2004
Vingtième siècle
Sortir de la guerre, sortir de l’occupation
Les violences populaires en Belgique au lendemain de la première guerre mondiale
Laurence van Ypersele
[*]
Au sortir de la Grande Guerre, après quatre années d’occupation, une vague de violence se déchaîne au sein de la population belge : des vitres sont brisées, des fermes brûlées, des hommes sont molestés et des femmes rasées. Ce phénomène qui est quasi totalement occulté jusque dans les mémoires belges de l’entre-deux-guerres réapparaît au lendemain de la seconde guerre mondiale dans la plupart des pays européens. Nous tenterons de comprendre ce phénomène et ses significations en termes de sortie de guerre à travers l’analyse des acteurs et des victimes de ces violences, des réactions de la presse et celles des forces de l’ordre.
Following World War I after four years of occupation, a wave of violence unfurled in the Belgian population : broken windows, burned farms, molested men and shaved women. This phenomenon was almost completely forgotten by Belgians in the between-world-war period, but it returned after World War II in most European countries. We try to understand this phenomenon and its meanings in terms of the coming out of war, through the analysis of the perpetrators and the victims of this violence, press reactions and those of the forces of order.
Aux lendemains de l’armistice, la Belgique devient le théâtre de campagnes vengeresses menées contre les activistes de la collaboration avec l’Allemagne, les profiteurs de guerres et les femmes accusées d’avoir eu des liaisons avec des soldats allemands. Laurence van Ypersele offre ici un travail pionnier sur ce phénomène mal connu, qui annonce l’après seconde guerre mondiale.
Au sortir de la Grande Guerre, après quatre années d’occupation, la Belgique est ruinée. Le roi, à la tête de l’armée, revient de l’Yser sous les acclamations de la population. Le gouvernement et les exilés, en revanche, reviennent sans fanfare. Les morts font sentir leur absence et la population réclame des têtes. Les industriels qui avaient fermé leurs usines veulent une répression dure à l’encontre des industriels dont les usines ont continué de tourner. Les journalistes qui ont brisé leur plume réclament la plus grande sévérité à l’égard de la presse « embochée ». Les patriotes attachés à l’unité nationale exigent le châtiment des activistes qui ont participé à la
Flamenpolitik
[1] allemande. La population, qui a quotidiennement souffert, cherche des dérivatifs à sa rancœur : des vitrines de magasins sont brisées et des maisons saccagées, des hommes sont molestés
[2] et des femmes rasées
[3]. Ainsi, la Belgique fut confrontée, dès 1918, à des problèmes que la plupart des pays européens ne découvriront qu’au lendemain de la seconde guerre mondiale : comment sortir d’une guerre d’occupation ? Comment remettre en place les institutions nationales ? Comment gérer les mouvements de violence collective ? Et comment répondre aux demandes de justice ? Dans le cadre de cet article, nous nous limiterons à l’analyse des violences populaires de 1918.
Les citoyens belges n’ont pas attendu que l’appareil judiciaire se remette en marche pour se faire justice ou plutôt se venger de quatre années de privation, de misère et d’humiliation. Dès la fin de la guerre, la répression populaire se déchaîne. Mais nous avons peu d’informations sur les violences commises par la population. En effet, les journaux ne reprennent leur parution qu’une ou deux semaines après l’armistice. Or, la répression populaire se déroule essentiellement en novembre et décembre 1918. En outre, la presse semble mal à l’aise devant ces violences. Toutefois, les quelques informations données par les journaux
[4] montrent que ces violences ont bien eu lieu, dès le départ des troupes allemandes, un peu partout en Belgique : à Gand, Bruges, Ostende, Bruxelles, Tongres, Namur, Liège, etc. Les populations s’en prennent à la fois aux biens et aux personnes. Mais ces débordements de violence sont rarement mortels. Elles sont dirigées contre les « profiteurs de guerre » surtout, ainsi que contre les activistes
[5]. Et cela, dès avant la fin de la guerre
[6].
â—¦ Les violences contre les biens
En mars 1918,
La Nation Belge qui paraît à Paris signale des manifestations de colère à Bruxelles contre les « embochés », c’est-à-dire les activistes haïs par le journal, hués lors d’une de leurs réunions : « Ils ont été battus comme plâtre et leurs chapeaux ont été mis en pièce malgré la protection des baïonnettes allemandes
[7]. » Le même journal, toujours avant l’armistice, rapporte également des violences commises dans la province de Liège contre des collaborateurs économiques : « À Aubel, on a brûlé la maison de W… parce qu’il fraudait des chevaux pour l’ennemi. À Verviers, on a mis à sac les magasins du marchand de beurre C…, qui traitait avec l’ennemi. Tout le beurre a été répandu dans la rue et l’on a dansé les Cramignons autour du tas
[8]. »
Toutefois, la répression populaire se déchaîne véritablement au lendemain de l’armistice. Deux jours après sa reparution,
Le Peuple annonce qu’à Nivelles les représailles contre ceux qui ont trafiqué avec l’occupant ont commencé : des centaines de maisons, essentiellement des cafés « fréquentés par les Allemands ont eu leur vitrine défoncée et leur mobilier saccagé par la foule
[9] ». Le même jour,
Le Matin d’Anvers parle de cas de « justice populaire avec des soi-disant jugements et condamnations
[10] ». Les journaux citent des listes entières et très précises de charcuteries, boulangeries, cafés et autres commerces pris d’assaut par la population. Ainsi, par exemple,
La Libre Belgique note : « À Tirlemont, à Tongres, dans d’autres localités encore, à peine le dernier Allemand disparu, que la foule s’est ruée à l’assaut des maisons des activistes et des traîtres. En dépit des efforts de la police, elle a tout saccagé. À Liège, la colère de la population a été terrible. Les premières nouvelles arrivées de cette ville après le rétablissement des communications nous apprennent que durant toute la nuit de lundi à mardi, la démolition des magasins allemands ou suspectés de “bochisme” a continué. La maison Tietz, rue de l’université a été vidée de fond en comble. […] Il en a été de même rue Léon Mignon. […] Aux destructeurs qu’anime une haine exaspérée se sont mêlés des individus qui pillent sans vergogne et qui opèrent généralement quand les premiers sont partis. La police en a arrêtés plusieurs. À Seraing et à Jemappes ont eu lieu les mêmes scènes qu’à Liège. Tous les magasins convaincus de trafic avec les Allemands ont reçu la visite de démolisseurs experts et prompts. Mobilier, linge, poêle, tout a été jeté dans la rue et brisé
[11]. »
Face à ces débordements, la police est impuissante : un peu partout, les militaires sont appelés à la rescousse.
