d’observation souvent hostiles, parfois mêlées de compréhension. Cette palette de sentiments caractérise en particulier les Français et les Allemands, de 1870 au lendemain de 1945, surtout lorsque les prisonniers de guerre sont mis au travail au contact des populations civiles, notamment dans l’agriculture. C’est à ce niveau que des regards s’échangent et que les stéréotypes se renforcent ou se modifient. De tels échanges ne sont pourtant possibles que lorsque la captivité respecte un certain nombre de règles minimales. Dans les autres cas, la violence qui pèse sur les prisonniers est telle que ces derniers n’ont pour ambition que de résister à la faim et à toutes sortes de pressions, mais aussi de témoigner pour l’avenir, comme ont voulu le faire d’autres victimes du système concentrationnaire allemand dans la seconde guerre mondiale.
Une soif de témoignage qui n’est pas parvenue à rencontrer, dans l’après-guerre, l’intérêt des éditeurs et du public : il a fallu attendre les vingt dernières années du siècle pour que l’on prête attention à ces hommes de l’entre-deux, ni combattants ni civils occupés, ni déportés, ni résistants de l’intérieur. En Italie, les historiens considèrent aujourd’hui comme une forme de résistance le choix de la majorité des 650 000 prisonniers de guerre qui ont refusé de se rallier à la République de Salo, comme le leur proposaient les Allemands.
On est frappé, du reste, par l’ampleur des souffrances vécues par les prisonniers italiens au cours des deux conflits mondiaux : en 1915-1918, leur gouvernement les suspectait d’avoir préféré la captivité au combat, il les a donc largement abandonnés à leur sort, d’où leur surmortalité. Seuls les prisonniers russes auraient été plus maltraités encore (G. Procacci). Ultime souffrance : les difficultés du retour, qui s’observent dans toutes les sociétés et à toutes les périodes. Il n’est pas facile de rentrer de la guerre lorsqu’on le fait depuis un camp de prisonniers.
Ce livre important vaut aussi par sa réflexion sur les sources, des quelque sept millions de fiches individuelles réunies à partir de 1914 par l’Agence internationale des prisonniers de guerre, et conservées à Genève, à ce continent d’écriture et de mémoire populaires que constituent les lettres, cartes, carnets, souvenirs écrits et oraux. R. Cazals et P. Payen y insistent en conclusion, avec la plupart des communications, notamment sur l’Italie, la Bulgarie, la France ou l’Allemagne.
Patrick Cabanel
Rousseau Frédéric, Le procès des témoins de la Grande Guerre. L’Affaire Norton Cru, Paris, Le Seuil, 2003, 319 p., 21 €
Y eut-il réellement une « affaire » lors de la publication en 1929 de Témoins, le livre célèbre de Jean Norton Cru sur la littérature combattante de la Grande Guerre, ou après sa réédition en 1993 ? On pourrait avoir des doutes. Néanmoins, ce livre écrit par un spécialiste connu de 14-18 apporte beaucoup. À la lecture des archives new-yorkaises de la Fondation Carnegie, Frédéric Rousseau démontre que si l’inspiration pour Témoins naît avec l’expérience de l’auteur dans les tranchées, le projet est nourri par James Shotwell, éditeur de la vaste série de livres sur la Grande Guerre publiée par la Fondation Carnegie, avant d’être refusé par le comité de la sous-série française. Ce qui explique pourquoi Témoins paraît chez une obscure maison d’éditions dirigée par le nationaliste Marcel Bucard.
Ce livre nous renseigne tout autant sur les polémiques qui éclatent en 1929-1931 autour du livre dans le monde restreint des revues littéraires et historiques. Ces querelles opposent représentations fictionnelles à celles plus littérales de mémoires ou de correspondances publiées (Norton Cru s’en prend notamment à Barbusse et à Dorgelès). Elles soulèvent aussi la question de ce que signifie « témoigner ». Norton Cru a une vision à la fois morale et positiviste de cet acte, acte qui deviendra central pour un siècle dont les normes seront sans cesse bafouées.
Mais au fond, s’agit-il d’un ouvrage qu’il faudrait traiter comme un document sur la vision rétrospective que construisent certains anciens combattants de la guerre, ou comme un travail quasi-historique qui nous livre une analyse privilégiée de l’expérience de ceux-ci pendant la guerre ? Frédéric Rousseau défend cette dernière interprétation. Sans faire leur « procès », on peut estimer que la signification de ces soldats-témoins reste une question ouverte.
John Horne
Michel Marc, Les Africains et la Grande Guerre, Paris, Karthala, coll. « Hommes et sociétés », 2003, 302 p., prix non communiqué
On ne peut que louer l’historien Marc Michel d’avoir rouvert le chantier « Les Africains et la Grande Guerre », vingt ans après la publication de sa thèse d’État intitulée L’Appel à l’Afrique 1914-1919 (Publications de la Sorbonne, 1982), ainsi que l’éditeur Karthala d’avoir publié ce dense travail remanié, revisité et enrichi par les apports récents de l’historiographie et par l’exploitation de nouvelles sources (chansons, iconographies, etc.).
La participation des Africains – tout spécialement ceux recrutés en Afrique occidentale française, objet de cette étude – au côté de la mère-patrie a été une histoire écrite à deux : l’Afrique et la France. La mobilisation de l’Afrique prit une double forme. La mobilisation des hommes : c’est le premier volet le plus visible, par la présence des soldats noirs sur les champs de bataille de l’Europe. Marc Michel consacre deux denses parties intitulées « L’impôt du sang » et « Combattre ». Conjointement à l’effort de guerre en armes, la métropole réclame des contributions en production et en travail. Ce second aspect fait l’objet de la troisième partie « Produire pour la guerre ».
Autant ces développements reprennent en grande partie des aspects anciens, autant la quatrième partie « Une Afrique nouvelle ? » est totalement inédite. C’est le fruit de réflexions longuement mûries, dont certaines avaient été proposées lors de colloques ou d’expositions, comme celle de 1994 présentée au Mémorial de Péronne. Marc Michel, dans un réel souci de synthèse, aborde de nouvelles problématiques centrées sur « Histoire et mémoire », sur les représentations et les discours, et n’occulte pas les questions d’histoire immédiate, tout spécialement la revalorisation des pensions des combattants africains (chapitre « Lendemains de guerre. Controverse et mémoire »).
Force est de souligner, au moment où le grand public découvre l’ouvrage de Jean-Yves Le Naour, La Honte noire, que Marc Michel avait déjà fait état de l’occupation de la rive gauche du Rhin, au lendemain du traité de Versailles, par les troupes noires. Les nationalistes allemands opposés à la jeune République de Weimar ont vigoureusement dénoncé cette humiliation extrême, ce qui alimenta la campagne internationale contre ces Noirs accusés de sauvagerie et de viol. Témoignaient de cette campagne raciste et intolérante la sortie en avril 1921 sur les écrans allemands du film Die scharze Schmach, la multiplication de discours violents, de caricatures, voire de médailles comme en témoigne le riche corpus iconographique, rigoureusement sélectionné.
Avec une grande rigueur et honnêteté intellectuelle, l’auteur dresse un bilan, dans un style alerte, aux formules heureuses, des changements d’après guerre, l’amenant à conclure : « Comme c’est souvent le cas, l’historien aboutit à un constat nuancé à propos d’un passé qu’il a cherché à comprendre et à construire dans les cadres de l’époque… D’un côté, la première guerre mondiale a permis une véritable affirmation de l’État colonial, le véritable avènement de l’ère coloniale en AOF. De l’autre, elle a engendré les germes de contestation et posé les bases d’une mémoire où se mêlent les germes de sa contestation et posé les bases d’une mémoire où se mêlent la fierté du sacrifice “consenti” et l’amertume de l’oubli. Dans ce sens, elle a marqué un tournant majeur dans cette histoire à deux, de la France et de l’Afrique. » On ne peut que recommander la lecture de ce livre qui témoigne d’une démarche historique pertinente.
