Vingtième Siècle. Revue d'histoire
Presses de Sc. Po.

I.S.B.N.2724629760
234 pages

p. 169 à 179
doi: en cours

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Dossier : Crises et conscience de crise

no 84 2004/4

2004 Vingtième siècle Dossier : Crises et conscience de crise

Vers une histoire sociale et culturelle de l’Europe pendant les années de l’« après-prospérité »

Hartmut Kaelble  [*]
L’article porte sur l’histoire sociale et culturelle des années d’après-prospérité, du choc pétrolier en 1973 à la chute du mur de Berlin en 1989. Il met en évidence l’ambiguïté de cette période difficilement saisissable. Celle-ci est, d’une part, une période négative, caractérisée par des difficultés économiques significatives. De nombreux indicateurs pointent alors le déclin de la famille, les difficultés du travail, de l’urbanisme, de l’intégration des immigrants et des ghettos, la qualité dégradée de la consommation, la crise de l’État providence et des systèmes de santé. Bref, les années 1970 et 1980 apparaissent comme une période de désillusion. Mais elles constituent aussi une période où se développe une nouvelle pluralité des choix des Européens, qu’il s’agisse de leur vie quotidienne ou de leur vie familiale et professionnelle, qu’il s’agisse de leur consommation, de leur style de vie ou de leur logement, qu’il s’agisse enfin de leurs études, de leurs valeurs ou même plus largement, de leur vision de l’internationalisme. Elles figurent enfin comme une période de relance inattendue et durable de la construction européenne dans ces dernières années. The article deals with the social and cultural history of the post-prosperity years, from the oil shock in 1973 to the fall of the Berlin wall in 1989. It highlights the ambiguity of this hard-to-grasp period. On one hand, it was a negative period with major economic difficulties. Many signs pointed to the decline of the family, difficulties of work, urbanism, the integration of immigrants and ghettos, lower consumption, the crisis of the welfare state and health systems. The 1970s and 1980s thus seem like a period of disillusion. But they are also a period where a new plurality of choice developed for Europeans, that of their daily life, family and professional life, consumption, lifestyle or housing, their studies, values, or even more generally their vision of internationalism. They constituted a kind of unexpected and lasting recovery period for European construction over those recent years.
Pourquoi les années 1970 et 1980 sont-elles encore si peu étudiées par les historiens ? Et pourquoi figurent-elles si souvent comme des années en demi-teinte ? C’est qu’elles peinent à être définies, prises en étau entre la période de prospérité des Trente Glorieuses et les années 1990 marquées par le post-communisme. Or, Hartmut Kaelble suggère ici, un peu sous la forme d’un essai, qu’elles ne sont pas uniquement des années « grises » et sans intérêt. Car ces années, toutes en ambiguïté, sont aussi de formidables moments d’adaptation et de bouleversements, à l’Ouest comme à l’Est, qu’on aurait tort de sous-estimer.
La période comprise entre le choc pétrolier de 1973 et les événements de 1989 n’est pas une époque spectaculaire. Les Trente Glorieuses, mai 1968, la chute du mur s’inscrivent dans l’histoire de la seconde moitié du 20e siècle comme des événements dramatiques. En revanche, les années 1970 et 1980 sont des années grises, ambiguës, sclérosées, des années un peu oubliées, peu stimulantes pour l’imaginaire historique, des années qu’on appelle plutôt les années « après » et les années « avant »
Dès lors, pourquoi traiter les années 1970 et 1980 en Europe ? Ces années donnent lieu à deux grandes interprétations contradictoires. On peut les voir comme des années de déclin avec une longue liste d’indicateurs : années de difficultés économiques, de désindustrialisation, de croissance économique freinée, d’inflation dangereuse et plus tard de chômage massif, conséquences d’une politique économique erronée ; années de la sclérose sociale, du déclin de la natalité et de la famille, de la déchéance des valeurs du travail, de la formation menacée dans des écoles et des universités surchargées, du délabrement des villes et de l’avènement des ghettos, des conflits ethniques et de l’inégalité sociale accrue ; années aussi de nouveaux dangers politiques, du retour de la guerre froide, de la corruption des élites, du désintérêt des citoyens pour la politique, de l’avènement de l’extrême droite. Bref, ce sont les années qui marquent la fin des Trente Glorieuses et les débuts de la situation actuelle d’une Europe sociale et culturelle peu glorieuse, peu dynamique et peu prometteuse. Mais on peut les lire aussi comme des années plus normales que celles tout à fait extraordinaires des Trente Glorieuses ; période de l’accommodation des Européens à une normalité économique et sociale, à un pragmatisme stabilisateur après l’époque des visions peu réalistes et des utopies libérales et communistes, avec moins de conformisme et davantage de pluralités pour une Europe qui accepte une variété plus grande d’options sociales et culturelles.
Cet article prend en compte cette double interprétation et traite les années 1970 et 1980 comme une période spécifique de l’histoire sociale et culturelle de l’Europe. Cette période se distingue de la période antérieure des Trente Glorieuses et de celle qui suit la chute du mur. J’essaie aussi de montrer qu’elle constitua un moment particulier pour l’ensemble de l’Europe, une période de mutations sociales et culturelles parallèles, d’expériences et de débats communs, dans une Europe divisée, mais pas complètement différente à l’Ouest et à l’Est. Cet article traite d’abord du début et de la fin de cette époque dans l’espace européen. Ensuite, il étudie les spécificités de cette quinzaine d’années européennes. Enfin, il cherche une réponse à la question de la transformation de l’identité européenne pendant cette époque [1].
Cette époque apparaît comme une sorte de no man’s land entre la recherche historique, qui s’y est encore peu intéressée, et celle des sociologues, des ethnologues et des politologues qui sont en train de l’abandonner. Ainsi est-elle un territoire peu abordé, sans questionnement bien établi et sans débats émergents, une époque ouverte aux recherches. En outre, l’historien se trouve vis-à-vis d’elle dans une situation étrange, comme tous les historiens du très contemporain. Il a vécu cette époque et n’a donc pas la distance normalement nécessaire pour une analyse historique. En même temps, les années 1970 et 1980 nous apparaissent comme une époque éloignée. En tout état de cause, les quinze à trente années qui nous séparent de ce moment sont riches de mutations et de ruptures.
 