L’Étoile Belge, par exemple, note, dans un article du vendredi 22 novembre 1918 : « Des groupes d’hommes ont saccagé, mercredi, les magasins des fournisseurs de l’armée allemande et des cafés que les officiers boches fréquentaient d’habitude. Des faits de ce genre se sont passés place Sainte Catherine, rue Sainte Catherine, rue Melsens, boulevard de la Senne et boulevard du Nord. La police étant impuissante à préserver ces immeubles, l’autorité militaire fut prévenue. Quelques instants plus tard, les Bruxellois ont pu voir des patrouilles circulant partout, tandis qu’une demi-compagnie d’infanterie formait les faisceaux au milieu de la place de Brouckère et que quelques sentinelles étaient placées, baïonnettes au canon, à proximité de certains immeubles menacés
[12]. » On retrouve la même impuissance de la police à Anvers
[13], Verviers
[14], Liège, etc.
â—¦ Les femmes molestées et tondues
Outre ces destructions de biens, les journaux évoquent également les violences perpétrées à l’encontre des femmes
[15]. Ainsi, le 22 novembre 1918,
Le Peuple rapporte de façon assez laconique : « [À Bruges et à Gand] des femmes notoirement connues pour s’être livrées aux Allemands, ont été tondues, déshabillées et exposées en place publique. [… Tandis qu’aux environs de Bruxelles] les soldats rassemblèrent une quinzaine de ces créatures connues pour leur inconduite avec les Boches. Après leur avoir coupé à ras les cheveux, ils les promenèrent en carrioles à travers le village ne leur ayant laissé que la chemise. Elles ne furent libérées qu’à proximité de Schaerbeek et durent regagner le village, coiffées de casques à pointe
[16]. »
La veille,
L’Étoile Belge s’étendait beaucoup plus longuement et avec infiniment plus de complaisance sur les incidents survenus aux environs de Schaerbeek : « Une scène vaudevillesque s’est déroulée à Evere, mardi après-midi
[17]. Plusieurs soldats de différentes armes, arrivés vers deux heures, se rendirent tout d’abord dans un estaminet du centre du village et dont le patron, durant toute l’occupation, n’avait cessé un seul jour de témoigner la vive sympathie qu’il éprouvait pour les boches. Aussi ces derniers, avant leur départ définitif, lui avaient-ils laissé leur photo en souvenir des excellents rapports qu’ils avaient eu avec lui. […] Nos braves soldats enlevèrent avec soin les binettes boches qu’ils glissèrent en poche et ensuite, très froidement, avec méthode, sans pousser un cri, ils se mirent à détruire le cabaret. […] Cela fait, nos héros de l’Yser, auxquels s’étaient joints de nombreux villageois, se mirent à la recherche des femmes qui s’étaient méconduites avec les Allemands. Une quinzaine de ces viragos, dont une âgée de 48 ans, furent rassemblées en un endroit et les soldats, armés de ciseaux, tondirent leurs chevelures. Tout le village était accouru et les lazzis et les quolibets pleuvaient sur ces hétaïres. Cette opération terminée, ils coiffèrent les femmes tondues de casques à pointe et de casquettes grises, ramassés un peu partout dans le village et y attachèrent les photos des boches. Cela fait, ils leur lièrent les mains et les hissèrent sur deux carrioles. Le cortège parcourut le village en tous sens pour arriver enfin à proximité de Schaerbeek. Là les femmes furent descendues de leurs véhicules ; on leur arracha leurs vêtements, ne laissant que la chemise, et on les rendit à la liberté, en ayant soin de ne pas les débarrasser ni de leurs liens ni de leurs coiffures. Et c’est dans cette tenue burlesque qu’elles rentrèrent chez elles, en traversant tout le village. Aucune d’elles n’a protesté contre le châtiment qui leur fut infligé. D’autres soldats ont fait subir un sort identique à certaines femmes de Molenbeek et de Schaerbeek. La police laissa faire les justiciers en leur recommandant de ne point frapper ces tristes créatures, ce qui fut rigoureusement respecté. Et le soir, vers 6 heures, des groupes de “ketjes” armés de vieilles casseroles et d’instruments divers parcouraient les boulevards du centre en chantant : “
Aan de duitsche wijven moet men het haar afsnijden !” (Aux Allemandes, il faut couper les cheveux)
[18]. »
On imagine difficilement, dans l’ambiance qui règne au sortir de la guerre, un tenancier assez stupide pour laisser des photos compromettantes à la vue de tous. Mais quelles que soient les invraisemblances de ce récit, ce qui est remarquable c’est la façon dont le journal libéral décrit et légitime la violence infligée aux femmes. L’article commence par opposer diamétralement l’infâme tenancier aux héroïques soldats de l’Yser, puis transfère, via les photos, l’indéniable culpabilité du tenancier sur les femmes dont on ignore tout, si ce n’est qu’elles n’ont pas protesté. Autrement dit, tout doute quant à leur culpabilité est évacué : ces femmes, par leur silence résigné, reconnaissent leurs fautes et, du même coup, légitiment le châtiment qu’on leur inflige. D’ailleurs, si l’on en croit un article de
La Flandre Libérale qui évoque la fuite des prostituées de Gand à l’arrivée des troupes belges, ces femmes s’attendaient à ce châtiment : « La précipitation du départ de ces dames était surtout due au désir d’échapper à la vindicte populaire et de ne pas se voir tondre les cheveux
[19]. » Pas de pitié, donc.
