Vingtième Siècle. Revue d'histoire
Presses de Sc. Po.

I.S.B.N.2724629760
234 pages

p. 196 à 202
doi: en cours

Veille sur la revue
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Vingtième siècle signale

no 84 2004/4

 
Marc Bloch au net
 
 
L’Association Marc Bloch, qui fonctionne depuis 1993, a lancé avec l’aide de l’université Paris 1, l’EHESS et la BDIC un site internet ( http:// www. marcbloch. fr ) qui propose un panorama de l’œuvre du grand historien, un inventaire complet de ses archives disponibles (dont certaines récemment récupérées à Moscou), des inédits et des avis de recherche. Une version dans les principales langues européennes, en cours d’élaboration, suivra l’effet de l’œuvre de Marc Bloch dans les pays cités. Le moteur de recherche est simple et actif. Voilà donc un outil encore modeste mais performant pour aider à toute recherche d’ordre historiographique, européen ou, plus largement, d’histoire du 20e siècle. Pour tous contacts avec cette association : info@ marcbloch. fr .
 
Messages de 1944
 
 
Dans le flot des publications entourant le soixantième anniversaire des débarquements de 1944 et de la Libération, on note l’initiative des Éditions du Félin ( www. kiron-espace. com ) qui reprennent en livre de poche trois témoignages exceptionnels de résistants de la première heure, précédemment parus dans leur belle collection « Résistance. Liberté, mémoire » : l’histoire d’amour de Jacques et Lotka de Prévaux, le dynamisme ravageur de l’Australienne Nancy Wake alias « la souris blanche », la lucidité ardente d’André Pos-tel-Vinay, qui simula la folie à Sainte-Anne pour échapper à la Gestapo et rejoindre de Gaulle. Est aussi réédité au Félin un classique de l’histoire de la résistance allemande : le témoignage de Günther Weisenborn, de « l’orchestre rouge », paru en 1953 et qui le premier signala la « révolte silencieuse » d’Allemands contre le nazisme. La force allègre, concise et porteuse d’espérance de ces quatre petits livres en dit bien plus que maints « pavés » jetés récemment sur le marché.
Sur les grands absents de la Libération, « nos » KG en Allemagne, Jean-Claude Catherine, qui a précédemment travaillé sur l’histoire de la ligne de démarcation en Berry-Touraine, édite avec le soutien du Conseil régional d’Aquitaine et du ministère de la Défense 150 dessins et aquarelles remarquables de vivacité et de précision de Pierre Laville, artiste de La Réole, sur la vie au Stalag XII A entre 1940 et 1943 (Une vie quotidienne au stalag. Dessins de Pierre Laville, préface d’Yves Durand, Camiac et Saint-Denis, Les Éditions de l’Entre-deux-Mers, 104 p., ill., 22 €).
 
Corse résistante, Corse libérée
 
 
La revue Études Corses publie dans son dernier numéro les actes du colloque international tenu à Bastia les 11 et 12 octobre 2003 sous le titre « Résistance(s) et Libération en Corse et en Méditerranée ». La première partie, « Occupation, Résistance et Libération en Méditerranée », brosse un tableau de la situation en 1942-1943 (Jean-Marie Guillon, Gianni Perona, Hélène Chauvin, Jean-Louis Panicacci, Giancarlo Tusceri). La seconde est centrée sur les « identités et mémoires résistantes » (Bruno Drweski, Constantine Spiliotopoulou, Sylvain Gregori, Gilles Guerrini, Francis Arzalier, Ange Rovere et Sandra Fayolle, cette dernière pour un article sur « Danielle Casanova. Une militante canonisée, étude d’un processus d’héroïsation »). On apprécie en particulier que le questionnement collectif ne se soit pas limité aux échanges habituels sur histoire et mémoire, mais ait pris en compte autant qu’il se pouvait la diversité des problèmes posés par l’occupation italienne et les conditions de sa fin.
 
