2004
Vingtième siècle
Dossier : Crises et conscience de crise
Généalogie des rébellions urbaines en temps de crise (1971-1981)
Michelle Zancarini-Fournel
[*]
La généalogie des rébellions urbaines en temps de crise est retracée à travers divers types de documents (rapports, lettres et pétitions, articles de presse...) issus des archives municipales, départementales et nationales. Est soulignée la précocité (1971) de la violence des jeunes dans les grands ensembles des banlieues lyonnaises jusqu’à ce que ces rébellions urbaines soient constituées en événement par la médiatisation (1981). L’article montre la prégnance des traces de la guerre d’Algérie ravivées par la crise économique, sociale et urbaine et les dispositifs mis en œuvre par les diverses politiques municipales et nationales (rénovation de l’habitat, élimination de certaines barres et dispositif sécuritaire). Ces événements, au cours desquels se construisent de nouvelles relations de genre, pèsent sur les imaginaires sociaux et politiques contemporains.
The geneology of urban rebellions in periods of crisis is examined through various types of documents (reports, letters and petitions, newspaper articles, etc.) from municipal, departmental and national archives. The earliness (1971) of the violence of the young in the projects of the Lyon suburbs until these urban rebellions became an event by the media (1981) is particularly emphasized. The article shows the depth of the scars left by the Algerian war and revived by the economic, social and urban crisis and the solutions implemented by the various municipal and national pollicies (renovation of lodgings, elminiation of certain bars and safety measures). These events during which new gender relations were constructed weigh on contemporary social and political imaginations.
Si les émeutes urbaines des années 1990 ont connu une large couverture médiatique, celles des années 1970 sont encore méconnues. S’appuyant sur l’exemple des banlieues lyonnaises, l’auteur retrace la généalogie de ces phénomènes, liés à la crise économique, à la constitution de ghettos et au souvenir encore vivace de la guerre d’Algérie.
« C’est la crise. C’est donc l’angoisse, le malaise, l’incertitude. C’est une brusque bouffée de méfiance à l’égard de cette société qui soudain se dérègle. C’est la crainte de convulsions et de violences nouvelles… Et c’est une compréhension véritable à l’égard des catégories sociales qui se débattent devant les difficultés qui les assaillent, même quand elles usent de méthodes, par ailleurs sévèrement jugées, comme la force physique. Voilà le sombre tableau qui ressort sans équivoque du sondage effectué par la SOFRES pour un groupe de quotidiens de province. »
Ces propos d’Alain Duhamel, à l’automne 1974, commentent un sondage réalisé par la SOFRES sur la violence et l’insécurité
[1]. À cette date, le thème n’est pas nouveau : il fait déjà la couverture des hebdomadaires. Les paramètres explicatifs du phénomène se rapportent alors à un mode d’analyse et à un vocabulaire de type ancien – « les loubards », « les voyous », les « bandes » – qui le rattachent à une histoire longue des violences juvéniles et à l’histoire plus récente des blousons noirs, qui a donné lieu à des enquêtes sur la « jeunesse délinquante »
[2].
Importante pour la construction de l’objet d’étude, la question de la nomination – « délinquance et criminalité », « émeutes », « violences urbaines », « guérilla urbaine », ou « désordres urbains » renvoie pour chacune de ces expressions à une chronologie, des histoires et des imaginaires sociaux spécifiques. Le choix de l’expression « rébellions urbaines » est emprunté au terme juridique employé par les services de police
[3] et fait par ailleurs référence aux travaux de Jean Nicolas
[4]. Dans l’introduction de
La rébellion française l’historien précise l’intérêt d’une approche anthropologique de la violence : « Le recours collectif à la violence s’inscrit toujours dans le système de représentations par lequel la communauté désigne sa place dans l’ordre du monde. Ces images mentales qui se traduisent en actes renvoient donc à du sens et le conflit est à lire non comme pur désordre, mais comme révélateur d’une cohérence autre
[5]. »
Comme le souligne Harmut Kaelble dans ce même numéro, l’historien/ne du très contemporain se trouve dans une situation délicate : que dire de nouveau après les milliers de pages des sociologues et des anthropologues sur les banlieues, les violences urbaines ou l’intégration des jeunes dits « issus de l’immigration » ? Il s’agit peut-être, de mettre en œuvre les procédures et les outils du métier d’historien, d’utiliser les sources archivistiques classiques, nombreuses, consultables avec dérogation, pour établir une chronologie qui puisse resituer les événements remarquables dans une analyse globale de la situation de ces temps de crise et réfléchir aux temporalités, c’est-à-dire au rapport au passé, au présent et au futur ainsi qu’aux jeux d’échelle.
