Vingtième Siècle. Revue d'histoire
Presses de Sc. Po.

I.S.B.N.2724629752
256 pages

p. 75 à 83
doi: en cours

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no 83 2004/3

2004 Vingtième siècle

Décider et agir

L’intrusion japonaise en Indochine française (juin 1940)

Franck Michelin  [*]
En juin 1940, constatant le vide créé par les victoires allemandes en Europe, le Japon prend la décision de l’expansion vers l’Asie du Sud-Est et le Pacifique. Les dirigeants japonais décident de soumettre l’Indochine à leur empire. Cette politique aura pour conséquence, cinq années plus tard, la première étape de la fin de la présence française en Indochine. Malgré les différends qui les opposent, ces dirigeants parviennent alors à un consensus en moins d’un mois. Cette durée particulièrement courte permet d’analyser avec précision le processus de décision chez les dirigeants japonais à la veille de la guerre du Pacifique. In June 1940, Japan, taking into account the vacuum created by the German victories in Europe, decided to expand into South-East Asia and the Pacific. The Japanese leaders decided to conquer French Indochina and bring it into their empire. This policy led, five years later, to the beginning of the end of the French presence in Indochina. Despite their differences, they reached this consensus in less than one month. This extremely short period makes it possible to analyze in detail the decision-making process of the Japanese leaders at the eve of the Pacific War.
En 1940, le Japon émettait des revendications sur l’Indochine française que le pouvoir vichyste devait, contraint et forcé, accepter. Plus que la conquête d’un territoire dont Tokyo rêvait de s’emparer, l’affaire révèle surtout les processus décisionnels au sein des cadres dirigeants japonais. On a souvent coutume, pour décrire ce processus, d’opposer colombes et faucons. La crise de l’été 1940 suggère que ce schéma est pour le moins réducteur.
Question centrale de l’histoire des relations internationales, la prise de décision constitue, dans le cas du Japon de la seconde guerre mondiale, un problème épineux à traiter, et ceci pour au moins trois raisons. La première est de nature culturelle : la culture japonaise contemporaine a tendance à favoriser la prise de décision collective et à décourager les prises de décision individuelles. La deuxième d’ordre historiogra-phique : dans un Japon qui n’a pas encore réussi à ce jour à assumer le passé de la seconde guerre mondiale, la recherche historique a tendance à se confondre avec la recherche des responsabilités et des responsables. Rechercher la nature du processus décisionnel se révèle pour le moins délicat dans ce cadre culpabilisant et moralisateur. Enfin, la troisième et dernière raison renvoie aux caractéristiques politiques et sociales du Japon entre la deuxième moitié des années 1920 et 1945. En effet, le Japon manquant le virage vers la démocratie entamé après la première guerre mondiale [1] entre alors dans une période de forte instabilité marquée par une série de graves incidents [2]. De plus en plus divisées, les élites ne parviennent à effectuer une synthèse qu’à travers la marche à la guerre. Mais cette marche à la guerre est un processus où le rôle individuel de tel ou tel dirigeant est difficile à cerner.
Malgré ces difficultés, la question de la prise de décision occupe, bien évidemment, une place de choix au sein des ouvrages portant sur le Japon et la seconde guerre mondiale. Néanmoins, la plupart d’entre eux aborde la question sous un angle général, et rares sont ceux qui replacent ce problème dans le cadre concret de l’application de ces décisions au niveau local. Une telle approche oblige en effet à effectuer d’incessants « changements de focale » entre les sphères locale et centrale afin de montrer comment les décisions prises à Tokyo ont été appliquées sur place. Elle oblige également à interpréter ces applications dans le cadre général du Japon de l’époque. Ardue, cette démarche oblige à étudier en profondeur tant les événements locaux que le fonctionnement politique, militaire, social, voire culturel du Japon. Elle est néanmoins indispensable si l’on veut examiner la réalité de la question de la prise de décision dans le Japon de la « guerre de quinze ans [3] », car l’intensité des rivalités se déchaînant parmi les différents groupes dirigeants japonais enveloppe d’un halo de brume lesdites décisions. En effet, le prétexte est difficile à distinguer de la véritable intention. Seule, une étude de l’application au plan local des politiques adoptées à Tokyo permet de démêler le vrai du faux, ainsi que de déceler la véritable nature des conflits internes.
Au mois de juin 1940, le Japon pose le pied en Indochine ; il n’en repart qu’après la défaite de 1945. Cette intrusion, provoquée en bonne partie par l’effondrement français de juin 1940, est à rattacher toutefois à la politique menée par le Japon en Chine, à ses problèmes économiques, et surtout à son projet d’expansion vers le Sud – projet dont l’Indochine va constituer la première pierre. La décision de profiter de la situation de la France est toutefois prise en hâte, dans la confusion, et va être appliquée dans un désordre indescriptible [4]. L’analyse du processus décisionnel qui mène à la première étape de l’intrusion japonaise en Indochine française – l’envoi en Indochine d’une mission militaire japonaise chargée officiellement de vérifier la fermeture de la frontière sino-indochinoise, mais dans les faits de négocier l’occupation par l’armée nippone du Tonkin – constitue l’objectif de cette publication [5]. Après avoir retracé brièvement le début de l’intrusion japonaise en Indochine au mois de juin 1940, nous expliquerons la nature des dissensions existant au sein des sphères dirigeantes japonaises avant de proposer un essai d’explication de la politique étrangère japonaise à la veille de la guerre du Pacifique.
 
â—¦ L’intrusion en Indochine française (juin 1940)
 
 
Quelle place l’Indochine tenait-elle dans les relations franco-japonaises entre les débuts de la deuxième guerre mondiale et le mois de juin 1940 [6] ? Peu après l’éclatement de la seconde guerre sino-japonaise (en japonais nicchû sensô, 1937-1945), la France décide de fermer la frontière sino-indochinoise aux matériels stratégiques. Cette mesure semble avoir été appliquée bien mollement, la France désirant à la fois enlever au Japon un prétexte à des mesures de rétorsion et aider la Chine à freiner le Japon dans son expansion vers le Sud du pays. Tokyo cherche à imposer un blocus à la Chine dès l’année suivante, en 1938, demande à la France de fermer la frontière et d’accepter une mission d’observation japonaise afin de vérifier la bonne application de la mesure réclamée. En effet, la route que les Japonais nomment « route d’Indochine » (Futsuin rûto), qui relie le port tonkinois de Haiphong à la capitale de la province chinoise du Yunnan, Kunming [7], constitue alors la principale artère reliant encore la Chine au monde. La France rejette ces demandes tout en affirmant sa sincérité quant à la fermeture de la frontière indochinoise au transit de matériels stratégiques. Mais le Japon réagit en étendant son champ d’action à proximité de l’Indochine : il s’empare de l’île chinoise de Hainan, sise à l’entrée du golfe du Tonkin, le 10 février 1939, puis de l’archipel des Spratly, situé au large de l’Annam, le 31 mars suivant. L’Indochine n’est plus alors qu’à une portée de fusil de l’armée nipponne.
La signature du pacte de non-agression entre l’Allemagne et l’Union Soviétique, ainsi que la défaite face à cette dernière à Nomonhan détournent le Japon de l’alliance allemande et de son rêve d’expansion septentrionale à l’automne 1939. Les relations avec la France s’améliorent nettement [8], mais très brièvement car le Japon, de plus en plus isolé diplomatiquement [9], tourne son attention vers le Sud-Est asiatique, et donc vers l’Indochine. Dès le mois de novembre, Tokyo demande de nouveau à la France de fermer la frontière sino-indochinoise et d’accueillir une mission d’observation japonaise [10]. Le 24, l’armée prend la ville chinoise de Nanning, située non loin de l’Indochine [11]. Puis une série de raids aériens japonais contre le chemin de fer du Yunnan [12] accroît la tension entre les deux pays et culmine, le 1er février 1940, avec la mort de quarante personnes, dont cinq Français. Dès le mois de mars s’ébauche un projet visant à envoyer des troupes à proximité de la frontière de l’Indochine [13].
Vers la fin du mois de mai 1940, l’intensification de la guerre en Europe met en ébullition l’armée japonaise [14]. Il est impossible de savoir précisément à quel moment les plans visant à exploiter la situation désespérée de la France ont vu le jour [15]. Le premier document que nous avons pu consulter date du 1er juin [16]. L’importance du trafic de marchandises, et surtout de matériel militaire en direction de la Chine via le Tonkin semble avoir joué un grand rôle dans le désir de l’armée japonaise d’intervenir dans la colonie, bien que les évaluations japonaises de ce trafic de contrebande soient contestables [17]. Alors que la situation de la France est désespérée, l’armée de terre japonaise prépare une intervention en direction de l’Indochine. L’entrée dans Paris des forces allemandes y crée un immense émoi. Incitée par la section des opérations de l’état-major [18], la 22e armée, stationnée dans le Sud de la Chine, envoie, le 16, un détachement sous les ordres du général Okamoto en direction de la frontière indochinoise [19]. À Tokyo, l’usage de la force contre la colonie est débattu au sein de l’armée de terre [20].
