2004
Vingtième siècle
Dossier : Crises et conscience de crise
Français et immigrés à l’épreuve de la crise (1973-1995)
Yvan Gastaut
[*]
Le choc pétrolier de 1973-1974, tournant dans l’histoire économique et sociale de la France, marque le début d’une nouvelle période dans la gestion des étrangers en France depuis la fin de la seconde guerre mondiale : durcissement de la politique d’immigration, fermeture des frontières, politique du retour. Cette réaction de repli, classique si l’on en croit les travaux historiques sur les périodes plus anciennes, s’accompagne d’un sentiment de crise qui surprend l’opinion française. Loin de n’être qu’une main-d’œuvre ponctuelle, les travailleurs immigrés sont enracinés dans la société française : ce constat provoque un ensemble de réactions qui, une fois passés les effets directs du choc pétrolier sur la vie économique et sociale jusqu’en 1983-1984, met en jeu l’identité française.
The oil shock of 1973-74, a turning point in French economic and social history, marked the beginning of a new period in the management of foreigners in France since the end of the Second World War : toughening of immigration policy, closing of frontiers, policy of sending back. This withdrawal reaction, classic if one is to believe the historical work on past periods, was accompanied with a feeling of crisis that surprised French public opinion. Far from being only a stop gap-work force, the foreign workers are rooted in French society : This observation led to reactions that, once passed the direct effects of the oil shock on the economic and social life up until 1983-1984, called into question French identity.
Revenant sur les politiques restrictives envers l’immigration, Yvan Gastaut retrace l’histoire d’une peur française, toujours actuelle, qui ne saurait cependant être réduite à un effet de la crise économique.
Les effets des dépressions économiques sur les comportements racistes ont fait l’objet d’importants travaux chez les historiens, notamment pour la période des années 1930
[1]. La crise de 1973-1974 n’a pas dérogé à cette mécanique, suscitant un rejet des travailleurs immigrés fondé sur des arguments classiques. Pourtant, contrairement à certaines convictions, la crise n’a pas constitué un point de départ, mais plutôt un révélateur d’une xénophobie déjà largement répandue dans l’opinion française. Elle a fourni des arguments, mis en lumière des modes d’expressions préexistants tout en développant un rejet spécifique, « le racisme de crise ».
Manifesté jusqu’alors sous des formes embryonnaires, violentes et peu assumées
[2], le racisme a trouvé avec la crise une certaine légitimité, justifiée par les « temps difficiles ». Le sentiment anti-arabe, notamment, particulièrement virulent dans l’Hexagone depuis la fin de la guerre d’Algérie et les conflits du Proche-Orient, s’exprimait désormais de façon différente et renouvelée.
Pourtant depuis le « choc pétrolier » de 1973, la conviction d’un racisme né des seuls maux de l’économie a gagné l’opinion publique : si la France rejette les étrangers, c’est à cause de la crise qui en a découlé. Cette illusion a provoqué la prise de conscience d’une France qui serait devenue soudainement raciste, alimentant ainsi le sentiment de crise. En 1974, alors que le gouvernement du nouveau président de la République Valéry Giscard d’Estaing décidait la fermeture des frontières aux étrangers, le succès du film d’Yves Boisset Dupont Lajoie confirmait cette tendance : la France se fermait et devenait raciste.
Ce sentiment constituait le ferment d’une crise de l’identité nationale à venir dont les manifestations ne seront visibles qu’une décennie plus tard, entre 1983 et 1985, mêlant aux problèmes économiques et sociaux des inquiétudes sur l’avenir du pays. Dans le contexte d’une crise aux contours flous, de moins en moins économique et de plus en plus morale, la question de l’immigration est apparue omniprésente au cours de ces années tournantes : montée du Front national, « fin du mouvement ouvrier », émergence des « secondes générations issues de l’immigration », « problème des banlieues » et de l’insécurité.
Il semble donc nécessaire de mener une réflexion à deux niveaux, d’une part, la crise et ses effets réels sur les populations immigrées, d’autre part, le sentiment de racisme lié au sentiment de crise qui relève d’une étude des systèmes de représentation.
Sous le septennat de Valéry Giscard d’Estaing, l’image des travailleurs immigrés s’est effectivement dépréciée. Entre la violence raciste du début des années 1970, dont l’année 1973 représente le point culminant avec une flambée de racisme à Marseille
[3], et l’irruption de la question de l’immigration installée durablement dans l’espace public à partir du milieu des années 1980, la crise économique a modelé des comportements nouveaux à l’égard des étrangers, autour de la problématique du rejet. Fière d’une identité nationale fondée sur les idéaux de tolérance, l’opinion française se trouva confrontée à la gestion pragmatique des populations migrantes que les milieux économiques avaient attirées en France durant la période des Trente Glorieuses. La discrimination ne se justifiait-elle pas lorsque la prospérité économique du pays et de ses habitants semblait menacée ? La permanence de la crise amenait la révision de certains principes auxquels ils étaient attachés. La France, prenant des mesures d’exclusion à l’encontre de la population étrangère, perdait sa réputation de « terre des droits de l’Homme », de « terre d’asile »
[4]. Avec le retour des temps difficiles, l’immigration devenait « inutile », le travailleur étranger, désormais indésirable, pouvait rentrer chez lui. Les encouragements à l’immigration de la part du gouvernement et du patronat étaient dépassés
[5], la crise avait modifié la vision économiste des flux de population : quatre millions d’immigrés devenaient « quatre millions d’intrus
[6] ».
â—¦ Une politique restrictive de l’immigration
Le septennat de Valéry Giscard d’Estaing, entre 1974 et 1981, marqua une étape nouvelle dans la politique d’immigration en lançant des procédures importantes de limitation de la main-d’œuvre étrangère. Certes, la crise économique n’était pas l’élément déclencheur puisque, dès 1971, la circulaire Fontanet avait envisagé des mesures restrictives qui provoquèrent les premières mobilisations de « sans papiers », deux ans avant le « choc pétrolier ». Mais l’annonce de la récession, coïncidant avec l’arrivée au pouvoir d’un nouveau président de la République, donna à ces orientations une tournure plus structurée et plus radicale.