Citoyenneté et nationalité
 
 
Comme le fait Patrick Weil dans ce numéro, Dominique Colas intervient opportunément dans le débat sur citoyenneté et nationalité. Reprenant et développant le texte qu’il avait donné en 2000 au tome 2 de La démocratie en France, dirigé par Marc Sadoun (Gallimard), il met l’accent à juste titre sur le passé colonial comme impensé historique à creuser d’urgence pour mieux repérer les impasses de la conception française de la citoyenneté. Ses analyses de l’antisémitisme en Algérie au temps de l’Affaire, des vices de forme de la pensée socialiste dans la SFIO depuis Jaurès, de la citoyenneté dans l’Union française sont particulièrement bien venues. On peut en discuter d’autres, sur la « nation ethnique » chez de Gaulle notamment, et il manque un argumentaire européen. Mais l’ensemble, très accessible, est une rude pièce au dossier (Dominique Colas, Citoyenneté et nationalité, Gallimard, « Folio/ Histoire », 295 p., 6 €).
 
Les mondes coloniaux entre histoire et justice
 
 
On doit à Bogumil Jewsiewicki une livraison des Cahiers d’Études Africaines centrée sur un thème complexe que nos actualités politique, médiatique et historiographique font paraître singulièrement opportune : « Réparations, restitutions, réconciliations. Entre Afriques, Europe et Amériques ». Un premier groupe d’articles développent plutôt des considérations théoriques, appuyées sur des situations particulières, de l’Afrique du Sud à Haïti. La deuxième partie, qui occupe un volume plus important, réunit des études de cas à partir d’enjeux nationaux (l’assassinat de Patrice Lumumba, le monument aux Voortrekkers ou la stèle éthiopienne de Rome) et un dossier de vingt-cinq pages sur le Burundi. À cela s’ajoutent quelques notes et documents ainsi qu’une chronique bibliographique sur l’Afrique du Sud (Cahiers d’Études Africaines, XLIV (1-2), 173-174, Éd. de l’EHESS, 2004, 487 p., 30,50 €).
 
Mondes coloniaux au 20e siècle (suite)
 
 
Au sommaire du dernier Bulletin de l’IHTP, un dossier réuni et présenté par Raphaëlle Branche, Anne-Marie Pathé et Sylvie Thénault sur le thème « Répression, contrôle et encadrement dans le monde colonial au xx e siècle », vient confirmer la vitalité des études sur l’Algérie coloniale. Aux articles de Jean-Pierre Peyroulou, Ouanassa Siari Tengour, James Mc Dougall, Michel Renard, Emmanuel Blanchard, Marc Bernardot, Tramor Quemeneur, Nedjma Abdelfettah, Laure Pitti et Jim House, qui se distribuent en trois parties, portant respectivement sur « Les Algériens acteurs de leur histoire », « L’État et ses agents, encadrer et réprimer », « Du colon au colonisé, des sujets contrôlés », s’ajoutent deux utiles mises au point « à propos des sources » : celle d’Akihito Kudo, Raëd Bader et Didier Guignard, « Des lieux pour la recherche en Algérie », et celle d’Anne-Marie Pathé, « Les sources sur le “monde colonial” à l’IHTP » (Bulletin de l’IHTP, premier semestre 2004, 205 p.).
La Revue d’histoire des sciences humaines propose quant à elle, dans son numéro 10, un dossier non moins abondant et instructif. Frederick Cooper étudie les relations entre « Développement, modernisation et sciences sociales pendant la période de décolonisation » en comparant « les cas de l’Afrique britannique et française ». Véronique Dimier s’interroge sur la figure du « Commandant de Cercle. Un “expert” en administration coloniale, un “spécialiste” de l’indigène ? ». Didier Nativel questionne les rapports entre « érudition et identité culturelle à Madagascar à l’époque coloniale (fin xix e-1960) », tandis qu’Emmanuelle Sibeud se penche sur le cas d’« Un ethnographe face à la colonisation. Arnold Van Gennep en Algérie (1911-1912) », avant d’introduire avec précision l’édition du « projet de présentation d’un bureau d’ethnologie » soumis en 1913 par Marcel Mauss au ministre de l’Instruction publique (Revue d’histoire des sciences humaines, 10, 2004, 203 p., 21 €).
 