L’ampleur de l’humiliation vécue par ces femmes n’en est pas moindre pour autant. En témoignent quelques rares articles qui évoquent « la terreur folle » qui s’empare des victimes. Ainsi, par exemple,
L’Étoile Belge publie un récit qui rend compte à la fois de la colère d’un soldat contre sa femme infidèle et de l’affolement de celle-ci, jusqu’à se jeter dans le canal : « Un de nos héros de l’Yser apprenait à son retour à Bruxelles que, pendant son absence, sa femme avait eu un boche pour ami et que cette union n’avait pas été stérile. Le teuton était reparti en Allemagne emmenant le bébé avec lui. Quant à la femme, elle était restée ici n’ayant pu obtenir de passeport. Samedi soir [23 novembre 1918], notre piotte passait au boulevard Anspach avec quelques camarades, quand brusquement il se trouva en face de son infidèle. Furieux, il se jeta sur elle, lui arracha son chapeau et armé d’une paire de ciseaux la dépouilla de sa chevelure. Une foule de plusieurs centaines de personnes assistait à cette scène, poussant des clameurs assourdissantes. La femme, affolée, s’enfuit dans la direction de la Bourse. Là, on se saisit d’elle et, sur les degrés du bâtiment, on mit ses vêtements en lambeaux. Des soldats accourus du poste installé à la Bourse même dégagèrent la malheureuse et la firent entrer chez eux. Une heure plus tard, alors que les curieux s’étaient dispersés, la femme quitta furtivement le poste. Mais son émoi était encore si grand qu’à peine à la rue, elle fut prise d’une terreur folle. Elle se dirigea en hâte vers la Porte de Flandre et alla se jeter à l’eau. Quand on réussit à l’en retirer, elle avait perdu connaissance. Il a fallu la transporter à l’hôpital
[20]. »
Quelle que soit la vérité de cette anecdote dont on peut douter
[21], c’est à nouveau la mise en récit qui est intéressante dans la mesure où elle reflète un univers mental largement répandu à l’époque. En effet, dans ce récit, la légitimité de la colère du soldat est telle qu’elle ne laisse aucune place ni à une quelconque erreur quant à la culpabilité de la femme, ni à la moindre interrogation quant à la fidélité du soldat lui-même. C’est dire que les épouses de soldats, ces femmes de héros, sont encore moins excusables que les femmes dont les maris n’ont pas été mobilisés. Ces dernières, pourtant, bénéficiaient d’un soutien autrement plus réel et efficace pour faire face à l’occupant. Mais, justement, l’extrême moralité exigée des épouses de soldats reflète à la fois la culpabilité des soldats de ne pouvoir défendre leurs familles restées en pays occupé et celle des civils de ne pas défendre leur patrie sur le front
[22]. En outre, ces exigences morales apparaissent comme le miroir inversé des phantasmes sexuels vécus par les soldats trop longtemps privés de femmes, ainsi que leur peur d’être déshonorés par l’ennemi à travers le corps des femmes. Les violences à l’encontre des femmes sont d’ailleurs toujours exercées par des hommes.
En réalité, pourtant, certaines femmes ont porté plainte. Ainsi, en 1920,
L’Étoile Belge,
Le Soir et
Le Peuple rapportent le procès de deux frères accusés d’avoir rasé et maltraité une femme par erreur, sur les marches de la Bourse, le 23 novembre 1918. S’agirait-il de l’épouse du soldat dont nous venons de parler ? C’est possible, mais pas sûr
[23]. En tout cas, un an et demi après, on n’évoque plus la colère si légitime d’un soldat, mais l’erreur de deux civils
[24]. Voici le récit qu’en fait
L’Étoile Belge au moment du procès : « Le 23 novembre 1918, alors qu’elle passait à proximité de la Bourse, l’épouse B… fut désignée à la foule par les frères Valère et Norbert Muyle, comme ayant eu pendant l’occupation des relations coupables avec les Boches. La malheureuse, après avoir été maltraitée, eut les cheveux coupés. Puis, on la conduisit à moitié nue sur les escaliers de la Bourse, où elle fut encore l’objet de mauvais traitements. Il fut établi que jamais Mme B… n’avait eu de rapports avec l’ennemi. La 14
e Chambre correctionnelle a condamné Valère Muyle à 15 mois de prison et Norbert à 13 mois, avec arrestation immédiate et paiement de 5 000 francs de dommages et intérêts à leur victime
[25]. » Ce cas n’est pas unique. On peut donc constater que plusieurs
[26] femmes rasées ont porté plaintes et parfois obtenu gain de cause
[27], puisque les « justiciers » reconnus coupables sont lourdement condamnés.