Désireux d’agir vite, le gouvernement Chirac nomma, dès le 7 juin 1974, André Postel-Vinay, secrétaire d’État auprès du ministre du Travail, spécialement chargé des travailleurs immigrés. Ce nouveau poste au sein d’un dispositif gouvernemental sous la Cinquième République
[7] était chargé de coordonner les politiques publiques de l’immigration. Puis, tout aussi soudainement, une circulaire du 5 juillet 1974 ordonna la fermeture des frontières jusqu’à nouvel ordre : désormais l’Administration ne délivrait plus aucune autorisation de travail aux étrangers qui en faisaient la demande par voie légale
[8].
Cette décision, aggravée par une seconde circulaire du 19 juillet 1974 relative à l’arrêt de l’entrée des familles, allait marquer durablement l’opinion, devenant un repère décisif dans l’évolution restrictive de la politique d’immigration
[9]. Si la création d’un secrétariat d’État aux Travailleurs immigrés avait été présentée comme une mesure d’ouverture, l’arrêt brutal des entrées officielles en France contrariait cette vocation et créait une certaine confusion. Ne partageant pas ces décisions, André Postel-Vinay démissionna le 22 juillet.
Son remplaçant, Paul Dijoud, mieux averti de sa mission, annonça dès octobre 1974 les grandes lignes de la politique d’immigration à venir : contrôle accru à l’entrée du territoire, maintien du nombre de travailleurs étrangers en l’état, reprise raisonnable de l’entrée des travailleurs en cas de redémarrage économique, instauration d’une politique de retour volontaire, amélioration des conditions de travail pour les immigrés présents en France.
La double volonté restrictive qui consistait à arrêter toute nouvelle immigration par un contrôle rigoureux des entrées et des séjours mais aussi à encourager le retour des immigrés dans leur pays d’origine se traduisit par une politique de plus en plus sévère. Lionel Stoléru succédant à Paul Dijoud après les élections législatives de 1977 ne fit que confirmer le durcissement en cours de l’appareil administratif à l’encontre des immigrés. Soucieux de mener une « politique de la porte fermée », le nouveau secrétaire d’État annonça cette orientation motivée par la crise lors d’une conférence de presse :
« La France et les pays occidentaux ont, depuis la crise de 1973, changé d’époque. À la période de vingt ans de forte croissance, durant laquelle de nombreux travailleurs immigrés sont venus apporter leur contribution au progrès économique, succède une période de croissance modérée qui s’accompagnera, dans les dix à quinze prochaines années, d’une diminution des travailleurs immigrés en Europe. Le gouvernement français accompagne cette nécessaire évolution d’une politique d’aide au retour fondée sur le libre choix des travailleurs immigrés et le respect de l’égalité de leurs droits avec ceux des travailleurs français. En fermant les frontières à l’entrée de nouveaux travailleurs immigrés, il ne diminue en rien ses efforts, bien au contraire, pour améliorer l’insertion sociale de ceux qui demeurent et travaillent légalement en France. Ainsi se dessine une politique qui respecte à la fois les intérêts des Français et la dignité des travailleurs immigrés [10] ».
Dès lors, les pouvoirs publics concentrèrent leurs efforts sur le retour des immigrés dans leur pays. La France fut le seul pays européen à instituer une prime de 10 000 francs pour le retour au pays des étrangers inscrits à l’ANPE puis salariés depuis moins de cinq ans
[11]. Le principe du « million Stoleru » s’intensifia à partir de mars 1978 par de nouvelles mesures dont le but était de réduire le chiffre total de la population étrangère d’un million en cinq ans, soit de 25 %
[12]. Mais le résultat fut très décevant : entre 1977 et 1981, l’aide au retour n’avait été sollicitée que par environ 60 000 immigrés, en majorité des Portugais ou des Espagnols et seulement 4 % d’Algériens, cible principale des pouvoirs publics
[13].
Un autre volet de cette politique restrictive fut le projet de loi sur les conditions d’entrée et de séjour des étrangers en France, élaboré par le Premier ministre Raymond Barre et le ministre de l’Intérieur Christian Bonnet en 1979. Dans la continuité de la politique de restriction des flux, l’objectif était de réduire le nombre de travailleurs immigrés de 200 000 par an. Le vote de la loi suscita des réactions très vives dans l’opinion publique et son application resta limitée, la gauche remportant les élections présidentielles et législatives de 1981.
Si, avec l’arrivée de François Mitterrand au pouvoir, la situation sembla changer radicalement à travers une série de mesures particulièrement favorables aux travailleurs immigrés entre 1981 et 1982
[14], la crise persistante calma assez rapidement les ardeurs socialistes. La gauche, engagée dans « la rigueur » dès 1983, n’eut d’autre alternative que de mener une politique sensiblement identique à celle qui avait été menée sous le septennat Giscard d’Estaing.
L’année 1981 ne constitue donc qu’une fausse rupture dans la gestion de la crise en matière d’immigration. La politique du retour illustre bien cette situation : en septembre 1983 « l’allocation-réinsertion » pour les immigrés au chômage fut un échec patent
[15], de même qu’en 1989, l’idée d’une « pré-retraite » pour les immigrés, fixée à 45 ans et reversée sous forme mensualisée dans le pays d’origine n’eut guère plus de succès
[16]. La volonté d’inverser les flux migratoires se heurtait à la réalité : la tendance était à l’enracinement des populations étrangères et les mesures prises au nom de la crise ne pouvaient être appliquées.
Les vicissitudes de la gestion des flux de population n’ont pas cessé depuis cette période, ce qui prouve que le sentiment de crise n’a pas été dépassé. D’ailleurs, malgré quelques voix dissonantes au cours des années 1990, la décision de fermeture des frontières n’a jamais été ni démentie, ni abrogée.
â—¦ L’immigré, un bouc émissaire
À l’aune des liens établis entre chômage et immigration par les pouvoirs publics, les observateurs économiques et le discours populaire n’ont pas manqué de faire de l’immigré un responsable de la crise. Alors que le chômage frappait durement les Français, les travailleurs étrangers, bienvenus pendant les Trente Glorieuses, étaient invités à rentrer chez eux
[17]. Jadis considérés comme indispensables à l’économie, leur inutilité devenait une évidence.