Trois témoins de la guerre d’Algérie
 
 
Trois brefs témoignages récemment publiés sonnent exceptionnellement haut et clair. Celui d’Alain Segura, un jeune du contingent tué à vingt-deux ans, pour ses lettres à ses parents, en 1958-1959, présenté par Daniel Lefeuvre, qui confirme les travaux récents des historiens sur les « classes », de Mont-de-Marsan à Cherchell, la caserne, l’apprentissage de la guerre et le mal-être en Algérie (André Ségura, Lettres d’Algérie, Éditions Nicolas Philippe, 332 p., 21 €). Celui de Bernard Mercier, un séminariste appelé dans l’Oranais quelque mois avant l’indépendance, qui voit le crime de tous bords, vit le doute, le désespoir et qui, une fois n’est pas coutume, fait partager le tourment des jeunes chrétiens (Bernard Mercier, Plongé dans les ténèbres, Les Éditions de l’Atelier, 126 p., 13 €). Celui de Fatima Besnaci-Lancou, enfant de harkis réfugiée au camp de Rivesaltes puis dans les « hameaux forestiers », tout en dignité et en détermination, bouleversant parce qu’il vient d’une femme qui a su grandir et vaincre la désespérance, hier comme aujourd’hui (Fatima Besnaci-Lancou, Fille de harki, Les Éditions de l’Atelier, 125 p., 13 €).
 
Questions d’islam (suite)
 
 
Pour prolonger la lecture de notre récent numéro spécial, « Islam et politique en Méditerranée au 20e siècle » (82, avril-juin 2004), on ne saurait trop recommander celle des dernières Archives de sciences sociales des religions. Marc Gaborieau et Malika Zeghal y présentent un dossier relatif aux « Autorités religieuses en Islam ». La diversité des formes d’autorité constitue le premier axe de réflexion, et elle est abordée dans la longue durée. Signalons ici particulièrement les articles de Christian Décobert, « L’autorité religieuse aux premiers siècles de l’islam », Nathalie Clayer, « L’autorité religieuse dans l’Empire ottoman sous le contrôle de l’État ? », et Rachida Chih, « Sainteté, maîtrise spirituelle et patronage. Les fondements de l’autorité dans le soufisme ». Parmi les études de cas, on retiendra d’abord celle d’Hamit Bozarslan, « Islam, laïcité et la question de l’autorité, de l’Empire ottoman à la Turquie kémaliste ». Enfin, au chapitre des « Diasporas », la curiosité se tournera naturellement en premier vers l’article de Franck Fregossi, « L’Imam, le conférencier et le jurisconsulte. Retour sur trois figures contemporaines du champ religieux islamique en France ». Ce ne sera que pour mieux apprécier de pouvoir disposer d’éléments de comparaison avec les cas américain et britannique (Aminah Mohammad-Arif et Philipp Lewis) (Archives de sciences sociales des religions, 125, janvier-mars 2004).
 
Diasporas
 
 
Dirigée par Chantal Bordes-Benayoun et Patrick Cabanel, la jeune revue Diasporas. Histoire et sociétés de l’équipe « Diasporas » du CNRS basée au Mirail à Toulouse est devenue depuis son lancement en 2002 plus que prometteuse : indispensable. À preuve ses excellents numéros 2 et 3 de 2003 qui étudient les « Langues dépaysées » (Comment parle-t-on quand on est immigré ou en situation coloniale ? Quel fut le destin diasporique de la langue française ? Détours très « cacayous » par Alger, Tunis, l’ex-AOF ou Berlin) et les « Passages, conversions, retours » (la migration géographique confrontée à la migration intérieure qu’est toute conversion d’une religion à une autre : la tentative est plus acrobatique, mais riche d’exemples). Diasporas, bien éditée et à la maquette très probante, attaque les nouveaux chantiers de l’histoire sous un angle joliment incisif (pour tous renseignements : diasporas@ univ-tlse2. fr ).
Au chapitre de l’étude des creusets cosmopolites pour hommes et mots, signalons l’intéressant recueil de témoignages venus de Tunisie surtout, mais aussi d’Algérie et du Maroc, pour une histoire qui reste à faire, de Effy Tselikas et Lina Hayoun, anciennes élèves décidées, Les lycées français du soleil, Autrement, 271 p., 19 €.
 