Cette répression est donc le fait, non seulement de la population locale, mais également des soldats revenus de l’Yser. En outre, on assiste à tout un rituel, enraciné dans les charivaris d’Ancien Régime, qui assimile la femme tondue à la prostituée porteuse de maladies vénériennes
[28] : la coupe des cheveux, le déshabillage plus ou moins complet et plus ou moins violent, le port de symboles allemands comme le casque à pointe, l’exposition publique sur une place ou la promenade en carriole. Partout, la foule est nombreuse. Partout, les gens applaudissent, y compris les bandes d’enfants. La police est débordée et impuissante. L’armée est appelée à la rescousse. La population, après avoir subi quatre ans d’occupation, peut enfin participer à ces tontes qui offrent « la possibilité à chacun de passer de l’événement subi à l’événement vécu
[29] ». Notons que, par ce rituel, l’incivisme des femmes est
de facto assimilé à l’amour vénal. Autrement dit, toute idée d’amour sincère vis-à-vis d’un Allemand est exclue, mais également toute idée d’engagement autre que sexuel. Or, l’immense majorité des femmes qui furent condamnées par les tribunaux belges l’ont été pour dénonciation à l’ennemi, ce qui est tout autre chose
[30].
Quoi qu’il en soit, partout en Belgique, contrairement au Nord de la France, les populations se sont livrées à la vengeance. Cela témoigne-t-il de la faiblesse de l’État belge, comme le suggère Jean-Yves Le Naour
[31] ? Peut-être. Mais cela n’explique pas tout. En effet, même s’il n’est pas possible de dresser un tableau tout à fait précis des violences populaires, il est indéniable que les violences surgissent sur l’ensemble du territoire belge, au moment où les troupes allemandes quittent les lieux
[32], y compris là où l’armée occupe le terrain. Certains soldats, d’ailleurs, participent eux-mêmes à ces violences. L’explication par la vacance de pouvoir ne suffit donc pas. Un autre élément d’explication me paraît se situer au plan des représentations. Les départements du Nord de la France ont été soupçonnés de façon plus ou moins diffuse mais réelle de s’être un peu trop facilement accommodés de la présence ennemie, c’est-à-dire de n’avoir pas tout à fait partagé les souffrances nationales. Le maintien de l’ordre par les héroïques et soupçonneux soldats se fera d’autant plus facilement. En revanche, la Belgique occupée est restée tout au long du conflit le symbole même du martyre national : c’est bien au nom de la Belgique Martyre que les soldats s’étaient battus
[33]. Pas de soupçon, donc. Au contraire, l’image qui domine est celle d’une population belge unanime souffrant héroïquement. Ceux qui ont trahi cette souffrance commune ne sont pas de vrais Belges, ils ne méritaient pas que l’on se sacrifie pour eux. À plus forte raison, les femmes qui ont trahi leur héroïque mari parti sur le front pour défendre la patrie
[34]. La colère populaire et celle des soldats peuvent dès lors se rejoindre dans une violence partagée et temporaire. Car, il faut noter que ces débordements de violence ne durent guère plus de deux semaines. Dès la mi-décembre 1918, le retour à l’ordre semble réel. En tout cas, à quelques exceptions près, les journaux n’en parlent plus.
â—¦ Les réactions de la presse et des autorités
Les positions adoptées par les journaux par rapport aux violences populaires sont assez ambiguës. Dans un premier temps, aucun – même les plus attachés à l’ordre public – ne condamne vraiment ces débordements, jugés regrettables mais bien compréhensibles. La plupart d’entre eux, comme
Le Matin d’Anvers, rappellent « qu’il est défendu à chacun de se rendre soi-même justice… Ceci est inacceptable, inadmissible
[35] », tout en dénonçant l’incurie des autorités responsables du maintien de l’ordre. Tandis que
La Meuse parle d’une « justice sommaire qui certes enfreint la légalité, mais qu’un certain public approuve en ce moment
[36] ». Si la presse se montre compréhensive jusqu’à la complaisance parfois, elle lance en même temps des appels au calme et demande que l’on fasse confiance aux instances judiciaires, comme en témoigne cet extrait du
Bulletin Liégeois du 26 novembre : « Nous comprenons fort bien la haine, l’esprit de vengeance et de colère qui ont couvé si longtemps en nous, contre ceux qui ont trafiqué avec l’ennemi. Nous comprenons que cette haine éclate un jour. Mais ne faisons pas justice nous-mêmes, attendons que nos tribunaux agissent. La colère est souvent aveugle et mauvaise conseillère
[37]. » Trois jours plus tard, la
Gazette de Liège ne dit pas autre chose : « Nous devons déplorer profondément ce système de répression contre certains citoyens. Nous comprenons. Mais à qui appartient-il de sévir ? N’oublions pas qu’à mesure que les armées avancent, la justice belge reprend ses fonctions. Nous devons avoir confiance en elle. Elle ne laissera certainement aucun crime impuni. Les citoyens belges ont droit à toutes les garanties accordées par nos lois. N’assombrissons point ces jours de triomphe par des violences et des crimes
[38]. » Bref, dans l’ensemble, jusqu’en décembre 1918, ces violences ne sont ni tout à fait légitimées ni vraiment condamnées. Toutefois, le malaise perce entre les lignes, à travers le ton sobre, voire laconique, utilisé par la plupart des journaux tant francophones que flamands
[39].