À partir du 15, la question semble avoir commencé à être débattue au sein du gouvernement japonais [21]. Un plan est préparé qui vise à demander fermement à la France d’interdire le ravitaillement de la Chine par sa colonie. Ledit plan est adopté le 17, et il est décidé de l’adresser à l’ambassadeur de France dès le lendemain. Mais ce dernier annonce le même jour que le général Catroux vient de prohiber le transit vers la Chine des armes, munitions, camions et carburants [22]. Cet embargo, ainsi que la nouvelle de la demande d’armistice faite à l’Allemagne par la France ne font toutefois qu’exciter les appétits du Japon. Le 18, l’usage de la force à l’encontre de l’Indochine est débattu au sein de l’armée de terre et du gouvernement [23]. Il est prévu d’y recourir si Catroux rejetait les demandes japonaises. En outre, l’importance propre de l’Indochine française aux niveaux politique et économique est affirmée. Enfin, la nécessité de prendre en compte l’environnement international – prendre garde aux réactions anglo-saxonnes et rechercher le soutien de l’Axe – est admise. L’empereur intervient dans le débat le 20, sans clairement manifester son opinion [24].
Bien qu’il ait été prévu de n’utiliser la force qu’en cas de rebuffade des autorités d’Indochine, la section des opérations de l’état-major de l’armée de terre prépare l’intervention [25] : le détachement commandé par le général Okamoto marche en direction de la frontière le 18 juin [26]. Le Japon recherche le soutien, au moins de principe, de l’Allemagne afin de tenir en respect les puissances anglo-saxonnes [27]. Mais Berlin fait la sourde oreille [28]. L’ultimatum japonais tombe le 19 : l’Indochine doit interdire le transit des armes, munitions, carburants, camions et du matériel ferroviaire, ainsi qu’accueillir une mission d’observation japonaise. Catroux, dans l’impossibilité de résister militairement au Japon [29] et non soutenu par les États-Unis [30] obtempère dès le lendemain en fermant la frontière [31]. Il accepte d’accueillir une mission d’observation japonaise afin de vérifier la réalité de la fermeture de la frontière.
Il ne se résigne pourtant pas, en recherchant par exemple l’appui britannique, impossible cependant en raison de la préparation de la bataille d’Angleterre et de la détérioration rapide des rapports franco-britanniques. Pendant ce temps, le Japon forme sa mission d’observation, communément appelée « mission Nishihara » du nom de son chef, le général Nishihara Issaku. Sa composition provoque de nombreux heurts parmi les militaires japonais. Composée de 30 membres des forces armées ainsi que des diplomates en poste à Hanoi, cette mission aura le statut d’une mission militaire au sein de laquelle les toges céderont aux armes. Les instructions, préparées par le commandement de la Marine et de l’Armée de terre, émettent clairement le dessein de ne pas se limiter à une tâche d’observation qui deviendra vite inutile, mais au contraire de négocier avec les autorités indochinoises l’obtention de bases dans la colonie [32]. Le 26, Nishihara décolle de Tokyo en compagnie de l’attaché militaire français à Tokyo, le commandant Thiébaud et, au cours d’une escale forcée par les intempéries, expose à ce dernier la teneur des demandes japonaises : fermeture complète de la frontière sino-indochinoise, coopération économique, utilisation à des fins militaires du chemin de fer du Yunnan et d’aérodromes au Tonkin [33]. Les deux hommes atterrissent à Hanoi le 29 juin : le Japon pose le pied en Indochine.
Cette question ayant déjà été traitée [34], on insistera guère sur ce point sinon pour retracer les mécanismes de la prise de décision dans l’affaire indochinoise. Considéré par les contemporains comme par la plupart des historiens français comme un allié véritable de l’Allemagne nazie, l’intervention en Indochine semble aller de soit [35]. Mais la fragilité de l’alliance nippo-allemande interdit de tracer un lien direct entre Rethondes et Hanoi – siège des négociations nippo-indochinoises en juillet 1940 [36].
Pourquoi avancer en Indochine ? La consultation des archives japonaises révèle trois raisons : utiliser le Nord de l’Indochine pour mettre un terme au conflit sino-japonais, exploiter les ressources indochinoises afin de renforcer l’économie de guerre japonaise et préparer l’expansion vers le Sud-Est asiatique. Le premier motif représente la cause la plus communément avancée. Néanmoins, la plus grande partie du haut commandement japonais ne croit guère à l’efficacité d’une telle offensive ni à une défaite rapide de la Chine [37]. Afin de préparer un futur conflit contre l’URSS ou les puissances anglo-saxonnes, les dirigeants japonais commencent à pencher en faveur d’un désengagement progressif de la Chine [38]. Le conflit sino-indochinois n’est donc plus guère qu’un prétexte dans les discussions entre les autorités d’Indochine et le Japon, et ce d’autant plus que ce dernier mesure, dès la fin du mois de juin 1940, l’efficacité de l’embargo décrété par Catroux [39].
L’économie explique-t-elle par ailleurs l’intrusion japonaise ? Prompt à tirer les leçons de la défaite allemande de 1918, le Japon cherche à édifier une économie de guerre. Se libérer de sa dépendance en matières premières à l’égard des États-Unis constitue un objectif prioritaire auquel l’Indochine française pourrait contribuer [40]. Cette nécessité est d’autant plus impérieuse qu’en juillet 1939 le gouvernement américain lève le dernier obstacle à l’application de sanctions économiques contre le Japon en dénonçant le traité de commerce nippo-américain de 1911 [41]. Trois mois plus tard, le Conseil de la Planification, Kikakuin, parle de la nécessité d’importer d’Indochine française un certain nombre de matières premières nécessaires à l’industrie [42]. Le Japon enquête également, durant l’année 1940, sur les ressources indochinoises [43], minières et surtout rizicoles. En effet, l’armée japonaise entend à tout prix écarter le spectre de la pénurie alimentaire que l’Allemagne avait connue pendant la première guerre mondiale. Dans cette optique, assurer un ravitaillement suffisant en riz est primordial, d’autant que des pénuries touchent le pays depuis 1938. Importer du riz de Thaïlande et d’Indochine française est envisagé dès l’année suivante [44]. Durant l’année 1940, l’Indochine exporte ainsi jusqu’à 30 % de sa production vers le Japon, en partie en raison de la perte du marché métropolitain [45], mais surtout à cause des demandes pressantes du Japon. Mais si le problème alimentaire et économique joue, à compter de 1941, un rôle non négligeable dans la politique japonaise à l’égard de l’Indochine, tel n’est pas encore le cas en 1940 où les considérations de nature politique et stratégique l’emportent encore largement [46].
En effet, c’est le projet d’expansion vers le Sud (en japonais nanshin) qui joue alors le premier rôle dans la décision d’intervenir en Indochine. Soutenu par la plus grande partie de la marine, ce projet contredit l’option de sa rivale terrestre, l’expansion vers le Nord (hokushin) – la Mandchourie et la Sibérie. Il est pourtant réactivé. Il faut en effet trouver des ressources pour pallier les conséquences du durcissement américain et l’impossibilité de réaliser l’expansion vers le Nord face à la puissance croissante de l’URSS [47]. La montée du protectionnisme économique des puissances occidentales dans leurs colonies au cours des années 1930 provoque l’échec d’une expansion commerciale du Japon en Asie du Sud-Est. C’est alors la perspective d’une expansion militaire qui se dessine. La défaite de Nomonhan et l’alliance germano-soviétique détournent le Japon du Nord vers le Sud. La défaite française et l’éventualité d’une invasion des îles britanniques rendent alors cette expansion méridionale possible. Jusque lors favorable à une expansion septentrionale, l’armée de terre se convertit donc à l’expansion vers le Sud. En signant l’armistice, la France, croit-on, ne pourra plus compter sur le soutien britannique. Un consensus se dégage peu à peu au sein des sphères dirigeantes japonaises – l’empereur inclus – en faveur de l’occupation de l’Indochine et de son utilisation afin de renforcer la machine de guerre du pays [48]. La dernière pomme de discorde touche à l’utilisation de la force : aux intrépides, qui ne croient pas à une réaction des Anglo-Saxons, s’opposent les prudents, qui la redoutent.
 
â—¦ Les dissensions au sein des sphères dirigeantes japonaises
 
 
L’instauration progressive d’un consensus concernant l’expansion vers le Sud ne se fait pas sans heurts opposant principalement l’armée de terre et la marine. La rivalité entre les deux armes remonte à 1872, moment où le ministère des forces armées, Heibushô, fut démembré, entraînant la fondation des ministères de l’Armée et de la Marine. Les rapports entre ces deux armes restent, jusqu’à la deuxième guerre mondiale, conflictuels mais stables. En effet, à une armée toute puissante qui accapare la majorité des crédits et pèse sur la conduite de la politique étrangère en poussant à l’expansion vers le Nord s’oppose une marine qui ne peut guère que s’attacher à la défense de ses intérêts [49].