Les mots du nationalisme
 
 
La question des rapports entre le nationalisme et la langue est tout sauf un objet froid, et elle est de celles que le temps présent désigne particulièrement à l’attention des historiens. C’est pourquoi on saluera l’initiative d’Henri Boyer, qui a réuni sur ce thème plusieurs contributions dans le dernier numéro de la revue Mots. Les études de cas s’imposaient et elles sont au rendez-vous, qu’il s’agisse du gaélique (Viviane Müller), du catalan (Henri Boyer), de l’occitan (Philippe Martel) ou du basque (Lionel Joly). À cet ensemble où les Midis français et les deux principaux nationalismes espagnols se taillent la part du lion viennent heureusement s’ajouter l’étude de Sergueï Parov sur « Discours nationaliste et politique linguistique en Lettonie » et celle de Jamel Zenatti, « L’Algérie à l’épreuve de ses langues et de ses identités. Histoire d’un échec répété » (Mots. Les langages du politique, « Langue(s) et nationalisme(s) », 74, mars 2004, Lyon, ENS Éditions, 161 p., 17 €).
 
Retour sur les années Brejnev
 
 
À la problématique des représentations de l’identité nationale se rattachent deux études récemment publiées dans les Cahiers du monde russe. Andrew Jenks tire beaucoup du genre monographique, à partir du village de Paleh, situé à environ trois cents kilomètres au Nord-Est de Moscou, où des artistes s’étaient fait connaître dès la fin de la période tsariste pour leur production d’art russe « traditionnel ». Il y montre à l’œuvre un processus paradoxal qui conduit au triomphe apparent du nationalisme culturel russe au moment même où l’État soviétique, qui s’était fait son puissant protecteur, était proche de sa fin (p. 629-656). De son côté, Boris Czerny analyse la « valeur symbolique des représentations du violoniste juif russe dans les littératures russe, russe juive et yiddish » (Cahiers du monde russe, 44/4, octobre-décembre 2003, p. 657-672).
 
Archives et histoire du PCF
 
 
Le dernier numéro de Communisme, consacré tout entier au PCF, montre à nouveau, s’il en était besoin – comme le souligne en avant-propos Marc Lazar –, le contraste entre l’affaiblissement électoral actuel du parti et l’intérêt soutenu que lui portent les chercheurs, en science politique comme en histoire. Deux parties de longueur inégale se partagent ce numéro dont la responsabilité a été assumée par Sylvain Boulouque et Stéphane Courtois : pas moins de neuf articles sur des aspects divers de l’organisation et de l’action du parti, puis quatre textes relatifs au « communisme en archives », notamment la note de Claire Deleuze sur « Le fonds Charles Tillon de l’IEP » (Communisme, 76/77, 4e trimestre 2003/1er trimestre 2004, « Le PCF, archives et objet d’histoire », 273 p.).
 
Le vote des Français
 
 
Pierre Bréchon fait paraître à la Documentation Française la quatrième édition revue et augmentée de sa France aux urnes, bilan de soixante ans d’histoire électorale dont l’intérêt n’est pas à souligner lorsqu’on observe les effets des lamentos et autres admonestations sur la crise de la participation. Le plan, dira-t-on, n’annonce pas une réflexion sophistiquée sur notre histoire politique puisqu’il fait se succéder, de l’extrême droite aux écologistes, les familles et les partis. Il a du moins l’avantage de la clarté. Surtout, ce volume réunit 132 cartes, l’ensemble des résultats électoraux jusqu’aux législatives de juin 2002, et comporte d’utiles annexes (Pierre Bréchon, La France aux urnes. Soixante ans d’histoire électorale, Paris, Les Études de la Documentation Française, 2004, 252 p., 25 €).
 