â—¦ Le début et la fin de la période
 
 
Notre époque commence avec la fin de la période exceptionnelle des Trente Glorieuses : la fin d’un optimisme presque sans limites à l’Ouest et, avec des considérations très différentes, à l’Est de l’Europe : c’est la fin des grandes visions d’une humanité heureuse, de la foi dans le progrès des sciences, de la technologie et de la planification, de la futurologie comme discipline très prisée. C’est aussi la fin de la période de prospérité économique tout à fait extraordinaire des années 1950-1960, qui se caractérisait par trois éléments cruciaux pour l’histoire générale : d’abord, une croissance extraordinaire des revenus et une transformation des modes de vie en Europe et, par conséquent, l’avènement de la consommation de masse, l’affaiblissement à la fois des distinctions entre classes sociales et culture spécifique des ouvriers et des paysans mais aussi de la bourgeoisie ; ensuite, une baisse inouïe du chômage, une demande exceptionnelle de main-d’œuvre, et, par conséquent, le déclin des entreprises familiales traditionnelles dans l’agriculture comme celui des petites et moyennes entreprises, la montée de l’activité des femmes mariées et des mères, la croissance de l’immigration, l’expansion de l’enseignement, l’absorption relativement facile des réfugiés des empires coloniaux en déclin ; finalement, la multiplication des recettes fiscales et, par conséquent, l’avènement de l’État-providence et de l’urbanisme, mais aussi la stabilisation plus aisée des démocraties nouvelles et anciennes, l’établissement plus facile de nouvelles relations internationales et les débuts de la construction européenne. C’est aussi l’apogée de la société industrielle. Jamais le secteur industriel dans l’ensemble de l’Europe n’a été aussi développé que dans cette période passée. Il n’est donc pas surprenant que cette époque qui se termine au début des années 1970 ait été perçue avec enthousiasme par une série d’historiens et de sociologues : « les Trente Glorieuses » de Jean Fourastié, « la société du succès » d’Anthony Sutcliffe, « l’âge d’or » d’Eric Hobsbawm, « la seconde révolution française » d’Henri Mendras [2].
Les débuts de la période de l’« après prospérité » ont un double caractère. D’une part, la croissance est ralentie, le marché est moins dynamique, les revenus privés ont tendance à stagner, les emplois deviennent moins sûrs et les recettes fiscales moins assurées, avec toutes sortes de conséquences sociales et culturelles, inverses à celles de la période de prospérité. D’autre part, les débuts des années 1970-1980 commencent aussi par une mutation profonde des valeurs de la famille et du mariage, de l’éducation familiale et publique, de la sexualité des jeunes, mais aussi des valeurs politiques, avec une autre conception de la démocratie et de l’activité des citoyens, ainsi que de la tolérance envers les minorités. Le symbole le plus spectaculaire de ces mutations des valeurs a été le mouvement des étudiants en mai 1968 [3]. On comprend mal les années 1970-1980, si l’on ne prend pas en compte les conséquences sur la longue durée de ces deux changements indépendants, les changements économiques et la mutation des valeurs culturelles et politiques.
Mais la fin de cette époque et l’entrée dans les années 1970-1980 signifient-elles une transformation pour l’ensemble de l’Europe ou imposonsnous l’histoire de la partie riche de l’Europe occidentale à l’histoire du Sud et de l’Est de notre continent dont le temps historique est autre ? Le danger de l’oubli ou du refoulement de temps historiques différents en Europe existe. Mais les années 1950-1960 furent la première période de prospérité économique commune à presque tous les pays européens de l’Ouest, de l’Est, du centre et de la périphérie. Par conséquent, à la fin de cette période, le choc pétrolier fut aussi une expérience commune. Il est vrai que les conséquences en furent différentes : l’inflation et ensuite le chômage à l’Ouest, la dégradation du mode de vie en Europe orientale. Mais il s’agit d’une histoire parallèle de prospérité et d’après prospérité. De surcroît, les protestations des étudiants n’eurent pas lieu seulement en Europe occidentale, mais aussi en Europe centrale, à Varsovie, à Prague et à Budapest.
J’espère que le lecteur ne sera pas choqué que je passe directement à la fin de notre période et que je retourne ensuite aux caractéristiques des années 1970-1980. La fin de notre époque est très différente. Il ne s’agit pas d’un double tournant économique et culturel, mais d’un événement politique : la chute du mur et la chute de l’empire soviétique en Europe centrale et orientale, la révolution de 1989-1990 dans la partie orientale de l’Europe, la transformation des sociétés et des cultures antérieurement communistes. Avec cette révolution ou ce changement politique, une nouvelle époque commence et celle des années 1970-1980 se termine. Beaucoup de tendances des années 1970-1980 se poursuivent, comme le ralentissement de la dynamique économique, le chômage trop élevé, l’État-providence en crise, l’enseignement en difficulté, les perspectives sombres du futur. Mais on peut tout de même parler de la fin d’une époque dans la mesure où plusieurs tendances nouvelles se dessinent en Europe à partir des années 1990.