À mesure que les victoires allemandes se succèdent, l’armée de terre japonaise souhaite de plus en plus une alliance avec le Troisième Reich [50]. Tel n’est pas le cas de la marine qui refuse une alliance risquant de l’entraîner dans un conflit prématuré avec les États-Unis. En son sein, une faction qui désire une alliance lâche, en arrière-plan avec l’Allemagne, s’oppose à une autre qui désire le maintien d’une liberté d’action totale pour le Japon. Cette opposition ne relève pas de la doctrine mais renvoie avant tout à des choix stratégiques. Toutes les composantes de la marine, en revanche, s’unissent pour souhaiter qu’une guerre longue en Europe affaiblisse le Royaume-Uni et la France. Elles craignent également qu’une victoire de l’Allemagne provoque une intervention américaine afin de protéger les possessions occidentales. Par-dessus tout, c’est la perspective d’une action des États-Unis en direction des Indes orientales néerlandaises – jugées vitales en raison de leur richesse en pétrole et de leur position stratégique – qui lui est insupportable [51].
La victoire allemande contre les Pays-Bas et la France, ainsi que la perspective d’une prochaine chute de l’Angleterre apportent de l’eau au moulin de l’armée de terre – qui pense pouvoir profiter du vide laissé en Asie –, alors que la marine redoute toujours plus une réaction hostile des Américains. La reconversion de l’armée de terre à la stratégie traditionnellement défendue par la marine, l’expansion vers le Sud, n’apaise pas tout à fait la rivalité entre les deux armes. Car si l’armée de terre considère l’occupation des possessions françaises et néerlandaises comme une simple promenade militaire, la marine estime qu’un conflit contre les États-Unis deviendra alors inévitable [52].
Cependant, au moment de l’armistice franco-allemand, le clivage armée/marine commence à s’estomper. En effet, c’est la crainte d’une intervention américaine qui détourne la marine de se prononcer en faveur d’une intervention rapide contre les colonies françaises et néerlandaises. Or, cette crainte est due essentiellement à la faiblesse de l’aviation japonaise. Yamamoto Isoroku, le créateur de l’arme aéronavale au Japon pense que, au stade où celle-ci en est en 1939, le Japon n’a aucune chance de remporter la victoire. Mais la marine commence, au cours de l’année 1940, à prendre confiance dans sa capacité à contrôler les marines britannique et américaine en raison des progrès rapides accomplis par sa force aérienne [53]. En outre, l’attaché naval allemand à Tokyo, le contre-amiral Paul Wenneker, déclare à des responsables du haut commandement de la marine japonaise que le risque d’une intervention de la part des États-Unis en direction de l’Asie du Sud-Est est réduit vu l’impréparation de leur marine [54]. Ainsi, la marine, rassurée, s’accoutume donc à l’idée d’une intervention militaire rapide en direction du Sud au moment où le Japon se prépare à se jeter sur l’Indochine. La conversion de l’armée à la stratégie d’expansion méridionale équilibre peu à peu les rapports de force entre les deux armes et apaise leur rivalité. De fait, l’armée de terre, structure jusque lors orientée vers la préparation d’une guerre contre l’Union Soviétique, dépend alors de sa rivale pour de nombreuses questions relatives à la nouvelle stratégie [55].
Soulignons également que les innombrables conflits qui éclatent au sein des sphères dirigeantes japonaises, l’armée comprise, ne se réduisent pas à un conflit armée de terre – marine. La vision simpliste d’une armée de terre va-t-en-guerre face à une marine plus modérée est une séquelle du procès de Tokyo [56]. Elle n’est pourtant acceptable que dans ses très grandes lignes. En effet, la lecture attentive des sources montre que les oppositions sont transversales, et que les partisans de la manière forte comme les adeptes de la prudence se retrouvent à tous les niveaux. Où se situent dès lors les lignes de fracture opposant faucons et colombes au sein des autorités japonaises ?
Ceux qui ont conservé, souvent jusqu’à ce jour, l’image de bellicistes lors de la période ici étudiée se trouvent au sein de deux structures distinctes : l’état-major de l’armée de terre, à Tokyo, et les armées japonaises qui évoluent dans le Sud de la Chine, non loin du Tonkin. Ces dernières sont au nombre de deux : l’armée de Chine du Sud, basée à Canton, et la 22e armée, à Nanning. Nous venons de voir qu’elles avaient joué un certain rôle dans les prémisses de l’intervention japonaise en Indochine du Nord [57]. Bien que nominalement placées sous l’autorité de l’état-major du corps expéditionnaire de Chine, ces armées jouissent d’une autonomie importante [58]. Leur objectif consiste à occuper l’Indochine afin de l’utiliser dans le cadre de leur stratégie contre la Chine [59], et notamment, comme l’écrit le chef d’état-major de la 22e armée, Wakamatsu Tadakazu, de lancer une offensive contre Kunming, capitale du Yunnan et point d’arrivée de la route d’Indochine [60].
Satô Kenryô, vice-chef d’état-major de l’armée de Chine du Sud, est à la tête de ces activistes [61]. Le 21 juin, il rend visite à l’état-major de l’armée où il expose ses vues. Il insiste sur la nécessité d’effectuer l’opération de Kunming et, à cette fin, d’obtenir des bases dans le Nord de l’Indochine ainsi que cinq divisions supplémentaires [62]. La marine soupçonne lesdits activistes de projeter, en occupant le Nord de l’Indochine, de jeter les bases de la future expansion vers le Sud-Est asiatique et le Pacifique, et à cette fin, d’entraîner les autorités centrales de l’armée de terre sur ce chemin [63]. Mais la marine ignore ce qui se trame chez sa rivale, et il est bien difficile de déterminer qui, des armées locales ou des autorités militaires centrales, a entraîné l’autre en raison du caractère en grande partie informel de leurs relations.
On peut néanmoins supposer que se forme un axe que constituent d’une part ces armées locales, de l’autre de la première section de l’état-major de l’armée de terre, la section des opérations. Cette dernière, décideuse en matière stratégique, joue un rôle éminent dans les événements qui marquent l’Indochine en juin 1940. Selon les propos du colonel Arao Okikatsu, responsable des opérations contre la Chine de la section des opérations de l’état-major de l’armée, son service section aurait souhaité occuper l’Indochine française dès la fin de l’année 1939 [64]. Alors que la situation ne s’est pas encore décantée en Europe, la 1ère section de l’état-major de l’armée se prépare et encourage les forces japonaises de Chine du Sud à se tenir prêtes à saisir toute occasion favorable.
La fermeture de la frontière par Catroux, obtenue sous la pression diplomatique, ne la satisfait pas entièrement puisqu’elle continue de prôner l’occupation de la colonie, par la force si nécessaire [65]. Elle va jusqu’à manœuvrer de façon quasi clandestine lorsqu’elle craint de ne pas être approuvée par les autres organes décisionnels militaires et civils. Ainsi, c’est son chef, Tominaga Kyôji, qui, le 10 juin, aurait dépêché le lieutenant-colonel Takatsuki afin de communiquer les vues de son service à la 22e armée. Il ne s’agit pas d’une directive du Grand État-Major (Daihon.ei), mais seulement de l’avis du chef de la 1ère section de l’état-major de l’armée que formule Takatsuki dans une « communication aux officiers d’état-major » (bakuryô renraku), communication qui n’est d’ailleurs pas passée par le commandement général du corps expéditionnaire de Chine [66]. La collusion entre les forces locales et le service de Tominaga est évidente lorsque l’on sait que cette communication officieuse suffit à faire envoyer des forces par la 22e armée aux abords de la frontière indochinoise. Tominaga désire d’ailleurs retirer le commandement des armées de Chine méridionale au corps expéditionnaire pour le donner au Grand État-Major – c’est-à-dire à lui-même [67].
En effet, il a besoin d’un moyen de pression direct sur l’Indochine afin d’accélérer le mouvement à un moment où une grande partie de l’état-major de l’armée, le commandement du corps expéditionnaire de Chine, la marine et le ministère des Affaires étrangères, refusent une politique de force. Comme le montrent les souvenirs de Nemoto Hiroshi, ancien chef de l’armée de Chine du Sud, les forces de Chine méridionale deviennent ses alliées objectives en juin 1940, même s’il semble que leur objectif soit distinct du sien [68]. Cela est dû à l’originalité de la position du Tonkin : situé à la frontière chinoise et point de départ de la principale route de ravitaillement chinoise, il intéresse ceux qui désirent faire plier Chiang, c’est-à-dire les armées de Chine du Sud ; se prolongeant, par le reste de l’Union indochinoise, en direction du Sud, il pourrait devenir le point de départ idéal d’une action contre les Philippines ou la Malaisie, but visé par la section des opérations. En juin 1940, il tend à devenir le centre de gravité de la politique étrangère japonaise, celui qui fait des armées de Chine du Sud et des « faucons » de Tokyo des alliés car il semble constituer à la fois la porte de sortie du conflit chinois et le point de départ d’une nouvelle aventure, celle de l’expansion vers les régions méridionales.