Parlement[s]
 
 
Le jeune et très actif Comité d’histoire parlementaire et politique ( www. parlements. org ), qui avait déjà organisé de nombreux colloques ainsi qu’un séminaire mensuel, fait désormais paraître la revue Parlement[s]. Elle s’adresse aux historiens mais aussi à l’ensemble des chercheurs en sciences sociales et aux amateurs d’histoire. Son premier numéro est consacré à la construction européenne traitée sous trois angles. Y sont présentés les points de vue d’hommes politiques (interviews de Simone Veil, Élisabeth Guigou, Daniel Cohn-Bendit et Charles Pasqua). Quelques-uns uns des grands enjeux de cette construction sont ensuite examinés dans des articles de recherche. L’unité européenne a-t-elle changé l’histoire ? (Gérard Bossuat), Les institutions européennes souffrent-elles d’un déficit de légitimité ? (E. Letourneur-Fabry), Le parti démocrate chrétien européen est-il devenu un pôle conservateur ? (A. Le Boucher-Sebbab), Quels changements la construction européenne introduit-elle dans la démocratie ? (A. Rouer). Dans la rubrique « La politique vue autrement » la rédaction traite le sujet européen au travers de documents, dessins, affiches et caricatures, discours parlementaires ou encore regards d’écrivains. Outre la diversité et l’intérêt des questions abordées, soulignons dans l’ensemble du numéro la qualité de l’iconographie (Parlement[s], 1, 2004, 20 €).
 
Complots et conspirations
 
 
Un peu plus de dix ans après qu’Yves-Marie Bercé eut noté, dans son introduction au colloque de l’École française de Rome sur Complots et conjurations dans l’Europe moderne, que le renouvellement de l’histoire politique passait par la redécouverte des luttes secrètes et des réalités cachées du pouvoir, les études réunies par Frédéric Monier à la suite d’une journée organisée par l’université de Valenciennes et du Hainaut-Cambrésis viennent confirmer les progrès réalisés dans ce domaine de recherche. Après les contributions de Jacques Bernet, Edmond Dziembowski, Jean-Marc Schiappa, Gilles Malandain et Vincent Duclert sur la période allant de la Révolution française à l’affaire Dreyfus, Frédéric Monier, auteur d’un dense « État des lieux » liminaire, traite de « L’invention de “la Cagoule” (1936-1939) ». Puis Olivier Dard revient sur « Vichy et le service des sociétés secrètes » et Pascal Girard sur « Le “Plan bleu”, un complot exemplaire sous la IVe République » (il s’agissait d’un projet de résistance armée contre un éventuel coup de force communiste, découvert en mars 1947). En guise de conclusion, Tamara Kondratieva appelle à une comparaison entre « Pratiques françaises et soviétiques du complot ». Le volume s’achève sur d’utiles « Éléments de bibliographie » (Complots et conspirations en France du xviii e au xx e siècle, textes réunis par Frédéric Monier, Lez Valenciennes, Presses Universitaires de Valenciennes, 32, 2003, 150 p., 15 €).
 
Histoire d’enquêtes
 
 
Heureuse idée que celle d’enquêter sur l’enquête au moment où celle-ci, sous des formes et à des fins diverses, accompagnait et reflétait les interrogations technicistes ou technocratiques sur l’état de la société française à l’entrée dans le 20e siècle. Il en est sorti un substantiel dossier introduit par Christophe Prochasson dans la dernière livraison de Mil neuf cent. Il n’y manque pas même un terme de comparaison britannique, « L’enquête de Charles Booth sur l’East End de Londres (1886-1889) », présentée par Christian Topalov. Au même sommaire, signalons encore une lettre, éditée avec soin par Patrice Rolland, où le jeune Georges Sorel, alors ingénieur des Ponts et Chaussées à Albi, dénonçait en janvier 1872 à Mgr Dupanloup un article de tendance matérialiste sur « La chaleur et la vie » qui venait de paraître dans la Revue des Deux Mondes (Mil neuf cent, Revue d’histoire intellectuelle, 22, « Enquête sur l’enquête »).
 