Colette Dubois
Le naour Jean-Yves, La Honte noire. L’Allemagne et les troupes coloniales françaises, 1914-1945, Paris, Hachette Littératures, 2004, 277 p., 20 €
On savait déjà Jean-Yves Le Naour excellent dénicheur d’histoires extraordinaires et excellent historien de la Grande Guerre avec son Soldat inconnu vivant et sa thèse sur les Misères et tourments de la chair durant la Première Guerre mondiale. Et voilà qu’il nous fait bénéficier d’une autre trouvaille : « la Honte noire », Die schwarze Shande, qui éclaire d’une lumière cruelle les aberrations de la propagande et le poids des représentations raciales durant l’entre-deux-guerres en Allemagne, dans le reste de l’Europe et aux États-Unis. La découverte n’est à vrai dire pas totalement nouvelle et nous avons nous-même eu l’occasion de les constater, mais le hasard n’a pu se faire rencontrer des trajectoires d’édition !
Le mérite de Jean-Yves Le Naour est cependant d’apporter une analyse détaillée, vivante, fine de cette histoire lamentable. On imagine mal aujourd’hui à quels excès d’obscène propagande était parvenue la propagande allemande d’extrême droite aux lendemains de la guerre lorsque les Allemands purent constater la présence de soldats noirs parmi les troupes d’occupation de la Rhénanie. Peu nombreux, certes, au plus quelques milliers, mais évidemment repérés et objet d’une violente dénonciation de « barbarie ». À vrai dire, le « barbare » n’était alors pas seulement le Noir mais celui qui l’employait à son service. Il s’agissait en effet surtout de déconsidérer la France victorieuse en accréditant dans l’opinion internationale l’accusation « d’atrocités » commises sous son couvert, voire à son instigation.
Jean-Yves Le Naour démonte d’abord avec soin la mise en place et les mécanismes de cette propagande largement fondée sur les « on dit » dans les années 1920. On est encore confondu par la violence de celle-ci, également par la variété, l’invention et le modernisme des moyens utilisés, presse, affiches, médailles, tracts, conférences, films etc. Mais, en matière de propagande, le problème est toujours le même : savoir dans quelle mesure elle a réussi à convaincre. De larges fractions des opinions étrangères paraissent avoir été sensibles à ces « mauvaises idées », surtout aux États-Unis. Certes, le risque était d’autant plus grand dans ce pays que celui-ci traversait une période de réaction ségrégationniste et raciste particulièrement vive. Pourtant, c’est aux États-Unis que la campagne a connu son échec le plus important. Peut-être justement parce qu’elle visait la France encore plus que les Noirs réduits à de simples outils dans les desseins machiavéliques du vainqueur. Hormis l’Allemagne, c’est en Italie, en Hollande, en Angleterre et jusque dans les pays scandinaves qu’elle paraît avoir eu le plus d’échos. Des travaux comparatifs permettront de mieux comprendre les ressorts d’une géographie aussi complexe.
L’accusation majeure était celle de viols. Des viols furent effectivement commis mais l’auteur rend bien justice aux soldats noirs, car ces crimes furent rarissimes. L’un des paradoxes de cette affaire est qu’elle fut toujours minée par des ambiguïtés. La campagne partit de la gauche, et plus spécialement d’un Anglais, Edward D. Morel, célèbre pour ses accusations contre l’exploitation des Noirs dans le Congo léopoldien d’avant la guerre ; elle gagna ensuite des milieux progressistes et féministes. Elle fut exploitée, amplifiée par l’extrême droite allemande avant d’être récupérée dans l’arsenal idéologique hitlérien contre la France.
La conclusion de Jean-Yves Le Naour est sévère pour la France ; celle-ci aurait sciemment voulu démontrer aux Allemands combien ils avaient « mérité » leur défaite en leur envoyant des troupes noires pour occuper la Rhénanie en 1919. La riposte ne se fit pas attendre de façon telle que la France perdit alors le crédit moral gagné en 1914 ; elle aurait ainsi contribué à la « racialisation » du champ politique allemand et à la déstabilisation de Weimar… On peut souscrire à la « racialisation » des enjeux sociaux et politiques, pas simplement en Allemagne d’ailleurs ; mais il y a tout de même exagération à en faire un facteur déterminant de déstabilisation de la République de Weimar et même un élément fondamental de Mein Kampf. Il y a là une survalorisation d’un facteur parmi d’autres. En tout cas, la « Honte noire » est bien à inscrire au chapitre des séquelles accablantes de la Grande Guerre et elle laissa des traces si profondes que des massacres systématiques de soldats noirs marquèrent les premiers temps de la Korrektion des troupes allemandes en 1940.
On pourra regretter aussi que l’auteur ait annoncé une histoire de 1914 à 1945 alors qu’en réalité elle ne couvre que les années 1919-1923, années certes décisives car elles correspondent à une présence effective de soldats noirs en Allemagne, mais « point de départ » tout de même. D’autres historiens sont actuellement à l’œuvre sur les Noirs dans la seconde guerre mondiale. Tel quel, le livre passionnant de Jean-Yves Le Naour est une contribution fondamentale et neuve sur un chapitre oblitéré des mentalités occidentales, un éclairage cru sur un aspect trop négligé d’une « histoire de la haine ».
Marc Michel
Imlay Talbot C., Facing the Second Worl War. Strategy, politics, and economics in Britain and France 1938-1940, Oxford, Oxford University Press, 2003, 393 p., prix non communiqué
La défaite de la France en 1940 continue à intriguer les historiens américains. Récemment, Ernest May l’attribuait à un facteur contingent : Hitler avait attaqué à Sedan, et non en Belgique comme prévu (Strange victory. Hitler’s conquest of France, New York, 2000). Contre cette interprétation qui fait la part trop belle au hasard, Talbot C. Imlay veut montrer que la France abordait les opérations, en mai 1940, dans une position objectivement faible, alors que le Royaume-Uni, au même moment, était bien préparé pour mener une guerre longue.
La démonstration passe par la comparaison des plans stratégiques, de l’évolution de la politique intérieure et de la mobilisation industrielle, de part et d’autre de la Manche, entre Munich et l’invasion allemande. Pendant la « drôle de guerre », Londres et Paris doutent de la possibilité d’asphyxier économiquement une Allemagne qui, depuis août 1939, peut puiser dans les ressources de l’URSS. Britanniques et surtout Français espèrent brusquer la victoire en privant Berlin de matières premières : d’où la tentative de couper la « route du fer » à Narvik, et le projet de bombardement des champs pétrolifères de Bakou. L’attrait de ce dernier pour le cabinet Reynaud s’explique également par l’atmosphère de revanche sociale qui régnait en France depuis la répression de la grève générale du 30 novembre 1938. À l’inverse, la Grande-Bretagne n’avait pas connu de gouvernement de Front populaire, et le parti communiste y était minuscule. Le cabinet Chamberlain ne pouvait donc exciper de la politique extérieure soviétique pour régler ses comptes avec un parti travailliste sincèrement antifasciste, et désireux de participer à la mobilisation industrielle, pourvu que celle-ci aille de pair avec des mesures de planification économique.
Celle-ci fut déficiente en France : en se fondant sur le témoignage de Raoul Dautry, Talbot C. Imlay attribue les insuffisances de la production de guerre (notamment dans l’aviation) à la très grande liberté laissée aux industriels par un Reynaud doctrinaire du libéralisme économique. À l’inverse, pressé par son ministre des Affaires étrangères, Halifax, soucieux de ménager les travaillistes, Chamberlain accepta, à la veille de la guerre, la création d’organismes de mobilisation économique mêlant État, patronat et syndicats. Comme le patronat anglais était moins soucieux de revanche sociale que son homologue français, ces institutions acquirent bientôt une existence propre, qui annonçait la coopération de classes caractéristique de la Grande-Bretagne sous Churchill.
Ce bref résumé ne peut rendre compte de toute la richesse du livre. En effet, plus que par ses conclusions assez classiques – mais fondées sur une riche documentation –, celui-ci vaut surtout par de remarquables qualités d’exposition, qui en font un modèle d’étude des rapports entre politique intérieure et relations internationales.