Selon une rhétorique xénophobe classique, l’immigré était stigmatisé dans l’opinion publique, comme le déplorait un éditorial du
Monde en 1980 : « Si le siècle et le ciel vous semblent trop gris, si vous redoutez le chômage ou craignez l’infortune, si les progrès de la pollution vous inquiètent, si l’inflation vous appauvrit, si la France vous paraît parcimonieuse et craintive, ne cherchez pas le responsable de tous ces maux. Le gouvernement l’a trouvé […]. Le coupable c’est l’étranger
[18]. » Les Français avaient tellement identifié l’immigré à son rôle de travailleur qu’ils ne furent pas en mesure de concevoir qu’il pût être au chômage. Assimilé à une charge sociale superflue, voire soupçonné de profiter des prestations sociales, il volait « le pain des Français ».
Prétextant que la situation économique avait changé, le patronat, en tête, estimant dès 1974 que l’économie pouvait se passer des travailleurs immigrés, approuva sans nuance les mesures gouvernementales. Il ne fallait plus céder à la « solution de facilité » qui consistait à faire appel à la main d’œuvre étrangère
[19]. Le CNPF (Centre national du patronat français) voulait favoriser au maximum la substitution des travailleurs immigrés par des travailleurs français. L’une des solutions était de rendre « dignes » les travaux habituellement accomplis par les migrants. Se faisant l’écho des sentiments répandus en France, un article du
Monde précise ainsi :
« On dit que ceux-ci sont nécessaires pour ramasser nos poubelles parce que jamais des Français n’accepteront de le faire. Je propose d’aller voir qui ramasse les poubelles à Hambourg ou Munich ; je n’y ai vu que des Allemands. Mais le travail a été rendu propre : les éboueurs sont proprement habillés et les horaires sont réduits. On dit qu’on ne trouve plus de Français comme personnel de maison et qu’il faut utiliser des étrangers. Je réponds simplement qu’on trouvera ce personnel le jour où la condition “bonne à tout faire” sera transformée, où l’on admettra que les employés de maison soient des assistants de la maîtresse de maison [20]. »
Dans le même sens, les membres des gouvernements en place n’hésitaient pas à cautionner, voire à alimenter le sentiment populaire. Ainsi, en 1976, le Premier ministre Jacques Chirac déclara sur TF1 : « Un pays dans lequel il y a près d’un million de chômeurs, mais où il y a 2 millions d’immigrés, n’est pas un pays dans lequel le problème de l’emploi est insoluble
[21]. » Lionel Stoleru adopta une tournure identique en juillet 1977 au journal télévisé d’Antenne 2 : « Quand il y a en France un million de personnes au chômage et deux millions de travailleurs immigrés, cela dénote une situation anormale
[22] », de même que Raymond Barre en 1978
[23]. L’idée faisait également son chemin chez les experts ou dans la haute fonction publique. Alfred Sauvy, en 1979, estima devant la commission des Lois de l’Assemblée nationale que la moitié des travailleurs immigrés pouvait être remplacée par des Français
[24] tandis que Jean Mottin, ancien membre du Conseil d’État, estima quelques années plus tard que le chômage pouvait être résolu en se séparant d’un « nombre suffisant » d’immigrés et invita à « d’abord penser à la France » sans s’embarrasser de scrupules
[25]. Le même argument, exprimé de manière plus simpliste, se retrouvait sur les affiches d’un Front national encore marginal, placardées sur les murs des grandes villes en 1978 : « Un million de chômeurs c’est un million d’immigrés de trop. »
Mais les Français étaient-ils pour autant prêts à occuper la place des travailleurs immigrés ? Georgina Dufoix, secrétaire d’État aux Travailleurs immigrés du gouvernement Fabius, n’en doutait plus : « Les postes de travail les plus pénibles et les moins rémunérateurs sont aujourd’hui acceptés par les travailleurs français
[26]. » Remplacer un immigré par un Français nourrissait le principe encore peu développé de « préférence nationale » qui ne sera banalisé qu’au milieu des années 1980 par le Club de l’Horloge et le Front national. Avec la crise économique, l’image du travailleur immigré a connu des évolutions significatives : l’Arabe tout particulièrement, jusqu’alors considéré comme un « colonisé » docile, soigneusement tenu à l’écart de la société française, mais accepté au nom de sa force de travail, n’avait plus rien à faire en France. La charge financière qu’il représentait pour une société en proie à des temps difficiles, poussa l’opinion à le rejeter sans égards.
â—¦ La France, Terre de rejet ?
Composante de l’identité française, la tradition d’accueil a été battue en brèche par les effets de la crise. Les Français ont été appelés à réfléchir sur l’hospitalité et la relation à l’autre. Comment les concilier avec une politique de fermeture quand les temps deviennent difficiles ?
Dès 1974, mais surtout en 1979, lors du vote de la loi Barre-Bonnet et du second « choc pétrolier » qui installait dans la durée le sentiment de crise, l’opinion publique, traumatisée par l’aggravation de la situation de l’emploi exprima des signes d’exaspération vis-à-vis des immigrés.
La droite au pouvoir fut mise en cause par une gauche progressivement amenée à évoquer la question de l’immigration sur le mode accusatoire
[27]. L’enjeu du débat était le respect de la tradition française des droits de l’Homme
[28] que le gouvernement semblait remettre en cause à travers des renvois massifs et injustes. L’impulsion fut donnée par le Parti communiste, particulièrement virulent à l’égard du gouvernement, à l’image de Jean Colpin dans
L’Humanité : « Foulant au pied tous les sentiments humanitaires, le pouvoir et le patronat sont décidés à expulser hors de France, après les avoir exploités à ou-trance, des milliers de travailleurs qui ont participé à la construction des richesses de notre pays. C’est une atteinte au prestige de notre pays, à ses traditions démocratiques qui lui ont valu d’être une terre d’accueil et de liberté
[29]. » Le Parti socialiste, les principaux syndicats et surtout les tendances chrétiennes progressistes
[30] ainsi que les organisations antiracistes
[31] alimentèrent à leur tour le débat. Des mises en garde furent proférées, l’une le 25 juin 1979 par des enseignants et chercheurs
[32], l’autre le 30 par des médecins des hôpitaux
[33].