Chine-Japon
 
 
Deux articles au moins retiennent l’attention dans le Journal of Asian Studies de février 2004. À partir d’un large éventail de revues et journaux professionnels dans les domaines de l’éducation, de l’encadrement social et du management industriel, David R. Ambaras étudie les réponses apportées par l’État japonais au problème de la délinquance juvénile durant les années de guerre (« Juvenile Delinquency and the National Defense State. Policing Young Workers in Wartime Japan, 1937-1945 », p. 31-60). Puis Suzanne Pepper propose un stimulant essai d’historiographie critique sur la question des liens entre le nationalisme paysan et le processus d’où est sortie la victoire des communistes en Chine en 1949, question discutée chez nous, on s’en souvient, par Lucien Bianco dans Les origines de la révolution chinoise, 1915-1949 (Paris, Gallimard, 1967, 3e éd. révisée, coll. « Folio/Histoire », 1997). Ce bilan, suscité par un hommage au livre pionnier de Chalmers Johnson, Peasant Nationalism and Communist Power. The Emergence of Revolutionary China, 1937-1945, paru en 1962, s’achève sur une liste de références fort utile (« The Political Odyssey of an Intellectual Construct. Peasant Nationalism and the Study of China’s Revolutionary History. A Review Essay », Journal of Asian Studies, 63, 1, February 2004, p. 104-125).
 
Irlande-États-Unis
 
 
On doit à Carle Bonafous-Murat et Wesley Hutchinson un dossier pluridisciplinaire sur « L’Irlande et les États-Unis au 20e siècle », paru dans la livraison d’automne 2003 des Études Irlandaises. Parmi les « études d’histoire et de civilisation », on retiendra particulièrement celle de Gary K. Peatling (« The “Irish”, the “Scot-Irish” and the United States of America in the Twentieth Century. Some Patterns of Exchange », p. 81-98) et celle de Kathleen O’Brien à partir de deux monuments aux victimes de la famine irlandaise érigés à Montréal et à Buffalo (« Famine Memory in Metamorphosis », p. 99-118) (Études Irlandaises, « L’Irlande et les États-Unis au 20e siècle », 28-2, automne 2003, diffusion Presses Universitaires du Septentrion, 193 p., 19,82 €).
 
Vers l’histoire de la chanson
 
 
Martin Pénet poursuit son travail de mise en place d’une vraie histoire de la chanson en France. Après un premier volume courant du Moyen Age à 1919, il publie Mémoire de la chanson. 1200 chansons de 1920 à 1945 (Omnibus, 1518 p., 28 €) et prépare un troisième volet sur l’après-guerre et les sixties. Outre le texte des chansons retenues, année par année (54 pour l’année 1941, par exemple : l’échantillonnage devient topique), l’historien y trouvera enfin tous les éléments d’une chronologie de l’audience : interprétations en salle, éditions en disque, feuilles volantes, dépôt légal, chaque titre est accompagné des grandes dates de sa vie publique. Sur cette base plus assurée, l’étude des contenus va pouvoir rebondir. Cet effort de bénédictin a reçu le soutien de la SACEM et de France Musiques, mais l’Université et la recherche répugnent toujours à pousser la chansonnette. Qui dira assez haut que ce pays manque d’un centre cohérent (c’est-à-dire non écartelé entre les disciplines) de recherche sur le plus immédiatement populaire des arts contemporains et le plus entêtant vecteur de notre culture de masse ?
 
Mesures de l’internet
 
 
Sous ce titre a été tenu en mai 2003 un colloque conçu et organisé par l’Institut national de recherche en informatique et en automatique, avec le soutien du groupe Les Canadiens en Europe, qui en édite aujourd’hui les actes. Grâce à l’inlassable engagement du maître d’œuvre, Éric Guichard, mathématicien gagné à la cause des sciences sociales et militant de l’interdisciplinarité, le colloque – le mot retrouve ici toute sa pertinence – se révèle singulièrement fructueux. L’internet, défini comme « technique intellectuelle », y a été étudié et pratiqué « en même temps que s’échangeaient les résultats de recherches en histoire, informatique, linguistique, physique, géographie, etc., et les descriptions des moteurs essentiels à l’activité académique – économie du monde universitaire, traditions de recherche, logique des revues savantes ». On ne saurait mieux indiquer l’intérêt d’une entreprise qui, en ce temps d’interrogation sur les moyens de la recherche comme de la communication de ses résultats, a pour première vertu de promouvoir la mesure rationnelle et la liberté de l’esprit critique, plutôt que les effets d’autorité ou les craintes inavouées (Éric Guichard (dir.), Mesures de l’internet, INRIA/Les Canadiens en Europe, 2004, 309 p., 15 €).
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