Laurent Cesari
Frieser Karl-Heinz, Le Mythe de la guerre-éclair. La campagne de l’Ouest en 1940, Paris, Belin, 2003, 480 p., 29,90 €
Depuis maintenant plusieurs années, les historiens anglo-saxons se sont employés à renouveler de façon radicale nombre de connaissances et de problématiques relevant de l’histoire militaire, et en particulier de ce que l’on a pu un temps dénommer l’« histoire-bataille ». Dans cette perspective déjà fort vaste, les questions ayant trait à la mécanisation de la guerre et au mythe de l’excellence militaire allemande sont, elles aussi, revisitées. Citons ainsi les travaux de David Glantz, Kenneth Macksey, Williamson Murray, Shimon Naveh, James Schneider, etc. Cette fois, c’est d’Allemagne que nous vient ce livre, publié originellement en 1995, et il convient de féliciter son éditeur parisien de mettre ainsi à la disposition des lecteurs français un ouvrage destiné à faire date dans l’historiographie de la seconde guerre mondiale.
À travers une étude extrêmement précise et documentée, l’auteur nous montre que, contrairement à une légende tenace, la victoire allemande de l’été 1940 ne doit rien à une supposée stratégie de « guerre éclair », car rien de tel n’avait jamais été planifié dans les états-majors de la Wehrmacht ; l’expression même de Blitzkrieg fut forgée après coup par la propagande nazie et par les correspondants alliés, tous ayant en effet besoin – pour des raisons différentes – du mythe d’une armée allemande surpuissante. L’« étrange défaite » française fut donc le résultat de la chance, du hasard, de l’excellence tactique de la troupe et de l’audace de quelques chefs allemands – lesquels ont désobéi aux ordres qui leur parvenaient de Berlin – mais aussi de la tragique inadaptation stratégique du haut-commandement français. La magistrale étude « tactico-opérative » de Karl-Heinz Frieser, d’un luxe de détails inouï et enrichie d’un nombre fort respectable de cartes d’excellente facture, se conclut par une réflexion bienvenue – mais évidemment par trop succincte – sur « la folie de la guerre-éclair mondiale » et sur l’échec de Hitler face à l’URSS.
Laurent Henninger
Jauffret Jean-Charles (dir.), Des hommes et des femmes en guerre d’Algérie, Paris, Autrement, coll. « Mémoires », 2003, 573 p., 30 €
Publication d’un colloque, cet ouvrage volumineux manifeste la volonté d’inclure les civils dans une historiographie très centrée sur les aspects militaires de la guerre d’Algérie. Les contributions relatives aux civils occupent effectivement la moitié de l’ouvrage. Il s’agit surtout des civils pris dans la guerre. Les textes portant sur les militaires relèvent souvent de l’étude d’un corps, de son organisation et de ses réactions : les militaires algériens dans l’armée française, les officiers SAS, la Marine, la Légion étrangère, les troupes aéroportées etc.
Le thème même du colloque a donné lieu à de nombreuses biographies, d’écrivains célèbres, d’acteurs anonymes, ou de militaires, officiers ou harkis… Aux biographies individuelles s’ajoute l’étude de trajectoires comparées. Les représentations sont également très étudiées, par les récits littéraires ou les journaux tenus par les soldats, qui rendent leur sexualité même accessible à l’historien. Les comportements collectifs, enfin, ont suscité des contributions relevant de l’étude de l’opinion, ainsi qu’à d’autres plus novatrices, notamment celle de Daniel Lefeuvre qui propose une nouvelle chronologie et interprétation des départs des pieds-noirs, que Jacques Frémeaux a entrepris de définir avec subtilité.
État des lieux des recherches en cours, ce livre en présente toute l’hétérogénéité, la diversité et la richesse. À chacun de le consulter selon ses centres d’intérêt. Il permet également de souligner les évolutions générationnelles et méthodologiques de cette historiographie : émergence d’une nouvelle génération de jeunes chercheurs français, dans un contraste de plus en plus accentué avec l’absence de relève, du côté algérien, qui se manifeste ici par une représentation déséquilibrée des deux rives de la Méditerranée ; « sérénité méthodologique désormais acquise » (p. 571), pour reprendre les mots de Jean-Pierre Rioux, en conclusion.
Sylvie Thénault

Vie politique française

Rosanvallon Pierre, Le modèle politique français. La société civile contre le jacobinisme de 1789 à nos jours, Paris, Le Seuil, coll. « L’univers historique », 2004, 446 p., 25 €
Voulant instaurer un État indivisible et, surtout, voulant façonner la société à son image, la démocratie française n’a pas fait bon ménage avec le libéralisme. D’un côté la démocratie était vécue selon un mode absolu, dans un rapport d’immédiateté avec la volonté générale, de l’autre la société était tout entière absorbée par la mise en ordre politique de son unité. Supprimer les ordres de l’Ancien Régime, se débarrasser de tous les corps intermédiaires, abolir les corporations, interdire les associations et tout ce qui peut prétendre à former un État dans l’État, tel était l’impératif premier. Se prémunir contre toute résurgence d’une société civile synonyme de division et d’ingouvernabilité, telle était l’obsession permanente qui a suivi. La société civile devait ressembler à un corps unique dévoué à l’expression d’une volonté supposée immédiate et à l’obéissance administrative centralisée et uniforme. Ses capacités d’organisation comme ses moyens d’expression propres lui étaient refusés.
Passé le temps de la Révolution française, moment de cristallisation, la démocratie « illibérale » à la française a tout de même mis de l’eau dans son vin. Elle a accepté l’établissement d’organes intermédiaires tels que les chambres de commerce ou les sociétés mutuelles. Elle a octroyé une liberté d’association syndicale professionnelle (1884) puis d’association générale (1901). Au 20e siècle, elle est allée jusqu’à considérer comme interlocuteurs officiels les syndicats aussi bien que les associations. Elle les a intégrés aux procédures de décision locales et nationales. Pourtant, en dépit de ces différents amendements, la « culture politique de la généralité utopique » est restée prédominante « dans les têtes ». Les corps intermédiaires à demi reconstitués sont restés placés sous la surveillance de l’État administrateur. Ils ont été subordonnés au grand tout et devaient se mettre au service de la volonté générale. Par exemple, la loi de 1901 sur les associations, trop facilement célébrée comme « grande loi libérale », fut pour l’essentiel la reconnaissance juridique d’une réalité associative déjà florissante ; elle n’embraya pas sur une législation clairement favorable au développement des fondations privées. La décentralisation elle-même reste une partie de trompe-l’œil : la dévolution de pouvoirs du centre vers les périphéries multiplie des échelons de décision mais ne crée pas de véritables contre-pouvoirs et encore moins des lieux de commandement autonomes. Des réformes se font mais les esprits ne suivent pas. L’attachement à une nation politique une et indivisible reste culturellement dominant. Seul l’État est capable de connaître l’intérêt général et celui-ci transcende les intérêts particuliers.
Voilà sommairement résumée la nouvelle thèse de Pierre Rosanvallon. Son livre se présente comme une synthèse à mi-chemin entre le livre-programme publié au Seuil L’État en France (1990) et la trilogie publiée chez Gallimard Le Sacre du citoyen (1992), Le Peuple introuvable (1998) et La Démocratie inachevée (2000). Si la grille générale d’interprétation n’est donc pas entièrement nouvelle, on retrouve les mêmes qualités que précédemment. Comme à chaque fois, Pierre Rosanvallon débroussaille de manière magistrale des domaines d’érudition qui raviront les non spécialistes comme les spécialistes. Citons le débat sur le rétablissement des corporations sous la Restauration, le débat sur le rôle des associations ou celui sur les sociétés anonymes et bien sûr la question plusieurs fois posée de la décentralisation. Citons aussi des auteurs et des œuvres que Rosanvallon a toujours eu le don de dénicher pour les sauver d’un injuste oubli : un Levacher-Duplessis, un Alfred Espinas, un Raymond Saleilles, un Eugène Fournière ou un Maxime Leroy. La capacité de Rosanvallon n’est pas un éclectisme : il fait comprendre les thèmes communs qui traversent les sources et les questions juridiques, institutionnelles, politiques, phi1osophiques, sociales et économiques. II n’a pas, de ce point de vue, d’équivalent en histoire ou en tout autre science sociale aujourd’hui en France. De cette érudition, il sait aussi dégager des concepts nouveaux et particulièrement éclairants : celui de démocratie de l’immédiateté par exemple (le tout de la volonté traduit sans interface, notamment sans parti politique, dans le tout de l’État politique) soigneusement différencié de la démocratie directe.