La comparaison avec le gouvernement de Vichy était l’argument favori des détracteurs des textes gouvernementaux, agitant le fantasme du retour à des pratiques autoritaires comme l’internement administratif ou le refoulement
[34]. Le 28 juin, une vive polémique à l’Assemblée opposa le président de la commission des Lois, Jean Foyer, au député communiste Porcu qui accusa la droite d’avoir exploité les immigrés « jusqu’à la corde » avant d’organiser des « rafles » comparables à celles menées à l’encontre des juifs pendant la guerre
[35].
La mobilisation d’une bonne partie de la gauche façonna l’image d’un immigré victime du système capitaliste qui considère les hommes comme des marchandises
[36]. Les entreprises et les pouvoirs publics ne paraissaient pas avoir d’autre but que de chasser les immigrés comme on jette l’écorce après avoir pressé l’orange. « On a pressé le citron, on peut jeter la peau… », la chanson de François Béranger diffusée sur les ondes en 1979, « Mamadou m’a dit » commençait par cette image : « […] Et puis un jour la crise nous envahit aussi / Qu’on les renvoie chez eux / Ils seront plus heureux / Qu’on leur donne un pourboire / Il faut être libéral / Et quant à ceux qui râlent / Un bon coup de pied au cul
[37]. » Trois images simples et fortes, caractéristiques du renvoi des étrangers circulaient dans l’espace public. La première était justement celle du « coup de pied au derrière » : une réflexion désabusée d’un travailleur marocain au quartier de la Goutte d’Or illustrait l’attitude des Français : « C’est fini, la France. On nous accueille à bras ouverts, venez, venez et maintenant… un coup de pied au cul
[38] ! » La valise, dont l’immigré était souvent affublé dans les caricatures, représentait par ailleurs une issue fatale : « Immigré fais ta valise ! », slogan souvent utilisé dans la presse à la fin des années 1970
[39], rappelait la pièce de Kateb Yacine, écrite en 1970, « Mohammed prends ta valise ». Enfin, la mer était pour les travailleurs venus d’Afrique du Nord le signal du retour au pays sans ménagement : les propos racistes n’hésitaient pas à emprunter des métaphores maritimes pour exprimer leur volonté de voir les immigrés quitter la France, présentant l’arrivée des étrangers comme une « vague déferlante ».
Malgré ces voix culpabilisantes, dans l’ensemble, l’opinion resta plutôt indifférente aux revendications désordonnées en faveur des migrants et Christian Bonnet surnommé « le père expulsion » lors du débat de 1979, s’estimait soutenu par une majorité de Français qui pensaient avant tout à leur quotidien, quitte à écorner quelque peu les droits de l’Homme
[40]. Face à la crise, la position la plus répandue était de se prononcer en faveur d’un strict contrôle des entrées d’étrangers, sans toutefois exiger le renvoi de ceux qui étaient déjà installés dans l’Hexagone. Verrouiller les frontières pour empêcher l’entrée d’immigrés en situation irrégulière devint le mot d’ordre général, confirmé, plus tard, par la loi Pasqua en 1986
[41].
La question des boat people, réfugiés d’Asie du Sud-Est arrivés en nombre en Europe et plus particulièrement en France à la fin des années 1970, en pleine crise économique vint compliquer la tâche des pouvoirs publics dans la gestion des étrangers.
â—¦ Immigrés et réfugiés, une nouvelle polémique
En juin 1979, au moment même où s’engageait le débat sur la loi Barre-Bonnet, le président de la République promit d’accueillir une partie des réfugiés vietnamiens, cambodgiens et laotiens fuyant les régimes communistes et rejetés par la Thaïlande et la Malaisie
[42]. Sur fond d’opposition idéologique, l’opinion se mobilisa en faveur de ces réfugiés
[43]. Certains observateurs espérèrent que l’intérêt des Français pour cette détresse lointaine rejaillirait sur les immigrés présents en France, comme le déclara
Le Monde : « On veut croire que les Français porteront le même intérêt aux travailleurs immigrés qui survivent près de Paris […]. Mais peut-être la misère trop proche est-elle invisible
[44] ? »
Une lettre adressée au président de la République par des intellectuels et hommes politiques parmi lesquels Raymond Aron, Jean-Paul Sartre, André Glucksmann, Gaston Defferre, Pierre Juquin, Daniel Cohn-Bendit, Mgr Etchegaray, fit allusion à l’accueil des réfugiés asiatiques, en insistant sur le fait que l’hospitalité ne pouvait se diviser. Si l’accueil des boat people était légitime, il fallait faire de même pour les travailleurs immigrés dont la situation était trop souvent ignorée :
« […] Si nous croyons devoir, Monsieur le Président, attirer votre haute attention sur ces faits contradictoires, les uns abondamment diffusés et les autres maintenus dans l’ombre, c’est parce que nous pensons, en accord avec d’éminentes autorités de notre pays, tant laïques que religieuses qu’il vous incombe d’empêcher que ne soit ternie l’image que la France entend donner d’elle-même. Les traditions que souligne la devise républicaine seraient bafouées si les brimades se poursuivaient contre les travailleurs immigrés et leurs familles au moment où les dispositions prises en faveur des réfugiés pourraient valoir à notre pays gratitude et prestige […] [45]. »
Valéry Giscard d’Estaing, ayant par ailleurs obtenu la médaille Nansen des réfugiés pour ses prises de positions en faveur des
boat people
[46], fut la cible des critiques et des sarcasmes de la gauche. Sa bienveillance à l’égard des uns contrastait avec la sévérité des projets de loi qu’il soutenait contre les autres
[47]. Tahar Ben Jelloun s’interrogea sur les « lois » de l’hospitalité : « Au moment où la France décide dans un grand élan de générosité d’accueillir 5 000 réfugiés asiatiques, les CRS et la gendarmerie mobile décidaient dans un grand élan de fermeté d’expulser des travailleurs immigrés […]
[48]. »
Pour l’opinion, pouvait-on envisager un traitement différencié entre « immigrés » du travail et « réfugiés » politiques. Au nom de la crise économique, exclure les premiers pour mieux accueillir les seconds aurait pu permettre aux Français de se donner bonne conscience. Mais il n’en fut rien : à partir des années 1980, le droit d’asile était à son tour remis en cause, la plupart des réfugiés étant considérés à tort ou à raison comme des immigrés camouflés. Il était ainsi bien difficile de distinguer un réfugié d’un immigré : ce nouveau motif de désarroi incita les Français à se recroqueviller davantage sur leur espace national renforçant un sentiment de culpabilité, ferment de crispation identitaire.