â—¦ Revisiter les temporalités
L’histoire des rébellions urbaines est au croisement de plusieurs récits historiques possibles : une histoire de la ville, de l’habitat et des grands ensembles du très contemporain
[6] ; une histoire de l’immigration avec la transformation des politiques migratoires en 1973-1974 ; une histoire de l’éducation qui s’appuie sur différentes enquêtes : sur les « handicaps socio-culturels » de certains élèves, sur les violences scolaires (les premières études datent de 1975) et sur les travaux des géographes (une équipe lyonnaise, autour de Renée Rochefort, s’est intéressée dès 1974 à la scolarisation des enfants des familles maghrébines de l’Est lyonnais) ; une histoire économique et sociale portant sur les effets de la crise économique et des restructurations industrielles et financières, les fermetures d’usine et les licenciements ; une histoire politique, celle des politiques de l’État, mais aussi, en changeant d’échelle, des politiques régionales et municipales. Dans la région lyonnaise, trois communes sont particulièrement concernées : Vaulx-en-Velin et Vénissieux gérées de longue date par le Parti communiste français, et Villeurbanne, dirigée à partir de 1977 (et jusqu’à sa mort) par le socialiste Charles Hernu.
Les rébellions urbaines, phénomène social sporadique, mais somme toute de moyenne durée, ne sont cependant pas spécifiques à la France puisque des révoltes urbaines de groupes de jeunes se sont produites dans d’autres pays européens, en Italie (Milan et Bologne, 1977), au Royaume-Uni (Brixton, 1981) et en Belgique (Forest, 1991), avec pour chacune des formes nationales spécifiques. Après plus d’un quart de siècle, on peut se demander comment se sont constitués ces processus de rébellions et d’exclusion dans les sociétés d’une Europe qui se construit entre cultures et nations ? Comment sont nés et se reproduisent de tels répertoires d’action, dans une période historique marquée par la crise de l’emploi et les problèmes de l’intégration de populations migrantes ? Quelles sont les réactions des habitants et des pouvoirs publics à de tels événements ?
Le détour par l’histoire et l’analyse concrète de plusieurs terrains dans l’agglomération lyonnaise permet de comprendre l’éclosion précoce et la spécificité de ces formes de violence juvénile, qui, à terme, provoquent la lente construction d’un processus d’ethnicisation territorialisé et de crise de relations entre les sexes, dont le constat est fait dans le très contemporain. L’hypothèse esquissée ici est que ces rébellions urbaines, fortement marquées par les traces profondes de la guerre d’Algérie, longtemps occultées dans la société française, mais bien réelles et perceptibles dans les lettres reçues par les administrations municipales et préfectorales, sont un moyen pour certains jeunes garçons (ou jeunes hommes) d’affirmer leur identité virile, en faisant retomber la cascade de mépris et de rejet qu’ils subissent (et parfois provoquent) sur les filles et les femmes croisées dans la rue ou dans les espaces publics qu’ils fréquentent – école, collège, poste, commerces, administration – et sur leurs proches – leurs sœurs ou leurs compagnes. De nouvelles relations de genre, dont les effets ont été récemment dénoncés publiquement
[7], se construisent ainsi lentement, mais inexorablement, dès le milieu des années 1970 dans la violence et l’exclusion.