Nous voudrions néanmoins discuter deux aspects de ce travail : l’un qui concerne le contenu de la thèse avancée par Pierre Rosanvallon et l’autre qui touche à sa méthode. Sur le contenu, il nous semble que l’auteur, pour le dire de manière familière, n’a pas suffisamment « donné sa chance » au jacobinisme. Celui-ci est en quelque sorte diabolisé dès le départ. Il est présenté comme tout-puissant et sans rival. Que les idées de volonté générale et de centralisation aient existé de manière puissante et durable en France, personne ne le niera. Mais, de là à proposer l’identification du « modèle politique français » tout entier avec le jacobinisme défini comme « culture de la généralité », il y a un pas et même un saut qu’on ne franchit pas facilement. Qu’est-ce qui prouve qu’il y aurait une seule « culture politique » triomphante et non pas plusieurs cultures politiques affrontées ? Face au jacobinisme, quel fut le poids des autres « cultures », les cultures politiques provinciales et locales, la culture politique dérivée du catholicisme pour ne prendre que ces exemples ? Des cultures de corps comme celles de la société militaire ou de la magistrature n’ont-elle pas réussi à se nicher au cœur de l’État « jacobin » laissant à celui-ci l’apparence du triomphe, la beauté des principes, mais gardant pour elles la réalité du fonctionnement quotidien des institutions ? Car, pour faire une culture politique nationale, il faut supposer non seulement un lieu de production central mais aussi des relais efficaces. Or, comment est socialement possible la diffusion d’une telle « culture politique » auprès des Français et notamment auprès des fonc-tionnaires ? Le « culte de la loi » dont parle Rosanvallon avec beaucoup d’expertise (là n’est pas la question) doit-il être considéré comme un défaut congénital de la démocratie française ou comme une dimension consubstantielle de la politique moderne ?
De là vient notre critique de la méthode. La « culture politique de la généralité utopique », on l’aura compris, recèle selon nous un risque d’hypostase historique. Elle décrit plus ce qu’un certain nombre de penseurs et d’acteurs du passé ont voulu penser de la vie politique que la réalité complexe de celle-ci. Pour embrasser un si vaste projet d’enquête (ceci était déjà vrai des ouvrages précédents), Rosanvallon va d’auteurs en auteurs, de discours en discours et il en infère la nature globale du système politique français. Si la qualité des pensées ainsi dénichées et du commentaire qui les accompagne est toujours au rendez-vous, le lecteur reste démuni pour penser la représentativité de ces interventions par rapport à l’ensemble des interventions intellectuelles d’une époque. Il ne sait pas non plus, et c’est plus grave, quelle est la représentativité de ladite représentation par rapport au système politique tel qu’il existe. Éternel débat dira-t-on qui a divisé l’histoire politique des idées et l’histoire politique des institutions. Doit-on retenir un discours ou une pensée pour sa beauté philosophique, sa pertinence définie par rapport à une interprétation pré-établie ou pour sa place dans un agencement qui se nourrit autant des idées que des pratiques, quitte à retenir des discours prosaïques ou philosophiquement fades? Les institutions politiques échappent en partie aux hommes qui les commentent. Elles échappent aussi à une vaste et brillante mise en ordre des commentaires faits à leur propos. Les représentations collectives qui sont forgées pour donner un sens à ces institutions ne sont pas la vérité de ces institutions : une représentation collective, une « culture politique », si tant est qu’elle puisse exister socialement de manière cohérente, est faite aussi bien pour conjurer certaines réalités désagréables que pour en exagérer d’autres.
Laisser transpirer que, tout compte fait, la démocratie en France depuis deux siècles se définit par son illibéralisme impénitent, ne risque-t-il pas de nourrir chez des lecteurs superficiels et pressés un préjugé plutôt qu’une connaissance nouvelle ? Certes, le livre de Pierre Rosanvallon, par son érudition même, empêche une telle récupération simpliste pour peu qu’on le lise attentivement Mais la notion globalisante d’un « modèle politique » unique, voyageant « dans les têtes » pendant deux siècles entiers, qui plus est modèle « français », peut laisser le lecteur perplexe. Rien ne serait plus dommageable que de tirer du livre de Rosanvallon un prêt-à-porter idéologique.
Nicolas Roussellier
Mayeur Jean-Marie, Chaline Jean-Pierre et Corbin Alain (dir.), Les parlementaires de la Troisième République, Paris, Publications de la Sorbonne, 2003, 459 p., 25 €
Cet ouvrage rassemble les actes du colloque international organisé par le Centre de recherches en histoire du 19e siècle (Universités de Paris-1 et Paris-4), qui s’est tenu à Paris, à l’Assemblée Nationale et au Sénat, les 18 et 19 octobre 2001. Les contributions, au nombre de 35, ont été regroupées autour de trois thèmes : « Prosopographie du personnel parlementaire », « Réseaux, cursus, représentations », « Comparaisons européennes ». Elles constituent à la fois le bilan d’une recherche collective (l’enquête sur les députés et les sénateurs des années 1871-1940 lancée en 1983 et dont Jean-Marie Mayeur évoque l’historique) et un élargissement des perspectives de recherches.
Les apports de l’ouvrage sont très nombreux. L’un d’eux réside dans l’exploitation par Christophe Charle des résultats d’un sondage aléatoire au dixième opéré parmi l’ensemble du personnel parlementaire de la période. On trouve aussi dans ce livre, sous la plume de Sylvie Guillaume et de Bernard Lachaise, un essai de synthèse des études menées à l’échelle régionale sur le sujet entre 1995 et 2001. Outre les travaux déjà publiés concernant l’Aquitaine, la Haute-Normandie, le Nord-Pas-de-Calais, le Limousin et la Seine, les auteurs de l’essai s’appuient sur des contributions nouvelles, précisément intégrées dans ce volume : celles d’Annie Bleton-Ruget consacrée aux parlementaires bourguignons, de Patrick Harismendy (les Côtes-du-Nord), de François Naud (la Loire-Inférieure), de Dominique Parcollet (la Sarthe), de Jean Quellien (la Basse-Normandie) et de Nelly Schmidt (les colonies).
La seconde partie de l’ouvrage rassemble une série d’approches thématiques qui correspondent aux différents volets ou rubriques de l’enquête initiée en 1983. Éric Anceau analyse les filières de formation des parlementaires. Bernard Ménager pose la question de la reproduction familiale des mandats, c’est-à-dire de l’hérédité politique. Anne-Marie Sohn s’est arrêtée à l’étude de la fortune des parlementaires ou plutôt de ce que l’on peut en connaître. Joël Dubos, de son côté, insiste sur les liens multiformes entre parlementaires et milieux d’affaires, entendus ici comme les « grands patrons ». Gilles Le Béguec souligne quant à lui le rôle essentiel des réseaux, certains d’entre eux ayant fonctionné comme de véritables viviers parlementaires. Jean El Gammal s’est penché sur les campagnes électorales qui, dans leur forme, ont finalement assez peu évolué sous la Troisième République. Les carrières parlementaires, et en particulier le passage d’une chambre à l’autre, sont au centre des communications de Mathias Bernard et de Mattei Dogan. Jean-Pierre Machelon dépeint la médiocre organisation du travail parlementaire dont un des traits est la lenteur. Alain Corbin pose une série de questions sur la fabrication de l’image du parlementaire qui sont autant de pistes de recherches qu’il conviendrait de défricher ; toutefois, Rosemonde Sanson et Jean-Pierre Chaline lui apportent déjà d’importants éléments de réponse, en étudiant, l’un, les parlementaires vus par eux-mêmes, l’autre, leur image publique.