Dans un second temps, d’ailleurs, le ton change. À Liège, par exemple, où la situation dégénère à partir du 27 novembre
[40], la presse locale s’émeut et réitère ses appels au calme. Il n’y a pas qu’en ville que la situation s’aggrave. Les campagnes aussi font l’objet de violences inquiétantes : près de Seraing, Angleur et Verviers, des dizaines de fermes sont attaquées, par des centaines d’hommes
[41]. Une semaine plus tard, la compréhension envers les légitimes désirs de vengeances fait place à la dénonciation des « pillards », désormais considérés comme des fauteurs de troubles et des hors-la-loi
[42], voire des « embochés » : « Des pilleurs et des voleurs professionnels, des repris de justice, des tristes personnages ayant travaillé pour les Boches. La justice, aidée par l’armée, est décidée à faire une répression énergique de ces vulgaires canailles qui opèrent criminellement. À la population honnête qui réclame à juste titre le châtiment des accapareurs, exploitants ruraux et urbains du peuple, trafiquants avec l’ennemi, des embochés des deux sexes, nous disons : du calme et de la patience. La justice sévira, soyons-en sûrs
[43] ! »
Le bourgmestre de Liège, Valère Hénault, prend alors des mesures rigoureuses contre les pillards, en accord avec les autorités militaires et avec l’approbation de la presse. Les affaires de pillages seront, d’ailleurs, les premières à être jugées en province de Liège, soit avant les affaires d’inciviques. Ainsi, par exemple,
La Gazette de Liège relate, en 1919, le procès d’un charcutier liégeois Émile David qui, le 25 novembre 1918, « défendit son magasin des pilleurs en tirant dans la foule, faisant deux tués et deux blessés
[44] ». Le jugement a lieu le 20 novembre 1919 : le prévenu est amnistié en vertu de la loi du 28 août 1919
[45], mais se voit condamner à dix mille francs de dommages et intérêts aux familles des deux morts. Les jugements sont donc rapides et les peines étonnamment légères. Ce qui ne suscite aucune réaction de la part des journaux liégeois. Tel est, sans doute, le prix du retour à l’ordre. Cela ne signifie, d’ailleurs, pas que ces victimes des violences populaires ne soient jugées par la suite pour leurs agissements sous l’occupation
[46].
Dès le début de l’année 1919, les violences populaires perpétrées par les foules disparaissent. Il y a encore quelques violences ponctuelles, mais elles sont liées à un contexte différent. En effet, ce sont les remises en liberté et les lenteurs de la justice qui suscitent ces mouvements d’exaspération. Les journaux francophones d’ailleurs rendent compte de ces violences pour en appeler à une justice plus rapide et plus sévère. Ainsi, par exemple,
La Nation Belge du 16 août 1919 se fait le porte-parole de l’exaspération des anciens combattants et menace les autorités. « Allons nous avoir la Révolution ? Il nous revient, en effet, que si parmi la population de certaines régions une vive animosité continue à régner contre ces mauvais citoyens qui ont fait du trafic avec l’ennemi, et surtout contre une justice, boiteuse plus que de mesure et aveugle plus que de raison, qui se garde bien de les inquiéter, ce mécontentement s’accentue singulièrement parmi les soldats démobilisés, qui ne parlent de rien moins que de se constituer en justiciers et à exécuter eux-mêmes leurs sentences. Et si les braves “jass” n’étant pas des juges de métiers, on peut ne pas avoir tous ses apaisements sur l’équité de ces sentences, on peut être sûr, au moins, que l’exécution ne laissera rien à désirer
[47]. » À l’inverse,
La Libre Belgique rappelle, en mars 1920, que les débordements populaires d’août 1919 à Ciney ont coûté fort cher : « La justice populaire coûte cher. Le 4 août dernier, de nombreux cinaciens, peu satisfaits des lenteurs apportées par la justice à poursuivre les mauvais citoyens accusés par l’opinion publique d’avoir trafiqué avec l’ennemi, organisèrent une manifestation de protestation. Les manifestants, au nombre de 2 000, parcoururent les rues, poussant des cris hostiles devant certaines habitations. Des fenêtres volèrent en éclats sous une grêle de pierres et des maisons reçurent la visite de manifestants. La ville de Ciney, actionnée comme responsable des dégâts, vient de s’entendre condamner par le tribunal de Dinant. Il paraît que la note à payer atteindra environ trente mille francs
[48] ! »
Toutefois, à partir du moment où l’appareil judiciaire prend les affaires en main, les violences perpétrées par des foules en colère se dissipent. Et la façon dont la presse, conservatrice surtout, rend compte des quelques violences qui réapparaissent montre que les principaux sujets de mécontentement sont désormais la lenteur de la justice et les remises en liberté.
En conclusion, la Belgique de 1918 fut confrontée à une sortie de guerre assez particulière. La vague de violences populaires qui déferle sur l’ensemble du royaume s’enracine dans les rancœurs accumulées durant quatre années d’occupation. Autrement dit, ces violences ne sont pas liées au phénomène de guerre comme tel, mais bien à celui de l’occupation prolongée d’un pays tout entier en contexte de guerre. À cela, il faut ajouter que l’immense majorité des Belges estimait ces vengeances spontanées « légitimes » ou du moins « bien compréhensibles », au regard des souffrances de la Belgique Martyre. Cette image exaltée par la propagande internationale pendant la guerre et à laquelle les civils comme les combattants belges s’étaient identifiés a rendu les débordements de violences d’autant plus inévitables et la participation des soldats de l’Yser possible.