D’abord, l’époque qui commence en Europe avec les années 1990 est une période sans division politique entre l’Ouest libéral et l’Est communiste. Certes, les conséquences économiques et sociales de l’ancienne division restent visibles, mais elles sont différentes après la disparition de la division politique et avec la fin de la rivalité entre le modèle occidental de la démocratie et du marché et le modèle communiste. Les rivalités politiques, sociales et culturelles que connaissait l’Europe, avec ses postures de supériorité et d’infériorité disparaissent. Par conséquent, le système international change à partir des années 1990. Une seule superpuissance, les États-Unis, survit, avec des responsabilités nouvelles, non partagées, situation qui accroît les risques d’erreurs et de déséquilibres. Nombre d’organismes internationaux trouvent une autre fonction. L’Union européenne s’élargit et s’approfondit, avec toute une série de traités qui la réforment et la renforcent. L’OTAN est investie de fonctions nouvelles, qui ne sont pas toujours clairement délimitées dans la pratique, et le droit international est en voie d’affaiblissement [4].
Outre les nouveaux transferts intercontinentaux, d’autres mouvements de populations, qui paraissaient inimaginables dans les années 1970-1980, émergent à l’intérieur de l’Europe. On pense ici au tourisme et aux migrations de l’Europe centrale et orientale vers l’Ouest, et plus précisément aux déplacements des ouvriers et femmes de ménage polonais, hongrois, ukrainiens, roumains, aux séjours des étudiants d’Europe centrale et orientale dans les universités de l’Europe occidentale, à l’implantation de nouveaux quartiers russes un peu partout en Europe occidentale. Dans le même temps, s’opèrent des transferts inverses : des touristes, des crédits, des experts et des étudiants de l’Ouest partent vers la partie orientale de l’Europe. L’Europe se restructure ainsi dans ces transferts croisés [5].
En outre, l’imaginaire de l’espace européen change dans ces années 1990. Le monde est vu d’une manière à la fois différente et nouvelle. L’imaginaire d’une Europe divisée entre l’Ouest et l’Est disparaît lentement. Une autre représentation – la division du monde entre le Nord riche et dynamique et le Sud pauvre et stagnant, entre le monde moderne et le tiers monde – s’affaiblit également du fait du dynamisme économique de l’Asie de l’Est et du Sud. Pour ces raisons, les Européens commencent à penser l’Europe dans sa totalité et à discuter de ses définitions, de ses frontières, de ses valeurs et spécificités ; en même temps, au-delà des États nations, ils commencent à concevoir les civilisations comme des unités culturelles et politiques importantes au plan mondial [6].
Cette époque est aussi caractérisée par le retour d’un danger européen, le retour de l’effroyable tradition de l’épuration ethnique, qui, ayant débuté après la première guerre mondiale, atteignit son point culminant dans le génocide de l’Allemagne nazie. Cette épuration ethnique, qui semblait avoir disparu, a pourtant recommencé en ex-Yougoslavie dans les années 1990. Face à son retour, l’action militaire internationale apparaît comme une nouvelle réponse possible, les organismes internationaux tentant de rétablir une société civilisée et de prévenir de nouvelles épurations. Toutefois, nous ne connaissons pas encore les résultats de ces interventions dans la longue durée.
Une dernière question peut être posée : La fin de notre époque constitue-t-elle vraiment un événement européen ou le changement de l’histoire de l’Europe orientale est-il imposé à l’histoire de l’Europe occidentale ? Il est vrai que cette rupture a été plus profonde dans les pays orientaux de l’Europe qu’ailleurs ; ce fut un bouleversement non seulement du régime économique et politique, des élites, des idéologies, des carrières mais aussi une transformation de la vie quotidienne, du travail, des relations familiales, de la consommation et des valeurs, une rupture heureuse pour les libertés politiques, de meilleures conditions de vie, une ouverture internationale mais, en partie aussi, une transformation difficile avec la montée du chômage, la chute et la reconstruction de l’État-providence et de la santé publique, la réduction de l’espérance de vie, le déclin de la confiance mutuelle, la montée des mafias, l’établissement difficile de la démocratie en Europe de l’Est. Mais, d’une autre manière, moins profonde, l’Europe occidentale a aussi connu une rupture et ce, pour nombre de raisons : l’enthousiasme partagé de la chute du mur, la brève prospérité économique due à la nouvelle demande de l’Europe orientale, la modification des coalitions entre partis politiques du fait du déclin ou de la transformation des partis communistes, la nouvelle migration de l’Europe de l’Est, les nouveaux défis de l’Union européenne et la série de réformes des traités (Maastricht, Amsterdam, Nice), la constitution de l’Union européenne, le nouveau rôle de l’OTAN, les nouveaux antagonismes mondiaux dans la perception d’une fraction des opinions publiques, le remplacement du communisme par l’islamisme. La fin de notre période n’est donc pas une rupture purement orientale, mais une rupture sinon inégale, du moins partagée par l’ensemble de l’Europe.
 