L’étude de sources multiples et d’origines diverses
[8] a permis d’établir une généalogie de ces rébellions urbaines bien antérieure à ce qui est fixé par la mémoire commune et les écrits des sociologues ou des journalistes : le premier incident est enregistré en 1971 à Vaulx-en-Velin à la cité de la Grapinière, construite dans la périphérie lyonnaise pour accueillir, après 1962, des Français musulmans d’Algérie (les Harkis et leurs familles)
[9]. « Délinquance et criminalité » font partie du vocabulaire communément employé alors par l’administration préfectorale
[10] pour caractériser les « rodéos », les « escarmouches », l’« effervescence », les « incidents », c’est-à-dire les répertoires d’actions qui scandent la vie quotidienne de certains jeunes des HLM et des grands ensembles de l’agglomération lyonnaise entre 1971 et 1981, arc temporel considéré par cet article. En effet, le premier épisode de rébellions urbaines constitué en événement national se déroule dans la ZUP des Minguettes à Vénissieux (Rhône) en 1981. Le terme « violences » apparaît alors dans la presse, mais
Le Monde indique – après le bilan fait d’une dizaine de voitures brûlées – qu’« on est loin d’une émeute » : le terme ne s’impose vraiment qu’une décennie plus tard après 1990. Les analystes retiennent généralement dans l’évocation et l’origine des violences urbaines deux dates charnières : les rodéos des Minguettes à Vénissieux en 1981 et l’émeute de Vaulx-en-Velin (Le Mas du taureau) en 1990, en liant ce dernier événement à la mise en place de la politique de la ville
[11]. Récemment, la commémoration des vingt ans de la « Marche des Beurs » a fait émerger une autre balise mémorielle, 1983. Cependant les mémoires des populations concernées alors par ces violences s’ancrent ici, non comme le suggèrent Stéphane Beaud et Michel Pialoux, dans le souvenir traumatique de la révolte des canuts lyonnais du 19
e siècle
[12], mais dans une histoire proche, celle de la guerre d’Algérie.
â—¦ Les traces de la guerre d’Algérie
L’agglomération lyonnaise a connu une extension considérable après la seconde guerre mondiale : sa superficie a décuplé par rapport à 1939, avec pour conséquence des échanges moins fréquents entre le centre et les zones périphériques. Les urbanistes du Plan directeur ont préconisé la création de centres-relais dans l’Est lyonnais, à Vaulx-en-Velin, Vénissieux et Rilleux. Le développement des HLM a été encouragé après la création en 1954 à Bron du premier grand ensemble, qui accueille dix ans plus tard les populations ouvrières, en partie originaires du Maghreb, expulsées de l’habitat ancien des quartiers en rénovation (La Part Dieu à Lyon, Le Tonkin à Villeurbanne)
[13]. En effet, il faut souligner la présence ancienne des Algériens, employés dans les industries lyonnaises. La conjoncture historique – l’indépendance algérienne en 1962 – a drainé vers les ZUP en construction les familles de rapatriés et les nouveaux immigrants : entre 1968 et 1978 – date à laquelle les étrangers représentent 15 % de la population de l’agglomération – le nombre d’Algériens a doublé
[14]. Depuis le rapport du Conseil économique et social de 1969, ce taux de 15 % devient dans les nombreux rapports administratifs, le « seuil de tolérance » à ne pas dépasser
[15]. Il s’agit en général de familles jeunes et nombreuses, aux faibles revenus, frappées de plein fouet par la crise et la baisse des emplois industriels
[16]. Les communes de Vaulx-en-Velin et de Vénissieux concentrent les plus forts taux de populations étrangères (20 % aux Minguettes et 30 % à Vaulx) auxquelles il faut ajouter les Domiens et les « Français nés en Algérie », catégorie statistique forgée pour l’occasion par l’administration préfectorale, qui regroupe à la fois les Harkis et les Pieds noirs
[17], assimilés culturellement aux immigrants venus du Maghreb
[18]. À l’échelle nationale, la réorganisation de l’appareil statistique et des classifications en 1971 fait exploser les chiffres de la délinquance, qui devient une préoccupation européenne (colloque de Strasbourg en 1972). C’est dans l’agglomération lyonnaise qu’ont été expérimentées en 1971 les nouvelles formes d’organisation des polices urbaines avec la mise en place de l’îlotage, surveillance permanente préventive et territorialisée de certains quartiers
[19].
