2004
Vingtième siècle
Avis de recherches
Avis de recherches
1904-1914, de la guerre pensée à la guerre sur le terrain
Le colloque organisé les 30 et 31 mars 2004 par le Musée de l’Armée avait pour sujet « 1904-1914, de la guerre pensée à la guerre sur le terrain. Techniques, tactiques, pratiques ». Il s’agissait de confronter la guerre telle qu’elle a été préparée à sa réalité au début du conflit et d’envisager les enseignements qui ont été tirés, dès la fin de l’année 1914, pour la poursuite des combats. Les interventions portaient essentiellement sur la France, bien que certaines aient évoqué la situation à l’étranger et que la comparaison avec l’Allemagne ait été fréquente.
Si les aspects proprement militaires, l’histoire de la stratégie, de la tactique et de l’armement, ont fourni la colonne vertébrale du colloque, ils ont, dans la conception générale du programme, et dans un grand nombre d’interventions, été liés à l’étude de la société dans laquelle ils s’inscrivaient. L’origine des intervenants était d’ailleurs le reflet de cette volonté de globalité : des militaires dont les interventions étaient le plus souvent consacrées à une histoire de l’armée, mais aussi des civils travaillant sur des sujets aussi variés que l’histoire politique, l’histoire des relations internationales, l’histoire des sciences, l’histoire de la peinture ou de la photographie. Le colloque a montré que les théories de l’offensive et l’imaginaire d’une guerre courte, ayant, comme le rappelle G.-H. Soutou, non pas pour but de transformer le système européen mais de le rééquilibrer, l’emportent dans les années qui précèdent la guerre et sont à l’origine de l’inadaptation de l’armée aux conditions de la guerre moderne.
En Allemagne, le darwinisme social (un peuple jeune et montant en concurrence avec des peuples vieux et décadents) et le nationalisme ethno-culturel (une lutte raciale inévitable entre Slaves et Germains durablement hostiles) sont à l’origine du choix de l’offensive (T. Lindemann). En France, on estime que les forces morales sont appelées à jouer un rôle essentiel pour la réussite de la stratégie offensive et le modèle napoléonien continue d’être la référence (F. Lagrange), bien qu’au niveau opérationnel, la multiplication des règlements de l’armée, n’ait pas permis d’uniformiser les pratiques (M. Goya). Les hommes politiques français (J.-J. Becker), dénués de culture militaire, se rallient aux théories de l’offensive et la loi des trois ans est censée, dans la perspective d’une bataille décisive, fournir des hommes jeunes et entraînés plutôt que des effectifs dans lesquels les réserves auraient une part plus importante (G. Bieuville).
Les reporters photographes qui ont couvert les conflits russo-japonais et des Balkans ont fait connaître en France les méthodes de guerre moderne (F. Robichon). Pourtant, la peinture militaire continue de véhiculer une représentation officielle très traditionnelle des combats où l’idéal napoléonien, basé sur l’héroïsme des fantassins, reste la référence. T. Blondet Bisch confirme, par l’analyse de la photographie militaire, le décalage considérable entre d’une part la préparation aux opérations militaires et l’image de la guerre qu’elle véhicule et d’autre part ce qu’a été la réalité du conflit.