En outre, ces violences sont perpétrées selon des rituels enracinés dans les charivaris d’Ancien Régime comme la mise à feu de grange accompagnée de chants populaires ou le rasage des femmes qui assimile l’incivisme féminin à la seule prostitution. En fait, ces pratiques de violences mettent en jeu toute une série de représentations et de phantasmes exacerbés par la guerre : impuissance des soldats à défendre leur famille restée en territoire occupé, peur d’être trahi ou culpabilité des civils de ne pas avoir défendu leur patrie. Quoi qu’il en soit, l’ampleur de ces violences, comme la diversité de ceux qui y participent, offrent un contraste frappant avec la sortie de guerre vécue par les populations, également occupées, du Nord de la France.
Cela étant, il apparaît clairement que ces débordements n’ont pas duré. En effet, la police, au départ impuissante, est rapidement aidée par la police militaire et les armées. Ensuite, les fauteurs de troubles sont les premiers à être condamnés par les instances judiciaires, soit avant les inciviques eux-mêmes. Mais, en même temps, leurs peines sont immédiatement évacuées par la loi d’amnistie de 1919. Enfin, les journaux, après un temps d’hésitation, se sont mis à condamner et à stigmatiser ces violences populaires, pour en appeler au calme et à la justice. Ainsi, en moins d’un mois, les autorités belges ont repris les choses en main : dès 1919, la répression judiciaire put commencer, suscitant d’autres déceptions et d’autres rancœurs qui resurgiront, d’ailleurs, au lendemain de la seconde guerre mondiale. Mais cela est une autre histoire
[49].
â–¡
[1]
La
Flamenpolitik, menée par l’occupant pour diviser le pays, entraîna quelque 15 000 flamingants, soit une minorité, sur la voie de la collaboration « activiste ». Quant à savoir si ce sont les activistes qui ont été manipulés par l’occupant ou l’inverse, la question reste un sujet polémique dans l’historiographie belge. Quoi qu’il en soit, le général-gouverneur von Bissing annonce le 31 décembre 1915 qu’un crédit était prévu, dans le budget 1916, pour la réouverture de l’université de Gand. Le néerlandais en serait la langue usuelle. L’ouverture a lieu en 1916. Le 21 mars 1917, le décret de séparation administrative de la Belgique occupée approfondit la division du pays et, finalement, le 22 janvier 1918, c’est la proclamation de l’indépendance de la Flandre par le Conseil de Flandre. Notons que seule cette forme de collaboration fut publiquement flétrie par le discours du Trône du 22 novembre 1918. Cette sévérité à l’égard des « activistes » alimenta ensuite les amertumes flamandes de l’entre-deux-guerres. Cf. à ce sujet L. Wils,
Flamenpolitik en Activisme. Vlaanderen tegenover België in de Eerste Wereldoorlog, Leuven, Davidsfonds, 1974 ; M. van Haegendoren,
Het Activisme op de kentenring des tijden, Antwerpen, De Nederlanden, 1984 ; D. Vanacker,
Het aktivistisch avontuur, Gand, Stichting Mens en Cultuur, 1991 ; A. Vrints,
Bezette Stad. Vlaams-nationalistische collaboratie in Antwerpen tijdens de Eerste Wereldoorlog, Bruxelles, AGR, 2002.
[2]
Le Peuple, 10 décembre 1918, p. 2 : « Un ancien agent de police […] a été arrêté à Marchiennes. Poursuivi jusqu’à la prison, il a failli être lynché. Il avait le visage tout ensanglanté. » Cf. également, à propos d’agressions physiques,
Le Soir, 26 janvier 1919.
[3]
Cf. J.-Y. Le Naour, « Femmes tondues et répression des “femmes à boches” en 1918 »,
Revue d’histoire moderne et contemporaine, 47-1, 2000, p. 148-158.
[4]
Ainsi, par exemple, le journal catholique bruxellois,
La Libre Belgique, consacre 8 % de ses faits divers à des bagarres de rue, des pillages ou incendies de « maisons boches », etc.
[5]
Ce constat, fait à partir de la presse, est confirmé par les archives de police d’Anvers : non seulement la plupart des violences sont dirigées contre les profiteurs de guerre, mais en plus les actes de violence à leur encontre sont plus violents (les personnes sont agressées) qu’à l’encontre des activistes (la population se contentant de briser quelques vitres). Merci à Antoon Vrints pour ces informations.
[6]
Notons le même phénomène lors de la seconde guerre mondiale. Fabrice Virgili, par exemple, a montré qu’en France la tonte de femmes commence dès 1943, soit bien avant le début de la libération du pays. Cf. F. Virgili,
La France « virile ». Des femmes tondues à la libération, Paris, Payot, 2001.
[7]
La Nation Belge, 26 mars 1918, p. 3.
[8]
La Nation Belge, 23 avril 1918, p. 2.
[9]
Le Peuple, 21 novembre 1918, p. 2.
[10]
Le Matin, 21 novembre 1918, p. 1.
[11]
La Libre Belgique, 30 novembre 1918, p. 2.
[12]
L’Étoile Belge, 22 novembre 1918, p. 2, « On saccage ».
[13]
Cf.
Gazet van Antwerpen, 26 novembre 1918, p. 2 , « Wandeling door de stad ».
[14]
Cf.