La France, qui ne pouvait plus assumer sa réputation de terre d’accueil face à l’exploitation des travailleurs immigrés, se reprochait de les avoir incités à venir en France pour ensuite les rejeter de la sorte. Si désormais les Français souhaitaient une gestion restrictive de l’immigration, limiter le regroupement familial, le droit d’asile et organiser le retour demeuraient difficile à admettre.
â—¦ Les limites de l’intolérance
Les Français ne s’étaient pas posé la question de l’opportunité pour les travailleurs immigrés en situation régulière de faire venir leur famille avant la crise. Les premières mesures de regroupement familial furent prises en 1974, atténuant les restrictions de la politique d’immigration. Le film de Yamina Benguigui,
Inch’allah dimanche, réalisé en 2002, a apporté un témoignage réaliste sur cette période. Depuis cette date, refuser ce droit n’a jamais fait l’unanimité dans l’opinion. En 1977 et en 1984, au moment où les pouvoirs publics envisagèrent de le limiter, des voix s’élevèrent pour défendre le droit inaliénable de vivre en famille
[49].
La limitation du droit d’asile fut plus tardivement évoquée dans l’opinion car l’État, par l’intermédiaire de l’Office français pour la protection des réfugiés et des apatrides (OFPRA), ne commença à médiatiser cette entreprise qu’à la fin des années 1980. Cependant depuis 1981, le taux de demandes acceptées était déjà en forte baisse, passant de 78 % en 1981 à 20 % en 1991
[50]. La restriction du droit d’asile confortait l’idée que la France perdait peu à peu sa vocation de terre d’accueil, force étant de constater la « générosité sélective
[51] » des Français, suspicieux quant à la bonne foi des réfugiés.
Le problème du retour suscita également des controverses, les Français prenant conscience de l’attachement des immigrés à leur vie en France. La révélation de cet enracinement a provoqué un choc, le retour étant considéré jusque-là comme l’aboutissement logique d’une immigration d’hommes seuls venus en France pour gagner de l’argent. La réalité étant tout autre, une série de désillusions gagna l’opinion et le débat sur le renvoi des migrants fut traumatisant. Obliger les immigrés à rentrer chez eux, même avec des égards, n’allait pas sans susciter un malaise. De nombreuses protestations humanistes se firent entendre
[52]. L’aide financière était vue comme moyen détourné de rejeter à peu de frais les travailleurs immigrés comme le laissait entendre le titre provocateur du film franco-algérien de Mouloud Zemmouri en 1981,
Prends 10 000 balles et casse-toi.
Par ailleurs, un autre courant d’opinion était opposé à l’aide au retour : les milieux hostiles aux immigrés, à droite et surtout à l’extrême droite, trouvaient cette indemnisation financière « scandaleuse » : s’il était clair que le renvoi des immigrés était une mesure à prendre de toute urgence, leur attribuer un million de francs pour partir apparaissait comme une charge « stupide » pour les Français
[53]. Le retour n’avait pas à être pris en charge par l’État français : « Non seulement ils viennent piquer notre boulot mais on les paie pour qu’ils partent
[54]. » Le Front national était partisan de l’idée d’un retour sans état d’âme et sans indemnités. En janvier 1984, au cours de l’émission de France-Inter « Face au public », Jean-Marie Le Pen insista sur l’inutilité de dédommager les immigrés : « Il serait scandaleux qu’au moment où des avatars économiques obligent à dégraisser une entreprise le fait d’être étranger constitue un avantage financier par rapport aux travailleurs français […]
[55]. »
Pourtant, au milieu des années 1980, l’opinion ne se faisait plus guère d’illusions sur le « mythe du retour ». François Autain secrétaire d’État aux Travailleurs immigrés du gouvernement Mauroy jugea « illusoire » de prétendre renvoyer chez eux des centaines de milliers de foyers dont beaucoup s’étaient constitués en France. Françoise Gaspard et Claude Servan-Schreiber annoncèrent en 1983 que les immigrés resteraient pour la plupart dans l’Hexagone : « Qu’on le veuille ou non et même s’ils en expriment souvent le désir le plus grand nombre des étrangers qui résident dans l’Hexagone ne retourneront pas dans leur pays. Ils font d’ores et déjà partie de la France : la fin des immigrés a commencé
[56]. » De même, en 1984,
Le Monde et
L’Express ne croyaient plus au retour : « Les faits sont brutaux, têtus : les immigrés ne veulent pas partir et ils ne partiront pas
[57]. »
Au milieu des années 1980, c’est l’échec manifeste de la politique du retour des immigrés de la première génération qui incita une opinion désorientée à se pencher sur la question de l’intégration sous l’impulsion des mouvements de jeunes issus de l’immigration.
â—¦ « L’immigration zéro », apogée du sentiment de crise
Les expulsions d’étrangers avaient été rares jusqu’au début des années 1970. Mais avec la crise économique et le durcissement des conditions d’entrée et de séjour, celles-ci ne concernaient plus seulement ceux qui attentaient à la sécurité publique en menant des activités politiques jugées subversives, elles touchaient aussi les clandestins.