La théorie de l’offensive et l’idée d’une guerre courte, bien qu’ils n’aient pas conduit à négliger les préparatifs défensifs – l’usage du béton armé a permis de protéger le système de fortifications afin qu’il résiste aux nouveaux explosifs (colonel Ortholan) – ont cependant très largement influencé la conception de l’équipement militaire et de la logistique. La bataille et les corps à corps étant jugés décisifs, le fusil Lebel à baïonnette devait être l’une des clefs de la victoire (J.-M. Van Hove). L’armement devait être facilement déplaçable par des armées en mouvement, d’où l’adoption d’un type de mitrailleuse légère (P. Dubrunfaut) ou du canon de 75 (G. Aubagnac), alors qu’au même moment l’Allemagne se dote d’une véritable artillerie lourde (D. Storz). Cette vision de la guerre, conduit à penser que les combats auront lieu à l’Est ; en découle notamment une conception de l’utilisation du réseau ferré (F. Caron) inadaptée tant pour le transport de troupes, que leur ravitaillement ou l’évacuation des blessés sur un front qui s’étend vers le Nord. La création de rocades et de gares régulatrices a permis d’adapter les chemins de fer à la réalité des combats, sans qu’il soit possible cependant de rattraper le retard dont souffre le réseau septentrional. Par ailleurs, l’idée d’une guerre courte, a conduit à penser que l’armée pourrait vivre sur les réserves et le problème de la production des munitions en temps de guerre n’a pas été envisagé, d’autant que le rôle dévolu aux forces morales a conduit à sous-estimer leur consommation. Il a donc fallu concevoir de nouvelles formes de productions intégrant les problèmes de ravitaillement en matières premières et de manque de main-d’œuvre qualifiée ainsi que le montre A.-C. Hauglustaine à propos des méthodes de soudure. À la veille de la guerre, l’intérêt de nombreuses innovations techniques n’avait pas été perçu, notamment ce que la télégraphie sans fil et la radiodiffusion pouvaient apporter en matière de mobilité (P. Griset) et c’est seulement au cours du conflit que l’armée a progressivement rattrapé son retard. L’idée que la guerre serait courte et que les forces morales y joueraient un rôle essentiel, tout comme la sous-estimation de la dangerosité des armements modernes, en particulier la gravité des blessures dues à l’usage massif de l’artillerie, ont conduit à sous-évaluer les pertes (C. Gué) et à ne pas concevoir un service sanitaire adapté à la réalité du conflit (J.-J. Ferrandis).
La globalité de l’approche a fait toute la richesse de ces deux journées. Des pistes de recherches ont été suggérées par exemple sur la question de l’innovation, par P. Griset ou A.-C. Hauglustaine, sur celle du rôle des chemins de fer par F. Caron, ou encore sur la photographie militaire par T. Blondet-Bisch.
On peut regretter cependant qu’une part aussi importante ait été donnée à la présentation technique de l’armement de l’Armée de terre (parfois sans présentation des objectifs auquel cet armement devait répondre ou de ses conditions d’usage dans les premiers mois de la guerre), alors que d’autres aspects de la guerre pensée et de la guerre sur le terrain, notamment la question de l’influence des buts de guerre sur la stratégie adoptée ou la part dévolue aux autres armes, n’ont pas toujours été exposés. Il en va ainsi du rôle dévolu à la Marine. Bien que les limites chronologiques que s’était fixé le colloque aient inscrit la guerre sur le terrain dans un cadre essentiellement continental et terrestre, on aurait aimé qu’un point soit fait sur la fonction qui lui avait été attribuée dans la guerre pensée, sur les débats qui avaient alors eu lieu quant au type de navires et d’armements à adopter et que des pistes soient données quant au nouveau rôle qu’elle a joué à partir de 1915, ainsi qu’aux innovations qui y ont été introduites, notamment le sous-marin. L’aviation n’a pas non plus fait l’objet d’interventions alors que, bien que l’armée, avant la guerre, ait donné sa préférence à l’aérostation, les premières semaines du conflit font émerger l’aviation dans la guerre moderne.
Anne-Laure Anizan
L’Humanité, de Jaurès à nos jours
Le 18 avril 1904, Jean Jaurès lançait L’Humanité. Le premier colloque consacré à ce journal « pas tout à fait comme les autres » s’est tenu à la Bibliothèque nationale de France les 1er et 2 avril 2004. À l’occasion de ce centenaire, historiens, sociologues, politologues et chercheurs en sciences de l’information ont successivement évoqué, selon une approche chronologique, cet objet d’étude au carrefour de l’histoire de la presse, de l’histoire politique et de l’histoire sociale. Quatre axes de réflexions principaux ont émergé de la rencontre.