Même après la formation de la mission de surveillance qui doit se rendre en Indochine, la section des opérations cherche à provoquer l’entrée des troupes japonaises au Tonkin en prétextant la présence à la frontière d’un détachement de la 5e division qui serait en mauvaise posture et dont l’évacuation par l’Indochine serait nécessaire. Nommé à la tête de la délégation de l’armée au sein de la mission d’observation, le colonel Ko.ike Ryôji contacte, le 23 juin, son ancien camarade de promotion, Okada Jûichi, chef du bureau des opérations de la 1ère section de l’état-major de l’armée. Ce dernier déclare que le travail principal de Ko.ike consiste à obtenir le passage des troupes japonaises par le territoire indochinois, que la date limite est fixée au 29 juin, et que l’on n’hésitera pas à utiliser la force si nécessaire [69].
Existerait cependant au sein de l’armée de terre, un parti modéré principalement constitué de la 2e section de l’état-major et du ministère. Au sein de ce dernier, c’est la question de l’usage de la force à l’encontre de l’Indochine française qui constitue la ligne de fracture entre les deux tendances. Le 18 juin, une réunion conclut au non usage de la force, mais les débats ont été des plus vifs [70]. La position majoritaire au sein du ministère consisterait, semble-t-il, à tirer progressivement les marrons du feu sans se brûler les doigts [71]. Ne sachant quelle position adopter, le ministère semble en fait chercher à gagner du temps. Ce jour-là, c’est l’usage sans condition de la force qui semble avoir été rejeté, et non son recours en cas d’échec des négociations.
Au sein de l’état-major, la 2e division – qui s’occupe essentiellement des activités de renseignement – joue un grand rôle dans la question indochinoise par l’intermédiaire de son chef, Tsuchihashi Takeyasu. Celui-ci intervient dans la question de la route d’Indochine, ainsi que dans la décision d’envoyer une mission d’observation en Indochine. Dans ses mémoires, il affirme que, partisan de la négociation, il aurait cherché à respecter l’accord oral conclu avec l’attaché militaire français selon lequel ne serait envoyé en Indochine qu’un nombre restreint d’observateurs [72]. Ce type d’écrit, ceci dit, offre surtout une légitimation a posteriori de la part d’un des plus hauts responsables de l’armée. Dans un rapport envoyé le 30 juin à ses supérieurs, Yanagisawa, chef de la délégation de la marine au sein de la mission Nishihara, nous révèle un Tsuchihashi moins doux, pratiquant tour à tour la menace et la persuasion pour convaincre l’attaché militaire français de fermer la frontière sino-indochinoise [73]. En fait, l’opposition entre Tsuchihashi et Tominaga relève plus d’une question de moyens que de fins. Au lieu d’utiliser directement la force, Tsuchihashi utilise les moyens dont il dispose, et qui se révèlent, semble-t-il, extrêmement efficaces : un contact direct avec l’attaché militaire Thiébaud lui permet ainsi d’exercer une pression quasi-invisible sur le général Catroux.
La marine a, jusqu’à présent, conservé l’image d’une institution à la fois modérée et rationnelle. Partagée entre les partisans de l’alliance avec l’Allemagne et ceux de l’indépendance décisionnelle du Japon, elle s’oppose, dans l’ensemble, à toute action violente intempestive contre l’Indochine française. Elle craint en effet de voir les États-Unis prendre des mesures de rétorsion contre le Japon. Le 29 juin, le vice-chef d’état-major, Kondô, précise à l’attaché naval allemand Paul Wenneker qu’il craint la détérioration des relations nippo-américaines au cas où son pays occuperait l’Indochine [74]. La marine envoie, le 25 juin, un dragueur de mines à Haiphong, en théorie pour envoyer sept observateurs en Indochine avant l’arrivée de la mission Nishihara [75]. Or, l’historien Mori Shigeki nous apprend que le but réel est de tester les réactions anglo-saxonnes à un éventuel coup de force en Indochine. De fait, Kojima Hideo, chef du 7e bureau de la 3e section du haut commandement de la marine, déclare à Wenecker, le 25 juin, avoir ainsi agi pour tester les réactions britanniques et américaines [76].
Bien que la marine laisse à l’armée l’essentiel de la charge du problème indochinois – alors qu’elle prend en main celui des Indes orientales néerlandaises –, elle envoie malgré tout une délégation en Indochine. Les directives que, le 24 juin, reçoit le chef de cette délégation, Yanagisawa, de son vice-chef d’état-major, nous donnent la substance des objectifs poursuivis par la marine, puisqu’il s’agit ici d’instructions particulières de la marine à son représentant, et non des instructions générales rédigées en commun par les chefs d’état-major des deux armes [77]. L’ambition de la marine consiste bel et bien à attirer l’Indochine dans l’empire japonais. Sa méthode est nettement plus subtile que celle de sa rivale : elle cherche notamment à favoriser les sentiments nippophiles au sein de l’ensemble de la population indochinoise – c’est-à-dire parmi les communautés autochtones, française et chinoise. Si sa crainte d’un conflit anticipé avec les puissances anglo-saxonnes l’amène à rejeter l’usage de la force, le fait qu’elle prévoit un conflit long contre les États-Unis l’incite à exploiter les territoires que le Japon occupera afin de pallier les déficiences de l’économie japonaise, en matières premières notamment. À cette fin, il lui paraît nécessaire d’obtenir la collaboration, tant politique qu’économique, des autorités coloniales [78].
Quelle est la position des diplomates, réputés modérés ? Comme l’écrit Yoshizawa Minami, ces derniers vont être en grande partie écartés, en 1940, du problème indochinois [79]. En effet, l’aspect stratégique va l’emporter sur le côté politique de l’affaire, la question touchant à la guerre avec la Chine, au projet militaire d’expansion vers le Sud ainsi qu’au problème de l’acquisition de matières premières stratégiques. En outre, l’ascendant de l’armée sur les problèmes de politique étrangère s’accentue. Il n’est donc guère surprenant que nous n’ayons guère pu trouver de document exprimant clairement la position des Affaires étrangères à cette date.
En revanche, nous avons trouvé quelques pièces concernant les vues de l’empereur sur la question. Celui-ci, nous l’avons dit, interroge, le 20 juin, les dirigeants de l’armée sur la nécessité d’envoyer ou non des troupes dans les colonies françaises et néerlandaises, mais il ne prend pas alors position [80]. En fait, si l’empereur déteste l’idée d’une expansion du Japon à des fins purement égoïstes, il se montre malgré tout favorable à l’expansion de son pays à la condition que celle-ci s’appuie sur des principes moraux comme le suggère le journal de Kido [81] : « Au cours de l’audience d’aujourd’hui, alors que nous abordions la question de l’Indochine française, sa majesté a déclaré qu’elle ne désirait pas que notre pays adopte une attitude comparable à celles de Frédéric le grand ou de Napoléon – pour tout dire, une attitude machiavélique –, mais qu’elle aimerait au contraire que nous n’oubliions pas l’esprit juste de la maxime qui constitue la voie que nous suivons depuis le temps des dieux : “Les huit coins du monde sous un même toit [82].” »
Comme l’écrit l’historien Yamada Akira, l’empereur pense que l’une des tâches du souverain consiste, si l’occasion s’en présente, à agrandir le territoire de son pays. C’est la raison pour laquelle il révère son grand-père, l’empereur Meiji – le Japon ayant alors acquis sous son règne Taïwan et la Corée. Bien qu’il possède alors un buste de Napoléon – qu’il avait acheté lui-même lors de son voyage en Europe –, il semble qu’il s’oppose à l’idée de réaliser des conquêtes par la seule puissance militaire. Lors de l’incident de Mandchourie [83] et pour la guerre avec la Chine, il s’était au départ opposé à l’usage de la force pour ensuite reconnaître les extensions territoriales et louer ceux qui avaient agi de leur propre chef. Plus que l’usage de la force en tant que tel, c’est d’y avoir recours de façon désordonnée et impulsive qui le dérange. Il privilégie en effet les préparations minutieuses, ce qui semble avoir eu une influence sur l’accélération de l’établissement de plans d’opérations rigoureux par les militaires dans les années précédant immédiatement la guerre [84]. Dans l’affaire indochinoise, il ne prend donc pas position contre l’idée d’utiliser la force. Mais il réagira vigoureusement contre les responsables des incidents créés à la frontière sino-indochinoise en septembre 1940, ces derniers ayant agi de façon impulsive, sans ordre de Tokyo, alors qu’un accord venait d’être conclu avec la France [85].