Cette véritable radiographie du personnel parlementaire français est complétée par des « comparaisons européennes ». Même si elles ne peuvent être menées terme à terme, ces comparaisons mettent en évidence la singularité des personnels politiques nationaux mais aussi (surtout ?) les éléments d’unité qui les rapprochent, qu’il s’agisse des parlementaires liégeois à l’âge du suffrage censitaire entre 1831 et 1893 (communication de Suzy Pasleau), des députés de l’Italie libérale (Fulvio Cammarano, Didier Musiedlak, Gaetano Quagliarello), des élus britanniques (Valerie Cromwell et Maurice Larkin) ou des parlementaires allemands (Heinrich Best, Rainer Hudemann).
Mais ce livre, introduit par Raymond Forni et par Maurice Agulhon, ne vaut pas seulement par la somme d’informations qu’il contient. Les réflexions de méthode y abondent aussi, indépendamment des contributions de Bernard Lacroix et de Nicolas Roussellier sur la démarche prosopographique, d’Isabel Bouchard sur la méthode du sondage aléatoire. Le seul regret que l’on peut avoir est l’absence d’un index des noms propres qui aurait été très utile.
Jean-Paul Jourdan
De gaulle Philippe, De Gaulle mon père. Entretiens avec Michel Tauriac, Paris, Plon, 2 vol., 578 et 556 p., 24 et 24 €
Peu de neuf, ou d’inédit, dans cette somme ouverte par Charles de Gaulle lui-même citant saint Augustin : « Quand vous m’aurez connu dans ce livre, priez pour moi. » L’amiral de Gaulle reprend, souvent mot à mot tout en forçant le trait, en personnalisant propos raides et dénégations indispensables, le contenu de ses Mémoires accessoires publiés avec moins de succès en 1997 et 2000 par le même éditeur. On peut s’en apercevoir assez vite par une simple mise en regard des deux livres, chapitre après chapitre : celui sur mai 1968, notamment, est exemplaire à cet égard. Caton trouve, il est vrai, le bon secours de Michel Tauriac, journaliste « fasciné par l’épopée gaullienne depuis sa prime jeunesse », nous dit la quatrième de couverture. Mais l’auteur sait aussi échapper à son faire-valoir en admonestant sans répit, d’autorité innée, à sa manière offensée, la tribu indélicate des historiens et des faux témoins, des obscurs gratteurs des archives si longtemps retenues qui osent tagger le monument, et d’abord, sans toujours le nommer, Éric Roussel pour son De Gaulle de 2002 chez Gallimard.
Reste donc le best-seller, somptueusement installé dans le paysage médiatique, objet d’une étrange campagne nostalgico-publicitaire qui nous a conduits jusqu’au cœur du sanctuaire de La Boisserie. Son énorme succès a en fait deux ressorts : l’inusable tension entre fils et père, si propice depuis longtemps à toute exploitation littéraire ; l’heure cruciale dans l’histoire du souvenir du Général, quand le gaullisme est enterré, quand la jeunesse se détourne et les marchands de souvenirs ronchonnent comme de vulgaires buralistes, quand le culte mémoriel doit privatiser et individualiser ses nouveaux lévites mais que, si opportunément, le désarroi ambiant rameute vers le vieux Sauveur et toute nouvelle saga.
Jean-Pierre Rioux
Prévot Maryvonne, Alain Savary. Le refus en politique, Paris, La Renaissance du livre, 2003, 332 p., prix non communiqué
D’une richesse extrême, la vie d’Alain Savary méritait à coup sûr une biographie. Ancien de la France libre, gouverneur de Saint-Pierre-et-Miquelon, député SFIO et ministre sous la Quatrième République avant de reprendre du service sous le premier septennat de François Mitterrand, l’homme, on le constate, a traversé les grands combats du siècle. Il a en effet été amené à se prononcer, comme socialiste toujours, comme ministre parfois, sur des dossiers pour le moins sensibles – décolonisation et laïcité notamment. Il s’efforça, chemin faisant, de porter sur les fonts baptismaux un Nouveau Parti Socialiste durant le bref secrétariat qu’il assuma entre 1969 et 1971. Et il forgea les premières applications de la décentralisation puisqu’il veilla, durant le giscardisme, aux destinées de la région Midi-Pyrénées.
Dans un ouvrage bien informé issu de sa thèse de doctorat, Maryvonne Prévot revient sur les grandes étapes de ces engagements pluriels. L’ouvrage se présente ainsi comme une réflexion dédiée à l’homme d’État et à son action, tout en envisageant les heurs et malheurs de la refondation d’un socialisme laissé exsangue par le règne molletiste. Sans livrer de révélations fracassantes, il apporte une information complète et parfois neuve (sur la querelle laïque notamment) qui au total offre une utile contribution à notre connaissance de la France du second 20e siècle en général et du socialisme en particulier.
Olivier Wieviorka

Intellectuels

Leroy Géraldi, Bataille d’écrivains. Littérature et politique, 1875-1914, Paris, Armand Colin, 2003, 346 p., 26 €
Sur un sujet de mieux en mieux labouré par l’histoire des intellectuels, l’auteur, spécialiste reconnu de Péguy (ici particulièrement sollicité), a voulu offrir une synthèse commode des principales polémiques idéologiques animées autour des écrivains. Il y réussit, mais en partie seulement, du fait de l’aspect composite de l’ouvrage qui hésite un peu entre divers partis pris.
D’une part, le choix d’un plan thématique axé sur l’examen de sept grands débats (dont, par exemple, « L’Allemagne », « La Commune ») annonce plutôt un manuel soucieux d’une approche exhaustive et pédagogique. Mais le traitement s’avère un peu inégal, avec des passages abondants et riches (sur « L’affaire Dreyfus » ou sur « La Commune »), et d’autres plus cursifs (sur « La nature du régime » ou sur le « Prolétariat »). On aurait pu surtout élargir le nombre de ces thèmes et offrir des chapitres auxquels on s’attendrait a priori, sur les représentations du pouvoir (notamment tout ce qui touche à l’Hémicycle) par exemple, ou sur les campagnes électorales (le Candidat de Flaubert). Que ce chef-d’œuvre polémique qu’est Leurs Figures de Barrès n’apparaisse quasiment pas, semble un peu étrange.
D’autre part, en traitant les modes d’intervention de l’écrivain, l’auteur a écarté de son analyse (sauf pour « L’affaire Dreyfus » ou pour les articles de journaux anticolonialistes de Loti et Maupassant) les vecteurs que sont les salons, l’Académie, les revues ou la nouvelle presse quotidienne. Il a préféré dès lors se concentrer sur les œuvres littéraires envisagées comme un matériau documentaire de choix pour l’historien. Il nous fait redécouvrir ainsi, très utilement, des textes et des auteurs tombés peu à peu dans l’oubli : on peut citer, plus particulièrement, les prises de position de Loti, hostile à la colonisation (Le roman d’un saphi en 1881), le roman de Lucien Descaves sur la Commune (Philémon, vieux de la vieille en 1913), ou encore Octave Mirbeau, écrivain dreyfusard par excellence. Peut-être aurait-il pu aller beaucoup plus loin sur cette source et travailler sur l’impact durable de certaines de ces représentations littéraires : celle des soudards prussiens (Mademoiselle Fifi), la violence de l’épisode communard retranscrite par un Élimir Bourges dans Les Oiseaux s’envolent et les fleurs tombent en 1893, et dont Geraldi Leroy souligne le poids dans la formation d’une pensée de la décadence fin de siècle.
Aussi ce livre redonnera envie d’ouvrir quelques-uns de ces romans ici cités, afin surtout de mieux caractériser la spécificité du « réel » littéraire (un réalisme d’autant plus vrai qu’il est allégorique) et celle charriée par la documentation historique classique.
François Chaubet
Turcanu Florin, Mircea Eliade. Le prisonnier de l’histoire, Paris, La Découverte, coll. « L’espace de l’histoire », 2003, 539 p., 33 €
Cette biographie est la première consacrée à ce grand historien des religions qu’a été Mircea Eliade. Ce spécialiste incontestable dans un domaine de recherches qu’il a fortement contribué à rénover est pourtant pris dans la tourmente d’un passé qui ne veut pas passer et qui vient assombrir le souvenir de cet intellectuel roumain engagé dans les années 1930 dans une organisation fasciste, antisémite, la funeste Garde de fer.