Une première piste consistait à analyser la relation unissant L’Humanité, journal socialiste puis communiste, à l’organisation politique qui le possède. Alexandre Courban (université de Bourgogne) a rappelé la volonté de Cachin d’ouvrir la rédaction à toutes les tendances socialistes dès 1918, il a ainsi montré comment, après le congrès de 1920 et surtout lors de l’assemblée générale du 22 janvier 1921, L’Humanité est tombée – à une faible majorité – sous le contrôle direct du Parti communiste. Nouveau sous-titre, nomination des directeurs : le parti affirme sa mainmise sur l’organe de presse. Pendant la seconde guerre mondiale encore, les silences gênés de L’Humanité sur la question des persécutions contre les juifs ou le rôle des États-Unis dans le conflit révèlent encore l’obligation du journal de se soumettre plus que jamais aux stratégies du parti (Yves Santamaria, IUFM Pays-de-Loire). Cependant, le quotidien sort auréolé de sa clandestinité à la Libération, se faisant passer lui-même pour le symbole de la liberté. En réalité, jamais L’Humanité n’a été à ce point bridée par le Parti communiste. Philippe Buton (université de Reims) a ici expliqué le caractère préventif, autoritaire et permanent de ces ingérences. Mais comment ce lien organique pouvait-il évoluer dans un contexte de dépolitisation de la société et de la presse ? Eugénie Saitta (Paris 1) a ici dressé le portrait d’une Humanité qui, débaptisée à la veille de son centenaire, s’est allégée de ses symboles et références au parti pour séduire un lectorat plus large tout en amorçant une professionnalisation de ses journalistes. Ils sont plus jeunes, ils sont aussi plus distants à l’égard du Parti communiste.
C’est au fonctionnement de l’organe de presse en tant que tel qu’il s’agissait ensuite de s’intéresser. La volonté de diffuser un message politique ne peut affranchir le quotidien d’avoir à gérer les contraintes économiques. L’histoire des sociétés de L’Humanité exposée par Pierre Albert (IFP) montre que dès 1904, la recherche de financements est une inquiétude majeure pour le journal socialiste qui peine à fidéliser un lectorat aux revenus faibles et plus attiré par la presse populaire. Est-ce pour cette raison que, dès 1907, le quotidien, par définition hostile aux événements anecdotiques que sont les faits divers, a dû s’adapter au goût des lecteurs et au système concurrentiel en ouvrant ses pages aux crimes et catastrophes du quotidien ? C’est l’hypothèse défendue par Anne-Claude Ambroise-Rendu (Paris 10-Nanterre) qui a, par ailleurs, montré en quoi L’Humanité s’est singularisé par une écriture plus sensiblement politisée, n’hésitant pas à utiliser les faits-divers comme des outils militants révélateurs de la lutte des classes et des injustices sociales. À la Libération, malgré le faste apparent, les difficultés financières de L’Humanité ne font que s’accentuer. Une situation d’autant plus critique que la direction manifeste, selon Patrick Eveno (Paris 1), un réel aveuglement face à la crise que traverse le journal : paupérisation du lectorat, difficulté à trouver des subventions etc. L’ultime retranchement en 2000 ne manque pas de soulever un cruel paradoxe : endetté, le journal anticapitaliste est alors contraint de s’ouvrir à de nouveaux capitaux.
Mais comment fonctionne L’Humanité ? Quel journalisme y pratique-t-on ? Pour Jean Jaurès, évoqué par Madeleine Rebérioux (Société des études jaurésiennes), le journaliste est avant tout un militant dont la parole est d’autant plus crédible qu’elle est libre et indépendante. Défendre l’autonomie de son journal n’empêchait cependant pas l’illustre fondateur d’être – à distance – un véritable directeur-monarque hostile aux rédacteurs en chefs et directeurs politiques. Pourtant la présence de ces derniers se révèle déterminante pour ancrer L’Humanité dans le militantisme dont elle se revendique justement : tel Cachin (Serge Wolikow, université de Bourgogne) ou Vaillant-Couturier (Annie Burger, Paris 1) pour qui un journal d’information comme L’Humanité doit aussi être une « arme de propagande moderne destinée à éveiller les masses et les éduquer au communisme ». Mais écrire pour L’Humanité, c’est aussi, dans certain cas, défendre un style d’écriture. Qu’il s’agisse de la plume ironique d’Aragon (Yves Lavoinne, université de Strasbourg) ou des éditoriaux très écrits d’André Stil (Gérard Bonet), cette dimension littéraire du journalisme militant s’est toujours inclinée au profit d’une conception privilégiant le message politique.