â—¦ Les caractéristiques des années 1970-1980
 
 
Après avoir traité du début et de la fin de la période des années 1970-1980, je reviens maintenant aux caractéristiques de cette époque.
Elle a été l’adieu à l’époque glorieuse des années 1950-1960 ainsi qu’à la glorification des caractéristiques de cette époque – la croissance économique illimitée et la croissance de la bureaucratie publique. Notre époque apparaît comme la sœur pauvre et défavorisée, celle qui a mauvaise réputation. Elle est défavorisée parce qu’elle succède à une époque glorieuse. Elle aurait peut-être été considérée comme une époque de succès si elle avait suivi directement la grande dépression du dernier quart du 19e siècle ou de l’entre-deux-guerres. Mais tel n’est pas le cas. Elle est considérée comme une époque grise, parce qu’elle est toujours comparée aux années 1950-1960, comparaison disproportionnée, mais enracinée dans les esprits des Européens qui les ont vécues.
Elle est caractérisée par cinq particularités économiques, sociales, culturelles.
Tout d’abord le couple infernal : l’inflation des années 1970 et du début des années 1980 ainsi que le chômage dû en partie à la réduction des budgets et de la dette publics nécessaire pour lutter contre l’inflation. Ces difficultés économiques – l’inflation et le chômage – ont été plus graves en Europe occidentale que dans les autres grandes économies modernes, aux États-Unis et au Japon. L’inflation a été forte en Europe, un peu plus forte qu’aux États-Unis et beaucoup plus forte qu’au Japon. Le chômage a été un phénomène plus grave en Europe occidentale qu’aux États-Unis, phénomène encore aggravé par le fait que ces derniers avaient constamment eu, pendant la période de prospérité, plus de chômage que l’Europe occidentale [7]. Voilà une situation nouvelle. L’économie européenne, autrefois miraculeuse, au même titre que l’économie japonaise, devenait désormais une économie en proie à plus de difficultés que l’économie américaine. Une prospérité européenne plus forte aboutissait ainsi à une « après-prospérité » plus difficile. On commence alors à parler de la sclérose économique européenne, de la maladie rhénane, ou, dans une autre interprétation du return of the external event, d’une économie européenne plus vulnérable aux menaces extérieures comme le choc pétrolier [8].
Deuxièmement, ce tournant économique s’est accompagné d’une transformation du débat dans l’espace public. Les questions sur les limites de la croissance économique et des énergies, sur la pollution de l’environnement, sur le retour des épidémies, ont commencé à dominer les débats publics. Le rapport du Club de Rome a été un symbole de ce tournant. Ces débats publics ne portaient pas seulement sur l’économie. Le style « moderne » fonctionnaliste de l’architecture et de l’urbanisme était critiqué et le postmodernisme émergeait dans les arts. La peur d’une nouvelle guerre et la méfiance envers les hommes politiques dans leur gestion de la guerre froide hantaient les opinions publiques, surtout au début des années 1980. La famille dite « moderne » était critiquée par le mouvement féministe qui proposait un autre modèle, celui d’une famille non patriarcale. Ce tournant des débats publics a aussi porté sur l’État-providence, les syndicats, l’expansion de l’enseignement et la santé publique. Or, il ne s’agissait pas simplement d’un débat entre deux camps politiques, dans la mesure où la critique de la modernité au sens des années 1950 et 1960 était issue d’horizons politiques très divers. Elle pouvait être néolibérale ; elle émanait aussi des partisans d’une intervention étatique plus forte dans une période de croissance réduite des budgets publics ; antibureaucratique, la critique venait enfin des champs politiques les plus variés. Beaucoup des caractéristiques de ce qu’on considérait comme la modernité des années 1950-1960 furent alors attaquées. Ce tournant ne se produisit pas seulement en Europe occidentale mais, sous un autre mode, également en Europe orientale. L’idéal d’une amélioration de la société communiste s’écroula. Et cette vision fut remplacée par une politique sans illusion d’imitation ou de rattrapage de l’Ouest. Il est difficile de dire quelle crise est venue d’abord, la crise de la croissance économique ou la crise dans les débats publics : c’est l’une des questions encore ouvertes.
Troisième spécificité de notre époque : une crise générale de la confiance des citoyens dans leurs élites politiques a émergé partout en Europe. Elle était évidente en Europe centrale, dans les conflits permanents avec les syndicats et les opposants intellectuels en Pologne, dans la répression dure des années Dubcek en Tchécoslovaquie, dans l’érosion du régime communiste en Hongrie. Mais cette perte de confiance dans les élites politiques s’est aussi produite en Europe de l’Ouest. D’une part, elle s’est manifestée dans les débats publics sur la corruption, le corporatisme, le pouvoir des hauts fonctionnaires, du patronat et des syndicats. Et c’est en Italie que le déclin de la confiance a été le plus sensible. D’autre part, la perte de confiance des citoyens est aussi apparue dans l’individualisation, le déclin du loyalisme envers les grands organismes, l’État-nation, les Églises, les syndicats, les partis politiques, les milieux et les classes sociales. D’où le goût pour le local, les réseaux de voisinage, la famille, le Heimat. Par conséquent, un sentiment d’irritation, de blocage, de sclérose existait partout en Europe, dans les sociétés d’Europe occidentale appelées parfois « les sociétés victorieuses », comme, plus tardivement, dans les sociétés bouleversées d’Europe orientale. Cette morosité générale explique la célèbre question posée après la chute du mur – Who is next ? –, question qui semble aujourd’hui erronée, mais qui ne l’était pas pour les contemporains [9].
Quatrième spécificité de l’époque : la contradiction profonde entre les discours publics et les choix pratiques des Européens. Je donne seulement deux exemples, la famille et le travail.
Les discours publics sur la famille portaient avant tout sur l’importance accordée au déclin de la famille classique des années 1950-1960 : montée des divorces, des naissances hors mariage et des familles monoparentales ; diminution de la natalité et des mariages. En même temps, les Européens, avec de grandes différences selon les pays, n’acceptaient plus le modèle prédominant de la famille souche, dite « moderne », de deux parents mariés et des enfants dans un ménage. En revanche, ils multipliaient les possibilités de modèles familiaux : famille avec un père actif et une mère au foyer ; famille avec deux parents actifs ; famille monoparentale, le plus souvent dirigée par la mère ; famille hors mariage ; famille composée de parents divorcés et d’enfants de mariages différents ; couples restant volontairement sans enfants ; non mariés. Or, ces variations choisies des modèles familiaux, qui n’ont pas été imposées par des guerres, des épidémies ou la pauvreté, ont surtout émergé dans les années 1970-1980 [10].
Dans les débats publics sur le déclin et la crise, on a débattu du déclin du travail dit « moderne », cet autre acquis des années 1950-1960, caractérisé par une formation orientée vers la profession choisie, une activité continue pendant toute la vie, une identification forte avec sa profession et une retraite bien protégée par des assurances publiques. L’analyse de ce déclin du travail « moderne » à partir des années 1980 a donné lieu à de nombreuses controverses. Certains ont mis en avant le fait que cette mutation permettait des changements plus fréquents d’employeurs et de professions, une deuxième ou même une troisième formation, des cycles d’activité moins standardisés, des pauses d’activité pour des raisons familiales ou de convenance personnelle, une retraite diversifiée. D’autres ont, au contraire, souligné que ces cycles plus variables d’activité étaient en partie contraints, imposés par des licenciements et par le chômage. Même si les choix étaient souvent aussi élargis [11].
On pourrait citer d’autres exemples des dimensions de la vie où les choix se sont diversifiés : la consommation, l’habitat, la formation, les médias, la participation politique et l’internationalisme. Il est vrai que l’ouverture de nouvelles possibilités ne comportait pas seulement des libertés, mais aussi des risques et des choix difficiles. Mais il semble que la signification de la sécurité et du risque se soit également transformée dans cette période – sujet sur lequel il y a d’ailleurs peu de recherches.
Enfin, une bonne part de cette période est marquée par une avancée timide de la construction européenne. Les historiens peuvent y voir soit un moment de stagnation, avec l’échec du projet monétaire du plan Werner et celui de l’intégration politique prévue par les rapports Tindemans et Davignon, soit la préparation d’un nouveau départ grâce au SME et à l’institution des élections du Parlement européen au suffrage universel direct. À la fin de cette époque, c’est-à-dire dans la seconde moitié des années 1980, la stagnation a été brisée par le projet du marché unique – un projet, essentiellement économique, dans l’esprit des fondateurs de la construction européenne dans les années 1950 –, avec la suppression des barrières économiques pour la mobilité des personnes, des marchandises et des capitaux à l’intérieur de la Communauté européenne. Ce projet ne visait pas seulement la construction d’un marché européen, mais il entendait aussi mobiliser le public sur la construction politique de l’Europe, un programme de dévolution, mais en faveur de la construction européenne [12].
 