 
â—¦ La politique étrangère japonaise, un essai d’explication
 
 
Quoique cette opposition soit réelle et acerbe, deux points importants méritent d’être soulignés. Le conflit entre faucons et colombes, tout d’abord, ne se situe guère qu’au niveau du choix des moyens de l’occupation de l’Indochine, la nécessité d’occuper la colonie fixant un quasi-consensus parmi les dirigeants japonais dès juin 1940 [86]. C’est donc, deuxième point, l’usage de la force qui sépare les deux camps. Les faucons prônent la manière forte contre une France qui, selon eux, finira par céder à la menace. En leur sein, les membres des armées locales ne perçoivent guère l’opération que dans le cadre étroit de la guerre avec la Chine, et cette dernière a pu être menée depuis trois ans par le Japon sans conséquence majeure sur le plan international. Quant aux officiers de la 1ère section de l’état-major de l’armée, ils pensent que ni les Britanniques – menacés d’une invasion allemande – ni les Américains – pas encore prêts à entrer en guerre – n’interviendront pour aider une France défaite et défaitiste. Les colombes, en revanche, redoutent une réaction des États-Unis qui pourraient réagir afin de protéger leurs possessions et leur allié britannique. Ils préconisent donc une pression diplomatique et une occupation qui prendrait la forme d’un accord présentant toutes les apparences de la légalité entre le Japon et la France.
L’accent porté sur le conflit opposant extrémistes et modérés constitue la vision la plus répandue de l’histoire de la deuxième guerre mondiale, tant au Japon qu’aux États-Unis. Le procès de Tokyo avait d’ailleurs épargné la marine [87]. Cette « histoire officielle » distingue, à chaque étage du système politique nippon, un parti modéré et un parti extrémiste : les civils et les militaires, la marine et l’armée, le ministère de l’armée et l’état-major, ce dernier et les armées locales, et, au sein de l’état-major la 2e section et la 1ère. Elle se fonde sur une théorie des meneurs : en cherchant quels individus ou quels groupes ont joué le plus grand rôle dans le processus d’expansion, elle construit leurs opposants en résistants à l’extension de la guerre.
Comme l’écrit Yoshizawa Minami, certains ouvrages (ceux écrit par Hata Fumihiko [88] ou par le Département d’histoire de la guerre du Centre de recherche sur la défense de l’Agence de la défense (Bôeichô Bôei Kenshûjo Senshishitsu) [89]) visent à désigner des personnes et des groupes responsables de la guerre, afin de protéger l’honneur de l’exarmée impériale [90]. Un parfait exemple se situe page 154 de l’ouvrage de Hata. En effet, ce dernier fait de la 1ère division de l’état-major de l’armée un foyer de « têtes brûlées » désirant occuper l’Indochine afin de réaliser la première étape de l’expansion vers le Sud. En outre, il oppose un état-major belliqueux à un ministère modéré [91]. Il va même, afin d’innocenter le ministère, jusqu’à prétendre que celui-ci aurait refusé toute intervention armée, se contentant d’envoyer la mission Nishihara en Indochine pour faire cesser le transit. Cette thèse représente pourtant une contre-vérité, puisque cette mission fut constituée par l’état-major – état-major dont elle ne cessera de dépendre par la suite [92]. Une excellente illustration du topos de la conspiration visant à user de la force se trouve dans la compilation de documents commentés par le Bureau d’histoire militaire de l’Agence de la défense. Alors que l’armée et la marine n’auraient encore établi aucune ligne directrice de la politique à mener à l’encontre de l’Indochine, le service de Tominaga et les armées locales auraient pris des mesures visant à utiliser la force contre la colonie française, ce qui constituerait une raison essentielle du caractère troublé de l’occupation du Tonkin en septembre 1940. Ainsi, ceux-ci constituent de parfaits boucs émissaires [93].
Si l’opposition entre ceux que nous pourrions baptiser les « intrépides » et les « prudents », constitue l’une des causes du caractère chaotique de l’intrusion du Japon en Indochine, celle-ci n’explique en rien la manière dont le Japon a marché vers la guerre de juin 1940 à décembre 1941. En effet, se lançant toujours plus en avant, Tokyo occupe le Nord de la colonie française, arbitre – en majesté – le conflit franco-thaïlandais, s’empare progressivement du contrôle de l’économie indochinoise, et s’engage finalement dans la lutte contre les puissances anglo-saxonnes. Pourtant, le caractère minoritaire de l’alliance entre une seule section de l’état-major de l’armée de terre et deux armées locales n’aurait pas pu, semble-t-il, assurer un tel triomphe aux extrémistes face au clan des modérés constitué de la plus grande partie du même état-major, du ministère de l’Armée, de la marine au grand complet, de la diplomatie et de l’empereur. Comment expliquer alors cette course en avant de la politique étrangère japonaise ? Pour répondre à cette question, il nous faut à présent tenter de démonter les mécanismes de la prise de décision chez les dirigeants japonais.
La théorie des meneurs [94] tend à simplifier l’interprétation du conflit entre les avocats de la force et ceux des négociations en en faisant un affrontement entre deux politiques déterminées : extension ou non extension de la guerre. Or, cette opposition n’est pas constante, et l’opposition à l’extension de la guerre marque plutôt la recherche d’un autre type d’extension [95]. Yoshizawa Minami attire pourtant l’attention sur le principal défaut de cette thèse : elle omet de considérer les conflits décisionnels comme un processus dynamique [96]. Il ne s’agit pas, en effet, de l’opposition statique de deux positions bien établies, mais d’un processus dynamique marqué par des relations de rivalité entre les différents groupes au cours duquel chacun essaie de prendre la tête du mouvement d’expansion. Les partisans de la théorie des meneurs, à notre sens, ne prennent donc pas suffisamment en compte les facteurs structurels [97].
Rappelons en effet que la prise de décision au Japon obéit à certaines modalités. Tout d’abord, l’imprécision de la définition des concepts qu’expriment mots et expressions-clés utilisés par les dirigeants pour énoncer leur politique constitue, d’une part, une conséquence et une cause des oppositions entre décideurs. Elle joue, d’autre part, un rôle d’amortisseur permettant des changements de politique progressifs, ainsi que l’établissement de compromis selon des formes floues [98]. De même, les dirigeants japonais, malgré leurs conflits, restent unis quant au principe fondamental de la politique à mener : l’expansion. La cause de ces conflits est à chercher dans la contradiction qui existe entre les deux caractéristiques de l’impérialisme japonais : sa volonté de bâtir une puissance militaire autosuffisante, et sa dépendance économique vis-à-vis des États-Unis et du Royaume-Uni. Naissent de cette contradiction deux politiques étrangères antagonistes : l’une vise à établir une doctrine Monroe asiatique tendant à exclure ces deux puissances d’Asie ; l’autre oblige à coopérer avec ces dernières dans le cadre créé par la Conférence de Washington [99].
La façon dont les décisions sont prises au sein du groupe qui décide de la guerre constitue également un point extrêmement important. En effet, les diverses positions sont présentées parallèlement (ryôron heiritsu), et la politique adoptée accorde une importance égale aux différents points de vue (ryôron heiki). Il n’y a pas de débat logique permettant un échange d’arguments, et ainsi la constitution d’un véritable consensus. Aucune décision ferme n’est prise en faveur de l’une ou l’autre des idées avancées, ce qui permet de résoudre les conflits. Ce type de décision patchwork constituée de positions contradictoires rend les politiques adoptées particulièrement imprécises. Une phrase d’Ishiwara Kanji, prononcée après qu’il a quitté sa position à l’état-major de l’armée, exprime bien cet état de fait : « Dans notre armée et notre marine, nous avons des plans d’opération, mais pas réellement de plan de guerre [100]. » Conséquence fâcheuse de ce type de décision qui met en avant deux points de vue en leur donnant une importance égale, chacune d’entre elles peut générer au moins deux types d’action différents. En outre, les conflits qui déchirent les différentes sections au sein du groupe qui prépare puis mène la guerre créent un mouvement d’oscillation en spirale de plus en plus violent allant de la confrontation au compromis, ce qui a pour résultat d’exacerber les frictions et de renforcer le mouvement vers la guerre [101]. L’on assiste ainsi à un processus de radicalisation permanente, le seul moyen dont dispose un groupe d’imposer ses vues consistant à lancer des propositions plus radicales que celles de ses rivaux.