Stylisée ou non, la voix de L’Humanité parvient-elle à s’imposer ? Un troisième axe de réflexion devait justement chercher à éclairer le poids du quotidien dans les grands débats qui agitèrent la société française au cours du 20e siècle. Son rôle de dénonciateur est incontestable. S’agissant des nombreux scandales ayant secoué la Quatrième République, L’Humanité s’est même distingué en perfectionnant la mise en scène de la dénonciation (Jean Garrigues, université d’Orléans). À certains moments, l’opposition communiste est considérée si dangereuse que le ministre de l’Intérieur, André Tardieu, tentera de porter un coup fatal au parti en cherchant à interdire son organe de presse et l’accuser de comploter contre l’État (Jean-Yves Mollier, université de Versailles/St Quentin-en-Yvelines). En vain : dénoncée, L’Humanité n’en est que plus dénonciatrice. La guerre d’Algérie lui donne encore l’occasion d’exprimer l’antimilitarisme traditionnel du mouvement ouvrier (Ludivine Bantigny, ENS Ulm) tout en consolidant le lien avec ses lecteurs : certes L’Humanité dénonce encore, mais elle conseille, informe et protège également son lectorat sans parvenir, toute-fois, à le mobiliser réellement. Les conséquences de ces engagements se font sentir immédiatement à travers la répression judiciaire : tout au long de la guerre, L’Humanité doit essuyer de régulières tentatives de saisies mal assises juridiquement (Frédérick Genevée, UBO).
Si écrire pour L’Humanité est un acte militant, lire et diffuser le journal l’est tout autant. À ce titre, les responsables ont parfaitement conscience que l’existence du quotidien repose largement sur ces nombreux militants dont la lecture est d’autant plus assidue que le degré d’engagement est fort au sein du parti (Paul Boulland, université de Bourgogne). La lecture est un rituel qui s’impose. L’enjeu ? Le façonnement d’un modèle de militant communiste toujours plus informé, donc éclairé. Reste qu’une inconditionnelle fidélité encourage le lectorat à la cécité à l’égard des actions du parti. Pour avoir étudié trois générations de lecteurs militants juifs polonais, Béatrice Fleury-Vilatte (université de Nancy 2) et Jacques Walter (université de Metz), ont montré que si la première génération était passée brutalement de l’aveuglement à l’écœurement en découvrant une Humanité « miroir de l’antisémitisme », la génération suivante, née à la fin des années 1950, avait su grandir avec l’idée que L’Humanité est un patrimoine familial qu’il était possible de se réapproprier librement à travers une lecture plus critique donc plus attentive.
Enfin, un dernier axe de réflexion devait replacer le journal « pas comme les autres » dans son environnement médiatique en étudiant ses ramifications et liens avec le reste de la presse. Le quotidien des ouvriers a d’abord su s’adapter au lectorat par le biais de son complément lancé en 1937, La Terre, dont l’objectif était clairement de s’implanter dans les milieux ruraux pour y diffuser la parole communiste (Jean Vigreux, université de Bourgogne). Moins catégorielle était l’ambition des Almanachs de L’Humanité, destinée à réunir et consolider toute une communauté populaire autour des idées communistes (Yolène Dilas, Paris 10-Nanterre). Si des regards croisés entre L’Humanité et Le Canard enchaîné éclairent les divergences existantes entre les deux titres, l’étude des réseaux entre journalistes des deux rédactions atteste au contraire de réels liens personnels (Laurent Martin, IMEC). Qu’en était-il au-delà des frontières ? Il ne suffit pas d’être l’organe de presse de deux des plus grands partis communistes d’Europe occidentale pour être jumeaux : entre L’Humanité et L’Unita, les dissemblances sont plus frappantes que les similitudes (Marc Lazar, Sciences Po). Un journal est avant tout façonné par l’histoire politique et le contexte social et culturel du pays dans lequel il naît, grandit, vieillit. Aussi devient-il un précieux témoin pour les chercheurs réunis ici à l’occasion du centenaire de L’Humanité pour lancer de nouvelles recherches.
Claire Sécail-Traques
Theories and Practices of Education in Imperial and Soviet Russia, 1861-1991
L’ouverture des archives de l’époque soviétique a permis aux chercheurs occidentaux de confronter leurs analyses à un ensemble très varié de nouveaux documents de grande qualité ; elle a également favorisé l’éclosion d’une nouvelle génération d’historiens de l’Union soviétique et de la Russie tsariste. De fait, lors du colloque international réuni par Polly Jones et Andy Byford (université d’Oxford) les 14, 15 et 16 mai 2004 au Wolfson College, Université d’Oxford, Larry Holmes (Southern Alabama), chargé de l’allocution liminaire, a souligné devant les historiens, sociologues et spécialistes des sciences de l’éducation présents, la nécessité de dresser un bilan des recherches récentes : les nouveaux acquis sur la question sensible de l’éducation en Russie/URSS participent de la construction d’un champ de recherches encore largement en friche.