À partir de 1974-1975, avec le soutien de l’opinion, la présence irrégulière d’un étranger dans l’Hexagone était considérée comme un délit. L’expulsion, sanctionnant les intrus, devint une pratique courante encouragée par les autorités, à l’image du Président Mitterrand déclarant laconiquement en Conseil des ministres le 31 août 1983 : « Il faut renvoyer les clandestins
[58]. »
Enquêtes, reportages, dossiers sur l’immigration clandestine faisaient le succès de la presse à partir de 1983
[59] à tel point qu’au milieu des années 1980, l’expulsion des étrangers prit une forme spectaculaire : le charter, avion spécialement affrété pour ramener un contingent d’immigrés expulsés comme l’illustra l’affaire des 101 Maliens en 1986
[60]. Le recours aux charters était apparu comme un moyen d’expulsion commode et conforme à la politique d’immigration en temps de crise.
L’arsenal de mesures répressives se donnait pour objectif d’atteindre « l’immigration zéro ». Vécu comme une réponse à la crise, le pari semblait pouvoir être atteint au cours des années 1980 : en 1984, Georgina Dufoix estimait impossible d’accueillir de nouveaux immigrants
[61] ; en 1989, le Premier ministre Michel Rocard estima que la France ne pouvait plus « accueillir toute la misère du monde » et confirma en Conseil des ministres que la France n’était plus une terre d’immigration
[62]. Valéry Giscard d’Estaing pour la droite, et Jean-Jack Queyranne pour la gauche parlèrent d’un « quota zéro » d’immigration en 1991 tandis que Charles Pasqua, ministre de l’Intérieur en juin 1993 s’exprimait dans des termes clairs : « La France ne veut plus être un pays d’immigration
[63] » annonçant l’option « immigration-zéro » lancée par le gouvernement Balladur. Cette « tentation de la forteresse » ne concernait pas seulement la France, mais l’ensemble des pays européens. L’intensification de la coopération européenne, marquée par les accords de Schengen signés en 1985 et confirmés par le traité de Maastricht en 1992, renforçait les certitudes des Français sur le nécessaire verrouillage des frontières
[64]. Si les deux tiers des Français approuvaient l’option « immigration-zéro », les protestations étaient inévitables : Simone Veil, ministre des Affaires sociales du gouvernement Balladur rappela la tradition d’accueil et d’ouverture du pays
[65] ; le président de l’Office des migrations internationales (OMI), Jean-Pierre Rémy, présenta sa démission après avoir pris connaissance des mesures prévues par Charles Pasqua
[66] et 15 000 personnes défilèrent le 19 juin 1993 entre les places de la Nation et de la Bastille pour protester contre les orientations gouvernementales à l’appel d’associations antiracistes.
Formulée à la fin des années 1980, l’idée d’« immigration-zéro » n’était qu’une version maquillée du principe énoncé en 1974 stipulant un contrôle strict des flux migratoires par l’imperméabilité des frontières. Mais, à peine lancée, cette notion trahissait son inefficacité. Les discours répétés sur l’arrêt de l’immigration depuis le « choc pétrolier » avaient peu à peu perdu de leur vigueur : l’opinion avait pris conscience que les flux de population n’étaient pas une vanne que l’on pouvait ouvrir ou fermer à volonté. Mieux, le rapport du Haut-Conseil à l’intégration de 1991 annonça que l’immigration n’avait jamais cessé
[67].
Tout État partisan du libre-échange ne pouvait se prononcer pour la fermeture des frontières sans céder à une contradiction : le principe de « parfaite mobilité des facteurs » devait privilégier la circulation des capitaux, des marchandises mais aussi des hommes
[68]. Les présupposés liés à la crise étaient dépassés : les intérêts économiques n’allaient pas dans le sens d’un refoulement des immigrés clandestins
[69]. De plus, il fallait se rendre à l’évidence, les frontières ne pourraient jamais être véritablement fermées et les populations venues du Tiers-monde continueraient inéluctablement à se présenter aux portes de l’Europe et de la France. Aucun pays n’était jamais parvenu à contrôler l’immigration et la fermeture des frontières n’était qu’un « effet de manche
[70] » qui ne faisait que maintenir la suspicion vis-à-vis des immigrés.
Les Français prenaient conscience que les mesures d’expulsion n’étaient pas la panacée. Plusieurs failles existaient dans le système répressif : manque de moyens, refus d’embarquer, réticences du personnel d’Air France, nouveau retour en France, renvoi impossible si absence de papiers
[71]. En 1988,
Paris-Match titrait « L’impossible chasse aux clandestins
[72] » et en 1991 Claude Allègre estima que la répression policière n’était qu’un leurre : « Pense-t-on sérieusement arrêter cette immigration par des moyens de police ? Pense-t-on que les reconduites à la frontière, aussi nécessaires soient-elles vont constituer le début d’une solution du problème général
[73] ? » S’en tenir à des attitudes défensives et construire un nouveau
limes entre Occident et Tiers-monde fut dénoncé comme une utopie dangereuse et une partie de l’opinion jugea nécessaire d’ouvrir à nouveau les frontières
[74].
Ainsi l’« immigration zéro » était le révélateur de l’incapacité à penser une gestion des flux cohérente et d’une inquiétude face à la présence incontournable des immigrés dans la société française.
â—¦ Crise et identité française
À partir de l’année 1984, la crise qui avait choqué les Français durant une décennie se diversifiait, délaissant la seule sphère économique pour toucher l’ensemble de la société comme le montrait l’émission télévisée à succès « Vive la crise » animée par Yves Montand et conçue par Jean-Claude Guillebaud sur Antenne 2.
La question de l’immigration participait de cette évolution à travers les conflits de l’automobile qui, entre 1982 et 1984, représentaient un tournant majeur
[75]. Ce mouvement social concernait encore la « première génération immigrée » luttant pour sa dignité, contre les programmes de licenciements consécutifs aux plans de restructuration dans l’industrie automobile qui employait une majorité de travailleurs maghrébins. Impasses, échec et désarroi, telle fut l’issue de ces luttes sociales ouvrières, impopulaires et mal perçues.