â—¦ L’identité européenne
 
 
La période des années 1970-1980 a aussi été une période particulière, ambiguë, dans l’histoire de l’identité européenne.
La première et la plus longue partie de cette époque se présente comme un moment de faiblesse de l’identité européenne, de rareté des débats sur l’Europe, de manque d’intérêt ou de déception vis-à-vis d’elle. Raymond Aron, invité en 1976 par la fondation Paul Henri Spaak à prononcer une conférence sur l’Europe, a bien exprimé cet état d’esprit : « Je n’avais pas le droit de la refuser. […] Mon hésitation portait sur le sujet. J’ai le sentiment, par instants, d’être un peu un grognard du mouvement européen, un ancien combattant. […] J’étais terrifié à l’avance par l’ennui que je vous infligerais ou que je ressentirais moi-même en recommençant à exprimer les raisons pour lesquelles il est souhaitable que l’Europe s’unisse, à faire le bilan des déceptions et des réussites [13]. »
Durant cette période, la civilisation européenne, ses frontières, ses spécificités sociales ou culturelles, et donc l’identité européenne, ne suscitèrent que peu de discussions intellectuelles. Un débat vif et intense avait cependant eu lieu dans la période antérieure, depuis la fin du 19e siècle, et surtout à partir de la Grande Guerre, jusqu’aux années 1950-1960. Ce débat avait porté sur la déchéance et la crise de l’Europe, sur son déclin économique et les écarts accrus entre l’Europe et les États-Unis, mais aussi sur la crise morale après les atrocités des deux guerres et des génocides. Mais ce débat s’était atténué dans les années 1960 [14].
De plus, dans les années 1970 et au début des années 1980, peu de symboles, de lieux de mémoires ou de mythes européens furent inventés ou utilisés, ni au sein des mouvements européens, ni à la CEE, ni dans les médias ou chez les intellectuels. Le contraste était grand avec la période antérieure, et notamment avec les années suivant immédiatement la seconde guerre mondiale, qui avaient vu la création de nombreux symboles : les drapeaux européens, dont le drapeau avec le E vert sur un fond blanc est le plus connu, l’ouverture des barrières aux frontières comme rite d’activités européennes, la convention européenne des droits de l’homme, les lieux européens comme Strasbourg ou Bruxelles, la réinterprétation européenne des grandes personnalités historiques comme Charlemagne, un symbole national devenu un symbole européen. À cette richesse d’invention de symboles européens, en succédait une autre, caractérisée par l’absence de création symbolique.
En outre, les experts – sociologues, politistes, historiens, ethnologues – travaillaient peu sur l’Europe. Parmi les historiens, on a même pu observer, après une vague de livres parus dans l’après-guerre, un recul des travaux sur l’idée européenne. Il manquait donc aussi le travail en partie identitaire, en partie critique des experts.
Finalement, presque toutes les décisions de la CEE touchaient directement la vie quotidienne des Européens, qu’ils fussent citoyens, employés ou consommateurs. Mais, à l’époque, il n’y avait rien pour alimenter d’une façon spectaculaire le processus d’identification à l’Europe, ni dans un sens positif, ni dans un sens négatif : les ingrédients qui auraient pu le faire – la monnaie européenne, les règlements européens sur les médicaments ou la publicité, la fusion des entreprises, les grandes décisions judiciaires de la Cour européenne, les droits civiques européens – relèvent de décisions prises plus tard.
Quelles sont les raisons de cette stagnation du débat sur l’Europe et de l’identification avec elle ? Tout d’abord, la guerre froide, qui divisait l’Europe, rendait irréaliste la perspective d’une Europe comme entité politique, sociale ou culturelle. La guerre froide a aussi conduit à la construction d’autres identités, l’identification avec l’Occident ou l’identification avec le projet soviétique. En outre, les intellectuels se sont peu identifiés avec les débuts de la construction européenne qui était, à leurs yeux, une Europe trop petite, trop économique, sans dimensions culturelles, une Europe trop technocratique, trop conservatrice, trop proche de l’Église catholique. Le débat sur l’Europe a également reculé à cause du retour de la confiance dans l’État-nation, pourtant discrédité, dans l’après-guerre, par les crimes de guerre et les génocides, par les défaites et les occupations. La fondation de l’État-providence moderne, le retour de la démocratie et de la paix en Europe, la prospérité des Trente Glorieuses assuraient la confiance dans l’État-nation. Finalement, le débat s’est aussi apaisé, parce que la longue crise de l’Europe depuis la Grande Guerre se terminait et, par conséquent, aussi le débat sur l’Europe, qui avait été tout d’abord un débat sur l’Europe en crise.
À partir de la fin des années 1980 le débat identitaire sur l’Europe a repris. Ce n’était pas un retour aux débats antérieurs. L’Europe n’était plus vue comme la civilisation supérieure à toutes les autres, mais comme une civilisation parmi d’autres. Ce n’était plus un débat sur l’Europe en crise. La confiance en l’Europe, pourtant jamais acquise, renaissait, et ce bien que persistât le souvenir de la longue crise de l’Europe. Dans ce débat, un concept nouveau de modernité a émergé. Selon cette nouvelle conception, la modernité ne portait plus sur les mentalités, l’activité des grands hommes ou même les « races », mais sur les droits de l’homme, la croissance économique, la consommation, l’urbanisme, l’alphabétisation et la formation. C’était aussi un débat sur une Europe dans laquelle les « autres » étaient davantage présents grâce aux immigrants non-européens. Dans ce débat, on a moins fait de distinction entre une large Europe sociale et culturelle et une Europe politique trop petite, trop technocratique ou trop conservatrice. Il était évident que la construction européenne des années 1980, englobant quasiment toute l’Europe occidentale, n’était pas une construction purement économique et qu’elle était soutenue par des hommes et des femmes politiques de tous les partis. Par conséquent, le débat sur la civilisation européenne devenait aussi un débat sur la politique de l’Union [15]. Il est important que ce débat n’ait pas seulement eu lieu en Europe occidentale. Les dissidents d’Europe centrale comme Bronislaw Geremek, György Konrad, Vaclav Havel y ont aussi joué un rôle important.
De plus, la politique identitaire de l’Union européenne s’est renforcée à la fin de notre période. Des symboles européens ont été créés par l’Union européenne à partir de la seconde moitié des années 1980 : le drapeau bleu avec les douze étoiles en 1986, le 9 mai comme journée européenne en mémoire de la déclaration Schuman, l’hymne européen de Beethoven, arrangé par Karajan, le passeport européen rouge cardinal, les entrées spéciales pour les citoyens européens dans les aéroports, le quartier européen à Bruxelles ; au total donc, des symboles ont connu des succès, à côté d’autres symboles qui ont échoué. À la fin de notre période, l’Union européenne a commencé à définir des droits sociaux. La charte communautaire des droits sociaux fondamentaux des travailleurs, publiée en 1989, était une charte purement indicative, mais elle fut le premier pas d’une politique menée avec plus de vigueur dans les années 1990. Finalement, l’Union européenne a commencé à mettre en place une politique en faveur d’une Europe sociale qui devait aussi renforcer l’identification des Européens avec l’Union européenne [16]. Toutes ces politiques, d’affirmation de symboles européens, de citoyenneté européenne et d’Europe sociale, apparaissaient comme des éléments de réponse à la situation nouvelle. Les décisions fondamentales sur la construction européenne ne pouvaient plus être prises dans des cercles fermés d’hommes politiques, de patrons et d’experts, mais elles devaient être acceptées par tous les citoyens européens dans des référendums et des élections européennes. Donc, plus qu’auparavant, l’Union européenne avait besoin de l’accord et du soutien des Européens.
Les recherches des experts sur la construction européenne et sur les thématiques plus larges de l’essor économique, de la sécurité sociale et des institutions politiques en Europe ont commencé à se multiplier, surtout parmi les juristes et les économistes. Néanmoins, les historiens, les politologues et les sociologues ont peu participé à ces recherches. À ce titre, le réseau des historiens créé par René Girault à la fin de cette période a été une exception.
 