L’on savait depuis la publication de l’ouvrage d’Alexandra Laignel-Lavastine (Cioran, Eliade, Ionesco. L’oubli du fascisme, PUF, 2002) la vigueur de l’engagement fasciste d’Eliade. L’auteur de cette biographie, enseignant et chercheur roumain, relève le défi de penser ensemble les deux phénomènes en évitant l’écueil qui consisterait à rabattre une dimension sur l’autre. Sans faire l’impasse sur ce qui est sulfureux dans le personnage, il propose en historien de resituer les divers contextes traversés par Eliade, que ce soit la Roumanie en proie à une frénésie xénophobe qui a fait le lit du fascisme des années 1930, le Paris existentialiste de l’après-guerre jusqu’au campus de Chicago dans les années 1960 et 1970 où Eliade, devenu l’ami de Paul Ricœur et de Saul Bellow, se sent en phase avec les sixties, la culture underground qui conteste la réduction du sens dans la société de consommation.
Retracer le parcours de cet hétérodoxe soulève la difficulté de penser qu’un même homme puisse être présenté aux États-Unis dans les années 1970 comme le « Einstein de l’histoire des religions » et ait écrit en 1937 que le peuple roumain va vers la décomposition car il aurait été « rongé par la misère et la syphilis, envahi par les Juifs et déchiré par les étrangers ». Il n’y a pas de réponse simple à une telle question, simplement des hypothèses quant à une mégalomanie très précoce de celui qui s’écrie dans son journal en 1941 : « Quel homme extraordinaire je suis ! » Ce regard introspectif permet à l’auteur, Florin Turcanu, de suivre et d’utiliser les écrits d’Eliade qui sont parus tout au long de sa vie sous la forme d’un journal permanent qui a donné lieu à ses premières publications autobiographiques et dont le contenu intégral ne sera révélé qu’en 2018. Mais l’enquête conduite par l’auteur et l’état des connaissances rendent dès maintenant possible cette très utile première synthèse.
François Dosse

Figures du catholicisme

Chenaux Philippe, Pie XII, diplomate et pasteur, Paris, Éditions du Cerf, coll. « Biographie », 2003, 462 p., 28 €
Auteur d’une thèse désormais classique : Une Europe vaticane ? Entre le plan Marshall et les traités de Rome (Bruxelles, 1990) et d’une brillante synthèse : Entre Maurras et Maritain. Une génération intellectuelle catholique (1920-1930) (Éditions du Cerf, 1999), Philippe Chenaux donne la première biographie de cette ampleur et de cette rigueur consacrée à Pie XII. Il a utilisé de façon systématique les archives vaticanes jusqu’en 1922, et a eu recours, alors qu’il terminait son œuvre, aux archives ouvertes depuis un an sur les relations entre le Saint-Siège et l’Allemagne jusqu’en 1939. L’auteur a exploré divers fonds privés et les archives diplomatiques françaises et italiennes. Il connaît fort bien les importantes séries documentaires publiées, notamment en Allemagne. La bibliographie est maîtrisée, bien classée.
Plus de la moitié du livre porte sur les années souvent négligées, antérieures à l’accession au pontificat. Elles couvrent la formation du jeune Eugenio Pacelli, sa carrière à la secrétairerie d’État, sa nonciature à Munich puis à Berlin de 1917 à 1930, son rôle comme secrétaire d’État de 1930 à 1939.
Les chapitres sur le pontificat portent bien entendu sur les années tragiques de 1939 à 1945, mais insistent aussi sur les treize années de l’après-guerre, celle de l’acceptation de la démocratie, de l’invite à la construction européenne, d’un véritable magistère de la parole, entre certaines ouvertures et le raidissement des dernières années.
Au total, un livre de référence, tantôt neuf, tantôt mise au point sûre et nuancée après tant de polémiques répétitives. En conclusion, Philippe Chenaux revient sur le « silence » de Pie XII. Il récuse l’explication par l’antisémitisme, l’anticommunisme, la germanophilie, cette légende d’inspiration anticléricale et gallicane. Le pape veut, selon ses mots, éviter par ses interventions « des maux encore plus grands ». Diplomate qui ne désespère pas de ses démarches, canoniste qui se place sur le terrain juridique, il est aussi marqué, note Philippe Chenaux, par le thomisme venu de Léon XIII, « une forme d’optimisme dans la nature humaine et les capacités de la raison », qui ne le conduisait pas à affronter les réalités tragiques du 20e siècle.
Jean-Marie Mayeur
Deléry Antoine, Joseph Folliet (1903-1972). Parcours d’un militant catholique, Paris, Éditions du Cerf, 2003, 484 p., 29 €
Figure haute en couleur du catholicisme social lyonnais, Joseph Folliet méritait de trouver son biographe. Voilà qui est fait avec intelligence et talent dans ce gros livre qui fournit du personnage un portrait tout à la fois juste et nuancé. Né en 1903 dans une famille d’artisans de la soie, Folliet décide tôt de devenir prêtre, avant d’opter pour un laïcat militant : contre les abus de la colonisation qu’il a connue lors de son service militaire en Tunisie ; pour la paix et la réconciliation franco-allemande, dans le sillage de Marc Sangnier.
Les Compagnons de Saint François, qu’il fonde en 1927, arpentent les routes de France et d’Europe en chantant ses refrains. Secrétaire de rédaction des hebdomadaires Sept et Temps présent, il assume en 1938 la succession de Marius Gonin à la tête de la Chronique sociale de France. Folliet passe ensuite sans heurt du maréchalisme à la Résistance spirituelle après son retour de captivité en 1942, mais désapprouve l’épuration. Il préfère le journalisme et l’action sociale à la politique du MRP, au lendemain de la Libération : fondateur avec Georges Hourdin de La Vie catholique illustrée, il collabore à Témoignage chrétien, puis à La Croix, sur des positions modérées, tout en demeurant l’épine dorsale de la Chronique sociale jusqu’à son retrait en 1964. Expert à Vatican II pour la constitution Gaudium et spes sur l’Église et le monde, il peut alors exaucer son rêve de jeunesse : Folliet est ordonné dans la société des prêtres du Prado en 1968, quatre ans avant sa mort prématurée en 1972.
Journaliste, poète, conférencier, écrivain, chansonnier, sociologue, boute-en-train, théologien, gourmet, professeur, catholique et Lyonnais toujours : ce personnage boulimique a marqué le catholicisme français du 20e siècle. On en découvrira toutes les facettes, et quelques autres, dans le livre d’Antoine Deléry. Un seul regret : ce livre a manqué de l’ultime finition qui l’aurait débarrassé de coquilles et de petites erreurs gênantes.
Étienne Fouilloux

Économie et politique en France

Stanziani Alessandro (dir.), La qualité des produits en France (xviii e-xx e siècles), Paris, Belin, coll. « Histoire et société. Temps présents », 2003, 345 p., 23 €
Comme l’ont récemment montré les affaires de la « vache folle », du sang contaminé ou des produits transgéniques, la « qualité » d’un produit ne va pas de soi. Experts scientifiques, hauts fonctionnaires et politiques proposent des définitions, mais producteurs, commerçants et consommateurs peuvent aussi avoir leur propre conception d’un produit « de qualité ». Comment tous ces acteurs peuvent-ils s’entendre sur une définition ? Comment ont-ils réussi à s’entendre (ou non) dans le passé ? C’est ce que tente de voir cet ouvrage collectif et interdisciplinaire, qui cherche à mieux comprendre le fonctionnement de l’activité économique, des échanges et des marchés.
Les historiens, sociologues, juristes et économistes qui participent à cet ouvrage sont tous critiques envers la théorie économique néoclassique orthodoxe. Ils renoncent à prendre le « choix du consommateur » comme un point de départ de l’analyse, refusant les hypothèses d’information parfaite, de goûts stables et de préférence. Ils prennent plutôt comme objets les « conventions de qualité » partagées par un certain nombre d’acteurs, qui ne sont pas nécessairement en situation de « certitude » et qui ne se trouvent pas dans un vide institutionnel.