Mais cette génération était déjà supplantée par celle des « jeunes issus de l’immigration » qui connut un net succès médiatique à travers la « Marche des beurs » en 1983 puis le mouvement « Convergences 84 », une exposition leur étant même consacrée au centre culturel de Beaubourg à Paris, en 1984. La passation symbolique de pouvoir s’effectua lorsqu’en janvier une délégation de « marcheurs » vint rendre visite en signe de solidarité aux ouvriers immigrés en grève. « Blancs, Blacks, Beurs » revendiquaient une place à part entière dans une France qu’il n’était pas question pour eux de quitter malgré les difficultés économiques et la différence culturelle.
Cette rapide mutation de l’image de l’immigré faisait glisser le thème de l’immigration du monde du travail vers celui des relations interculturelles dans une France plurielle. La crise se déplaçait ainsi des seules questions économiques vers les questions culturelles posant le problème d’une identité française en péril. Qu’est-ce que la France ? Qui est Français ? Qui est citoyen en France ? Ces questions suscitaient un grave malaise qui s’exprimait à travers un vote extrémiste durable nourri par les sentiments négatifs des Français, leur inquiétude sur l’avenir, les discours sur l’insécurité, présents depuis le milieu des années 1970 dans les baromètres sur le moral de l’opinion.
Ainsi, la crise économique a modifié les comportements des Français à l’égard des étrangers. Une majorité a cédé à la tentation du bouc émissaire, trouvant dans le rejet un exutoire et transformant le racisme ordinaire en exclusion justifiable. À l’instar de la période de l’entre-deux-guerres et du gouvernement de Vichy, il apparaît qu’une crise économique se transforme souvent en crise identitaire correspondant toujours à une période de mutations en profondeur comme ce fut le cas pour la France à partir de 1974. Cependant, cette exclusion pour motifs économiques n’a pas eu la même intensité : les temps forts se situent en 1974-1975, 1979 ou 1983-1984. Ce « racisme de crise » a permis à d’autres formes du racisme français de s’exprimer : rejet ordinaire, idéologique ou post-colonial. Déclinant depuis le milieu des années 1980, rien n’indique toutefois sa disparition.
La gestion de l’immigration durant la décennie de crise 1974-1984 s’est quant à elle révélée paradoxale. La volonté de résoudre le problème d’une trop forte immigration par le rejet, voire l’exclusion, a en fait débouché sur la réalité de la présence d’une population étrangère en voie d’intégration. Dans cette France multiculturelle qui s’imposait, l’opinion publique, désorientée, s’engageait dans un débat virulent, aux conséquences encore actuelles, sur l’identité nationale et les principes républicains.
â–¡
[1]
Toute l’historiographie française sur l’immigration développe cette problématique. Cf. les travaux de Ralph Schor,
L’Opinion française et les étrangers, Paris, Publications de la Sorbonne, 1985, et les travaux de Pierre Milza, Émile Témime, Gérard Noiriel ou Jeanine Ponty.
[2]
Sur les violences subies par les travailleurs immigrés entre 1969 et 1973 cf. Yvan Gastaut,
L’Immigration et l’opinion en France sous la Ve République, Paris, Le Seuil, 2000. Voir également l’ouvrage de Fausto Giudice,
Arabicides,
une chronique française, Paris, La Découverte, 1992.
[3]
Yvan Gastaut, « Marseille, épicentre de la flambée raciste de 1973 »,
Migrance, 24, juin 2004, numéro consacré aux luttes des travailleurs immigrés dans les années 1970 en France.
[4]
Le Monde, 27-28 mai 1979.
[5]
L’Usine-nouvelle, 26 mars 1970.
[6]
Le Monde, 5 octobre 1977.
[7]
Il s’agissait en réalité d’une renaissance puisqu’en 1938 une expérience de secrétariat d’État à l’immigration avait déjà été mise à l’essai.
[8]
Malgré tout, des exceptions existaient, les ressortissants de la CEE n’étaient pas concernés par cette mesure ni les réfugiés politiques.
[9]
Patrick Weil,
La France et ses étrangers, l’aventure d’une politique d’immigration (1938-1991), Paris, Calmann-Levy, 1991.
[10]
Conférence de presse de Lionel Stoléru du 27 septembre 1977, publiée dans
Hommes et Migrations documents, 11 novembre 1977.
[11]
Cette mesure fut annoncée par le Premier ministre Raymond Barre devant l’Assemblée Nationale le 26 avril 1977.
[12]
Cf. « L’aide au retour des travailleurs étrangers »,
Économie et Statistiques, 113, juillet-août 1979.
[13]
Patrick Weil,
La France et ses étrangers,
op. cit., chapitre intitulé « La cible algérienne ».
[14]
Idem, chapitre 5.
[15]
Marie-Pierre Ferey, in
Actuel-développement, janvier-février 1986.
[16]
L’Expansion, 5 octobre 1989.
[17]
Propos de Gilles Verbunt in
Projet, décembre 1977.
[18]
Le Monde, 17 octobre 1980.
[19]
Demain l’Afrique, 30 juin 1979.
[20]
Le Monde, 5 septembre 1978.
[21]
TF1, émission
L’Événement, 19 février 1976.
[22]
L’Humanité, 4 juillet 1977.
[23]
La Croix, 17 novembre 1978.
[24]
Le Monde, 29 juin 1979.
[25]
Jean Mottin,
Les immigrés et l’emploi, Paris, Litec, 1986 et
Chômage et Immigration, Paris, Union nationale Inter-universitaire, 1990.
[26]
Actualité-migrations, 31, 12 juin 1984.
[27]
Libération, L’Humanité, 14 juin 1979.
[28]
La Croix, 16 octobre 1979.
[29]
L’Humanité, 16 juin 1979.
[30]
Cf.
Presse et Immigrés en France, juin-octobre 1979.
[31]
Une lettre qui n’hésitait pas à rappeler les devoirs de la France en matière d’hospitalité fut adressée au président Giscard d’Estaing par des intellectuels parmi lesquels les écrivains Tahar Ben Jelloun, Claire Etcherelli, Michel Leiris, Gisèle Halimi, Roland Barthes, Théodore Monod, cf.
Droit et Liberté, septembre 1979.