Dresser un aperçu du fonctionnement du système impérial d’avant 1945 s’impose pour étudier le processus de décision chez les dirigeants japonais car l’empereur constitue alors la pierre d’achoppement de l’édifice politique. Dans un monde si profondément marqué par les luttes entre cliques et où ni le service de l’État, ni la souveraineté populaire, ni la morale religieuse ne tiennent une grande place, le rôle de l’empereur est central, comme le rappelle avec pertinence le politologue japonais Maruyama Masao [102] : « Ce qui déterminait la morale quotidienne de la classe dirigeante n’était, ni une conscience abstraite de la légalité, ni un sens intime de ce qu’était un crime, ni le concept de service public : c’était le sentiment de proximité entretenu vis-à-vis de l’entité concrète et sensible qu’était l’empereur. Il allait alors de soi que ces personnes identifieraient leurs propres intérêts à ceux de l’empereur, et assimileraient automatiquement leurs adversaires à des usurpateurs des prérogatives impériales. »
Chaque groupe essaie d’établir un lien vertical direct avec l’empereur, ce qui lui permet alors d’agir de façon indépendante. Quant au souverain, il doit affronter une contradiction particulière au système impérial entre le caractère ultime de son pouvoir et la pluralité des forces politiques qui en sont issues. Deux méthodes sont employées pour la résoudre : la première consiste à insister sur ce caractère ultime et unique du pouvoir impérial, tandis que la seconde vise à respecter le pluralisme [103]. La seconde méthode nécessite un processus de décision accordant un poids équivalent aux diverses positions. La première est à chercher dans le texte et l’application de la constitution de Meiji. En effet, celle-ci accorde à l’empereur un pouvoir extrêmement étendu, qui en fait, selon l’historien Ienaga Saburô, un monarque autocratique et absolu n’ayant pas la possibilité d’agir en souverain constitutionnel [104].
Il existe toutefois une limite constitutionnelle à l’exercice, par l’empereur, de ses prérogatives : la nécessité de consulter les ministres d’État. Celle-ci est cependant toute relative puisque ces derniers devant assumer la totalité des responsabilités découlant de l’exécution des décisions impériales, l’empereur se trouve placé en dehors des sphères de responsabilités légale et politique. Une prérogative demeure pourtant inconditionnelle : celle du commandement suprême des armées, car elle ne nécessite pas l’avis des ministres d’État. Surtout, les chefs d’état-major des deux armes ont le droit de s’adresser directement à l’empereur concernant ces affaires en vertu de ce que l’on appelle « l’indépendance du commandement suprême » (tôsuiken no dokuritsu) [105]. Cette indépendance des militaires vis-à-vis du gouvernement, ainsi que l’extension de son domaine d’application à l’approche de la guerre créent une division nette entre le gouvernement et l’armée [106].
Ainsi, trois pouvoirs à peu près indépendants rivalisent entre eux, sans qu’aucun ne puisse tout à fait prendre un ascendant décisif [107]. Seul l’empereur peut résoudre ces conflits en se présentant en arbitre. Avec la marche vers la guerre, ces conflits deviennent chroniques, ce qui l’oblige à jouer de plus en plus le rôle du souverain absolu. Afin de déterminer les choix politiques importants, il réunit tout simplement membres du gouvernement et de l’état-major impérial, car il s’agit de la façon la plus rapide de parvenir à un consensus. Néanmoins, afin de conserver son côté sacré et inviolable, il doit continuer d’être perçu comme une entité transcendantale, au-dessus des factions. Cette donnée semble contredire l’extension de son pouvoir, mais il use de sa position transcendantale comme une forme de déguisement qui lui permet d’exercer, dans les faits, son rôle d’unificateur [108]. Ce qui explique le renforcement de l’aspect cérémoniel du règne de Hirohito [109]. Quant à la pression qui résulte des conflits intenses qui déchirent les factions, deux valves semblent avoir permis de la laisser s’échapper : la répression au Japon des mouvements d’opposition à la guerre et à la classe dirigeante, et la marche à la guerre [110].
Mettant en rapport la question de la prise de décision au Japon et le problème de l’Indochine française, Yoshizawa Minami écrit [111] : « Concrètement, si l’on considère les différentes circonstances qui entourèrent l’occupation par l’armée japonaise du Nord (1940) et du Sud de l’Indochine française, il apparaît en définitive que l’opposition entre la faction prônant l’usage de la force, qui prit l’initiative de l’occupation, et celle favorable aux négociations, autrement dit à une occupation pacifique, ou encore le conflit opposant la faction favorable à l’expansion vers le Sud à celle militant pour une entrée en guerre contre l’Union Soviétique, c’est-à-dire la faction soutenant l’idée d’une expansion vers le Nord, constituent une lutte, à la fois souterraine et déclarée, entre les “blaireaux d’un même terrier” ; ainsi, il nous est impossible de considérer qu’elles aient pu avoir une action permettant de juguler l’extension ou la continuation de la guerre. »
La faction favorable à la tenue de négociations avec le gouvernement général d’Indochine ne chercherait donc pas à enrayer la marche à la guerre, mais constituerait au contraire un participant actif à ce processus.
Les divisions, ainsi que la façon dont elles se résolvent, sont clairement visibles dès la formation de la mission Nishihara. Le fait que la marine obtienne l’autonomie d’action vis-à-vis du chef de la mission – lui-même membre de l’armée – reflète ce sectionnalisme. L’armée de terre se signale par le jeu particulier qu’elle cherche à mener. Ayant obtenu une information selon laquelle cette dernière préparerait des instructions secrètes pour son représentant, le chef du haut commandement de la marine déclare au chef du « bureau du Sud » de la 2e section de l’état-major de l’armée de terre, le lieutenant-colonel Murakami Kimisuke, venu afin d’établir un accord sur la question des directives et des ordres à envoyer en Indochine française [112] : « Il faut que nous donnions des instructions claires concernant les questions qui devront servir de modèles à notre action lorsqu’elle dépassera le cadre des activités d’observation, par exemple à propos de ce que nous ferons de l’Indochine française dans l’avenir. »
Bien que chacun des deux commandements mène un jeu particulier, il existe donc bel et bien un désir d’aboutir à une certaine synthèse – au vrai indispensable à toute politique. Ainsi, le jour suivant, Murakami apporte au haut commandement de la marine le projet d’instructions du vice-chef de l’état-major de l’armée de terre pour lequel il demande l’accord de la marine. Il déclare alors [113] : « En fait, ce plan est à la fois plus vaste et plus important que les instructions du chef d’état-major de l’armée. »
L’état-major de l’armée joue franc-jeu, et expose à l’état-major de la marine son désir d’obtenir le passage des troupes japonaises par le Tonkin, ainsi que l’usage d’aérodromes en territoire indochinois. Mais si le haut commandement de la marine acquiesce, tel n’est pas le cas du ministre, Yoshida Zengo, qui s’oppose à ce que cela figure dans les instructions à envoyer au représentant de la marine au sein de la mission Nishihara, Yanagisawa, la décision n’ayant pas été prise au niveau national [114].
Les directives du vice-chef de l’état-major de l’armée à Nishihara et celles de son homologue du haut commandement de la marine à Yanagisawa restent tout à fait différentes. En effet, les premières mettent l’accent sur des points stratégiques tels que le passage des troupes par l’Indochine ou l’utilisation d’aérodromes [115], alors que les secondes mettent en avant un projet plus vaste qui n’est rien d’autre que l’absorption de la colonie française [116] : « Collaborant avec l’armée, et ayant pour objectif de contribuer à hâter la résolution de l’Incident de Chine et à construire un nouvel ordre en Asie orientale, vous devrez agir dans les domaines politique et économique afin d’attirer totalement l’Indochine française dans le camp de l’Empire, ainsi que faire le nécessaire dans le Guanxi et le Yunnan. »
Soulignons toutefois que les directives des deux commandements, malgré leurs différences, ne se contredisent en rien, les différences caractérisant les perspectives plus que les objectifs. Si les instructions de la marine, à la différence de celles de l’armée de terre, restent prudentes, cherchant à éviter toute solution de force dans l’immédiat, elles ne font pas mystère d’un désir profond de s’emparer de la colonie française. En fait, en s’additionnant, ces instructions risquent de mettre de l’huile sur le feu, les dispositions belliqueuses de l’armée de terre renforçant les ambitions expansionnistes de la marine et vice-versa.
La mission d’observation elle-même constitue, dès sa formation, une sorte de microcosme des luttes de factions parmi les dirigeants japonais. Son caractère composite [117] – elle est composée de représentants des deux états-majors, de la diplomatie, et des armées de Chine du Sud – marque la volonté des autorités de synthétiser les différents points de vue. Mais il ne va servir en fait qu’à exacerber la désunion. Les instructions conjointes adressées par l’armée et la marine à Nishihara constituent un parfait exemple de ce problème : au lieu de stipuler une action unique, elles énoncent les points de vue respectifs des deux armes [118]. Étant donné que les représentants des Affaires étrangères sont placés sous l’autorité des militaires [119], le conflit militaires/diplomates ne va pas prendre l’ampleur qu’il a à Tokyo. Par contre, celui qui oppose l’armée à la marine va se reproduire à peu près à l’identique. En outre, l’inclusion de représentants des armées de Chine du Sud dans la mission accentue les divisions. Se joue alors un « jeu à trois » entre l’état-major de l’armée, les armées locales et la marine [120].