â—¦ Conclusion
 
 
Ce bref tour d’horizon de l’histoire sociale et culturelle des années 1970-1980 s’est efforcé d’expliquer le caractère ambigu d’une époque sans nom qui commence avec mai 1968 et le choc pétrolier de 1973 et se termine avec la chute du mur en 1989. Du fait de cette ambiguïté, on peut prévoir que cette période deviendra une période fort discutée parmi les historiens.
D’une part, il est vrai que cette époque grise possède nombre de caractéristiques négatives : stagnations sclérosantes ; signes de morosité ; angoisses économiques et politiques ; difficultés économiques – d’abord l’inflation, ensuite le chômage ; indicateurs mettant en évidence le déclin de la famille, les difficultés du travail, de l’urbanisme ainsi que de l’intégration des immigrants et des ghettos ; qualité dégradée de la consommation ; crise de l’État-providence et des systèmes de santé. Par conséquent, elle est aussi le moment de la contestation et de la remise en question de la croissance économique permanente, de conditions de vie toujours meilleures, d’une vie toujours plus sûre, plus longue, plus heureuse, de villes toujours plus belles, mieux construites, plus rationnelles ; c’est une période de désillusion sur les grandes visions de l’époque antérieure.
Mais, d’autre part, cette période possède aussi des caractéristiques moins négatives. Elle représente la normalité après les exceptionnelles et éphémères Trente Glorieuses, ainsi que l’adaptation difficile à cette normalité, souvent acquise par les Européens. En outre, elle ne produit pas seulement du déclin, mais elle offre une pluralité d’options dans la vie quotidienne, familiale, professionnelle, dans la consommation et le style de vie, dans la sécurité sociale, l’enseignement, l’urbanisme et le style de l’architecture, dans les valeurs et l’internationalisme. Cette ouverture sur de nouvelles options est en partie une réponse à la sclérose de l’économie et de la politique. Finalement, après une longue période de stagnation, cette époque, dans sa deuxième phase, conduit aussi à une relance inattendue et durable de la construction européenne : du marché unique à la monnaie unique – présente déjà dans le plan Delors de 1987 –, du grand tournant dans l’histoire de l’identité européenne à la politique d’affirmation des symboles européens ainsi que de l’Europe sociale, et des premiers effets de la création d’une citoyenneté européenne aux nouveaux débats sur l’ensemble de l’Europe, tant sur l’Europe de l’après-prospérité que sur l’Europe post-coloniale. Ce débat est géré par des acteurs nouveaux, non seulement des intellectuels, mais aussi des experts, des hommes et des femmes politiques à Bruxelles. Bref, voilà bien l’histoire d’une rencontre nouvelle entre la politique et la culture.
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NOTES
 