Une première partie est consacrée à la construction de la qualité sous l’Ancien Régime : J.-Y. Grenier, L. Hilaire-Perez et P. Minard montrent que les corporations et règlements permettaient de définir et de contrôler la qualité des produits, sans pour autant limiter l’innovation. Les standards y étaient déjà le résultat d’un long processus de coordination entre différents protagonistes. Les relations entre de multiples acteurs (industriels, magistrats, experts, responsables politiques…) sont à nouveau étudiées dans une deuxième partie, consacrée à la mise en place des normes de contrôle de la qualité dans l’économie dite libérale du 19e et du début du 20e siècle, à partir de trois exemples de produits : le savon de Marseille (P.-Y. Zalio), le vin (A. Stanziani) et les conserves (M. Bruegel). Une troisième partie est consacrée, avant deux postfaces mettant en évidence l’aspect novateur des résultats proposés (signées par l’économiste R. Salais et l’historien D. Woronoff), à des problèmes contemporains de qualification des produits : l’activité des commissaires-priseurs (C. Bessy), la notion juridique de « responsabilité du fait des produits » aux États-Unis (T. Kirat), le marché de la viande et la crise de la « vache folle » (J. Bourdieu) et enfin le droit français et européen en matière de sécurité des produits (E. Serverin).
Ce stimulant ouvrage donne des outils pour (re)penser le marché et l’histoire de la société de consommation. Il permet de ne plus voir le droit comme une contrainte extérieure à l’activité économique, mais comme une construction sociale et un cadre référentiel à l’intérieur duquel les acteurs agissent, tentant parfois de frauder ou de jouer sur les normes. Cette expérience interdisciplinaire très réussie, qui prend en compte les résultats de recherche les plus récents sur les sujets étudiés, aurait peut-être gagné à intégrer aussi des recherches menées hors de l’Hexagone et des approches historiques de la période très contemporaine.
Marie-Emmanuelle Chessel
Frobert Ludovic, Élie Halévy. République et économie (1896-1914), Villeneuve d’Ascq, Presses Universitaires du Septentrion, 2003, 212 p., 17 €
C’est une face peu connue de l’œuvre d’Élie Halévy que Ludovic Frobert, spécialiste d’histoire de la pensée économique, invite à découvrir dans cet ouvrage. On connaît la formation philosophique de Halévy puis, à partir des années 1905-1910, son orientation vers une œuvre d’historien avec la remarquable et considérable Histoire du peuple anglais. C’est l’étape intermédiaire où Halévy s’intéresse à l’économie politique et aux grands débats sociaux de son temps qui est considérée ici.
Grand lecteur des économistes classiques mais surtout de Marx, Halévy cherche une voie particulière, à distance du socialisme collectiviste comme du pur libéralisme fondé sur l’idée du marché. De cela témoigne son article de 1906 (publié en annexe) sur « Les principes de la distribution des richesses » paru dans la Revue de métaphysique et de morale, dont Halévy est l’un des principaux animateurs. On retrouvera grâce aux recherches de Frobert les réactions et les critiques émises par les interlocuteurs privilégiés de Halévy que sont Alain, Célestin Bouglé et Charles Rist ainsi qu’à l’occasion d’un congrès l’Italien Vilfredo Pareto.
Hormis ces informations et quelques intéressantes notations, l’analyse pêche par un manque de construction et de fluidité. Fait de fiches plus ou moins disparates et non d’un souffle d’ensemble, peu ou pas replacé dans le contexte historique, l’ouvrage est difficile d’accès pour le non-spécialiste. Il aura cependant le mérite de faire revivre certains débats intellectuels du début du 20e siècle, débats qui ont encore bien des résonances aujourd’hui.
Nicolas Roussellier
Chatriot Alain, La démocratie sociale à la française. L’expérience du Conseil national économique 1924-1940, Paris, Éditions La Découverte, coll. « L’espace de l’histoire », 2002, 422 p., 26 €
L’ouvrage d’Alain Chatriot présente l’expérience du Conseil national économique (CNE) – l’ancêtre du Conseil économique et social. Créé par le Cartel des gauches en 1925 pour seconder l’administration (expertise) et pour assurer une représentation de tous les intérêts économiques (nouvelle forme de représentation politique), il est dissous, en 1940, par le maréchal Pétain. L’auteur articule sa réflexion autour de quatre questions. Comment représenter la société dans un Conseil national économique ? Comment se construit progressivement une institution légitime ? Quel type d’expertise et de politique économique le CNE porte-t-il ? Comment peut-il être un lieu de négociation pour le conflit social ?
Au tournant du siècle, des débats théoriques visant à faire de l’État un régulateur du social avait animé la « nébuleuse réformatrice ». Parallèlement, des conseils ministériels consultatifs avaient été institués. Le rôle nouveau assumé par l’État en matière économique et sociale durant la première guerre mondiale, l’institutionnalisation des corps intermédiaires dans l’après-guerre, nourrissent, dans les années 1920, le débat sur une réforme de l’État et sur le rôle que les « compétences » pourraient y jouer. Fruit de ce débat, le projet de CNE, porté par le Cartel des gauches, est plus ambitieux que les précédents conseils. Traitant de questions transversales aux différents services ministériels, il relève de la présidence du Conseil et contribue à l’autonomisation de cette dernière. L’évolution de la composition du CNE, dans un souci d’une plus forte représentativité, ainsi que la qualité du travail d’études réalisé, puis, au moment du Front populaire, l’élargissement de ses compétences aux conflits sociaux, lui ont permis de gagner en légitimité, de trouver sa place dans l’appareil d’État et d’obtenir une reconnaissance tant internationale qu’intellectuelle.
La monographie d’Alain Chatriot comble un vide historiographique. Elle constitue, en outre, un nouveau jalon dans l’histoire de l’État et des transformations de la démocratie. L’histoire du CNE montre que, sous la Troisième République, l’État n’a pas toujours été omnipotent et que le modèle républicain n’est pas uniquement fondé sur une conception abstraite de la représentation citoyenne. Une forme complémentaire de représentation de la société civile a bien existé à côté du Parlement, sans chercher à s’y substituer, et un autre type de délibération, fondé sur les compétences, est devenu légitime. Ce travail confirme également l’intérêt d’une histoire de l’État qui est à la fois celle des parlementaires votant la loi, mais aussi celle de réseaux extraparlementaires influençant les décideurs politiques.
Anne-Laure Anizan
Aglan Alya, Margairaz Michel et Verheyde Philippe (dir.), La Caisse des dépôts et consignations, la Seconde Guerre mondiale et le xx e siècle, Paris, Albin Michel, 2003, 670 p., 32 €
Comme nombre de grandes institutions, la Caisse des dépôts n’a pas échappé au questionnement sur son comportement pendant la seconde guerre mondiale. Et, comme plusieurs sociétés allemandes ou suédoises, elle a choisi d’exorciser quelque peu ses erreurs de jugement – celles de l’époque ou même celles postérieures, puisque la Caisse, dans les années 1970, a versé au budget commun les sommes encore en stock : les valeurs des avoirs juifs consignées en 1941-1944 et non réclamées jusque-là. Cet ouvrage est donc destiné à rendre accessibles les rapports officiels rédigés à l’occasion des enquêtes concernant les fameux « avoirs juifs », mais aussi à les compléter par des analyses d’historiens, appelés à donner un sens aux polémiques en les transformant en réels débats.
La participation directe et indirecte de la Caisse à la politique d’exclusion de Vichy constitue le cœur du livre. J.-P. Azéma effectue d’abord un rappel historiographique sur cette période, notamment à propos de l’exclusion et de la spoliation des israélites – O. Dard traitant des francs-maçons. M.-O. Baruch analyse quant à lui la logique institutionnelle de l’entreprise Caisse des dépôts ; il souligne ainsi la contradiction d’une institution qui est soumise juridiquement au contrôle du Parlement à une époque où il est suspendu et qui doit défendre l’épargne publique tout en contribuant à gérer celle confisquée aux israélites. L’application des lois d’exclusion à la Caisse elle-même (F. Grélard) est suivie d’études approfondies qui résument les enquêtes officielles sur la spoliation des actifs détenus par les juifs (P. Verheyde, A. Aglan) ; des comparaisons s’ouvrent à ce propos avec l’Allemagne (C. Kopper) et plusieurs pays européens. Le livre débat aussi de la « neutralité » de la Caisse face aux exigences de la gestion de ces biens mobiliers et liquides, cette notion de neutralité étant élargie grâce à une analyse pertinente avec la Suisse neutre (M. Perrrenoud), et l’ambiguïté de ces neutralités est évidemment démontrée.