Moment-clé donc, où l’histoire s’emballe et se resserre, l’intrusion du Japon en Indochine française permet de saisir, sur le temps court, la nature du processus de décision au Japon en matière de politique étrangère et de stratégie. Le Japon est, depuis la fin des années 1920, une sorte de bateau ivre, presque ingouvernable, en proie aux assassinats, aux coups de force, et aux rivalités des différentes autorités, un pays en voie de fascisation sous fond de crise sociale et politique. Il n’y a alors rien de plus difficile pour les décideurs que d’adopter une politique claire et de l’appliquer avec efficacité et constance. Se débattant dans un environnement international toujours plus dangereux et instable, le Japon ne sait quel parti prendre dans la crise qui annonce l’embrasement de la seconde guerre mondiale. Mais l’effondrement de la France en Europe lui fait entrevoir la possibilité de réaliser la première étape de l’expansion vers le Sud sans prendre de grand risque. Il doit toutefois agir rapidement afin de profiter de la situation d’isolement de l’Indochine et du trouble des Anglo-Saxons. Et ce Japon ingouvernable y parvient en moins d’un mois. Cette période très courte, qui constitue alors une exception, permet d’analyser clairement les différentes composantes du processus décisionnel au Japon, un peu comme s’il s’agissait d’une expérience in vitro.
Ce processus de décision comporte deux caractéristiques fondamentales. Premièrement, il n’y pas d’opposition entre un camp belliciste et un autre pacifiste. Briser le statu quo né de la conférence de Washington au moyen d’une expansion territoriale fait l’objet d’un quasi-consensus au sein des sphères dirigeantes à l’approche du second conflit mondial. Seuls la direction et les moyens font l’objet d’un débat. Tous les conflits, souvent aigus, chez les dirigeants se rapportent à ces deux derniers points, et tout refus d’une forme d’expansion signifie la recherche d’une autre forme d’expansion. Mettre en échec ses rivaux ne peut se faire qu’en dépassant leur position, ce qui aboutit à un processus de radicalisation permanente qui va accélérer la marche à la guerre. Ce scénario se vérifie dans sa variante indochinoise : l’intrusion dans la colonie fixe un consensus mais la méthode – utiliser la force ou non – fait l’objet d’un débat, débat qui débouche sur l’accélération de l’absorption de la colonie française entre juin 1940 et décembre 1941.
Deuxièmement, le Japon ne possédant alors ni fonctionnement étatique bien ancré, ni religion transcendante, ni tradition fondée sur la souveraineté populaire, le seul principe légitimant chez les dirigeants du Japon de cette période réside dans la personne de l’empereur. C’est la proximité vis-à-vis de sa personne qui permet de faire triompher ses vues sur celles de rivaux plus éloignés du souverain. Dans ce contexte, l’accès direct à l’empereur dont bénéficient les dirigeants militaires leur offre un ascendant sur leurs compétiteurs civils. De nombreux chercheurs pensent aujourd’hui que Hirohito est alors un souverain actif, animé par l’ambition de redonner à sa famille l’ascendant qu’elle avait perdu sous le règne de son père [121]. L’accès direct des militaires à sa personne, le côté inconditionnel de son pouvoir de commandement (le tôsuiken), et la nécessité qu’ont les dirigeants des forces armées de s’appuyer sur lui pour faire triompher leurs vues lui permettent de renforcer son ascendant sur le pays par l’intermédiaire de ces derniers. Mais comme, selon la tradition, il ne peut faire valoir son point de vue de façon trop ouverte, il doit exercer son influence de façon souterraine. Il réussit toutefois à renforcer son pouvoir en tant qu’arbitre du jeu politique et réussit ainsi, au prix de l’accélération de la course à la guerre, à stabiliser le fonctionnement étatique de son pays. À cette fin, il utilise deux moyens : le renforcement de son prestige par le biais de l’appareil cérémonial, et la réunion d’instances gouvernementales officieuses, regroupant un petit nombre de décideurs militaires et civils [122].
Comme on peut le voir dans le cas de l’Indochine en juin 1940, les rivalités entre les différentes instances de décision mènent à édifier des compromis bancals où chacun fait valoir ses vues. Au lieu de calmer la situation, ces compromis ne sont adoptés qu’au prix de la reconnaissance des visées agressives des différents protagonistes, ce qui constitue, à chaque fois, le point de départ d’un nouvel élan vers l’expansionnisme. Dans le cas de l’Indochine, les revendications qui exigent, entre autres, la fermeture de la frontière sino-indochinoise, le stationnement de troupes au Tonkin, l’utilisation d’aérodromes, le ravitaillement et le passage par l’Indochine de troupes japonaises qui évoluent en Chine du Sud…seront toutes adoptées par le Japon et la France devra y consentir. L’on peut ainsi dire que la politique étrangère du Japon de la période qui précède la guerre du Pacifique est une politique qui ne connaît pas de marche arrière. L’analyse du processus décisionnel dans l’affaire indochinoise permet ainsi de comprendre pourquoi le Japon sera incapable, dans la seconde moitié de l’année 1941, de freiner sa marche vers une guerre perdue d’avance contre les États-Unis, ni de l’arrêter lorsque son issue deviendra désespérée.
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NOTES
 
[1] Prenant place durant le règne de l’empereur Taishô, cette période fut nommée « Démocratie de Taishô » (Taishô Demokurashii). Dans cet article les mots japonais ont été transcrits suivant le système Hepburn modifié. Les voyelles longues sont marquées par un accent circonflexe. Pour les noms propres japonais et chinois, suivant l’usage de ces deux pays, le patronyme précède le prénom.
[2] On peut citer, entre autres, l’assassinat en Mandchourie du seigneur de la guerre Chang Tso-lin par l’armée japonaise (1928), la conquête de la même région sur une initiative des forces japonaises locales (1931), l’assassinat du Premier ministre Inukai Tsuyoshi (1932), la tentative de putsch effectuée à Tokyo par de jeunes officiers (1936), les heurts entre les forces japonaises et chinoises qui mènent peu à peu à une véritable guerre entre la Chine et le Japon (1937).
[3] Nom que l’on donne souvent aujourd’hui à la période de guerre presque ininterrompue que connut le Japon de 1931 à 1945. En japonais, jû-go nen sensô.
[4] En témoigne le coups de force mené par les forces japonaises locales contre les troupes françaises à Langson le 23 septembre, malgré la conclusion à Tokyo d’un accord entre l’ambassadeur de France, Charles Arsène-Henry, et le ministre japonais des Affaires étrangères, Matsuoka Yôsuke, accord général suivi d’une convention militaire locale signée à Hanoï le 22 septembre.
[5] Cet article tire l’essentiel de sa substance de notre mémoire de DEA (cf. Franck Michelin, Le Japon à la croisée des chemins. L’intrusion en Indochine française, 1er-29 juin 1940, mémoire de DEA d’histoire du Japon contemporain, sous la direction de Pierre-François Souyri, INALCO, décembre 2000).
[6] Pour plus de détails, cf. notre article : « La rencontre de deux destins. L’expansion vers le sud du Japon et l’Indochine française au mois de juin 1940 », in EBISU/Études japonaises (revue de la Maison franco-japonaise), n° 30, septembre 2003, p. 5-31.
[7] Dans les archives françaises, cette ville apparaît sous le nom de Yunnanfu, ce qui signifie « chef-lieu du Yunnan ».
[8] Franck Michelin, La France face au Japon en Asie du sud-est 7 juillet 1937 - 22 juin 1940, mémoire de maîtrise d’histoire des relations internationales du monde contemporain, sous la direction de Robert Frank, université Paris 1-Panthéon-Sorbonne, septembre 1996, chap. 9.
[9] Outre la défection allemande, le Japon doit affronter l’intransigeance croissante des États-Unis qui désirent dissuader le Japon de s’en prendre aux possessions britanniques en Extrême-Orient. Le 26 juillet, ceux-ci dénoncent le traité de commerce nippo-américain, première étape vers l’application de sanctions économiques contre le Japon.
[10] Cf. Franck Michelin, mémoire de maîtrise, mémoire cité, chap. 11.
[11] Hata Fumihiko, « Futsuin shinchû to gun no nanshin seisaku » (L’occupation de l’Indochine française et la politique d’expansion vers le Sud de l’armée), in Nihon kokusai seiji gakkai taiheiyô-sensô gen.in kenkyûbu (Société d’étude de la politique internationale du Japon, groupe de recherches sur les causes de la guerre du Pacifique), Taiheiyô-sensô he no michi (Vers la guerre du Pacifique), tome 6 : « Nanpô shinshutsu » (L’avancée vers le Sud), Tokyo, Asahi Shinbunsha, 1963, p. 160.