La présence de jeunes historiens et sociologues français témoigne des larges perspectives ouvertes actuellement, notamment dans le domaine de l’histoire culturelle. Si Ekaterina Bojilina (EHESS) a choisi de s’intéresser au rapport entre réforme de l’autocratie tsariste et réforme de l’enseignement avant octobre 1917, Michel Tissier (Paris 1) étudie la relation entre propagation des connaissances juridiques et lutte pour les droits civiques en 1905-1907, en particulier à la campagne. Alexandre Sumpf (Toulouse 2/Paris 10) élabore une synthèse sur « l’éducation politique » et ses enjeux pour la population paysanne dans les années 1920. Enfin, Laurent Coumel (Paris 1) concentre son attention sur les résistances à l’importante réforme de l’enseignement décidée par Khrouchtchev en 1958. La variété des périodes choisies et des thèmes d’études (enfants ou adultes, enseignement primaire ou supérieur, adhésion/rejet des politiques culturelles) est à l’image du colloque lui-même, au cours duquel se sont dégagés plusieurs axes de discussion.
Au fil des diverses contributions s’est constamment posée la question de l’approche historique de chacun face à la masse parfois déconcertante des documents : William Partlett (Oxford) a ainsi entrepris une étude locale détaillée, celle du fonctionnement des écoles du fameux pédagogue Chatski dans la région de Kalouga. Inversement, Vitaly Bezrogov (Moscou) a proposé une synthèse sur la question des pratiques religieuses des Soviétiques, au travers de la mémoire (orale ou écrite) des adultes sur leur propre enfance. Quelle que soit la démarche engagée – microhistoire ou synthèse générale – pour dégager l’essence d’un système aux facettes multiples, la nécessité se fait sentir de réévaluer les traditionnelles ruptures chronologiques imposées par l’historiographie soviétique. Les trois révolutions russes constituent-elles vraiment des ruptures fortes ? Les études d’histoire sociale et culturelle du régime tsariste ou bolchevik forment autant de solides passerelles entre les deux époques, qui se justifient plus que le fragile pont jeté par le pouvoir russe actuel vers une époque impériale mythifiée et mal connue. De même, la césure entre des années 1920 « libérales » et des années 1930 « autoritaires » semble de moins en moins s’imposer, tant les caractéristiques attribuées a priori à l’une des deux périodes se retrouvent, de manière réitérée, dans l’autre.
De plus, l’apport des documents d’archives permet de passer d’une simple description factuelle, fondée sur la lecture d’articles et de brochures d’aspect essentiellement incitatif, à une vision nuancée des réalités de la vie culturelle russe et soviétique : comme l’a parfaitement démontré Ben Eklof (Indiana), il est à présent possible de rendre compte de ce qui se passait dans les salles de classe russes à la fin du 19e siècle, grâce à l’examen croisé des rapports, des manuels scolaires, des programmes, des plannings et même des exercices académiques des élèves. Pour tous les chercheurs présents, l’un des principaux enjeux est donc de plonger au cœur de la vie quotidienne et des esprits de la population de l’espace russe. Il est frappant, de ce point de vue, que l’éducation y ait toujours été entendue de manière très large : en dehors de l’école, qui représente un lieu et un temps précis pour l’instruction, enfants et adultes sont parties prenantes d’activités variées, visant une transformation de l’homme au sein d’une société conçue comme une école collective permanente. Cette volonté d’« éduquer le peuple » traverse l’histoire russe et soviétique, opposant traditionnellement entre eux divers mouvements politiques et sociaux ; une évaluation contrastée des influences réciproques devrait désormais structurer le débat historiographique.
Alexandre Sumpf
1944, la destruction des juifs de Hongrie
Le cas de la Hongrie illustre de manière exemplaire la destruction des juifs d’Europe que fut la Shoah. Organisé par la Fondation pour la mémoire de la Shoah, un colloque, abrité par la Bibliothèque nationale de France a retracé le 24 avril 2004 le cadre historique de ce drame.