[1] L’article est basé sur une conférence donnée sur le sujet à l’université Paris 1. Je remercie Robert Frank de m’avoir invité à présenter mon point de vue dans le séminaire de l’UMR IRICE « Crises et conscience de crise : mutations et recompositions en France et en Europe, 1973-1995 ». J’ai eu ainsi le plaisir d’un débat très stimulant.
[2] Anthony Sutcliffe, An economic and social history of Western Europe since 1945, Londres/New York, Longman, 1996, p. 136 ; Eric Hobsbawm, Age of extremes. The short twentieth century, Londres, Michael Joseph, 1994, chap. 9 ; Henri Mendras, La seconde révolution française 1965-1984, Paris, Gallimard, 1988 ; cf. aussi : Serge Berstein et Pierre Milza, Histoire de l’Europe contemporaine, Paris, Hatier, 1992 ; Hartmut Kaelble (dir.), Der Boom 1948-1973. Gesellschaftliche und wirtschaftliche Folgen in der Bundesrepublik Deutschland und in Europa, Opladen, Westdeutscher Verlag, 1991 ; Hartmut Kaelble, « European society and the “trente glorieuses” 1949-1973 », in Zhang Zhilian (dir.), Continuity and rupture in world history from ancient Greece to the present, Pékin, University de Pékin (sous presse).
[3] Henri Mendras, La Seconde révolution française…, op. cit. ; Paul R. Abramson, Ronald Inglehart, Value Change in Global Perspective, Ann Arbor, University of Michigan Press, 1995 ; Carole Fink, Philipp Gassert et Detlev Junker (dir.), 1968, The world transformed, Cambridge, Cambridge University Press, 1998 ; Ingrid Gilcher-Holtey, Die 68er Bewegung, Munich, Beck, 2001 ; Étienne François (dir.), 1968 – ein europäisches Jahr, Leipzig, Leipziger Universitätsverlag, 1997 ; Geneviève Dreyfus, Robert Frank, Marie-Françoise Lévy et Michelle Zancarini-Fournel (dir.), Les années 68, le temps de la contestation, Bruxelles, Complexe, 2000.
[4] Robert Frank, « Des guerres civiles européennes à l’unité européenne », in Hélène Ahrweiler et Maurice Aymard (dir.), Les Européens, Paris, Hermann, 2000, p. 449-490 ; Harold James, Europe reborn. A history 1914-2000, Harlow, Longman 2003, chap. 13 ; Mark Mazower, Dark continent. Europe’s twentieth century, New York, A. A. Knopf, 1998 ; Gregor Schöllgen, Der Auftritt, Deutschlands Rückkehr auf die Weltbühne, Munich, Ullstein, 2003.
[5] Klaus Bade, L’Europe en mouvement. La migration de la fin du xviii e siècle à nos jours, Paris, Le Seuil, 2002 ; Heinz Fassmann et Rainer Münz (dir.) European migration in the late twentieth century. Historical patterns, actual trends, and social implications, Aldershot, Elgar, 1994.
[6] Cf. comment diffèrent les deux interprétations les plus connues : Shmuel Noah Eisenstadt, « Multiple modernities », Daedalus, vol. 129, 1, hiver 2000, p. 1-29 ; Samuel P. Hun-tington, The Clash of civilizations, New York, Oxford University Press, 1997.
[7] Cf. OCDE. Statistiques rétrospectives 1960-1997, OCDE, Paris, 1999, p. 150 et sq.
[8] Anthony Sutcliffe, An economic and social history of Western Europe…, op. cit., p. 199.
[9] Henri Mendras, La seconde révolution française…, op. cit. ; Paul R. Abramson et Ronald Inglehart, Value Change in Global Perspective…, op. cit. ; S. Ashford et N. Timms, What Europe thinks. A study of Western European Values, Aldershot, Dartmouth Press, 1992 ; Göran Therborn, European modernity and beyond. The trajectory of European societies 1945-2000, Londres, Thousand Oaks, 1995, p. 272-303 ; Stephen Harding, David Phillips et Michael Fogarty, Contrasting values in Western Europe. Unity, diversity and change, Londres, Macmillan, 1986 ; Peter Ester, Loek Halman et Ruud de Moor (dir.), The Individualizing society. Value Change in Europa and North America, Tilburg, Tilburg University Press, 1993 ; Oscar W. Gabriel, Politische Einstellung und politische Kultur, in Oscar W. Gabriel (dir.), Die EG-Staaten im Vergleich, Opladen, Westdeutscher Verlag, 1992 ; Renate Köcher et Jochen Schild (dir.), Wertewandel in Deutschland und Frankreich. Nationale Unterschiede und europäische Gemeinsamkeiten, Opladen, Leske & Budrich, 1998 ; Danielle Hervieu-Léger, Catholicisme, la fin d’un monde, Paris, Bayard, 2003.
[10] Cf. John E. Goldthorpe, Family Life in Western Societies. A historical sociology of family relationships in Britain and North America, Cambridge, Cambridge University Press, 1987 ; Gisela Bock, Women in European history, Oxford, Balckwell, 2002 ; André Burguière (dir.), Histoire de la famille, vol. 2, Le choc des modernités, Paris, Armand Colin, 1987 ; Andreas Gestrich, Geschichte der Familie im 19. und 20. Jahrhundert, Munich, Oldenbourg 1999 ; Yvonne Kniebiehler, Histoire des mères et de la maternité en Occident, Paris, PUF, 2000 ; Francois Höpflinger, Haushalts- und Familiehnstukturen im intereuropäischen Vergleich, in Stefan Hradil et Stefan Immerfall (dir.), Die westeuropäischen Gesellschaften im Vergleich, Opladen, Leske & Budrich, 1997, p. 97-130 ; Louis Roussel, La famille incertaine, Paris, Odile Jacob, 1989 ; Emanuel Todd, L’invention de l’Europe, Paris, Le Seuil, 1990.