Mais – et c’est à la fois sa faiblesse et sa force –, le livre est aussi une mini-histoire de la Caisse sur l’ensemble des années 1930-1950, ce qui lui donne un aspect de bric et de broc, quelle que soit la richesse des études ainsi livrées. Cela dit, cette diversité contient une logique : puisque les historiens concluent que la Caisse, pendant l’Occupation, a mené ses affaires comme si de rien n’était (business as usual), il était légitime d’étudier l’évolution de ses activités sur une longue période, afin de déterminer si la période de la guerre l’avait infléchie. Cette interrogation large est notamment conduite par M. Margairaz, qui prouve une fois de plus la maîtrise de sa réflexion sur l’histoire de l’appareil économique d’État ; mais les historiens de la ville (A. Fourcaut) et de l’argent (A. Plessis) sont eux aussi mobilisés pour identifier les continuités, suspensions et anticipations au sein des activités de la Caisse pendant la guerre – et des chapitres permettent une comparaison avec l’Italie et sa Cassa depositi & prestiti (G. Conti) et la Belgique (G. Kurgan). Les conclusions, enfin, sont précieuses, avec les mises au point de M.-O. Baruch et M. Margairaz. Le livre atteint donc son objectif, celui d’une « repentance » certaine : « Les missions premières de la Caisse ont été sans conteste dévoyées » (p. 10) à cause de « cette part d’ombre dans notre histoire », confie le patron.
Aussi, malgré sa fragmentation et son aridité, ce livre constitue un apport déterminant de l’histoire de l’appareil économique d’État et de la place financière et bancaire, avec un bon point d’équilibre entre histoire économique et histoire d’entreprise – tout en contribuant par ailleurs à l’histoire de l’État et de Vichy.
Hubert Bonin
Bussière Éric (dir.), Georges Pompidou face à la mutation économique de l’Occident 1969-1974, Paris, PUF, 2003, 419 p., 32 €
Issu d’un colloque organisé par l’Association Georges Pompidou au Conseil économique et social les 15 et 16 novembre 2001, ce volume associe les contributions des historiens et le témoignage de plusieurs grands acteurs pour étudier l’action de Georges Pompidou face aux problèmes économiques internationaux, à la crise énergétique et aux mutations industrielles françaises.
Déjà abordé en 1993 lors d’un colloque consacré à « Georges Pompidou et l’Europe », le premier thème illustre les progrès rendus possibles par l’ouverture des archives. Faisant la synthèse des positions françaises dans les négociations monétaires internationales, Éric Bussière montre les qualités manœuvrières déployées par Georges Pompidou, devenu, lors de la rencontre des Açores, l’artisan d’une solution de compromis entre États-Unis et Europe, malgré une situation monétaire française toujours précaire. Il souligne aussi son hostilité aux changes flottants, facteur d’appréciation des monnaies européennes face au dollar et de subordination du franc à l’égard du mark, ainsi que son souci de rétablissement d’un nouvel ordre monétaire international dont il comprend l’inéluctabilité. Laissant la porte ouverte à plusieurs solutions, il ne se borne pas, comme son prédécesseur, à réclamer le retour à l’or. Mais, autant dans ce domaine ses positions sont souples, autant elles sont rigides dans la construction européenne où il reste hostile aux transferts de souveraineté, même limités. La contribution d’Andreas Wilkens relève par exemple son agacement face au Plan Werner dont il qualifie, lors d’un conseil restreint tenu à la fin de 1970, les auteurs de « farceurs » et dont il se demande s’il ne s’agit pas d’une sorte de chiffon rouge destiné à tester les réactions françaises et à « savoir si nous [sommes] des veaux ou des taureaux ».
Face aux problèmes énergétiques et industriels, l’attitude de Georges Pompidou témoigne d’une même complexité. Comme d’autres, il a pressenti dès 1956, lors de son passage dans le secteur privé, la fragilité d’une économie devenue exagérément dépendante des importations pétrolières. Il sait en tirer les conclusions une fois arrivé au pouvoir, élaborant une politique énergétique qui, souvent, parvient à anticiper l’évolution et à préparer l’avenir, tant dans le domaine du pétrole (Armelle Demagny) que du gaz naturel (Jean-Pierre Williot) ou de l’électricité nucléaire (Jean-Pierre Daviet). L’étude des questions industrielles est menée sur un plan général (Pascal Griset) et à travers plusieurs exemples sectoriels (la sidérurgie par Philippe Mioche, la construction automobile par Jean-Louis Loubet, les technologies de l’information par Yves Bouvier). Elle permet de rectifier maintes idées reçues. On apprend ainsi que, dans la décision de construire un complexe sidérurgique à Fos, Georges Pompidou, contrairement à son ministre de l’Économie et des Finances, penchait pour une solution franco-allemande, à la fois par conviction que l’avenir industriel du pays passait par la construction de groupes binationaux et par souci d’éviter à la sidérurgie de s’enfermer dans une position monopolistique. Ce n’est là qu’un exemple des multiples apports de ce colloque qu’enrichissent les témoignages de Jean-René Bernard, François-Xavier Ortoli, Pierre Messmer, Bernard Esambert. Une fois encore, l’Association Georges Pompidou enrichit notre connaissance sur ces années de transition, où les responsables de la politique économique balançaient entre dirigisme et libéralisme, isolement national et ancrage européen, volonté de grandeur et souci des réalités.
Jean-François Eck

Industries lyonnaises

Angleraud Bernadette et Pellissier Catherine, Les dynasties lyonnaises des Morin-Pons aux Mérieux du xix e siècle à nos jours, Perrin, 2003, 830 p., 30 €
Centré sur les dynasties patronales, ce livre nous offre à la fois une histoire de l’économie lyonnaise dont, à partir de la soie, activité longtemps dominante, il retrace les diversifications successives à travers les entreprises dynastiques (celles possédées et gérées par la même famille sur plus de trois générations) qui les ont impulsées (Bonnet ou Bianchini-Ferrier dans la soie, Rogeat dans la métallurgie, Gillet dans la chimie, Rivoire et Carret dans les pâtes alimentaires, Lumière dans le cinéma, Berliet dans l’automobile, Mérieux ou Boiron dans la pharmacie…) et une description très complète de la vie professionnelle et privée des dynasties de l’industrie et du négoce : origines sociales et géographiques, choix du conjoint et place de la famille, style de vie et gestion de la fortune, loisirs et sociabilités, choix politiques et religieux, réseaux d’influence et formes de lobbying. Bien documentées, ces sagas familiales sont contées avec beaucoup de talent, mais on regrettera que l’argumentation ne croise pas étude statistique rigoureuse (taille des familles, montant des fortunes, démographie des entreprises…) et approche qualitative.
Ce portrait de groupe distingue le patronat traditionnel né de la première révolution industrielle et les nouvelles élites apparues avec la seconde, avant de montrer leur fusion progressive après 1945. Tout en soulignant la diversité du patronat lyonnais, les auteurs y discernent quelques attitudes communes : le souci de l’indépendance lyonnaise face à la capitale, l’ouverture internationale, le goût de l’innovation et l’intérêt pour la formation professionnelle. La thèse centrale de l’ouvrage est que, si le 19e siècle a vu le développement et l’affirmation des entreprises dynastiques, les turbulences du 20e siècle ont entraîné la disparition de beaucoup d’entre elles. Mais, faute d’étudier le renouvellement du tissu entrepreneurial, les auteurs ne soulignent pas assez que les entreprises dynastiques de demain se trouvent sans doute parmi les entreprises familiales d’aujourd’hui, lesquelles ne se réduisent évidemment pas à Bocuse et Partouche.
Jean-Claude Daumas
Joly Hervé et Robert François, Entreprises et pouvoir économique dans la région Rhône-Alpes (1920-1954), Cahiers du Centre Pierre Léon d’histoire économique et sociale, n° 4, 200