Au début des années 1960, la commune de Vaulx-en-Velin, au cœur de la banlieue maraîchère de Lyon, se consacre encore à la culture des cardons. Ce bourg rural, se transforme brutalement avec l’arrêté préfectoral du 30 novembre 1962 sur la déclaration d’utilité publique pour la construction d’un programme spécial de logements, à la lisière du territoire communal, aux lieux-dits la Grapinière. Le 26 septembre 1963, le
Journal du bâtiment et des travaux publics annonce la construction d’un programme de 640 logements, sur huit hectares, sous le titre « les HLM ne sont plus des cités dortoirs ». Sur les plans des architectes, tous les équipements sont prévus : école, centre commercial, terrains de jeux, jardins, pelouses et bosquets fleuris : le tableau est idyllique. En réalité, les espaces verts seront aménagés plus de dix ans après la livraison des premiers bâtiments, et encore dans le cadre du dispositif de réhabilitation initié par Habitat et vie sociale
[20]. Dans la région lyonnaise, les quatorze immeubles de quatre étages de la Grapinière, livrés en 1966, sont la deuxième expérience de grand ensemble, après celle de Bron. Le financement est venu essentiellement des fonds destinés aux rapatriés d’Algérie. Les différents Offices de HLM se partagent l’attribution des logements. On trouve à la fois des familles de Harkis – qui vivaient jusqu’alors dans des préfabriqués – et des Pieds noirs choisis par l’Office des rapatriés. Le Fonds d’action sociale (FAS) y loge aussi des travailleurs célibataires venant des foyers-hôtels alors en résorption, puis des familles algériennes arrivées après l’indépendance. S’ajoutent également des ménages logés grâce au 1 % patronal. Enfin, un quart des locataires placés par la municipalité (qui a fourni 5 % des fonds) sont des électeurs en attente d’un HLM. La population de la cité est donc extrêmement composite, ce qui pose problème dès le départ, à la fois du point de vue socio-culturel et du point de vue économique : les premières lettres de protestation sur le bruit et la tenue de certains logements arrivent à la mairie dès la fin de l’année 1966
[21]. À la Grapinière, en 1976, 52 % des 2 408 habitants ont moins de 18 ans. 83 % des gens qui travaillent sont sans qualification et 63 % des familles ont des revenus inférieurs au SMIG. Les familles nombreuses (quatre enfants et plus) représentent un quart des familles et les ménages étrangers 27 % (nationalité du chef de famille). Il faut ajouter à ce chiffre les 18 % des Français chefs de familles « nés en Algérie, au Maroc ou en Tunisie », considérés culturellement comme des étrangers. L’enquête de 1976 indique que les 25 % des ménages monoparentaux sont essentiellement des femmes seules, qui souvent travaillent dans les services (très tôt le matin ou tard le soir, laissant les enfants et les jeunes sans surveillance)
[22].
â—¦ L’antériorite de l’agglomération lyonnaise
Les premiers incidents surviennent en septembre 1971 : une bande de jeunes qualifiés par la presse quotidienne régionale de « voyous », de « horde sauvage » de « mauvais garçons » s’attaque, dans le centre commercial, à la boutique d’une fleuriste : on peut supposer, d’après les lettres conservées dans les archives municipales, une altercation fondée sur des propos injurieux sur l’origine familiale de ces jeunes
[23]. Les patronymes des prévenus indiquent qu’il s’agit de familles originaires du Maghreb (Pieds noirs aux noms à consonance espagnole, Algériens ou Harkis). La bagarre qui s’ensuit avec les gardiens de la paix fait trois blessés chez les forces de l’ordre et huit arrestations. Ces incidents sont relatés par la presse régionale
Le Progrès, à une période où les quotidiens régionaux développent une culture du fait divers, relayée par les correspondants locaux. Les reportages contribuent très vite à construire une image dévalorisante de la cité (et donc une forme de stigmatisation des habitants identifiés par leur adresse). La municipalité de Vaulx-en-Velin (communiste) intervient immédiatement après les premiers incidents, en proposant aux familles des jeunes gens arrêtés, une réunion pour « ne pas laisser accuser injustement votre enfant et aussi pour leur conseiller un avocat ». Dans le même temps elle organise dans la cité une réunion contradictoire au cours de laquelle les jeunes sont largement mis en cause par les présents et où s’expriment des opinions divergentes sur la situation
[24]. Le problème était latent : au mois de mai, une délégation de huit jeunes de la Grapinière avait été reçue à la mairie pour demander, en l’absence de tout loisir possible, une salle pour se réunir : la cantine du groupe scolaire leur est prêtée trois soirs par semaine et le samedi. C’est là que se nouent les conflits avec le gardien de l’école, faisant par ailleurs fonction de concierge de la cité. La salle est fermée à plusieurs reprises, car le groupe de jeunes ne contrôle pas vraiment la situation. La mairie se positionne donc du côté des jeunes, considérés comme des « victimes du système capitaliste et du gouvernement » et désignés contradictoirement dans la presse comme « délinquants ». À en croire la teneur des lettres envoyées par certains habitants, cette position de la municipalité n’a pas été comprise par tous. Les incidents se multiplient et la situation s’aggrave : en 1975, on signale les premières mises à sac de locaux scolaires et en 1978 les premiers rodéos. Ceux des habitants qui le peuvent, malgré la rénovation entreprise dès 1976, fuient car « la situation est noircie à l’excès par la rumeur publique et les organes d’information
[25] ». La précocité du phénomène permet de discuter l’interprétation de Michel Wieviorka sur le « changement de paradigme » et de « nouvelle donne » par rapport à la chronologie des violences politiques et régionalistes de l’après-1968
[26]. En effet, si l’on peut s’accorder sur « les nouveaux répertoires d’action » – encore qu’il y ait probablement une influence des images des lancers de pavés et des voitures brûlées de mai-juin 1968
[27] dans ces « nouveaux répertoires d’action » – il n’y a pas, de fait, succession des épisodes, de la violence politique à la violence des cités, mais concomitance des deux phénomènes. La réunion du Conseil de l’Europe à Strasbourg en 1972 sur « La violence dans la société », présidée par René Pleven, garde des Sceaux, fait d’ailleurs le lien entre « délinquance et criminalité » et « violences collectives » (les violences politiques)
[28]. De même l’émergence d’un sentiment d’insécurité et son utilisation par la droite gaulliste et giscardienne (Alain Peyrefitte et Michel Poniatovsky) à partir de 1975 sont contemporaines de la prise de conscience de la crise, comme le montre la citation d’Alain Duhamel citée en exergue de cet article.