Gazette de Liège, 27 novembre 1918, p. 2 ; et
La Flandre libérale, 3 décembre 1918, p. 1.
[15]
À propos de Liège,
La Libre Belgique (30 novembre 1918, p. 2) parle de cinq femmes « dont les relations avec les Allemands faisaient scandale […] eurent la tête complètement rasée ». Mais
La Meuse (29 novembre 1918, p. 2) ne parle que de deux femmes. Une semaine plus tôt,
Le Peuple (21 novembre 1918, p. 1) signalait laconiquement qu’une « femme a eu les cheveux coupés ».
[16]
Le Peuple, 22 novembre 1918, p. 1.
[17]
Soit le 19 novembre 1918.
[18]
L’Étoile Belge, 21 novembre 1918, p. 2, « Le châtiment commence ».
[19]
La Flandre Libérale, 3 décembre 1918, p. 2, « Qu’on ouvre l’œil » : « La précipitation du départ de ces dames était surtout due au désir d’échapper à la vindicte populaire et de ne pas se voir tondre les cheveux. Depuis que le relent allemand a disparu et que nous respirons l’air pur et réconfortant de la liberté reconquise, les marchandes d’amour reviennent peu à peu dans leurs parages favoris. On en rencontre même portant perruque, et les boucles blondes retombant sur leur nuque leur donne des fausses allures angéliques… Il conviendrait qu’une surveillance sévère fût exercée sur les demeures qui abritent ces hétaïres et que des mesures radicales fussent prises. »
[20]
Cf.
L’Étoile Belge, 25 novembre 1918, p. 2, « Un mari qui se venge ».
[21]
En effet, le 23 novembre 1918, sur les marches de la Bourse une femme fut désignée à la foule par deux hommes. C’était une erreur ; les deux hommes seront condamnés en 1920. Cf.
infra.
[22]
Nombre de Belges, en août 1914, ne furent pas appelés sous les drapeaux. En effet, le service militaire obligatoire limité (un fils par famille) date de 1909 et le service militaire généralisé n’entre en vigueur qu’en 1913.
[23]
Selon une lettre d’un consul honoraire adressée au commissaire Edmond Crespin le 24 novembre 1918 et le rapport de police du 23 novembre 1918 par la Division Centrale, il s’agissait d’une réfugiée accusée par un autre réfugié d’avoir « couru avec les Boches » et d’avoir « trahi son père » (Archives de la Ville de Bruxelles, Pol. 14-18 – 439). Cité par B. Majerus, « La prostitution à Bruxelles pendant la Grande Guerre, contrôle et pratique »,
Crime, Histoire et Société, 2003, vol. 7, n° 1, p. 37.
[24]
Si ces deux articles sont liés à la même affaire, cela montrerait que la colère des soldats accorde un surcroît de légitimité aux violences des civils. Ce serait d’ailleurs assez logique, puisque les soldats, défenseurs victorieux de la patrie, sont les héros par excellence.
[25]
L’Étoile Belge, 28 juillet 1920, p. 4.
[26]
Dès 1919, on trouve un cas similaire à Liège : un procès est intenté à un coiffeur qui avait dénoncé à tort une incivique à la vindicte populaire. La
Gazette de Liège, 5 mai 1919, p. 2, titre ironiquement : « Une coupe de cheveux qui coûte cher ! »
[27]
En 1921, Adèle B. intente un procès contre la ville de Verviers demandant des dommages et intérêts. Car, le 25 novembre 1918, un groupe qui voulait stigmatiser sa conduite pendant la guerre avait rasé sa chevelure. Mais le tribunal constatant qu’il ne s’agissait pas d’un groupe séditieux mais d’une foule en liesse et qu’en outre Adèle B. n’avait pas accepté l’aide de la police, elle fut déboutée (Cf.
Gazette de Liège, 11 mars 1921, p. 2).
[28]
J.-Y. Le Naour,
Misères et tourments de la chair durant la Grande Guerre. Les mœurs sexuelles des Français, 1914-1918, Paris, Aubier, 2002, p. 157. L’idée que la femme tondue ne puisse être qu’une prostituée est profondément enracinée. Ainsi, au début de l’occupation, à Bruxelles, il y eut plusieurs rassemblements de foules en colère autour des bordels pour dénoncer ces lieux fréquentés par les soldats allemands et l’opprobre qui entoure la prostituée « traîtresse à la patrie » perdurera tout au long de la guerre. Cf. B. Majerus, « La prostitution à Bruxelles… », art. cité,
Crime, Histoire et Société, 2003, vol. 7, n° 1, p. 11-13.
[29]
F. Virgili, « Les tontes de la Libération en France », in F. Rouquet et D. Voldman (dir.),
Identités féminines et violences politiques (1936-1946), Cahiers de l’IHTP, n°31, Paris, CNRS, 1995, p. 53-65.
[30]
Les femmes ne représentent pas plus de 10 % des cas de collaboration. La plupart d’entre elles sont inculpées pour dénonciation et jugées devant les tribunaux correctionnels. Ainsi, par exemple, sur les 1 076 procès signalés dans
La Nation Belge, 82 seulement concernent des femmes, dont 62 pour dénonciation, 9 pour fournitures à l’ennemi, 8 pour espionnage et 3 pour avoir donné asiles à des soldats allemands. Ces femmes sont généralement qualifiées d’« ignobles mégères » ou de femmes aux « mœurs légères », sans autre commentaire.
[31]
J.-Y. Le Naour,
Misères et tourments de la chair…, op. cit., p. 294-295.