[11] Alain Supiot (dir.), Au-delà de l’emploi. Transformation du travail et devenir du droit du travail en Europe, Paris, Flammarion, 1999 ; Alain Supiot, Le droit du travail, Paris, PUF, 2004 ; Patrick Fridenson et Bénédicte Reynaud (dir.), La France et le temps de travail (1814-2004), Paris, Odile Jacob, 2004 ; Robert Salais, L’invention du chômage. Histoire et transformations d’une catégorie en France des années 1890 aux années 1980, Paris, PUF, 1999 ; John Burnett et Idle Hands, The Experience of Unemployment, 1790-1990, Londres/New York, Routledge, 1994 ; Jürgen Kocka et Klaus Offe (dir.), Geschichte und Zukunft der Arbeit, Francfort, Campus, 2000 ; Alain Dewerpe, Histoire du travail, Paris, PUF, 2001 ; J. Ehmer, « History of work », in Neil J. Smelser et Paul B. Baltes (dir.), International Encyclopaedia of the social and behavioral sciences, vol. 8, Amsterdam, Elsevier, 2001, p. 16569-16575.
[12] Marie-Thérèse Bitsch, Histoire de la construction européenne de 1945 à nos jours, Bruxelles, Complexe, 1996, p. 173-238 ; John Gillingham, European Integration 1950-2003, Cambridge, Cambridge University Press, 2003 ; Franz Knipping et M. Schönwald (dir.), Aufbruch zum Europa der zweiten Generation, Die europäische Einigung 1969-1984, Trier, 2004 ; Franz Knipping (dir.), Die Einigung Europas, München, 2004, p. 156-248 ; Charles Zorgbibe, Histoire de la construction européenne, 2e éd., Paris, PUF, 1997 ; Pierre Gerbet, La construction de l’Europe, 3e éd., Paris, Imprimerie nationale, 1999.
[13] Raymond Aron, « L’Europe face à la crise des sociétés industrielles » (1976), in L’Europe ? l’Europe, textes réunis et présentés par Pascal Ory, Paris, Omnibus, 1998, p. 857 ; cf. aussi Robert Frank, « Raymond Aron, Edgar Morin et les autres. Le combat intellectuel pour l’Europe est-il possible après 1950 ? », in Andrée Bachoud, Josefina Cuesta et Michel Trebitsch (dir.), Les intellectuels et l’Europe de 1945 à nos jours, Paris, Publications universitaires Denis Diderot, 2000, p. 77-89.
[14] Pour l’histoire de ce débat, cf. Robert Frank, « Les contretemps de l’aventure européenne », Vingtième Siècle. Revue d’histoire, 60, octobre-décembre 1998 ; René Girault, « Chronologie d’une conscience européenne », in René Girault (dir.), Identité et conscience européenne au xx e siècle, Paris, Hachette, 1994, p. 171-192 ; Jürgen Osterhammel, Die Entzauberung Asiens. Europa und die asiatischen Reiche im 18. Jahrhundert, Munich, Beck, 1998 ; Ute Frevert, Eurovisionen. Ansichten guter Europäer im 19. und 20. Jahrhundert, Frankfurt, Fischer Taschenbuch Verlag, 2003 (édition anglaise prévue) ; Hartmut Kaelble, « European Self-Understanding in the 20th Century », in Dominik Sachsenmaier, J. Riedel et Shmuel N. Eisenstadt (dir.), Multiple modernities. European, Chinese and other interpretations, New Bruns-wick, Transaction Publishers, 2002, p. 167-192 ; Hartmut Kaelble, Europäer über Europa. Die Entstehung des moder-nen europäischen Selbstverständnisses im 19. und 20. Jahrhundert, Francfort, Campus, 2001.
[15] Cf. Hartmut Kaelble, « European Self-Understanding in the 20th Century », in Dominik Sachsenmaier, J. Riedel et Shmuel N. Eisenstadt (dir.), Multiple modernities…, op. cit., p. 167-192 ; Hartmut Kaelble, Europäer über Europa, op. cit., Francfort, Campus, 2001.
[16] Luisa Passerini (dir.), Figures d’Europe – Images and myths of Europe, Bruxelles, Peter Lang, 2003 ; Rémy Poignault, Françoise Lecocq et Odile Wattel-de Croizant (dir.), D’Europe à l’Europe – mythe et identité du xix e siècle à nos jours, Tours, Centre de recherches A. Piganiol, 2000 ; Cris Shore, Building Europe. The cultural politics of European integration, Londres/New York, 2000 ; Patrick Savidan (dir.), La République ou l’Europe, Paris, Librairie générale française, 2004 ; Carole Lager, L’Europe en quête de ses symboles, Berne/New York, Peter Lang, 1995 ; Wolfgang Schmale, Scheitert Europa an seinem Myxthendefizit ?, Bochum, Winkler, 1997 : Hartmut Kaelble, Wege zur Demokratie. Von der Französischen Revolution zur Europäischen Union, Stuttgart, Deutsche Verlags-Anstalt, 2001 [La démocratisation des États-nations européens et de l’Union européenne, version française en préparation, Paris, Belin, 2005].
[*] Hartmut Kaelble, professeur d’histoire sociale à l’université Humboldt de Berlin depuis 1991 et docteur honoris causa de la Sorbonne (Paris 1), dirige un laboratoire sur la comparaison et les transferts entre l’Europe, l’Asie, l’Afrique. Ses thèmes de recherches portent sur l’histoire sociale comparée de l’Europe aux 19e et 20e siècles, et particulièrement sur l’histoire franco-allemande ainsi que sur l’histoire de la construction, de l’identité et de l’espace public européens. Parmi ses nombreuses publications, citons Europäer über Europa. Das europäische Selbstverständnis im 19. und 20. Jahrhundert (Francfort, 2001) et Wege der Demokratie. Von der Französischen Revolution zur Europäischen Union (Munich, 2001, version française à paraître chez Belin en 2005)
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Henri Mendras, La seconde révolution française…, op. cit. ;...
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Cf. John E. Goldthorpe, Family Life in Western Societies. A...
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