Pourtant ce n’est pas la Grapinière à Vaulx-en-Velin, mais la cité Simion, rue Olivier de Serres à Villeurbanne, qui devient à partir de 1973, le lieu qui concentre les énergies des jeunes rebelles, des forces de police et des administrations municipale et préfectorale. Les 350 logements de la cité qui porte le nom du promoteur qui les a construits, ont été destinés dès leur livraison en 1962 aux familles rapatriées d’Algérie « européennes et harkis ». La construction a été bâclée à moindre frais ; les loyers sont libres, les charges augmentent chaque année et pourtant les bâtiments ne sont pas entretenus. En 1972, les locataires commencent une grève des loyers. Les abords, non aménagés, fournissent aux très nombreux enfants des projectiles dont ils font parfois usage en direction des vitres des habitations alentour.
« Nous avons comme voisinage les meutes d’enfants algériens occupant les immeubles de la Cité Simion situés rue Olivier de Serres. Voilà dix ans que nous sommes en butte avec tous ces jeunes. Leurs parents n’en parlons pas c’est comme s’ils n’en avaient point ; ils font ce qu’ils veulent, personne ne dit rien… » Première des très nombreuses lettres ou pétitions adressées quasi journellement au maire, au préfet et même, au président de la République, cet extrait d’une lettre d’octobre 1972 témoigne de l’exaspération croissante des voisins des habitants de la Cité Simion et aussi des traces vives de la guerre d’Algérie
[29]. Une femme qui se définit comme « électrice socialiste », « petite fille de Villeurbannais, fille d’un militaire de carrière dans les troupes coloniales », interpelle le maire de Villeurbanne, Charles Hernu : « Sommes-nous encore en France, en République ? Mon mari a fait partie des classes rappelées en 1956. Faudra-t-il reprendre les armes pour garder notre tranquillité
[30] ? » Une pétition envoyée au maire et signée par plusieurs dizaines d’habitants réclame « que la rue Olivier de Serres devienne ce qu’elle était avant l’arrivée de cette racaille. […] La guerre d’Algérie reprend donc par la faute des pouvoirs publics, mais cette fois nous sommes chez nous et ce sont eux qui partiront de gré ou de force
[31]… ».
Les voisins reprochent pêle-mêle, le bruit – surtout le soir et pendant les vacances scolaires –, les chants arabes, le linge pendant aux fenêtres, « des solutions paresseuses aux problèmes des ordures ménagères », les chapardages et l’agressivité des groupes d’enfants le jour, le bruit des adolescents en vélomoteurs pétaradants la nuit. Dans un premier temps, les responsables du maintien de l’ordre et les édiles municipaux relativisent la gravité de la situation qui, à partir de 1973, s’envenime. Le commissaire de police de Villeurbanne l’analyse comme une conséquence de la crise économique. De bénins en apparence, les incidents se multiplient : vols à l’arraché, agressions, cambriolages, rodéos et voitures brûlées sont signalés dès 1976. Les formes de rébellion s’aggravent et les actes délictueux visent dans un premier temps les biens – voitures, garages, vitres – puis les personnes : des femmes et des jeunes filles sont prises à partie dans leurs déplacements quotidiens ; d’abord des propos et des gestes irrespectueux, puis plusieurs tentatives de viols. Le périmètre d’Olivier de Serres est quadrillé. La cité est plusieurs fois encerclée par les CRS et fouillée de fond en comble. Un « viol en réunion » est suivi une nouvelle fois d’un bouclage du quartier par les CRS, qui font ainsi de la cité Simion une véritable cité de regroupement, à l’image des pratiques de contrôle du territoire mises en place en Algérie entre 1955 et 1962
[32].