[32]
Ainsi, à Bruxelles la situation dégénère tout à fait à partir du 18 novembre, tandis qu’à Liège il faut attendre le 27 novembre 1918.
[33]
Comme en témoigne une série de lettres de soldats rédigées au front et conservées au Musée royal de l’Armée et d’Histoire militaire. Ainsi, par exemple, le lieutenant-colonel de Posch écrit en 1917 : « Ceux que je plains le plus ce sont nos malheureux compatriotes restés dans le pays qui doivent avoir la vie bien dure en ce moment. » (Bruxelles, MRA, Fonds
Personnalia 1914-1918, Lt-C. de Posch, Lettre du 3 août 1917).
[34]
L’absence de soupçon envers la Belgique occupée ne signifie, en effet, pas l’absence de phantasmes. Les soldats belges, comme tout soldat au front, furent privés de présence féminine, en même temps qu’ils se voyaient dans l’impossibilité de surveiller les femmes. Cette situation va inévitablement susciter maints phantasmes chez la plupart des soldats : les infirmières et les marraines de guerre sont perçues à la fois comme des anges maternels et des prostituées (cf., à ce sujet, J.-Y. Le Naour,
Misères et tourments de la chair…, op. cit.). Mais la situation particulière des soldats belges va provoquer des sentiments contradictoires : à la fois la crainte que leur famille soit martyrisée (par l’ennemi), la culpabilité de ne pouvoir défendre leur famille (aux mains de l’ennemi) et la peur d’être trahi par leur femme (avec l’ennemi).
[35]
Le Matin, 21 novembre 1918, p. 1.
[36]
La Meuse, 28 novembre 1918, p. 2.
[37]
Le Bulletin liégeois, 26 novembre 1918, p. 2.
[38]
Gazette de Liège, 29 novembre 1918, p. 2.
[39]
Le contraste avec l’après seconde guerre mondiale où la tonte des femmes et autres violences dites populaires n’apparaissent plus comme un sujet embarrassant est frappant.
[40]
Cf.
Gazette de Liège, 28 novembre 1918, p. 2, signale que l’on détruit des maisons à tendance boche, qu’on attaque les tavernes, les boucheries, les boulangeries, etc. Ces débordements sont confirmés par les archives judiciaires du Parquet général de Liège. Ainsi, par exemple, les époux Pondant, accusés par A. Pahaut de l’avoir dénoncé aux Allemands et de revendre les denrées du Comité national (en fait il s’agit d’une querelle de voisinage qui se terminera par un non-lieu), ont vu leur maison détruite le 28 novembre 1918 et l’épouse est tondue. Cf. Liège, Archives de l’État à Liège,
Parquet général, Guerre 14-18, Affaire Pondant-Leroux, boite 9, interrogatoire de V. Pondant du 3 décembre 1920).
[41]
Certains d’entre eux seront arrêtés par des troupes anglaises ou canadiennes ! D’autres plus nombreuses par la police militaire belge. À propos des arrestations à Liège, cf.
Gazette de Liège, 27 novembre 1918, p. 2.
[42]
Cf.
La Meuse, 2 décembre 1918, p. 2.
[43]
Extrait du
Journal de Huy, repris par la
Gazette de Liège, 6 décembre 1918, p. 2.
[44]
Gazette de Liège, 8 novembre 1919, p. 5.
[45]
La loi d’amnistie du 28 août 1919 concerne certaines infractions commises entre le 4 août 1914 et le 4 août 1919, entraînant moins d’un an de prison. Elle ne concerne donc pas les cas d’atteinte à la sûreté de l’État.
[46]
En effet, Émile David, qui n’est pas charcutier mais marchand de chevaux, est arrêté le 27 novembre 1918 et poursuivi en Assises pour trafic avec l’ennemi. Mais s’agit-il de la même personne ? Émile David, marchand de chevaux, né en 1886, est poursuivi dans une affaire de trafic de chevaux avec l’ennemi (art. 115 du Code pénal). Arrêté et écroué le 27 novembre 1918, son mandat d’arrêt est daté du 4 décembre 1918. L’affaire est renvoyée en Assises. Mais dans son dossier, il n’est fait mention ni de la mort de deux personnes ni de son procès en 1919. Par contre, un PV de la police de Liège, daté du 16 janvier 1919, signale que la maison de Léonard David (également marchand de chevaux, né en 1859) a été pillée le 26 novembre 1918. Cf. Liège, Archives de l’État à Liège,
Parquet Général, Guerre 14-18, affaire Émile David, boîte 26, doc. 10 bis.
[47]
La Nation Belge, 16 août 1919, p. 1.
[48]
La Libre Belgique, 6 mars 1920, p. 2.
[49]
Cf. à ce sujet X. Rousseaux et L. van Ypersele, « La répression de l’incivisme en Belgique au travers de la presse francophone bruxelloise et des procès de la Cour d’assises de Brabant (1918-1922) », in L. van Ypersele (dir.),
Imaginaires de guerre. L’histoire entre mythe et réalité, Louvain-la-Neuve, Academia-Bruylant/Presses universitaires de Louvain, coll. « Transversalités », 2003, p. 253-302.
[*]
Laurence van Ypersele
est chercheur qualifié du Fonds national de la recherche scientifique et professeur à l’université catholique de Louvain (Belgique). Elle a, notamment publié Le roi Albert. Histoire d’un mythe
(Quorum, 1995) et édité Les imaginaires de guerres. L’histoire entre mythe et réalité
(Academia-Bruylant, 2003).