[32]
Libération, 25 juin 1979 ; les signataires de cet appel étaient les écrivains Vercors et Pierre Bernard, Jacques Berque, l’académicien Pierre Emmanuel, le Prix Nobel de médecine François Jacob, le conseiller d’État Stanislas Mangin, les professeurs Charles-André Julien et André Miquel, l’ethnologue Germaine Tillion, Théodore Monod de l’Institut, André Postel-Vinay ainsi qu’Yves Montand et Simone Signoret.
[33]
Le Monde, 30 juin 1979.
[34]
Le Monde, 16 juin 1979.
[35]
Le Monde, 30 juin 1979.
[36]
Sous la forme d’une métaphore, le film d’Alain Jessua
Traitement de choc, réalisé en 1972, invitait à une réflexion sur l’exploitation des pauvres par les riches, cf.
Cinémaction, été 1979.
[37]
Paroles et musique de François Béranger, 1979, productions musicales SIBECAR, Paris.
[38]
Propos recueilli dans
Le Matin, 31 mai 1979.
[39]
James Sarazin dans
Le Monde, 21 juillet 1974, « Il faut rentrer chez toi Ahmed » ;
L’Unité, 7 octobre 1977, « Moham-med prends ta valise » ;
France-Pays arabe, « La valise ? », novembre 1977 ;
Politique-Hebdo, 12 décembre 1977 ;
L’Humanité, 28 septembre 1977 ;
Le Nouvel Observateur, 13 avril 1981 ;
Le Monde, 30 janvier 1981, tribune libre de Guy Durand, politologue, « Mohammed, prends ta valise ».
[40]
Entretien à
La Croix, 7 novembre 1979.
[41]
Un article de
Libération traduisait l’état d’esprit de cette loi, « Verrouillage administratif aux frontières », 10 août 1987.
[42]
Cf. par exemple,
L’Express, 23 et 30 juin 1979.
[43]
77 % des Français estimaient que l’aide aux réfugiés asiatiques devait être un sujet important de préoccupation et 62 % des personnes interrogées étaient d’accord pour qu’un accueil soit organisé par les pays de la CEE (dans la proportion d’un réfugié pour 1 000 habitants). Extrait d’une enquête de l’institut Louis Harris effectuée entre le 18 et le 20 juillet 1979,
L’Express, 28 juillet 1979.
[44]
Le Monde, 29 juin 1979.
[45]
Droit et Liberté, septembre 1979.
[46]
La médaille Nansen était délivrée par un comité composé de représentants des gouvernements suisse, norvégien, d’un représentant du Conseil de l’Europe et du président de la Commission des réfugiés aux Nations Unies.
[47]
Les pouvoirs publics, face à la situation économique délicate, furent tentés de restreindre l’arrivée des réfugiés. Mais deux critères furent pris en compte pour lever les restrictions : le premier était lié au statut des deux catégories de personnes, le réfugié ayant dû s’exiler de son pays pour raisons politiques à caractère urgent, alors que l’immigré était encore considéré comme un travailleur. Le second était d’ordre numérique, l’importance des deux groupes n’était pas comparable : 150 000 réfugiés asiatiques et 4 millions d’immigrés avec leurs familles. Les réfugiés devaient exprimer le désir de vivre en France, avoir de la famille en France, parler français ou avoir « rendu des services » à la France pour être accepté, cf.
Libération, 4 janvier 1979.
[48]
Le Monde, 4 octobre 1979.
[49]
Le Monde, 12 octobre 1984.
[50]
Le Monde, 13 juin 1992.
[51]
La Vie, 20 février 1992.
[52]
Expression Français-immigrés, 3, juin-juillet 1977.
[53]
Minute, 4 mai 1977.
[54]
Propos recueillis dans le bulletin de la CIMADE de Lyon, juin-août 1977.
[55]
Le Monde, 11 janvier 1984.
[56]
Françoise Gaspard et Claude Servan-Schreiber,
La Fin des immigrés, Paris, Le Seuil, 1984.
[57]
L’Express, 18 mai 1984.
[58]
La Croix, 17-18 juillet, 18 août et 1
er septembre 1983.
[59]
Cf. l’enquête du
Figaro, 31 mars, 1
er et 2 avril 1983.
[60]
Le 18 octobre 1986, à la suite d’un contrôle de police en application de la nouvelle loi Pasqua, 101 Maliens en situation irrégulière furent renvoyés à Bamako par vol charter.
[61]
Entretien paru dans
Le Monde, 3 août 1984.
[62]
Le Quotidien de Paris, 7 décembre 1989.
[63]
Le Monde, le 2 juin 1993.
[64]
Le Monde, 11 février 1992 et
Libération, 7 septembre 1992.
[65]
Le Monde, 22 juin 1993.
[66]
Libération, 15 juin 1993.
[67]
Le Monde, 17 décembre 1992.
[68]
Jean-Claude Val « Chômage et immigration » in Dominique Sicot (dir.),
Dictionnaire des idées reçues en économie, Paris, Syros, 1994.
[69]
L’Express, 15 décembre 1989.
[70]
Globe-Hebdo, 9 juin 1993.
[71]
Le Quotidien de Paris, le 25 avril 1986.
[72]
Paris-Match, 7 novembre 1988
[73]
Le Monde, 19 juillet 1991.
[74]
Le Quotidien de Paris, 19 juin 1990.
[75]
Yvan Gastaut, « Les grèves de l’automobile (1982-84), un mouvement social marocain ? »,
Migrance, 23, décembre 2003 et, dans ce numéro de
Vingtième Siècle. Revue d’histoire (84, octobre-décembre 2004) l’article de Nicolas Hatzfeld et Jean-Louis Loubet « Les conflits Talbot, du printemps syndical au tournant de la rigueur (1982-1984) », p. 151-160.
[*]
Yvan Gastaut
est maître de conférences en histoire contemporaine à l’université de Nice, membre du laboratoire CMMC (Centre de la Méditerranée moderne et contemporaine). Il est l’auteur de L’immigration et l’opinion en France sous la V
e République
(Le Seuil, 2000).