Les incidents ne concernent alors qu’une minorité d’adolescents, parfois très jeunes
[33]. Les familles les plus désireuses de « s’en sortir » (souvent les moins chargées d’enfants) quittent la cité dès qu’elles le peuvent, ou souhaitent le faire, comme l’indiquent les demandes de logement déposées à l’Office d’HLM de Villeurbanne ; elles sont alors remplacées par de nouveaux arrivants algériens ou tunisiens. La première alerte institutionnelle est venue du monde scolaire avec un rapport dont les conclusions paraissent aujourd’hui prémonitoires. Elle a déclenché une enquête des géographes
[34]. Dès 1975, le groupe scolaire Jules Ferry, proche de l’îlot Olivier de Serres, s’est vidé de ses élèves français accueillis dans une autre école. Les parents d’élèves « nord-africains » se mettent en grève à la rentrée scolaire pour protester contre cette ségrégation de fait
[35]. La directrice du collège des Noirettes à Vaulx-en-Velin signale, elle, la détérioration des conditions de travail dans son établissement et l’intrusion d’adolescents dans les classes afin de surveiller leurs sœurs et de frapper des garçons qui les auraient importunées. Après sa visite, un inspecteur général souligne dans son rapport que « ce CES est en danger
[36] ». L’inspecteur d’académie note en 1979 à propos des « élèves immigrés maghrébins » :
« Ces jeunes adolescents appartiennent aux couches les plus défavorisées de la population. Leur agressivité s’expliquerait largement par le fait qu’ils se sentent rejetés et que, dans le même temps, ils se trouvent placés en situation de convoitise permanente. Il n’en demeure pas moins une forme de violence dûment constatée qui leur est propre, imputable à des traits de civilisation. C’est ainsi notamment que ces adolescents ont tendance à rejeter l’autorité féminine, ce qui au regard du taux de féminisation élevé du corps enseignant, ne laisse pas d’être préoccupant [37]. »
Il faut souligner les points communs entre les populations de l’agglomération lyonnaise concernées par ces formes précoces de rebellions urbaines : à Vaulx-en-Velin comme à Villeurbanne, il s’agit dans les deux cas à la fois de fils de harkis, de pieds-noirs et des nouveaux immigrants algériens ou tunisiens, qui témoignent, par ces formes de violence de leur inadaptation à leurs nouvelles conditions de vie. Le préfet de police du Rhône attribue en novembre 1973, cette situation au « déracinement » et à la situation économique et sociale
[38]. Les vives réactions du voisinage, au-delà du refus de ces incivilités, sont également le signe des traces profondes, encore occultées aujourd’hui, de la guerre d’Algérie dans la société française des années 1970.
Cependant le phénomène n’est pas, avant 1981, constitué en événement, car il n’y a pas – à l’exception d’articles dans la presse locale, non relayés jusqu’en 1980 par la presse nationale
[39] – de construction médiatique de l’événement, d’où la disparition des mémoires et des récits de ces premières rébellions urbaines. La réputation exécrable de l’îlot Olivier de Serres et les plaintes journalières des habitants du quartier contraignent la municipalité de Villeurbanne (très soutenue par l’administration préfectorale, probablement à cause de l’entregent de son maire, Charles Hernu), à faire abattre successivement entre novembre 1978 et août 1984 les différentes barres de la cité Simion
[40] et même, comme pour un blanchiment des mémoires, à débaptiser la rue, devenue rue Victor Basch. Les derniers habitants sont relogés à Vaulx-en-Velin, et Vénissieux (banlieue est de Lyon) et transportent avec eux leurs manières de faire et d’habiter, ce qui accentue le phénomène de ségrégation sociale dans ces cités de l’agglomération lyonnaise. Les incidents des Minguettes à Vénissieux au cours de l’été 1981 feront eux événement et deviendront ainsi une balise mémorielle.