[12] Voie ferrée construite et exploitée par les Français entre l’Indochine et Kunming, constituant la principale artère reliant alors la Chine au monde extérieur.
[13] Document du Bureau d’histoire militaire, Centre de recherches sur la défense, Agence de la Défense (Bôeichô Bôei-Kenshûjo Senshishitsu), Daihon.ei rikugunbu (Grand État-Major, section de l’armée de terre), tome 2, Tokyo, Asagumo Shinbunsha, 1975, p. 44.
[14] Ibid.
[15] En effet, la documentation est lacunaire, et ce pour deux raisons : le quasi vide juridique concernant l’ouverture des archives au public, et la destruction de la plus grande partie de ces archives par le Japon avant l’arrivée des troupes d’occupation alliées à la fin du mois d’août 1945.
[16] Document intitulé « Manière de résoudre l’Incident en nous servant de la France » (Futsukoku wo ridô suru jihen shori yôryô), in Tsunoda Jun (dir.), « Nicchû-sensô (III) » (La guerre sino-japonaise, tome 3), in Gendaishi shiryô (Documents d’histoire contemporaine), tome 10, Tokyo, Misuzu Shobô, 1964, p. 365.
[17] Selon celles-ci, la route d’Indochine aurait tenu alors la première place devant celle de Birmanie. Mais l’évaluation d’un trafic de contrebande est toujours difficile à faire. De plus, « gonfler » ces chiffres a pu servir à justifier une intervention contre l’Indochine. Enfin, ils ont légitimé la position de ceux qui réclamaient une action musclée contre la colonie. Pour les évaluations chiffrées de l’armée de terre japonaise, cf. Daihon.ei rikugunbu, op. cit., p. 44 ; pour celles de la marine, cf. Yoshizawa Minami, Sensô kadai no Kôzu, Nihon-gun no « Futsuin shinchû » (Un aspect de l’extension de la guerre, l’occupation de l’Indochine française par l’armée japonaise), Tokyo, Aoki Shoten, 1986, p. 26.
[18] Hata Fumihiko, « Futsuin… », op. cit., p. 160. Section la plus puissante de l’état-major de l’armée de terre, la section des opérations est alors la plus encline à Tokyo à intervenir contre l’Indochine.
[19] Daihon.ei rikugunbu, op. cit., p. 45 ; Nakamura Akihito, Futsuin shinchû no shinsô (La vérité sur l’occupation de l’Indochine française), Bôei kenshûjo senshishitsu, Kaigun (marine), Daiichi bakuryô kanbu (1re section de l’état-major des forces d’autodéfense), Futsuin shinchû 1 (L’occupation de l’Indochine française), 1940, p. 49.
[20] Bôeichô Bôei-Kenshûjo Senshishitsu, Daihon.ei rikugunbu, Daitôa-sensô kaisen keii, op. cit., t. 1, p. 56.
[21] Kido Kôichi, Kido Kôichi nikki (Journal de Kido Kôichi), Tokyo, Tokyo Daigaku Shuppankai, 1966, p. 794.
[22] Bureau d’histoire militaire, Centre de recherches sur la défense, Agence de la Défense, Daihon.ei rikugunbu, Daitôa-sensô kaisen keii, (Grand État-Major, section de l’armée de terre, historique de la guerre de la grande Asie orientale), t. 2, Tokyo, Asagumo Shinbunsha, 1975, p. 55.
[23] Bibliothèque du Centre de recherches sur la défense (Bôei Kenkyûjo Toshokan Shozô), Daihon.ei rikugunbu sensô shidôhan, Kimitsu sensô nisshi (Groupe de direction de la guerre de la section de l’armée de terre du Grand État-Major, Journal confidentiel de la guerre), Tokyo, Kinseisha, 1998, p. 794.
[24] Hata nikki, Daihon.ei rikugunbu, Daitôa-sensô kaisen keii, op. cit., p. 58. Il faut toutefois remarquer qu’il est alors de coutume que l’empereur ne manifeste pas clairement son opinion en public.
[25] Ibid., p. 58.
[26] Nakamura Akihito, op. cit., p. 49.
[27] Daihon.ei kaigunbu, Daitôa-sensô kaisen keii, op. cit., p. 26 ; Nihon gaikôshi, op. cit., t. 22, p. 82.
[28] Ibid., p. 83-84.
[29] Jean-Baptiste Duroselle, L’abîme, 1939-1944. Politique étrangère de la France, Paris, Le Seuil, 1982, p. 320.
[30] Philippe Devillers, Histoire du Viêt-Nam de 1940 à 1952, Paris, Le Seuil, 1952, p. 75.
[31] Ibid., p. 81 ; Tsuchihashi Takeyasu, Gunpuku seikatsu yonjû-nen no omoide (Souvenirs de quarante années passées sous l’uniforme), Tokyo, Keisô Shobô, 1983, p. 354-355 ; Daihon.ei rikugunbu, Daitôa-sensô kaisen keii, op. cit., p. 64.
[32] Daihon.ei rikugunbu, Daitôa-sensô kaisen keii, op. cit., p. 63-65 ; Daihon.ei rikugunbu, op. cit., p. 76.
[33] Daihon.ei rikugunbu, Daitôa-sensô kaisen keii, op. cit., p. 70.
[34] Cf. Franck Michelin, Ebisu, op. cit.
[35] Prouver le lien entre l’Allemagne et le Japon dans l’intrusion japonaise en Indochine sera d’ailleurs un des objectifs de la France au procès de Tokyo.
[36] Le pacte de non-agression germano-soviétique avait été négocié et signé par l’Allemagne sans même que l’allié japonais n’ait été prévenu. Le Japon avait essayé de se rapprocher de nouveau de son allié allemand à la nouvelle de ses victoires en Europe, mais nous avons vu précédemment que la demande de coopération adressée à celui-ci dans le cadre de l’affaire indochinoise avait été ignorée (cf. supra, p. 78). L’année suivante, l’offensive allemande contre l’URSS aura elle aussi été préparée et exécutée sans que le Japon en soit averti.
[37] Daihon.ei rikugunbu, op cit., p. 44 ; Daihon.ei rikugunbu, Daitôa-sensô kaisen keii, op. cit., p. 52, 67. L’idée de l’opération sera, semble-t-il, définitivement rejetée le 10 juillet en raison de la préparation d’opération en direction du Sud.
[38] Michael A. Barnhart, Japan prepares for total war. The search for economic security, 1919-41, Ithaca, Cornell University Press, 1987, p. 153.
[39] Yoshizawa Minami, Sensô kakudai no Kôzu, Nihon-gun no « Futsuin shinchû », Tokyo, Aoki Shoten, 1986, p. 23.
[40] Tabuchi Yukichika, « Daitôa kyôeiken to Indoshina, shokuryô kakutoku no tame no senryaku », in Tônan-Ajia, rekishi to bunka, n° 10, 1981, p. 49.
[41] Michael A. Barnhart, Japan prepares…, op. cit., p. 144-146.
[42] Gendaishi shiryô, op. cit, t. 43, « Kokka sôdôin », p. 172.
[43] « Rapport sur la situation générale des ressources minérales de l’Indochine française et des Indes orientales néerlandaises » (Futsuryô Indo narabini Ranryô Indo no kôsan shigengaikyô hôkoku), document du Bureau de Recherches sur l’Histoire de la Guerre de l’Agence de la Défense (Bôei kenshûjo senshishitsu), section « Marine » (Kaigun), L’avancée en Indochine, 1 (Futsuin shinchû 1), mai 1940 – juin 1941, « Documents en rapport avec l’avancée en Indochine » (« Futsuin shinchû kankei kiroku »).
[44] Tabuchi Yukichika, « Daitôa… », op. cit., p. 43-48 ; Michael A. Barnhart, Japan prepares…, op. cit., p. 143.
[45] Le blocus appliqué par les Britanniques en constitue la cause principale.
[46] Yukichika Tabuchi, « Daitôa… », op. cit., p. 45-50.
[47] La supériorité militaire soviétique est consacrée lors de deux affrontements non déclarés : à Changkufeng en 1938, à la frontière coréenne, et à Nomonhan, en 1939, à la frontière entre la Mongolie et la Mandchourie.
[48] Daihon.ei rikugunbu, Daitôa-sensô kaisen keii, op. cit., p. 58.
[49] Mori Shigeki, « Sûjiku-gaikô oyobi nanshin-seisaku to kaigun, 1939-1940 » (La diplomatie de l’Axe, l’expansion vers le Sud et la marine, 1939-1940), in Rekishigaku Kenkyû (Recherches historiques), n° 727, septembre 1999, p. 2.
[50] Hata Fumihiko, « Futsuin… », op. cit., p. 154.
[51] Mori Shigeki, « Sûjiku-gaikô… », op. cit., p. 4-9.
[52] Michel Vié, Le Japon et le monde au xx e siècle, Paris, Masson, 1995, p. 9.