Catherine Horel (CNRS/Paris 1) a présenté un large panorama de l’histoire des juifs de Hongrie, de la Haskala (les Lumières juives, au 18e siècle) à l’après première guerre mondiale : symbole d’une assimilation exemplaire, avec la participation active de la communauté juive à la modernisation de la Hongrie impériale, cette « histoire heureuse » a trouvé une première fin dès après le premier conflit mondial. La répression de la révolution « judéo-bolché-vique » de Bela Kun par le régent Horthy s’est en effet accompagnée de l’introduction, première du genre, d’un numerus clausus limitant l’accès des juifs aux universités magyares dès 1919.
Dans l’entre-deux-guerres hongrois, les juifs conservent leur place à part entière. Mais cette chronique en apparence heureuse met d’autant plus en évidence la fracture douloureuse représentée par l’édiction de mesures antisémites à la fin des années 1930 : dans la logique de la revanche à prendre sur le traité de Trianon, qui en 1920 ramène la Hongrie à la portion congrue, le rapprochement entre l’Allemagne de Hitler et Budapest entraîne à partir de 1938 l’instauration d’un appareil législatif répressif. Laszlo Karsai (université de Szeged) a souligné les caractéristiques de ces lois discriminatrices. Mais leur application a permis a contrario d’éviter le pire : si les juifs se voient retirer le droit à la propriété et à l’exercice de certaines professions, s’ils sont internés dans des camps de travail ou envoyés comme « auxiliaires » des troupes hongroises combattant sur le front soviétique, c’est encore un anti-judaïsme « classique » qui s’exerce, dénué, la plupart du temps, de toute intention exterminatrice.
Jusqu’en 1944, il est même possible de dire qu’en dépit de son antisémitisme intrinsèque, le régime du régent Horthy s’efforce de préserver « ses » juifs. Cette mansuétude est à terme perçue comme trop bienveillante par les nazis, pour leur part pleinement engagés dans la « destruction des juifs d’Europe » : entre autres éléments d’explication, elle conduit à l’invasion du pays par les troupes allemandes en mars 1944, et au déclenchement du plus sombre et du plus efficace épisode de la machine de mort nazie, sous la conduite personnelle d’Eichmann. Christian Gerlach (université de Singapour) est revenu sur cette période dramatique où, presque dans leur intégralité, les juifs de la province hongroise ont été déportés vers Auschwitz pour y être exterminés dès leur arrivée. Pour leur part, les juifs de Budapest, enfermés dans le ghetto, en vue de leur déportation ultérieure, bénéficient de mesures de sauvetage de la part de diplomates étrangers en poste dans la capitale : Raoul Wallenberg est le plus célèbre d’entre eux, et Agnès Hirschi (Berne) a présenté le cas moins connu du représentant de la Suisse, Carl Lutz. Comme l’a expliqué Yechiam Weitz (université de Haïfa), tandis que, à l’aune de Rudolf Kasztner, les responsables de la communauté juive tentent des manœuvres désespérées et vaines, allant jusqu’à conclure un pacte avec les nazis (avec une condamnation implacable de cet épisode dans les premières années d’Israël, en parallèle à la délicate construction identitaire du jeune État juif). Mais l’avancée des troupes soviétiques et la radicalisation de la situation en Hongrie, après le coup d’État des Croix fléchées contre un Horthy décidément trop peu zélé, entraînent l’accélération du processus lorsqu’une partie des juifs de Budapest, derniers survivants d’une communauté florissante, est entraînée dans des marches de la mort vers l’Autriche et Vienne, ultimes bastions nazis dont ils doivent édifier l’illusoire défense (Eleonore Lappin, Institut d’histoire des juifs d’Autriche, Sankt-Pölten).
La « destruction des juifs de Hongrie » a longtemps été tue ou délaissée sous le régime communiste. Les Juifs hongrois, dont Viktor Karady (université centre-européenne, Budapest/EHESS) dessinent le profil socio-culturel, ont également contribué, par l’adoption de nouvelles stratégies identitaires, au refoulement de ce trauma. Si la mémoire de la destruction des juifs de Hongrie est aujourd’hui progressivement réintégrée dans la mémoire nationale, la Hongrie, aujourd’hui membre de l’Union européenne, n’en reste pas moins marquée par le souvenir et les relents d’un antisémitisme réel (Andras Kovacs, université centre-européenne, Budapest).
Dominique Trimbur