La décennie (1971-1981) concernée par cet article n’est que le premier moment du quart de siècle
– soit le temps d’une génération – de rébellions urbaines qui scandent périodiquement, dans le très contemporain, la vie des jeunes et des populations des grands ensembles des banlieues des villes françaises. Les adolescents concernés grandissent et mûrissent et, pour la plupart, suivent alors d’autres voies que celles de la violence. Mais les répertoires d’action demeurent, ce qui tend à masquer l’historicité du phénomène. Nous avons souligné, pour la région lyonnaise, la précocité des événements et le poids des traces de la guerre d’Algérie, revivifiées par la crise pétrolière de 1973, plus réelles que la mémoire mythique des insurrections urbaines des canuts lyonnais de 1831. Certes l’histoire des violences dans la jeunesse urbaine ne commence pas avec la crise de la fin du 20e siècle (sans remonter à celles des siècles précédents, on pourrait évoquer par exemple les Apaches de la « Belle Époque »). Mais la crise actuelle est suffisamment installée et enracinée, pour que ces rébellions urbaines façonnent les individus, contribuant ainsi à une modification des rapports de genre et à la stigmatisation d’un groupe, et qu’elles trouvent un écho dans les mémoires et les imaginaires politiques des contemporains.
â–¡
[1]
Archives nationales, Centre des archives contemporaines de Fontainebleau (désormais AN, CAC) 850246, article 6, « Les Français, la violence et la crise », SOFRES, septembre 1974 (sondage réalisé après une révolte des prisons et les violences d’Aléria en Corse qui font plusieurs morts). Je remercie Marie-Françoise Lévy et Madame Pétillat (CAC) de leur aide précieuse pour la recherche dans les fichiers du Centre des archives contemporaines de Fontainebleau.
[2]
Jean-Claude Chamboredon, « La délinquance juvénile, essai de construction d’objet »,
Revue française de sociologie, juillet-septembre 1971, volume 12, n° 3, p. 335-377.
[3]
Archives départementales du Rhône (désormais ADR) 1746 W 10, rapport du commissaire divisionnaire, 15 janvier 1974.
[4]
C’est aussi le terme choisi par Henri Mendras in « Délinquance et rébellion en France et en Europe »,
Revue de l’OFCE, 2004, 84, p. 223-240.
[5]
Jean Nicolas,
La rébellion française, Paris, Le Seuil, 2002, p. 13.
[6]
Dans le numéro 64 d’octobre-décembre 1999 de cette revue, Antoine Prost appelait à faire une histoire des villes du temps présent.
[7]
Fadela Amara,
Ni putes ni soumises, Paris, La Découverte, 2004. « Femmes contre la violence »,
Hommes et migrations, 1248, mars-avril 2004.
[8]
AN CAC ; ADR, versements du cabinet du préfet série W ; archives municipales de Vaulx-en-Velin (AMVV), Villeurbanne (AMV) et Vénissieux (AMVX) ; enquêtes des géographes (1974) et des sociologues (1981).
[9]
AMVV, dossier la Grapinière (orthographiée dans certains textes La Grappinière)
[10]
AN CAC 19/790741 et 19/850246 : travaux du Comité Peyrefitte et ADR 2511 W 14. Titre de la commission nationale mis en place par Roger Peyrefitte en 1976.
[11]
À l’exception de Christian Bachmann et Nicole Le Guennec,
Violences urbaines, Paris, Albin Michel, 1996, qui inscrivent leurs analyses dans une moyenne durée depuis la seconde guerre mondiale. Les auteurs font cependant débuter les incidents à Vaulx-en-Velin en 1979 (2
e édition, Hachette Pluriel, 2002, p. 331).
[12]
Le souvenir des canuts est largement effacé, et ce depuis longtemps, sauf de quelques mémoires militantes, Stéphane Beaud et Michel Pialoux, « Sur la genèse sociale des “émeutes urbaines” »,
Sociétés contemporaines, 2002, 45-46, p. 215-243, note 9, p. 218.
[13]
AN CAC 850246, article 17, rapport final de la commission « urbanisation et violence » du Comité départemental de prévention de la violence et de la criminalité, juillet 1980 (rapport Pelletier).
[14]
ADR 1746 W 10, cabinet du préfet, statistique de la population étrangère, 1980. 40 000 Algériens en 1968, 80 000 en 1978.
[15]
Christian Bachmann et Nicole Le Guennec,
Violences urbaines, op. cit., 2002, p. 320.
[16]
ADR 3632 W 16, note sur les jeunes demandeurs d’emploi en Rhône-Alpes, 1975-1976 : ce sont les Algériens qui ont le plus de difficulté à (re)trouver un emploi ; la moitié de leurs demandes à l’ANPE ne sont pas satisfaites.
[17]
ADR 2230 W 09, cabinet du préfet délégué à la police, statistique logements, 1980.
[18]
Sur les catégories statistiques cf. Sylvie Tissot « Identifier ou décrire les “quartiers sensibles” ? »,
Genèses, 54, mars 2004, p. 90-111.
[19]
AN CAC, 850246, article 8.
[20]
AN CAC, 1982 01 47, articles 1 à 4, Habitat et vie sociale. ADR 3632 W 27, « La Grapinière projet d’aménagement social concerté », 24 juin 1976.
[21]
AMVV, dossier La Grapinière.
[22]
AMVV, Habitat et vie sociale « Étude socio-démographique », juin 1976.
[23]
AMVV, dossier commission Jeunesse,
Le Progrès, 19 septembre 1971.
[24]
AMVV, dossier commission Jeunesse, lettre du maire le 20 septembre 1971 et réunion le 21 septembre 1971.
[25]
AN CAC 850246, article 15, rapport Pelletier, p. 26.
[26]
Michel Wieviorka,
Violence en France, Paris, Le Seuil, 1999, p. 23-45.
[27]
Marie-Françoise Lévy et Michelle Zancarini-Fournel, « La légende de l’écran noir. Les événements de mai-juin 1968 à la télévision »,
Réseaux, septembre 1998.
[28]
AN CAC, 85 02 46, article 6, rapports sur la 10
e conférence des directeurs d’instituts de recherches criminologiques, 28 novembre-1
er décembre 1972.
[29]
ADR 1453 W 40, lettre de Madame L. au préfet, 21 octobre 1972, accompagnée d’une pétition.
[30]
ADR 2541 W11, lettre de Madame M. au maire de Villeurbanne, 29 décembre 1979.
[31]
ADR, 2542 W 11, pétition au maire de Villeurbanne, 4 mai 1980.
[32]
ADR 1543 W 41, rapport du 16 octobre 1975.
[33]
Il n’y a pas de statistique globale sur la région lyonnaise. À Grenoble, un rapport sur la cité Mistral note 6 % de jeunes ayant commis des délits (chiffre proche des 5 % avancés par le politologue S. Roché), cf. AN CAC 790741, article 6.
[34]
Renée Rochefort (dir.), « Les familles maghrébines dans la communauté urbaine de Lyon », étude réalisée en 1974 et publiée en 1977 dans « Travaux et documents »,
Cahiers de l’INED, n° 79.
[36]
ADR 1646 W 02, rapports à l’inspecteur d’académie du 16 décembre 1975 et du 3 janvier 1977.
[37]
ADR 2511 W 14, rapport de l’inspecteur d’académie, 30 mai 1979, après une réunion des chefs d’établissements des collèges du Rhône.
[38]
ADR 1541 W 41, 30 novembre 1973, conférence de presse du préfet de Police du Rhône.
[39]
Christian Bachmann et Nicole Le Guennec,
Violences urbaines, op. cit., p. 331 signalent la situation à Olivier de Serres, mais seulement à partir de la publication de deux reportages, aux titres accrocheurs : Jean-Yves Huchet dans
Le Matin, le 8 mai 1980 : « la cité interdite » et de Pierre Blanchet dans
Le Nouvel Observateur, le 14 juin 1980 : « La cité maudite ».
[40]
ADR 1453 W 41,
Le Progrès 21 octobre 1978 : « Le commencement de la fin d’un ghetto » et 3 août 1984 : « Un ghetto rayé de la carte ».
[*]
Michelle Zancarini-Fournel,
professeur d’histoire contemporaine à l’IUFM de Lyon, membre de l’UMR LARHRA (Laboratoire de recherches historiques Rhône-Alpes), a codirigé Le Siècle des féminismes
(Éditions de l’Atelier, 2004). Elle est codirectrice de la revue CLIO, Histoire, Femmes et Sociétés
dont elle a, avec Françoise Thébaud, dirigé le numéro « Coéducation et mixités » (18, automne 2003). Ses recherches actuelles portent sur les relations filles/garçons, la mixité et le genre dans l’espace scolaire et urbain du très contemporain.